Tome VU. d
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livre; Anton las vendenias n'eratU pas (tonnas, l'année dernière les vendanges n'étoicnt pas bonnes ; Planta tas vinius et samena tas granas, quand ta luna set plena, plante tes vignes et seme tes grains, lorsque la lune est au plain ; le cor me dôy le cœur me fait mal, cor mihi dolet ; renias me quarre, venez me chercher, renias me quœrere.
Enfln, car nous ne produirons plus que cet exemple, on dit d'une personne qui ne cesse de parler, ou ne déparle point : Garitoladie, que l'on prononce comme un seul mot, quoiqu'il soit composé de trois dictions fort Latines, garrit tôt a aie.
Tel est le fonds du langage que parlent ces peuples, nonobstant le commerce et les liaisons qu'ils sont obligés d'avoir depuis plusieurs siècles avec la Noblesse du Païs, et les autres peuples leurs voisins, qui S2 servent d'une autre Langue. Quiconque sçait le Latin et refuseroit de reconnottre ici le fonds de celte Langue, passeroit pour ne sçavoir, ou ne vouloir pas faire usage de sa raison. Mais si ce langage est tel aujourd'hui, que n'étoit-il pas, il y a douze, treize, h.»i. in «p td. quatorze et quinze cents ans? ' S. Jérôme entreprenant de ci pr n.p.nM. monlrer qUe jes Grecs avoient pénétré jusqu'en Espagne,
et y avoient communiqué la connoissance de leur langue, apporte en preuves quelques indices pris des noms de Villes, et demande en conséquence : nonne Grœci sermonis indicia demonstrant ? A combien plus forte raison pouvons nous tirer des listes précédentes la même conclusion, en faveur de l'usage de la Langue Latine dans nos Gaules ? Eh ! de grâce d'où seroient venues à ces peuples tant d'expressions Latines, s'ils n'avoient pas autrefois parlé Latin 1
Un respectable Ecclésiastique, homme d'esprit et de sçavoir, né dans un Pais où l'on parle aussi purement François qu'en toute autre Province du Roïaume, et que la providence a transplanté en Limousin, nous a assurés quil n'a réussi à entendre un peu le jargon du Pais, qu'au moïen de la connoissance qu'il a de la Langue Latine. Il a même éprouvé, qu'il y a un rapport essentiel et palpable entre ce jargon et l'Italien, qui n'est, comme personne ne l'ignore, qu'un Latin corrompu.
Après avoir montré avec autant de solidité et d'étendue que nous avons fait jusqu'ici, que les Gaulois ont tous com munément parlé Latin , nous devrions être dispensés de
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prouver , que s'il a été parmi eux une Langue sçavante, ce n'a point été à l'égard du gros de la Nation , mais seulement par rapport à ceux qui l'étudioient. Nous voulons bien cependant entrer encore dans cette discussion ; et nous espérons faire voir, que c'est en ce seul sens que le I-atin a été une Langue sçavante, soit dans les Gaules, soit ailleurs.
Troisième principe. Une langue sçavante est une Langue morte, fixe et déterminée, qui ne subsiste que dans les Auteurs, et qu'on n'apprend que par les règles de la Grammaire. De sorte qu'on ne la parle au besoin que telle qu'on la trouve écrite , et qu'on la lit dans les li\ res. Tels sont parmi nous depuis plusieurs siècles le Latin, le Grec, l'Hébreu, l'Arabe et les autres langues Orientales. Ces sortes de Langues, demeurant toujours sçavantes, ne sont sujettes ni à l'altération, ni à la corruption. La raison en est toute naturelle. C'est que leurs termes , leurs indexions, leurs terminaisons, leurs constructions sont toujours les mêmes, se trouvants fixées, constantes et inv ariables.
Si le Latin avoit toujours été une Langue sçavante, comme on le prétend , il n'auroit jamais été sujet à l'altération ni à la corruption. Ceux qui auraient été obligés de s'en servir, l'auroient parlé tel qu'ils l'auraient appris par les règles de la Grammaire, ou dans les Auteurs. Mais en quel temps vivons nous , et qu'elle est la partie du monde que nous habitons , pour qu il faille demander, si le Latin a eu ses révolutions , et souffert des changements , même trésconsidérables ? Un Ecrivain, qui nous a donné un Ouvrage tant vanté sur les révolutions de la Langue Françoise ignoreroit-il celles de la Langue Latine? Qu'on apporte le Glossaire Latin de du Cange, et qu'on lise seulement ' quelques do r»..j. a., r. endroits de la Préface. Il n'en faudra pas davantage pour dé- n '"' eiderla question, sans qu'il soit plus besoin d'y revenir. Et dans quelles contrées de tout l'Occident le Latin a t-il essuié les plus fatales révolutions ? N'est-ce pas dans les Gaules ? Ouvrons les livres de S. Hilaire de Poitiers, et ceux de S. Se\ere Sulpice. Delà passons aux écrits de S. Appollinaire Sidoine, puis à ceux de S. Grégoire de Tours; et enfin à ia Chronique de Fredegaire, et aux Formules de Marculfe. Quel prodigieux changement, quel étonnante corruption de langage dans l'espace de trois siècles entre ces divers Ecrivains Gaulois ! En trouveroit-on de pareils exera-
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pies entre les Auteurs des autres Pais, el des mêmes temps ? Et Ton voudra nous persuader, que le Latin a toujours été une Langue sçavante sur tout dans les Gaules !
Il ne suffit pas de le prétendre, et de le dire. I! faudrait l'établir par de bonnes preuves; et en voila d'accablantes
3ui établissent le contraire. Si donc le Latin n'a pu parvenir ans les Gaules à ce degré de corruption en qualité de Langue sçavante, il faut nécessairement qu'il y a été une Langue vivante et Vulgaire. C'est ce que. nous avons déjà démontré, et que la corruption à laquelle il est arrivé, suffiroit seule pour prouver invinciblement.
Il ne s'agit pas ici de déterminer, quel étoit le Latin que parloient les Gaulois, au temps que les Francs et les Bourguignons vinrent établir leur domination dans nos Provinces, il y a toute apparence qu'il n'étoit ni pur ni poli. Nous devons même supposer qu'il étoit mêlé de Grec et de Celtique. Mais cela n'empêchoil pas qu'il ne fût Latin pour le fonds, et qu'il n'en portât la dénomination. Le langage de Marcuife n'est pas assurément le même que celui de S. Severe Sulpice. On ne laisse pas néanmoins de dire que l'un et l'autre a écrit en Latin. Le François de nos Provinciaux n'a pas à beaucoup près la pureté et la politesse de celui de la Cour et de nos hamles Ecrivains. 11 n'en porte pas moins pour cela le nom de Langue Françoise. Quel donc qu'ait été le Latin vulgaire des Gaulois sous la domination des Romains, il étoit tout naturel qu'au changement de Maîtres il dégénérât, el vint au point de corruption qu'on le vit. Voici par quelles voies il y arriva.
Les Gaulois pour se faire entendre des Francs et des Bourguignons leurs vainqueurs, usoient de termes pris de leur gargon populaire, et auxquels ils donnoient des inflexions et terminaisons Latines. Les nouveaux habitants, de leur côté, qui par les raisons qu'on a vues plus haut, avoient un intérêt particulier d'entendre le Latin , et do se faire entendre 1 de leur sujets, emploioient en leur parlant des expressions qu'ils tâchoient de Latiniser pour qu'elles fussent a leur portée. C'est par ces voies et ces dégrés , que le La-
1 Papire le Mmsoo au premier Livre barbare pour se faire à celui des Gauloi».
de set Annal*;, p. 48, assure même, m Lnitprand, comme on !'• Ta, lOuboat la
lei Franc» établis dan* les Gaulai ia dé»- méana eboee. pea » peu d- tour laO|aja
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tin dégénéra si prodigieusement en France, et que de sa corruption se forma pen à peu notre Langue Romance. Autre point qui fait partie de notre contestation avec notre Sçavant Critique, et qu'il lui faut encore démontrer. On y aura une nouvelle preuve invincible que le Latin a été vulgaire dans les Gaules.
Quatrième principe. Une Langue qui fait le principal fonds d'une autre Langue qu'on parle en quelque Pais que ce soit, a principalement contribué à sa formation ; et par conséquent la nouvelle Langue s'en est principalement formée. Le principe porte avec lui une évidence qui pare i toutes les atteintes qu'on s'eflbrceroit de lui donner. Or le Latin est ce qui fait le principal fonds de la langue Romance, d'où est venue celle que nous parlons aujourd'hui. Ou c'est le Latin qui en fait le principal fonds, ou c'est le Celtique, le Grec, ou enfin le Tudesque. Nous ne connoissons point d'autre Langue qui ait été en usage dans les Gaules. On ne peut pas dire que ce soit le Celtique. Quoique cette ancienne Langue ne subsiste plus telle qu'elle étoit , nous en avons cependant un dialecte dans le jargon des Bas-Bretons, qui l'aïant apporté de la Grande-Bretagne, dont les habitants ' au ut. »u. xr. n. rapport de Tacite, la parloient anciennement, à peu près 11 comme les Celtes , le conservent encore depuis tant de siècles, sans presque aucun mélange. Il y a à la vérité beaucoup de mots Celtiques dans notre Romance ; mais assurément son fonds principal n'est point pris de cette ancienne Langue. De même il s'y est joint plusieurs mots Grecs ; mais ce n est point non plus ce qui en fait le principal fonds. Dira-t-on que c'est le Tudesque ? Mais il est visible que non ; quoique la Romance en ait emprunté les verbes auxiliaires, et tiré quelques autres secours.
A quoi bon, après tout, entrer dans cette énumeration, pour établir un fait dont tous lesSçavants conviennent, et qu'aucun jusqu'à notre Aggresseur ne s'est avisé de révoquer en doute ? Oui tous les Ecrivains de quelque nom , dont nous avons connoissance, et qui ont eu occasion de toucher ce fait, supposent comme une chose constante , que notre Roman doit son origine, et s'est formé principalement de la Langue Latine sa mere.' Tels sont entre plusieurs autres oui. Nor. i. 31 Dudon Historien des Normands , Barthius , Mezerai , du u£b ?l lf.% Cange, MM. Arnauld, Fleuri, Salvini, Menag», Galland, i*****-
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ib. o. !ô i fi«q. Dom Liron, Dom Vaissete. An ignoras, dit le célèbre Jules «••(Lg' h'.ni": César Scaliger, Linguam,Galticam, /taticam, et Hispanicam mit ' à^l 'n\l i Linguœ Lntinœ abortam esse?
WnW A l'autorité de tant de Scavan^s, il faut joindre des preud^î'iî!«.'!* ves si claires qu'on ne puisse se refuser à leur évidence, i l 7S9> qu'elles ferment la bouche aux contradicteurs. Nous tirons
la première du Glossaire même , que notre laborieux Agresseur a misa la suit'* des Poésies de Thibault! Roi da Navarre. N'importe que la Langue Homance au temps de ce Prince, fût déjà fort différente de ce qu'elle éloil dans les premiers siècles de sa formation. L'on lrou\e néanmoins dans ce Glossaire, d.e quoi vérifier le frit par !e giand nombre de dictions, qui viennent manifestement du I aîin. Pour s'en convaincre il ne faut que sçavoir celte Langue, et faire usage de ses yeux.
La Langue Provençale, la I anguedoei in; et la Gascone en partie, nous fournissent une autre preuve peremtoire Hn. 4* ung. ib. de notre sentiment.' Dom Vaissete dans sa belle histoire de Languedoc a établi que ces l^ngces ne sont autres que l'ancienne Romaine , ou Romance , qui s'est mieux conservée dans ces Provinces que dans les autres du Roïaume. Qu'il nous soit permis en conséquence , d interpeller tous ceux qui possèdent ces Langues avec la Latine , et de les prier de déclarer, s'ils trouvent un Celtique dans lequel les Romains auroient filtré leur langage populaire , en quoi notre habile Critique fait consister son prétendu Roman ; et si au contraire ils n'y reconnoissent pas un fonds perpétuel de Latin corrompu C4nf. ib. Pu ? ' L'illustre M. du Cange, si profond dans la connoissance des Langues, l'a déjà déclaré, im itant de pair en ceci le provençal avec l'Italien et l'Espagnol : Tametsi hispanicaet ftalica Lingua, perinde ac Provincia/is, Latinœ origines suas debeot.
Remontons encore plus haut , et lâchons d'aller jusqu'à la source. On nous a conservé quelques Monuments en Langue Romance, qui approchent beaucoup de l'origine de sa Mijh. i. 3. p. m. formation.' L'Historien Nithard, Ecrivain du temps, en a enchâssé deux dans son Histoire des divisions entre les enfants de Louis le Débonaire. Ce sont les serments que prêtèrent à Strasbourg en 812 Louis le Germanique et les Seigneurs L» b*oi. -iis». i. de son Armée au Roi Charles le Chauve. ' M. l'Abbé le m/*1"' *" '* *** Beuf, cet Auteur si judicieux, nous a donné de son côté
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des lambeaux d'autres Monuments en vers qu'il a tirés d'un manuscrit de S. Benoit sur Loire, qui a été fait au onzième siècle. Mais il soupçonne avec raison, que les pièces en Roman qu'il contient, sont plus anciennes. Effectivement leur rudesse et leur grossièreté montrent qu'elles appartiennent au moins au dixième.
'Notre Critique, à qui il semblfroit que rien n'a échappé de ce qui a trait à son sujet, rapporte lui-même le serment des Seigneurs Germains, qui a paru de nouveau dans l'agréable et charmante feuille Périodique du premier de Décembre 1742. Mais en le rapportant, il cherche du mystère, en ce que ces Seigneurs et Louis le Germanique leur Souverain se servent de la Langue Romance, et que Charles le Chauve au contraire emploie la Tudesque ou Allemande. II se plaint en conséquence de ce que l'Histoire ne nous en apprend pas la raison. Où est cependant le mystère? El cette raison prétendue mystérieuse ne se présenle-t-elle pas
étoit mieux entendu des Germains, et le Romans des François. Louis parle en Romans, afin que l'Armée Françoise entendit clairement à quoi il s'engageoit. Charles s'exprime en Tudesque pour la môme raison à l'égard des Germains. Nos Lecteurs voudront bien nous passer cette petite digression, qui leur a dévoilé un mystère.
Nous les prions de recourir au serment de ces Seigneurs Germains, et de donner quelque attention à celui de L»uis le Germanique, que nous allons transcrire sur l'exemplaire de Nilhar. f'ro Deo amur, dit ce Prince, etpro Christian poblo, km «» et nostro commun salvament, dist di in avant, in quant Ueus saviret podir me dunat, sisalvarai-éo eût meon fradreKarto et in adjudha et in cadhuna cosa, si cum ont per dreit son fradra sahar dist, ino quid ilmialtre si faset. Et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai, qui meon vol eût meon fradre Karfe in damno sit. Est-il donc clair, nue la Langue Romance n'étoit dans son origine, pour le principal fonds, qu'un Latin corrompu ? De soixante et quelques mots que contient ce serment, n y en voit-on pas plus de cinquante, qui sont ou purement Latins, ou sortis du Latin ? Comment cela aura-t-il pu se faire, si nos Gaulois devenus François ne partaient pas cette Langue?
Les morceaux en Roman publiés par M. l'Abbé le Beuf,
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établissent la même chose. Nous n'en copierons que peu de ▼ers, pour être moins à charge à nos Lecteurs.
Nos jove omne qnam dius estam Do grand follia per folledar parlam, Quar no nos membra per cm* vivri espérant Qui noa sofle tanqoam per terra nam B qui nos pais que no murem de fam...
Nos e roolt libres o troban* Legendis breus esse gran marriment Quant clacarcer avial cor dolent Molt val lo bes que l'orn fai, c covent.
N'aperçoit-on pas encore ici visiblement, la plupart des mots ou Latins entièrement, ou formés du Latin? La chose, il est vrai, n'est pas si palpable que dans le serment rapporté plus haut, parce que les vers cités sont d'un temps plus éloigné de 1 origine de la Langue, et que plus elle s éloignoit de son origine, plus elle s'éloignoit aussi de la nature du Latin, qui l'avoit enfantée. C'est par-là que nous donnons une raison toute naturelle, et la seule véritable, pourquoi les François du dixième, onzième, et peut-être douzième siècle, entendoient encore le Latin, au moins pour la plupart, quoiqu'ils ne le parlassent plus, et que leurs descendants cessèrent de l'entendre au treizième siècle et les suivants. Rien n'est plus plausible et mieux fondé. C'est que dans les trois premiers siècles, dont il s'agit, la Langue Romance retenoit encore beaucoup d'affinité et d'analogie avec le Latin, ce qu'elle perdit dans la suile, à mesure qu'on travailla à la polir.
La gradation est lout4-fait intéressante pour notre sujet, et mérite d'être observée. Le Latin n'a point été une Langue sçavante à l'égard des peuples Gaulois devenus Romains, et ensuite François, puisqu'il a été vulgaire dans nos Provinces. Il a été vulgaire dans nos Provinces, puisque l'usage y en a été tout commun. L'usage v en a été tout commun , puisqu'il a souffert une plus grande corruption qu'ailleurs, et que de sa corruption est sortie la Langue Romance, qui y a pris sa place. C'est ce qui a été démontré par
parties.
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parties. De celte gradation passons à une rétrogradation , qui y répandra encore une nouvelle lumière.
Cinquième principe, qui est pris de l'expérience. Tous les cent ans notre Langue Françoise a reçu des additions, des accroissements, des embellissements et autres perfections qu'elle n'avoit pas auparavant. Nous avons tout ce qui est nécessaire, pour confondra quiconque entreprendrait de le contester. Il n'y auroit qu'à recourir aux pièces, qui se trouvent tant dans les imprimés que les manuscrits, et dont les dattes ne sont ni suspectes ni <louteuses. Notre François sous le glorieux règne de Louis XV, est bien différent de ce qu'il étoit les premières années du règne de Louis XIII. Celui quiétoiten usage sous ce dernier Prince, est encore tout autre que celai qu'on parloit sous François I. Qu'on se donne la peine de conlinuer la rétrogradation de siècle en siècle, jusqu'au douzième; et l'on découvrira, que chaque siècle a apporté dans notre Langue autant de différence.
Conférons maintenant notre François, ou Roman du douzième siècle h celui du onzième; et l'on verra combien il diffère l'un de l'autre. Mais avons-nous, dira notre Aggresseur, des Monuments du onzième siècle en Roman? Oui, sans doute, nous en avons, et même du siècle précédent, quoi qu'il en puisse penser. En attendant que nous lui en produisions un assés bon nombre , nous nous bornerons ici à lui nommer le Roman de (îuillaume au court Nez, et l'Abrégé des loix de Guillaume le Conquérant en même Langue. Nous lui garantissons ce Roman pour être des premières années du onzième siècle au moins, et lui en promet- Ions toutes les preuves nécessaires. Pour l'autre Monument, il est indubitablement du temps de sa date. Ces deux-ci nous suffisent à présent pour noire dessein.
Rapprochons ce François Romancier du onzième siècle, de celui du dixième, que nous avons dans les fragments publiés par M. l'Abbé le Beuf, et dans le Roman Philomena, oui le Philomena, dont nous n'abandonnons point l'ancieneté, malgré les attaques prétendues triomphantes de notre Adversaire. Cette confrontation nous fera encore découvrir de la différence, entre le langage du onzième siècle et celui du dixième. Il n'y en a pas moins entre ce dernier et celui du neuvième siècle, comme il est visible par les morceaux que nous avons rapporté* nous-mêmes.
l'orne VII. e
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Du neuvième siècle passons au huitième. Nous y trouverons des vestiges de notre Langue Romance, qui montrent qu'elle commençoit à se former, et qu'alors elle n'étoit pas Mit>. «n. i. «i. d. encore telle qu'elle devint au bout de cent ans. ' Ces veslil0- ges sont d'une part l'épilaphe d'une Euscbie, Abhesse a Ar-
cone. i. 6. p. les, que Dom Mabillon a publiée par rareté du fait; ' et do ,78°" l'autre, une Lelre tout-à-fait rustique que des Moines pré-
sentèrent à Charlemagne au commencement de son règne, ««hua. i. !. p, avec les expressions suivantes, et quelques autres, 'qui se 682"68*' lisent dans les Litanies à l'usage de la Cour de ce Prince,
avant qu'il fût Empereur : orapro nos ; tu lo juva, ou l'on voit notre le François. Le septième et sixième siècle nous fournissent aussi des vestiges encore plus anciens de la même Langue naissante. On les trouve dans la Clironique de Frédegaire; et les Formules de Marculfe pour le septième siéi. 4. P. m*-»7o. cle , ' et dans les Formules Angevines, et les écrits de de S.
Grégoire de Tours , pour le sixième. Nous pouvons même dire, que nous en avons du cinquième siècle, dans la Loi iok. ut. P *8. Salique, ' et trois épitaphes publiées d'abord par Guillaume
491 Du Cmï. ib. r» f r • . ' • tt
b.w. Paradin, puis réimprimées par du Lange. Mais on ne pt-ut
remonter au-delà de ce siècle, par la raison qu'on n'y découvre rien de semblable. De sorte que notre Langue Romance commença proprement à naître, dès que le Latin commença à se corrompre sensiblement dans nos provinces. On vit en cela se verilier l'axiome fameux dans les Ecoles de Philosophie: que la corruption d'une chose donne l'être à une autre.
Telle fut la première origine de notre roman. Telles furent les voies et les dégrés par où il passa, avant que de parvenir à un certain état de consistance, et de prendre la place de la Langue Latine sa mère. Jusques-là , ce que nous avons cru devoir fixer au dixième siècle , nos Gaulois devenus François parloient Latin, comme leurs ancêtres l'avoient parlé avant eux. Toute la différence consiste, en ce que le Latin des Gaulois sous la domination des Romains n'étoit pas à beaucoup près, ni aussi impur, ni aussi barbare
3ue le Latin de leurs descendants. Celui-ci outre le mélange es dictions Gréques et Celtiques, qu'il avoit reçu dès les premiers temps, se trouvoit encore mêlé de plusieurs mots barbares, et perdoit chaque jour quelque chose de sa bonne cons- , traction, jusqu'à ce qu'enfin il dégénéra en Roman. Mais
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quelque barbare et corrompu qu'il fol, ii n'en portoit pas moins le nom de Latin, et ne le perdit, qu'après avoir été travesti en la Langue qu'il enfanta. Alors on ne nomma plus Latin, que la Langue que parloient ceux qui l'étudioient. Et qu'on le remarque bien, cette Langue depuis le neuvième siècle ne fut plus sujette à l'altération et corruption, qu'elle avoit soufferte depuis quatre cents ans, parce qu'elle cessa d'être vulgaire. Elle commença même dès l'onzième siècle à reprendre quelques traits de son anciene beauté, ce qui continua encore au siècle suivant. Il n'y eut que l'usage auquel on l'asservit pour ergoter dans les Ecoles, sur-tout au lreiz;éme et quatorzième siècle, qui lui causa une uouveîle décadence.
Qu'on ait l'équité de juger par-là de cette autre espèce de Romans imaginée par notre ingénieux Critique. Un Romans, nui était le Celtique, dans lequel se filtra insensiblement le Langage populaire des Humains vainqueurs. Un Romans qui dèslors devint la Langue maternelle et populaire des Gaulois, et qu'on ne s'avisa cependant de cultiver, que vers le milieu du douzième siècle, c'est-à-dire, treize-cents ans entiers après sa naissance. Un Romans qui dès son origine porta ce nom, car suivant ce nouveau système, le Romain allier imposa le nom de sa Langue à celle qu il avoit trouvée dans les Gaules, de sorte quon... ne la connut presque plus sous le nom de Romans. L'Histoire publique nousadonc trompés en nous apprenant que notre Roman, ou Langue Romance, n'a été ainsi nommé, qu'en conséquence ' de la qualification de ' Romains, L«g. s*i. ia. st. que nos Rois donnèrent aux Gaulois leurs sujets, par la raison qu'ils suivoient les Loix Romaines, ce qui les dislinguoit des Francs, qui éloient étrangers à leur égard. Enfin un Romans, dont on ne trouve aucune trace dans le cours de plus de cinq siècles, et dont nul de nos Ecrivains, nommément les Ansones et les Sidoin< s, qui nous ont appris tant de particularités des mœurs et de la Lilérature de leur temps, ne font pas la moindre mention. Nous avons démontré contre notre Aggresseur, que dans son système le peuple (îaulois ne devoit point entendre le Latin. Eli <juoi ! est-il croïable que ses Evêques préposés pour l'instruire, lui au-
•' Cette qtuliliealion <fc Romains, qu'on m.ijjne. <>u Romainie : ce qui dur» dqjuLi Mab. tel. t. t. p. donna aux Caqlou fut itmi cause que le l VI siècle jusqu'au X. *<W. «• 8- 60.
pais qu'ils babiloienl, porta le nom Je Ro- «I.
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roient parlé celte Langue eu aussi bons termes que nous le voions dans leurs Sermons tt leurs Homélies, plutôt que celle qui lui auroil été naturelle et populaire? Seroit-il possible qu'aucun d'eux n'eut été ni assés zélé ni assés compatissant envers ce simple peuple , pour représenter dans les Conciles le besoin qu'il auroil eu «l'avoir leurs instructions traduites en ce prétendu Romans, qui <> toit sa Langue maternelle, afin de se mettre plus au l'ait de sa religion ? Les Evoques du cinquième siècle et des précédents Vtoient-ils moins Con. 1.7. p. 1S49. zélés et moins vigilants, que ceux du neuvième, ' qui eurent pfti. cfj. *' *' cette charitable attention pour leurs peuples, lorsqu'ils s'app rçurent qu'ils commençoient à ne plus entendre le Latin?
On voit ici un exemple de ce qui arrive quelquefois, lorsqu'on disputant avec des Sçavanls on devient presque sçavant comme eux. D'abord nous .ne nous étions proposé que de repousser le premier trait de notre Adversaire; et il est arrivé que nous l'avons imité en quelque chose, en faisant un espèce de traité sur les révolutions du Latin dans les Gaules, comme il en a fait un en forme sur celles de la Langue Françoise dans le Roïaume La Providence qui nous y a conduits, sans que nous nous en soïons apperçus qu'après coup, en tirera le fruit qn'il lui plaira. L'on sçail qu'elle ne fait rien sans dessein. Pour nous, il nous suflit, que nous aïons mis par-là le Tribunal où nous sommes cités, en étal de juger, si nous avons torl ou raison de soutenir, que le.* Gaulois devenus d'abord Romains, et ensuite François, ont parlé I^atin, jusqu'à ce que cette Langue a laissé sa place à la Romance sa fille.
Peut-être trouvera-t-on, que nous avons trop multiplié les preuves. Mais lorsqu'il s'agit de se deffendre contre un Ecrivain de réputation, et de grand crédit dans la République des Lelres, on ne sçauroil trop nppuier le bon droit de la Thèse qu'il entreprend d'attaquer. Voïons si nous pourrons également justifier le second point qu'il nous conteste.
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Où i on prouve, que la Langue liomance a été empldiée avant le milieu du douzième siècle à écrire pour la postérité.
Après avoir découvert l'origine et les premiers dégrés de formation de notre Langue Romance, c'est ici le lieu de discuter le Lmps, auquel on a commencé à la cultiver de vive voix, et à en faire usage pnrr écrire. Deux autres dégrés, qui précédèrent le changement qui arriva, lorsqu'elle prit la place du Latin , qui lui avoit donné naissance, et qui furent eux mêmes précédés d'un autre, qui suppose que l'on eommencoit à la distinguer du Latin, quand on commenta à la cultiver. Ces deux-ci se suivirent de fort près ; et l'époque de l'un est presque la date de l'autre. De sorte que pour connoître le temps auquel la Langue Romancière commença à être cultivée, il suffit de sçavoir quand elle commença à être distinguée du Latin, et réciproquement. Mais elle ne succéda pas au Latin aussi-tôt que l'on commença à l'en distinguer , parce , comme l'observe fort judicieusement M. Arnauld contre M. Malkl L. i. Chap. S. qu'il est presque impossible , qu'avant que la nouvelle Langue ait touta-fait pris le dessus, il n'y ait un certain temps, et même assés long , pendant lequel l'une et l'autre s'entende par presque tout le monde. Il faut ajouter, par les raisons qu'on a vùes plus haut, et que presque tout le monde parle l'une et l'autre.
'Le Scavant Ecrivain qui s'est déclaré notre Adversaire, R*7ât<*is** Fr* avoue que !a Langue Romance eut quelque éclat sous le p" règne de Charlemagne. Mais cela ne fut pas de durée selon lui. On la vit j>resqu'aussi-îôl tomber dans l'obscurité, tant par l'amour que ce l 'rince conçut pour le Latin , et qu'il inspira au Clergé, que par l'odieuse paresse des hommes du monde qui méprisèrent toute sorte d étude. Tout l'avantage qu'elle eut, fut de conserver son existence, et tout son privilège d'être toujours la Langue vulgaire. Volontiers nous lui accordons , que cette Langue eut alors quelque éclat. Mais ce n'est pa9 sur la preuve spécieuse qu'il en apporte; et nous lui contestons que la même langue tombât aussi-tôt
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dans l'obscurité , et fût négligé»». Développons ces deux point?, avant que de pass. r outre.
" Pour le premier , il est visible , qu'il est ici arrivé à notre Aggresseur, ce que les persones qui sçavent beaucoup, n'évitent pas toujours. Ou il a brouillé ses idées , ou sa mémoire p. 77. m. m. ne l'a pas servi fidèlement. ' Voulant montrer, que la Lanm gue Romance eut quelque éclat sous, le règne de Charle-
inagne, il apporte en preuve l'application que ce Prince donna à décrasser, orner et polir la Langue de son Pais. Nous avons eu d'abord île la peine à croire, qu'un sravant du premier ordre eût ainsi confondu la Langue Tudesque, ou Theolisque, avec la Romance. Mais il n'a pas été possible de démentir nos propres yeux. Nous avions déjà lù Eginhard avec beaucoup d'attention, porr faire l'Histoire de Clmrlemague, que nous avons donnée dans notre IV Volume. Nous l'avons îvpris de nouveau ; et nous nous sommes convaincus, que les travaux de ce Grand Prince dont parle Hisi lu. deUFr. Eginhard, regardoient la Langue Tudesque. Aussi l'avons t. 4. p. «os. nous "exprimé de la sorte, en parlant de la Grammaire qu'il entreprit à cette occasion. Ce que nous avons déjà dit, suffiroit pour le démontrer.
Egin. vii. Car. p. Ajoûlons néanmoins pour plus grande conviction , ' que 103 les noms que Charlemagnc donna en la même Langue aux
douze mois de l'année et aux douze vents, et que son fidèle Historien copie, montrent visiblement qu'il s'agit du Tudesque. D'ailleurs le Patrii Sermonis de cet ancien Auteur doit p. io«. s'entendre comme ' le Vestilu patrio, dont il parle aupara-
vant : c'est-à-dire, ajoûte Eginhard, Francisco, l'habit des Francs, qui differoit de celui des Gaulois, quoique devenus François. Indépendamment de cette explication, le sens du Patrii Sermonis est suffisamment déterminé par le lieu de la naissance de Chnrlemagne. Le docte Ecrivain contre qui nous sommes obligés de nous défendre , n'ignore pas que c'est Aix-la-Chapelle en Germanie ; mais il n'y a pas pensé. Ce qui a plus contribué à le jetter dans cette erreur de confusion, est qu'il a prisées expressions Latines Lingua Francica pour la Langue I* raneoise , lorsqu'elle n'étoit encore qu'un Roman informe. Mais ces termes n'ont été jamais emploïés dans ce sens. Pour éviter les redites, qu'on ait la bonté de recourir à la page 109 de ce présent Volume, où l'on verra qu'un autre Seavant avoit déjà fait la même faute. Lingua
AVERTISSEMENT
Francica dans tous les Auteurs latins, qui parlent de ces temps-là, signifie invariablement la Langue Tudcsque, ou des anciens Francs. Pour ce qui est de la Romance, ils la nomment plus ordinairement Jiomana, souvent Rustica , Gal/ica, et quelquefois Vulyaris, Simplcx, Hurafis, Usua/is, Plebeïa, mais jamais Erancica : à moins qu'ils n'en déterminent la signification, 'comme Guiberl de Nogent. r.uib.de n»y. vu.
Autre erreur de confusion dans laquelle notre Aggresseur 1 3 ° a-3est encore tombé, et que nous ne lui devons pas passer, parée que nous avons établi le contraire. * Les travaux de Hi«i.ut. d« u Fr. Charlemagne en faveur de la Langue de son païs, lui aïonl l'Ke^OebafFr. fait naître l'occasion de parler de l'Histoire de ce Prince par p- 106 le Moine anonyme de S. liai, il nous la donne comme un écrit fait par ordre de Charles le Chauve. Mais il n'y a qu'à lire le vingt-cinquième chapitre du second livre de cet Historien, pour se convaincre que ce fut Charles le Gros, qui l'engagea à prendre !a plume, et que c'est à lui qu il adresse la parole. ' Aussi l'Editeur a-t-il eu soin de le mar.iuer à la ba Cb«. *- p-
tête de l'ouvrage." L'Historien y qualifie disertemenl le Prin- «p.'iai.e. «s. ce à qui il a l'honneur de parler, fils d'un Louis, à qui il donne le titre d'Illustre : au lieu que lorsqu'il s'agit de Louis le Débonnaire, pere de Charles le Chauve', il le qualifie Empereur, tel qu'il éloit. Et pour mieux écarler toute équivoque, il ajoute que le Prince son Mécène avoit Charlemagne pour bisaicul, et Pépin le Bref pour Irisaieul. Reconnoiton ici Charles le Gros, fils de Louis le Germanique, qui étoit frère de Charles le Chauve? De tels écarts de la part de notre Adversaire, nous sommes fâchés de le dire, mais pourroit-on le cacher en le dissimulant? ne disposent pas avantageusement les voies aux accusations d'erreur, dont il a roulu nous charger. Passons au second point de cette discussion incidente, c'est-à-dire, à la prétendue négligence qu'on eut alors pour la Langue Romance, et qui va faire le principal objet de la suite de notre réponse.
Quoique nous nous soions plaints avec raison, de ce qu'on n'avoil pas rendu à notre Langue naissante le même service qu'à la Tudesque, «en travaillant à en faire connoilre la propriété des termes, el à en lixi r la construction et les terminaisons, on ne laissa pas néanmoins de la cultiver dès le règne de Charlemagne. el peut-être même auparavant. Il étoit tout naturel de commencer par en Taire usage de vive
AVERTISSEMENT
voix, avant que de l'emploier à écrire, et c'est ce <|iii arriva.
Celle Langue n'étant dans sa première origine qu'un Latin fort corrompu, comme il a été démontré, nous serions en droit de dire qu'on a commencé à la cultiver, dés le temps qu'on a distingué ce mauvais Latin, de celui que parloient les Gens-dc-Lelres, quoiqu'il se ressentit lui-même de la corruption introduite par sa décadance. Or il y a des preuves, que dès le sixième siècle de l'Eglise on a commencé faire celle distinction, comme il paroit par la qualilication de la Langue rustique qu'on donna dès-lors à ce Latin, barbare. Sur ce principe, qui est solidement élabli par-tout ce qui a été dit plus haut, nous serions reçus à soutenir, que dèslors on commença non-seulement à culliver de vive voix notre Roman, mais aussi à l'emploier a écrire pour la postérité. C'est effectivement en ce mauvais Latin, le pere de notre Roman, comme on le voit, que sont écrites les formules Angevines, celles de Marculfe, et la Chro: ique de IVdegaire. Nous pourrions même remonter jusqu'à la Loi Salique.
Mais nous voulons bien ne pas reprendre de si haut la culture de la nouvelle langue, et ne la dater que du temps auquel aïant reçu le nom de Romance, on la distingua clai-
Mejr. «n. «m. rement de la Latine. 'L'histoire de S. Mommolein Evèque de Noïon et de Tournai, mort en 08 L nous fournit une preuve, que dès lors on nommoit Romance la langue des Gaulois, et qu'on la distinguoit du Latin et du Tudesque.
333 n***' 5* p' Suivons l'ordre des temps. 11 est marqué de S. Adalhard qui fut Abbé de Corbie plusieurs années avant la fin du huitième siècle, qu'il parloit fnrt bien la langue Romance; quoiqu'il parlât encore mieux la Latine el la Teutonique, qui éloil celle de son pais. C'éloit donc dès lors un sujet d'éb ge, que de bien parler la nouvelle langue: ce qui marque qu'elle avoit déjà fait du progrès.
Combien en avoit-rlle fait davantage les premières années du siècle suivant, pour être plus > ommunemmt entendue dans les Gaules que le Latin? Nous en avons la preuve dans les règlements des Conciles de Reims et de Tours, qui furent célébrés en 813, el qui représenloient l'Eglise entière de l'Empire François qui comprenoit alors les Gaules et la
c«w. .7. p.tss Germanie. Celui de Reims ordonne en général aux EwV ques, d'être soigneux d'instruire burs peuples, suivant la
propriété
AVERTISSEMENT. xlj
propriété de leur langue, afin que tous puissent entendre les instructions qu'on leur fera. ' Ordonnance que le Concile de p. 1203. cit. Tours a plus détaillée. Après avoir enjoint aux Evêques d'avoir à leur usage les écrits des Percs, qui sont les plus nécessaires pour apprendre aux peuples confiés à leur conduite les principaux points de la religion , il veut que chacun d'eux prenne le soin de les traduire , ou faire traduire d'une manière claire en langue Romance ou Théotisquc, afin que tous puissent plus facilement entendre les vérités qu'on leur annoncera. Et ut caxdem homitias, ce sont les propres termes du Concile , quiaque ajterte transferrk studtat in rmticam Romanam linguam, aut Thcotiscam quo faciliuscunctipossint intcltiycre quœ dkuntur. ' Au bout de trente-trois ans, en 84-7, ">■»>• «• p «*• *• le Concile de Maïence fit le même règlement, en copiant mot pour mot le Décret du Concile de Fours. ' Pasquier et Pa*q- 1. « e. Borel citent la même chose d'un Concile tenu à Arles en iaal. p^wer** 8j1, mais que nous ne trouvons point dans les Collections des Conciles.
Il est aisé de juger par-là du cours que ces Ordonnances réitérées donnèrent à la langue Romance, qui étoit déjà le langage de presque tout le peuple François. Peut-on douter que les bons Evêques et les autres Ministres de la parole ne se fissent un devoir de se conformer en ce point à l'intention des Conciles? L'Histoire ne nous apprend pas tout ce qui s'est fait par rapport à cet objet; mais elle ne nous laisse pas ignorer que'Nolger Evêque de Licgc des 972 le prati- hî»i. i. i. quoit à la letre ; prêchant à son peuple en langue vulgaire , p' a40' et à son Clergé en Latin.
' L'usage de la Romance étoit devenu si commun au di- Ahb. i>*p. «n. xiéme siècle . que les Allemans même s'en servoient quel- p' Sl6 quefois. Le Roi de France Louis d'Outremer ne parloit point d'autre langue. ' Robert le Pieux , un de ses successeurs nut». ana. t. s p. à la fin du même siècle, l'aimoit cl la parloit fort bien. C'est :î91' ce qui porloit Thicrri Duc de Lorraine, son proche parent, à se servir dans ses ambassades auprès de ce Prince, du Moine Nanterre, depuis Abbé de S. Mi bel, préferablement à tout autre, par la raison qu'il possedoit parfaitement la même langue. ' Les Evêques remploient même pour haranguer itcv. d«UL Fr. les Conciles, comme noire seavanl Critique en convient p uo u* lui-même. ' Effectivement Aymon Evêque de Verdun étant Conc. 1. 9. p. 747. chargé du discours pour l'ouverture du Concile de Mouson Tnm* VII. V
xlij AVERTISSEMENT.
en 99o , le fit en langue Romancière. Tous ces traits réunis à quelques autres nous ont fait dire, que le Latin avoit cessé d'être vulgaire en France au même siècle. Notre sentiment est-il bazardé, et dépourvu de vrai-semblance? Nous en laissons juge le Lecteur intelligent et équitable.
Le siècle suivant on vit notre langue Romance tout autrement répandue, et encore en plus grand honneur. D'une
Eart les Princes Normans la portèrent en Italie, et en étalirent l'usage dans les lieux de leurs conquêtes, en Pouille, en Calabre, en Sicile ; de l'autre Guillaume le Bâtard, aïanl conquis l'Angleterre, y rendit celte langue aussi commune qu'elle éloit en Normandie; et d'Angleterre elle passa en Mur. scri. u. i. s. Ecosse. ' Les Princes étrangers se faisoicnt un honneur de la p" 365' parler : témoin l'Illustre Mathilde Comtesse de Toscane. En-
d« cang. ib. p. lin ' les Croisés la portèrent dans l'Empire ' d'Orient : de sorte qu'encore à la fin du douzième siècle on la parloit en n. j*. 39. Morée et dans le Duché d'Athènes , comme à Paris. ' Elle pénétra même et eut cours en Espagne , où l'usage s'en conserva jusqu'au quatorzième siècle. C'est de quoi nous avons administré toutes les preuves nécessaires, dans le discours historique à la tête de ce volume, lier, de ta l. Fr. Cependant ' notre difficultueux Aggresseur se refuse à p lî0, celles qui attestent l'établissement de cette langue en Angle-
terre : sous prétexte que l'espace de vingt ans qu'y régna le Roi Guillaume , ne fut pas suffisant pour y renverser entièrement la langue Angjoise. Mais la bonne critique permetelle de contester un lait attesté par plusieurs Auteurs contemporains, et confirmé par des événements notoires? D'ailleurs est-il nécessaire d'anéantir dans un pais la langue qu'on y parle, pour y établir l'usage d'une autre langue? Les Phocéens en portant le Grec dans les Gaules, et les Romains le Latin, y renverserent-ils entièrement le Celtique*. De même nos Croisés en établissant l'usage de leur langue en Palestine et ailleurs, y renverserent-ils entièrement le Grec et l'Arabe? Ainsi quoique la langue Angloisene fut pas entièrement renversée en Angleterre, il n'en est pas moins vrai que Guillaume le Conquérant y rendit tout commun l'usage de
« C'csl sans doute de-la qn'tl faat Franc, on enfin langue Franipje. Jargon prendre la pn-mK-r» origine dn jargon composé de Fr.inçoi», d'Italien, d'Espaaifon parle sur lu mer Méditerranée ci gnol, de C,rvt vulgaire cl mires Lindan» toute» 1rs cOte* du Levant, et qu'on (mes. <>t entendu par tous les Malolols et nomme la Langue Francbo, ou langage Marchands de toute nation.
AVERTISSEMENT. xliij
la Romance. 11 y réussit même d'autant plus heureusement, que les voies y etoicnt disposées depuis long-temps, et qu'il . emploïa dans l'exécution des moïens plus efficaces.
Un Dissertateur qui a travaillé avec application à nous faire connoltrc les révolutions de notre langue , ignorcroit-il ' que ingoi. P. ws. i dès le temps du Roi S. Edouard le Confesseur, qui corn- f"*'^0*' mença à régner en 1043, le Roman étoit la langue de la Cour d'Angleterre? c'est ce dont le fldéle historien Ingulfe, qui le rapporte, avoit été témoin en son enfance. Ignoreroitil' que ce Prince, qui avoit été élevé en Normandie, où il im. i Du ch«. t. avoit appris cette langue, emmena avec lui en Angleterre 3 p* 370' plusieurs Normans , à qui il conféra les premières dignités de ses Etats, et que dès-lors on commença à abolir les usages du pats, et à y substituer ceux des Franrois?' Cœpiter- inpui. na. go, dit l'Ecrivain cité, tota terra &ub rege et sub aliis Normannis introductis Anglicos ritus dimittere, et Francorum mores in multis imitari. Ignoreroit-il que non-seulement le Roi et ses Seigneurs parloient le Roman, mais qu'ils l'emploïoient aussi dans leurs actes publics ? c'est encore le même Historien qui l'atteste. Ignoreroit-il enfin' qu'avant le règne de Du ci*-». »b. ce Prince, les plus nobles entre les Anglois avoient coutume d'envoïer leurs enfants en France, tant pour s'y former à l'art militaire, que pour se défaire de la rudesse et barbarie de leur langue naturelle, en y apprenant la Romance, qui étoit beaucoup plus douce et plus polie: ob usum armorum, et ad linguœ nativœ barbariem tollendam ?
Reprenons encore de plus haut le goût que prirent les Anglois pour les usages, et vraisemblablement aussi pour la langue des François.' Dès avant la fin du neuvième siècle, itwui. p. ms. i le Roi Alfrede fit venir de France à sa Cour les Docteurs n. Tl'xmb.'Jl^ù Jean et Grimbald, qui l'instruisirent dans toutes sortes de * ^ n*»-*'* I «• connoissances literaires, omnibus iiteris, et donnèrent naissance à l'Université d'Oxfort. Entre les autres usages qu'ils établirent en Angleterre, on marque nommément le caractère François qui prévalut dès-lors dans tous les actes publics, et fit disparaître entièrement- le caractère Anglo-Saxon.' L'Ab- itnrui n>. bé Ingulfe produisit au Roi Guillaume pour les lui faire confirmer, plusieurs titres de son Monastère ainsi écrits à la Françoise. Auroit on raison de douter que ces Docteurs, aïant établi l'usage de leur caractère en Angleterre, n'y eussent pas aussi porté la langue Romance, qui étoit dès-lors
xliv AVERTISSEMENT.
si commune dans nos Provinces, comme on l'a montré?
Quant aux moïens qu'emploïa Guillaume le Conquérant pour en établir l'usage dans ses nouveaux Etats,. ils furent aussi infaillibles, que bien concertés. Outre cette multitude de Normans et autres François qui raccompagnèrent à sa conquête, ou qu'il appela depuis en Angleterre, où ils fup. 901. rcnt placés suivant leur mérite,' les loix, les statuts, ou rè-
glements pour la Police du Roïaume ne se firent plus qu'on cette langue. Le Prince ordonna qu'on s'en scrviroit, au lieu de celle du pais, pour apprendre aux enfants les principes Mob. ib. i. o. p. de la Grammaire. ' L'ignorance du Roman suffisoit pour 8i«. n. c. exclure de l'Episcopat ; et ce fut principalement par cette raison, que S. Vulstan Evêque de Vorchestre fut déposé en 1078. Après de si justes mesures de la part d'un puissant Prince, pour établir l'usage de la langue Romance dans ses Etats, on s'avisera de contester que vingt ans de Règne n'auront pas été suffisants pour y réussir ! A qui prétend-on le nu cang. ib. n. persuader? Quoiqu'on en puisse dire,' celte langue jella de l8 ao- si profondes racines en Angleterre, qu'elle s'y conserva jus-
qu à la fin du quatorzième siècle. Environ trois cens ans aun»b. an. i. 70. n. paravanl,' le B. Vital Instituteur de l'Ordre de Savigni , tf5- étant allé dans celte isle exercer le ministère de la parole,
insui. p. ois. nc pféclioit point au peuple Anglois en d'autre langue.' C'est aussi en la même langue, que Goisfroi, ou Joffride Abbé de Croyland , et Gilbert Professeur de Théologie , qui avoient passé de France en Angleterre, faisoient au peuple des instructions les Fêtes et les Dimanches.
En France notre Roman faisoil tous les jours de nou- Cuib. lie Not. ib. veaux progrès. Si le roi Henri I ne le parloit pas,' il l'entcndoit au moins , et se plaisoit à l'entendre parler. C'est pourquoi Edouard Roi d'Angleterre, choisissoil pour son Ambassadeur auprès de ce Prince, Halinand son Chapelain, qui fut depuis Evêque de Laon, et qui possedoit parfaitement cette langue. S. Bernard l'emploïoit quelquefois dans ses instructions au peuple, comme en font loi quelques-uns de ses sermons en la même langue, que l'on conserve fc.n. o. Jim. p. manuscrits à Clairvaux.' C'éloit l'unique qu'on entendoit au ttn.n. n. territoire de Valencienes dès les premières années du douzième siècle, comme en fait juger la manière de prêcher de S. Norbert. On est porté à croire la même chose de la pe- Mart. cou. m>v. tile Bretagne, ou Armorique,' lorsqu'on voit Hugues le
par. I. p. 118.
AVERTISSEMENT. xlv
Roux Evêque de Dol faire à son sacre sa profession de foi en Roman et en Latin, in lingua Romana et Latina. Dès le commencement du même siècle, on regardoit la Romance comme si nécessaire, que ceux qui ne Ta sçavoient pas , cherchoient des Maîtres qui la leur apprissent. ' C'est ce que cuib. de Not. u». firent deux jeunes Flamans qui allèrent à celte fin au prieuré 5* de S. Amand de Barisi au Diocèse de Laon. Garembert , autre Fiaman , alla dans le même dessein passer quelque temps* d'abord à Cambrai, puis à S. Quentin. ' Plusieurs Al- ci*t. ui.. t. s. p. lemims faisoient la même chose. 1l" 15,1
Il paroit, que celte langue dès le siècle précédent étoit susceptible de gentillesses , d'agréments et encore d'autres beautés. ' On observe effectivement , que Robert Duc de Maim. .i« r**. Normandie , fils aîné de Guillaume le Conquérant, la par- ^ L 4l p' loi! avec tant de grâces et de politesse, que personne n'étoit plus charmant en ses discours : patria lingua facundus, ut sit jucundior nul/us. ' C'est aussi de la connoissance de cette lan- oit. i»*. t. t. e. gue et de la Teutonique , que Godefroi de Bouillon , qui î^^bh" Lr*p' *n"
Erloit fort bien l'une et l'autre, tiroit les moiens d'appaiser i animosités et Us querelles qui s'élevoient entre les François et les Allemans au temps de la première Croisade. ' Au Meiin. an. ut». siècle suivant Pierre d'Alinerre , d'abord Chapelain de Henri Comte de Champagne , puis Chanoine de Beauvais et de S. Quirian de Provins, qui avoit un talent particulier pour la plaisanterie , se servoit également de la langue Romance comme de la Latine, pour ses bons mots, ses saillies enjouées , ses railleries délicates. ' Guillaume de Malmesburi Maim. a« pom. en faisant l'éloge de Raoul, qui d'Evêque de Rochester de- A"g'- 1 p m vint Archevêque de Cantorberi en 1114, nous donne à entendre, que le Maine étoit une des Provinces de France où l'on parloit plus poliment cette langue vulgaire. Il dit en effet, que ce Prélat entre autres qualités avoit celle de parler le langage poli et limé de cet agréable pais : cui accessit, ce sont ses expressions, genialis soli, id est, Cenonutnnici, acuratm et quasi depexus serf no.
Nous n'en dirons pas davantage touchant la cullurc orale de notre Roman. Ce qu'on en vient de lire suffit de reste pour prévenir nos Juges en faveur du temps auquel nous soutenons qu'on a commencé à s'en servir dans des écrits publics. D'ailleurs on pourroit nous soupçonner de vouloir faire un supplément ou traité sur les révolutions de la lan-
xlvj
AVERTISSEMENT
gue Françoise , lorsque nous ne pensons qu'à défendre notre thèse attaquée. Voïons si nous pourrons réussir à en justifier le second point, comme nous osons nous flatter d'avoir justifié le premier. Si nous sommes assez heureux pour produire des poésies, des traductions, des acles publics, et d'autres écrits encore de plus longue haleine, le tout en langue Romance, et d'une aato antérieure à l'année 1150, pourra-l-on nous refuser la justice de reconnoitre lu bon droit de notre cause? Essaïons de l'exécuter, et commençons par les pièces de poésies. *
Il seroit fort difficile de marquer précisément la première époque de l'origine de notre poésie Romance. Tout ce que l'on peut dire de moins équivoque, est qu'on doit la regarder de môme date que la naissance de la langue même. Depuis que l'art de versifier a été connu dans nos Provinces , on n'a point cessé d'y faire des chansons. On en a fait par conséquent en langue Romance, dès le temps qu'elle a été à l'usage des peuples. C'éloit même en la langue la plus commune, comme il a été dit, qu'on les faisoit pour l'ordinaire. Nos anciens Bardes ont toujours eu des successeurs, qui en marchant sur leurs traces, ont été les Poètes et les Versificateurs de la Nation. Nous ne craignons pas de le dire ; et avec un peu de travail nous trouverions de quoi le justifier : les Jongleurs, si fameux en France au dixième et onzième siècle, étoient à proprement parler d'arrière descendants des Bardes Gaulois, et ne se multiplièrent si fort en ces temps-là , que parce que la poésie Romance, à laquelle ils s'appliquoient, eut plus d'attrait pour plaire par sa nouveauté, et fit plus d'éclat. Mais ils n'éloienl point descendus du ciel, ni sortis de la terre. Ils avoient leurs pères et
B»n. 25. Jan. p. leurs aïeux. 'On en trouve effectivement des vestiges dans
la vie de S. Prix, ou Préject, Evêque de Clermont, écrite avant la fin du septième siècle. Agobard de Lyon au commencement du neuvième , fait aussi mention de ces Jongleurs dans un de ses écrits. Ce n'est pas ici le lieu de rechercher, quel fut leur sort depuis le douzième siècle. Il nous suffit, que leur succession nous découvre aux siècles que nous parcourons ici , une suite de Versificateurs dans nos Provinces, d'où nous concluons légitimement qu'il y eut dès-lors des pièces de poésies en langue Romance.
AVERTISSEMENT. xlvij
dilavec beaucoup de raison, que notre langue doit à la poésie sa première célébrité. Pensée aussi vraie à l'égard des premiers temps, qu'à l'égard du siècle de Louis XIV. Rapprochons ce principe de l'état où nous avons montré notre Roman ; et Ton pourra juger sainement de l'antiquité de notre poésie. C'est sur quoi cet Ecrivain aussi sensé que poli, reconnoit sans nulle difficulté des chansons en jargon François dès le dixième et onzième siècle.
On pourroit même en découvrir de plus ancienne date. En effet n'a-t-il pas été démontré, que la langue Romance n'étoit dans sa première origine , qu'un Latin extrêmement corrompu ? N'est-il donc pas permis de dire, que cette ' chan- m»i>. «ci. t. 2. p. son des premières années du septième siècle sur les victoires 617 78, du Roi Ciolaire II, en un Latin fort grossier et barbare, est en cette langue vulgaire , qui aïant bien-tôt souffert encore d'autres changements, porta le nom de Romance? Que s'il ne nous reste pas de chansons des siècles suivants, c'est qu'on n'a pas été soigneux de nous les conserver. Ce n'étoit, nous l'accordons à notre Critique,' que de misérables productions r«v. <i« h l. Fr. qui ne méritoient pas de passer à la postérité. Mais il n'en est ppas moins vrai qu'on en faisoit dès-lors ; et c'est-là le point précis de la question.' Hincmar de Reims parle d'une de Mob. u. 1. 37. n. ces chansons, qu'on devoit plutôt nommer Cantique , puis- w- . qu'elle étoit en l'honneur de S. Dcnys, mais il l'appelle Cantilena , par où les Ecrivains de ces temps-là entendent une chanson en langue vulgaire , comme il paroi t par Yves de Chartres, Ordric Vital, et Guillaume de Malmesburi. Cette chanson sur S. Denys étoit de la façon d'un Teugaire, Moine sous le célèbre Abbé llilduin, avant le milieu du neuvième siècle : au moins étoit-ce lui qui l'avoit apprise à Vandelmar un de ses disciples.
' Vers le milieu du même siècle, les Allemans commen- hùi. ut. itrUFr. cerent à faire aussi en leur langue des vers rimés. Il est hors 1 5' p' 308'370de contestation , qu'ils en prirent le modèle des François , avec qui ils se trouvoient sous la domination du même Souverain, au moins jusqu'en 840. C'est ce qui est d'autant moins à contester, qu'il est plus vrai que ceux-ci avoient précédé les Allemans en ce genre de poésie, comme il est visible par la chanson seule au sujet de la victoire de Clotaire sur les Saxons, laquelle est en vers rimés, ainsi que le furent depuis toutes leurs autres poésies en langue vulgaire.
xlviij AVERTISSEMENT.
On sçait qu'en tous les temps la rime en a fait la principale beauté.
p. 370 ' Olfride, Moine de Weissem bourg, fut le premier Allc-
man qui s'avisa de rimer de la sorte en la langue de son pais. Il donna en vers Theolisques rimés une histoire suivie de J.C. Mais s'il emprunta des François son modèle pour la • rime, son dessein put fort Bien servir lui-même de modèle à un de nos Poètes , qui exécuta la même chose en vers Romanciers avant la fin du siècle suivant. Ce Poète est saint Israël, Grand Chantre de la Collégiale du Dorai au Diocèse de Limoges, mort en 1011. Touché de l'ignorance des peuples du pais, il fit pour leur inslruclion en langue vulgaire et vers rimés la vie de J.C. et même l'histoire de la Bible. Le Docteur Collin Théologal de S. Junien au même Diocèse, et M. Blondel Auteur d'un recueil de vies des Saints, qui ont fait l'un et l'autre la vie de ce S. Poêle, avoient une connoissanec particulière de ses ouvrages. Il parolt même par la manière dont ils en parlent, qu'ils existent encore. Entre les autres poésies de même nature, qui
Le ittuf. dss. i. nous restent du même siècle, il faut mettre' celles que M.
s^par. ± p. 3*- l'abbé le Beuf a déterrées dans un très-ancien manuscrit de S. Benoit sur Loire, et dont il a publié des fragments. Peut-
Hisi.Lit. ueUFr. être seroit-on en droit d'y mettre aussi ' l'épiiaphe de Fro-
t. g. p. 31-. doard en Roman, que nous avons donnée en son litui. II est vrai qu'elle n'est pas à beaucoup près de la rudesse et gros-
p.3iG. sierelédes vers précédents,' quoique tirée d'un fort ancien
manuscrit. Mais on sçait que les dialectes de notre Romance éloient différents selon les divers païs, dès la première for-
Bor. ib. p. *ïo i mation de la langue. ' L'épiiaphe de Bernard Comte de
",M'n«ie. p"'™!; Toulouse, rapportée par Odon Aribert , est-elle moins an-
7<"- cienne?
Au siècle suivant, qui étoit le onzième, il n'éloit point rare de voir des poésies Romancières, soit sur des sujets de pieté, ou autres. Nous ne ferons ici que les loucher légèrement, parce que nous en parlons plus en détail dans le corps
•m' -n'uii? V ^e cc vommc> f;t de celui qui le suivra. ' Avant l'année 1053,
co.'n. Vi. ' Thetbauld de Vernon, Chanoine de la Cathédrale de Rouen, fil des Cantiques sur plusieurs Saints, nommément sur saint Vulfram et saint Vandrille: Uvbanas ex illis cantilenas edidit '.
i.eo.i. hî*.t. a. p. ' En 1071, Godefroi de Slnvelo, se trouvant à Liège à la suite des Reliques de saint Remaclc, en composa un en
l'honneur
AVERTISSEMENT
l'honneur de ce saint : à quoi il se porta pour avoir entendu
un Jongleur chanter un chanson en langue populaire. ' D'au- Bon. 7. Apr. p.
1res en firent de leur côté sur saint Thibauld de Provins. " 5
Quant aux chansons profanes , les Historiens nous apprennent, que celle de Rolland fut chantée à la fameuse bataille de Hasting en 1066. Ordric Vital fait mention de celle sur oni. »u. 1. 6. p. Guillaume de Gellone , qui étoit encore plus ancienne , 586 comme tirée du Roman de Guillaume au court-nez. Joignons-y ' ces Vaudevilles touchant l'infâme neveu de Raoul Ito. «p. 07. Archevêque de Tours, connus de tous ceux qui ont lû les lelres d'\ ves de Chartres : limitas Hilhmicas Canti/enas, ex-
fression que notre Critique voudroit détourner à des vers <atins rimés , mais le Cantilenas ne le permet pas.
Combien d'autres poésies vulgaires ce onzième siècle en- * fanta-t-il encore? Là plupart de celles' de Guillaume IX t.".' «m iii»V.d« Comte de Poitiers, un des fameux Poètes de son temps , ne u,,,• 1 s p **7, furent-elles pas faites en sa jeunesse, et par conséquent avant la fin du siècle ? Ebole, ou Eble de Vantadour, autre Poète fort enjoué, et contemporain de ce Comte, ne commença-t-il pas dés le même temps à versifier en Roman, en quoi il excelloit pour son siècle ; erat valdeyraciosusin Cantilenis ? Scroit-il possible qu'entre' ce grand nombre de pièces de vers h»M- *t>- * pleines de gaieté et de gentillesses , que faisoit Etienne Comte de Blois , qui sçavoit manier la plume comme IVpée, venustum carmen exuberat, lui écrit Hildeberl, il n'y en eût pas plusieurs en jargon François ? Versifioit-il toujours en Latin , au milieu du tumulte des armes, et environné de Militaires qui presque tous ne parloient plus cette langue ? Appliquons ce raisonnement à la Comtesse' Adèle son Epouse, qui se 1 4 p-
connoissoit si bien en poésie, et prœferre sapit cannina carminibus, et qui étoit si diserte, rursus inest illi dictandi copia torrent. Voudroit-on nier , qu'elle ne fil pas quelquefois des vers en Roman, qui étoient alors si fort à la mode?
Ce que dit le fameux Pétrarque dans la préface à la tête de ses letres familières , montre que les Normans établis en Sicile au onzième siècle, y avoient porté avec leur langue la poésie Françoise, telle qu'elle étoit alors. Ce fut de-là que l'usage des rimes , qui en fait le plus grand agrément, passa aux Italiens , qui le répandirent fort loin en peu de temps. Hoc genus, écrivoit Pétrarque au quatorzième siècle en parlant de la rime Françoise, apudsiculos^ut famaest non multis