PRÉFACE
Nous vivons fiévreusement, mécontents du présent,
inquiets ou plutôt impatients de l'avenir. Ce trouble
moral, ce malaise universel qui s'est emparé de la
société, est peu propice à la création sereine et calme
des travaux sérieux et de longue haleine : bien rare
est aujourd'hui l'apparition d'un vrai livre. Jeunes et
vieux , les amants de la publicité dépensent leurs forces
au jour le jour, çà et là, dans une infinité d'articles
épars où l'écrivain livre parfois au vent du hasard la
ûieilleure partie de son âme. En vain quelques esprits
courageux cherchent à réagir contre le courant qui nous
^^tralne. Les luttes et les préoccupations quotidiennes
^^ la vie sont devenues, pour le plus grand nombre.
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exclusives des études laborieuses et suivies; c'est un malheur, prenons-en notre parti. En publiant ce livre, nous imitons l'exemple que tant d'autres nous ont donné : nous assemblons sous un même titre divers travaux de jeunesse qu'unissent entre eux pour tout lien l'amour de la liberté et de la justice, la haine du despotisme et du gouvernement personnel, la foi dans un avenir meilleur et plus prochain peut-être qu'on jpe pense. Heureux si ces pages éphémères sont
accueillies avec bienveillance par le petit cercle des amis qui nous encouragent à atTronter les périls de la publicité.
LIBERTÉ ET SOCIALISME f^^
Les âmes ardentes et libérales ont la douleur de se heurter, à chaque pas, aux esprits ignorants ou blasés qui ne croient point ou ne veulent pas croire aux bienfaits de la liberté. Dieu merci, Tintelligence tient encore une assez grande place en ce monde pour que la plupart des gens sans principes n'aient point le courage et la cynique franchise d'expliquer par l'égoïsme de leurs intérêts matériels l'indifférence, l'aversion ou la frayeur que la liberté leur inspire. Pour qui veut bien mettre son esprit à la torture, en essayant de leur démontrer le mérite des institutions libres et leur chance de succès dans un avenir prochain, il est facile d'observer que toute discussion politique débute en quelque sorte fatalement par une pluie battante d'arguments plus ou moins sérieux, plus ou moins réfléchis et
pour la plupart sans portée , les adversaires déplaçant à tout moment le véritable terrain du débat. Dites-leur qu'au fond ils repoussent la liberté parce qu'ils ont peur de la Révolution, et que la Révolution leur fait peur parce qu'ils tremblent pour leur bien-être matériel, vous aurez rais le doigt sur la vérité et ils se refuseront à la reconnaître. C'est par la toute-puissance de la logique, c'est par l'éclatante lumière de 1^ vérité absolue qu'ils prétendent vous démontrer que la liberté est une chimère. Mais la liberté se venge par la logique. Le raisonnement, à l'aide duquel ils croient aisé de détruire comme un château de cartes nos théories folles et dangereuses, se dérobe à leur esprit et expire sur leurs lèvres. La nature reprend bientôt son empire sur ces champions de la force, adorateurs du succès et courtisans de la fortune ; si la raison les trahit, Texpérience nous condamne, l'expérience 1 devant laquelle il faut que tout raisonnement s'incline.
Hélas t il est trop vrai I l'histoire nous montre dans des pages nombreuses, vieilles et récentes, la liberté et la justice vaincues par la force, le mensonge et le crime 1 Glo* rieuxet fiers des épreuves douloureuses qu'il nous faut traverser encore, forts de quelques exemples qu'il est facile de puiser dans l'histoire de toutes les nations, le dernier mot de nos ennemis est un défi jeté à la France de 1789. « Paris, ville des multitudes déracinées, — s'écriait récem-*
> ment un écrivain sans foi S — * mobile amas de poussière
> humaine, tu pourras t'agrandir et devenir la capitale du « oionde ; lu n'auras jamais de citoyens ! » Rappelez donc
i. VemUoU Oâêur$ as Pam, i867.
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à ces prophètes de malheur qu'il y a quatre-vingts ans la France s'est levée tout entière en poussant un cri éclatant de liberté, d'égalité et de fraternité humaines, et que ce jourJà, suivant l'expression d'un poëte aimé, < un soufiQe immense a traversé la terre, » ils vous diront que si la ^ France peut bien affranchir les nations et verser pour elles le plus pur de son sang, elle demeure incapable à jamais» c'est-à-dire à jamais indigne d'avoir sa place pprmi les nations libres. La Suisse est libre! la Belgique, la Hollande, le Portugal sont libres ! Qu'en faut-il conclure ? Jean- Jacques Rousseau et Montesquieu n'ont^ils point affirmé que les ' peiits Etats étaient mieux faits que les grands pourrexercice deslibertés publiques ? L'Italie, portant le poids de malheurs séculaires; s'est réveillée de son agonie, jeune et souriante, et pour la première fois peut-être dans l'histoire du monde nous offre l'émouvant spectacle d'une révolution politique et religieuse accomplie au sein même de la liberté parler mentaire : exemple trompeur I mirage séduisant et dangereux I La liberté italienne? chimère 1 Etouffons, comprinoons l'élan de notre cœur ; n'essayons pas de relever le drapeau de Manin, de Cavour et de Garibaldi I — le nom du héros nous sera jeté à la face comme une injure 1 Ainsi, Naples est foulée par une armée de cent mille hommes ; Pa^» lerme est mitraillée ; Venise regrette amèrement l'âge d'or de la domination autrichienne; l'Italie gémit sous l'oppres-» sion du piémontisme, l'Italie n'est pas libre! Soit, passons à l'Angleterre.
On nous dira que l'Angleterre jouit de la liberté aux dépens de l'égalité civile; qu'il est impossible de rapprocher nos mœurs des mœurs anglaises ; 'qu*en Angleterre le d«
toyen professe pour rautorité, la magistrature, la police, en un mot pour la loi, un respect qu'il est nécessaire d'imposer au citoyen français, et Qnalement que la liberté dans nos mains est une arme fatale dont le fruit amer est la révolution ou rémeute.
Cependant que notre patrie déchue se résigne, s'il en faut croire les esprits chagrins, à vivre sous des liens qui rétouffent ^ , la liberté déploie ses ailes sur la terre bénie du Nouveau-Monde. Là-bas l'homme respire un air libre et pur ; là-bas les religions fleurissent sous le regard indifférent de l'État, sans invoquer à leur aide ni les respects hypocrites ni les protections officielles ; là-bas rien n'arrête l'essor infini de la pensée humaine ; les saines émotions de la vie publique n'entravent ni le torrent des affaires privées, ni l'effort du génie industriel, ni le développement de la richesse et de la prospérité générales ; point de grandes armées permanentes dévorant chaque année des centaines de millions, et moissonnant, pour satisfaire l'ambition ou le caprice des grands de la terre, la fleur de la jeunesse enlevée à la famille et au travail. Eh bien, cette mâle et viviiianle, et bienfaisante liberté , nous l'entendons souvent maudire par des hommes sans cœur et sans foi» qui nous tiennent à peu près ce langage : « Vos rêves trahissent une > imagination jeune et désordonnée ; sachez que la patrie de » Washington est une terre barbare et sauvage, où le Fran- » vais, homme policé par excellence, ne daignerait habiter » pour rien au monde ; la licence, non la liberté, règne en » souveraine dans cet heureux pays ; de lois, il n'y en a point;
I. M. Marc DufrAiHiio 8'ost fait l'iUrho de ces âmes désespérées dans soa beau livre sur le diuit do |>aix et guerre de 1780 à i8i5. (1867.)