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CHAPITRE m

Du libéralisme catholique ou catholicisme libéral.

Les mots libéralisme, libéral, peuvent, je l'ai dit, se prendre en deux sens : un sens inoffensif, et un sens condamné ou condamnable.

Ainsi, le libéralisme, dans son sens inoffensif, signifie une doctrine favorable à certaines libertés (civiles, politiques, etc.) licites et indifférentes en elles-mêmes; dans son sens condamné ou condamnable, il signifie une doctrine qui nie plus ou moins la dépendance légitime de l'homme envers l'autorité ayant droit de lui commander : c'est ce que je disais tout à l'heure.

J'ajoutais que ce libéralisme (condamné), désigné aussi sous le nom de naturalisme 'politique (1),

(2) N'y a-t-il pas quelque inconvénient à confondre ces deux mots, libéralii^me et naturalisme ? Car si ces deux mots signi-

affirmait l'émancipation ou l'indépendance des sociétés et des gouvernements à l'égard de l'autorité de Dieu même, soit comme auteur de la loi naturelle (libéralisme ou naturalisme politique absolu, radical), soit comme auteur de la loi surnaturelle (libéralisme ou naturalisme politique mitigé, soidisant chrétien) (1).

Les partisans de ce second libéralisme admettent, disais-je encore, la dépendance des sociétés et des gouvernements à l'égard de Dieu, comme auteur de la nature et de la raison humaiiTe ; mais, sans nier le Dieu de la grâce et de la révélation, sans contester que l'homme individuel dépende du Christ et de l'ordre surnaturel, ils disent que l'homme social n'en dépend en aucune façon et n'est soumis à Dieu que dans l'ordre naturel : d'où la conséquence que la loi chrétienne s'arrête au seuil de la vie publique, et que les sociétés et les peuples n'ont d'autres devoirs à remplir envers Dieu que les devoirs moraux intimés directement par la loi naturelle. La morale sociale ou publique, d'après les partisans de ce libéralisme, est entièrement séparée de la morale chrétienne, à la différence de la morale privée.

En dehors de ces daux espèces de libéralisme ou

fient la môme chose, le naturalisme j^olitique se confondra avec le libéralisme politique. Or, il n'y a aucune ressemblance entre le naturalisme politique (mot bien fait) qui indique l'indépendance politique à l'égard du surnaturel, et le libéralisme politique qui n'indique pas toujours cette indépendance, et qui même peut être pris en bonne part, s'il s'agit du libéralisme purement politique. iV. plus haut, p. 34.) (1; L'Eglise et l'Etat, par le chanoine Moulant, p. 203 et suiy.

naturalisme politique, en existe-t-il une troisième, et en quoi consiste-t-elle?

Je dis d'abord qu'on a donné le nom de libéralisme catholique, ou de catholicisme libéral, à une doctrine ou à un ensemble de doctrines que je désire, autant que possible, faire connaître et caractériser.

Ces deux expressions, catholicisme et libéral ne vont pas ensemble ; il n'y a pas deux sortes de catholicisme, le catholicisme libéral et le catholicisme non libéral; tout au plus pourrait-on dire de quelqu'un qu'il est catholique et libéral, s'il est membre de l'Eglise et s'il adhère à des idées libérales, prises, à la rigueur, dans un bon sens, ou du moins non condamnées par l'Eglise comme héi^ésies (1).

Quant à ces deux mots, libéralisme catholique, quelle est leur signification ? Cela dépend du sens que l'on donne ici au mot libéralisme et au mot catholique. Si on entend par libéralisme tout ou partie des erreurs libérales, ce mot ne peut aller avec le mot catholique, pris dans le sens de catholique sans erreur ;

(1) « Le pape Pie IX, écrivant au Congrès de Florence, fait remarquer que l^xpression catholique- libéral est par elle-même une monstruosité, puisqu'elle prétend associer deux idées et deux mots qui se repoussent mutuellement. » A propos de cette citation, faite par l'auteur de la Défense de l'opuscule « Mgr Dupanloup ", je me permets de faire observer la différence qu'il y a entre ces deux locutions catholique et libéral, et catholique-libéral ou catholico-libéral : on peut être bon catholique et de plus libéral en un sens inoffensif, et sans scandale, si on s'explique suffisamment; mais on ne peut pas être catholico-libéral, en un seul mot, parce qu'il n'existe pas de doctrine qui soit à la fois catholique et libérale, si on prend le mot hbéral dans son mauvais sens.

tout au plus pourrait-on dire libéralisme non anticathoUque en parlant d'un libéralisme correct au point de vue catholique. Du reste, il faut bien avouer que» dans le sens actuel du mot, le libéralisme catholique signifie certainement une erreur ou un ensemble d'erreurs.

Mais en quoi consiste Terreur ou les, erreurs désignées sous le nom de libéralisme catholique?

Pour plus de méthode et de clarté, je me propose de répondre successivement à ces trois questions :

1° Existe-t-il une ou plusieurs erreurs nommées catholico-libérales?

2° En quoi consiste cette erreur ou ces erreurs?

S*' Toutes les opinions dites catholico-libérales sontelles des erreurs?

IN. B. — Dans tout ce chapitre j'entends par erreur une proposition condamnée ou condamnable par l'Eglise.

1" Question. — Le libéralisme catholique est-il une erreur?

Qu'il existe une erreur désignée par le nom de libéralisme catholique, ou un ensemble plus ou moins grand d'erreurs appelées catholico-libérales, cela ne saurait être contesté sérieusement. Il suffit de recourir aux nombreux actes de Pie IX, à ceux de l'épiscopat, et à la doctrine des théologiens les plus sûrs pour être convaincu que le libéralisme catholique n'est pas un mythe, mais une triste et funeste réalité ; et je ne sache pas que, si des catholiques ont pu se diviser entre eux pour savoir si telle ou telle opinion,

appelée à tort ou à raison catholico-libérale, était une erreur proprement dite, je ne sache pas, dis-je, qu'aucun catholique ait osé affirmer qu'il n'a pas existé d'erreur catholico-libérale. Ce serait aller contre cette parole expresse de Pie IX, déclarant qu'il a toujours condamné le catholicisme libéral et quil le condamnerait quarante autres fois, si cela était nécessaire.

2° Question. — En quoi consiste Terreur désignée sous le nom de libéralisme catholicj[ue?

Je constate d'îibord que les auteurs n'ont pas tous le même concept sur ce point. Ainsi, tandis que, d'après la Table analytique des œuvres de Mgr l'évéque de Poitiers, le libéralisme catholique serait le système suivant lequel <' l'élément civil et social ne relève que de l'ordre humain et n'a aucune relation de dépendance envers l'ordre surnaturel » (1), le R. P. Liberatore, lui, distingue trois espèces de libérahsme : 1° le libéralisme absolu, qui conçoit l'Etat comme étant 1-^. plus haute puissance à laquelle tout, jusqu'à l'Eglise, doit être assujetti; 2Me libéralisme modéré, qui admet l'indépendance de l'Etat par rapport à la loi chrétienne ; 3° le libéralisme catholique, (\\}\,[o\yi en reconnaissant spéculativement la juste

fi, Table analyt. des matières renvoyant au t. V, où Mgr Pie s'exprime ainsi : « Des chrétiens ont paru penser que les nations n'étaient pas tenues, au même titre que les particuliers, de s'assimiler les principes de la vérité chrétienne Conséquemment à

cela, ils ont déclaré que le droit essentiel du christianisme ne s'étendait point au-delà d'une part relative dans la liberté commune et dans l'égale protection de toutes les doctrines. '>

dépendance de l'Etat à l'égard du Christ et de son Eglise, admet qu'en pratique la séparation de l'Eglise et de l'Etat est plus utile à l'une et à l'autre; d'où il suit que le R. P. Liberatore ne donne pas au libéralisme catholique une portée aussi grande que celle que lui assignerait l'évéque de Poitiers. .

M. le chanoine Haine, professeur à Louvain, s'inspirant du Pi. P. Liberatore, admet, comme lui, que les catholiques libéraux sont généralement des hommes qui, d'une part, ne sont pas théoriquement pour les principes du libéralisme même mitigé, mais qui, d'autre part, sont pour leur application pra tique (4).

Pour Mgr de Ségur, « la doctrine catholique libérale, qui n'est au fond que la doctrine révolutionnaire de 89, pose en principe, comme chose, sinon absolument bonne, du moins meilleure, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, laquelle n'est autre chose que l'indépendance absolue de la société civile vis-à-vis de la loi divine, de la religion

révélée et de la sainte Eglise Les catholiques li"

béraux restreignent la mission de TEglise aux intérêts privés de chaque chrétien en particulier » (2).

L'auteur du livre intitulé Monseigneur ûupanloup et son historié)!, prétend que le Christ-roi exclu

(1) Le docte chanoine distingue avec soin diverses catégories de catiioiiques libéraux, se rapprochant plus ou moins des libéraux mitigés.

(2) Hommage aux jeunes catholiques libéraux. — S'il en est ainsi, je me demande en quoi les catholiques libéraux se distinguent des libéraux mitigés.

de Tordre social et politique, Dieu mis en dehors, comme assez fort pour se défendre lui-même : « voilà le libéralisme catholique que Pie IX a frappé ».

M. J. Morel dit, dans Sa Somme contre le catholicisme libéral, « qu'un catholique libéral est celui ^ui, pour la sauvegarde de lEglise, préfère le droit commun au droit canonique ».

Laissant de côté ces définitions et autres, consultons les documents pontificaux relatifs au -libéralisme catholique.

Or, je remarque d'abord que ni l'Encyclique Quanta cura, ni le Syllabus ne signalent aucune erreur sous le nom de catholico-libérale.

Je sais que Pie IX, dans plusieurs Brefs posté" rieurs au Syllabus, a prononcé les mots de libéralisme appelé catholique, de pinncipes catholico-libéraux, etc. ; mais, si on lit attentivement ces Brefs (1),

(1) Ainsi, dans son Bref du 6 mars 1873 au Cercle, catholiqtie de S. Ambroise de Milan, Pic IX dit que « les doctrines appelées catholiques libérales, s'appuyant sur de faux principes, approuvent le pouvoir laïque, quand il envahit les choses spirituelles, et poussent les esprits au respect, ou tout au moins à la tolérance des lois les plus injustes. » Le Saint-Père va plus loin; il dit que les partisans de ces doctrines « sont plus dangereux et plus pernicieux que les ennemis déclarés ». Pourquoi? Pour les motifs indiqués par le Pape lui-même.

Pic IX donne ensuite les signes auxquels on peut les reconnaître : 1" La répulsion quils éprouvent pour tout ce qui respire un dévouement prompt, plein et absolu aux décrets et aux avertissements du Saint-Siège; 2» ils n'en parlent que dédaigneusement en l'appelant curie (ou cour) romaine; 3° ils accusent ses actes d'être imprudents et importuns; 4° ils affectent d'appliquer le nom d'ultramontains ou de jésuites aux fils de l'EgHse les plus zélés et les plus obéissants ; 5» enflés par le souffle de l'orgueil,

on sera porté à croire que le Pape n'a vu dans les erreurs catholico-libérales que des erreurs libéraleSy soutenues par des catholiques.

La pensée de Pie ÏX à cet égard ressort, du moins me semble-t-il, des paroles suivantes qu'il a luimême prononcées dans une audience accordée, en 1871, à des catholiques de France (1) : <^ L'athéisme dans les lois, l'indifférence en matière de religion, et ces maximes pernicieuses qu'on appelle catholicolibéralesy ce sont là, oui ce sont là les vraies causes de la ruine des Etats. Croyez-moi, ce mal est un mal plus redoutable que la Révolution même, que la Commune même (2j. »

A ce moment, le Saint-Père se porta les deux mains au front et s'écria : « J'ai toujours condamné le calholico-libéralisme (puis levant les mains

ils se croient plus prudents que l'Eglise, à qui a été promis un secours divin, spécial et perpétuel.

Dans son Bref à la Fédération des cercles catholiques de Belgique (6 mai 1873], le même Pape déclare que ceux qui sont imbus des principes catholiques-libéraux font profession, il est vrai, d'amour et de respect pour l'Eglise, et semblent consacrer à sa défense leurs talents et leurs travaux; mais ils s'efforcent néanmoins de pervertir sa doctrine et son esprit, et chacun d'eux, d'après la diversité de ses goûts et de son tempérament, incline à se mettre au service de César ou de ceux qui revendiquent des droits en faveur d'une fausse liberté.

Enfin, dans un autre Bref du 21 mai 1874, Pie IX dit que le libéralisme catholique tâche de concilier la vérité avec l'erreur.

(1) Je traduis d'après le texte officiel publié en italien.

(2) Le mal que le Pape regarde comme un mal plus redoutable que la Révolution, que la t^ommune, ce ne sont pas seulement les maximes pernicieuses qu'on appelle catholico-libérales, ce sont encore l'athéisme dans les lois et l'indifférence en matière de religion.

avec force il ajouta) : et je le condamnerais quarante fois, si cela était nécessaire. »

« A ce propos, je me souviens d'un Français qui

occupait un poste très élevé C'était un homme

distingué, honnête; il pratiquait même sa religion et se confessait. Mais il avait certaines idées étranges, certains principes ; comment avaient-ils pu prendre racine dans un catholique de bonne foi? c'est ce que je n'ai jamais su. Ces idées, ces principes étaient les maximes dont je parlais tout à Theure : quelle tait massime . o

Et le Pape continue en expliquant davantage sa pensée :

o Cet homme donc voulait soutenir que, pour bien gouverner, il faut une législation athée, l'indifférentisme, et cette singulière tactique de s'accommoder à toutes les opinions, à tous les partis, à toutes les religions, et d'unir ensemble les dogmes immuables de l'Eglise avec la liberté des cultes et de la conscience.

» Je persistais à dire que je ne pourrais me persuader comment un Etat pouvait se gouverner avec des lois sans Dieu, comment les lois pouvaient être informées par la justice sans l'idée de Dieu, et comment pouvaient se trouver la rectitude et la vérité au milieu des fluctuations des opinions contraires et de la licence effrénée du libertinage qui en est la suite.

» Néanmoins, cet homme persistait à croire que c'était là la manière de gouverner sagemen' les

peuples et de les conduire à la civilisation et au progrès.- »

Je puis conclure de ce discours que Pie IX, si j'ai bien saisi sa pensée, entendait à tout le moins (1) par libéralisme catholique ou maximes catholico-libérales, cette singulière tactique qui sait s accommoder à toutes les opinions, à toutes les religions, et unir ensemble les dogmes immuables de l'Eglise avec la liberté des cultes et de la conscie7ice.

Or, si une telle tactique, soutenue par un catholique de bonne foi (au dire du Pape), est l'expression du libéralisme catholique, ce libéralisme se distingue-t-il, quant au fond, du libéralisme qui prétend qu'un gouvernement n'a pas à tenir compte de la vérité de la religion, et peut proclamer la liberté des cultes et de la conscience comme un bon moyen en soit de gouverner sagement les peuples ?

Je suis donc porté à croire que le catholicisme libéral n'est pas une doctrine sui generis, et qu'elle n'est au fond qu'un libéralisme plus ou moins accentué, soutenu par des catholiques de bonne ou mauvaise foi. Ce qui me confirmerait dans ce sentiment, c'est le Bref de Pie IX (28 juillet 1873) à 1 evêque de

Quimper, ou je lis ces mots significatifs : a Quand

Nous avons souvent blâmé (redarguimus) les sectateurs des opinions libérales, Nous n'avons pas eu en

(1) Je dis à tout le moins, car si le Pape rangeait, au nombre des maximes cuthotico-libérales, Vathéisme dans les lois, Vindifférentisme religieux, à plus forts raison faudrait-il dire que le libéralisme catholique ne se distinguerait pas, suivant Pie IX, objectivement 4a libéralisme.

vue des ennemis déclarés de l'Eglise...., mais bien ceux que Nous venons de désigner {c'est-à-.dire des catholiques honnêtes, d'ailleurs, et pieux), lesquels retenant et détendant le virus caché des principes

libéraux » Ne suit-il pas de là qu'aux yeux de

Pie IX les cutholiques-libéraux étaient des catholiques imbus d'erreurs libérales,' ei que par conséquent les erreurs catholico-libérales ne se distinguaient pas, en réalité, des erreurs libérales ?

Que si ces erreurs libérales étaient hérétiques, les catholiques qui y adhéraient ne pouvaient être exempts du crime d'hérésie que par suite d'une ignorance ou bonne foi invincible ; que si, au contraire, ces erreurs n'étaient pas des hérésies proprement dites, les catholiques y adhérant pouvaient être plus ou moins coupables devant Dieu et devant l'Eglise, — mais sans mériter la note d'hérétiques, encore qu'ils ne fussent pas dans la bonne foi. — C'est ici le lieu de rappeler qu'il n'est pas nécessaire qu'une erreur soit condamnée par l'Eglise comme hérétique, pour que tout cath lique soit obligé de lui refuser son assentiment; il suffit qu'elle soit condamnée par l'Eglise pour que tout catholique soit tenu, sous peine de péché plus ou moins grave, de n'y pas consentir (1).

(1) Au nombre des erreurs condamnées dans le Syllabus, figure cette proposition : « L'obligation qui astreint enlièrement les maîtres et écrivains catholiques se borne seulement aux choses qui sont proposées par le jugement infaillible de l'Eglise comme des dogmes de foi qui doivent être crus de tous. » {Prop. xxii.) Le Concile du Vatican a voulu lui-même aussi faire une déclaration importante dans ce même sens, à la fin de son premier Décret.

Qu'est-ce donc qu'un catholique libéral, et en quoi se distingue-t-il d'un libéral non catholique ?

A mes yeux il ne s'en distingue pas objectivement y je veux dire à raison des opinions libérales que l'un et l'autre peuvent soutenir, mais subjectivement, parce que l'un est et veut être catholique, et que l'autre ne l'est pas.

Toutefois, j'avouerai sans peine que généralement les catholiques libéraux ne vont pas jusqu'à admettre telles et telles erreurs libérales, par trop absolues ou radicales; mais il est malheureusement des erreurs certainement libérales que des catholiques professent, ou du moins ont autrefois professées, d'accord en cela avec des non catholiques. Tout au plus pourrait-on dire que les idées auxquelles adhéraient les catholiques libéraux étaient des erreurs d'un libéralisme mitigé, ou qui du moins s'en rapprochaient surtout au point de vue pratique.

Quoi qu'il en soit, je désire réfuter sucessivement dans ce livre les erreurs (principales du moins) qui se sont produites en ces derniers temps sous le nom d'idées libérales ou catholico -libérales y bien décidé d'ailleurs à laisser de côté les questions de personnes, et à me servir le moins possible des mots équivoques libéral et libéralisme, croyant en cela me conformer aux*désirs de Léon XIII, qui ne s'est pas servi de ces mêmes mots dans son Encyclique Immortale Dei.

3' Question. — Les er eiirs vraiment catholicolibérales ont-elles été soutenues par tous ceux qu'on a appelés catholiques-libéraux ? En d'autres termes^

n'a-t-on pomt imputé à certains catholiques des idées catholico-libérales quen réalité ils 7i' avaient pas ?

On ne saurait disconvenir que le mot libéral, dans son sens moderne, ait été souvent pris en mauvaise part, et poi^ par des hommes qui avaient des idées fausses en religion et en politique. Toutefois, ce mot de libéral ne saurait avoir la même signification, appliqué à tel ou tel journal, à tel ou tel écrivain.

Evidemment, les hommes qui arboraient le libéralisme comme drapeau, n'entendaient pas tous ce mot dans le même sens, et ne mettaient pas les mêmes couleurs dans leur étendard. Et, par suite, ceux qu'on appelait ou qui se disaient catholiques libéraux pouvaient avoir des doctrines libérales, plus ou moins différentes de celles des libéraux non catholiques. Joignez à cela qu'une des définitions du mot libéral, données par le Dictionnaire de l'Académie française, n'imprime à ce mot aucune signification essentiellement mauvaise. Toutefois, comme ce mot prête à une équivoque et sonne mal à plusieurs oreilles, on ne devrait pas l'employer sans correctif; mais aussi, comme il se peut que l'on appelle catholico-libérale telle opinion qui en réalité ne l'est pas, il faut se garder de taxer a priori d'erreur toute opinon soi-disant catholico-libérale, et de regarder comme des catholiques libéraux, au sens réprouvé, tous ceux qui en portent le nom.

Entendons ici la voix grave et autorisée de la Civiltà cattolica : <* Il est des catholiques libéraux qui se confondent avec les vrais libéraux et francs-maçons, comme il est des catholiques libéraux qui se

confondent avec les catholiques tout court, ne s'en distinguant que par la fausse opinion qu'ils ont d être libéraux, parce qu'ils ont des idées ou des utopies politiques en des matières que l'Eglise laisse libres aux discussions humaines. Ainsi ont-ils raison ou tort de préférer telle forme de gouvernement (en soi) à telle autre, etc. ? Il est permis de croire qu'ils ont tort; mais on ne peut pas non plus donner raison à ceux qui, n'étant pas vraiment catholiques libéraux, s'obstinent cependant à s'appeler catholiques libéraux, quand il est si notoire que le catholiscisme libéral est une chose dont on ne doit pas se vanter, mais est une chose déjà condamnée dans plusieurs actes pontificaux. Qu'ils se contentent d'être excusés, et puisqu'ils ne sont pas vraiment libéraux, qu'ils en dépouillent l'habit et le nom, et qu'ils ne s'obstinent pas à dire que le catholicisme libéral condamné est une utopie, une invention, parce que vouloir nier l'existence d'un mal que l'Eglise condamne, comme existant, serait un acte de ce cathoUcisme libéral,

qui veut faire la leçon à l'Eglise elle-même » [Ci-

vîltà cattoL, 1876.)

De ce passage de la Civiltà cattolica, rapproché d'un autre passage de cette savante revue cité plus haut (page 34), il faut conclure qu'on ne saurait infliger la note de hbéral au sens mauvais du mot à tout cathoUque qui, soumis aux décisions de l'Eglise, professe certaines opinions politiques contestables et se montre partisan des institutions modernes légitimement établies dans un lieu fen ce qu'elles auraient de favorables à une plus grande Uberté civile et poh-

tique), tout en répudiant ce qu'elles auraient de contraire ou hostile à la religion.

Avant donc d'accuser de libéralisme des catholiques sincères, il faut sérieusement examiner si leurs paroles ou leurs écrits contiennent des erreurs libérales proprement dites, certaines, enseignées ex professa, à titre de thèse (et non de simple hypothèse), sans qu'on puisse leur donner aucun sens favorable. Dans le cas de doute, il faut interpréter en boiine part les dires ou doctrines des orateurs et écrivains catholiques; et s'il s'agit di'\\omme?> publics, &% législateurs, avant de déclarer que leurs actes sont le produit du libéralisme, il faut se demander s'ils ne sont pas dus à la prudence qui ne permet pas toujours d'appUquer les vrais principes, plutôt qu'à la négation de ces principes eux-mêmes.

Il importe ici de rappeler ces sages et fortes paroles de Léon XIII : » Incriminer les catholiques (dont la piété et la résolution d'obéir filialement aux décisions du Saint-Siège sont d'ailleurs certaines), parce qu'ils professeraient des sentiments différents sur les choses que Nous avons dites (choses qui peuvent être l'objet d'une discussion honnête), cela constitue une injustice; injustice qui s'aggraverait encore, si on allait jusqu'à suspecter leur foi ou les accuser de l'avoir trahie, comme Nous avons le regret de l'avoir vu faire en plus d'une circonstance (i). »

(1) Encycl. Immortale Dci. Accusé de libéralisme, le Moniteur de Rome avait déjà été justifié sous ce rapport par une note émanée du Vatican. (Avril 1884.) — Et, dès 1878, le cardinal Dechamps voulait qu'on se gardât d'accuser de catholicisme libéral

Je ne nie pas, sans doute, que des catholiques aient plus ou moins versé dans un libéralisme condamné ou condamnable, mais je me demande si on n'irait pas trop loin en traduisant comme entachés d'erreur hbérale ceux qui tiendraient ce langage ou un langage analogue : « Nous ne voulons pas prendre le titre de catholiques libéraux, titre qui prête à confusion et qui est usurpé par de véritables ennemis de l'Eglise, mais nous nous sommes toujours dits et nous nous disons libéraux, en ce sens qn'aujoifrd'hui nous sommes* partisans d'un gouvernement parlementaire; et sans prétendre que les libertés modernes en matière religieuse doivent être implantées dans tous les pays du monde et dans tous les temps, nous pensons qu'il faut les accepter et s'en contenter hic et nunc, étant donnée la situation actuelle du pays. » Un tel langage ne serait pas condamnable, si ceux qui le tiennent admettaient que cette situation n'est pas bonne, et qu'il faut tendre à en sortir^

Du reste, pour être plus clair, je vais prendre quelques exemples :

1° On doit regarder comme libéral, au mauvais sens du mot, le catholique qui prétendrait que le régime du droit commun et de la liberté est en soi plus avantageux à l'Eglise que le régime de la thèse, c'està-dire de l'Eglise protégée par l'Etat, et qu'il faut

ceux qui affirment, avec le cardinal Manning et avec le R. P. Liberatore, que chez les peuples qui ont perdu l'unité religieuse, l'apostolat doit précéder la législation, et que l'unité doit rentrer dans les âmes avant de pouvoir rentrer dans les lois. {Les catholiques libéraux. Dernière lettre.)

laisser tout à fait de côté la thèse, pour se placer uniquement et exclusivement sur le terrain du droit commun.

Mais devrait-on accuser de libéralisme le catholique qui soutiendrait simplement i° que, dans certaines circonstances, le régime du droit commun peut être plus utile [per accidens) pour l'Eglise que celui de la protection exclusive de la religion catholique par lEtat; 2° que les catholiques d'un pays peuvent et doivent même au besoin s'abstenir par prudence de revendiquer hic et mine l'appUcation sociale de la thèse dans son intégrité, et se borner, sans perdre celle-ci de vue, à combattre pour l'EgUse sur le terrain du droit commun, en s'appuyant sur cette considération que, si on cherchait à réaUser socialement la thèse, en telle ou teUe circonstance, on pourrait nuire au bien ou causer un plus grand mal que celui qui existe? En d'autres termes, ne peut-on pas, sans négliger la revendicatiori doctrinale des droits sociaux du Christ et de l'Eghse, s'abstenir d'en poursuivre politiquement l'application pratique en certains temps, en certains lieux (1)?

(1) Quelques catholiques militants ont-ils assez remarqué l'Encyclique de Sa Sainteté Léon XIII aux évoques de Belgique du 3 août 1881, dans laquelle le Saint-Père avertissait que la concorde (si désirable entre les catholiques} était troublée par quelques controverses sur le droit public, relatives à la nécessité ou l'opportunité de ramener aux règles de la doctrine catholique les récentes formes de gouvernement appuyées sur les principes du droit dit moderne ? «• Certes, disait le Saint-Père, Nous désirons souverainement avant tous que la société humaine soit chrétiennement constituée, et que la vertu divine du Christ pénètre et

Je n'oserais, pour ma part, appliquer l'épithète de libéral, au sens mauvais du mot, à des catholiques qui, persuadés d'ailleurs que les sociétés humaines ont des devoirs envers l'Eglise, et que ces devoirs veulent être doctrinalement affirmés, ne voudraient point, par prudence, transporter, en telle

circule dans toutes les institutions sociales Cependant tous les

catholiques, s'ils veulent travailler utilement au bien commun, doivent avoir sous les yeux et suivre fidèlement la conduite prudente que tient d'ordinaire l'Eglise en ces matières : quoiqu'en effet elle défende avec une inviolable fermeté l'intégrité des doctrines célestes et les principes de la justice, quoiqu'elle fasse de très grands efforts pour faire régner ces mêmes principes dans les actes privés et dans les institutions et mœurs publiques, l'Eglise sait cependant tenir un juste compte des choses, des temps et des lieux, et souvent, comme il arrive d'ordinaire dans les choses humaines, elle est forcée de tolérer quelque temps certains maux, qu'avec plus ou moins de peine [mx aiit ne vix quidern) on ne peut écarter sans frayer la voie à des maux et des troubles plus graves. >' Le Pape recommandait ensuite de prendre garde de transgresser les lois de l'équité et de la charité dans les controverses, d'accuser témérairement et de soupçonner des hommes d'ailleurs attachés aux doctrines de l'Eglise, surtout ceux qui, dans l'EgUse, excellent en dignité, en puissance

« Evidemment, cette légèreté avec laquelle on accuse faussement qui que ce soit, nuit à la réputation d'autrui, relâche les liens de la charité mutuelle, et est injurieuse pour les évoques que VEsprit-Saint a établis pour régir VEglise de Dieu, et c'est pourquoi Nous désirons extrêmement, en les avertissant gravement, que tous les catholiques s'en abstiennent. Qu'il leur suffise de savoir que c'est au Siège apostolique et au Pontife romain, à qui tous peuvent toujours avoir recours, qu'a été confié(4la charge de défendre partout les vérités catholiques et de prendre garde que rien dans l'Eglise ne se gUsse ou se répande qui nuise à la doctrine relative à la foi et aux mœurs ou semble ne pas s'accorder avec elle. » Si le Pape exige ensuite Vunité de sentiment dans les mat'ères où le Siège apostolique ne laisse pas la liberté

ou telle circonstance, la question sur le terrain politique, et se contenteraient de recourir au droit commun, sans prétendre toutefois que l'Eglise aurait « fait, ainsi qu'on l'a dit, son temps, comme droit public des sociétés et comme religion privilégiée soustraite au droit commun ».

2° On doit regarder comme libéral, au sens mauvais du mot, le catholique qui se déclarerait partisan des libertés publiques établies dans tel pays (sans faire de distinction entre ces libertés), si, parmi ces libertés, il s'en trouvait quelques-unes ou plusieurs qu'il ne peut être jamais permis à un législateur de proclamer, soit à raison de leur objet, soit à raison du mode de proclamation (1); mais on ne devrait pas accuser de libéralisme un catholique partisan des libertés publiques proclamées dans tel pays, s'il s'agissait de libertés purement civiles et politiques justement établies, et même s'il s'agissait de libertés civiles de bien ou mal dire, de bien ou mal faire, lorsque ces libertés ne sont établies qu'à titre de tolérance ou de permission légale par l'autorité compétente et pour des motifs suffisants.

de penser autrement, il veut que, dans les opinions laissées à la libre discussion, la diversité des sentiments ne brise pas l'unité des esprits et la concorde des volontés. — Cette Encyclique si importante, qui amena la paix entre les catholiques belges, aurait pu, me sêmble-t-il, la ramener alors entre les catholiques français, si, en pesant chacun de ses termes, ils en avaient pénétré davantage l'esprit. Je ne crains pas de reconnaître ici que cette Encyclique m'apporta de grandes lumières, au point de vue surtout pratique.

(1) Ainsi un législateur ne pourrait évidemment proclamer la

3* On doit infliger la note de libéral au catholique qui prétendrait que les libertés contraires aux vrais principes et introduites, sous l'empire de certaines circonstances, pour éviter des maux plus graves, doivent être non seulement tolérées, mais encore élevées à la dignité de droits (ou facultés morales), parce qu'il ne peut y avoir de droit contre les lois éternelles de la justice; mais on ne doit pas infliger la même note au catholique qui dirait seulement qu'un législateur peut licitement, dans le cas dont il s'agit, ériger la tolérance de certains désordres en loi positive, parce qu'une loi juste peut prescrire cette tolérance.

4° On doit taxer d'erreur libérale le catholique qui admet l'une ou l'autre des erreurs condamnées certainement par qui de droit soit comme libérales, soit comme catholico-libérales ; mais on ne doit pas accuser de libéralisme le catholique qui adhère à telle opinion douteuse ou laissée libre par l'Eglise, encore que certains catholiques la repoussent comme une erreur libérale.

5° On doit regarder comme libéraux, au mauvais sens du mot, les catholiques qui, attachés aux fausses doctrines du hbéralisme répudié par l'Eglise, voteraient certaines lois de tolérance, ou de liberté civile des cultes, en vertu de ces mêmes doctrines, mais non les catholiques qui accepteraient ou voteraient les mêmes lois, en vertu d'auti^es principes et à un autre titre que les libéraux (1).

liberté de l'assassinat, par exemple, ni proclamer la liberté d'un culte faux, à titre de droit naturel, inviolable, imprescriptible.

{{) Discussion des catholiques suivant les lois de l'Eglise, par l'avocat Liberati. Paris, 1873.

6" On doit taxer d'erreur libérale l'opinion des catholiques qui prétendraient qu'on doit sacrifier toujours l'intérêt religieux à des intérêts politiques, et accéder»à toute transaction, à tout accommodement sans motif suffisant; mais on ne devrait pas accuser de libéralisme les catholiques qui croiraient que, dans certains cas, on peut recourir à des moyens termes, à des mesures dilatoires, et même au silence et à une certaine inaction. « Cela ne veut pas dire pourtant, dit Liberati, que le silence, ou une contenance négative ou d'expédient soit toujours le meilleur moyen à suivre. Tout a son temps et ses limites. Ici nous ne voulons que constater la possibilité qu'une telle conduite soit convenable et quelquefois nécessaire

Les cris à la lâcheté, à l'oubli ou à l'abandon des principes ou de ses devoirs, ne font donc que déplacer la question, comme si connaître les désordres, c'était la même chose que d'avoir le pouvoir de les faire disparaître. » Ces réflexions et d'autres analogues du même auteur, qui écrivait en 1873, étaient de nature à rappocher les esprits, et à faire cesser toute confusion entre les catholiques entachés de libéralisme et les catholiques simplement modérés.

7° On doit regarder comme atteints d'erreur libérale ceux qui croiraient que la religion cathohque n'a, en fait de liberté, d'autre droit que le droit à la liberté commune et à l'égale protection de tous les cultes; mais devrait-on taxer de libéralisme ceux qui prétendraient que, dans certains pays, les catholiques peuvent se borner, momentanément du moins, à revendiquer socialement ce droit? (Voir m/mchap. vu et vui.)

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