SCÈNE III JACQUES, MAUD, entrant en peignoir
Maud. — Me voilà, moi. Qu'est-ce que tu as à rire?
Jacques. — Rien. Ton peignoir est délicieux.
Maud. — Mais si, tu as quelque chose.
Jacques. — C'est Alphonse. Pour un peu, il m'aurait félicité
Maud. — Félicité de quoi ?
Jacques. — Eh bien... de... de...
Maud. — Ce n'est pas vrai.
Jacques. — Ne te frappe pas.
Maud. — Et toi ça te fait rire ?
Jacques. — Faut-il pleurer?
Maud. — Ah! tu vois, je n'aurais jamais dû... ici, chez moi, si c'était à recommencer.
Jacques. — Oh ! Maud ! si c'était à recommencer.
Maud. — Si c'était à recommencer. (Jacques s'approche tout près d'elle.) Eh bien, je recommencerais.
Jacques. — Toi, je t'adore. (Ils s'embrassent.)
[Alphonse entre avec un plateau s'arrête et sourit.)
Maud. — Mettez le plateau sur la table. C'est bien. Allez-vous-en.
(Alphonse pose le plateau sourit et sort.) .
Jacques. — Il a un sourire de complicité qui fait ma joie.
Maud. — Pas la mienne, et d'ailleurs je te trouve bien gai depuis tout à l'heure.
Jacques. — Dame, ma chérie, on le serait à moins. Tu ne peux pas m'en vouloir, je suis content.
Maud. — Oui, mais moi, je suis heureuse.
Jacques. — Ma petite Maud, nAaîs je suis heureux aussi, je suis très heureux, je te le jure.
Maud. — Bien vrai ?
Jacques. — Mais naturellement. Je t'aime.
Maud. — Non. Dis-le mieux.
Jacques. — Je t*adore.
Maud. — J ai été folle de te céder. Si j'allais m*attacher à toi
Jacques. — J*y compte bien !
Maud. — Ne le souhaite pas. Je te rendrais la vie impossible. Oh ! ce n*est pas que je sois jalouse ; je ne te demanderai jamais: D'où viens-tu ? Qu'as-tu fait? Qui as-tu vu? Non... non. Je ne te le demanderai jamais. < - ,
Jacques. — Non.
Maud. — Seulement, si tu as le malheur de ne pas me le dire...
Jacques. — Tu déplaces les bibelots. Tu n'aimais pas mon petit arrangement?
Maud. — Comment ? C'était toi ?
Jacques. — Oui, j'ai trouvé que ça faisait mieux.
Maud. — Eh bien, tu es déjà chez toi. A la bonne heure!
Jacques. — Ça te froisse?
Maud. — Mais non, mon chéri. Tu es bête. Au contraire, je trouve ça très gentil.
Jacques. — Ma bonne chérie. (Il fait asseoir Maud sur ses genoux.)
Maud. — Tout de même ça n'est pas bien ce que nous avons fait tantôt. C'est même un peu honteux.
Jacques. — Honteux, pourquoi?
Maud. — Quand je songe que j'avais promis à cette pauvre petite Thureau-Merville. . .
Jacques. — Quoi ! Tu y repenses encore ? Ça n'est pas guéri.
Maud. — Certainement, j'y repense et je n'ai jamais cessé d'y penser.
Jacques. — Ah ! pour ça, je m'en suis aperçu. C'était même comique.
Maud. — Comment! comique?
Jacques. — Dame oui! pendant que... dans la chambre, tout à l'heure... eh bien? Tune cessais de répéter comme une litanie : cette pauvre petite Thurcau... petite Merville... Thureau-Merville. Et tu disais ça d'un ton !
Maud. — C'est curieux comme tu manques de tact. (Elle se lève,)
Jacques. — Je te fais mes excuses. Rassieds^oi.
Maud. — Non.
Jacques. — Si, rassieds-loi et ne parlons plus du tout de cela.
Maud. — Il faut que je t'en parle. Ça me soulage. Après, ce sera fini. Qu'est-ce que tu veux que je lui dise, maintenant? Je n*oserai jamais aller chanter chez elle. Je n'oserai jamais chanter.
Jacqves, faisant danser Maud sur son genou. — Eh bien! dansez maintenant I
Maud. — Ah ! finis î Tu es insupportable I
Jacques. — Mais mon vieux Maud, lu es d'une absurdité! Crois-tu que ce que nous avons fait puisse avoir une influence quelconque sur mes projets touchant cette jeune fille. J'avais rompu depuis six mois. Je ne l'aimais plus. Et toi, je t'aime !
Maud. — Ce qui me console, c'est que tu connais trop de femmes. Tu aurais fait un mari déplorable.
Jacques. — Pas sûr.
Maud. — Très sûr ! Tandis que tu as tout ce qu'il faut pour faire un amant délicieux.
Jacques. — Oui... je crois.
Maud. — Tu es tendre. Tu as du charme... (Jacques se renverse dans son fauteuil et sourit.) Fat !
Jacques. — Je n'ai rien dit.
Maud. — Tu avales les compliments avec un sourire béat. On dirait que tu les digères.
Jacques. — Je ne vois pas bien pourquoi tu me dis ça. •
Maud. — Ne sois pas vexé... tu vas voir comme nous allons être heureux... j'irai le voir chez toi... je te téléphonerai... Tu as le téléphone ?
Jacques. — 22!2-2i.
Maud. — C'est d'ailleurs joli chez loi.
Jacques. — C'est central.
Maud. — Mais tu sais, tu brûleras toutes les photographies de Blanche, à commencer par celle qui se trouve dans ton médaillon. Montre-la moi, tu veux ')
Jacques. — Ne pense donc pas à Blanche.
Maud. — Dis, elle était très jalouse? Tu la trompais?
Jacques. — Qu'est-ce que ça peut bien le faire?
Maud. — Ça me ferait plaisir. Oh ! d'ailleurs, tu me l'as dit tantôt. Tu m'as dit qu'elle avait beaucoup soufTert.
Jacques. — Tantôt, j'ai dit n'importe quoi. Tu m'aimes?
liA BONNE INTENTION 26
Ma.ud. — Bien sûr, je t'aime... sans ça!... Mon petit Jacques...
Jacques. — Quoi ?
Maud. — Mon cher petit Jacques.
Jacques. — Quoi donc, ma mignonne ?
Maud. -^ Montre-moi le portrait de Blanche dans ton médaillon.
Jacques. — Maud, tu es insupportable.
Maud. — Mais il est tout naturel que je te parle d'une amie dont tu as été Tamant. N'est-ce pas naturel ?
Jacques. — Tu m'en parles trop.
Maud. — Dis ! Comment appelais-tii Blanche, dans l'intimité ?
Jacques. — Oh ! ♦
Maud. — Tu lui avais bien donné un petit surnom gentil. Gomment l'appelais-tu ?
Jacques. — Tu veux le savoir ^
Maud. — Oui.
Jacques. — Loubet.
Maud. — Ah ! mais tu m'ennuies, à la fin, réponds-moi !
Jacques. — Si je te demandais, moi, comment lu appelles tes amants dans l'intimité.
Maud. — Mes amants ! Je te remercie, mon cher.
Jacques. — Je t'ai froissée. Je te demande pardon.
Maud. — Tu as des façons de me parler ! Pour qui me prends-tu ? Mes amants ! . . . .
Jacques. — Tu sais bien que je n'en pense pas un mot.
Maud. — Je ne suis pas comme Blanche, moi, comme Gilberte, comme Fanny. Je n'ai pas « des amants ». Et puisque je t'ai résisté pendant six mois, tu devrais comprendre que je suis une honnête femme.
Jacques. — Mais je le sais, mais j'en suis sûr.
Maud. — Mes amants I
Jacques. — Allons, tu ne vas pas prendre au sérieux une boutade
Maud. — Tu appelles ça une boutade ?
Jacques. — Une horreur. Une calomnie. Une infamie.
Maud. — Fais donc de l'esprit.
Jacques. — Mais je ne fais pas d'esprit. Je suis désolé, sincèrement désolé. Tu ne m'en veux plus? Tu n'y penses plus? Tu me pardonnes?
Maud. — Oui, pour cette fois, je veux bien ne plus y penser et je te pardonne.
Jacques — A la bonne heure I Maud, avec éclat, — Mes amants !
Jacques. Ohl Maud! puisque tu m*as pardonné. Allons, n'en parlons plus. Tiens ! J'ai été une brute. Le baiser de la paix. Maud. — J*ai bon caractère, mais enfin il y a des choses... Jacques. — Chut ! chut! chut! Tout fini ! Voyons, qu'est-ce qu'on fait ? On dîne au cabaret ? On fait la fête ? On va au théâtre ?
Maud. — Ah I oui ! Je veux-bien, c'est une bonne idée. Allons aux Variétés. Cela ne t'ennuie pa3, les Variétés ? Jacques. — Cela te plaît, donc cela m'amuse.
Maud. — Nous prendrons une avant-scène. L'avant-scène de gauche. Ça ne te fait rien.
Jacques. — Tout ce que tu voudras.
Maud. — Et je te permets d'être galant ce soir, de me regarder dans les yeux, gentiment, d'être empressé, de m'embrasser les mains, d'être tendre I Jacques. — Ma bonne Maud.
Maud. — Et ça fera enrager Blanche qui joue ce soir et qui a une grande scène à gauche, près de la rampe.
Jacques. — Comment ?
Maud. — Une grande scène à gauche, près de la rampe. Jacques. — Bien.
Maud. — Nous irons ensuite lui dire bonsoir dans sa loge, tous les deux.
Jacques. — Bon.
Maud. — Je vqîs d'ici sa tête. C'est une idée de génie. Jacques. — Parfaitement... Eli bien, du tout... n'y compte pas... Jamais de la vie.
Maud. — Quoi ! Tu refuses ?
Jacques. — Je trouve déplacé... de mauvais goût... Et d'ailleurs, il est inutile que Blanche soit au courant.
Maud. — Qu'est-ce que ça veut dire ?
Jacques. — Ça ne veut rien dire. Seulement... Maud. — Seulement quoi ? Seulement (|uoi ?
Jacques. — Si tu ne me laisses pas parler.
Maud. — Avoue tout de suite que tu es encore avec elle.
Jacques. — Allons bon ! Je suis encore avec elle. Maud. — Si tu n'étais plus avec elle, tu n'aurais pas peur dB te montrer avec moi. V Jacques. — Je n'ai pas peur de ça du tout, mais... Maud. — Tu as donc peur d'autre chose ? Jacques. — Mais sapristi ! laisse-moi donc parler. Maud. — Eh bien, parle ! Qu'est-ce que tu as à dire? Parle!