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LE CHOMAGE ROLE DE L'ÉTAT ET DE L'ASSISTANCE PUBLIQUE

CnAMBRE DES DÉPUTÉS. Séances des 20 novembre i 8S4 (Il 5 février 1885. — Dans la première de ces deux séances, M. Tony Revillon interpella le gouvernement sur les mesures qu'il comptait prendre pour remédier aux souffrances résultant de la crise ouvrière à Paris; il déposa un ordre du jour, qui fut repoussé par la Chambre, Tinvitant à hâter les travaux dépendant de l'État dans le département de la Seine, et à proposer l'ouverture d'un crédit de 3 millions pour venir en aide aux victimes de la crise. Dans la seconde, M. Tony Revillon déposa : i° un projet de résolution invitant le gouvernement à faire partout commencer sans retard les travaux pour lesquels des crédits avaient été votés au budget de 1885; 2'' une proposition de loi tendant à faire inscrire au ministère de l'intérieur un crédit extraordinaire de 25 millions à répartir entre les communes, proportionnellementau nombre des ouvriers sans travail qu'elles renfermaient. La proposition de loi fut repoussée par 237 voix contre 123.

M. Waldeck-Rousseau répondit les deux fois au

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nom du gouvernement. Tout en reconnaissant la nécessité de remédier au chômage par les moyens les plus pratiques et les plus secourables, d'aider par les mesures les plus fructueuses au meilleur fonctionnement du travail, il repoussa les deux demandes de crédits extraordinaires parce qu'il ne lui paraissait pas possible de résoudre la question des souffrances sociales par des expédients illusoires et sans efficacité.

Je répondrai, je crois, au vœu de la Chambre, en renfermant très strictement ma réponse dans le cadre que Tinterpellation de l'honorable M. Tony Revillon m'a tracé.

M. Tony Revillon a, en effet, déclara à la Chambre qu'ail n'entendait pas, anticipant sur les débats qui viendront à leur heure, rechercher aujourd'hui, les travaux de la commission d'enquête en mains (2), quelle pourrait être la solution définitive et permanente de cette grosse question qui s'appelle le chômage, et, à de certains moments, la misère. Mais il a dit qu'à l'heure actuelle des préoccupations particulière J s'imposent à tous, sans distinction. Son interpellation n'est pas le fait d'un homme de parti.

(1) Séance du 20 novembre 1884.

(2) Commission d'enquête nommée par la Chambre des députés en 1884, composée de quarante-quatre membres et présidée par M. Eugèue Spuller, à l'effet de faire un rapport sur la situation des ouvriers de l'industrie et de l'agriculture en France.

Exposant à ses collègues ce qu'il a observé, ce {ju'il croit savoir, il a posé au gouvernement deux questions.

La première est celle-ci : Quels sont les travaux que vous pouvez mettre en chantier immédiatement? Dans quelle mesure cette source de travail, qui est empruntée aux grands ouvrages publics, peut-elle fonctionner?

Puis, entrant dans un autre ordre d'idées, notre collègue nous a demandé si le gouvernement ne jugerait pas nécessaire de saisir la Chambre d'une demande de crédit de 3 millions.

C'est, messieurs, à ces deux questions que je veux répondre, aussi simplement et aussi clairement que possible.

En ce qui touche les travaux, il me semble que la portée d'une interpellation est celle-ci :

gouvernement demande aux Chambres des

des de crédits et au pays des sacrifices impormts pour consacrer une partie du produit dos mpôts à des travaux d'intérêt public. 11 a évidcm-

ont le devoir d'en faire l'usage le plus prompt

le plus efficace. Eh bien! comment, dans les fnites des crédits qui nous sont ouverts, faisons-

•us emploi des ressources qui sont mises à notre disposition?

Mai« (Viihord, quelles sont, d'une façon géné-

friisères dont l'honorable M. Tony Re-

nllon a parlé? Je n'entends pas les contester.

^! V en a en. il v on n, <d jo rrain«; foi-t (nTil v on

le

ce n'ei

ait pendant longtemps encore ; mais évidemment pas une raison pour fermer les yeux, loin de là! Et je tiens à le dire, car ce qui, à mon sens, différencie surtout des époques antérieures l'époque à laquelle nous vivons, ce n'est pas qu'il y ait plus de misère, plus de chômage, mais c'pst qu'on s'en préoccupe davantage, et en cela on accomplit un devoir.

D'un autre côté, si, à l'inverse, on chargeait à plaisir — M. Tony Revillon ne l'a fait en aucune sorte, je le déclare, — si Ton entrait dans la voie ouverte par certains polémistes, par certaines critiques, si Ton cherchait à assombrir le tableau de notre situation, permettez-moi de dire que l'on irait directement contre les intérêts que l'on veut servir! Dans cet ordre d'idées, je ne veux faire qu'une réflexion. L'honorable II. Tony Revillon, parlant des causes qui ont certainement pesé sur la production nationale et en particulier sur la production parisienne, a parlé de l'épidémie cholérique qui, dans de faibles proportions, d'ailleurs, et tendant aujourd'hui à disparaître, a sévi dans la capitale.

Eh bien! messieurs, il est certain — et c'est un fait sur lequel je ne crains aucune espèce de démenti, — il est certain que cette épidémie, si désastreuse qu'elle ait pu être, a été rendue plus désastreuse encore par l'exagération avec laquelle on en a parlé, par l'exagération d'une certaine publicité. En effet, c'est un fait cons-

tant — et l'honorable M. Tony Revillon l'avouait tout à l'heure à la tribune, — que Ton a amené dans le mouvement des voyageurs et des affaires un temps d'arrêt qui n'était en rien justifié par l'épidémie.

Croyez bien aussi, messieurs, que le mal qu'on peut faire à Toccasion d'un fait isolé comme celui-là, on peut le faire également à Toccasion des chômages, des arrêts de travaux presque inévitables, en tout cas périodiques, qui se produisent. Il faudrait — et je crois que c'est un devoir pour des hommes politiques, particulièrement pour le gouvernement, — il faudrait, dis-je, réagir contre cette tendance qui consiste à nous représenter aux autres nations comme offrant des conditions d'instabilité et de misère particulières, alors qu'au contraire on peut affirmer en toute sincérité que, si l'on se préoccupe tant du sort de notre marché français, c'est qu'il n'y en a pas de plus recherché, parce qu'il n'y en a pas de plus

lide. [Très bien! très bien!)

Ceci dit, messieurs, sur ce qu'il y avait de ;:('înéral dans les observations de M. Tony Ro- \illon, je lui donne immédiatement les explications qu'il m'a demandées en ce qui concerntî les travaux à exécuter ou en cours d'exécution. Ils sont d'une importance considérable et cor-

-pondent à des sacrifices dont le Parlement a . lesuré l'étendue. Le gouvernement ne peut

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m an i teste ment employer que les créflits mis à sa disposition. Je vais donner à la Chambre une idée de ce qui se fait, à l'heure actuelle, de ce qui peut être entrepris à bref délai, dans le courant de riiiver, et même de certaines entreprises de grands travaux qui pourraient commencer à" une date qui, pour être moins prochaine, n"est pas éloignée cependant...

(il/. Waldeck- Rousseau émaner e les travaux en cours (V exécution à Paris ^ atteignant une somme de d1 mil /ions, et les ti^avaux en projet ^ — prr> de \2^ millions.)

Après avoir énuméré ces travaux, j'allais dire à la Chambre qu'à mon sens ce serait une faule, — et c'est une conviction que j'ai puisée dans Fétude des documents de l'enquôle, — de créer une sorte de mouvement artificiel, éphémère, annuel pour ainsi dire, ne correspondant pas à la réalité, aux besoins vrais de l'expansion de Paris. Si, p^r conséquent, on doit utiliser ! plus vite possible les sommes mises à la dispos lion de l'Etat, du département de la Seine et do la Yille de Paris, il faut bien se garder, dans Tintérêt même, assurément très respectable, de ceux, Monsieur Revillon, dont vous avez pris la défense, de provoquer pour quelques mois ou une année un mouvement d'activité qui se traduirait à courte échéance, je ne dirai pas par des catastrophes, mais par des déceptions et une grande misère, ij^rhs bien! très bien!)

C'est une observation fondée sur un grand nombre de dépositions. On a fait remarquer que peut-être on avait, à Paris, construit au delà des besoins. Et il y avait entre les déposants un cerlaiii accord pour annoncer que la véritable crise, si elle se produisait, se manifesterait seulement à la fin de 1884 et au commencement de l88o. Pourquoi? Parce que, par une trop grande accu uuiîation de travaux et d'entreprises, on avait amené à Paris un nombre d'ouvriers supéiieurà celui que peut y occuper dans ses conditions normales l'industrie du bâtiment.

Plusieurs membres. — C'est cela! C'est vrai!

M. LE MINISTRE. — Eh blcn ! messieurs, cette menace a été conjurée dans une certaine mesure par le mouvement naturel des intérêts.

J'ai consulté les bommes qui connaissent le mieux l'industrie du bâtiment, je me suis renseigné auprès des chambres syndicales patronales et des chambres syndicales ouvrières, et de tous les renseignements qui m'ont été fournis

est résulté pour moi la certitude que cette unée, cet hiver, s'il y a moins de travail que innée dernière, il y a eu aussi moins de choi;ige, parce qu'un très grand nombre d'ouvriers

I bâtiment, qui étaient venus à Paris dans la

, riode qui s'est écoulée depuis le mois de fé*

vner dernier, sont retournés dans leurs jdéparte-

it'nts. Eh bien! s'il arrivait que naturellement,

'i'MHK'Ib'nieiit, le mouvement de la construc-

tion reprît un essor logique, que Ton en vînt n construire plus à Paris qu'on ne le lait à l'heui > actuelle, soyez certains que les mômes ouvriers qui sont partis reviendraient le jour où leur présence deviendrait nécessaire. Mais ce qui serait mauvais pour eux-mêmes, mauvais poiurÉtat, mauvais pour tous, ce serait de les y rappeler par des créations éphémères. (7W bien! très bien!)

Il me reste à répondre un mot à M. Tony Revillon en ce qui touche la seconde question qu'il m'a posée.

Il invite le gouvernement à prendre Tinitiative d'une demande de crédit de 3 millions, qui seraient destinés à augmenter la somme des secours à distribuer dans la ville de Paris. 11 a indiqué quelque chose de fort intéressant en ce qui concerne le mécanisme des secours donnés à domicile à Paris, c'est-à-dire des secours donnés par les bureaux de bienfaisance aux indigents ordinaires, permanents ou accidentels; il a cité un fait que j'ai été très heureux de voir livré ainsi à la publicité, parce qu'il a été l'objet de mes propres préoccupations; ila dit: Voyez combien inégalement sont distribués les secours à Paris. Dans le P^ arrondissement ils sont de 80 francs, et dans le V* ik tombent à 29 francs; il y a là une inégalité choquante.

Je voudrais que la Chambre connût bien cette question, parce qu'il faudra la résoudre à courte

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échéance. Comment cette inégalité se produitelle et quelles sont les difficultés de la question?

Les Ijoreaux de bienfaisance ont deux sortes de ressources. Ils ont d'abord leurs ressources propres, c'est-à-dire celles qui proviennent de legs, de donations et de dons manuels recueillis au moyen des quêtes.

La moyenne de ces ressources, pour les bureaux de bienfaisance de Paris, est de d. 178. 480 francs. Mettons 1.100.000 francs pour la commodité de la discussion. Il est bien entendu que ces legs, donations, quêtes, ne produisent pas les mômes sommes dans chacun des arrondissements.

Alors intervient l'administration centrale de l'Assistance publique.

Si vous prenez le budget de l'Assistance publique, vous y trouvez, sous le nom de subvention extraordinaire aux bureaux de bienfaisance, un crédit de 1.508.000 francs.

'tte subvention extraordinaire est destinée, dans la pensée de l'Assistance publique, à combler, dans la mesure la plus large possible, lécart qui existe entre le taux des secours des bureaux de bienfaisance les plus favorisés et •'dui des moins favorisés ; mais, comme vous voz pu le voir par les chiffres qui vous ont été (îet écart n'arrive pas à être comblé lulalcuicnt.

On s'est demandé — et c'est une question sur

laquelle je suis heureux d'avoir à m'expliquer en ce moment, parce qu'elle est tout à fait à l'ordre du jour, qu'il faut qu'elle soit résolue à bref délai, — on s'est demandé s'il ne conviendrait par d'unifier le mécanisme des bureaux de bienfaisance, de créer une caisse commune ou un caisse centrale où toutes les ressources de l;i charité à Paris fussent centralisées.

Un înembre an centre. — On ne donnerait plus rien.

M. LE DOCTEUR Vernhes. — La charité, c'est la dégradation de l'homme. [Exclamations en sens divers.)

M. LE MINISTRE. — Ccttc caissc centrale devrait ensuite répartir à chaque bureau de bienfaisance son contingent de ressources au prorata du nombre des indigents qui sont à secourir.

Eh bien! messieurs, cette méthode, qui paraît a priori très simple, a arrêté beaucoup d'esprits sérieux, et voici ce qui les fait hésiter; la question qui se pose est en effet de nature à faire beaucoup réfléchir : on s'est demandé si, en supprimant la vie propre du bureau de bienfaisance dans l'arrondissement, en faisant connaître d'avance que ce qui serait donné dans un arrondissement serait porté dans un autre, on ne tarirait pas dans une très large mesure les ressources de la charité.

Plusieurs membre"^. — C'est évident!

M. LE MINISTRE. — Et dans Tétat actuel des choses, après l'étude à laquelle j'ai pu me livrer sur les faits, après les renseignements que j'ai pris, je crois, en effet, cette solution très périlleuse et très dangereuse pour les bureaux de bienfaisance. [Marques d'approbation à gauche et au centre.)

kvi contraire, il en est une autre qui, me semble-t-il, pourrait donner satisfaction à la demande de l'honorable M. Tony Revillon dans ce qu'elle a de pratique.

L'Assistance publique ne donne pas seulement cette subvention extraordinaire de 1.1)00.000 fr. Elle donne des subventions de plusieurs natures qui sont réparties de façons diverses, et dont l'ensemble forme le chiffre considérable de G. 913. 000 francs. Si on y ajoute 600.000 francs d'indemnités d'hospice, c'est-à-dire d'indemnit-'s aux gens qui auraient le droit d'aller à l'hospice et qui se font soigner chez eux, on arrive à 7.500.000 francs. Eh bien! je crois que la solution consisterait à dire dans un règlement que tontes les ressources dont l'Assistance publique dispose au profit des bureaux de bienfaisance, et qui s'élèvent, ainsi que je viens de l'établir, à la somme de 7 millions et demi, seraient réparties entre les divers arrondissements en raison inverse' de la contribution mobilière et personnelle divisée par la population de l'arrondisseiMciit. (if façon à ce que la subvention de l'As-

sistance publique soit d'autant plus forte que rarrondissement est plus pauvre et que sa caisse est plus vide.

Ce système n'a rien de commun avec celui qui consisterait à fondre tous les bureaux de bienfaisance en un seul, puisque les ressources dont je parle ne sont pas leurs ressources propres, mais celles qui leur sont fournies par TAssistance publique et qu'elle prend sur son budget général.

Voilà un des côtés de la question. Il y a un autre point : M. Tony Révision ne se plaint pas seulement de l'inégalité, il se plaint môme de l'insuffisance, et il se pose la question de savoir si nous ne devons pas demander à la Chambre de voter un crédit de 3 millions destinés à être distribués dans les arrondissements les plus pauvres, aux indigents accidentels, aux familles frappées par le chômage, en un mot à tous ceux qui mériteraient d'être secourus.

Mais, sur ce point, M. Tony Revillon a fait connaître lui-même la réponse que j'avais àfaire.

Prévoyant les objections, il vous a dit : Je sais bien qu'on me répondra : « Ce n'est pas le rôle (le rÉtat. L'Etat, en pareille matière, en pareille occurrence, n'a pas à faire ainsi œuvre de charité! » Et M. Tony Revillon s'est élevé contre cette objection en disant que, lorsqu'il y avait des malheureux, c'était le devoir de tous de leur venir en aide.

Il y a là, messieurs, deux choses bien disiinctes. En effet, lorsqu'il y a des malheureux, que ce soit le devoir de ceux qui apprennent leur infortune de leur venir en aide, ce n'est pas à cela que je contredirai ; mais que l'Etat puisse, dans les circonstances actuelles, inscrire à son budget un secours de 3 millions spécialement destinés à être repartis aux malheureux d'une seule grande ville, c'est là, messieurs, ce que je considère comme absolument impossible. Je ne crois pas que ce soit là le rôle de l'Etat.

Ce n'est pas non plus, messieurs, le rôle qu'on lui a demandé de prendre, dans celte enquête au cours de laquelle ont été entendus les représentants de toutes les industries et particulièrement ceux qui appartiennent à la classe ouvrière. J'en ai vu beaucoup qui ont demandé qu'on aidât à l'organisation du travail, à sa transformation, à l'évolution par laquelle il passe; mais je ne crois pas que ce soit ni un remède définitif, ni un remède provisoire à la situation actuelle, que d'inscrire au budget de la charité de l'Etat une somme de 3 millions destinée à la ville de l'aris.

Voilà, en effet, ce qui ne manquerait pas d'advenir et ce qu'il est de notre devoir de prévoir. Il y a à Paris, très certainement, des misères, — je n'en disconviens nullement; je dirai volonliers : je le sais aussi bien que personne; — niuis il n'v a j)as qu'à Paris malheureusement,

qu'il on soit ainsi; il y en a dans presque toute les villes : l'hiver ne va jamais sans un cortège d'in Fortunes !

Lorsque vous aurez décidé qu'à Paris on distribuera une somme de 3 millions, je ne vois pas comment vous ferez pour refuser à une autre ville, — je ne dis pas à Lyon ou à Marseille, mais aux plus petits centres industriels et môme aux plus petits centres agricoles, — les secours qu'ils viendraient vous réclamer.

Je ne crois. pas que ce soit sous cette forme qu'on puisse résoudre la question. (7>è5 bien! très bien!)

Au budget du ministère de l'intérieur, il y a un crédit destiné à venir en aide aux bureaux de bienfaisancfe; ce crédit est bien modeste, il est de 418.000 francs. Si les ressources de l'État le permettaient, je comprendrais qu'on demandât d'une façon générale que ce fonds de secours destiné aux bureaux de bienfaisance fût augmenté dans une large mesure; mais ce qu'il m'est impossible d'admettre, c'est que le gouvernement puisse prendre Tinitiative de proposer à la Chambre de voter les 3 millions demandés par M. Tony Revillon.

Voilà les quelques mots que j'avais à répondre à son interpellation. M. Tony Revillon ne s'est pas complètement maintenu dans le cadre que lui-même avait tracé. Il a soumis à la Chambre des considérations de diverse nature sur les

mèdes qu'il serait possible d'apporter à la crise acluelle. Parmi celles-là, il en est que nous nous approprions. Nous pensons comme lui qu'il faut, dans une large mesure, utiliser les crédits qui sont mis à la disposition de l'État, du département de la Seine et de la ville de Paris pour exécuter des travaux; mais nous ne croyons pas que nous puissions entrer dans la voie des subventions et que nous puissions venir demander à la Chambre de voter 3 millions destinés exclusivement à soulager les souffrances de la population parisienne. [Applaudissements à gauche et au centre.)

Si je viens demander à la Chambre, au nom du gouvernement, de ne pas accorder l'urgence

la proposition de M. Tony Revillon, ce n'est assurément pas pour ajourner à un délai indéfini ou incertain les explications qui doivent néces-

lirement s'échanger dans les circonstances oii nous nous trouvons.

Il me semble, au contraire, absolument nécessaire que le gouvernement dise tout de suite que, s'il repousse cette proposition, c'est d'abord

(1) Séance du 0 février 1885.

parce qu'il la considère comme (ont à fait inefficace et comme ne constituant pas un remède aux souffrances dont M. Tony Revillon a parlé en termes légitimement émus. C'est ensuite, messieurs, parce que cette proposition se présente dans des conditions sur lesquelles j'appellerai tout à l'heure votre attention, et qui doivent vous rendre plus circonspects et plys prudents que jamais.

M. Tony Revillon vous a dit qu'il y avait des misères, qu'il y avait des souffrances; il a fait appel à mon témoignage. Je le lui fournis volontiers.

Oui, cet hiver, comme dans les hivers précédents, — et il en sera probablement de même, malheureusement, dans les années qui suivront, — il y a de la gêne, il y a de la misère, parce qu'il y a du chômage. Il s'agit de chercher le remède; et alors voici celui que M. Tony Be vil- Ion nous propose : il demande que Ton vote un crédit de 25 millions, qui sera réparti entre les ouvriers sans travail de toutes les communes de France...

M. ToxY Revillon.. — Et qu'on fasse de grands travaux î

M. LE MINISTRE. — Et qu'ou fasso de grands travaux.

Mon cher collègue, je vous demande la permission de parler d'abord du point sur lequel vous avez plus particulièrement appelé mon

lention. En ce qui concerne les grands travaux, M. le sous-secrétaire d'Etat aux travaux publics donnera à la Chambre des explications. M. Tony Revillon sait à merveille que si^ dans une première interpellation, j'ai traité ce sujet, c'était beaucoup plus comme mandataire de ceux de MM. les ministres qui ont de grands travaux à faire que comme en ayant moi-même. Je ne crains pas de dire du reste que, dans la mesure 011 j'ai pu agir en ce qui concerne mon département, j'ai montré la plus grande diligence; en ce moment, le ministère de l'intérieur ayant à faire exécuter plus de travaux que d'habitude, i'ai fait ouvrir, il y a quelques jours, deux chan-

rs assez considérables.

Je demande aujourd'hui à la Chambre de

pondre simplement à la demande de 25 millions sur laquelle, comme ministre de l'intérieur, je dois d'abord m'expliquer.

Eh bien! je ne crois pas du tout que la < liambre puisse voter ces 25 millions, je ne dirai

s avec la certitude, mais même avec Tespé-

iice que ces 25 millions mettraient un terme à

lat de choses actuel. Je crois surtout que le |i recédé qui consiste à ouvrir au budget de l'Etat un crédit pour les ouvriers sans travail "^t, de toutes les méthodes sociales qu'on puisse

jpler, la moins efficace et la plus dangereuse.

rh bien! très bien!)

En eflet, l'état de crise (jiii lait (juc, cet hiver

en particulier, il y a beaucoup de bras inoc^ cupés, se lie intimement à un état général dont on a maintes fois parlé, que tout le monde connaît; la raison qui fait que la consommation se tient un peu resserrée, est la même qui fait que les recettes de notre budget, dans ces dernières années, ont subi des diminutions et des moins-values.

Que vous propose-t-on?

On vous propose d'alléger ces misères, de venir en aide à ces souffrances en grevant de 25 millions de plus les finances de FÉtat. Et dans quel but? Avec quel espoir de réussir?

L'honorable M. Tony Revillon vous a dit : Il y a un peu partout en France des gens qui, en ce moment, n'ont pas de salaires, et qui, par conséquent, ont besoin de recevoir des secours. Eh bien ! vous distribuerez ces 2o millions entre toutes les communes où il y a des souffrances.

Cela revient à dire qu'il faut secourir tout le monde avec l'argent de l'État, qu'il faut prendre, en quelque sorte, dans la poche gauche du contribuable pour mettre dans sa poche droite ce qui y manquerait. Il faudrait, dans toutes les communes de France, faire cette ventilation et cette distribution véritablement impossibles qui consisteraient à inscrire, au profit des gens qui ne travaillent pas à l'heure présente, des crédits qui leur seraient distribués suivant des condi-

ions et des règles que, pour ma part, je ne me liargerais pas d'appliquer.

D'ailleurs, ce n'est pas seulement à Paris et dans les villes qu'il faudrait faire pénétrer les secours que vous auriez votés; remarquez qu'il y a des misères dans les campagnes comme il y en a dans les grands centres, et qu'il y a des travailleurs des campagnes qui chôment comme ceux des villes. Et vous vous proposez de défrayer avec 25 millions ces populations qui, à l'heure actuelle, ne trouveraient pas dans leur industrie le moyen de subvenir à leurs besoins !

Je dis que, si on veut répartir loyalement les rédits et les distribuer sans autres préoccupations que celles que peuvent inspirer les misères auxquelles on désire venir en aide, c'est dans chacune des communes de France qu'il faudrait faire la répartition des allocations, et ce n'est plus pendant deux mois que vous aurez à entretenir 200.000 personnes!

M. Tony Revillon. — 425.000.

M. LE MINISTRE. — Eu divisaut les 2^ mil lions ((ue vous demandez par les 36.000 communes fie France, — il y en a môme un peu plus (le :itj.OOO, — quelle serait l'importance du i emède que vous proposez? (C'est cela! — 7'?y'.s ^jien!)

Messieurs, il faut toujours, à la tribune frau- ' aise, parler avec une grande franchise. En réalité, ceux qui proposent l'ouverture de ce

crédit sont inspirés par un sentiment tri louable ; ils ont été touchés des misères dont i ont pu ôtre les témoins, mais je ne crois véritablement pas que rien puisse les blesser dans mes paroles quand j'affirme qu'ils ne peuvent pas se faire illusion sur refficacité du remède.

M. Tony Revillon a parlé des mesures que l'on prend lorsqu'une partie du territoire français est frappée par un sinistre ou par un événement particulier. Si une commune de France est atteinte par la grêle ou par l'inondation, il est parfaitement admissible, régulier et normal que, dans un sentiment de solidarité qui se comprend, toutes les autres communes, tout le reste du pays qui n'a pas été atteint lui vienne en aide. Gela se comprend à merveille, et pour deux raisons : la première, c'est que le secours est efficace, et la seconde qu'il est absolument juste, absolument logique.

Mais, quand il s'agit de parer à une gêne générale, qui s'est étendue sur toute la surface du territoire, prétendre que le remède à cette gène consiste à inscrire au budget de l'Etat une somme de plus ou moins de millions pour veniien aide à ceux qui sont frappés, c'est, comme je le disais tout à l'heure, un véritable cercle vicieux. Ce n'est pas à l'Etat qu'il appartient de venir en aide aux misères quand elles présenten ce caractère de généralité; je crois, au contraire, et cette vérité a été affirmée bien des fois, que

c'est là une œuvre d'assistance essentiellement rommunale, qui regarde chacune des villes dont <m a parlé, et que c'est à elles, d'abord, à faire tous los sacrifices nécessaires. Il n'est pas de procédé plus mauvais et plus fâcheux que celui qui conislerait à dire : Nous allons voter 2o millions, <[ avec ces 25 millions les misères disparaîtront. Iles ne disparaîtraient pas, et vous auriez Miscrit dans vos budgets le principe d'une assis- ! mce sans eflicacité et qui, à mon sens, serait mgereuse. [Très bien! très bien!) J'ajoute, et j'ai promis de parler avec franchise, qu^aujourd'hui cette demande de 2o millions se produit à la suite de faits, de circonshmces que chacun a connus au moins dans leur ;i semble, et qu'il est essentiel que le Parlement nnaisse dans leurs détails.

Ce n'est pas d'aujourd'hui, ni à partir de cette année, que l'hiver est marqué par un redouble- Dient de souffrances et par un arrêt du travail, y a des moyens, je ne dis pas d'empêcher cet it de choses, mais d'y remédier. Il y a l'épariie individuelle, le sentiment de prévoyance iiKJividuelle qui non seulement n'a peut-être pas it tout le progrès qu'il pouvait faire, mais qui ! resté dans un état de statu quo qu'on peut plorer. 11 y a encore la prévoyance collective jii'un grand nombre d'associations ont mise en iivre. J'en connais pour ma part beaucoup qui, "- !"- ']f'riii<'rs cliùmuges, ont pu distribuer

à leurs membres, je ne dirai pas l'équivalent salaire journalier, normal, mais une partie de c salaire. On prend sur les jours de prospérité poiii faire face aux jours de misère. C'est ainsi qu'oui agi, je le répète, un très grand nombre d'associations ouvrières. Ce sont là des remèdes qui ii sont pas absolument souverains, topiques, ni<ii qui atténuent le mal dans une large mesuic Voilà ce qui se fait là où l'on est prévoyant et ( l'on est économe, [l'rès bien! ti^ès bien!)

Eh bien ! est-ce de ces milieux essentiellemei intéressants, dans lesquels on n'entre pas saii^ éprouver un sentiment profond de respect < ' d'estime pour les efforts accomplis, que noi: sont venues la démarche et les manifestations a la suite desquelles on vous présente cette demande de 25 millions? [Très bien! très bien! a gauche et au centre. Interruptions à Vextrèmc gauche.)

M. Tony Revillon. — Nous n'avons pas à savoir ces démarches ; j'ai interpellé il y a deux mois.

M. Laguerre. — Ces démarclies sont venu( des chambres syndicales de Lyon et des chanibres syndicales parisiennes! C'est la vérité absolue, et vous la dénaturez! [Rumeurs à gauche d au centre.)

M. LE MINISTRE. — Jc u'ai pas besoin de dénaturer la vérité. Je m'empare simplement des circonstances dans lesquelles la demande des crédits est portée à cette tribune.

A la suite d'une réunion tenue à Lyon, un certain nombre de délégués ont été envoyés à Paris ; ils ont tenu une séance. Dans cette réunion, des discours ont été prononcés ; procès-verbal a été dressé par le commissaire de police. C'est là un document parfaitement ostensible dont je vous demande la permission de vous lire quelques passages pour vous faire connaître la pensée qui

dicté cette démarche. Pour ma part, je me

itte de connaître un peu les chambres syndi-

iles, et j'affirme que rien n'est plus opposé à leurs véritables sentiments que le langage qui a ('té tenu dans cette réunion et les opinions qui ont provoqué la manifestation dont vous avez (té témoins.

La réunion a en lieu le l^*" février. Plusieurs "lateurs ont été entendus, et, pour vous faire

• nnaître exactement leur langage, voici quel- (}ues extraits du procès-verbal qui a été transmis à la Chancellerie :

(( La séance ouverte, la parole a été donnée au

t'ur Vaillant, conseiller municipal de Paris, qui, après avoir souhaité la bienvenue aux Lyonnais, a constaté que tous les ouviiers des villes

unissaient pour la révolution. Il les a engagés a faire le plus de prosélytes possible et à s'organiser sérieusement afin d'assurer la victoire de la révolution.

« Le sieur Delangc a ensuite pris la parole. 11 a dit qu'il y avait h Lyon 40.000 ouvriers sans

travail et clans la misère; que Ton n'avait rien fait pour eux ', que la municipalité, voulant avoir l'air de faire quelque chose, avait ouvert des chantiers pour 200 ouvriers, et que, lorsque ceux-ci s'y étaient présentés, ils s'y étaient trouvés entourés de mouchards et de gardeschiourmes. »

Permettez-moi d'ouvrir ici une parenthèse. Nous avons pu, en raison des circonstances particulières qui se sont produites à Lyon, donner à la municipalité de cette ville, qui est de celles que le choléra a le plus atteintes dans son commerce, une somme de oO.OOO francs, représentant une répartition plus forte que celle qu'elle aurait pu recevoir par l'ouverture du crédit qui nous est demandé. Après une entente avec le ministre de la guerre et le ministre des finances, on a ouvert à Lyon des chantiers importants, et, non seulement on n'a pas refusé les ouvriers qui voulaient y travailler, mais il a fallu protéger ceux qui venaient chercher du travail [Très bien! très bien! et rires à gauche et au centre.) contre les menaces et les voies de fait de ceux qui ont élevé la qualité d'ouvriers sans travail à la hauteur d'une profession.

Je reprends ma citation : « Il ajoute que les délégués étaient venus à Paris sachant hien qu'on ne les écouterait pas et qu'on ne leur donnerait pas satisfaction, mais qu'ils avaient voulu épuiser tous les moyens pacifiques avant d'arri-

ver aux moyens violents; que si les mises en demeure n'aboutissent pas, il resterait assez de force aux ouvriers pour mettre les tripes des bourgeois au soleil, pour crever leurs coffres-forts et s'emjïarer de l'or qui y est renfermé.» (Ex cia?naHons.)

M. Laguerre. — C'est votre agent de Paris qui a fait ce travail?

M. LE MINISTRE. — G'cst le rapport du commis saire de police qui a dressé procès-verbal, monsieur Laguerre.

« Le sieur Toinier ou Toiner a succédé à Deiange. Il a lu un rapport contenant les diverses resolutions prises dans les réunions par les ouvriers lyonnais. Ces résolutions sont les mêmes que celles indiquées par le sieur Vaillant au conseil municipal de Paris : réduction des heures de travail, la journée de huit heures; — force (le loi à la série des prix établis pour les corporations (la série de la ville n'existant pas à Lyon); — suspension des payements des loyers au-dessous de 300 francs et réquisitions des logements inoccupés; — commencement immédiat des travaux d'utilité publique ; — pourvoir aux i)esoins pressants par un crédit de 200 millions -iir la dette publique, etc. »

Ce sont ces propositions qui ont été considérées par nos honorables collègues de Textrômc ;iuche comme constituant un manifeste colleciiviste qui ne trouverait pas un seul membre ]>our le présenter à la (Chambre.

« Le sieur Farjal a succédé h Toinier. 11 a exposé la situation des ouvriers en soie. Il attribue le chômage : i" aux fraudes commises par les patrons, qui, en voulant trop gagner, ont éloigné les acheteurs étrangers; 2° à la concurrence faite aux ouvriers des villes par les fils de petits propriétaires de la campagne, qui se contentent d'un salaire de 30 à 40 centimes par jour; 3** au manque de patriotisme des patrons, qui font tisser en Suisse, en Autriche, et surtout en Allemagne, où la main-d'œuvre est à meilleur marché.

(( Il constate que les ouvriers socialistes de toutes les villes de France s'unissent et s'organisent, et que bientôt ils seront prêts pour la révolution. 11 dit qu'en attendant, et afin que les ouvriers sachent bien qu'ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes, les délégués lyonnais ont consenti à venir faire une démarche humiliante auprès des pouvoirs publics; qu'ils savent bien qu'ils seront éconduits, mais qu'ils ont tenu à épuiser tous les moyens de conciliation. Que, si on ne veut rien faire pour eux, la révolution sera proche; qu'ils descendront dans la rue avec des fusils, et, au surpins, que la science a donné des moyens plus énergiques encore.

« Le sieur Rouanet a succédé à Farjat. Il a flétri la conduite du conseil municipal de Paris, qui a repoussé les propositions du citoyen Yail lant. 11 propose un vote de blâme contre les

bourgeois qui siègent à riIôtel-de-Yille. Le vote de blâme, mis aux voix, est adopié.

« Le sieur Piéron succède à llouanet. Il engage les ouvriers à se grouper, à s'unir, à s'organiser, afin de pouvoir envoyer leurs délégu<'< siéger à la Chambre. Tl ajoute qu'à rhouic actuelle la lutte est impossible, et qu'il faut attendre pour agir une organisation plus complète. Qu'on pourra alors user de tous les moyens pour faire rendre gorge aux bourgeois, môme de la violence.

« A la demande des assistants, le sieur Guesde monte à la tribune, et ce sont les mêmes paroles, les mômes redites qui ont déjà été entendues. »

Eh bieni messieurs, je ne crains pas de diie qu'aujourd'hui, si nous inscrivions au budget de l'Etat une somme de 25 millions, — car on ne [)arle plus des 500 millions qu'on réclamait tout '"abord, on ne demande que 25 millions et cela

ins les circonstances que j'ai cru devoir rapjioler à la Chambre, — si, dis-je, nous inscrivions ce crédit au budget, ce ne serait pas seulement une mesure inefficace et stérile, mais ce

lait laisser croire à des gens de bonne foi qu'on

ut ainsi porter remède à leurs misères; ce

lait uno faute encore plus grave qu'une

leur.

Personne ne penserait que, dans ce vote rendu avec le sentiment que j'indiquais tout à l'heuic, la Chambre ail trouvé nu r(Miièd(': on n'y venait

plutôt qu'un expédient; personne ne penserait dis-je, que les derniers événements qui se sonf })roduits, que les sommations, les mises en demeure qui vous ont été apportées, n'y aient pas été pour quelque chose. Il faut voir les événements de sang-froid.

Si, avec ces 25 millions, certaines municipalilés, certaines communes de France pouvaient faire disparaître l'état de choses actuel, ce serait ^eur œuvre.

Messieurs, ce que le gouvernement repousse, c'est l'idée qu'il doive être' ouvert dans notre budget une sorte de chapitre de la misère publique; il ne croit pas que ce soit l'Etat qui doive venir en aide aux souffrances de l'Etat, et il ne pense pas qu'il doive suffire d'une sommation, je ne dis pas d'une menace, pour faire décider la «réation d'une sorte de fonds de secours à répartir entre toutes les communes.

Entrer dans une pareille voie, ne serait pas seulement une erreur économique, ce serait une erreur de principe qui serait suivie d'une immense déception. Il est, en effet, de toute évi- (ionce que l'état de choses en présence duquel nous nous trouvons ne serait changé ni modifié, môme dans une faible mesure, par l'expédient qu'on vous propose.

En ce qui concerne l'exécution des travaux publics, le gouvernement s'en est déjà expliqué une fois. Il estime que les fonds mis à sa dispo-

sition doivent être utilisés dans le plus bref délai possible. Mais, là non plus, il ne faut pas oroire qu'en ouvrant des chantiers on fera disparaître l'état de gêne ; on améliorera sans doute ia situation d'un certain nombre d'ouvriers, les ouvriers du bâtiment, mais on n'aura pas fait cesser une crise qui ne pèse pas seulement sur la France, mais sur le monde tout entier. En descendant de cette tribune, je tiens à répéter que la gêne, ppur peser lourdement chez nous, ne pèse cependant pas dans la mesure oii il plaît à certaines personnes de le dire.

Oui, il y a des souffrances, de la gêne en

Il ance, et si on le remarque surtout en France,

st qu'on y accepte moins qu'ailleurs cet état

choses, c'est qu'on veut s'en rendre compte,

st qu'on ne reste pas indifférent au spectacle

la misère, c'est qu'on cherche quel peut être

1 «tat social le meilleur.

J'ai cherché un remède pratique dont la con-

l»tion a pu vous échapper; dans la mesure où

>n esprit a pu y suffire, je me suis efforcé

ider, je ne dis pas au développement, mais

il-être au meilleur fonctionnement du tra-

il; des mesures plus intelligentes, plus sages,

is fructueuses, peuvent être prises; si vous

'Z pu trouver, découvrir ces mesures, j'affirme

'' vous rencontrerez dans le gouvernement,

chez le ministre de l'intérieur en particulier,

> auxiliaires qui considèrent comme un étroit

9i QUESTIONS SOCIALES

devoir pour eux l'obligation de vous aider dan! celle voie. Mais quand on vient dire qu'en volant 25 millions vous aurez résolu la question des souffrances sociales, que vous aurez paré aux plus urgents besoins, je réponds encore une fois (}ue c'est là une erreur, une illusion et un danger. [Très bien! très bien! et applaudissements à gauche et au centre.)

Circulaire aux préfets. 21 février i 884. — Jusqu'à Tarrivée de M. Waldeck-Rousseau au ministère de lintérieur, Tadminislration préfectorale avait pour habitude, lorsqu'une grève importante éclatait, de réquérir les troupes immédiatement. Cette méthode •ulevait les critiques des ouvriers. M. Waldeckousseau, les trouvant justifiées, décida de rompre vec la pratique antérieure, et, à cet effet, il adressa !ix préfets la circulaire suivante. Trois points, imme on le verra, y sont hautement affirmés :.le lemier, c'est que l'ouvrier qui veut se mettre en lève exerce un droit; le second, c'est qu'en cas de ouhles il faut éviter les déploiements de force mutiles; le troisième, c'est qu'on ne doit faire appel ■iix troupes qu'à la dernière extrémité et lorsqu'on tenté même l'impossible.

Monsieur le préfet,

En présence du nombre croissant de grèves -jui ^e prodiii^eiif ^m* (liv<M-> points du territoire,

je ne crois pas inutile de vous rappeler brièv( ment les principes qui doivent, en ce cas, régl( votre ligne de conduite et vous aider à atteindiv le double résultat d'assurer à la fois la liberté de chacun et la tranquillité publique. La loi du 25 mai 1864, portant modification des articles 414, 413 et 416 du code pénal, punit lo« violences, voies de fait, menaces ou manœuvre frauduleuses qui auraient pour but de porter atteinte au libre exercice du travail ; mais elle reconnaît, en même temps, le droit à la coalition. L'administration ne saurait donc voir, dans les grèves, que la mise en pratique d'un droit, et elle méconnaîtrait ses devoirs si elle songeait à en entraver la manifestation. Toulefois, ce serait une erreur de croire qu'elle dût y assister impassible et indifférente, pourvu que Tordre et la tranquillité ne fussent point menacés. Dans la plupart des cas, au contraire, monsieur le préfet, votre intervention peut amener les meilleurs résultats si elle se produit avec toute la circonspection et toute la réserve que comporte votre situation de représentant de l'Etat; souvent même les parties en présence seront les premières à provoquer votre intervention, dont l'impartialité est garantie par l'autorité même dont vous^ êtes revêtu; et les paroles de conciliation que vous ferez entendre auront d'autant plus de chances d'être écoutées qu'on sera plus convaincu de part et d'autre qu'elles ne vous sont

LES GREVES 97

dictées que par la raison seule et le souci des intérêts de tous. Maintes fois, il arrive qu'une grève éclate à la suite de mesures mal interprétées ou de réclamations mal comprises; c'est alors surtout que votre action peut et doit s'exercer efficacement par des conférences avec les représentants des intéressés, où les malentendus s'expliquent, où apparaît plus clairement aux yeux des uns et des autres ce qu'il peut y avoir de légitime dans certaines prétentions. Faire en un mot tous vos efforts pour amener une entente dont chacun, en définitive, doit également bénéficier, voilà, monsieur le préfet, le rôle que je vous recommande de prendre toutes les fois qu'il vous sera demandé ou que vous n'aurez pas à redouter le reproche d'une ingérence abusive.

Mais il est malheureusement des cas où votre intervention ne saurait plus avoir le môme caictère, et où vous devez agir comme représenut de la force publique pour vous opposer à iite atteinte portée à la liberté du travail et upêcher les désordres qui ont accompagné jwirfois l'exercice du droit de coalition. Vous

< onnaissez trop bien vos devoirs, vous avez trop !<• sentiment de la responsabilité qui incombe à

idministiation, en pareil cas, pour que j'aie ! H soin de faire appel à toute votre prudence; mais il est un point sur lequel je désire plus spé-

< ialement attirer votre attention et vous faire

connaître mes vues. Si des troubles viennent à se produire ou que vous ayez quelque motif sérieux d'en redouter, je vous recommande d'avoir uniquement recours à la gendarmerie pour les piévenir ou pour les réprimer. 11 vous appartioiil, par voie de réquisition, soit de faire porter -ni les points menacés autant de brigades qu'il voi paraîtra nécessaire, soit de les rassembler en !. lieu d'où elles puissent être dirigées promph^ment sur les localités qui vous donnent dappréhensions. La gendarmerie est la seule i'ori publique dont vous ayez à user habituellement pour assurer l'ordre et protéger la tranquillité ; c'est là sa mission, c'est là son rnlu normal ; la troupe en a un autre, aussi n'y devezvous recourir qu'à la dernière extrémité et quand il vous est absolument démontré que la gendarmerie de votre département est tout à fait impuissante à accomplir son œuvre. Une [elle éventualité semble à rcdout r moins que jamais, ^râce aux progrès de l'opinion, qui se façonne de r)]us en plus aux mœurs de la liberté ; mais ^i nourtant elle venait à se produire et que vous tussiez amené par des circonstances exceptionnelles à réclamer le concours de la troupe, vous auriez à m'en aviser par le télégraphe, en nie renseignant d'une façon précise sur la situation, pour me mettre à même de vous adresser sans délai mes instructions.

Je vous prie de vouloir bien accuser réception

LES GllEVES 9Î>

de la présente circulaire à la direction de la sûreté générale.

Recevez, monsieur le préfet, Fassurance de ma considération la plus distinguée.

Le minisire de L'intérieur,

Waldeck-Rousseau.

p. -S. — Dans les départements où se trouvent de grandes exploitations, des industries employant un grand nombre d'ouvriers, il convient que MM. les préfets se tiennent en relation const.mte avec les directeurs de ces établissements ot (ju'ils obtiennent d'eux d'être tenus au courant > projets qu'ils peuvent avoir d'apporter, dans - salaires ou dans leurs procédés d'exploila- 11, des modifications de nature à provoquer .i('s grèves. Une saurait, en effet, échapper aux rliefs d'industrie que, s'ils veulent conserverie droit de faire, en certains cas, appel à l'intervcnlion de l'autorité, ils ont d'abord le devoir de la mettre à môme de prendre les mesures que [.cuvent comporter les circonstances.

('IIAMIJRE DES DÉPUTÉS. Srtinrf'S des .23 Ct .27 710-

ahri'. 1899 et 1 H janvier 1900. —Dans la prendre de ces trois séances, M. Waldeck-Kousseau, l-résidcnt du conseil et ministre de l'intérieur, fut

iiiIfM'prlIo par M. Dcjoanto au sujet d'un conflit

ÎOO QUESTIONS SOCIALES

uM

survenu entre ouvriers et patrons des déparlemen du Doubs et du Haul-lUiin. Dans la seconde, il If*" fut par M, Renou*, au sujet d'une grève des mar( chaux ferrants de Paris, et de l'emploi de soldais chez certains industriels pendant cette grève. Il répondit alors par des déclarations très brèves, trè> nettes, quant à l'observance du droit de grève par son gouvernement. Mais, dans la séance du 18 janvier 1900, interpellé à la fois par M..I. Dejeante et Victor Gay à propos de grèves éclatées dans la région de l'Est et à Saint-Etienne, M. Waldeck- Rousseau prononça un discours si important qu'il peut être considéré, selon l'heureuse expression d'un écrivain connu (1), comme « une sorte de trait*' pratique des devoirs du gouvernement en matièr de grèves ». La Chambre approuva les déclarations et l'attitude du président du conseil par un ordre du jour de confiance qui obtint 305 voix contre 66.

Messieurs (2),

Lorsque l'honorable M. Dejeante a bien voulu me faire connaître qu'il demandait à interpeller le gouvernement sur les mesures qu'il compte prendre pour mettre fin au conflit existant entre les ouvriers et les patrons du territoire de Belfort et du département du Doubs, je lui ai

(1) M. Sigismond Lacroix, ancien député de Paris. II ajoutait : « Ce discours restera comme la règle de conduite du gouvernement républicain en face des grèves, et comme l'espoir d'un avenir de pacification sociale par le respect des droits respectifs des parties et par un appel ému aux sentiments de concorde civique. » Radical, numéro du 23 jan vier 1900.

(2) Séance du 23 novembre 1899.

immédiatement répondu que le gouvernement ne pouvait pas accepter une interpellation conçue en ces termes, en ce sens qu'il n'a pas à intervenir dans les conflits entre patrons et ouvriers. [Très tien! très bien! au centre. — Intei^ruptions à l'extrême gauche.)

En matière de grève, le gouvernement, suivant moi, a beaucoup moins de droits que de <levoirs. [Très bien! très bien!) Il a le devoir de respecter le droit de coalition; il a le devoir de faire respecter la liberté du travail. ( Jrès bien! très bien!) Si l'honorable M. Dejeante veut interpeller le gouvernement sur ses actes et sur les mesures qu'il a prises, je me mettrai aux ordres de la Chambre; mais j'indique immédiatement que je considérerais comme très inopportun à Fheure actuelle, à raison de circonstances qui me sont connues et qui sont connues de M. Dej<'ante, d'engager un débat qui ne pourrait ju'envenimer l'état de choses et nuire à un dénouement pacifique que nous souhaitons plus que qui que ce soit. [Applaudissements.)

Je dois faire connaître à la Chambre la réonse que j'ai faite à rhonorable M. Renou, qui

vembre 1899.

m'a demandé ce matin h m'interpeller à propc. de la grève des maréchaux ferrants.

Un certain nombre de patrons maréchaux ferrants, dont les ateliers sont atteints par la grève, se trouvaient être les fournisseurs de seivices publics ou d'intérêt public. L'administration, qui devait assurer la marche de ces services, n'a mis à la disposition des patrons aucun ouvrier...

M. Renou. — Je demande la parole.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — . . . Par couséqueut, elle a complètement sauvegardé le droit de grève. Il semble^ d'après ce que nous dit l'honorable M. Renou, qu'il veuille se plaindre que les instructions données sur ce point par le gouvernement n'aient pas été exactement suivies. Ayant reçu sa demande ce matin, je n'ai pu à cet égard faire aucune vérification, et, dans l'état présent, je ne peux pas accepter pour celte séance la discussion de cette interpellation. {T7'ès bien! t?'ès bien!)

Messieurs (1),

Je me garderai bien de reprocher à l'interpellation de rhonorable M. Dejeante d'être tardive et à celle de l'honorable M. Gay d'être

(1) Séance du 18 janvier 1900.

prématurée. {SourÎHes. )Vune et l'autre viennent à leur heure, puisqu'elles permettent au gouvernement de répondre d'une façon très claire et très nette, non plus à des accusations flottantes, fuyantes et surtout très tendancieuses [IVès bien! très bien! à gauche.), mais à des reproches véritablement précis.

Ces critiques sont de nature assez contradictoire, car, tandis que M. Dejeante semble me reprocher d'avoir accordé aux industriels et aux patrons une protection trop efficace,, l'honorable M. Gay me reproche de n'avoir pas suffisamment sauvegardé la liberté du travail.

Je crois, messieurs, qu'il est bon de s'expliquer sur ce que doit être la conduite du gouvernement en matière de grève. J'ai eu l'occasion de déclarer ici même qu'à mon sens il a autant de devoirs qu'il a peu de droits.

Quels sont ces devoirs?

Ils se résument tous en un seul : une neutralité qui doit être tout à la fois très ferme et très prévoyante. Il doit respecter absolument le droit de grève, et, pour cela, il importe que, ne cédant point toujours à certaines sollicitations trop empressées, il n'ait pas recours aux grands déploiements de forces et de troupes quand rien ne permet de croire que l'ordre soit menacé. ( Applaudissements. )

Le gouvernement a un second devoir, qui '"^\ flo fairo respecter hi liberté du travail soit

dans la personne des ouvriers, soit dans la personne des fabricants, et d'empêcher toute atteinte à la propriét(^ industrielle. Et pour cela encore, mais toujours avec mesure, se tenant au courant des événements et des probabilités, il doit sans exagération et sans excès se munii des forces qui, à un certain moment, pourraient être nécessaires, avec Tintcntion bien arrêtée de ne les faire agir que lorsqu'il y a une nécessité pressante, actuelle et justifiée. [Très bien! très bien !)

Il a un troisième devoir qui pourrait être plus controversable et sur leqnel je tiens à m'expliquer de la même façon. L'honorable M. Gay n'a pas apporté ici tous les i-eproches qui sont dans certains esprits : on a trouvé que le cabinet actuel intervenait trop dans les grèves, qu'il prêtait trop volontiers ses bons offices aux deux parties, qu'il cherchait trop à les rapprocher pour établir une entente.

Sur un grand nombre de bancs. — Non I non !

M. LE GÉNÉRAL Jacquey. — Ou uc VOUS a jamais fait ce reproché.

M. LE C03ITE DU PÉRIER DE LaRSAN. C'cst Ic

devoir du gouvernement d'agir ainsi.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Eh bicu ! ce serait là le reproche le plus injuste. Je constate sans furprise et avec satisfaction que l'attitude que nous avons prise trouve l'approbation de la Ohambre tout entière.

Cette attitude d'ailleurs n'est pas nouvelle. La Chambre voudra- t-elle me permettre de résumer ce que je viens de dire en me reportant à une circulaire que j'ai eu l'honneur de signer en 1884 et qui a été plus d'une fois citée dans des débats de ce genre?

Voici comment j'ai tracé à cette époque les devoirs des représentants du gouvernement ; et comme c'est cette circulaire que j'ai appliquée, comme c'est celle à laquelle M. le préfet de la Loire s'est strictement conformé, celte lecture ne sera pas inutile, elle sera d'ailleurs très courte :

« L'administration ne saurait voir dans les grèves que la mise en pratique d'un droit, et elle méconnaîtrait ses devoirs si elle songeait à en entraver la manifestation. Toutefois, ce serait une erreur de croire qu'elle dut y assister impassible et indifférente pourvu que Tordre et la tranquillité ne fussent point menacés. Dans la plupart des cas, au contraire, monsieur le préfet, votre intervention peut amener les meilleurs résultats, si elle se produit avec toute la circonspection et toute la réserve que comporte votre situation de représentant de l'Etat; souvent môme les parties en présence seront les premières provoquer votre intervention : dont l'imparialité est garantie par l'autorité môme dont vous êtes revêtu; et les paroles de conciliation que vous ferez entendre auront d'autant plus de

chance cFctre écoutées qu'on seraplus convaincu de part et d'autre qu'elles ne vous sont dictées que par la raison seule et le souci des intérêtde tous. » {Très bien! très bien!)

J'ajoutais : « Il est malheureusement des cas où votre intervention ne saurait plus avoir le môme caractère et oii vous devez agir comme représentant de la force publique pour vous opposer à toute atteinte portée à la liberté du travail et empêcher les désordres qui ont accompagné par suite l'exercice du droit de coalition. Vous connaissez trop bien vos devoirs, vous avez trop le sentiment de la responsabilité qui incombe à l'administration en pareil cas, pour que j'aie besoin de faire appel à toute votre prudenoe ; mais il est un point sur lequel je désire plus spécialement attirer votre altention et vous faire connaître mes vues. Si des troubles viennent à se produire ou que vous ayez quelque motif sérieux d'en redouter, je vous recommande d'avoir uniquement recours à la gendarmerie pour les prévenir ou pour les réprimer. Il vous appartient, par voie de réquisition, soit de faire porter sur les points menacés autant de brigades qu'il vous paraîtra nécessaire, soit de les rassembler en un lieu d'oii elles puissent être dirigées promptement sur les localités qui vous donnent des appréhensions. La gendarmerie est la seule force publique dont vous ayez à user habituellement pour assurer l'ordre et protéger

LES GREVES 107

la tranquillité ; c'est là sa mission, c'est là son rôle normal; la troupe en a un autre : aussi n'y devez-vous recourir qu'à la dernière extrémité et quand il vous est absolument démontré que la gendarmerie de votre département est tout à fait impuissante à accomplir son œuvre. » [Apulaudissements. )

J'ai rappelé ces instructions parce que ce sont celles-là mêmes qui ont été données non seulement au préfet de la Loire, mais à tous les préfets.

Dès le 18 décembre, — la grève des tisseurs, déclarée le 16 décembre, n'est devenue effective que le 18, — M. le préfet de la Loire me faisait connaître qu'il s'était conformé à mes instructions : « Toutes les précautions sont prises dans l'intérêt de l'ordre et de la liberté du travail. »

Au début, la grève a été partielle : les ateliers <le famille, si intéressants et, que la Chambre le -acbe, répandus au nombre de 4.o00 sur toute la -urface. de la ville de Saint-Etienne, n'ont pas (té frappés de chômage en môme temps. En .ulre, si la grève s'était déjà étendue à certaines isines, d'autres travaillaient encore. J'affirme (jue partout oîi le travail s'était maintenu il a été respecté. Sur un seul point, il s'agissait de l'usine de M. Girou, à la date du 18 décembre, !in certain nombre de manifestants s.e sont livrés I {\('^ ni('na(;f's. et voici la dépêclH» par la(|iielle

le pré (et m'a rendu compte des mesures prison et de rdvénement lui-même :

<( Cet après-midi, un certain nombre de grC*vistes, presque tous compagnons ou ouvriei d'usine, se sont rendus aux abords de Tusin Girou, dont les ouvriers et ouvrières conti nuaient à travailler, pour les exciter à cesser le travail. Le commissaire de police du quartier ef les agents présents ont dû s'interposer. Dan une bousculade, le commissaire de police a éh renversé et un agent frappé. Trois grévistes on( été pour ce fait arrêtés et les abords de l'usine ayant été dégagés, ceux des ouvriers qui onl voulu continuer le travail ont pu le faire. »

Un moment on a pu craindre un autre incident beaucoup plus grave. Le 24 décembre, la grève des mineurs venait s'ajouter à la grève des tisseurs. Il y avait déjà environ 15.000 ouvriers tisseurs en grève, il fallait compter qu'il y aurait au moins 15.000 ouvriers mineurs : c'était 30.000 grévistes dans la ville de Saint-Etienne. y ai envoyé les instructions suivantes :

« Je m'en rapporte à vous pour les mesure- • l'ordre. N'employez que la cavalerie s'il y avait (les attroupements, et gardez la ligne pour dé- Tondre intérieurement, autant que possible, les i'fablissements. »

Ces instructions ont été fort heureusement à pou près inutiles. Je me hâte de rendre à mon tour l'hommage qu'elle mérite à cette population

LES GREVES 109

ouvrière de Saint-Etienne qui, pas un instant, on peut le dire, — nous verrons tout à l'heure ce qui s'est passé le 4 janvier, — n'a perdu son sung-froid, n'a cessé de rester maîtresse d'elleinôme et de poursuivre pacifiquement ce qu'elle considérait comme étant ses justes revendications. [Ti'ès bien! très bien! à gauche et à C extrême gauche.)

Toutefois, le 26 décembre, à dix heures du soir, je recevais du préfet une dépêche m'informant que des grévistes devaient se porter de Saint-Étienne à la Ricamarie, à Firminy et Roche-la-Molière, oii le travail continuait encore. J'ai envoyé au préfet les instructions que voici : tt La manifestation que vous me signalez dirigée sur la Ricamarie, Firminy et Roche-la-Molière doit être considérée comme de nature à porter

teinte à la liberté du travail. Les mesures à prendre doivent consister à empêcher l'arrivée des grévistes dans ces trois centres, auxquels il Il ut donner l'impression que la liberté du travail -« ra protégée. »

M. le préfet m'a télégraphié que toutes les mesures nécessaires avaient été prises. En outre, 110 se bornant pas à prendre des dispositions matérielles qu'il ne pouvait pas ne pas prendre, il avait fait appel à la sagesse des ouvriers euxiip nu-. (I le 27, à minuit quarante, il m'envoyait

dépêi'he suivante :

' Sur mon invitation, les îuincurs ont renoncé

no QUESTIONS SOCIALES

à leur exode sur la Ricamarie et Firminy. Une petite troupe d'une trentaine seulement s'est dirigée sur le puits Ferrouillat et s'est dispersée ensuite. »

Par conséquent, soit au point de vue des in tructions données, soit au point de vue de l'exécution qu'ellesont reçues, j'avais le droit de dire tout à l'heure que jamais la liberté du travail n a été plus sérieusement et plus sincèrement protégée. [Applaudissements sur les mêmes bancs.)

On a fait allusion à un incident qui se serait produit dans la Haute-Loire. Des ouvriers, des ouvrières plutôt, dans une usine, auraient décidé de continuer le travail, et cela en dépit d'une visite qu'elles avaient reçue d'ouvriers qui étaient en grève. Puis, quelques jours plus tard, à la suite, dit l'honorable M. Gay, d'une nouvelle démarche de ce genre, le travail auniit été suspendu.

Les renseignements que j'ai, sans me permettre de donner à l'honorable M. Gay sur ce point une dénégation catégorique, m'ont permis de penser qu'au moment où le fait auquel il a fait allusion s'est produit, la grève qui, en effet, ne s'était pas étendue tout d'abord au département de la Haute-Loire, était devenue générale, et que si cet établissement avait chômé, ce fait s'était produit par suite du développement de la grève, et nullement sous le coup d'une menace ou sous l'empire d'une pression quelconque.

Il y avait à ce moment, je le répète, 30.000 grévistes. Eh bien! j'ose dire, — et le discours que vous avez entendu le prouve, car l'honorable M. Gay n'a laissé dans l'ombre aucun incident,

-j'airirme que jamais une grève plus considérable par le nombre des ouvriers, plus considérable par les intérêts qui s'agitaient, n'a été conduite, de part et d'autre, avec plus de sagesse, de raison et de sang-froid.

Sans doute il y a eu dans la ville de Saint Êlienne des cortèges, des rassemblements. Et, pour m'expliquer sur ce point, je suis uu peu embarrassé, répondant à l'honorable M. Gay, car tantôt il a fait l'éloge de ces cortèges et tantôt il nous a blâmés de les avoir tolérés. [Applaudissements et rires à gauche et à l extrême gauche.)

Dans une partie de son discours, il nous a dit : « Mais pour([iioi troubler ces manifestations pacifiques? )> Et, dans une autre partie, il conclut : « Le 4 janvier il y a eu des troubles, c'est parce que, dès le début, vous n'avez pas été opposé aux

! tèges. »

Au centre et à droite. — M. Gay n'a jamais dit cola !

A gauche et à l'extrême gauche. — Mais si ! mais si !

M. Fi;u.\A>u DK Ramel. — M. Gay a dit qu'il n'y

lit pas eu d'unité dans vos instiuctions.

M. VicTOK Gay. — Voici exactement ce que j'ai dil : " Après avoir toléré j)endant dix jours les ma-

nifeslatioris, vous avez interdit, puis vous avez lolérc de nouveau les cortèges les 27 et 28 décembre. C'est dans celte seconde tolérance, qui ost pour moi une autorisation, que réside la faute du gouvernement. »

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Il y avait, paiconséquent, une tolérance qui était bonne el l'autre qui était mauvaise : nous allons nous expliquer. {On rit,)

Au surplus^ il n'est pas inutile de s'expliquer également sur ce que doit faire un gouvernement animé de quelque prévoyance et nullement enclin à subir certaines impulsions, au point de vue des cortèges et des rassemblements sur la voie publique.

Ces rassemblements, c'est la fatalité, c'est le péril des grèves, et ce fait, je le suppose, n'a pas laissé à mes prédécesseurs un sommeil plus tranquille qu'à moi-même. Mais il faut compter avec les faits matériels et avec la nécessité qu'on pourait qualifier d'inexorable. Quand 20.000 ouvriers sortent des usines, quand la lorge s'est arrêtée, quand les hauts fourneaux se sont éteints, oii sont-ils? Dans la rue, ou sur la place, ou devant les puits. Il faut donc de toute nécessité admettre et comprendre qu'il y aura des rassemblements. (Très bien! très bieii! à gauche.)

On a le choix, alors, entre deux lactiques : l'une consisterait à tout tolérer, et conduirait

fatalement à des mesures excessives; Tautre consisterait à tout interdire. Oui, monsieur Gay, nous avons une loi de 1848 : elle défend les attroupements; on peut faire des sommations. Mais j'affirme, messieurs, qu'aucun gouvernement respectueux de la liberté ne manquera d'apercevoir combien il est dangereux de mettre cette loi en mouvement quand on sait bien qu'il est impossible d'en pousser l'application jusqu'au bout. [Très bien! très bien! à gauche.)

Je demande quels sont ceux qui m'ont précédé au gouvernement, qui m'y suivront, et qui pourraient dire : Quand des rassemblements se formeront, on les dispersera par la force.

Sans doute, ils ne sont pas licites; mais le fait de grève n'est-il pas un cas de force majeure, une sorte de cas fortuit avec lequel il faut compter? [Très bien! ti^ès bien! snr les mêmes bancs.)

C'est ce qui fait qu'il y a ici, comme partout, je crois, une mesure à observer. 11 faut beaucoup •le prudence, il faut beaucoup de tolérance; et il ne faut en venir aux moyens extrêmes, détestables, déplorables dans leurs effets, que lors- (juil y a des atteintes à l'ordre matériel ou des I teintes aux personnes privées, qui ne peuvent Ire tolérées.

A droite. — Alors il est trop tard!

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Et alors , ce qu'on frappera, ce n'est pas le rassemblement

414 QUESTIONS SOGIALCS

inévitable, et j ose dire inoiïerisif, c'est rattoiiite à la propriété, c'est le délit ou le crime de droit commun. (Très bien! très bien!)

Seulement, dans la pratique, et lorsqu'on veut chercher quelle est l'exacte mesure où Ton peut se tenir, je reconnais qu'on est exposé à des critiques venant des points les plus difTérents. J'en ai eu un exemple ; pendant cette grève dont a parlé M. Dejeante, j'ai eu en même temps, à la même heure, deux dépêches. L'une émanait d'un industriel :

a Nous avons un mouvement révolutionnaire épouvantable dans tout le pays. Serons forcés de fermer toutes nos usines pour un mois si le gouvernement veut tout laisser faire comme actuellement. »

Ceci est daté de Beaucourt. Par conséquent, là, la propriété privée, les personnes, tout cela était à la merci du désordre. Le gouvernement laissait tout faire. Cette dépêche était de onze heures dix.

En voici une autre qui est de onze heures irenle et également datée de Beaucourt : « Po- [)u!alion indignée, routes départementales barrées partout ; on ne peut tolérer pareil élat de siog!\ veuillez faire cesser. » [Applaudissemenls et rires à gauche et à l extrême gauche.)

M. Coûtant. — Nous savons bien oii est la vérité!

A droite. — Nous demandons les signatures.

LES GREVES 115

M. DE Grandmaison. — A qui était adressée la

seconde dépêche?

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. A moi.

M. DE Grandmaison. — De qui était-elle signée? [Bruit.)

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — PouF revenir aux instructions que j'ai données au préfet de la Loire, — et je crois que par là je vais donner satisfaction à M. Gay, — il va voir, par la correspondance même, comment il se fait que c'est progressivement qu'on est arrivé à obtenir que les manifestations sur la voie publique diminuent, et comment et pourquoi il y a eu un moment où il nous a paru parfaitement inopportun d'user d'une rigueur qui jusqu'alors n'avait pas paru nécessaire.

Voici le télégramme que j'envoyais au préfet le 26:

« Il est désirable que les cortèges prennent lin. Tâchez d"y parvenir de concert avec le maire et en usant des précautions les plus propres à t'viter un conflit. »

Je dois dire que le maire de Saint-Etienne est lin homme qui jouit d'une grande autorité danla population et un républicain pour lequel je professe ,une estime très haute et très particulière. Je disais donc au préfet de s'entendre avec 1 ' représentant de l'autorité municipale, et jo crois que c'est, en effet, la méthode dont il convient d'user en pareil cas.

J'ai reçu le 27, du préfet, un télégramme aii conçu :

<( D'accord avec le maire de Saint-Etienne, J m'edorccrai d'abord par invitation verbale, et ensuite par les mesures d'usage, si c'est nécessaire, de faire cesser les manifestations dans la ville. »

Puis, j'ai eu un compte rendu plus développé à la date du 28, et je demande à la Chambre la permission de le lui lire, parce que cela clora mon récit.

« Me conformant à vos instructions, j'ai convoqué, hier matin, M. le maire de Saint-Etienne pour me concerter avec lui sur les dispositions à prendre, par voie d'arrêté municipal, en vue de rappeler les régies de droit commun au sujet des manifestations sur la voie publique et les faire respecter. Il a été convenu, toutefois, que je ferais d'abord une démarche auprès des comités grévistes pour obtenir d'eux, à l'amiable, qu'ils renoncent spontanément à ces corlèges bruyants, en faisant valoir que ces manifestations, bien que non agressives, avaient l'inconvénient de troubler les esprits, de porter préjudice au petit commerce et de prêter aux interprétations les plus fâcheuses dans un sens hostile au gouvernement républicain.

« Cette démarche a été faite ce matin et les chefs du mouvement gréviste, mineurs et tisseurs, ont promis d'on^ngor leurs camarades à

LES GREVES 117

s'abstenir à l'avenir de manifestations. J'ai eu soin de leur faire connaître que le gouvernement estimait que ces manifestations avaient été tolérées assez longtemps et que je serais obligé, en •nséquence, de prendre toutes les mesures riéssaires, au cas où l'on ne se rendrait pas à mon aivitation.

<' Je dois dire que si les recommandations promises ont été faites par les deux comités de la grève, elles n'ont pas été sans soulever quelques protestations, surtout du côté des tisseurs. H n'en est pas moins vrai qu'aujourd'hui ces derniers se sont abstenus de manifestations dans le centre de la ville.

(( Quant aux mineurs, ils n'ont eu connaissance des recommandations en question qu'assez tard, n'ayant pas eu de réunion. Encore fautil remarquer que le cortège a été beaucoup moins nombreux et moins bruyant que d'habilude.

« J'ai donc lieu d'espérer qu'il ne sera pas néssaire d'user de moyens coercitifs. »

Deux jours après, le comité de la grève des mineurs proposait un arbitrage. La grève avait < lé déclarée le 26, c'est le 28 seulement qu'elle t devenue effective. Dès le 28, la première pensée du comité organisateur de la grève a été de solliciter un arbitrage. C'est là un fait trop intéressant au point de vue économique pour ne is être signalé, ijrrs binn! très bien! à gauche

et à r extrême gauche.) J'ai envoyé au préfet des instructions — je vous demande la permission, pour ne pas allonger le débat, de ne pas les lire — dans lesquelles je l'invitais à favoriser de tout son pouvoir l'arbitrage qui était demandé. [Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Comprenant, d'un autre côlé, que ce n'est pas lorsque les gens font un pas dans la voie de la sagesse qu'il importe de se montrer ou plus sévère ou plus rigoureux, on pourrait dire plus brutal [Très bien! très bien!), dans cette môme dépêche oii j'écris : « Favorisez de tout votre pouvoir l'arbitrage », sous ma responsabilité, sans avoir eu besoin des sollicitations de personne, j'ajoutais : « Le comité doit déconseiller les manifestations dans la rue; usez d'une certaine tolérance de façon à éteindre progressivement ce genre d'agitation. »

Et quand, dans une réunion, on a voulu exploiter contre le comité directeur lui-même cette nouvelle, lancée fort habilement, que, dès le lendemain, par mesure administrative, tous les rassemblements seraient violemment dispersés, le préfet, agissant avec prudence et avec tact dans le cadre des instructions que je lui avais données, — et j'approuve totalement sa conduite, — a fait paraître une rectification disant que le gouvernement comptait sur la sagesse de la population et qu'il n'emploierait d'autres mesures que celles commandées par

une rigoureuse nécessité. (Très bien! 1res bvn! à gauche et à l' extrême gauche.)

Vraiment, y avait-il dans tout cela matière à interpellation et à critique? Quel est donc le ^gouvernement qui en présence de circonstances aussi difficiles n'a pas employé, pour y faire face, les méthodes dont nous avons usé nous-mêmes?

A l' extrême gauche. — Vous savez bien que cette interpellation n'est qu'un prétexte !

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. NoUS aVOUS

cherché à concilier dans la mesure oii tout gouvernement s'efforcerait de le faire, le respect de la loi en môme temps que l'intérêt de la paix publique.

Notre œuvre, dans cette région, a été particulièrement facile parce que là, plus^ qu'ailleurs peut-être, il s'est produit un mouvement intellectuel, un mouvement d'organisation; parce que là plus qu'ailleurs peut-être, on a tout de suite senti que la grève, prise en elle-même, livrée à elle-même, est une arme souvent né- ■ ossaire, toujours cruelle, et l'on pourrait ajouter trcsque toujours stérile.

Au lieu de se placer en face des patrons menaçants, irréductibles, qu'ont fait les ouvriers tisseurs, les ouvriers mineurs?

Les ouvriers mineurs ont, eux, les premiers, demandé l'arbitrage; ils l'ont demandé mêine Mir des questions qu'à l'origine ils auraient voulu mettre en (hdmrs de cet arbitrage. Je ne

veux pas traiter ici la question des salaires dos tisseurs, je me suis promis — et je tiendrai parole — de ne pas dire un mot à cette tribune qui puisse ôtre considéré comme un jugement porté sur la façon dont patrons et ouvriers ont compris leurs intérêts.

Mais quand j'ai à parler de leur sagesse, de cet esprit de conciliation qui les a fait tout de suite se tourner vers l'arbitrage, il me sera permis de rappeler que les ouvriers tisseurs de Saint-Etienne, pour une pièce qui était payée autrefois 6 à 7 francs, ne reçoivent plus aujourd'hui que 1 fr. 2o à 2 francs.

M. Krauss. — C'est l'exacte vérité!

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Par conséqucut, je trouve — et c'est la seule parole que je veuille ajouter — que lorsqu'une catégorie d'ouvriers dans cette situation donne de pareils exemples de sagesse, il faut leur répondre par beaucoup de confiance. [Vifs applaudissements à ,g anche et à T extrême gauche.^

Maintenant je n'ai plus qu'un mot à dire. L'honorable M. Gay n'a pas rendu le gouvernement responsable seulement de ce que la liberté du travail n'aurait pas été sauvegardée; il entend le rendre responsable de ce qui s'est passé dans la soirée du 4 janvier.

Qu'on me permette de retracer très brièvement les faits dans l'ordre où ils se sont produits. Il y a une remarque à faire. Le 4 janvier, c^est

une date dans l'histoire de la grève des mineurs ; à cette date, la détente est complète ; ils ont e'té plus heureux que les tisseurs ; l'arbitrage existe en principe, il ne reste plus qu'à se mettre d'accord, et les deux arbitres y travaillent, sur les questions précises et particulières qui seront soumises à leur appréciation. 11 y a donc une détente, et une détente notable, on sent qu'on touche au port; et c'est alors une chose bien singulière que de voir l'agitation et l'efferveScence augmenter au moment où tout semblait indiquer qu'elles allaient décroître.

Quoi qu'il en soit, voici ce qui s'est produit : dans l'après-midi, il se formait des cortèges... — On n'avait jamais permis à ces cortèges de pénétrer dans lagrand'rue de Saint-Étienne qui, -ous des noms divers, traverse la ville de l'est à l'ouest, qui est une grande artère indispensable cl la circulation, sillonnée par des tramways à vapeur; et j'affirme — et l'honorable M. Gay ne me démentira pas — que lorsque quelques membres d'un cortège, plus entreprenants que d'autres, s'engageaient dans cette voie, il suffisait de la parole d'un gardien de la paix pour qu'ils ne persistassent pas dans une résolution dont ils

omprenaicnt tous les inconvénients.

Or, le 4 janvier, dans l'après-midi, à deux heures, un premier cortège se présente à l'entrée '•' la rue de Paris; — c'est la rue dont je parlais

-ut à l'heure et qui passe tout à la fois devant

rJiôtel de ville et la préfecture. Les gardiens la paix qui étaient Je service s'opposont à l'entra du cortège dans la rue de Paris. Ils sont imm( dialement obéis.

Mais derrière ce cortège, derrière ce premioi pelolon, en vient un second composé, — ici je ne parle, bien entendu, que d'après les rapports qui m'ont ^té adressés, — composé d'éléments moiiihomogènes et où la police n'a pas reconnu avec la môme facilité que d'habitude ceux qui étaient les accoutumés des cortèges : les mineurs et les tisseurs. Il y avait surtout dans ce cortège, et en 1res grand nombre, je ne peux pas môme dire • les jeunes gens, mais des enfants et, passez-moi l'expression familière, des gamins de treize, (juatorze et quinze ans. Les mômes gardiens de la paix qui venaient de détourner si facilement une première manifestation, adressent les mômes objurgations au second cortège. Ils ne sont pas ob ;is; ils sont bousculés, le barrage qu'on s'était .laté de former est rompu, et on s'empare de la place. Il faut alors que la gendarmerie intervienne, et c'est après ce premier désordre que ce rassemblement est dispersé.

A la suite de ce premier incident, la préfecture a été avisée qu'on préparait pour la soirée une seconde manifestation ayant pour objectifs la rue de Paris, la préfecture et l'hôtel de ville.

M. le préfet, conforménient à ses instructions, a requis alors toutes les forces de la police et

LES GREVES 123

celles de la gendarmerie ; il les a disposées au carrefour qui commande les points sur lesquels on annonçait que la manifestation avait Tintenlion de se diriger. De plus, il a requis un régiment de dragons qui a été mis à la disposition du commandant de gendarmerie. C'était le commandant de gendarmerie qui avait le service d'ordre, c'était à lui, par conséquent, déjuger si des renforts seraient nécessaires.

C'est alors que ces précautions étaient prises <|iie les événements du 4 janvier au soir se sont produits. Il est arrivé une foule hurlante absolument différente de celle qui avait pris part aux manifestations dont M. Gay et moi avons parlé.

Et il en est une bonne preuve. 11 y a eu du tumulte, des désordres, une mêlée, on a fait trente-quatre arrestations. On ne choisit pas les arrestations en pareil cas ! Eh bien ! il s'est trouvé que sur les trente-quatre personnes arrêtées, trois seulement appartenaient à la catégorie des mineurs et des tisseurs. [Applaudissements à gauche et à F extrême gauche.)

Je ne veux rien exagérer; car, messieurs, ce n'est pas lorsque la justice n'a pas dit son dernier mot que je voudrais apporter ici des accusations téméraires ; je n'avance que ce qui est établi, co qui est certain.

Et le caractère de la manifestation, déjà sou» ligné par la nature des arrestations opérées, devient plus évident encore, si on veut bien se

reporter aux protestations indignées formulées et par M. le maire de Saint-Etienne au nom de l.i population — protestation dans laquelle il prend la population à témoin que ce qui s'est i)assé le 4 janvier au soir n'est pas l'œuvre de la saine population [Très bien! et applaudissements à (jauche.) — et par le comité gréviste lui-même.

La protestation des comités grévistes est, en elTet, ainsi conçue :

« Au nom des tisseurs et des mineurs, dont nous sommes les représentants, nous invitons au calme tous nos camarades et toute la population. 11 importe de prévenir le retour des violences qui hier soir ont un moment affligé notre ville et qui compromettraient notre cause.

« Il n'y a aucun rapport entre notre grand et beau mouvement dMmancipation et ces excès (le destruction qui ne peuvent que semer la panique et servir à nos ennemis. » [Vifs applaudissements à gauche et à V extrême gauche.)

M. Lucien Millevoye. — Ce sont vos anarchistes, parbleu, qui ont organisé l'émeute!

A l' extrême gauche . — Ce sontles vôtres! [Bruit.)

M. LE PRÉSIDENT. — Mcssicurs, ne mettez pas Tanarchie dans l'Assemblée ! [On rit.)

On verra bien qui est coupable, puisque la juslice est saisie.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — On UC pCUt paS

nraccuser, je pense, d'avoir formulé une accusation dont aucun parti puisse se montrer blessé?

M. Lucien Millevoye. ' — Est-ce une accusation ou une insinuation? [Bruit à gauche.)

M LE PHÉsiDENT. — Je VOUS prie de garder le silence, monsieur Millevoye.

M, LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Dans aucun parti, on ne revendiquera ceux qui ont été qualifiés dans les proclamations des comités et dans celles du maire de Saint-Étienne comme de rebut de la population.

M. LE COMTE DU Périer DE Larsan. — Dcs malaudrins !

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Cet incident, qui a été grave, a cependant été beaucoup grossi. On a parlé — je vais en dire un mot tout à l'heure — avec abondance et en quelque sorte avec joie, du développement qu'aurait pris rémeule. Eh Lien ! dans la liste des blessés, — ce qui montre ([ue Taulorité n'a pas usé de brutalité, — on n'a trouvé précisément que ses représentants. Les ' Icssés ont été MM. Brémond, commandant de • ndarmerie, Chasson, brigadier de gcndariorie, un brigadier de police et. divers agents. i*armi ces agents figure celui dont a parlé M. Gay <'t auquel, je suis heureux de rapprendre à M. Gay, dans les vingt-quatre heures, sur la proposition de M. le préfet, le gouvernement a a accordé un témoignage d'honneur [Très bien! très bien !)

Voilà, messieurs, le fait en lui-même.

11 pst vrai qu'immédiaicmont on Ta «bholoppé

M. Gay a apporté ici beaucoup d'opinions do journaux, beaucoup de renseignements puisés à cette source. Je crois que, de la part du gouvernement surtout, il y aurait quelque abus à emprunter ses armes et ses raisonnements à la presse : il en connaît les exagérations [Sourires. ) ; il en connaît les injustices.

M. Charles Bernard. — Et les vérités aussi !

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. Mais jC puis biCE

dire — et ici encore je ne serai point contredit — que c'est avec une sorte de joie intense qu'on a laissé couler dans certains journaux les récils d'émeute, de carnage. Ce n'était pas seulement les chaises d'un kiosque qui avaient flambé, c'était des édifices qui brûlaient; la foule avait été piétinée par les gendarmes et par la troupe ; chose bizarre ! les journaux qui faisaient ainsi le procès à l'intervention de la troupe et notamment à celle du régiment de dragons, ce sont ceux qui se targuent — peut-être avec raison — do sentiments de haute déférence et de profond respect pour l'armée. [Rires et applaudissements prolongés à gauche.^ à l extrême gauche et sur divers bancs au centre.)

Le sentiment dont je parle, et qui est regrettable tout au moins, a été si vif que voici ce qui s'est passé le o janvier. M. Gay a arrêté son récit au 4, je poursuis le mien jusqu'au 5, car, si j'en crois différents journaux, la journée du 5 n'a pas été moins terrible. [On rit).

Voici une dépêche du o :

« Saint-Etienne, quatre heures. Les gendarmes arrivent en grand nombre des villes voisines et s'entassent de midi à deux heures dans la cour de la préfecture. Mineurs de Ricamarie se préparent à descendre Saint-Etienne pour prendre part à procession des grévistes, autorisée par le préfet. »

Je lis dans un autre journal, qui est d'accord sur l'intention, mais non point sur l'expression :

« Saint-Élienne, 5 janvier.

« Dans l'après-midi, des manifestations s'organisent. ElTervescence est extrême. Places Marcngo et Ilôtel-de-Ville et i Pas un agent ni soldat. »

rcngo et Ilôtel-de-Ville et abords noirs de monde.

Tout à l'heure, Saint-Etienne regorgeait de forces ; maintenant il n'y a personne {On rit.)\ 'ulcment les rues sont noires de monde; on est (lès agité, des manifestations se préparent.

J'ai là toute une série de télégrammes envoyés |)ar le préfet depuis le 5 au matin jusqu'au 6 <lans la nuit, attestant, ce qui n'est pas contes- 1 ;b!e non plus, que pas un moment, entendez le l)ien, à parlir de la matinée du 5, l'ordre matériel iia'éié troublé à Saint-Etienne.

Il faut donc laisser les exagérations pour ce qu'elle- sofif : e!l"«! ^ont dcs armes de parti dont

tous les partis ont malheureusement coutume d'user; mais au fur et à mesure que le temps s'écoule et qu'un jugement peut être porté avec sang-froid sur les événements eux-mêmes, ces exagérations perdent beaucoup de leur valeur. [Très bien! très bien!)

Je voudrais retenir de ce débat une constatation plus utile et d'un intérêt bien supérieur aux calculs politiques ou aux destinées ministérielles, c'est qu'en dépit de certaines alarmes, aux yeux de tous ceux qui observent dans leur lente évolution les relations «entre le capital et lé travail, nous sommes en progrès... [Ti'ès bien! très bien! à gauche.)

Lorsqu'une grève éclate, on voit aujourd'hui un syndicat qui s'en occupe, et on ne manque pas de dire : « Voilà donc l'œuvre des syndicats I ils ne servent qu'à organiser les grèves. » Est-ce qu'il n'y avait pas de grèves avant les syndicats? [Très bien! très bien! à gauche., à l extrême gauche et au centre.) Est-ce qu'il n'y avait pas de grèves avant la loi sur les syndicats? [Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Le phénomène nouveau, messieurs, la constalation précieuse et consolante, c'est que les syndicats ne font pas seulement les grèves : ils les régularisent, ils les disciplinent. [Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.) Et c'est là le progrès social qui est né de la législation de 1884.

LES GREVES 129

Croyez-vous que ce ne soit rien de voir que le premier effort de ces ouvriers encadre's, disciplinés, ayant leurs chefs, c'est de rechercher la discussion, d'instituer un débat? Ils n'ont pas toujours donné à leurs demandes une forme que les patrons aient pu accepter. Les ouvriers d'une usine ont quelquefois voulu que le patron traitât non pas avec eux, ouvriers, mais avec leur synjicat.

Il y avait là une fausse interprétation de la loi de 1884, et le jour où, investi d'une mission qui restera l'honneur de ma carrière ( Fz/.y applaudissements à gauche et à i' extrême fjauche.)^ j 'ai élé chargé de résoudre un grave contlit de ce genre litre patrons et ouvriers qui, les uns et les autres, '.lit, en celte circonslance, fait preuve du plus liant esprit de concorde et de la plus saine intelligence de leurs intérêts, j'ai été écouté quand j'ai redressé cette erreur (1).

Ainsi peu à peu s'affirme la volonté de pou-

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