‹ Qui trop embrasse...: Comédie en un acteChapitre 89 sur 99 · SCÈNE III MAUD, Mlle THUREAU-MERVILLE, LA GOUVERNANTE · texte numérisé non relu

SCÈNE III MAUD, Mlle THUREAU-MERVILLE, LA GOUVERNANTE

Mlle Thureau. — Bonjour, Madame.

Maud. — Bonjour Mademoiselle.

Mlle Thureau. — Je suis très heureuse de vous trouver chez vous. Je ne vous avais pas vue depuis notre dernière soirée.

Maud. — C'est moi qui suis ravie de vous voir. Oh! lajolietoillette! Vous avez une très jolie toilette. M. Thureau-Merville se porte bien.

Mlle Thureau. — Je vous remercie, papa va très bien. Je vous présente notre dame de compagnie, miss Heerlington.

Maud. — Je suis enchantée, Madame ! (Miss Heerlington s'assied,) Oui, donnez-vous donc la peine devons asseoir. (Miss Heerlington se relève.)

Mlle Thureau. — Elle ne comprend pas un mot de français.

Maud. — C'est très curieux.

Mlle Thureau, à la gouvernante. — Take a chair, Bessy. [Miss Heerlington se rassied,)

Maud. — Vous accepterez bien une tasse de thé ?

Mlle Thureau. — Oh! vous êtes charmante... Je neveux pas vous importuner. Le temps de vous adresser une prière, et je m'en vais.

Maud. — Une prière? Elle est d'avance exaucée.

Mlle Thureau. — Je vous prends au mot. Papa donne un dîner dans cinq jours. Un tas de gens officiels. Après le dîner, c'est pis encore. Il y a réception: des industriels, des députés, des femmes de ministres. Ce sera assommant. Alors, nous comptons sur vous.

Maud, riant. — Vous êtes bien aimable.

Mlle Thureau. — Ça na pas l'air gracieux, ce queje vous dis là, mais c'est flatteur au contraire. Vous arriverez comme une surprise, nos invités seront dans la joie. Papa y compte énormément. (A la gouvernante.) Bessy, give me theletter. Vous nous chanterez quelques chansons et c'est moi qui vous accompagnerai. Bessy, the letterl Les Cornes d'or ne passent que dans douze jours, vous êtes libre en ce moment. Il est tout naturel que vos amis et vos admirateurs en dhxxsenX. (Tendant une lettre à Maud.) Ceci, c'estdelapartdepapa. (f/npeugfen^e.jC'estpour... ça concerne... enfin, c'est un souvenir... Et c'est un grand service que

VOUS nous rendez, un très grand service. N'est-K:e pas, vous voulez bien, ça ne vous froisse pas, vous acceptez ?

Maud. — Vous êtes gentille tout plein.

Mlle Thureau. — Vous acceptez ?

Maud. — J'accepte.

Mlle Thureau. — Ah! merci! Papa vous sera bien reconnaissant.

Maud. — Mais vous prendrez une tasse de thé. {Elle sonne.)

Mlle Thureau. — Je prendrai dix tasses de thé,

Maud, à Alphonse qui entre. — Le thé.

Mlle Thureau. — Qu'allez- vous chanter? Il faut (Jue ce soit... Que ce ne soit pas...

Maud. — Rassurez- vous , ce sera très « jeune fille ». Je vous enverrai les morceaux. Vous pourrez les déchiffrer un peu.

La gouvernante. — Ohisome tea! What a good idea! It is very good idea indeed!

Maud. — Qu'est-ce qu'elle dit?

Mlle Thureau. — Elle est brusquement heureuse parce qu'elle va boire du thé.

Maud. — C'est très curieux.

La gouvernante, à Maud qui prépare le thé. — / beg your pardon. {Elle ajoute de Veau chaude, met du sucre dans les tasses.)

Alphonse, entre ses dents. — Elle est confortable.

(Maud se retourne vivement. Alphonse sort.)

Mlle Thureau. — Que c'est joli chez vous! Vous permettez que je regarde? Délicieux, ce bibelot. Où l'avez-vous déniché?

Maud. — C'est un souvenir.

Mlle Thureau. — Délicieux ! Et cette menue table Louis XVI?

Maud. — Un souvenir.

Mlle Thureau. — L'amour de petit marbre ! J'ai presque le pareil. Je parie qu'il vient de Florence.

Maud. — Je ne sais pas.

Mlle Thureau. — C'est un souvenir?

Maud. — Oui.

Mlle Thureau. — Vous avez de la chance. Moi, quand des jeunes gens m'envoient des cadeaux, papa est furieux.

Maud. — Moi, papa n'en sait rien.

Mlle Thureau. — Vous êtes drôle!

Maud. — Et vous êtes très mignonne. Il me plaît de causer avec

VOUS. Avec une jeune fille, une vraie. Je vous aime beaucoup, petite Mademoiselle. Je vous ai connue quand vous aviez des cheveux dans le dos et des jupes courtes... Vous vous rappelez bien? à Trouville... Il y a de ça... Quel âge avez-vous donc, petite Mademoiselle?

Mlle Thlreau. — Vingt et un ans, Madame, vingt et un ans. Je suis majeure.

Maud. — Moi aussi... Voyons... racontez-moi quelque chose. Parlez-moi de vous. Nous allons beaucoup dans le monde, nous dansons beaucoup? Nous faisons beaucoup de musique?

Mlle Thureau. — Oh ! ma vie est follement occupée. Je ne trouve guère le temps d'être triste.

Maud. — Et pourquoi seriez-vous triste, mon Dieu?

Mlle Thureau. — Oh! pour rien. Certainement.

Maud. — Comme vous dites cela.

Mlle Thureau. — J'ai dit ça en Tair.

Maud. — Je l'espère bien. Si vous étiez triste, jamais, ce serait un crime. Mais oui! Vous êtes jeune, riche, jolie à croquer. Ce qu'on doit vous faire la cour !

Mlle Thureau. — Ce qu'on perd son temps !

Maud. — Ah ! bah !

Mlle Thureau. — C'est si ennuyeux, le monde, et nos danseurs sont si ridicules ! Ils sont tous les mêmes.

Maud. — Pourtant, un jeune homme...

Mlle Thureau. — Un jeune homme! C'est un habit noir, une cravate blanche et des souliers vernis.

Maud. — Evidemment. Rien de plus.

Mlle Thureau. — Vous seriez de mon avis si vous les connaissiez, si vous dansiez avec eux.

Maud. — Je ne danse pas avec eux, mais je les connais.

Mlle Thureau. — Et vous ne les trouvez pas tous ridicules ?

Maud. — Tous, non. Et vous?

Mlle Thureau. — Oh ! certainement. .. il y en a ..il doit yen avoir...

Maud. — Voyons, voyons, ce petit cœur-là n'a jamais battu ?

Mlle Thureau. — Ma foi non. Je n'aime que mon vieux papa. Je préfère cent fois passer la soirée avec lui, à causer, à bavarder comme des amis, plutôt que de dîner en ville ou d'aller au bal.

Maud. — Dites-moi tout de suite que vous resterez vieille fille.

Mlle Thureau. — Voyez miss Heerlington. On n'en meurt pas.

LA BOTiNE INTENTION 7

Mawd. — En Angleterre ! Maisvousl Avec celtemineU, .ces grands yeux éveillés, cette...

Mlle Thureau, qui s'est approchée de la corbeille qu'avait apportée Alphonse. — Ahl

Maud. — Comment ?

Mlle Thureau. — Rien... ce sont ces fleurs. Elles sont superbes. Je ne les avait pas remarquées.

Maid. Ali

Mlle JavviEjLV, troublée. — Je vous demande pardon. Il se fait tard, je dois vous quitter.

Maud. — Comment, ai brusquement!

Mlle Thureau. — Excusez-moi.

Maud, — Mais vous avez quelque chose. Qu'est-ce que vous avez?

Mlle Thureau. — Rien, si ce n'est que j'ai regardé ma montre et que...

Maud. — Vous avez regardé ces fleurs, et même celte carte.

Mlle Thureau. — Madame...

Mai'd. — Vous connaissez M. Jacques Thcrland?

MlleTHUREAU. — MaïKimc. je vous en prie...

Maud. — Mais vous êtes toute pâle... Est-ce que, par hasard?...

Mlle Thureau. — Non, non. n'insistez pas. J'ai été ridicule, je n'ai pu me ilOi'cndrs d'une exclamation involontaire.

Maid Comment?

Mlle 'l'HtREAU Nous avons été fiancés.

Maud. Qu est-ce que vous dites ?

Mlle Thureau. — Je vous demande pardon. J'ai eu tort de vous en parler.

Maud. — Pas du tout.

Mlle Thureau. — Nos fiançailles n'ont jamais été officielles.

Maud. — C'est inouï I

Mlle Thureau. — J ai eu tort de vous dire cela.

Maud, — En voilà une idée Vous avez eu raison, au contraire. Mlle Thureau. — Vous comprenez. M. Theriand était très lié avec nous. 11 venait dîner régulièrement à la maison. Nous nous sommes revus à la mer, à Biarritz. 11 a été très gentil. J'ai cru qu'il ra'aimait'et de mon côté... Enfin nous nous sommes fiancés. Puis, de retour à Paris, ses visites se sont espacées. Un jour, papa m'a ,dit qu'il ne fallait plus penser à lui. Il y a huit mois de tout cela, je n'y

pense plus. Mais, n'est-ce pas, tout à coup, d'avoir vu ses fleurs et sa carte chez vous... cela m'a fait quelque chose... Je vous demande pardon.

Mald. — Voilà donc pourquoi vous vouliez rester vieille fille ? Ma pauvre petite !

Mlle Thureau. — Oh! ne me plaignez pas... Adieu, Madame.

Maud. — Comment! Mais qu'allez-vous supposer?

Mlle Thureau. — Hélas! c'est trop naturel.

Maud. — Je vous affirme que vous vous trompez.

Mlle Thureau. — Je souhaite ne pas me tromper, car je suis contente, au contraire.

Maud. — Mais...

Mlle Thureau. — 11 y a longtemps que je n'avais plus de chagrin à cause de M. Therland. Mais mon amour-propre, je Tavoue, était un peu meurtri. Je me disais : Qui sait! 11 m'a quittée pour une femme quelconque, pour une autre jeune fille, peut-être. Aujourd'hui, je m'explique sa conduite : il vous avait rencontrée. Que suis-je, moi? Vous, vous êtes brillante, applaudie, fêtée. Vous avez des triomphes, on vous admire. Je n'ai pas l'orgueil de me comparer à vous, et mon amour-propre n'a plus le droit de se plaindre, puisque c'est pour vous qu'il m'a délaissée, et puisque c'est vous qu'il aime.

Maud. — Mais il ne m'aime pas ! Mais non, mon enfant, il ne m'aime pas! Si tous les hommes qui m'envoient des fleurs... 11 est empressé, c'est vrai, il m'écrit des lettres, il me fait des déclarations, mais c'est tout.

Mlle Thureau. — En faut-il davantage?

Maud. — Ça ne prouve rien. C'est du désir, non de l'amour; je m'y connais. D'ailleurs, moi, je ne l'aime pas.

Mlle Thureau. — Ah !

Maud. — Et je l'aime bien moins encore depuis que je connais sa conduite. Quel imbécile !

Mlle Thureau. — Ah!

Maud. — Comment 1 Ce nigaud-là a la chance d'être distingué par une exquise petite jeune fille, par une enfant qui l'adore. Ne protestez pas. Vous l'adorez, je m'y connais; et il l'abandonne pour... et ça de gaieté de cœur... il l'abandonne pour... au fait, il l'abandonne pour moi... Oui, mais ça ne me fait rien, c'est tout de même un imbécile et, je le lui dirai.

Mlle Thureau. — Ohl Madame, qu'il ne sache pas!

Maud. — Je le lui dirai, et je vous renverrai votre Jacques.

MUeTHURBAU. — Mais...

Maud. — Mais quoi? Je veux qu'il vous revienne, et il vous reviendra. Demain il sera chez vous. Il faut qu'il vous aime. C'est nécessaire. Et vous savez, je suis enchantée. J'ai fait beaucoup de choses dans ma vie, mais jamais de mariages. Je veux en faire un. Je vais vous marier, mes enfants. Je suis enchantée!

Mlle Thureau — Hélas ! Madame c'est impossible.

Maud. — Impossible ? Pourquoi ?

Mlle Thureau. — Parce que M. Therland ne m'aime plus.

Maud. — Vous dites des bêtises... Je vous demande pardon.

Mlle Thureau. — Ce sera bien difficile. Jacques est habitué à votre charme, votre conversation, votre esprit. Je ne suis qu'une jeune fille bien simple.

Maud. — Vous êtes une jeune fille.

Mlle Thureau. — Et puis, je ne sais pas.. . il doit préférer des femmes plus artistes, plus cultivées, et moi je suis très ignorante.

Maud. — Vous en saurez toujours assez pour épouser un homme du monde.

Mlle Thureau. — Pourtant, vous, madame ?

Maud. — Moi ? Je suis bête comme une oie, mon enfant.

Mlle Thureau. — Oh !

Alphonse, entrant, — M. Jacques Therland !

Mlle Thureau. — Mon Dieu !

Maud. — Faites attendre. (A Mlle Thureau,) Sauvez-vous!

Mlle Thureau. — Qu'allez-vous lui dire ?

Maud. — Ce qu'il faudra. Comptez sur moi.

Mlle Thureau. — Mon Dieu ! 11 vaudrait peut-être mieux. C'est imprudent. Que va-t-il penser ? Au fond, M. Therland m'est indifTérent.

Maud. — Hein ?

Mlle Thureau. — C'est-à-dire... enfin... je m'en vais. Corne Bessy. Je m'en vais. (Sur le pas de la porte et très émue, à Maud,) Vous permettez ?

Maud. — Oh! je crois bien. {Elles s'embrassent, Mlle Thureau- Merville sort,) Je l'adore, cette petite (Elle sonne,)

(A Alphonse,) Faites entrer M. Therland.

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