JUVÉNAL
Icilepoëte flétrit la passion de Targent et « ces ravisseurs • des biens d'un pupille réduit au dernier opprobre, qui pres- »sent le peuple des flots de leur cortège; — qu'importe Tin-
> famie si Pargent reste 1 »
. . .Quid enim salvis infamia nummis ?
j Là c'est la passion effrénée du jeu : « N'est-ce pas plus
> que de la folie de perdre cent mille sesterces et de laisser » un esclave transir de froid ? »
,.,Et horrenti tunicam non reddere servo ?
Plus loin nous trouvons un trait de mœurs un peu vrai dans tous les temps : c Quel père agréa jamais un gendre » moins riche ou moins bien pourvu que sa fille ? »
Quis gêner hic placuit censu minor, atquepuellœ Sarcinulis impar?
Ailleurs c'est le souvenir de la liberté qui s'offre à sa pensée, et le silence de mort dont l'empire étreint le monde asservi lui inspire des vers d'une, mâle énergie et d'une virile indépendance. « Quoi de plus utile pour le maître > de l'univers, si l'on eût pu flétrir la tyrannie, ouvrir un «avis généreux? Mais quoi de plus irritable que l'oreille » d'un tyran qui, pour un mot dit à propos de la pluie, » de la chaleur, ou des orages du printemps, sacrifiait un » ami? — Et quel était le citoyen capable de faire parler » librement sa conscience, de produire la vérité au péril » de ses jours ? »
. . ,Nec civis erat qui libéra posset Verha animi. proferre et vitam impendere verot
Recherchant les causes de celte décadence de l'empire, ^ ^6 Timniense corruption dont Rome était le théâtre, d'un
iLxe, d'une débauclie, d'un cynisme qui faisait dire à JuvM nal que la postérité n'ajouterait rien à la dépravation dj
mœurs,
Nil erit ulterius quod nostris moribm addat Posteritas,
plus d'un écrivain moderne a vu la cause de cet état poliUJ que et social dans l'absence des idées religieuses qui aux yeui| de ces critiques font la moralité et la grandeur du christia^ nisme. Nous sommes bien loin de partager cet avis : là n' point la cause de la décadence de l'empire romain. Noi comprenons qu'une société, jadis prospère, languisse meure par la perte de son activité et de sa vertu première. Nous comprenons que si, en présence d'une nation florissaDtc et libre, pleine de sève et d'avenir, une nation voisine, jadii puissante, aujourd'hui stationnaire dans sa force, refuM d'obéir à la loi impérieuse du progrès, elle coure d'un pai| rapide à sa ruine. Mais ce que nous ne pouvons admettr^f c'est qu'une société sbit vouée au malheur par cela seal^ qu'elle est encore, et par la force des choses, privée d'un ' élément moral et civilisateur destiné un jour à donner ao ^ monde une activité, une vie nouvelle. S'il est aujourd'hirir démontré que le christianisme n'a rien révélé à l'homme quij^ ne fût connu, professé et pratiqué bien avant lui, toujours j est-il qu'il fut un progrès sur le monde païen qu'il a régénéré. Ç Mais dire, comme les néo-catholiques se complaisent à te faire, que pour la société antique la vie n'eut jamais ni poésie, ni espérance, ni vraie consolation, comme si c'étaient là le* attributs d'une religion et non les trésors sacrés et éterneU de l'âme humaine, c'est dire que pendant des siècles Di^'
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trompé riiumanité, c'est un blasphème. L'antiquité nnene soupçonnait ni l'admirable pureté du mono-
éisme juif, ni la douceur dd la morale chrétienne; elle 'avait point nos aspirations religieuses et nos désirs infinis,
is par cela même qu'elle n'avait pas conscience de ce qui hi manquait, elle n'en pouvait moralement souffrir. Et si au sein de ces sociétés, nous rencontrons des hommes d'une intelligence supérieurr, qui semblent devancer leurs contemporains de plusieurs siècles, pourquoi dire que leurs froyances sont des utopies? Socrate, Platon, Aristote,
icéron ou Tacite sont d'aussi grands cœurs et d'aussi nds esprits que les plus illustres d'entre les Pères du christianisme. D'ailleurs la valeur d'une religion n'est point un critérium pour juger la moralité d'une société, et si vous mettez dans les plateaux d'une balance l'Espagne, l'Italie ou même la France du xvii® siècle, et quelques-unes des républiques de l'antiquité, nous n'hésiterons point à reconnaître la supériorité intellectuelle et morale de la Grèce païenne, mais pleine de sève et de vie; de la Grèce libre, avec ses grands et immortels souvenirs.
Quelles sont donc les causes réelles de la décadence de l'empire? Elles sont nombreuses : ce sont les horreurs de la guerre civile, c'est la chute des institutions républicaines, c'est la perte de la liberté, c'est le luxe asiatique qui, suivant l'expression de Juvénal, envahissant l'empire romain, venge Vunivers asservi,
• Victumque ulciscitur orbem.
Mais c'est là un sujet trop rebattu pour qu'il soit utile d'y insister encore. Parmi ces causes nombreuses, il en est une
cependant que l'on devrait peut-être considérer davanti parce qu'elle est profonde : Tesclavage.
Une société où règne Tesclavage est condamnée par loi fatale à s'abîmer dans la corruption et à périr si n'arrache vigoureusement cette plaie de son sein. L'escla à Rome était une chose, un vil instrument de travail ou débauche, soumis à tous les caprices d'un maître souvenl cruel. Juvénal, comme toutes les âmes généreuses, s'élève contre cette odieuse domination de l'homme sur l'homme» dans des vers qui méritent d'être rappelés : « Mets en croix » cet esclave. — Et quel crime lui mérite ce supplice? Oà
> sont les témoins, le délateur? Attendez : on ne saurait
> trop différer quand il s'agit de la mort d'un homme. » — Imbécile I un esclave est-il un homme ? Qu'il n'ait rien » fait, soit; mais je veux, j'ordonne, ma volonté c'est ma » raison. »
Pone crucem servo. — Meruit quo crimine serviLs Supplicium ? quis testis adest ? quis detulit ? audi, NuUa unquam de morte hominis cunctatio longa est. — démens ! ita servus homo est? Nil fecerit, esto : Sic volo, sic jubeoy sit pro ratione voluntas.
On ne saurait croire à quel degré d'abaissement et de dépravation un pareil mépris de la dignité et de la liberté humaines peut faire descendre une société. Et si l'on songe . à l'immense population d'esclaves qui remplissait l'empire, à ces riches citoyens qui possédaient des milliers d'êtres humains dociles à leurs moindres volontés, à ces affranchis dégradés à l'école de la servitude, étonnant le monde par leurs scandales ; si l'on jette les yeux sur cette plaie immense et dévorante, on ne trouve ni trop sombre ni exagérée,
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'A l'horrible peinture que Juvénal a tracée des mœurs de son temps.
^ Malgré les éclipses passagères de la liberté, lorsqu'on vit
f à une époque d'activité et de progrès et au sein d'une société pénétrée des idées libérales, quelles que soient les tristesses et les désillusions du moment, il n'y a pas de quoi désespérer, et Ton attend avec calme, avec sérénité , parce qu'on a foi dans l'avenir. Mais lorsqu'on a le malheur de naître comme Tacite ou Juvénal, à Tune des plus sombres époques qu'ait traversées l'humanité, époques désolées où aucun rayon de lumière et d'espérance ne brille à Thorizon,
i nous comprenons l'amertume poignante, le dégoût profond que la vie inspire aux hommes de cœur. Au spectacle de ces horreurs, il est cependant une consolation pour l'historien et le moraliste : c'est que l'amour de la vérité, l'amour du bien ne disparaît point de la terre et ne périt jamais tout entier. Honneur aux hommes qui, résistant au courant qui entraîne tout dans l'abîme, conservent au fond du cœur le précieux dépôt de toutes les idées grandes et généreuses, rochers perdus au miHeu du naufrage et que les flots de la tempête sont impuissants à ébranler. Leur cri de douleur traverse les siècles comme une protestation vivante et éternelle du droit et de la vérité. Ames d'élite qui, par l'indépendance et l'intégrité de leur caractère, en sauvant l'honneur de l'humanité, vengent la justice outragée, la vertu profanée, la hberté violée.
i52 QUESTIONS POLITIQUES ET SOCIALES
LA BOETIE
Le plus puéril, le plus misérable reproche que l'on puisse adresser à Técole démocratique, c'est celui de mépriser toute espèce de traditions, et dans ses ardeurs rénovatrices ou révolutionnaires, de condamner sans réserve toutes les institutions du passé, comme si l'histoire n'apportait aux hommes aucun enseignement moral, comme si les siècles précédents n'avaient rien légué aux siècles nouveaux, comme si l'humanité, éternellement enchaînée, éternellement trompée, n'était parvenue que d'hier à la lumière et à la vérité.
Oui certes, à nos yeux, l'âge et la puissance ne sont point des titres de respect pour les institutions sociales, politiques ou religieuses :
... Le temps ne fait rien à l'affaire.
On ne doit juger les. hommes qu'à la lumière ^u droit et de la morale éternelle. Le pouvoir absolu est une institution aussi vieille que le monde; l'esclavage remonte au premier âge de l'humanité : ces institutions en sont -elles plus dignes de respect? Oui, il est des traditions pour lesquelles nous professons un mépris souverain, des traditions que nous brisons en les foulant aux pieds sans scru-