SAINT THOMAS D'AQUIN
Rien de ce qui concerne le Docteur angélique ne peut être indifférent aux enfants de l'Eglise, surtout aux théologiens qui consacrent leur vie à l'étude et à la défense delà vérité révélée. S'il y a, pour eux, un profit incontestable à suivre les enseignements de saint Thomas, il leur est utile, aussi, de pénétrer, en quelque sorte, dans l'intime de son âme, de voir la genèse de sa pensée, de découvrir les sources où il a puisé, d'assister, pour ainsi dire, à sa formation intellectuelle. Comme tous les vrais génies, saint Thomas sait allier la plus puissante originalité à l'esprit le plus sagement traditionnel. Il connaît parfaitement les philosophes et les théologiens qui l'ont précédé ; il accepte d'eux la vérité pour la faire briller de clartés nouvelles.
Si l'influence des anciens sur la pensée de saint Thomas n'est pas douteuse, il en est une, qui peut-être n'a pas été assez remarquée, ou
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du moins signalée. Elle se rapporte à son enfance, au premier contact de sa jeune âme avec la vie religieuse chez les moines du Mont Cassin dont il fut l'élève avant de se donner à Tordre des Frères-Prêcheurs. 11 conserva, de cette première éducation, une empreinte qui ne s'effaça jamais et qu'il est facile de découvrir. C'est elle que je voudrais montrer, dans cette courte étude, ou plutôt esquisse, par l'enseignement même du saint Docteur. Il me semble que le témoignage de l'estime et du souvenir, rendu ainsi au patriarche des moines d'Occident par saint Thomas, mérite d'être mis dans une plus grande lumière. On le verra par les quelques aperçus qui seront donnés ici.
Comme tout le monde le sait, saint Thomas fut confié par ses parents aux bénédictins du Mont Cassin, sous la direction desquels il resta durant plusieurs années. Cette première éducation monastique laissa chez lui des traces vivantes dont ses écrits nous fournissent des preuves multiples, soit lorsqu'il parle explicitement de saint Benoit, soit lorsqu'il reproduit sa doctrine spirituelle. En toute occasion, il manifeste une connaissance singulière de la vie bénédictine. Il ne l'aurait pas eue à ce degré s'il n'avait étudié la règle de saint Benoît à l'abbaye du Mont Cassin, et si, de ce fait, il n'avait eu l'attention portée sur les questions monastiques (1).
(1) L'auteur de l'opuscule De monachatu benedictino D. Thomœ araison de dire: « Plenissimam rerum benedicti-
Par tout ce que la pratique de sa règle a produit pour le bien de l'humanité, saint Benoit occupe, dans l'histoire de l'Eglise et même de la société civile, une place considérable. La grandeur de sa sainteté, la sagesse et la profondeur de ses enseignements, la majesté à la fois douce et ferme de sa personne ont fait l'admiration de tous les âges. Aussi son premier historien, le pape saint Grégoire le Grand, a-t-il pu dire qu'il fut béni, henedictus, de fait et de nom, gratia et nomme, et que l'esprit de tous les justes se reposa sur lui, omnium justorum spiritu plenus fuit (1).
Le rapprochement entre ce grand saint, législateur de la vie monastique en Occident, thaumaturge célèbre, et les personnages remarquables de l'Ancienne Loi se présentait, en quelque sorte, de lui-même, à l'esprit. On le compare à Moïse, à Elie, à Elisée, à d'au-
iiarum coguitionem in Doctore angelico deprehendere est, neenon singularem in benedictinis ritibus, regulis, instituas, moribus. explicandis ; flagrantissimum denique studium quo benedictina quaeque non nata modo sed quéesita de industria occasione nervose acriterque défendit (p. 68). » (1) Dialogor., 1. II, init.
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très encore. Saint Thomas, lui aussi, juste appréciateur de la vertu, et du caractère de Benoit, le reconnaît dans les traits de Moïse, le chef du peuple de Dieu. « Moïse, dit-il dans son sermon pour ]a fête du 21 mars, quitta l'Egypte, et Benoit abandonna le monde; le premier aima le désert, le second la retraite de la solitude ; l'un introduisit les enfants d'Israël dans le désert, l'autre y conduisit les moines ; Fun donna une loi aux Hébreux, l'autre une règle aux moines ; tous les deux accomplirent de nombreux miracles et prédirent l'avenir ; Moïse fut vraiment délivré, de nom et de fait, Benoit aussi fut béni en réalité et dans son nom. » Le Docteur angélique invoque le témoignage des Dialogues de saint Grégoire, et exalte la pureté de cœur, l'humilité et la charité de saint Benoit, qui l'ont rendu agréable à Dieu; puis la sagesse, la bienveillance et la douceur de langage, qui l'ont fait aimer des hommes (1).
(1) « Dilectus Deo et hominibus. » « Haec verba possunt exponi de beato Benedicto. Legantur secundum litteram de Moyse, qui praefigura\it beatum Benedictum propter sex... Patent hœc de Moyse, et de beato Benedicto. Ille --Egyptum deseruit, iste mundum ; ille desertum dilexit, iste
Dieu récompensa la fidélité de son serviteur par les privilèges les plus signalés, entre autres par le don des miracles. Les Dialogues de saint Grégoire nous en rapportent un certain nombre ; et à propos de l'un deux, l'interlocuteur du grand Pape demande si saint Benoît obtenait toujours ces miracles par la puissance de sa prière, ou s'il les accomplissait quelquefois par le seul acte de sa volonté (1). Saint Thomas reprend la réponse
eremum ; ille multa miracula fecit, et iste ; ille fuit Moyses re et nomine, et iste Benedictus re et nomine. Hec de Moyse in Exodo, et ha?c de Benedicto in Dialogo... Tria sunt quse faciunt hominem dilectumDeo: cordis puritas, humilitas, caritas. Item tria faciunt hominem dilectum hominibus, se. sapientia, benignitas, et dulcis loquela. Habuitista beatus Benedictus, ideo fuit dilectus Deo et hominibus. » Opusc. l\,Sermones festivi, XXX, infesto sanctiBenedicti, ex Epistola.
(1) Gregorius dicit quod sancti liomines etiam in carne viventes non solum orando et impetrando, sed etiam potestative, ac per hoc, cooperando miracula faciunt ; quod probat et ratione et exemplis. Primo ratione quidem, quia si hominibus data est potestas fllios Dei fieri, non est mirum, si ex potestate mira facere possunt. Exemplis autem, quia Petrus Ananiam et Saphiram mentientes, morti increpando tradidit, nulla oratione preemissa, ut habetur Act. v. Beatus etiam Benedictus dum ad brachia cujusdam ligati rustici oculos dellexisset, tanta se celeritate cœperuntilligata brachiis lora dissolvere, ut dissolvi tam concite nulla hominum festinatione potuissent. Unde concludit quod sancti quandoque faciunt miracula orando, quandoque ex potes
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pour l'exposer de la manière suivante : « Saint Grégoire affirme que des saints, vivant encore en ce monde, accomplissent des miracles non seulement par la prière impétratoire, mais même par un certain pouvoir de coopération. Et il le prouve par la raison et par des exemples : par la raison, car si les hommes peuvent devenir fils de Dieu, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'ils fassent des miracles par pouvoir ; par des exemples, en rappelant que saint Pierre livra Ananie et Saphire à la mort, par une parole d'incrépation, sans prière préalable. De plus, il suffît au bienheureux Benoit de jeter les yeux sur les liens d'un pauvre paysan enchaîné pour le délivrer plus rapidement que n'aurait pu le faire la force humaine. D'où il
tate. Qualiter autem hoc esse possit eonsiderandum est. Constat autem quod Deus solo imperio miracula operatur... sic agant qiiodamunodo spiritus humani \el angelici, ut instrumentum divina? virtutis ad miraculi perfectionem; non quasi aliqua virtute habitualiter in eos manente, vel gratuita yel naturali, in actum miraculi possint. quia quandocumque vellint. miracula facere possent ; quod tamen Gregorius (in II, Dial.) non esse verum testatur; et probat per exemplum Pauli, qui stimulum a se removeri petiit, nec impetravit ; et per exemplum Benedicti, qui detentus fuit contra suam voluntatem per pluviam sororis precibus impetratam. {De potenlia, q. vr. a. i.)
conclut que les saints font quelquefois des miracles par leur prière, d'autres fois par le pouvoir qu'ils ont reçu. Gela s'explique de la manière suivante... Les hommes et les anges servent d'instruments à la puissance de Dieu dans la production des miracles. Ce n'est pas qu'il y ait en eux un pouvoir habituel, reçu ou naturel, de faire des miracles. Car alors, ils pourraient en accomplir selon leur volonté ; ce que saint Grégoire affirme n'être pas, et ce qu'il prouve par l'exemple de saint Paul, qui demanda à être délivré de l'aiguillon de la chair et ne l'obtint pas, et aussi par l'exemple de saint Benoit qui fut retenu, contre sa volonté, par une pluie due aux prières de sa sœur . »
On le voit, les épisodes de la vie de saint Benoît sont familiers à saint Thomas et se présentent, tout naturellement, sous sa plume, et toujours avec une préoccupation doctrinale. Témoin encore la vision du saint patriarche, dans laquelle il aperçut le monde entier comme renfermé dans unrayonde soleil, et que saint Grégoire raconte et explique dans un dès derniers chapitres du second Livre de
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ses Dialogues consacré, en entier, au Père des moines occidentaux (1).
Plusieurs théologiens, en cherchant à expliquer cette vision du monde entier, se sont demandé si saint Benoit n'avait pas été favorisé de la vision, même passagère, de l'essence divine. Quelques-uns l'ont pensé ; et peut-être serait-il permis d'interpréter, dans ce sens, certaines paroles de saint Bonaventure dans son sermon vingtième de Luminaribus Ecclesi& (2), et de Denys le Chartreux, dans son premier sermon pour la fête de saint Benoît (3). J'omets, à dessein, l'énumération
(1) « Sicut postea ipse (Benedictus) narravit, omnis etiam mundus"velut sub unosolis radio collectus, aute oculos ejus adductus est. » {Cap. xxxv.)
« (2) Unde Gregorius: quid est, quod non videant, qui videntem omnia vident ? Anima beati Benedicti bene fuit contemplativa, qui totum mundun vidit in uno radio solis... mundus non fuit coangustatus in uno radio solis, sed ejus animus dilatatus, quia vidit omnia in illo, cujus magnitudine omnis creaturaangusta est, et parva, et modica. » (Illuminationes Ecclesise in Hexœmero sermo XX.)
(3) Erat (Benedictus) contemplator altissimus. Quod et pnesertim constat ex visione illa mirifica quam in ascensu anima» S. Germani in cœlos habuit, in qua quasi sub uno solis radio totum mundum vidit collectum. Sed et in divitias gloriœ Dei fuit uberrime raptus, et in lumine Creatoris rta expansus, quod faciliter in ejus luce conspicere quivit quidquid sub illo fuit. (Sermo I, de virtutibus S. Benedicti.)
complète des auteurs bénédictins favorables à ce sentiment, pour ne citer que Reding (Théologie/, scholastica, in primam partent D. Thoma% q. iv, de cognoscibilitate Dei, a. 1, controv. 3, coroll. 3, n. 26), Mezger (Theologia scholastica secundunt viam et doctrinam D. Thomœ Aguinatis, tr. i, disp. 6, art. 3, §3), et Pley qui est, probablement, le plus affirma tif de tous (Angelicœ theologiœ theoremata benedictinothomistica, disp. i, q. 2), et qui se prévaut surtout de l'expression de lumière béalifique appliquée à cette vision de saint Benoît par le pape Urbain VIII dans des Lettres apostoliques au procureur général de la congrégation bénédictine d'Espagne (1632).
Parmi nos théologiens scholastiques bénédictins, si fidèles à professer en tout la doctrine du Docteur angélique, quelques-uns ont, sur un point très secondaire et pour une fois, pensé différemment de saint Thomas dont l'opinion ne peut faire de doute pour personne. D'après lui, dans la circonstance en question, saint Benoît n'a pas vu l'essence divine, parce que ni son âme n'était séparée de son corps, ni même qu'il n'était ravi, à