‹ Qui trop embrasse...: Comédie en un acteChapitre 23 sur 99 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

LES MÊMES, NÉRÉA

Bel adolescent, él toi jeune femme qiie les dieux vous soient propices I {Un temps,) C'est la premièrefois depuis plus de 2.000 ans que je revois la lumière du jour.

fiOBERir Il est minuit.

NÉRÉA

Tous ksdUiUe .ans, amis peuvoix^par ust d&anrt des puissances invisibles, nous réveiller de Téternel sommeil. Il suffit pour cela, que soit donné sur notre nom ^avé ou sur une image qui reproduise nos traits le baiser fervent d'une bouche adolescente {A Robert, )T\i fais très bien le baiser Ëfilhèfae.

ROBEFCT Vous êtes bien aimaibàe Madamie.

NÉRÉA ûà suis^ie ici ?

MAUD

Chez moi,m«d«ne, chez Matid,actrîcc «nx Folies-Mouiin-Bergère.

LES DiXJX COURTISANES 41

•NÉRÉA

Une collègue ! {Elle lui serre la mam.) Tu esaûs!»' courtisane ?

MAUO J'ai des amants !

NÉREA Ce jeune garçon est du nombre ?

MAUD

Un peu.

(Elle embrasse Robert.) NÉRÉA

Je le félicite et je te félicite , car ii est rose et blanc comme un petit cochon d'Arcanie.

. ROBERT, (vexé.) Ah ? bien !

NÉRKA-

A te voir Maud, on deviujç tout de suite q[ue la foule de tes amants doit être innombrable.

]V1,AI:D, (suffoaiioe.) Comment, mats pas; du tout !

NÉRKA

Ne sois pas modeste ! Tous les hommes de cette cité doivent se disputer un baiser de los lèvres et ton lit doit

changer plus souvent d'amants que le Nil ne change de couleur.

MAUD

Elle en a de bonnes I

NÉRÉA Dans quelle ville suis-je ici ?

MA.UD Vous êtes à Paris !

NÉRÉA Paris ? Est-ce le nouveau nom que porte Alexandrie?

MAUD, (riant) Non Paris est en France .

NÉRÉA

C'est là un pays que j'ignore! Mais si toutes les femmes d'ici te ressemblent et si tous les éphèbes ont le visage de ton amant, ce doit être une cité agréable.

MAUD, (flattée.) Voulez-vous prendre quelque chose ?

NÉRÉA

J'aperçois des figures. Cela m3 suOQlra. (Elle mange unefigue.){À Robert,) Quel âge as-tu. Bphèbe ?

ROBERT,(se retourne pour voir à qui Néréa s'adresse.Naud

lui fait signe que c'est à lui.)

Vingt ans.

NÉRÉA

Tu as des traits harmonieux, mais tes vêtements sont modestes .

ROBERT, (à part.) J'aurais dû passer mon smocking

NERÉA, à MAUD C'est ton amant de cœur?

MAUD

Oui, madame.

NÉRÉA

Je regrette de ne pas voir ses formes. Robert enlève son veston et passe son smocking. Elles me rappelleraient celles de mon ami le jeune Dyos. Il avait son âge.

MAUD, (intéressée.) Ah ! vous aviez un amant de son âge?

NÉRÉA

Ma mère me le reprochait souvent, car je le préférais aux riches marchands étrangers, et pourtant il ne m'a jamais donné une obole.

MAUD, à ROBERT Sou gigolo !

NÉRÉA Est-ce que cet éphèbe te fait des présents?

44 LES DEUX COUFiTISANES

MAUL) Mon Dieu...

ROBKRT Elle manque de tact !

MAUn Et vous aimiez beaticoùp monsieur Dyos?

iNÉUKA

Je l'aimais presque tous' les jours, mes nuits étant généralement employées.

MAUD, (à elle-même.) C'est une grue!

NKRKA

Je lui donnais de riches cadeaux bien qu'il fît mine de les refuser. (Homme il était friand de mets délicats, c'est ù lui que passaient l(\s gâteaux de miel, les tomates fraîches et les vins parfumés que m'apportaient mes amants. Je suppose qu'il en est de même pour cet éphèbe?

KOUEKT, (se levant) Ah ! elle m 'embête !

MAUD, à ROBERT

Quand je le le disais que le gigolo c'est vieux comme le monde !

ROBKRT, ;i MALD Laisse-moi tranquille !

NÉRÉA, à MAUD Depuis combien de temps es-tu courtisane ?

MAUD, (souriant.)

Mon Dieu, c'est à 18 ans, comme on dit, que j'ai fauté.

NÉRÉA

A 18 ans I Tu étais donc atteinte de quelque maladie redoutable.

MAUD, (furieuse.

Mais, jamais de la vie I

NÉRÉA Pourtant, 18 ans, c'est ridiculement tard.

MAUD, (digne,) Pas chez nous.

NÉRÉA

Oh ! c'est fort changé. Moi j'ai eu mon premier amant à l'âge de 8 ans.

ROBERT, (indigné se lève.) Ah ! Quel est le saligaud?

NÉRÉA, (avec simplicité.) C'était un sénateur opulent.

ROBERT, (scandalisé.) Oh!

NÉRÉA

J'habitais alors Técole où Ton enseigne le rythme d'amour, au sein du temple consacré à la déesse Aphrodite. Il m'a donné 5 drachmes. C'est ce qui a commencé à m'établir.

MAUD Alors vous marchez depuis l'âge de 8 ans ?

NÉRÉA

Oui. Je suivais las conseils de ma mère qui à cett époque professait encore. Elle s'appelait Mouzarion et était célèbre par sa beauté.

MAUD Ah ! madame votre mère marchait aussi !

ROBERT Quelle famille !

NÉRÉA, (montraDt ]& table.

Cette table lui avait appartenu. Elle me l'a laissée en mourant. Son nom est gravé sur la plus petite plaque. {A Robert,) J'ai en peur un instant que tu n'embrasses la plaque de ma mère.

ROBERT Oui ! ouï I

NÉRÉA, à MAUD Tu n'as pas été élevée dans une école d'amour ?

MAUD, (avec noblesse).

J'ai été élevée aux Oiseaux.

NÉRÉA Y eoseigae-t-oa Tart de plaire aux hommes ?

MAUD, (riant.) Non.

NÉRÉA

N'existerait-il plus à Paris de ces temples consacrés à Aphrodite où les hommes trouvent de jeunes courtisanes?

MAUD Si, si, mais ça ne s'appelle plus conmie ça».

ROBERT Non, ça s'appelle des...

MAUD, (F arrêtant.) Robert !

ROBERT Oui.

NÉRÉA

La science d'amour à Paris me parait être en décadence.

MAUD, (souriant.) Ne vous y fiez pas.

NÉRËA, (reganlant autour d'elle.)

Ce salon manque de maribres, d'ivoires et. de porphyres, mais les étoffes en sont précieuses. Tu es riche ?

MAUD Des fois.

NÉRÉA Ces fois là, ton amant de cœur est heureux ?

. ROBERT, (furieux.) Oh 1 maia^lic iq*cmbète I Elle m'embête !

NÉRÉA

J'étais riche moi aussi. Pourtant il m'arrivait d'emprunter aux iuifs, Est-ce qu'il y a encore des Juifs ?

MAUD Ça se trouve.

NÉRIÏA Combien d'esclaves as-tu ?

MAUD

D'esclaves ! Ah ! oui, j'ai trois bonnes et deux domestiques.

NÉRÉ.V

Tu n'as que cinq esclaves ! J'en avais soixante, des mu? • siciens grecs, des filles blondes de Syrie et vingt-cinq nubiens dont l'un me distrayait les jours où Aphrodite ne m'avait point secourue.

LES, DBUX COURTISANES 49

MAUD, (choquée.) Comment, avec vos domestiques ?

NÉRKA Ça ne se fait pltis ?

MAUD Ça se fait quelquefois dans le monde,mais c'est mal vu.

ROBERT Plutôt!

NÉRÉA

Oh' ! Je sais ! l6s esclaves sont des gens qu'on peut jeter aux lamproies, mais ce sont tout de même des hommes. Mon Nubien me Ta bien prouvé.

MAUD

Vous ne deviez pas beaucoup connaître la pudeur de votre temps.

NÉRÉA, (étonnée.)

La Pudeur? Ah I Tu veux parler de cette honte subite qu'affectent certaines femmes et qui chez les vierges est du désir mêlé à de la crainte ? Si fait, nous connaissions ce procédé, c'est un des stimulants de Tamour.

UOBEKT Elle est cynique !

m: RÉ A 11 mo plaît de causer avec toi ! Parler est une chose

agréable quand on s'est tu pendant deux mille ans. (A Robert,) Ephèbe.

ROBERT, (même cri que plus haut; il se retourne. Maud lui

fait signe que c'est & lui.) Madame ?

NÉRÉA

Approche-toi de moi. {Robert s* approche. )ÏAj&ùAsr\jo\ à mes pieds. (Robert s* agenouille. Néréale caresse au vi' sage.) Un vrai petit cochon d'Arcanie.

ROBERT

Elle a de jolis doigts, mais elle s'exprime sans politesse.

NÉRÉA

Tu n*as pas encore de barbe. {A i/aoc/.) C'est agréable, n'est-ce pas ?

MAUD

Oui. C'est comme une fille.

NÉRÉA, (rêveuse.)

C'est comme une fille \{Elle le caresse, )}/ioi^ ce que j'aimais chez Dyos, c'était sa poitrine lisse comme celle d'Eros. Un homme épilé ne parvient pas à donner l'illusion.

MAUD, (à part.)

Ah ! mais ! Est-ce qu'elle va le tripoter comme ça longtemps?

NÉRÉA Oui, ce qui me plaisait chez Dyos, c'était sa jeunesse

LES DEUX C9URTISANES 51

efrémiaéeje Taimais moins dans Taction que dans le repos,

MAUD, (avec seatiment.)

Comme je comprends ça.

ROBERT, (surpris.) Ah !

NÉRÉA

Les meilleurs moments que je passais avec lui, étaient ceux où nous restions côte à côte, émus encore, mais immobiles, ainsi que deux sphynx qui s'allongent, chauffés de soleil.

MAUD Comme je comprends ça !

ROBERT Comment ?

NÉRÉA

Les autres moments ne m'étaient pas désagréables, mais l'émotion en était moins rare.

MAUD, (avec poésie.)

Que nous sentons de même ! Aussi, bien souvent je laisse faire Robert parce que je vois que ça lui fait tant de plaisir.

ROBERT, (vexé.) Eh bien ! Et à toi ?

MAUO

Pas le même, mon vieux. Je t'aime surtout après.

ROBERT

Charmant !

MAUD

Oui, je t*aime quand nous restons étendus côte à côte ainsi que deux sphynx.

ROBERT, (en colère.)

Deux sphynx. Tu m'as l'air de deux sphynx.

(Il se lève.)

NÉRÉA

Les hommes ne comprennent pas ces choses, car ils sont vaniteux,

MAUD

C'est rudement vrai.

NEREA

Dyos m'attendrissait, surtout quand, un peu fatigué, 'les paupières lasses il restait blotti contre moi pareil à un jeune enfant.

MAUD iUorSt on icause.

NÉRÉA 11 me parlait de ses travaux.

MAUD Robert me parle de ses dessins.

NÉRÉA

Je lui donnais des conseils.

On a l'impression d'avoir une consciqnce.

NÉRÉA Il me semblait que je le protégeais.

MAUD On est un peu comme sa mère.

NÉRÉA C'est ainsi que je Taimais.

MxVUD, à ROBERT C'est ainsi que je t'aime.

ROBERT : 4ç ûe croyais pas être aimé de cette façon-là.

(Il allume ■ une cigarette et va s'asseoir, irrité, dans un coin.)

NÉRÉA Maud, tu es actrice, m'as-tu dit, et tu danses?

MAUD Oui.

NÉRÉA Quand tu danses, est-ce que du danses nue ?

MAUD

Mais, jamais.

NÉRÉA, (souriant.) Je suis sûre que tu as tort.

MAUD Ahl

NERÉA Mime-moi une de tes danses avec chanson.

Vous voulez ?

NÉRÉA ' Tu dois en connaître.

ROBERT

Certainement elle en connaît. (A J/âucf.) Tusais la chanson du gommeux. {A Néréa,) Elle a un chic quand elle chante ça. (// prend son chapeau, le pose sur Vo^ neille, prend sa canne et entonne.) Je suis le p'tit gommeux! P'hl P*h? (// se rassied. )Ccst une chanson tout à fait bien.

NÉRÉA Allons, Maud !

MAUD Ecoutez, si je danse, vous danserez aussi.

NÉRÉA Si tu veux.

MAUD

Alors, soit.

(Elle retrousse ses jupes 4 )a manière d'une chanteuse de café-concert, et de ce pas cadencé à la mode dans nos music-hall, elle arpente la scène en chantant,)

. Je suis un' petit* femia'i^entille Du pognon, y m'en faut beaucoup Mais quand ça m'chant* mais quand ça m'grille Alors je march' pour rien du tout« J'suis pas bégueule J'aime un' bell' gueule J'ai un p' tit gi Un p' tit gigo Un p* tit gigolo,

J'aim' les ch' vaux, le lux', la toilette

J'aim' être servie par des larbins

C'est pourquoi j'en bouffe d'ia galette

Mais quand ça m'plait j'march' pour rien.

J' suis pas bégueule

J'aime un' belF gueule

J'ai un p' tit gi

Un p' tit gigo

Un p' tit gigolo.

ROBERT, (enthousiasmé.) Bravo ! Bravo 1

B6 LES DEUX COCRTLSANES

MAUI)

J'ai des miclu'îs jusqu'en province

Qui se ruinent pour nies beaux yeux

J'ai des banquiers, des ducs, des princes

Eli bien, pourtant c'que j'aim' le mieux

(Elle cbanle le refrain que Robert chante aussi avec délire.)

C'est la bonn' gueule iiO. beir bonn' gueule

De mon p' lit gl Mon p*tit gîgo

Mon p' til gigolo.

NÉKICA, (grave.)

La belle... bonne... gueule.

C'est étrange, c'est très étrange ce que tu chantcs-là. Quel est le [)oète qui t'a oomj)oséces vers?

MAi;i)

Un homme du monde qui (ail di's revues dans les cercles.

NÉliÉA Quell(^ danse singulière.

UOUKKT N'est-ce pas? E[)atant, tout à lait épatant.

MAUI) :

A votre, tour. Néréa.

NÉRÉA ■ .

Je vais vous dire une çhansou sur le même ;$i^at. Il s*agit aussi d'une fille qui préfère à la vieillesse fortunée Fadolesccnce gracieuse et rdbiwte.

« Pourquoi àouris-tu Daumakos ? C'est le vieux marchand abyssin qui m'interroge soupçonneux. Moi, je réponds : Je souris du corail que tu vas m'offrir si je t'embrasse avec mes lèvj^s, el des perles que tu me donneras si je te mords avec mes dents.

— Mon amant est vigotuneux comme un faune et beau comme un dieu. Ohé ! Oh !

Pourquoi rîs-tu à présent Daumakos ? Je ris des bracelets d'or qjie ta vas n^jsucbeler, si je f «olace avec mes bras, et des peignes d'argent que tu m'apporteras si je défais sur tes genoux mes cUevjeux.

— Mon amant est vigoureux comme un faune et beau comme un dieu. Ohé ! Oh !

— Pourquoi frappes-tu dans tes mains <et danses-tu maintenant ? Voici les perles et le corail les peignes d'argent et les bracelets d'or.Ils m'ont coûté ma fortune.Tiens tafironiesse.P.oan|«oi m-ia^nti/mée déoimearia eeioture?

— Je ris, je chante, je frappe daos mes mains parce que ces perles et ce corail, ces peignes d'argent et ces bracelets d'or, je les vendrai à un jirif pour aimer sans plus de soucis mon jeune ami Arosteûs, qui n'a pas, comme les ^atjres^ des touffes grises au creu^ des oreilles et des mains tremblantes de vieillard.

— Mon ami est vigoureaix comme un faune et beau comme un dieu. Ohé ! Ob î!

ROBERT et MAUD Bravo ! bravo ! comme vous dansez bien.

NÉRÉA Cela vous a plu?

MAUD Oui, vous avez raison, c'est la même chanson.

ROBERT

Tout à fait la même... Un peu plus coco;

HAUD, (qui s'approche de NÉRÉA.)

Quel dommage que vous ne viviez plus aujourd'hui* Nous nous entendrions si bien.

NÉRÉA Je le crois.

MAUD

Vous avez une âme très fine et beaucoup de jugement

NÉRÉA, (modeste.) J*ai acquis quelque expérience*

MAUD Est-ce que l'or fauve de vos cheveux est naturel ?

NÉRÉA J*7 mets de la teinture de Perse et toi ?

MAUD

De Teau royale. Tiens, vous vous teignez les ongles bizarrement.

NÉKÉA C'est du jaune d'or avec de la pourpre.

MAUD C'est joli.

NÉKÉA Tes ongles ne sont pas moins jolis.

(Hobert donne des signes de vive impatience.^

MAUD Et vos bras, quelle blancheur !

NÉaÉA Tes bras ne sont pas moins blancs !

MAUD Quel malheur que vous soyez morte,

ROBERT,(entre ses dents.)

Il n'y a pas à revenir là-dessus.

MAUD J'aurais aimé être votre amie.

NÉRI^^A, (songeuse,) J'avais une amie qui s'apf>elait Hymnis.

MAUD

Vous Taimiez beaucoup ?

NKIIÉA Mieux qu'une sœur.

MAUn Elle était Iieureus»».

ROBERT, (rageur.) Elles ne l'ont plus beaucoup attention à moi.

NÉRÉA

Que mets-tu dans ton bain? Tu es fraîche et rose comme un petit cochon d'Arcanie.

ROBERT, (vexé.) Gon^ment ! Elle aussi !

MAUD Je prends tous les matins mon tub d*eau froide.

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