‹ Questions politiques et socialesChapitre 17 sur 38 · Pressenssé, RevtM nationale du 10 juin · texte numérisé non relu

Pressenssé, RevtM nationale du 10 juin

->J » avait eu l'ombre de philosophie dans sa politique, c'était « là le seul concordat qu'il y eût à faire entre Rome et lui. I Ce concordat était en deux articles ; comme puissance » temporelle, je vous reconnais et je respecte votre souvei raineté en tant que vos sujets eux-mêmes la reconnaisseîit; ) comme puissance spirituelle, les catholiques français vous reconnaîtront d'eux-mêmes librement, sans aucune intervention de l'État dans le domaine de la conscience. » i^ous souffrons plus que jamais des conséquences funestes du concordat ; l'Église se sent aujourd'hui gênée, asservie parles dispositions restrictives de ce contrat synallagmatique, considéré jadis comme une victoire remportée sur la révolution française par le catholicisme ofDciellement ressuscité. Jamais, sans le concordat, le clergé catholique ne se fût rabaissé au point de servir d'instrument à la poKtique des gouvernements, et jamais la France n'eût été rivée à celte malheureuse question romaine, dont la solution fmale est si ardemment attendue par toutes les consciences, catholiques ou hbérales. — Une discussion approfondie du concordat dépasserait les bornes de cette courte étude ; nous 6n avons dit assez pour signaler toute la distance qui sépare les opinions de M. Thiers des vrais principes de la 'iberté.

Quant à l'exécution du duc d'Enghien, que le poète a flétri dans une ode immortelle, faut-il rappeler en quelques Iraits ce qu'en pense l'historien? M. Thiers cherche et trouve des excuses pour les juges : il s'attendrit sur l'auteur de l'acte, et la responsabilité de la faute retombe sur la fatalité. « Singulière misère de l'esprit humain I » s'écrie-t-il ; mais ce n'est pas tout, il a des reproches pour les vaincus :

a On conduisit le prince dans un fossé du château et lài reçut avec une fermeté digne de sa naissance le feu soldats de la république qu'il avait combattue tant de fois » au milieu des rangs autrichiens. Tristes représailles de » la guerre civile I » Où M. Thiers voit-il la guerre civile en 1804? — Poursuivons : • Le colonel Savary partit immét diatement pour rendre compte au premier consul de » Texéculion de ses ordres. En route il rencontra M. Real » qui venait interroger le prisonnier. Ce conseiller d'État, i exténué de fatigue par un travail de plusieurs jours et de

> plusieurs nuits, avait défendu à ses domestiques de » l'éveiller. L'ordre du premier consul ne lui avait été remis » qu'à cinq heures du matin. Il arrivait, mais trop tard... )) C'était un accident, un pur accident qui avait ôté au prince » infortuné la seule chance de sauver sa vie... Déplorable 2> conséquence de la violation des formes ordinaires de la n justice I Quand on viole ces formes sacrées, inventées par

> l'expérience des siècles pour garder la vie des hommes de » l'erreur des juges, on est à la merci d'un hasard, d'une » légèreté!... Sans doute la résolution du premier consul » était prise, mais il était agité, et si le cri du malheureux » Condé demandant la vie fût arrivé jusqu'à lui, ce cri ne » l'aurait pas trouvé insensible ; il eût cédé à son cœur y il eût » été glorieux d'y céder. » — De même un peu plus haut, M. Thiers choisit cet épisode tragique pour nous dire que le premier consul était naturellement bon. — a Le premier » consul, qui mettait une sorte d'orgueil à comprimer les » mouvements de son cœur, généreux et bon, quoi qu'en » aient dit ceux qui ne l'ont pas connu, repoussait les » larmes de sa femme, dont il craignait l'effet sur lui-même.

» Il répondit à M"** Bonaparte avec une familiarité qu'il 1 cherchait à rendre dure : — Tu es une femme, tu n'en-

> tends rien à ma politique — ton rôle est de te taire. » M. Thiers» après avoir montré que cet acte dut inspirer aux princes de Bourbon et aux émigrés une salutaire terreur, avoue que cette triste utilité n'est point une justification. » Mais, ajoute-t-il, pour être tout à fait juste, après avoir

> déploré ce funeste égarement des passions, remontons à ) ceux qui les provoquèrent... Douloureux spectacle, où

> tout le monde était en faute, même les victimes I » Ces lignes sont les plus tristes qu'ait jamais tracées l'illustre historien : il est regrettable de ne point trouver dans le livre de M. Thiers un de ces jugements sévères, inexorables, que l'histoire ne manque jamais de prononcer tôt ou lard, en l'honneur du droit violé.

On ne saurait trop répéter à ceux qui lisent ce grand ouvrage de.se mettre en garde contre les séductions d'un récit entraînant, de ne pas se laisser prendre à l'attrait d'une lecture qui qous captive et nous charme par l'intérêt tout-puissant qu'inspire celte histoire extraordinaire, si merveilleusement reproduite par l'éminent écrivain. Pour peu qu'on s'oublie, le vertige nous gagne, on se laisse aveugler par la fumée de la gloire ; on est saisi d'une sorte d'ivresse patriotique et guerrière, et la liberté voit déserter ses autels. Il ne faut pas s'y tromper : « C'est cet » égoïsme de gloire, — écrivait M. de Lamartine à la fin de » son travail sur le Consulat et l'Empire, — qui remplit d'une » seule autorité, d'une seule personnalité, d'un seul génie, » d'un seul intérêt, les seize volumes de cette gigantesque ï histoire de Napoléon. Cet homme est grand comme le

)» monde, mais enfin ce n'est qu'un homme ; il ne doit pas » nous cacher le monde. Cet égoïsme au fond qui semble V tout remplir est un grand vide.. Ce vide on l'éprouve en » fermant ce beau livre ; je ne sais quelle tristesse vous » saisit comme après une ivresse de gloire; on est ébloui, » on n'est pas éclairé intérieurement de cette saine lumière » qui satisfait la conscience. Après tant d'événements, » après tant de bruit, après tant de mouvement, après » tant de génie, après tant de ce que l'écrivain appelle » gloire, on se demande : Thumanilé a-t-eile grandi? Non, » elle paraît plus petite, mais un homme paraît plus vaste. «Triste grandeur!... Que M. Thiers y pense : il est encore w temps de donner une moralité à son chef-d'œuvre, il n'a » pas fini *. »

Aujourd'hui, M. Thiers a fini; a-t-il donné une moralité à son ouvrage? Il l'a tenté, il n'y a pas réussi, et il n'a pas réussi parce qu'il ne pouvait pas effacer ce qu'il écrivait il y a vingt ans. Il y a dans les dernières pages de M. Thiecs des contradictions manifestes. Apologiste du succès, il abandonne son héros à l'heure des revers! il devient dès lors d'une sévérité qui fait contraste avec sa récente admiration ! ce contraste est frappant dans une page splendide de son dernier volume, page remplie d'émotion, où il résume la vie de ce fils d'un pauvre gentilhomme corse. Une citation incomplète en altérerait la beauté simple et touchante; il faut la lire tout entière. Jamais le style de M. Thiers ne s'était élevé à une telle hauteur. Après un remarquable parallèle entre Napoléon, Alexandre, Annibal,

1. Lamartine, 36" entretien. (Le dernier volume (}e M. Thiers n'avait pas epcore paru.)

César, CharlemagDe, c ces génies qu'on ne saurait peser qu'avec les balances de Dieu, » il termine en tirant une leçon de la vie de Napoléon : « C*est qu'il ne faut jamais li- I vrer la patrie à un homme, n'importe Thomme, n'impor- » tent les circonstances. C'est qu'il ne faut jamais aliéner sa » liberté, et pour n'être pas exposé à l'aliéner, n'en jamais • abuser. » Le dernier mot de M. Thiers est un cri de liberté; mais on lit plus haut : Nous ne sommes pas de ceux jtti reprochent à Napoléon cP avoir fait te 18 brumaire. Justifier le 18 brumaire et aimer la liberté, voilà ce qu'on a peine à concilier. Il faut expliquer pourtant chez M. Thiers cette apparente contradiction. Son principe est celui de l'intérêt social, de la raison d'État : le juste et l'injuste n'ont rien à voir dans les événements de ce monde. Tel acte arbitraire ou violent paraissait-il nécessaire quand il a été accompli, cet acte a été légitime. Ce système, en politique, c'est la théorie de Bentham en droit, la doctrine deTintérêt. Comment se fait-il que la dernière conclusion de M. Thiers soit une protestation énergique en faveur de la liberté? parce que sa théorie, fausse en elle-même, est mise au service d'une intelligence supérieure, et corrigée par un profond bon sens. C'est ainsi que Bentham arrive bien souvent, malgré Terreur fondamentale de sa doctrine, à formuler de saines maximes juridiques, à poser des principes conformes à la justice. Si nous voulons creuser plus avant au fond de ces caractères, peut-être y verrons-nous la trace d'un certain scepticisme. L'intérêt de la société en péril est ce qui excuse aux yeux de M. Thiers le coup d'État du général Bonaparte; aujourd'hui, après les vicissitudes de sa vie publique, suivies d'une dure expérience, il sent plus que ja-

mais le prix de la liberté ; mais s'il la revendique^ c'est encore au nom de la nécessité, de Tintérêt social, non pas au nom des principes éternels et imprescriptibles du droit : laj^aison d'État est son guide et son flambeau ; la justice : tel est le dernier mot de l'historien vraiment digne de ce nom. Nous le répétons en terminant; il manque à V Histoire du Consulat et de V Empire ce qui fait seul, en définitive, la grandeur et la dignité de l'histoire : la moralité.

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