LES BANQUES POPULAIRES
L'Italie ne possédait point encore une seule banque populaire en i863. La question même y était ignorée. A deux reprises seulement elle avait été soulevée publiquement, sans donner naissance à aucun mouvement, à aucune agitation sérieuse. Au congrès ouvrier de Novi, en Piémont, M. Boidrini avait parlé du crédit avec une remarquable intuition de l'avenir; mais il ignorait encore et les expériences do l'Allemagne, et les travaux de M. Schulzel>olil3fiseh. En 1839, fut ébauché, à Milan, un projet inspiré par la lliéorio dite du crédit au travail, théorie que nous «nal>wiHHisen quelques mots, et dont les défenseurs étaient MM» Mauro-Macchi et Boidrini. Ce projet ne fut point réalisé. Kniln» on 1805, un jeune et brillant économiste, que le mmYornomont ombrageux de rAulriche avait contraint ilo t|nitt(M* la Vénétie, M. Luigi Luzzati, publiait un livre intilult^ : La diffusione del credito e le hanche popolare, qui oui un grand retentissement et fut le signal de l'agitation (HH^ponUive en Italie *.
M. l.u/./.ati 80 proposait de combattre comme fausse et dan^iioivuvso la théorie de MM. Boidrini et Macchi sur le
\ Vol-. U\ iu«^mo t^poquo, M. Fran^esco Vigano publiait une analyse et une li.(ihiiii»u \\on Iruvatix do M. Schulze-Delitzsch.
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Ht au travail^ doctrine qui menait droit à la ruine crédit ; et c'est en suivant fidèlement les traces de Schulze-Delilzsch qu'il espérait doter un jour son pays s bienfaits du crédit populaire. Après trois années de Ites incessantes, ses effoi-ts ont été couronnés du plus latant succès ; mais avant de faire connaître les résultats ►tenus, nous croyons utile de parcourir les phases diverses la lutte économique soutenue dans l'intérêt du crédit pulaire avec un talent, une énergie et un dévouement i n'ont jamais subi la plus légère défaillance. Suivant M. Boidrini l'association du crédit au travail doit re accessible à tous, ouvrir à tous du crédit, prêter à tous, n'exiger d'autre garantie que Phonneur de l'ouvrier, autre gage que le travail de l'emprunteur. Qui fera les ises de fonds? D'où viendra l'argent nécessaire pour prêter ceux qui n'ont rien? Où puisera-t-on les capitaux? d'autres sources que l'épargne populaire, au crédit extéeur, à la bourse des riches. Une fois la lutte engagée, jcun livre, aucune brochure, aucun article de journal ne ista sans réponse : de fréquentes réunions publiques iniaient la foule à ces discussions. Par la plume et par la arole , M. Luzzati combattit sans relâche les doctrines de I. Boidrini. Il démontra : i^' qu'une association qui se ropose de fournir du crédit au peuple sans lui demander le acrifice préalable de son épargne est vouée fatalement à la aillite, à moins de faire appel à la protection désastreuse de 'État ; 2® que si les ouvriers sont initiés au crédit autrement que par l'épargne, sans aucun lien de mutualité, sans se.connaître et s'apprécier réciproquement, ils ne retireront de l'institution aucun avantage moral, et l'on aura gaspillé
entre les mains d'une nuée de fainéants ou d'escrocs le crédit que les associations mutuelles dispensent avec tant de fruit aux travailleurs économes, la])orieux et honnêtes. Mais quelle preuve meilleure que l'expérience du passé? Qu'estril besoin d'imaginer des systèmes nouveaux et pleins de périls? Pourquoi ne pas suivre Texemple de l'Allemagne? Malgré toutes ces objections, M. Boldrini voulait tenter l'essai de son système, et le maire de la ville de Milan nomma une commission chargée d'examiner s'il était possible de jeter les bases d'une association de crédit populaire sur les données de M. Boldrini.
Cette commission se composait de MM. Enrico FanOi Luzzati, GriiQni, Yisconti-Yenosta, etc. Elle fut d'avis à l'unanimité^ que si le projet Boldrini était praticable, il serait funeste , mais qu'en fait il était impossible de rien fonder sur de semblables données. M. Boldriniy animé d'ailleurs des sentiments les plus généreux et les plus désintéressés , ne se tint pas pour battu , et s'efforça de propager ailleurs son système, notamment à Yigevano, et dans la ville de Yarèse où le syndic de la commune, voulant favoriser la création d'une banque populaire, invita les deux chefs d'école, MM. Luzzati et Boldrini, à exposer publiquement leurs doctrines comme au théâtre devant la foule assemblée, spectacle étrange, meeting éco* nomique, rappelant, en plein xix^ siècle, les vieux usages de Rome et d'Athènes. Fidèles au rendez-vous, les deux champions entamèrent cette discussion, mémorable dans l'histoire économique de l'Italie. M. BpLdrini fit miroiter aux yeux des masses toutes les séductions de son illusoire théorie, dont la formule est le crédit pour réaliser l'épargne,
it non répargne pour obtenir le crédit. M. Luzzati exposa la doctrine sévère de la prévoyance, démontrant aux ouvriers qu'ils peuvent tout obtenir par l'épargne , qu'ils n'obtiendront rien que par elle, et leur expliqua leurs devoirs en même temps que leurs droits. — Passant aux applications pratiques, il leur développa le mécanisme des banques mutuelles, leur fécondité matérielle et morale, la révolution économique opérée par elles en Allemagne, au sein des classes ouvrières, et enthousiasmée, séduite, subjuguée par la raison éloquente du jeune tribun, l'assistance se prononça tout entière pour le principe de la mutualité. Fort de cette victoire, M. Luzzati se mit résolument à l'œuvre, et se faisant l'apôtre infatigable de la coopération dans son pays, parcourant les villes et les campagnes, vivement combattu par les uns, énergiquement soutenu par les autres, réussit à implanter en Italie de nombreuses institutions de crédit mutuel, fondées sur ce principe que le crédit au travail doit être un fruit de Ve'pargne réalisée par le travail *.
La première difficulté à résoudre, en rédigeant les statuts modèles des banques populaires d'Italie, était celle de la ^lidarité des sociétaires et de leur responsabilité au delà de leur mise sociale.
À nos yeux, le principe de la solidarité est un des plus féconds en matière d'association de crédit, et tout en reconnaissant qu'il n'est point une condition essentielle de
I. Depuis lors M. Boldrini, avec une c(mYiction digne d*ane meilleure cause, a vainement prêché ses doctrines au congrès ouvrier de Tmin en i8(>4. Il n*a point encore réussi à jeter les ]:)ases d'une seule ipstitutioQ d9 crédit,
succès et de prospérité, nous ne cesserons d'en prêcher l'application, car de deux choses l'une : ou l'association fait de mauvaises affaires, ou bien elle est viable et contient en elle-même des éléments de prospérité; celle-là, vouée à la faillite, ne vivra qu'un jour, nous n'avons point à nous préoccuper de son sort. Les sociétés qui nous préoccupent sont celles qui vivent et grandissent. Si elles sontadministrées avec sagesse et prudence, quels dangers la responsabilité, même illimitée, fait-elle courir aux sociétaires? Aucun. En réalité cette charge qui pèse moralement sur chacun des membres, ne pèse sur personne, et offre au public un gage de sécurité et de confiance qui est de nature à doubler, à tripler aisément le crédit de la société. C'est ce que l'Allemagne a compris et ce qu'on n'a point réussi, jusqu'à ce jour, à faire accepter en France ni en Italie. Est-ce à dire que le crédit populaire soit une chimère sans la responsabilité solidaire des asociés? En aucune façon. C'est pourquoi, en Italie, M. Luzzati trouvant en face de lui d'assez vives résistances à ce principe, résolut d'en faire bon marché jusqu'à nouvel ordre. Il pressentait que si les banques populaires gardaient comme en Allemagne leur autonomie locale, si tous les ressorts de l'activité individuelle y étaient sans cesse mis en jeu, si chacun, riche ou pauvre, possédait le même droit dans les assemblées générales, si de fréquentes réunions habituaient les travailleurs à la gestion de leurs affaires, si les conseils d'administration étaient composés indistinctement d'industriels, d'ouvriers, de commerçants, d'hommes de lettres, si l'œuvre du crédit populaire se présentait aux yeux de tous, comme une œuvre de pai)^ et de progrès, les banques du peuple pouvaient pros-
pérer sans la solidarité des sociétaires. La controverse fut assez vive. M. Vigano voulait Tapplication pure et simple des statuts des banques allemandes et désapprouvait ceux des banques de Lodi, de Milan, etc. Cependant le succès de ces associations grandissait de jour en jour, et il est temps d'analyser les faits et les résultats pratiques obtenus jusque vers le milieu de Tannée 1867.
À la suite de plusieurs conférences auxquelles assistèrent des milliers d'auditeurs, M. Luzzati créa, en 1864, avec le puissant concours d'un ardent ami de la coopération, M. Tiziaoo Zalli, la banque populaire de Lodi, la première qui ait pris naissance en Italie. Les sociétaires sont de petits commerçants, des ouvriers, des fermiers, des paysans. Ces derniers siègent dans le conseil d'administration à côté de conseillers municipaux et de fonctionnaires publics qui ont bien voulu s'associer à l'entreprise. Au bout .de trois années d'existence, la banque de Lodi a eu pour résultat de supprimer, en partie, l'usure et le mont-de-piété, auxquels les sociétaires n'ont jamais recours, et voici les principaux chiffres du dernier compte-rendu de la banque :
Nombre des sociétaires 500
Chiffre d'affaires fr. 300,000
Comptes-courants 100,000
Prêts aux sociétaires, en moyenne de 100
àSOOfr 106,000
Bénéfices nets 6,000
reries. •..••••••.'^•« 9
La banque de Milan est la plus importante de l'Italie, celle qui a rendu les plus grands services, et la plus inté-* rcssante à étudier, en raison même de son activité et des
résultats qu'elle a obtenus. Le nombre des sociétaires est de 1,S00, qui se divisent en différentes catégories : quelques personnes riches ou aisées, qui sont entrées dans la banque pour aider au développement de l'institution et en même temps pour placer utilement leur argent, dont elles touchent l'intérêt et le dividende ; un certain nombre d'ouvriers auxquels les bénéfices réalisés paY eux à la banque permettront un jour de s'affranchir du salariat ; enfin, de petits industriels et de petits commerçants, qui ont trouvé à la banque le crédit dont ils avaient besom.
Quand les demandes de crédit dépassent le chiffre maximum fixé par le conseil d'administration, les prêts et les escomptes peu élevés priment les prêts et escomptes plus considérables. Le capital souscrit et versé presque en totalité est de 250,000 fr. Les comptes courants à intérêts, mobilisés par les chèques, atteignent presque 1 million de francs, et les comptes courants stériles, dépôts sur lesquels la banque délivre ses petits billets, dépassent 1 million et demi ; c'èst-à-dire que la banque populaire, avec 250,000 fr. en propre, a obtenu du public un crédit de 3 millions dé francs.
Elle a puissamment aidé au mouvement coopératif et avancé d'assez fortes sommes au magasin coopératif, à l'association des typographes, à celle des fabricants de peignes ; elle a distribué, en 1866, un dividende de 10 p. c. — Le fonds de réserve est de 8,000 fr. —
II est un genre d'opérations dans lequel il importe que la banque ne s'engage qu'avec une extrême prudence : ce sont les avances sur titres de rente. La rente italienne est démocratisée à tel point qu'elle se trouve un ' peu dans
Si
LE MOUVEMENT COOPÉRâTIF EN ITALIE iW
toutes les mains : quiconque a réalisé une épargne suffisante achète un titre de rente. Mais il arrive un moment où le rentier a besoin de capital : vendre est impossible, la ff/ perte serait trop considérable. Dans cette situation, il s'adresse souvent à la banque et emprunte contre dépôt des titres. Il ne faut pas oublier qu^une banque populaire doit se borner presque exclusivement à ces trois opérations : les comptes courant^ à intérêt, le prêt, et l'escompte d'effets non escomptables à la banque nationale, soit à cause du peu d'importance de la soitime, soit que PeflFet ne porte point trois signatures, soit que l'échéance dépasse le délai de trois mois.
Pour compléter ces renseignements sur la banque de Milan, il nous reste à faire connaître une opération à la fois ingénieuse et hardie, accomplie par la banque populaire dans le courant de l'année 1866, et qui a été couronnée de succès. Le cours forcé des billets de banque avait fait disparaître la petite monnaie. La banque nationale n'émettait point de petits billets : la situation était de jour en jour plus tendue : les mille transactions de la vie quotidienne étaient sinon paralysées, du moins singulièrement gênées. C'est alors que la banque populaire prit la résolution d'émettre de petits billets, faisant office de petite monnaie,' et cela sans courir aucun des risques et périls des banques d'émission, grâce à une combinaison aussi simple qu'heureuse. La banque ne délivrait ses petits billets qu^én échange d'une valeur égale en gros billets de la banque nationale. Ainsi, pour un billet de 100 fr. qu'elle prenait et gardait en portefeuille, elle délivrait par exemple 100 billets d'un franc ou 50 billets de 2 francs. Ces petits billets n'étaient donc
en réalité que des coupures des billets de la banque nationale. L'exemple fut suivi sur-le-champ par d'autres banques populaires, notamment par celle de Lodi, si grande était la nécessité d'une pareille opération, qui a rendu et rend encore chaque jour d'inappréciables services aux transactions locales. Il est à peine utile d'observer que les banques populaires liquideront leur émission sans aucune difficulté le jour où le cours forcé des billets de banque disparaîtra du pays.
Dans le cours de la même année 1866, la banque de Milan a noué des rapports d'affaires avec la banque de Lodi, et quelques banques vénitiennes.
En Yénétie, les habits blancs venaient à peine d'abandonner le sol si longtemps profané par eux, que l'idée coopérative s'emparait tout à coup de l'opinion publique et enfiévrait en quelque sorte les esprits. Venise revoyait ses enfants exilés, et parmi eux celui qui depuis 1863 s'était fait l'apôtre infatigable de la coopération en Lombardie. La Vénétie fut à ce moment le théâtre d'une lutte économique à laquelle nous avons assisté, lutte qui s'étend aujourd'hui par toute l'Italie, entre deux systèmes de crédit, dont l'un est représenté par M. Luzzati, et l'autre par un homme d'une activité et d'un talent auquel nous nous faisons un devoir de rendre hommage, bien que ses vues nous paraissent erronées et dangereuses, M. Alvisi, député au parlement italien.
Le système de M. Alvisi peut se résumer en très-peu de mots, c'est la centralisation du crédit. Son idéal est une banque unique, au cœur du pays, un foyer central d'où le crédit rayonne dans toutes les directions jusqu'aux points
les plus extrêmes. M. Alvisi a, en effet, fondé sa banque centrale à Florence et créé en différentes villes d'Italie un certain nombre de succursales, absolument dépendantes de la banque de Florence. En face de cette puissante institution, alimentée principalement par les capitaux des classes riches ou aisées et où s'engloutirait sans profit pour persoone l'épargne de l'ouvrier, du paysan, du petit commerçant, du petit industriel, s'élèvent et fleurissent, au souffle de l'initiative locale, les banques mutuelles du peuple, dont M. Luzzati a jeté les bases à Milan, Lodi, Crémone, Sienne, Padoue, Vicence, Venise, Brescia, Mantoue, Vérone, Turin, Fabriano, Faenza, Parme, Montelupo, Côme, Codogno, Varèse, Castiglione délie Stiviere, Lugo, Bologne, Pogibonzi, etc. M. Luzzati résumait récemment en ces termes devant la Société des Économistes^ les inconvénients du système Alvisi : « L'ouvrier n'y joue aucun rôle; les statuts > déclarent qu'à moins d'avoir cinq actions, l'on ne peut 1 » prendre part aux séances générales, et l'avantage moral I » qui dérive de l'habitude du peuple à traiter ses affaires ; » par lui-même disparaît. Comme il arrive souvent, le peuple \ » sert de prétexte, mais la banque aspire plutôt aux grandes » affaires qu'aux petites, c'est pourquoi les statuts per- I » mettent tous genres d'opérations de banque, et à moins • d'une extrême prudence à l'avenir, prudence peu pro- » bable de la part des administrateurs de la banque Alvisi, » elle ne tardera pas à dégénérer en un véritable crédit » mobilier *. »
L'avenir démontrera de quel côté est l'intelligence claire