‹ Questions politiques et socialesChapitre 30 sur 38 · Journal des Économistes, p. 453, septembre · texte numérisé non relu

Journal des Économistes, p. 453, septembre

et nette des phénomènes économiques. Constatons pour le moment la vitalité dont fait preuve Tltalie régénérée, et parcourons rapidement les principales villes où se développe le crédit populaire, sur le modèle des banques d'Allemagne *.

La banque de Padoue a été fondée par M. Luzzati vers le milieu de l'année 1866, avec le concours actif de MM. Maso Tfieste, Tomasoni, Toffolati, Frizzerin, Meneghini maire de la ville, Messelaglia professeur d'économie politique. Nous nous plaisons à citer les noms de ces hommes de cœur qui ont pris en main la cause du peuple avec un dévouement et un désintéressement absolus. Sous l'habile direction de son président, M. Trieste, la banque a fait de rapides progrès, dont les chiffres suivants témoignent suiSsamment. Le premier bilan arrêté le 30 avril 1867, accuse un chiffre d'affaires de fr. 60,000

Le dernier bilan dressé trois mois après le 30 juillet, porte un chiffre d'affaires de . . . 140,000

Comptes courants à intérêts 40,000

Le capital souscrit est de 50,000

sur lequel plus de 30,000 fr. ont été versés.

A Venise, malgré tous les efforts de M. Alvisi et de ses partisans, M. Luzzati, puissamment secondé par MM. Papadopoli, CasteInovOy Errera, Djena, Blumental, etc., a également réussi à créer une banque populaire, dont le capital souscrit était de 85,000 francs divisés par actions de 50 fr.

Le bilan dressé le 20 juillet 1867, accuse un chiffre

1 Sauf en ce qui concerne la solidarité. V. plus haut, page iSS.

d'affaires de plus de 100,000 fr. Le nombre des sociétaires dépasse 800. Dolo, petite ville, située sur les lagunes, a sa banque. Une toute petite ville de la Vénétie, Fabriano, possède une banque populaire, dont le capital souscrit est de 6,000 fr. et qui a reçu plus de 9,000 fr. en dépôts dans le cours d'une seule année.

A Vicenee, un économiste distingué, M. Fedele Lampertico, a favorisé la création d'une banque populaire.

A Vérone, où les institutions coo|)ératives ont pris en quelques mois un développement extraordinaire, le préfet, le maire, la chambre de commerce, les citoyens les plus considérables, ont tenu à honneur de s'associer au mouvement et de favoriser, en 1866, la création de la banque populaire, qui compte 400 sociétaires et dont le capital souscrit s'élève à 40,000 fr.

La banque de Crémone est plus modeste : son capital est de 4,000 fr.

A Sienne, la banque populaire possède un capital de 178,000 fr. Gréée aux débuts de l'année 1866, elle a fait en une année pour 445,000 fr. d'affaires.

Comptes courants à intérêts. .... fr. 57,000

Bons de caisse 188,000

Ainsi, la banque a obtenu du public un crédit de plus de 300,000 fr.

Les prêts et les escomptes se sont élevés à 235,000 fr. La moitié des prêts ont été faits à des ouvriers. L'intérêt exigé par la banque est de 7 1/2 p. c. Elle a distribué 8 p. c. de dividendes. De pareils résultats n'ont pas besoin de commentaires.

Citons encore les deux banques populaires de Codogno et

idO QUESTIONS POLITIQUES ET SOCIALES

de Castiglione délie Stiviere; la première a fait, l'année dernière, pour 50,000 fr. d'affaires avec un capital souscrit intégralement par les ouvriers. La seconde est un heureux essai de crédit agricole.

Le 31 mai 1867, le chiffre d'affaires était de fr. 13,000

Le 31 août suivant de 30,000

Les dépôts s'élevaient à 12,000

La banque avait prêté aux paysans et aux fermiers qui la composent pour la plus grande partie, une somme de 20^000

à' 7 p. c. d'intérêt.

Cette petite ville de 7,000 habitants, possède en outre deux sociétés de secours mutuels, une pour les hommes, l'autre pour les femmes, toutes deux au capital de 30,000 fr. environ; et un magasin coopératif qui, du 1^' mars au l*'juinl867,a vendu pour 1 6,000 fr. d'objets de consommation et distribue aux acheteurs un dividende trimestriel de 5 p. c.

Nous pourrions prolonger cette revue rapide des institutions de crédit populaire en Italie. ,Ce qui précède suffit ^our faire connaître toute la portée de ce mouvement, né d'hier, et qui grandit sans obstacles sérieux au grand air de la liberté, sous la protection d'une loi intelligente, et en dehors des querelles de partis qui n'aboutissent jamais qu'à l'impuissance.

|§ 3 et 4. MAGASINS COOPÉRATIFS. — SOCIÉTÉS DE PRODUCTION

Avant Tannée 1863, ritalie possédait un certain nombre de sociétés alimentaires analogues à celle de Grenoble, en

France, vendant à prix réduits les objets nécessaires à Tali* roentation des sociétaires. Ce n'était là que l'enfance de la société de consommation qui, bien organisée et bien comprise, doit fournir* dans de bonnes conditions, mais aux prix courants, et non-seulement à ses membres, mais encore à la clientèle extérieure, les objets de consommation, ei) réservant les bénéfices réalisés chaque jour, bénéfices qui constitueront au bout d'un certain temps un capital précieux pour les sociétaires.

A partir de l'année 1863, quelques sociétés se transformèrent : les nouvelles copièrent fidèlement les statuts des Pionniers de Rochdale, et actuellement une vingtaine de magasins coopératifs, constitués de la sorte, étendent journellement leur clientèle et leurs affaires. Les plus importants sont ceux de Côme, Lodi, Gastiglione D. S., Padoue, Sienne, Florence, Milan, Gènes.

La ville de Côme mérite d'être citée au premier rang pour sa société alimentaire, à laquelle M. Yigano a consacré plusieurs de ses nombreuses publications. Le président de la société, M. San Rome, et l'ouvrier Fontana sont de ces rares esprits pratiques dont le dévouement est nécessaire à la prospérité d'un magasin coopératif. Telle fut Pardeur des coopérateurs de Côme pour le mouvement dans lequel ils sont entrés avec confiance, qu'en 1865, ils invitèrent M. Luzzati à faire deux conférences sur l'association populaire. Une foule immense accourut entendre l'crateur populaire, qui traita dans tous leurs détails les questions se rattachant à la société de consommation.

Nous avons indiqué plus haut les principaux chiffres con-

cernant le magasin coopératif des serviteurs à gages de Milan, et celui de Gastiglione.

Un fait remarquable et digne d'attention s'est produit, dans ces derniers temps, partout où le magasin coopératif avait pris une certaine extension. La liberté delà boucherie et de la boulangerie avait eu pour première conséquence de provoquer, de la part des fournisseurs, une coalition dans le but de surfaire les prix. Une concurrence sérieuse pouvait seule faire évanouir cette coalition déplorable et amener la baisse des prix surfaits. Les maires et conseillers municipaux tournèrent aussitôt les yeux vers les magasins coopératifs, qui, encouragés et soutenus de toutes parts, firent sur-le-champ une concurrence puissante et efficace, dont les sociétaires et le public ont également profité.

Le lecteur nous pardonnera sans doute ce long exposé en raison de la nouveauté des faits que nous avons jugé utile d'analyser devant lui. Il nous reste à dire quelques mots des sociétés de production en Italie. Des trois branches principales de la coopération, c'est assurément la moins développée jusqu'à ce jour au delà des Alpes, bien qu'elle y soit en progrès. M. Luzzati a rigoureusement suivi l'exemple de M. Schuize-Delitzsch, qui considère la société de production comme le dernier terme et le but suprême de l'association coopérative, mais qui n'envisage point sans quelque appréhension les difficultés qu'elle rencontre, et ne conseille point aux ouvriers de s'y engager avant d'avoir réalisé, par l'épargne, un capital suffisant pour acheter le matériel nécessaire et faire face à tous les frais de premier établissement. Le même principe est professé par M. Luzzati : c Une société de production peut

« ramasser, par ses épargnes, son capital fixe, l'iostrument » de son travail, et ne peut demander au crédit qu'une » partie du capital roulant ; si la société de production B veut emprunter aussi son capital fixe, elle ne donne » plus aucun gage sérieux, ni au point de vue fiifiancier, » ni au point de vue moral. Car il ne faut jamais oublier » que si la société de production arrive, par ses épar- ) gnes , à constituer le premier noyau de soii capital, » elle démontre, par cet effort, qu'elle est digne d'obtenir » du crédit : si elle veut tout demander aux capitaux 9 étrangers sans rien tirer d'elle-même, elle sort du prin- » cipe coopératif qui n'est qu'une face de la vérité écono- » mique *. •

C'est sur ces données que se sont établies les sociétés de production italiennes : la société des Tailleurs^ de Padoue ; la société des Typographes, et celle des Fabricants de peignes, à Milan.

Les ouvriers typographes, les hommes de lettres et les savants sont admis au sein de la société des Typographes. Nul ne peut posséder plus de cinq actions. Tout membre a droit de voter aux assemblées générales. Au mois de septembre 1866, le nombre des actions était de 80, souscrites intégralement par des ouvriers; le capital versé, de 2,000 francs. Actuellement, le nombre des actions s'élève à 130 et le capital versé à 4,800 francs. La banque populaire a prêté à la société une somme de 6,000 francs. La valeur du matériel est estimée à 25,000 francs environ. En six mois la société a fait pour 10,000 francs d'affaires, sa

i. Discours de M. Luzzati à la Société des Économistes,

clientèle s'accroit journellement, et les sociétaires n'ont qu'un seul regret, celui de n'avoir point fondé plus tôt leur association, alors qu'ils engloutissaient plus de 20,000 francs dans une grève désastreuse et stérile ^.

La Société des fabricants de peignes a pris naissance à l'aide d'un capital provenant des épargnes réalisées par ses membres dans leur Société de secours mutuels. Elle a fait, en 1866, pour un demi -million d'affaires, et la banque populaire lui accorde un assez large crédit. Ajoutons que la société s'est fait, en Italie, une légitime réputation, en raison de l'excellence et de la perfection de ses produits. A Gênes, où un professeur d'économie politique, M. Virgilio, a contribué activement à répandre l'idée coopérative, il existe plusieurs sociétés de production, celle des ouvriers fabricants d'eaux gazeuses, des ébénistes, des bateliers, qui vivent en pleine prospérité. « Si l'on veut considérer comme » sociétés coopératives celles qui se forment entre les gens de » mer pour construire avec de petites épargnes, agglomérées » dans une grande proportion, des navires marchands, on » peut dire que la Ligurie est un pays dans lequel la coopé- » ration a pris les plus grands développements. Suivant cette » méthode d'association, le bourg de Lamogli, près de » Gênes, est parvenu, favecune infatigabfe activité et un » grand esprit de prévoyance, à^ posséder plus de quatre » cents navires jaugeant chacun en moyenne cinq cents toii- » neaux.

i . La typographie milanaise viéht de créer tout récemment une école professionnelle que fréquentent chaque jour un grand nombre d'apprentis et même d'adultes.

LE MOUVEMENT COOPÉRATIF EN ITALIE ÏOl

» Si l'on veut donner à la coopération un sens encore plus » large, en retendant à toutes les applications, de la rautua- * lité, on peut trouver à Gênes 4a plus grande coopération > européenne dans l'association d'assurances mutuelles de » la marine marchande qui, commencée avec 7 millions, » compte aujourd'hui, après dix années, 60 millions en va- »^ leurs navales mutuellement assurée» *. »

D'autres sociétés de production sont en voie de formation dans plusieurs grandes villes, et nous ne douions point que les sociétés ouvrières ne deviennent un jour en Italie, comme en France, un élément important de l'industrie nationale. La grande industrie est-elle accessible à la coopération c'est-à-dire à l'association ouvrière? Bien des économistes en doutent encore, malgré les résultats incontestables de l'expérience; quelques esprits vont même jusqu'à le contester formellement. Deux obstacles, en effet, semblent, en théorie pure, s'opposer à ce qu'une société d'ouvriers dirige une grande industrie, une forge, une filature. La grande industrie est celle qui nécessite un grand matériel, un vaste local, de puissantes machines. La création et l'entretien d'une usine ou d'une filature exigent un capital considérable, que de simples ouvriers ne possèdent point cl, au dire de bien de gens, ne posséderont jamais. — En second lieu, la plupart des entreprises industrielles qui ont prospéré n*ont été florissantes et prospères qu'au bout d'un certain nombre d'années d'existence, souvent après avoir traversé de pénibles épreuves, et grâce à l'impulsion intelligente et à l'énergique persévérance du chef, aux ressour-

1. Renseignements fournis (tar M. Virgilio à la Société d'Économie |K){tti^ue.

ces de son esprit, à Tunilé de la direction, autant d'éléments de succès qui ne sauraient, à première vue, se rencontrer au ' sein d'une collectivité composée d'ouvriers sans capitaux, '» sans expérience, parfois divisés entre eux et auxquels manque trop souvent l'esprit de suite dans la direction d'une entreprise industrielle. A ces objections, qui paraissent graves, il est facile de répondre. Il est parfaitement vrai qu'une entreprise industrielle considérable n'est point possible sans un capital correspondant à l'importance même de cette entreprise. Mais le jour où les ouvriers possèdent de ce capital, rien ne s'oppose, ni en théorie, ni en pratique, à ce que la coopération entre de plain-pied dans le domaine de la grande industrie. Or, si les sociétés de crédit p^opulaire prennent en France et en Italie le même essor qu'eu Allemagne où, après un développement de quinze années, l'encaisse des associations ouvrières dépasse cent millions de francs, qui donc osera dire que les ouvriers ne pourront point rivaliser avec les plus puissants industriels de France et d'Angleterre? Quant à la direction de l'entreprise, l'unité et la vaillance ne lui feront pas défaut, si la société se compose de membres intelligents et honnêtes, esclaves d'un statut bien rédigé. Nous allons plus loin dans nos espérances, et nous croyons que les procédés de fabrication ne tarderont pas à acquérir dans l'industrie coopérative une supériorité incontestable. L'humanité doit en ce siècle la plupart des améliorations industrielles au génie créateur de simples ouvriers. Il est clair que des ateliers exploités par des travailleurs personnellement intéressés au succès et à la prospérité de l'entreprise, seront des sources vives pt fécondes de découvertes industrielles et de progrès pour

ainsi dire quotidiens, à l'inverse des ateliers monotones et tristes où Touvrier salarié fait fonction d'une machine et ne saurait prendre à cœur une prospérité qui n'est pas la sienne.

Les coopérateurs italiens ont dirigé leurs premiers efforts vers l'acquisition du capital qui leur faisait défaut, et dès à présent peuvent aborder sans crainte l'association productive : ce qu'il y a peut-être de plus remarquable et de plus original dans le mouvement coopératif de l'Italie, c'est l'esprit de suite, l'unité de direction, qui lui a été imprimée jusqu'à ce jour. L'étendue de ce mouvement a permis récemment à M. Luzzati de songera établir un lien plus inlime entre toutes les associations populaires de la péninsule. C'est dans ce but qu'il vient de jeter les bases de son Association industrielle italienne, établie à Milan, et dont le premier acte a été de créer un journal intitulé : Coopération et industrie, qui par le talent et la science de ses rédacteurs sera l'un des organes les plus importants de la coopération en Europe.

Le mouvement n'en est donc plus à ses débuts de l'autre côté des Alpes. Né au sein d'une tourmente politique, au lendemain d'une guerre et d'une révolution, au milieu de toutes les difficultés et de toutes les inquiétudes d'une situation nouvelle, ce mouvement ne s'en est pas moins propagé avec une rapidité prodigieuse, grâce au dévouement de quelques hommes de cœur, à l'intelligence des masses, et surtout aux inappréciables bienfaits de la liberté de réunion et de la liberté de la presse.

l'état moral de la coopération française

Le problème des rapports internationaux entre sociétés Coopératives s'impose à nos méditations à une époque où, nïslgvé les luttes sanglantes qui déchirent les nations en Quelque sorte périodiquement, celles-ci tendent, par une Utraction irrésistible, à s'unir au point de vue des intérêts économiques, en une seule nation, civilisée et libre. Toutebis ce problème présente par sa nouveauté niôme, les plus trieuses dijQScultés pratiques, et nous nous bornerons à 3xaminer d'une manière générale, sans entrer dans aucun détail d'application, si la question est actuellement assez mûre pour être soulevée et résolue avec succès.

Nous définirions volontiers ces rapports internationaux , un échange de services entre sociétés coopératives de nations différentes. Ces rapports devant être, en général, de nature industrielle et commerciale, il est conforme aux

lois économiques de poser en principe l'égalité parfùlel services rendus de part et d'autre. Si vous donnez sans i recevoir, ou sans recevoir un service égal à celm quei avez rendu, vous avez fait une charité à laquelle pea applaudir les sentiments d'humanité qui sont dans le c de l'homme, mais vous sortez du domaine de l'écoa politique. Cette observation préliminaire, qye nous en d'une rigoureuse exactitude, nous permet d'ajouter un à la définition, et de la compléter, en disant que les ports internationaux sont, au point, de vue Goopérati échange de services égaux entre associations de différents.

Il est aisé de pressentir la conséquence naturelle qï coule de ces prémisses, t^our que les rapports internatio ne soient point limités à de mesquines et peut-être st^ correspondances entre un petit nombre de .sociétés co ratives > pour qu'ils aient l'importance qui leur appai et en vue de laquelle on avait fait de la question nous occupe un objet d'attention particulière dans r< du jour du congrès coopératif; pour que cet écb de services constitue un des éléments sérieux du comn et de l'industrie internationale, il faut que l'étal a des sociétés coopératives accuse parmi les nations dest à prendre part à la lutte, un égal développement, une prospérité, une égale puissance d'action dans l'aveni tout au moins qu'il n'existe entre aucunes d'elles un( disproportion de richesse et de force que tout mouvc sérieux d'affaires en soit iiccessairement paralysé.

Nous abordons ici un ordre d'idées sur lesquelles difficile d'exprimer aujourd'hui tout ce que l'on pens

malheur des temps a voulu que de toutes les nations la mieux placée en Europe pour servir de lien et d'attache àtous. les peuples, la plus puissante et la plus sympathique, celle qui fit retentir au siècle dernier ce cri éclatant de liberté qui ébranla les vieux trônes et les vieilles institutions ; celle qui plus tard posa la première toutes les questions sociales que d'autres ont plus ou moins développées, résolues ou éclairées, la France a vu depuis quinze ans marcher devant elle dans la voie du progrès coopératif les .nations voisines^ au sein desquelles les associations ont pris un tel développement que pour les atteindre, en tenant compte des progrès qu'elles continuent d'accomplir chaque jour, il nous faut un de ces puissants efforts qu'un réveil populaire et libéral, un ébranlement politique peut seul réaliser.

Nous blessons certainement tous ceux qui ont le parti i pris de nier en toutes choses leur infériorité relative. Quant à nous» c'est avec le sentiment d'exprimer avant tout une vérité, et peut-être aussi de rendre service à nos sociétés coopératives que nous constatons une fois de plus, avec douleur, mais sans humiliation, et le cœur plein d'espérance pour un avenir plus ou moins éloigné, l'état d'infériorité actuel et certain de la coopération française. Cet aveu n'a rien d'humiliant ni pour ceux qui participent à nos sociétés coopératives, ni pour ces vaillants amis du progrès, qui dirigent le mouvement, et le guident avec un courage à toute épreuve à travers les entraves qu'on leur oppose : ce n'est point d'eux malheureusement qu'il dépend de sup* primer les causes du mal que nous constatons.

Ce mal est-il réel ? cette infériorité relative est-elle contestable? Le fait, consacré par toutes statistiques, n'est se-

rieusement discuté par personne; et si quelques esprits conservent le plus léger doute, qu'ils rapprochent des comptes-rendus d'Allemagne et d'Angleterre l'ensemble des faits et des chiffres consignés dans le journal la Coopération, l'organe en quelque sorte oflTiciel de nos sociétés ouvrières, et leur conviction sera faite : les sociétés françaises de crédit mutuel * sont, vis-à-vis des banques d'Allemagne, dans la situation d'un banquier de second ordre en face de la maison Rothschild ou de la Banque de France. C'est pourquoi nous demandons si dans l'état actuel des choses, il est possible de créer sur-lè-champ deg rapports internationaux réguliers et de quelque importance entre les sociétés coopératives des divers peuples de l'Europe.

Nous voudrions mettre le doigt sur la plaie et déterminer la véritable cause, la cause permanente de cette infériorité relative de la coopération française. Il ne manque à l'ouvrier français, ni l'activité, ni la persévérance, ni le sentiment de Thonneur, ni Tintelligence nécessaire à la réussite pleine et entière, à Téclatante prospérité des sociétés coopératives. Il ne manque à ceux qui les dirigent ni le désintéressement, ni l'amour du pauvre, ni le dévouement qu'exige une mission pleine de difficultés et de périls. La cause du mal résiderait-elle davantage dans les restrictions qu'apportent à la Uberté individuelle les dispositions légales qui régissent les sociétés? dans les imperfections d'une loi récente qui, de l'aveu des principaux gérants de nos sociétés ouvrières, n'est guère profitable au développe-

i. 11 n'en est pas de même des sociétés de prodaction, qai joaissent d'ane merveilleuse vitalité malgré toutes les entraves de la législation*

LA COOPERATION IN TK KNATION A LK ÎO')

ment des associalions coopcralives? Si réels que soient cesinconvénients « nous pensons qu'avec un peu de bonne yolonlé, avec de la prudence, de Thabilelé, du tact, il est possible d'assujettir les sociétés aux différentes combinaisons légales imposées par le législateur. Cette loi retarde, elle ralentit le progrès des sociétés, elle ne les empêche point en définitive de vivre et même de grandir. La cause (lu mal est plus élevée : elle n'est autre à nos yeux que l'absence du droit de réunion. Nous espérons que le congrès

coopératif de i'année prochaine inscrira sur son ordre du

jour la question de la liberté des réunions préparatoires pour la création des sociétés ouvrières, et de l influence des réunions libres sur le progrès du mouvement coopératif. Il nous suiSt, quant à présent, de la mettre en relief.

C'est surtout pour les sociétés de consommation et les banques populaires que le droit de réunion est l'élément le |)lus puissant de prospérité. Est-il besoin de le démontrer? U droit de réunion est nécessaire à ta vie des sociétés existantes, et plus leur prospt^rité augmente, plus le chiffre de leurs affaires s'élève, plus le nombre des associés s'accroît, et plus il est nécessaire que des assemblées générales, périodiques et libres, réunissent, sans autorisation préalable, tous les membres de ces associations, appelés par des intérêts communs, matériels et moraux, à se connaître, à s'instruire mutuellement, à s'inspirer des mêmes serltiments sur la conduite des affaires sociales.

Mais laissons les sociétés existantes et parlons des associations futures. Comment voulez-vous que la coopération française fasse des progrès comparables à ceux des sociétés de crédit allemandes, italiennes ou anglaises, si des hommes

ÎIO QUESTIONS POLITIQUES ET S0CÎ7VLKS

de bonne volonté, des hommes dévoués à la cause de la coopération, ceux qui ne demandent qu'à prêter leur cdncours actif à la création de sociétés nouvelles, sont réduits à rassembler çà et là dans un monde épars de travailleurs, quelques adhésions individuelles, à Taide desquelles ils parviennent à grand'peine à ajouter tous les ans quelques chétives sociétés de crédit à la liste des sociétés existantes? Faire appel par la publicité à Tintelligcnce, au courage, à l'initiative des classes ouvrières, leur enseigner le mécanisme des sociétés coopératives, les droits et les devoirs du travailleur indépendant, leur faire entrevoir les bienfaits de la coo|)ération en écartant de leur esprit les illusions et les chimères , enflammer ces hommes librement réunis, au souille d'une parole simple, honnête, convaincue et libre, profiter du succès de cette parole pour recueillir sur-lechamp autant d'adhésions et de souscriptions que de bravos el d'applaudissements, il n'y a pas d'autre moyen efficace d'accomplir une large propagande coopérative; nous répétons que Tabsence du droit de réunion est la véritable cause du mal dont nous souffrons, de l'inSériorité que nous avons le regret de constater ; et nous n avons rien à espérer, nous ne réussirons point, malgré tous nos efforts, malgré nos progrès réels et même rapides, à élever la coopération française au niveau de la coopération étrangère, aussi loogtemps que nous ne jouirons point de ce droit essentiel à tout citoyen d'un pays civilisé et libre : le droit de réunion ! Que ceux qui voudraient le contester se rappellent le démenti que la jurisprudence des tribunaux s'est em|)ressée d'infliger aux admirateurs imprudents do la loi sur les coalitions ouvrières I Demandez à M. Schultze-Delilzsch , rillustre

LA COOPÉRATION INTKJiNATfONALE iti

représenlaiit des associations allemandes , demandez à M. Luzzati, l'ardent apôtre de la coopération en Italie, demandez à ces bienfaiteurs infatigables des classes laborieuses et pauvres, ce qu'ils auraient pu faire, ce qu'ils auraient fait si des lois restrictives avaient paralysé leur langue et s'ils n'avaient pu librement réunir à leur appel, dans les villes et les campagnes , les milliers de travailleurs qu'ifs ont guidés dans la voie de l'association coopérative ! Qu'on ne s'étonne donc plus des difficultés que nous rencontrons à chaque pas dans notre pays, et qu'on ne s'étonne pas davantage si cet état maladif se prolonge jusqu'à ce qu'un retour à la vie publique rende à tous les intérêts matériels la confiance qu'ils ont perdue. On a pu croire un moment que le pouvoir voyait avec faveur le progrès des associations coopératives : il les tolère parce qu'il le faut. Un œil vigilant guette sa proie. Demain peut-être, ceux qui nous ressent le droit de réunion, ceux qui ont interdit le congrès coopératif, ceux qui refusaient hier d'introduire de modestes améliorations dans la loi sur les sociétés à capital et à personnel variables, poseront sur les associations coopératives leur main de fer, et l'État, qui désigne les maires dans nos villes, qui nomme les présidents de nos sociétés de secours mutuels, nommera les gérants de nos sociétés ouvrières, de même qu'il veut réglementer les bibliothèques destinées à l'instruction du peuple; et cette situation douloureuse ne cessera pas avant le jour où la France retrouvera dans un grand réveil national, un de ces sublimes élans qui marquent non-seulement pour elle mais pour le monde, uop ère nouvelle de progrès et de liberté.

En allendanly sure)ccitèe un moment par l'épisode d congrès avorté et la présence à Paris d'un certain nombi de coopérateurs élrangei*s, la coopération française est rc tombée dans Tétat de calme où la plonge Tabsence de y publique et de libertés intérieures. Animés du désir ardei de participer au mouvement sociétaire, les travailleurs foi sans cesse de nouveaux efforts pour multiplier les associa tions populaires et conquérir l'indépendance à laquel ils ont droit. Surveillés par un gouvernement qui épi< quand il ne les entrave point, toutes les manifestatioi de Tinitiative individuelle, privés du droit de réunioi dépourvus de lien moral et intellectuel, livrés à tout les impressions d'une pensée solitaire, qui fait aisémei fausse route parce qu'elle n'est point éclairée au U des discussions libres et publiques, les ouvriers se res sentent profondément du noalaise dont la société to entière est plus ou moins affectée, et qui ne peut cess* qu'avec un changement dans les institutions politiques sociales du pays. Quelques-uns, illusionnés par les tbéori< anti-économiques dont le congrès de Lausanne s'est fait bruyant interprète, sèment au sein des masses laborieuse des préjugés funestes, des erreurs fatales, des éléments d trouble moral et d'antagonisme politique contre lesquel doivent lutter avec énergie tous les esprits droits et toutes les consciences honnêtes. Il est heureux qu'ils soient dé

formais une minorité, et elle trouve son contre-poids chez es ouvriers eux-mêmes. La coopération française, pour ) avoir point obtenu d'aussi brillants résultats que celle des litres contrées de l'Europe, n'en a pas moins triomphé 'une situation presque désespérée, grâce à l'énergique effort es travailleurs. Il faut le dire souvent et le répéter bien aut, afm qu'on ne puisse se méprendre sur le sens et la criée de nos aveux, quand nous décrivons avec une adliration jalouse la marche des associations étrangères.

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