L'HÉRÉSIE DE BÉRENGER
Parmi ceux qui assistèrent au synode romain du mois d'avril 1050, se trouvait un personnage bien informé sur le compte de Bérenger ; c'était Richer, abbé de Saint-Julien de Tours, adversaire déclaré de l'hérésiarque, dont il regardait les doctrines comme subversives du dogme de l'Eucharistie (1). Il convient de nommer aussi, entre les principaux défenseurs de la vérité, Ansfroid, abbé de Préaux, au diocèse de Lisieux, qui, jusqu'alors ami de Bérenger, n'hésita pas à combattre ses erreurs dans un discours prononcé à Chartres, et dans un long entretien, qu'il eut avec lui, lors de sa visite à Préaux, durant l'été de 1050 ; l'histoire raconte qu'il trouva l'écolâtre de Tours répréhensible en beaucoup de points, perfide et blasphémateur audacieux (2).
Vercellis, ad quam vocatus non Tenisti. Lanfranci, Liber
de corpore et sanguine Domini, c. 4. (V. G., t. 150, c. 413.) —
De Beringerii haeresiarchse damnatione multiplici. (Ibid.,
t. 148, c. 1454.) — M.vxsi, Colleclio conciliorum, 1. 19, p. 758-172.
(1) Richerus abbas S. Juliani (Mansi, l. c.) — Gallia Christiana, t. 14, c. 2i2, 3.
(2) Is autem (Berengarius) Dominiea? Incarnationis anno millésime» quinquagesimo tertio Nortbmannorum finihus irrepsit, et ad cœnobium qued Pratellis nuncupatur appulit, catholicoque viro, qui idem strenue regebat cœnobium, a quo et honeste satls exceptus fuerat, multa blasphemus
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Bérenger avait voulu sonder les dispositions d'Ansfroid avant de se rendre à Paris, où il allait solliciter la bienveillance du roi Henri Ier. De Préaux, il vint à la cour du duc de Normandie, Guillaume, le futur conquérant de l'Angleterre, dont il espérait gagner la faveur; ce qui lui valut de voir ses doctrines rejetées par les principaux et les plus doctes personnages de la province, dans la conférence que le duc lui-même avait réunie à Brionne, près de l'abbaye du Bec. Il reprit ensuite le chemin de Chartres, où le clergé le contraignit d'entendre une nouvelle réfutation de ses erreurs (1). Sur cet incident chartrain, nous
impie delatravit. Quod ipse quoque, eodem abbate, Ansfredo noraine, referente, dum apud me super tanta impietate valde quereretur, non multo post agnovi. In multis itaque subtiliter ab eodem abbate pertent.atus, in multis perinde reprehensibilis et perfidus est repertus. Durandi, abbatis Troarnensis, Liber de corpore et sanguine Christi contra Berengarium ete.jus sectalores. (P. G., t. 119, c. 1421.) (1) Qui inde digressus, Northmannorumprincipem festinus adiit, quem sua quoque irretire perfidia subtiliter attentavit. Verumille, licet aetate adolescenliae needum excederet annos, tamen illum, quia catholiox fiiei merito prseditus erat et gratia, callide suspendit, secumque quoad regni sui ad mediterraneam deveniret sedem, Brionam vocabulo, detinilitj: ubi undique cactis catholicis, super eadem re disponebat conflictum haberi. Eo ergo ventum est, et res sequénti die ventilanda proposita. Cumque multi ex tota
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avons le témoignage de Bérenger lui-même dans deux lettres, adressées l'une à l'abbé de Préaux, l'autre à Ascelin, clerc de l'église de Chartres. L'hérésiarque y manifeste une vive irritation et un attachement persistant pour les théories de Jean Scot.
« Je me suis tu, écrit-il à Ascelin, lorsque Guillaume a émis cette doctrine condamnable et sacrilège, à savoir que tout homme devait s'approcher de la table du Seigneur à la Pàque. Guillaume prétend aussi que j'ai été obligé d'avouer que Jean Scot était hérétique. Tu peux témoigner de la fausseté de cette allégation, si tu te souviens de mes paroles, quoique tu tiennes toi-même Jean Scot pour hérétique, d'ailleurs avec légèreté, impiété et d'une manière indigne de ton caractère sacer-
Northmannia sapientes,qui plurimi etclari babebantur convenissent, pne fatum baeresiarcham Berengarium cum alie quodam quem secumadduxerat clerico, incujus eloquentia •victoriœ sibi spem posuerat, ita coram omnibus confuta- ■verunt atque évidente ration e superaverunt, quatennus eis silentium imponerent, verborum, quibus fidem catbolicam tuebantur, assensum ab eis extorquèrent. Berenganus aulem tandem non sine pudore evadens, Garnotum petiit, ubi positus de eadem qua'stione se consulentibus (audita quippe jam longe lateque acta res fuerat) clericis ejusdem urbis nulla respondit. (Duranti, ibid.,c. 1422.)
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dotal... Ton sentiment est contraire à la nature elle-même, à la doctrine de l'Evangile et des Apôtres, si tu es d'accord avec Paschase qui, sans d'autre autorité que la sienne, a découvert que la substance du pain disparaît dans le sacrement du Corps du Seigneur (1). »
Ascelin fit à cette lettre une réponse digne de son attachement à l'orthodoxie et de sa science théologique, et inspirée par la plus sincère charité. Elle fut écrite après le concile de Verceil, car Ascelin dit en terminant : « Tu devrais rougir de soutenir un livre condamné par le synode plénier de Verceil, et à cause
(1) Factum est ut etiam tacuerim ad damnabilem etsacrilegani illam Willelmi sententiam, quam pronuntiavit, omneui hominem ad mensam dominicam debere in pascha accedere... Audivi nunc jactitare Willelmum quod negare nequiverim hœreticum esse Joannem Scotum. Quod falsum esse testis mihi es si satis meministi verborum meorum quamvis hœreticum habeas tu quoque Joannem Scotum, quam inconsiderate, quam impie, quam indigne sacerdotio tuo non dicitur te nescire permittat ille de quo Apostolus fldelibus promittitur. Sed et si quid aliter sapitis, et hoc vobis Deus revelabit. Sapis enim contra omnis natime rationes, contra evangelicam et apostolicam sententiam, si cum Paschasio sapis in eo quod solus sibi conûngit sacramento Dominici corporis decedere panis omnino substantiam. (P. L., t. 150, c. 66.)
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duquel tu as été toi-même déclaré entaché d'hérésie (1). »
Ces premiers mécomptes n'ouvrirent pas les yeux de Bérenger. Déjà informé de la doctrine impie de l'écolâtre de Tours, le roi Henri Ier le fît mettre en prison, dans le but de réserver à une assemblée de prélats français le soin de traiter cette affaire. Durant sa captivité, qui parait n'avoir été ni longue ni rigoureuse, Bérenger écrivit à l'abbé Ansfroid, une lettre où se révèle une àme hautaine et obstinément attachée à ses propres inventions ; il ne précise rien, il se contente d'affirmer qu'il a pour lui l'autorité évidente de l'Ecriture et de ses plus illustres commentateurs (2). La prétention ne manquait pas de hardiesse.
A la même époque, septembre 1050, le pape saint Léon IX présidait à Verceil un nombreux concile, auquel s'étaient rendus des évêques des diverses parties du monde. On y lut publiquement le livre de Jean Scot sur l'Eucha-
(1) Pudeat te patrocinari librum quem Vercellis in plenaria synodo damnatum, te quoque propter eum ha?resis macula notutum audivimus. (Ibid., c. 67, 68.)
(2) SunExnoRF. I. c, p. 209, sq.
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ristie et on le condamna. Ensuite la doctrine de Bérenger, de nouveau examinée, fut également condamnée, malgré les efforts de deux clercs, qui se disaient ses représentants (1).
Il importe de le remarquer afin de saisir l'idée que les contemporains avaient de la nouvelle hérésie, à Verceil comme à Rome, les deux noms de Scot et de Bérenger sont associés dans la même réprobation, parce que le second invoquait toujours l'autorité du premier. A ce moment, l'archidiacre d'Angers rejetait donc la présence réelle et n'admettait qu'une présence symbolique de Notre-Seigneur dans l'Eucharistie.
« Bérenger et ses partisans, dit le moine archevêque Guitmond, prétendent que l'Eucharistie du Seigneur n'est pas vraiment et substantiellement le corps et le sang du Seigneur, mais qu'on l'appelle ainsi d'une façon purement nominale parce qu'elle est l'ombre et la figure qui représente le corps et le sang du Seigneur (2). »
(1) Lanfranci, l. c. (P. L., t. 150, c. 413.)
(2) Berengarius et qui eum sequuntur, asseverant Euclta-
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Bérenger, très irrité de la condamnation portée contre lui par le concile de Rome, ne le fut pas moins de la sentence rendue dans le synode de Verceil. Il y répondit plus tard dans une lettre à Lanfranc, qui renferme les plus violentes injures à l'adresse du saint Pontife Léon IX et des évêques ; c'est le style de l'hérésiarque, dont l'orgueil froissé obscurcit la raison elle-même et qui ne respecte plus le pouvoir chargé de régir la société chrétienne. N'allait-il pas jusqu'à traiter le Pape de sacrilège, sous prétexte qu'il avait agi contrairement au droit civil et au droit humain en le condamnant sans l'entendre (1)?
L'archidiacre oubliait que sa précédente lettre à Lanfranc fournissait matière suffisante à un jugement, puisqu'il y déclarait adopter les opinions de Scot sur l'Eucharistie, et que Scot, aux yeux de l'Eglise, était un hétérodoxe. D'ailleurs, l'excommunication lancée contre
ristiam Domini non esse vere substantialiterque corpus et sanguinem Domini, sed sola voce sic appellari, pro eo quod tanquam umbra et figura significativa sit corporis et sanguinis Domini. De corporis et sanguinis Ckristi veritate in Eucharistia, 1. 1. (P. L., t. 149, c. 1430.) (1) Bekeng : De sacra cœna, pp. 35 sq.