LA BOÉTIE
pule et sans remords. Un Richelieu n'est pour nous qu'un ambitieux de génie, sans noblesse de cœur, sans moralité, sans vertu ; un Louis XIV qu'un fat couronné qui eut toutefois le bonheur d'apporter sur le trône cette dose de gros bon sens que le Ciel ne refuse pas au plus humble des mortels. Mais si leur faux éclat ne saurait en imposer aux esprits sensés, si nous avons vu tomber sans étonnement et sans regret tout le vieil édifice qu'un souffle a renversé, si même nous n'éprouvons aucun frémissement en présence de cette grande chute, si rien de ce qui est tombé ne vaut qu'on le relève, est-il vrai que toute tradition soit évanouie, que toute chaîne soit brisée, et que nous voguions au hasard, sans guide et sans but, dans l'océan des idées nouvelles? Non certes, Augustin Thierry, Michelet, Henri Martin, une école nouvelle d'écrivains libéraux a soulevé les voiles dont le faste des grands seigneurs, l'éclat des cours et le vain apparat de la royauté ont trop longtemps couvert l'humble histoire de la démocratie en France ; depuis le soulèvement du peuple et de la bourgeoisie à la voix d'Etienne Marcel jusqu'à la prise de la Bastille, nous avons nos traditions» des traditions qui nous sont chères, et les grands exemples ne nous manquent pas pour nourrir nos esprits et enflammer nos cœurs. Quelle source de richesses que notre vieille hisloire pour l'écrivain libéral ! Que de belles vies à raconter, passées tout entières au service de la justice et de la liberté, et que les Massillon ni les Bossuet ne daignèrent jamais honorer d'une oraison funèbre I Nous rencontrons un de ces hommes vers le milieu du xvi® siècle, un des plus féconds et des plus brillants qu'ait traversés l'humanité. Nature ardenle et passionnée, esprit élevé, cœur aimant, Etienne do
la Boétie est mort jeune, mais sa courte existence a été bien remplie. Né en 1330, il était, dès Tàge de vingt ans, conseiller au parlement de Bordeaux, et il mourut en 1363, âgé de trente-trois ans, léguant pour tout héritage à la postérité un livre et un souvenir ; un livre dans lequel sa plume a jeté en traits brûlants tout ce qu'une âme jeune et généreuse peut contenir d'amour et d'enthousiasme pour la liberté ; un souvenir I celui d'une amitié fraternelle pour un homme qui fut, lui aussi, une gloire de notre ancienne France ; amitié douce et tendre qui fait rêver et nous reporte involontairement vers les plus beaux et les plus purs souvenirs de l'antiquité.
Quel temps que celui où vivaient la Boétie et Montaigne I L'esprit humain s'était réveillé au souffle de la Renaissance, et le génie se donnait libre carrière dans le domaine de l'art, de la science et de la pensée! De hardis aventuriers, explorant les terres et les mers, semblaient reculer indéfiniment les limites du monde. Dans le domaine de la religion, une foi nouvelle se faisait jour malgré les résistances du catholicisme corrompu. Des flots de sang inondaient l'Europe, et les nations se déchiraient entre elles au nom de la liberté de conscience 1 Siècle étrange en vérité, où des hommes qui mouraient pour leur foi servaient à leur insu de jouet à l'ambition misérable des princes et des rois. Au sein de pareils événements, dans ce tourbillon confus d'hommes et de choses, d'actions héroïques et criminelles, nous comprenons le scepticisme, le dédain profond, la souveraine indifférence d'un Montaigne pour les choses de ce monde; mais que nous aimons mieux le penseur solitaire qui suit avec passion les événements qui se déroulent devant lui, qui