MAUD, JACQUES
Jacques. — Enfin ! l'on vous trouve ! C'est bien vous I Je vous rencontre à un rendez-vous que vous me donnez. C'est miraculeux. Nous n'allons pas être dérangés, au moins. J'ai un tas de choses... Pourquoi me regardez-vous comme ça ?
Maud. — Vous en avez un toupet, mon garçon.
Jacques. — Comment ?
Maud. — Je dis : vous en avez un toupet !
Jacques. — Je suis en retard ?
Maud. — En retard ! ça me serait bien égal.
Jacques. — Merci.
Maud. — Venez ici... venez ici... Alors, vous refusez la ma(n des jeunes filles maintenant ?
Jacques. — Hein ?
Maud. — Vous vous amusez à faire la cour, aux petites filles, à leur monter la tête et à les lâcher tout à coup, sans raison ?
Jacques. — Quoi ?
Maud. — Elle est ravissante, elle est riche et elle vous aime. Vous mènerez une vie calme, ça vous fera du bien. Pour peu que vous ne soyez pas trop maladroit, elle vous restera fidèle. Elle appartient à une famille estimée, influente même. Elle vous fera décorer. Mais c^est le bonheur cela, mon ami.
Jacques. — Vous m'abrutissez.
Maud. — Ne faites pas semblant de ne pas me comprendre. Mlle Thureau-Merville sort d'ici.
Jacques. — Qu'est-ce que vous dites?...
Maud. — Elle m'a tout avoué. Pauvre enfant I ce que vous avez fait là est indigne. Et pourquoi l'avez- vous abandonnée, s'il vous plaît? Pour qui ?
Jacques. — Par exemple !
Maud. — Pour une femme qui ne vous aime pas, qui ne vous aimera jamais I Depuis le temps que je vous le répète, vous devriez en
LA BONNE INTENTION il
être convaincu. Enfin, soyez logique, qu'est-ce que vous faites ici? Jacques. — Ah ! non, ça î
Maud. — Tant que j'ignorais que le bonheur de cette petite fût en jeu, il m'était agréable de vous voir; il m'amusait même que vous me fassiez la cour. Aujourd'hui, ni-ni, fini. Si vous ne voulez pas l'épouser, vous pouvez prendre vos gants, votre canne, votre chapeau, et vous en aller.
Jacques, prenant son chapeau, — Ah ! c'est comme ça I Maud, lui enlevant son chapeau, — Ne faites donc pas le malin I Vous avez trente-quatre ans, vous êtes gentil garçon. Pourtant, avec la vie que vous menez... Prenez garde, vous serez un jour d'un placement difficile. Un bon conseil : mariez-vous.
Jacques. — Non, mais continuez.
Maud. — Oui, je continue. Certainement, je continue. Qu'allez-vous faire si vous ne l'épousez pas ? Car, moi, je vous le jure, je ne vous re verrai plus. Vous allez prendre une maîtresse, tâcher d'aimer une autre femme. Soit, j'admets qu'elle vous aime. Combien de temps cela durera-t-il ? Espérez-vous faire des béguins à quarante ans ? Et quand elle vous aura quitté, irez-vous de-ci de-là ? dînerez-vous à la carte ? jusqu'à ce que vous tombiez du haut de votre colonne vertébrale? Jacques. — Fine plaisanterie.
Maud. — Ou bien alors, vieux marcheur efTrayé d'être vieux garçon, vous vous marierez peut-être. Ah! la plaisante union! Une fille pauvre qui épousera votre fortune et qui couchera avec vos neveux. Le mariage d'automne avec des fils qui ont quinze ans quand vous en avez soixante, et qui, en parlant de vous disent : « Le vieux ». Jacques. — Dieu, que vous êtes jolie!
Maud. — Et puis, songez à elle. Je vous assure, elle soufTre, cette petite. Elle vous aime vraiment. On ne rencontre pas tous les jours un petit être qui ne demande qu'à vous donner sa vie, qu'à vous rendre heureux. Voyons, Jacques... Jacques î n'ai-je pas raison? Qu'en pensezvous ?
Jacques. — Ma chère amie que vous soyez coquette, insupportable, capricieuse, que vous me donniez des rendez-vous auxquels vous ne venez point, que vous me tourniez en bourrique, que depuis six mois que je vous fais la cour vous me refusiez tout avec des airs de tout me promettre, que vous m'exaspériez au point que je ne sais plus si j'ai envie de vous embrasser ou de vous battre : c'est votre droit. Je
VOUS aime, vous en abusez, c'est logique. Mais que, soudain, vous poussiez la fantaisie jusqu'à vouloir me marier! Ah! ça, non, fichezmoi la paix !
Maud. — Jacques !
Jacques. — Est-ce que je suis fait pour le mariage, moi ! Tenez, Maud, je me souviens du premier jour où je vous ai aimée.
Maud. — Oh ! ça va être long ! {Elle s^assied.)
Jacques. — C'était à Biarritz. 11 faisait un joli ciel clair. Je me promenais sur la plage avec Mlle Thureau-Merville et sa gouvernante, et j'étais heureux, ce matin-là. Ma fiancée avait passé son bras sous le mien et sous la manche du tussor frais, c'est à peine si je sentais la pression de son bras... oui, c'était à peine une caresse... une caresse légère. Soudain, je vous ai aperçue. Vous ne nous regardiez pas, très occupée à photographier des baigneurs. Je vous revois, dans le soleil chaud. J'entends votre rire, votre rire célèbre... Oui, oui, je me rappelle, vous portiez une jupe blanche, un corsage bleu, un chapeau fou et vous aviez l'air d'une grande fleur. J'étais déjà amoureux de vous, oui, comme tout Paris, et deux fois j'avais voulu monter dans votre loge, puis la crainte d'être importun... banal, une vague timidité... tout cela m'avait retenu. Pourtant, de vous savoir là, à Biarritz, de me dire que dans cette plage rastaquouère, deux Parisiens pourraient se sourire, de penser que je pourrais causer avec vous, me baigner à vos heures... vous conquérir.
Maud. — Fat !
Jacques. — Mon cœur, mon absurde cœur, s'était mis à battre délicieusement, et déjà, sans penser à mal, j'y pensais un peu, quand brusquement un mot de ma fiancée me sortit de mon rêve : a Eh bien, Jacques, venez donc; à quoi songez-vous? » Cela était dit d'un ton impatient, bref, volontaire. Et subitement, j'eus l'impression que le petit bras frêle qui, tout à l'heure, se posait comme une caresse, devenait lourd, dominateur, ce n'était plus une pression légère, mais un poids mort, monotone, un poids qui m'écrasait, une chaîne à laquelle j'étais rivé. J'eus la vision du mariage, de l'union indissoluble, d'un bonheur toujours le même, quotidien, d'un bonheur... incurable. Je ne me rappelle pas avoir jamais éprouvé pareille angoisse. Quelques jours après, je vous fus présenté; un mois plus tard, vous me receviez à Paris. Vous fîtes semblant de m'aimer... Je m'y suis laissé prendre, et depuis... voilà... Je suis un imbécile... Je vous aime!
Maud. — Vous me désirez, mais vous ne m'aimez pas.
Jacques. — Gomme c'est malin I
Maud. — Je ne sais pas si c*est malin, mais c'est vrai. Vous m'avez vue au moment où, fiancé, vous regrettiez vos souvenirs de fête, vos minutes de plaisir, vos erreurs, votre « liberté ». Une phrase maladroite vous a heurté. Du coup, le petit être qui s'abandonnait, confiant, à votre bras, vous fit horreur. C'est de toute la basse rancune que vous portiez à votre fiancée qu'a pris naissance votre amour pour moi.
Jacques. — Ça ne tient pas debout. ,
Maud. — Allons donc! Vous êtes tous les mêmes. Vous avez la terreur du mariage. Ironiquement, vous vous dites : «Une jeune fille! ah ! romance ! Elle est ingénue. Elle ne sait rien. On a tout à lui apprendre... la joyeuse responsabilité! C'est sa vie à elle qui commence, c'est la nôtre qui finit. Une femme de plus et un homme de moins. Garons-nous! » Voilà ce que vous vous dites, n'est-ce pas? Voilà ce que vous pensez. Ah ! il n'y a pas à dire. C'est rudement lâche, un homme.
Jacques. — J'ai envie de me marier pour avoir enfin une chance de vous plaire.
Maud. — Vous ne me plairez pas. Vous n'êtes pas mon type.
Jacques. — Maud, vous mentez. Vous en aimez un autre.
Maud. — Eh bien ! naturellement, j'en aime un autre. Vous ne pensez pas que je vous ai attendu.
Jacques. — Vous m'irritez à plaisir. Vous avez tort. Vous n'auriez pas dû me donner de l'espoir, vous montrer coquette la première fois où je vous ai vue, pour ensuite me traiter comme vous venez de le faire. En somme, vous vous êtes promise ce jour-là, votre poignée de main, vos regards, votre sourire, c'étaient autant de promesses. Et je serais en droit, oui, je serais presque en droit d'exiger de...
Maud. — Vous allez m'envoyer du papier timbré. {Elle rit.)
Jacques. — C'est ridicule. Vous avez raison. Je suis ridicule.
Maud. — Mon pauvre Jacques ! Vous n'êtes qu'un grand gosse. Pourquoi ne voulez- vous pas être raisonnable ? J'ai beaucoup de sympathie pour vous. Nous pourrions être des amis. Mais quant à des amants ! Non, n'y comptez pas, ça n'est pas possible.
Jacques. — Mais pourquoi ! pourquoi !
Maud. — Parce que... parce que d'abord je ne vous aime pas, et puis
parce que je ne vous vois pas... Non, je ne vous vois pas en amoureux. Jacques. — Comment !
Maud. — Je ne me figure pas avec vous dans une chambre close. . . je ne puis pas vous imaginer prenant certaines attitudes... arborant certains déshabillés... L'idée que vous pourriez m'apparaître en pyjama... Excusez-moi... rien qu'à cette idée... Je ne peux pas m'empêcher... c'est plus fort que moi. [Elle rit.) Ce que vous devez être comique. (Elle rit.) Jacques. — Je suis heureux d'exciter ainsi votre hilarité. Maud. — Il ne faut pas m'en vouloir. . . ça n'enlève rien à votre mérite. Jacques. — Ne vous croyez pas obligée...
Maud. — Vous êtes vexé. J'ai été trop franche, n'est-ce pas ? Jacques. — Pas du tout. Vous avez émis une opinion toute personnelle, car je vous assure, qu'il y a eu des moments dans ma vie où je n'étais pas habillé, et où pourtant je n'ai pas fait rire.
Maud, réprimant une envie de rire. — Mais j'en suis convaincue. Jacques. — Vous vous imaginez peut-être que je n'ai jamais eu d'aventures ! Que je n'ai jamais fait pleilrer de femmes ? Maud. — Moi ? pas du tout.
Jacques. — Eh bien, j'en ai fait pleurer, des femmes. J'ai eu des aventures, j'en ai eu énormément... et j'ai été aimé, moi... j'ai été très aimé... j'ai été follement aimé !
Maud. — Vous allez me citer des noms.
Jacques. — Ça ne serait pas difficile, et vous seriez même rudement épatée.
Maud. — Je les connais donc ?
Jacques. — Cherchez parmi vos amies les plus intimes, les plus célèbres.
Maud, incrédule. — Vous avez été l'amant d'une amie à moi ? Jacques. — Certainement.
Maud. — Une amie à moi, une actrice?
Jacques. — Certainement.
Maud. — Qui jouait dans le même théâtre?
Jacques. — Certainement.
Maud. — Quelle blague !
Jacques. — Et non seulement elle jouait dans le même théâtre, mais encore dans la même pièce.
Maud. — Ce n'est pas vrai.
Jacques. — Et si je vous disais son nom ?
Maud. — Eh bien, dites-le.
Jacques. — Pour qui me prenez-vous ! Je suis un galant homme. Ce n'est pas à moi de vous le dire. C'est à vous de le deviner.
Maud. — Attendez-donc... il y a combien de temps de çà?.. C'est tout récent ?
Jacques. — Certainement.
Maud. — Oh !
Jacques. — Quoi?
Maud. — Je parie que je sais qui c'est.
Jacques. — ... Vous savez qui c'est?
Maud. — Je parie que c'est elle, que c'est Blanche. Elle n'a jamais voulu me dire le nom de son amant.
Jacques. — Vous dites qu'elle n'a jamais voulu vous dire...
Maud. — C'est elle, n'est-ce pas ?
Jacques. — Du moment qu'elle n'a jamais voulu vous dire le nom de son amant, je commettrais une indiscrétion...
Maud. — Vous avez été l'amant de Blanche ?
Jacques. — Vous parlez bien de Blanche Gerbaut, n'est-ce pas?
Maud. — Mais naturellement.
Jacques. — Oui, oui, 35, rue Boccador, un petit hôtel, très joli d'ailleurs. (Entre ses dents,) Je sais qui c'est.
Maud. — L'amant de Blanche I C'était donc vous ! Je ne suis pas fâchée que vous m'ayez dit cela. Vous savez ce qu'elle m'a fait, votre Blanche ?
Jacques. — Non, je ne sais pas.
Maud. — Eh bien... je vous dirai ça plus tard, quand nous nous connaîtrons mieux. L'amant de Blanche I Qu'est-ce qu'il y a dans ce médaillon? Son portrait?
Jacques. — Je l'avoue... J'ai la faiblesse de le porter encore!... (// remet le médaillon dans sa poche.)
Maud. — Et tantôt vous prétendiez m'aimer... C'est admirable. Vous l'aimez encore ?
Jacques. — Plus du tout.
Maud. — Vons avez raison. Je ne comprends pas d'ailleurs pourquoi les hommes... les hommes ont décidément d'autres goûts... Elle est
16 LA BOrîNE INTENTION
jolie, je ne dis pas, mais elle est arrogante, prétentieuse. Toutes sçs amies la détestent.
Jacques. — Oui, c'est une rosse.
Maud. — Ça me fait plaisir que vous ne Taimiez plus. Ça me fait plaisir... pour vous. Alors, vous avez été son amant ?
Jacques. — Oui.
Maud. — Elle vous aime encore, vous savez.
Jacques. — Oui... Je crois...
Maud. — L'autre jour, elle est arrivée au théâtre avec des yeux rouges. Elle avait certainement pleuré.
Jacques. — Vous voyez... C'est ce que je vous disais.
Maud. — Au fait, je ne sais pas pourquoi je vous cacherais ce qu'elle m'a fait. Figurez-vous que j'étais avec quelqu'un... quelqu'un que j'aimais beaucoup... Blanche... qui est ma meilleure amie, venait souvent dîner chez moi. Or, un soir que nous étions... Décidément, je préfère vous raconter cela plus tard. Quand nous nous connaîtrons mieux.
Jacques. — C'est comme vous voudrez.
Maud. — Ce que je peux vous confier, c'est qu'elle s'est conduite d'une façon abominable, et je ne suis pas fâchée que vous me donniez l'occasion...
Jacques. — Que je vous donne l'occasion?
Maud. — Je veux dire : Je ne suis pas fâchée que vous m'ayez raconté tout cela.
Jacques. — Eh bien, moi non plus. (Un temps. Elle le regarde,)
Maud. — C'est bizarrre. Je n'aurais jamais cru que vous aviez eu des succès de ce genre.
Jacques. — Ma bonne Maud ! Blanche n'est pas la seule de vos amies. Ainsi, tenez!... Cette grande belle femme avec qui j'ai déjeuné chez vous et qui est partie pour le Midi.
Maud. — Gilberte Figuier ?
Jacques. — C'est ça, oui. Elle est toujours dans le Midi, n'est-ce pas?
Maud, étonnée. — Oui.
Jacques. — Vous n'êtes pas en correspondance?
Maud. — Non, non, n'ayez pas peur. Je ne dirai rien. Eh bien?
Jacques. — Ehbien!.*. C'est ignoble, ce que je fais là... Eh bien... parfaitement.
Maud. — Avec Gilberte?
Jacques. — Nous nous sommes compris tout de suite. Nous nous sommes fait du pied sous la table.
Maud. — Sous la table ?... Chez moi?
Jacques. — Et après, vous vous rappelez... nous sommes partis ensemble.
Maud. — Oui, je me souviens.
Jacques. — Nous nous sommes revus tous les jours, jusqu'à son départ. ^
Maud. — Mais c'est extraordinaire. Je n'en ai jamais rien su!...
Jacques. — Parce que je suis discret... Tenez! je suis sûr qu'avec Fanny Desbrais, qui joue en ce moment au Caire, vous ne vous doutiez pas...
Maud. — Comment, aussi! Fanny Desbrais! C'est effrayant! Combien en avez-vous eu ?
Jacques. — J'en ai eu ma part.
Maud. — Je ne vous avais jamais vu sous ce jour-là... {Elle le regarde.) Evidemment, on comprend... Votre mère n'était pas américaine ?
Jacques, interloqué. — Non, pourquoi ?
Maud. — Je ne sais pas... Parce que vous avez quelque chose d'américain.
Jacques, souriant. — C'est ce que Blanche me disait toujours.
Maud. — Vous êtes resté avec Blanche deux ans, n'est-ce pas?
Jacques, sans assurance. — ... Oui...
Maud. — Vous l'avez beaucoup aimée?
Jacques. — Presque tous les jours.
Maud. — C'est curieux...
Jacques. — Hein ?
Maud. — Je dis : c'est curieux... on conçoit que vous fassiez des béguins... je comprends la petite Ïhureau-Merville, cette pauvre petite Thureau-Merville. (in temps.) Vous faites beaucoup de sport?
Jacques. — Beaucoup. A quinze ans, lycéen déjà découplé et viril, je remportais le premier prix de gymnastique et un accessit de natation .. . plus tard, les longues randonnées à cheval..., l'épée..., la chasse...; plus tard... •
Maud, l'interrompant, — Oh ! ça se voit tout de suite un homme
qui fait du sport, cela vous conserve une sveltesse... Vous ne paraissez pas trente-quatre ans.
Jacques. — Et aujourd'liui, je suis un peu enrhumé, vous ne pouvez pas juger. (// s'assied à côté d'elle sur le divan,)
Maud. — Pauvre petite! Elle n a pas plus tôt vu votre carte qu'elle a pâli, rougi, s'est levée. Elle vous adore. Pauvre petite Thureau...
Jacques. — Merville!
Maud. — Merville... (Ils se regardent. Ils rient. Un temps.) 11 est certain que vous ne paraissez pas trente-quatre ans.
Jacques. — En été surtout avec un chapeau de pailk.
Maud. — Comme c'est curieux la vie... on connaît des gens depuis six mois... on n'a pas songé à reriiarquer certains 'détails... Et puis, brusquement. . .
Jacques. — Ah ! Maud, brusquement !
Maud. — Restez tranquille. Vous allez prendre une tasse de thé. {Maud verse le thé.) Ohî le thé est tout froid. Je vais sonner.
Jacques. — Non, non, ne sonnez pas, nous sommes si bien... J'adore le thé froid. (// lui prend la main.) Je l'adore !
Maud. — Rasseyez-vous. Je vous prie de vous rasseoir... Vous allez gâter la bonne impression.
Jacques. — Il y a donc une bonne impression.
Maud. — Oui ! Peut-être. Vous êtes très gentil. Je vous jugeais mal.
Jacques. — Oh ! Maud, pourquoi ne voulez-vous pas m'aimer, dites, pourquoi ? Je vous comprendrai... je saurai être ce qu'il faut. Je ne serai pas encombrant. Vous m'avez dit tantôt : « Je ne vous vois pas. » ^ ous avez tort. Vous auriez des surprises des surprises très agréables... et je vous assure qu'en pyjama, et même sans pyjama...
Maud. — Jacques, taiscz-voiisî
Jacques. — Et puis je vous aime, (^est vrai. Je vous aime. Ma chambre est pleine de vos photographies. Je vous ai chipé des voilettes. J'ai quinze ans quand je pense à vous. Tenez, je ne peux plus regarder mon divan sans un l)attement de cœur. C'est sur ce divan que vous vous êtes assise la fois fugitive où vous êtes venue. C'est là que je vous imagine. Les rideaux clos comme de longues paupières laissent glisser le regard du jour finissant. Vous êtes en chemise... en petite chemise. . . . -
Maud. — Comment ! Mais voulez-vous vous taire. En chemise!
LA BONNE OTENTION ' 19
Jacques. — Il y a un grand feu. Vous êtes à côté de moi, tout près de moi. Vous êtes même sur mes genoux.
Maud. — Quelle horreur 1
Jacques. — Et vous me murmurez ! Jacques, mon cher petit Jacques !
Maud. — Oh !
Jacques. — Je vous aime, mon petit Jacques ! Je vous vois, à présent, je vous vois. {Iljait rasseoir Maud sur le divan, tout contre lui.)
Maud. — Je vais vous mettre à la porte.
Jacques. — Il y a six mois que je vous fais la cour. C'est ridicule! Je vous envoie des fleurs, des bibelots, qu'est-ce que ça peut bien vous faire ? Il fallait vous parler comme je le fais en ce moment, vous parler tout près,* dans les cheveux... contre Toreille.
Maud. — Ah î pas ça !
Jacques. — Non pas avec des phrases agenouillées, des grandes phrases, mais avec des petits mots chauds, avides, fiévreux, des mots qui sont comme de petites flammes, de ces mots brûlants, qui sèchent les lèvres et qui meurent soudain pour être d'eux-mêmes changés en baisers. (// V embrasse longuement. Maud se relève et d*une voix mourante.)
Maud. — Ah ! ce n'est pas gentil... Oui, c'est fou ce que vous faites là !
Jacques. — C'est possible, mais vous êtes troublée.
Maud. — Troublée?... moi ?. .. Ah ! là ! là î
Jacques. — Je vous aime. (// l'embrasse.)
Maud. — Laissez-moi. . . c'est absurde ! . . . non, Jacques, c'est absurde !
Jacques. — Je t'adore !
Maud, à Jacques qui la harcelle de baisers. — Laissez-moi... à quoi pensez- vous... ce serait très mal... et cette petite Thureau... ïhureau- Merville... Ah! ne m'embrassez pas... pas sur la nuque, ça me fait froid.
Jacques. — Ah ! cette minute ! Dieu que je l'ai désirée, cette minute ! . (Il Ventraîne vers la porte au fond.)
Maud. — Où m'entraînez-vous ! Mais non, Jacques, cette pauvre petite Thureau... petite Merville... Thureau-Mervillc. . . Ah! ça m'est désagréable... Vous abusez... pas parla.
Jacques. — Pourquoi ?... Mais si... Je t'adore.
20 LA BO?î>'E PîTET^TION
Maud. — Non... pas par là... Je vous en prie... Oh I c'est mal... Il ne
faut pas ? pas par là...
Jacques. — Mais pourquoi ? Pourquoi : Pas par là P MwD, la tête perdue, fiévreuse et riant pourtant. — Parce que...
parce que c'est la salle à manger !
RIDEAU