PAR M. THIERS
« J'entreprends une histoire féconde en catastrophes» si- > gnalée par des combats, cruelle même pendant la paix« ^ Âiosi s'exprime Tacite au début de ses HistoireSi et tel pou* vaitêtrerexorde du grand ouvrage de M. Thiers. Ce récit est l'œuvre historique la plus considérable qui soit sortie en co siècle de la plume d'un écrivain, et personne n'a jamain contesté le talent et la souplesse d'esprit, la profonde sagacité et la merveilleuse intelligence déployés dans le courn de ces vingt volumes, que l'auteur commençait il y a pluH de trente ans, et qu'il achevait il y a cinq ans à peine. ËDl- 11 permis de croire cependant que la postérité docile consente à ratifier un jour le suffrage par lequel une auguitr^ assemblée a désigné, parmi tous les ouvrages contemporains, L'fflSTOffiE DU CONSULAT ET DE l/ENPmE, COmmO Ù^Mi
le plus honoré la science et la littérature en France ? Vén*.
la critique impartiale et sévère de cette histoire, en suiVl^ pas à pas l'auteur dans le récit des événements, contrdle/^ quelques-unes de ses assertions, juger ses jugements, est une tâche difficile, semée d^écueils, et un écrivain sans expérience comme sans autorité ne sera jamais assez téméraire pour en assumer le périlleux honneur. Ce qui nous parait facile, et ce que chacun est en droit de tenter hardiment, c'est d'embrasser l'ensemble de l'œuvre, d'en indiquer les principaux traits, et de la juger à un point de vue général.
M. Thiers, avec sa prodigieuse aptitude à tout saisir et à tout comprendre, avec sa vivacité extrême, son infatigable activité, la souplesse de son esprit pétulant et mobile, est un des hommes les plus extraordinaires, une des plus riches natures qu'ait produites ce siècle si fécond, à son début, en grands hommes et en beaux génies. Il est assez d'usage aujourd'hui de rechercher quel est le caractère dominant des personnages que l'on prend la liberté déjuger. Sans tomber dans cette théorie récente qui, suivant une heureuse expression, « voudrait faire de l'esprit humain une sorte » d'horloge dont le grand ressort, une fois connu, explique » tous les mouvements », on peut dire que la faculté maitresse de M. Thiers, c'est Tintelligence. Sous le titre d* avertissement de V auteur, il a publié en tête de son douzième volume une sorte de dissertation philosophique sur les devoirs de rhistorien : évidemment il s'est peint lui-même en traçant dans ces belles pages l'apologie de l'intelligence. Elle est, pour M. Thiers, la faculté supérieure et toute-puissante qui doit dominer un historien, et cette faculté, il faut avouer qu'elle est che?5 lui merveilleuse. Personne peut-être ne pos-
ei} Jsèdeà un tei degré le don d'élucider el d'éclaircir les quesi^^tjo/is les plus obscures, de saisir les détails les plus divers, j^Jé faire embrasser d'un coup d'œil les situations en apparence les plus compliquées. C'est cette netteté dans Tex- : position des faits et dans le récit des événements qui rend si intéressante, si facile et si légère la lecture des vingt volumes de M. Thiers. A la vérité, on n'y rencontre jamais deces traits sublimes qui jaillissaient de la plume de Tacite, rarement aussi de ces réflexions profondes dont sont remplis les livres de M. Guizot chez qui le philosophe n'abandonne jamais l'historien. Sans vigueur et sans éclat, le style de M. Thiers est simple, clair et correct, comme il convient à la narration ; on lit avidement et sans fatigue. Il faut ajouter que M. Thiers s'est efforcé de puiser son récit aux sources officielles, et que si quelques-unes de ses assertions n'en sont pas moins contestables, on ne pourra jamais lui adresser le reproche d'avoir altéré à dessein la vérité historique, ou même d'avoir commis la plus légère négligence dans la recherche des moindres détails. Mais cette curiosité de tout savoir, et cette envie de tout raconter ne lui fait-elle pas oublier trop souvent la juste mesure, les limites dans lesquelles l'historien doit renfermer son récit ? Sa méthode est-elle irréprochable? M .Thiers ayant amassé pour son histoire d'innombrables matériaux, a pensé qu'aucun détail n'était inutile à l'intelligence complète des événements, qu'aucun point ne devait rester dans Tombre, que les faits même les plus indifférents devaient venir se grouper dans un tout harmonieux, que rien n'ayant échappé à son intelligence, rien non plus ne devait échapper à celle du lecteur} et M. Thiers nous a donné vingt volumes con-
sacrés à une période historique de quinze ans, vingt lûmes dont ia moitié est remplie exclusivement de récils (t(^ batailles» vingt volumes chargés de détails que le lecteurl phis attentif oublie bientôt, aussi aisément qu'il les a h Nous ne sommes guère éloignés de ces temps mémoraU où Turent agitées tant de questions, dont pas une n'est N lue ! C'est pourquoi rien de ce qui s'y rattache n'est à yeux dépourvu d'intérêt. Mais pour ceux qui viendi après nous, la perspective d'une pareille lecture ne sera4* elle point effrayante? L'ouvrage dé M. Thiers est un t^] bleau mouvant où défilent successivement les innombrablei'l acteurs d un drame immense, et quand tout a passé, quand' la toile est tombée, il semble qu'on ait subi l'étreinte d'un long cauchemar, et qu'il nous reste pour toute impression le vague souvenir d'une mêlée horrible. Cette histoire n'est qu'une vaste encyclopédie : on refera, on refait déjà ThiS' toire du Consulat et de l'Empire, et les vingt volumes d^ M. Thiers sont les archives auxquelles on puisera désormais les principaux éléments tf un récit plus rapide, d'une critique plus accentuée et plus sévère ^ Chateaubriand, bravant la colère de Napoléon, écrivait, en 1807 : Un TacUe est né dans l'Empire. Il se trompait ; M. Thiers est plus près de Tite - Live que de Tacite, et nous trouvons rarement dans son œuvre de ces larges aperçus, de ces réflexions profondes qui seuls font de Thistoire un enseignement moral.
Nous disons que ce récit est trop étendu, que les propof-
1. On ne saurait trop recommander la lecture de VHisioire de Napoléon K par M. Lanfreye. Il était temps qu'un esprit vigoureux entreprit de rétablir les faits sous leur yrai Jour, de faire éyanouir la légende, et d'ébranler l'idole.
L'HISTOIRR DU CONSOLAT ET DE L*EMPIRE 127
(ions n'y sont point gardées, et nous le justifions par un exemple entre mille. L'auteur consacre trois cents pages à décrire la bataille de Waterloa. Que nous împertc, en vérité, de savoir si Grouchy pouvait ou non arriver quelques heures plus tôt sur le champ de bataille? Ne sentons-nous pas que la grandeur et la gravité des événements, que les tristes réflexions qu'ils nous inspirent dominent, effacent même tout intérêt de détail militaire et de combinaisons stratégiques? M. Thiers écrit un livre entier sur la bataille de Waterloo ; Tacite y eût consacré une page, mais cette page eût traversé les siècles, et dans cent ans, aura-ton le courage et la patience de lire les vingt volumes du Consulat et de r Empire ? On objectera la nécessité pour M. Thiers de décrire dans tous ses détails cette lugubre journée du 18 juin, de réfuter MM. Charras et Quinet , de dire son avis et de le motiver après de si nombreuses controverses ; mais s'il y est forcé, c'est pour rester fidèle au plan qu'il s'est tracé dès le débuts plan trop vaste, dont l'exécution labo- . rieuse ne permet pas à l'historien de faire ressortir assez nettement les points qui dominent ces quinze années, et sur lesquels le lecteur eût dû arrêter plus longtemps sa pensée. Il est possible que l'administrateur, le militaire, le diplomate s'adressent au livre de M. Thiers pour y puiser des leçons ; toutefois nous sommes tentés de croire qu'un général s'instruira mieux dans les livres de stratégie pure qu'aux plus remarquables descriptions de batailles tracées par rhistorien,etle diplomate qui se contenterait du dix-huitième volume de cette histoire pour étudier les traités de 1 8 1 5 s'exposerait à n'en point connaître tous les incidents, secrets ou publics, tant les négociations y sont nécessairement
écourtées; une foule de documents y sont omis; quelques points ne sont qu'effleurés, et l'on a écrit des volumes su! certains épisodes que M. Thiers doit se borner à signaler le chapitre qui traite des négociations de 18 15 n'en est pa; moins un des meilleurs et des plus remarquables de ïoii vrage. Mais laissons toutes les critiques de détails, et examinons le côté philosophique de V Histoire du Consulat et de l'Empire, On peut dire, sans crainte d'être injuste ou sévère, qu'il manque à l'ouvrage de M. Thiers ce qui fait la grandeur et la dignité de l'histoire : la moralité. Trois exemples nous suffiront pour en donner la preuve : passons en revue les appréciations de M. Thiers sur le 18 brumaire, le concordat et la mort du duc d'Ënghien.
Son jugement sur le 18 brumaire est trop connu, on le lui a trop reproché pour qu'il soit nécessaire de le remettre sous les yeux du lecteur. En achevant son ouvrage à vingtcinq ans de distance, Tauteur n'a rien modifié de ses anciennes opinions : « Certes, nous répète-t-il dans son 9 dernier volume, — je ne suis pas de ceux qui reprochent à 9 Napoléon d'avoir, dans la journée du 18 brumaire, arra- 9 ché la France aux mains du Directoire. » — Tandis que Washington fondait la liberté américaine, le jeune général de la République française, plein de génie et d'avenir, couvert de gloire par ses merveilleuses campagnes d'Italie et d'Egypte, rêvant la puissance absolue fondée sur l'asservissement de son pays, accomplissait un de ces actes qui sont une tache ineffaçable dans la vie de ceux qui les commettent comme dans l'histoire des nations qui les subissent; et M. Thiers sourit au succès, comme il n'hésitera pas à accabler son héros quand sonnera l'heure fatale des revers poli-
tiques. — Qu'il nous soit permis de garder quelque réserve sur ce sujet et de passer au concordat.
Le concordat est Toeuvre la plus importante du consulat : les questions religieuses, à raison même de leur nature, sont les plus intéressantes, les plus difficiles, les plus graves qui puissent préoccuper les esprits. Arrêtons-nous un moment sur cette question qui s'impose à la société moderne. M. Thiers est un |)artisan convaincu du concordat et de la constitution civile du clergé. Ici encore, il nous Tant malheureusement constater que son opinion, appuyée sur la raison d'État, est contraire aux vrais principes du droit, aux saines maximes de la liberté. Le principe de la liberté de conscience est un dogme .social qui a triomphé chez nous, grâce à Dieu, après des luttes séculaires et sanglantes, et ce triomphe a été remporté sur le catholicisme par Tesprit moderne. Mais depuis 1789 on a si étrangement abusé des mots sonores, qu'ils paraissent désormais impropres à rendre ce qu'ils veulent exprimer ; laissons de côté la liberté de conscience, formule banale et peu précise : il est plus utile et plus pratique de parler de la liberté des cultes. Et tout d'abord, en religion comme en politique, ne confondons pas l'égalité avec la liberté. L'égalité est le droit, pour des croyances différentes, de jouir des mêmes libertés, mais ce peut être aussi pour elles une égale absence de toute liberté. Trois religions sont légalement reconnues en France, les religions cathôfique, protestante et israélite; pareille restriction n'existe ni en Amérique ni en Angleterre, et nous ne sachions point que les croyances y soient moins fortes, l'esprit religieux moins vivace et moins puissant, ni que la société y soit menacée d'un péril quelconque.
Du moins, les cultes reconnus en France sonl-ils libres? L L'affirmer, comme bien des gens, c'est méconnaître les h principes les plus simples, la notion même de la liberté*. '
La liberté religieuse peut se résumer en deux mots : séparation absolue des cultes et de TÉtat, suppression complète de toute espèce d'autorisation préalable : c'est l'antipode du régime actuel. Défense d'élever un temple ou de fonder des écoles sans autorisation administrative; prohibition absolue ' de s'associer pour établir une communion nouvelle; le droit de réunion interdit; un conseil d'État contrôlant les actes des i ministres du culte; des entraves de tous genres apportées à ; l'éloquence de la chaire; la propagation de ses croyances punie par la loi, non pas seulement, comme-il estjuste, celle qui s'exerce dans l'ombre, par des machinations coupables, sur des âmes jeunes et faibles et à l'insu des familles, mais celle qui s'exerce par la prédication des doctrines, publiquement, ouvertement, à la face du ciel; des prêtres salariés par l'État, réduits au rôle de fonctionnaires publics, exposés aux caprices et à l'arbitraire des autorités civiles, soustraits au seul contrôle qui soit efficace et légitime en matière religieuse, celui des fidèles ; enfin, pour couronner le système, l'État nommant ou agréant les ministres du culte, comme il fait le plus humble de ses fonctionnaires ; c'est-à-dire le pouvoir religieux centralisé dans les mains du pouvoir civil : tel est le système que M. Thiers accepte comme son idéal ; tel est, sauf de légères variations, le tableau de la liberté religieuse en France, depuis soixante ans : tel est, résumé en traits
1. Ed. Laboulaye, De la Liberté religieuse, — Le Parti libéral et son avenir, — Pr. Paradol, Essais de politique et de littérature. De la Liberté des cultes. — Jules Simon, la Liberté de conscience.
rapides, le régime du concordat et des articles organiques. Sous un pareil régime la religion, enchaînée comme une captive, a peine à vivre; dans une société ainsi organisée, la vie religieuse n'existe pas. Que le premier consul ait fait preuve d'une grande habileté dans la négociation du concordat, c'est ce que personne ne contestera jamais à M.Thiers; mais son œuvre aura difficilement le suffrage d'un esprit libéral.
Il y a quelques années, M de Lamartine a jugé, dans ses Entretiens littéraires^ l'ouvrage de M. Thiers sur le Consulat et l'Empire; cette critique, qui est un chef-d'œuvre, renferme des pages pleines de force, d'élévation et de grandeur; en voici une sur le concordat que nous citons avec bonheur : ( Le premier consul, dans cette négociation dont M. Thiers » lui fait gloire, comme s'il eût été inspiré par Tesprit même » du christianisme, n'avait nullement la religion du chré- » tien; il avait la religion de l'homme d'État : c'est cette » religion de l'homme d'État que M. Thiers professe dix fois » lui-même avec un esprit plus hautain que juste dans le
> récit et dans la discussion du concordat. Il le raconte et il
> le discute, qu'il nous permette de le lui dire, non pas » comme Bossuet ou Fénelon l'auraient fait, mais comme » Machiavel l'aurait raconté et discuté. Ces pages sont des » chapitres du livre du Prince; elles enseignent aux fonda- » leurs de dynasties nouvelles, comment, pour caresser les » habitudes d'esprit d'un peuple, les princes doivent, sous » le masque d'une religion qu'ils ne professent pas eux- » mêmes de cœur, se jouer de la religion véritable, insépa- » rable de la sincérité et de la foi, en rendant au peuple une j» religion d'État avec ses privilèges et ses appareils, comme
» un spectacle pour les yeux au lieu d'un aliment pour ^ » ï'âme... L'histoire de M. Thiers pervertirait ici la morale , » éternelle, si on n'en signalait pas le sophisme et le danger » aux hommes ^. »
Pratiquement, le principe de TÉglise libre dans l'État libre est la seule soluliori raisonnable et juste du problème religieux. — Historiquement, il est bon d'examiner si le concordat était nécessaire à l'époque où il fut signé, s'il est un titre de gloire pour le premier consul, s'il n'était pas à la fois possible et facile de laisser la France jouir en paix de la plus entière liberté de conscience, en n'imposant à l'État que la mission d'assurer la sécurité des différentes Églises, de protéger également contre toute violence l'exercice de tous les cultes, d'accorder, en un mot, aux Églises les plus diverses la situation indépendante qu'elles possèdent aux États-Unis. — M. Thiers n'a pas même soulevé la question : cette hypothèse si simple lui parait sans doute une proposition monstrueuse. Cependant la vérité pure est qu'aucune époque n'eût été plus propice pour doter la France de toutes les libertés, et en première ligne, de la liberté des cultes. A notre avis il n'y a rien à répondre aux réflexions suivantes de M. de Pressenssé :
a L'Église gallicane eut un premier synode à la fln de » l'année 1797. On décida de tenter la réconciliation des » diverses fractions de l'Église catholique de France, et on » écrivit'dans ce sens au pape un mémoire plein de respect » et de fermeté. On ne pouvait espérer de réussir dès la pre- » mière démarche, mais l'avenir laissait bien des chances.