‹ Questions politiques et socialesChapitre 18 sur 38 · JUVENAL · texte numérisé non relu

JUVENAL

Certaines œuvres ont le rare privilège de traverser les siècles sans que les goûts inconstants du monde, sans que les alternatives capricieuses d'une critique supetfidelle bu passionnée y puissent jamais porter atteinte. Écrites en dehors de toute préoccupation sociale , politique ou religieuse , œuvres d'imagination et de cœur, elles revêtent par l'élégance, la pureté, la grâce d'un langage et d'un style irréprochables, le caractère de la perfection, et nous apparaissent grandies à mesure qu'elles ont vécu, comme des monuments impérissables de l'esprit humain. Celui qui fatigué des soucis et des luttes de la vie, cherche dans le repos une distraction pour son esprit et un aliment pour son âme, revient toujours avec le même sentiment de bonheur à ces œuvres chéries. Qui donc se lasse de revoir ses amis d'enfance, Homère, Horace et Virgile ? il est si peu de poètes

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dont les vers respirent un souffle de fraîcheur et de jeunesse éternelles !

Mais il est des temps plus tristes, comme ceux où nous vivons, agités par les révolutions et les coups d'État, dévorés par les passions politiques, tourmentés et troublés par les luttes incessantes, par les victoires alternatives du despotisme : et de la liberté, où l'homme de cœur sent le besoin de fortifier ses convictions, et cherche dans la lecture des poètes * comme dans l'étude de l'histoire, quelque chose de plus qu'un aliment intellectuel : il aime à trouver dans les œuvres de l'antiquité comme un écho lointain des sentiments dont son âme est remplie; et si dans l'histoire du présent il croit \ voir quelque reflet du passé; si, l'image de la Rome antique s'ofTrant à sa pensée, il songe aux déplorables agitations de la république agonisante, à la chute de la liberté, à la tyrannie des Césars, au cortège de vices et de passions qui, faisant invasion avec le despotisme, précipitèrent la décadence de l'empire ; si, dans la peinture douloureuse de ces temps lugubres, il aperçoit çà et là des vices et des passions, des traits épars qui lui rappellent les temps où Ta placé le hasard de sa naissance, alors les récits de Tite-Live, les vers de Virgile ou d'Horace ne suffisent point à son cœur : ses historiens sont les Tacite et ses poètes les Juvénal.

Lecture charmante que celle des satires et des épitres d'Horace! Les traits sont vifs, les allusions piquantes, la critique fine, le style enjoué. Les couleurs du tableau ne sont point trop sombres : on sent le poète épicurien qui de sa villa de Tibur sourit nonchalamment aux vices et aux ridicules des Romains, effleurant çà et là de sa plume délicate et légère quelque citoyen évincé ou disgracié parle prince,

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certain gros personnage qui n'est point en faveur à la cour. Vous qui cherchez dans la poésie le sourire de la jeunesse, de fraîches images, des (leurs, de Pair, du soleil, n'ouvrez point Juvénal ; ne lisez point cette poésie sombre, ardente, araère, irritée : ses vers sont d'un poëte indigné et trisie ; ils ne furent point écrits en vue de la célébrité et de la gloire, mais pour Tunique satisfaction d'un cœur honnête et d'une conscience qu'oppresse le spectacle navrant des plus nobles espérances trompées, de la liberté morte, des vices les plus hideux débordant de toutes parts, de la Rome républicaine devenue un repaire de crimes et un bouge infôme.

Certains esprits élevés, qui pensent et sentent fortement, aiment à graver ainsi leurs pensées dans le rhythme des vers, et le font pour leur satisfaction personnelle, simplement, sans autre but que d'affermir davantage encore leur amour de la vertu et leur haine du mal en donnant à leur pensée une forme accentuée, précise et durable. C'est vers la fin de la vie seulement, après avoir traversé les règnes de Vespasien, Titus, Domitien, Nerva et Trajan, c'est sous le règne d'Adrien que Juvénal résolut enfin de livrer ses satires à la publicité. Tacite, dans sa Biographie d'Agricola, rend hommage à la tolérance de Trajan, dont le règne semblait inaugurer une ère nouvelle. Rara temporum félicitas, écritil, iibi quœ sentias dicere liceat; et il profite de ce moment rapide pour exprimer librement ses sentiments d'honnête homme et de citoyen. Juvénal fut moins heureux. Un trait de la satire vu, qui autrefois devait s'adresser à un histrion favori de Domitien, parut atteindre et blesser un certain Antinous, qui, d'esclave et d'histrion, était devenu le favori

de l'empereur Adrien. Sous le voile d'une faveur apparente, le poëte, nommé commandant d'une cohorte, fut relégué, âgé de plus de quatre-vingts ans, en Afrique, où il ne tarda pas à mourir dévoré de chagrin. L'histoire s'est plu à{o nous représenter les Ântonins comme des princes libéraux, généreux, magnanimes : il est vrai que leur règne fait contraste avec celui des monstres qui les ont précédés; mais cet exemple nous montre une fois de plus qu'un homme p. de cœur ne peut avoir confiance que dans la liberté, eli qu'il ne saurait y avoir jamais de garanties ni de justice a dans le pouvoir d'un seul, à supposer même qu'il apporte ly quelque tolérance dans l'exercice de ce pouvoir. i

C'est à l'âge de quarante ans environ que Juvénal écrivit \ sa première satire, la satire vu, sur la misère des gens de ^ lettres. Dans sa jeunesse, il avait longtemps fréquenté les ; bancs de l'école et s'était mêlé aux discussions des rhéteurs, ; ainsi qu'il nous le dit lui-même dans le morceau qui sert d'introduction aux satires :

Et nos ergo manum ferulœ subduximus, et nos Consilium dedimus Syllœ, privatus ut altum Dormiret,

« Et nous aussi nous avons tremblé sous la férule, et nous aussi nous avons conseillé à Sylla de goûter, citoyen privé, un sommeil profond. » — Voilà bien une preuve que la rhétorique n'a guère fait de progrès depuis Juvénal! C'est ce passage qui a inspiré à Boileau deux vers de son Art poétique :

Juvénal, élevé dans les cris de l'école, Poussa jusqu à l'excès sa mordante hyperbole.

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N'en déplaise à Boileau, c'est au contraire en secouant le joug des rhéteurs et cherchant en lui-même Tinspiration, que Juvénal a su trouver des traits mordants, des accents énergiques et fiers. Jamais les rhéteurs n'ont formé de grands cœurs ni de grands esprits. Quintilien et Tacite nous apprennent d'ailleurs ce qu'étaient devenues de leur temps les hautes études, la poésie, l'éloquence, ce qu'on appelle de nos jours les études libérales. L'éloquence se réduisait à de vains exercices de parole sans élévation et sans grandeur; la poésie, à une versification facile, mais sans vigueur et sans originalité. A l'époque où Juvénal écrivait ses satires^ il avait depuis longtemps abandonné les traditions de l'école; ses vers sentent parfois encore la rhétorique , mais lorsqu'il écrit sous l'empire d'une idée forte, d'un sentiment noble et viril ; lorsque, nous faisant pénétrer jusque dans les profondeurs de la vie romaine, il nous raconte en traits de feu les débordements d'une Messaline et nous fait voir le luxe effréné, le vice impudent d'un riche débauché ou d'un histrion affranchi , lorsque, montrant à quel degré d'abaissement étaient tombées les institutions de la république, il nous dépeint la face amusante et grotesque des sénateurs accourus sur un signe de Domitien pour discuter les apprêts d'un turbot destiné à la table impériale ; lorsque , dans son portrait de Séjan , il nous fait sentir en quelques vers d'une grande vigueur et d'une saisissante vérité l'inconstance de la fortune et la fragilité des grandeurs humaines; lorsqu'enfin, dans des vers devenus célèbres, son regard attristé se promène sur ce peuple romain, « qui accordait jadis la dictature, les fais-

» ceaux, les légions, tous les honneurs enfin, et maintenant

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» sait borner ses voeux et ne désire plus avec anxiété qi n deux choses : du pain et des spectacles ; »

Qui dabat olim Imperium, fasces, legiones, omnia, nunc se Continet, atque duos tantum res anxius optât Panem et circenses ;

toutes les fois que Juvénal prend la plume, ainsi dominé p£ la passion qui déborde de son cœur, il trouve, pour impr mer à son temps le sceau de l'infamie, des accents simpk et grands; son style s'élargit et l'indignation lui dicte s( plus beaux vers,

Si natura negat facit indignatio versum !

On peut aisément pardonner à Juvénal les portraits d débauches, les tableaux un peu crus dont il s'est plu sou vent à charger ses satires. Cette crudité du style ne dégé nère jamais en dévergondage. En lisant les passages mêrai les moins retenus de la satire sur les femmes, on voit qu( Juvénal n'écrit point comme le pocle Martial, comme d( misérables publicistes de son temps, pour le plaisir de tracei des peintures lubriques et de prostituer sa plume, mais par haine du vice et par amour de la vérité. Le ton dénot( l'intention : celle-ci justifie suffisamment le poëte et le mel à l'abri d'une critique trop scrupuleuse ou trop sévère. « Nt • faudrait-il point être de fer, s'écrie-t-il quelque part, poui » se contenir en présence des turpitudes de Rome? »

Quis iniquœ Tarn patiens urbis, tam ferreus ut teneat se ?

Nous n'avons que le choix parmi les traits remarquables ^ les vers célèbres dont les satires de Juvénal sont pleine

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