‹ Qui vive?Chapitre 4 sur 12 · APPEL · texte numérisé non relu

APPEL

Gambetta vient de mourir ! Cette tombe si brusquement ouverte nous prend un des plus grands et des meilleurs Français qui aient été donnés à la France.

Il n'a pas dépendu de lui qu'elle ne fût victorieuse, il

aurait tout fait pour qu'elle ne restât pas amoindrie.

Le grand Patriote que nous avons perdu, et que la Ligue avait l'honneur de compter parmi ses membres, nous a légué de trop fiers exemples de constance et de courage pour que la douleur qui nous frappe si cruellement nous fasse désespérer du Pays et de nousmêmes. Inspirés par son souvenir et guidés par les mêmes espérances, nous n'en poursuivrons que plus ardemment, au contraire, notre œuvre d'éducation patriotique et militaire.

Plus que jamais, la nation a besoin de fils vaillants et robustes. Plus grande est la perte, plus pressant le devoir de rallier entre eux tous ceux qui aiment la France, tous ceux qui veulent préparer des défenseurs et des soldats à la Patrie vaincue.

mort de Chanzy.

C'est auprès du cercueil de Gambetta, où il passait alors presque toutes ses journées et souvent ses nuits, que Paul Déroulède apprit, le 6 janvier 1883, le nouveau deuil qui en la personne du général Chanzy frappait la France.

C'est de là qu'il envoya au Drapeau ce cri d'angoisse et d'appel :

Le général Chanzy est mort !

L'an dernier, Skobelefî ! Hier, Gambetta ! Aujourd'hui, Chanzy !

Patriotes de France, pleurons !

Patriotes de France, serrons les rangs î

La madone de la Patrie.

Chaque année, la Ligue des Patriotes et les Sociétés alsaciennes-lorraines se rendent en cortège au pied de la statue de Strasbourg à Paris, pour y déposer des couronnes. Dan,a un

article du Drapeau (21 juillet 1883), Paul Déroulède dégage en ces termes l'éloquente signification de ce pèlerinage patriotique :

Le Patriotisme, qui est aussi une religion, a ses symboles et ses rites, comme il a ses apôtres et ses martyrs.

Tous les ans, au 14 juillet, depuis que ce jour est jour de fête nationale, une foule nombreuse vient en pèlerinage au pied de la statue de Strasbourg.

On pavoise la Madone de la Patrie, on la pare et on la décore.

Elle est la divinité de la douleur vengeresse, et aux trois couleurs de la France se mêle le ruban vert et noir de la Ligue, et aux couronnes d'immortelles funèbres les bouquets de fleurs vivaces.

Elle est l'image du deuil et de l'espoir. Jeunesse des écoles, g^^mnastes français, fils d'ouvriers ou de bourgeois, toute la France adolescente et déjà virile courbe devant elle son front ému, et lui consacre son cœur et ses bras. Et qu'on ne croie pas que ce soit la Ligue des Patriotes, non plus que la fédération d'Alsace-Lorraine, qui conduise cette fête, il n'y a qu'une réunion spontanée de bons Français, où tous sont Alsaciens-Lorrains, tous étant patriotes.

Jamais peut-être la cérémonie n'a été plus touchante et plus belle que cette année ; jamais les fidèles plus nombreux ; jamais l'idole plus parée et plus resplendissante avec ses ex-voto symboliques et son arc-en-ciel de drapeaux.

Il semble que les protestataires de France aient eu à cœur de rassurer les protestataires d'Alsace-Lorraine.

C'est une éclatante réponse à ce doute. Pense-t-on encore à nous là-bas, nous aime-t-on encore ?

Oui, Strasbourg, oui, Metz, oui, Mulhouse, oui, chères cités captives, oui, la Nation pense toujours à vous et vous aime toujours ! Oui, elle ne se sentira libre que quand vous serez délivrées.

Le grand Français qui est mort n'a pas inutilement vécu. Il nous a indiqué la route, enseigné le devoir, légué Texemple.

Le patrimoine des forces acquises qu'il nous a transmis, nous ne l'avons pas laissé amoindrir, et nous ne le laisserons pas dilapider.

A sa grande volonté disparue suppléeront des milliers de bonnes volontés nouvelles.

La foudre a broyé le roc qui nous servait de rempart, mais les pierres du chemin se sont levées d'ellesmêmes ; la brèche est réparée, la muraille est rétablie : la France est forte.

Henri Hlarfin.

Voici le discoiirs que prononça aux funérailles de Henri Martin, Paul Déroulède. Celui que la reconnaissance populaire a fort justement surnommé l'historien national avait été, en effet, un des membres fondateurs de la Ligue des Patriotes, et lorsqu'il mourut, le 14 décembre 1883, il en assumait encore la présidence avec M. Déroulède comme délégué :

Messieurs,

Dans une chanson gauloise du temps des druides, un vieux barde dit à son jeune disciple : « Quand je mourrai, ne pleure pas ma mort, mais souviens-toi que je t'ai enseigné le courage et chante la gloire. » Et l'enfant répond : « Quand tu mourras, je pleurerai ta mort parce que je t'aime, mais je me souviendrai que tu m'as enseigné le courage et je chanterai la gloire ».

C'est en me rappelant ce chant héroïque qui résonne en moi comme un écho que j'ai accepté de remplir la douloureuse mission de saluer à mon tour, au nom de la Ligue des Patriotes, le cercueil du vieux maître que j'ai perdu. Je ne l'admirais pas et je ne l'écoutais pas seulement comme un chef, je l'écoutais et je l'aimais

comme un aïeul. Ce sage de la Patrie m'avait assagi.

Il avait fait passer en moi le sentiment des longs devoirs, la possibilité des longues attentes, la persévérance des longs efîorts.

Le jour où j'ai pénétré dans la connaissance de cette grande âme a été la veille de mon apaisement et le commencement de ma patience.

Ce n'est cependant ni à ma déférence pour ses avis, ni à mon dévouement absolu pour la cause que nous servions ensemble, que je dois le grand honneur que les siens m'ont fait en me désignant aujourd'hui pour ce devoir sacré. C'est, je le sais, à la paternelle tendresse qu'il me témoignait et à la piété filiale que j'avais pour lui.

Je n'ai pourtant connu Henri Martin qu'après la guerre. Et, — pourquoi n'avouerai-je pas à d'autres ce que j'avais confié à lui-même, — ce n'est qu'après la guerre aussi que je l'ai lu. Oui, c'est seulement au lendemain de nos revers et au jour de la conquête, que, navré du présent et anxieux de l'avenir, j'ai voulu m'instruire du passé. J'ai alors consulté ses livres comme on consulte un oracle et j'y ai puisé à chaque page les motifs raisonnes de ma foi dans la perpétuité de la France et de ma confiance dans la reprise de ses destinées.

Avant les désastres de 1870, les jeunes gens de ma génération n'étudiaient guère dans notre histoire que les pages de notre immortelle Révolution. Plus préoccupés de nos droits qu'on nous contestait que de nos devoirs qu'on ne nous faisait pas remplir, nous n'imaginions pas qu'il y eût d'autres questions à résoudre que des questions d'organisation intérieure, et bien peu d'entre nous s'avisaient de penser qu'en dehors de tel ou tel mode d'existence politique, il y eût à se préoccuper de tels ou tels moyens d'existence nationale. Aussi nos lectures allaient-elles surtout des œuvres

de Thiers aux Girondins de Lamartine. Nous avions Michelet pour prophète et Louis Blanc pour docteur.

Combien il nous eût étonné, celui qui eût troublé notre glorieuse quiétude vis-à-vis de l'étranger, pour nous dire qu'à côté de ce droit de l'homme qui s'appelle la Liberté, un jour viendrait où il faudrait songer à défendre et à reconquérir ce droit des nations qui s'appelle l'Indépendance !

C'est ce droit-là, messieurs, dont le grand historien Henri Martin était passionnément jaloux ; c'est cette flamme nationale qui rayonne d'un bout à l'autre de ses œuvres et qui brûlait inextinguible dans la grande âme du président de la Ligue des Patriotes.

Aussi, quand je songe de quel homme je parle et à quelle occasion j'en viens parler, je suis pris d'efïroi. Je me dis avec une indicible douleur que celui-là seul qui pouvait prononcer dignement les paroles suprêmes, celui-là seul dont la voix pouvait couvrir les autres voix, celui-là seul qui savait toujours consoler la Patrie en deuil, le grand, l'immortel champion de notre Défense nationale est lui-même déjà un deuil inoubhable de la Patrie ! Hélas ! voilà un an à peine que l'admirable \deillard que nous pleurons pleurait lui aussi cette jeune mort, un an à peine qu'il suivait de sonpas toujours viril ces subHmes funérailles populaires faites à l'Avocat de la Patrie, et qu'au nom de cette même Ligue des Patriotes pour laquelle je parle ici, il déplorait dans son langage superbe les longues espérances déçues et les grands desseins interrompus.

Quelle année funèbre ! Et dans le cercle rapide de ces douze mois, que de dates fatales pour la France ! Quel janvier ! Et quel décembre ! La tribune perd Gambetta, l'armée perd Chanzy, l'histoire perd Henri Martin, la Patrie les perd tous trois !

Et jamais le pays n'a eu plus besoin d'hommes. Jamais la nation n'a eu plus besoin de guides et d'amis,

de serviteurs et de conseillers. Jamais la France... mais, non ! je ne dois pas m' abandonner ici aux réflexions qui m'assaillent. Je veux et je dois me souvenir des leçons de prudence que m'a données mon vieux guide. Il faut savoir attendre pour parler comme pour agir, et je lui ai promis de savoir attendre.

Lui aussi savait attendre ; mais, à le voir si infatigable et si actif, nul de nous n'aurait pensé jamais que cette attente devait durer plus longtemps que sa vie. En vérité, oui, nous ne désespérions pas de lui rendre un jour toute sa Gaule, à ce vieux Gaulois. Nous le lui disions encore l'autre jour à ce banquet que la Ligue des Patriotes offrait aux gymnastes de la Seine sous sa présidence ; mais lui, secouant doucement la tête, moitié attendri, moitié souriant : « Non, disaitil, vous verrez ces choses, mais je ne les verrai plus, je ne serai plus là pour les voir. » Eh bien ! si, cher maître, vous les verrez et vous serez là pour les voir ! N'est-ce pas vous qui, aux funérailles de Gambetta, aviez prononcé cette noble parole : « Si Gambetta nous voit, et il nous voit... » Aussi, moi je recueillerai cette pensée sur vos lèvres ; aussi, moi, je vous emprunterai ce cri d'espérance et de foi. Oui, Gambetta ; oui, Chanzy ; oui, Henri Martin, nous verrons ces choses, et vous les verrez aussi !

Dormez en paix, pères de la Patrie, vos fds continueront votre tâche, et soyez tranquilles, ces fds ne seront pas ingrats, et quand le jour viendra, si lointain qu'il soit, ils rapporteront sur vos tombes les rameaux sanglants de la victoire.

Et vous, jeunes gens, qui vous étiez groupés autour de ce sage et héroïque \àeillard, nous, hommes faits qui l'entourions de nos dévouements résolus, nous tous enfin, qui ne renonçons à aucun de nos droits, qui ne désertons aucun de nos devoirs, serrons les rangs ! Et vive la France ! Quand même !

La jeunesse.

(Drapeau, 3i janvier 1885).

Cet émouvant article fut écrit après une visite au monument que la piété des élèves et des professeurs de l'École des Beaux- Arts a dressé à la jeune immortalité d'Henri Régnault, tué à Buzenval :

Le 19 janvier est l'anniversaire de Buzenval.

Fidèle à nos morts, j'étais allé porter une couronne de la Ligue au monument de l'École des Beaux-arts.

La cour du Mûrier était déserte ; des fleurs de givre étincelaient sur la neige inégale ; l'eau de la fontaine avait cessé de couler et des perles de cristal pendaient tout autour de la vasque d'où s'échappaient par intervalle de grosses larmes qui venaient se briser en tombant sur la glace sonore.

Un poignant chagrin me serrait le cœur.

L'an passé avait si mal fmi, il commençait si mal l'an nouveau.

A d'admirables élections par lesquelles l' Alsace- Lorraine affirmait une fois de plus son indissoluble attachement pour la France, le gouvernement de la France avait répondu par la défection. Une expédition lointaine qui, rapide et limitée, eût pu être fructueuse, se prolongeait et s'étendait sans limite, exigeant tout à coup des dépenses de forces qu'aucun résultat ne compensera. Après avoir parlé de la fierté jalouse de la France vis-à-vis de quiconque lui portait ombrage, on nous en avait réduits à accepter l'amitié de la Prusse. L'organisation même de notre armée était mise en péril, à la grande joie de AL de Bismarck, de par l'entêtement d'un ministre. Rien de ce qui était promis n'était tenu, rien de ce qui était prévu ne s'était accompli. Et ce qu'on nous avait fait tout d'abord entrevoir comme le commencement du relèvement et

l'affirmation, de notre prestige devenait peu à peu le motif de notre isolement, le début de notre ruine et le principe de notre faiblesse.

Certes, aucun de nous, aucun de ceux qui servent la cause sainte de la Défense nationale, n'oublie ni ne méconnaît les glorieux services de notre fière armée du Tonkin.

Nous les remercions, nos soldats et nos marins, nous les chérissons, nous sommes fiers de leur bravoure, dont nous n'avons jamais douté, comme de leur succès qu'il n'a pas dépendu d'eux de rendre plus décisif.

Oui, ils nous ont fait de l'honneur aussi facilement qu'ils nous rendraient de la gloire ; oui, nos bonnes troupes ont de bons chefs, et les Français qui se battent là-bas se battent bien, mais les Français qui les dirigent d'ici, comment les dirigent-ils ? Que d'indécision ! que d'incohérence ! que de maladresses ! que d'ignorances aboutissant à combien d'erreurs ! que de mensonges couvrant combien de fautes !

Et cependant, sur l'autre versant de notre nouvelle frontière, de l'autre côté de cette trouée des Vosges, — qui nous hypnotise, — de vaillantes populations luttent pour nous, souffrent pour nous, votent pour nous, face aux vainqueurs.

Et quatorze ans ont passé depuis ce supplice et dans cette attente, et quinze ans passeront, et vingt ans, et le siècle aussi passera, si on laisse faire.

Que répondre bientôt aux jeunes gens de Metz et de Strasbourg, de Mulhouse et de Colmar, lorsqu'ils nous diront . « De quelle fidélité nous parlez-vous et à quel titre ? Par votre faute, notre naissance a été inscrite sur les registres de l'état-civil allemand ; par votre abandon, la conscription allemande nous a mis la main au collet ; nos pères ont pu patienter et protester en souvenir de leur ancienne Patrie, qui ne fut

jamais la nôtre ; il vous a plu de ne pas interrompre la prescription, eh bien ! elle a couru et elle a supprimé le Droit qu'avait primé la Force. Passez au large. Français,! vous êtes l'Ennemi ! »

Hélas, oui ! ils diront ces choses, et bien d'autres encore, et nous boirons la honte, et l'Europe rira de nos larmes.

Mais alors, à quoi bon ce formidable appareil militaire qui nous écrase, s'il n'est pas l'instrument de la victoire et de la libération ?

Pourquoi tant de sacrifices passés et tant d'efforts présents ?

Est-ce que tout le sang versé pour la Défense nationale aura coulé en vain ?

Est-ce en vain et pour de fausses guerres que l'Armée nationale aura amassé et thésaurisé toutes les forces \4ves de notre peuple ?

Quoi! la France ne redeviendra plus jamais la France!

Plus jamais nous ne délivrerons ceux que nous avons Uvrés !

Hélas! hélas !

Ainsi allaient mes pensées, et j'avançais tristement

fsous les arcades silencieuses.

Tout à coup, au détour du pilier, voici que m'apparaît la blanche figure : à demi agenouillée sur les mai'ches, elle se hausse dans un gracieux effort pour tendre au plus glorieux de ses martyrs la palme d'or du sacrifice. C'est Elle, c'est la Jeunesse !

0 ingrat que j'étais, ô aveugle qui se lamente et qui doute !

Est-ce qu'il n'est pas là, l'Avenir ? Pouvons-nous faire que les vieillards ne soient pas égoïstes et que les pères ne soient pas craintifs ? Mais eux, les fils ! eux, la Jeunesse !

Est-ce qu'ils renoncent la France ? Est-ce qu'ils

12 QUr VIVE? FRANCE QUAND MÊME!

abdiquent la Patrie ? Est-ce qu'ils désertent l'Alsace et la Lorraine ?

Et alors, dans une évocation subite, se dressa devant moi le spectacle consolant de ces dernières années.

Je vis toute cette jeune nation en route pour le Devoir. Au-dessus de ses têtes innombrables flottait le drapeau tricolore et, dans ses plis, trois mots ; Pour la Patrie !

Je revis ces gymnastes et ces tireurs groupant par toute la France leur nombreuse phalange d'apprentis soldats ; puis, des grandes villes aux moindres villages, voici l'instituteur qui, par le livre et le fusil, élève et relève, instruit et construit l'Homme dans l'enfant.

Et là-bas, au pied de tous ces monuments funèbres, commémorations de sacrifices et consécrations de devoirs, la foule s'avance, toujours augmentée. Ce sont les pèlerins de la Patrie. A leur tête marchent les anciens combattants de la Défense nationale, mais vous êtes tous à leurs côtés, jeunes gardiens de l'Espérance française.

Ah ! élèves des lycées et des écoles, étudiants des lettres et des sciences, artistes et artisans, travailleurs de l'établi ou du comptoir, vous tous dont les vingt ans se cherchent et se rassemblent, il n'est pas toujours le même, le but qui vous associe, mais le résultat est identique. Une force naît de votre union ; votre poussée de sève monte dans le même arbre, et nous verrons reverdir ensemble la couronne sacrée de la Patrie !

Oui, Jeunesse! tu seras la résurrection parce que tu es la vie, tu seras le salut parce que tu es la foi, tu seras la victoire et la délivrance parce que tu n'es pas la peur et que tu n'as jamais été l'égoïsme.

C'est ta pure et vivante image que cette radieuse divinité qui est là debout sur ces dalles. Ta main levée pour l'hommage l'est aussi pour le serment, et

iNOTES ET DISCOURS 13

cette palme d'or que tu tends à ceux qui sont morts pour ta France, tu trouveras en toi, je le sais, tout le courage qu'il faut pour la mériter.

Hlopt pour la Patrie !

Les obsèques du commandant Henri Rivière, tué au Tonkin le 19 mai 1883, furent célébrées, le 30 janvier 18 85, avec un caractère ineffaçable de passion populaire et de tristesse nationale. Paul Déroulède prononça au cimetière, après une éloquente allocution de M, Henri de Bornier, le discours que voici :

Mesdames, Messieurs,

C'était au chef respecté de la Ligue des Patriotes, M. Anatole de La Forge, qu'avait été donnée la mission de saluer en notre nom la glorieuse mémoire du commandant Rivière, mort pour la Patrie dans l'extrême Orient.

Une brusque inquiétude de famille retient M. le Président de la Ligue au chevet de sa fille malade. Ce sont ses regrets que je vous apporte, et c'est aussi l'écho de sa pensée que je vais essayer de vous transmettre.

Certes, j'aurais vivement désiré ne pas ledsser au hasard d'une improvisation un hommage funèbre que j'aurais voulu plus digne du discours si éloquent et si littéraire que vous venez d'entendre, plus digne surtout du héros que nous honorons ici de notre mieux, mais que d'autres que nous avaient assurément le devoir d'honorer davantage.

Quand je dis, messieurs, que la tâche qui m'incombe tout à coup me surprend, je ne veux pas dire que les choses dont j'ai à vous parler aient rien d'inattendu pour moi.

De tels souvenirs, de si hauts exemples ne sont pas de ceux que j'écarte et que j'oublie : ils sont de ceux que je médite, que je contemple et que j'envie.

« Mort pour la Patrie ! »

Heureux celui qui a pu mériter cette inscription sur sa tombe ! Heureux le soldat qui, après avoir vécu sous les drapeaux, a pour glorieux linceul ces trois couleurs, que j'aurais tant aimé à voir flotter sur nos têtes et dont l'absence ici me choque comme une ingratitude et m'attriste comme une injustice. Heureuse aussi la Nation qui trouve toujours et sans cesse des volontaires prêts à donner leur vie pour son honneur et pour sa défense, pour ses intérêts et pour sa grandeur.

Le commandant Rivière était de ceux-là. Cet homme de lettres était, on vous l'a dit, un homme d'épée, et, tout en se consacrant à l'ai^t entre deux voyages ou deux combats, l'artiste appartenait véritablement à l'Armée.

Aussi bien, est-ce que dans la sonorité même des mots comme dans la réalité des faits, les Arts et les Armes n'ont pas de grands rapports ? Est-ce que tous deux n'ont pas leurs luttes et leurs défaites, leurs dévouements et leurs victoires ? Est-ce que tous deux enfin, ils ne contribuent, chacun pour sa part, à augmenter dans le patrimoine national ce trésor qu'on prétend parfois superflu, mais qui est aussi nécessaire à une nation que l'honneur à une famille, et qui s'appelle la gloire.

J'ai dit tout à l'heure, messieurs, que Henri Rivière appartenait à l'Armée. Je n'ai jamais mieux compris, jamais mieux senti que devant ce cercueil l'inexorable et superbe vérité de cette formule : appartenir à l'Armée.

Appartenir à l'Armée : c'est-à-dire appartenir au devoir, au danger, à la mort ; n'être plus à soi, n'être

NOTES ET DISCOUKb 15

plus soi presque ; s'abdiquer devant Ja Patrie ; se renoncer pour la Nation !

Et il ne s'agit pas seulement du rapide sacrifice de la vie un jour de bataille, mais du sacrifice quotidien de l'existence dans ce qu'elle a de plus cher, de meilleur et de plus doux. Joies de la famille, opinions personnelles, délices des lettres et des arts, jouissances et bonheur de l'amour et de l'amitié, il n'est rien qu'il ne faille quitter au premier signal, et il n'est rien qu'on ne quitte.

Du jour où il a prononcé ses vœux militaires sur le seuil de la caserne ou sur le pont du navire, le soldat ou le marin s'est dit à lui-même : ici, je n'ai plus de droits, je n'ai que des devoirs. Et sentinelle que la mort seule relève, il va faisant sans cesse le guet, face à l'ennemi, et disant sans cesse à la Nation : « Parle, où veux-tu que j'aille ? j'irai ! Où veux-tu que je vive ? j'y ^dvrai ! Où veux-tu que je meure ? j'y mourrai ! »

0 renoncement ! ô constance ! ô vertu !

Mais, messieurs, plus admirable et plus sublime est ce sacrifice, plus réfléchis et plus prudents doivent être les sacrificateurs. Plus réel est cet héroïsme, moins ils doivent le mettre en œuvre pour de faux devoirs et pour de fausses guerres. Plus magnanime et plus complet est cet abandon de soi-même à la volonté nationale, plus terrible et plus entière enfin est la responsabilité de ceux qui se sont faits les interprètes, les promoteurs et parfois même les inventeurs de cette volonté.

Ce n'est pas que nous regrettions tout dans ces expéditions lointaines. Il y a eu de l'honneur, puisqu'il y a eu des soldats et des marins, et les noms d'Hanoï et d'Hong-Hoa, de Bac-Ninh et de Fou-Tchéou, de Chu et de Lang-Kep sont et resteront éternellement et glorieusement mêlés aux fières mémoires de Francis

Garnier,' de Balny et de Ri\4ère comme aux souvenirs plus rayonnants de Brière de l'Isle, de Courbet et de Négrier.

Nous croyons seulement que l'heure a depuis longtemps sonné de limiter cette expansion et que ce n'est pas à grands renforts de sable africain ou de limon d'Asie que nous comblerons jamais la trouée des Vosges.

Je m'arrête, messieurs, non pas que je croie avoir rien dit qui manquât à la solennité du lieu et à la gravité des circonstances, mais parce que je crois avoir dit ici tout ce que j'y pouvais dire.

Henri Rivière, au nom de la Ligue des Patriotes, je dépose cette couronne sur ta tombe, et sûr de réjouir ta grande âme de soldat et de martyr, je prononcerai comme une prière et comme un vœu cette de\'ise qui n'est celle d'aucun régime, car elle appartient à la Patrie tout entière : Dieu protège la France !

Préface d' « Avant la Bataille » .

Il n'est peut-être pas, dans rœu\Te de Paul Déroulède, de page plus belle et plus \-ibrante et où l'écrivain ait mis plus d'éloquence, de force et de vérité, que cette préface écrite pour le li\Te Avant la Bataille. Le souffle qui l'anime, le rythme qui en martèle le style et en cisèle brutalement la forme, en font un chant de guerre, un hymne de combat d'où la Pensée jaiUit, persuasive et féconde :

« Avant la bataille ! > Oh ! le brave titre, qui résonne au fond des cœurs comme un appel de clairon, comme un roulement de tambour, comme un bouteselle de trompette !

Il dit aussi bien ce qu'il veut dire que le li\Te luimême prouvera bien ce qu'il veut prouver : la bataille est inévitable, V Armée est prèle !

Car les semeurs de lâcheté auront beau faire, la ré-

ISOTES ET DISCOURS 17

signation à la honte n'est pas encore sortie de terre, et, au contraire de la parabole, l'ivraie de la peur n'a pas encore étouiïé le bon grain de la bravoure.

Les gouvernants seuls, sceptiques ou vieillis, n'osent fixer le but et font hésiter la Nation sur sa propre route.

A peine si trois ou quatre d'entre eux, d'esprit plus clairvoyant et de cœur plus ferme, ont réellement marché et marchent encore vers l'Avenir équitable.

Quant aux autres, préoccupés avant tout du maintien de leur impuissant pouvoir, ils acceptent toutes les tutelles, devancent tous les ordres, proposent toutes les soumissions, étalent toutes les déférences, aussi insouciants de notre réhabilitation nécessaire que de notre dignité vitale.

Ils semblent ne se succéder que pour venir s'incliner tour à tour devant le colosse d'occasion, comme ont si fièrement dit les Espagnols.

En vain des milliers de Français relèvent la tête et élèvent la voix, en vain la jeunesse populaire s'arme et se prépare, on met en vain dans les mains de ces hommes d'inertie un contrepoids national fait d'indépendance et de fierté, ils n'osent jamais retirer de la balance l'épée du vainqueur, et c'est de leurs propres lèvres, c'est sur leur propre nation que tombe éternellement le Vœ victis de la servitude.

Voyez-les se transmettre de bouche en bouche ce cri sublime poussé, il y a dix ans, par Gambetta au lendemain de nos revers : « La Revanche, pensons-y toujours, n'en parlons jamais. »

De quel droit déshonorent-ils la mémoire et faussent-ils les doctrines du grand Patriote, en faisant de cette formule, toute de circonstance particuhère, toute de sagesse momentanée, la maxime d'État de la France ?

Je n'ignore pas — et comment l'ignorerais- je, n'étant ni sourd ni aveugle — que leur prétendu re-

cueillement n'est qu'un masque sans visage. Ils ne commettent pas seulement la faute de renvoyer aux générations futures le devoir des générations présentes, ils commettent le crime de nier ce devoir, et leur intime espérance est que l'oubli viendra avec les années.

Oh ! hérésiarques de la Patrie ! avec quels hochements de tête satisfaits ils vous exposent leurs dogmes. « Toute effusion de sang est un meurtre. La guerre est un procédé barbare qui répugne aux démocraties intelhgentes. L'Allemagne et la France ont des intérêts connexes qui rendent leur rapprochement utile et nécessaire. A quoi bon entretenir des haines dangereuses ! Laissons faire au temps qui guérit tout. »

Ainsi parlent, je ne dis pas les meilleurs, mais les moins mauvais. Ces partisans de l'esclavage s'affublent du voile de la sagesse et du manteau de l'humanité. Mettons à nu leurs honteuses pensées, disons hautement pour eux ce qu'ils n'osent peut-être pas se dire à eux-mêmes : < — La France doit rester vaincue, — toute effusion de sang n'y changerait rien, — la démocratie est incapable de vaillance, — il est dangereux de haïr qui on ne peut vaincre, — la honte qu'on oublie n'est plus honteuse. »

Tels sont assurément leurs blasphèmes intérieurs, et ce serait même là leur excuse.

Cette excuse, le livre que voici la leur arrache. Il place debout sous leurs yeux la statue de la Force rétablie. L'idole de la crainte doit s'effondrer. Leurs suspicions pusillanimes ne prévaudront pas contre ces démonstrations mathématiques.

Ce hvre leur refuse le droit de trembler par précaution ; il leur enlève la possibilité de rester à genoux par erreur.

Oui, certes, le rapprochement de la France et de l'Allemagne est nécessaire, mais par les armes ; oui, certes, il est utile et fécond, mais par la victoire.

Dans quel état vivons-nous depuis quinze ans, sinon dans l'état de vasselage ? Ces intérêts connexes de la France vaincue et de la Prusse victorieuse, quel lien ont-ils, sinon la perpétuelle menace de l'une, les incessantes concessions de l'autre ?

Quel absurde calcul de cacher à la Nation le bilan de ses affronts, la somme de ses génull exions ! Fière comme elle l'est, il y a longtemps que l'impatience du joug l'aurait relevée.

A peine serait-il besoin de lui parler de sa fortune compromise, de son commerce entravé, de son industrie envahie, le point d'honneur eût suffi. Et cependant ce traité de conquête qui nous mutile est aussi un traité de commerce qui nous ruine. Les statistiques sont là qui démontrent, chiffres en main, que la défaite est une banqueroute et la victoire un placement. Tout se tient dans la vie d'un peuple, et ce n'est pas abuser des mots que d'affirmer qu'il n'est marque de fabrique meilleure que la gloire des armes.

Si donc la guerre de revanche n'était qu'une guerre d'honneur et d'intérêt, encore faudrait-il la tenter pour l'intérêt et pour l'honneur. Mais elle est aussi une guerre de justice.

De quel cœur pourrions-nous laisser à jamais aux mains de l'ennemi ce million et demi de nos concitoyens, livrés contre tout droit, dépossédés par la plus cruelle des iniquités ?

N'ont-ils pas été, ne sont-ils pas encore nos meilleurs soldats, ces Alsaciens et ces Lorrains, fils de Kléber et de Fabert ? Et pourquoi sont-ils devenus la proie du vainqueur, sinon par le hasard du sol ?

Eux, la sauvegarde de la frontière, ils ont encore été la rançon vivante de la Patrie.

Deux fois merci à eux, deux fois honte à qui les oubHerait ! Jamais dette de sang ne fut plus sacrée, jamais attaches plus intimes et plus vivaces.

Qu'importent les origines ! Deux siècles de grandeur commune, de progrès conquis ensemble, de sang versé côte à côte nous ont indissolublement apparentés. Quelle fraternité vaut celle-là ? Où sont les devoirs plus pressants que leur délivrance ? Quelle liberté nouvelle à conquérir nous apportera un soulagement meilleur que cette libération réalisée ?

La conscience nationale a l'instinct de ces choses.

Ils sont rares dans notre peuple, les résignés de la défaite. Tout, jusqu'au malaise social dont nous souffrons depuis quinze ans, révèle et affirme le mécontentement de nous-mêmes.

Ce n'est pas tant la menace allemande qui nous épouvante et qui nous trouble ; c'est le remords français.

Rien n'est fait, rien ne se fera de durable au dedans aussi longtemps qu'il ne sera rien fait de définitif au dehors.

Or, la seule paix définitive étant la paix juste, le parti de la guerre est par cela même le parti de l'apaisement.

Du pacte de restitution découleront comme d'une source pure la réconciliation nationale, la prospérité publique, la joie de la France.

Et que l'on ne se berce pas de folles chimères, l'avenir doit être regardé bien en face : on ne reprendra que par les armes ce que l'on a perdu par les armes : des Français doivent mourir pour que la France vive.

Maintenant est-il sage de penser que l'heure du sacrifice peut utilement sonner ? Est-il raisonnable d'affirmer que les Patriotes qui veulent combattre sont des Patriotes qui peuvent vaincre ?

Ce hvre vous le dira, ô Français de peu de foi !

Ouvrez-le avec respect, car il contient nos titres de noblesse et d'indépendance ; étudiez-le avec recueillement, car il est la démonstration de l'espérance ;

NOTtS ET DISCOURS '21

propagez-le avec ferveur, car il n'est pas une de ses pages, pas un de ses chiffres qui ne puisse servir d'aliment au feu sacré de la Patrie.

Et toi, qui que tu sois, qui as si laborieusement rassemblé ces matériaux, merci à toi, bon serviteur do la grande cause. Il a plu à ta modestie de garder l'anonyme, qu'il en soit fait selon ta volonté.

Aussi bien je n'ai pas besoin de savoir ton nom pour être sûr que tu aimes la France et sa grandeur, que tu connais l'.li^mée et ses devoirs.

De toutes les ruines laissées par la guerre, il n'en était pas de plus na^Tante que l'écroulement de notre confiance. C'est à la reconstruction de cet édifice que tu viens d'apporter ta pierre.

Les affirmations générales, les consolations instinctives que nous allions semant aux quatre coins de la France, tu les renforces de toute la précision de tes calculs, de toute la netteté de tes documents.

Sois remercié encore, sois loué aussi.

Puisse ton li\Te, traduit dans toutes les langues, inspirer à toutes les nations un légitime respect pour un Peuple ainsi armé pour le Devoir, ainsi préparé pour le Droit ! Puisse-t-il aussi faire comprendre à l'Europe quels services lui rendent depuis quinze ans les protestataires français 1

En restant uniquement fidèles à notre douleur ; en maintenant intacte et permanente la Revendication de l'Alsace et de la Lorraine ; en réprouvant et en repoussant la possibilité de toute alliance entre la Prusse victorieuse et la France mutilée ; en écartant avec indignation cette domesticité militaire qui ferait de nous les valets de nos bourreaux, ce n'est pas seulement la honte de notre Patrie que nous enrayons, c'est le partage du monde.

Discours de Saint-Quentin.

Le 31 juillet 1887, c'est-à-dire au lendemain du départ du général Boulanger du ministère de la guerre, Paul Déroulède, sachant faire taire ses préoccupations politiques, prononçait à l'inauguration du bronze élevé à la mémoire d'Henri Martin ce discours plein de sagesse et de modération patriotique :

C'est ici, parmi vous, patriotes de Saint-Quentin, qu'ont été prononcées deux paroles d'une importance suprême pour le rôle et le devoir des bons Français.

C'est ici que ce cri est sorti de la bouche d'un patriote et je n'ai pas besoin de le nommer pour que vous sachiez de qui je parle : « La cause sacrée que vous voudriez servir dès aujourd'hui, pensez-y toujours, n'en parlez jamais ! »

Mot d'ordre superbe, fait d'espérance et de modération, car alors quiconque aurait voulu être libérateur de la patrie n'en aurait été que le meurtrier. La France, couchée sur le flanc, la plaie ouverte, cherchait avec colère et indignation ses armes, qu'elle n'était plus de force à porter.

Nous étions alors en 1872.

Et c'est cette même consigne, ce même mot d'ordre dont on voudrait encore sceller nos lèvres, comme si huit ans après, le 14 juillet 1880, rien ne s'était passé en France, comme si l'on n'avait pas remis à notre jeune armée ces jeunes drapeaux, syniboles indéniables d'indépendance et de fierté. Aussi, le soh^ même de ce grand jour, Gambetta rompait le pacte et, quand je m'avançai vers lui, accompagné d'Edouard Détaille et du général Hervé, mon ancien commandant au 3^ Zouaves, quand je lui jetai ces mots : « Quelle journée pour r Alsace-Lorraine ! » il me répondit simplement : « Il ne faut plus vivre que pour cela ».

Je n'ai pas à examiner si tout le monde en France

n'a vécu que pour cela. Mais j'affirme, j'atteste ici, au nom de tous mes amis comme au mien, que la Ligue des Patriotes n'a vécu, ne vit et ne vivra que pour cela.

A cette nouvelle formule que nous dictait Gambetta en 1880 est venu se joindre, deux ans après, ce suprême conseil d'Henri Martin.

C'était encore ici, toujours ici, dans cette fière ville de haut exemple et d'heureuse inspiration ; nous assistions avec mon vieux maître à une fête de gjTnnastique où nous admirions tout ce que ce généreux sang picard qui donne tant de courage aux hommes, peut donner de force et d'agilité à la jeunesse ; la fête terminée, Henri Martin se leva et, de sa voix que la conviction rendait forte et chaleureuse, il prononça une superbe harangue d'allégresse et d'encouragement qu'il termina pai' ces mots : « La France ne provoque personne, mais elle ne craint personne non plus ». Depuis ce jour-là, la Ligue des Patriotes n'a pas eu d'autre progi'amme.

Car ce n'est pas, que je sache, torturer le sens de ces paroles que de les compléter ainsi : « Non, la France ne provoque personne, mais elle entend que personne ne la provoque... »

On vous disait tout à Theure qu'une des fautes de ce généreux esprit était d'avoir préconisé la fraternité des peuples et d'avoir aidé au dangereux développement des nationalités. Nous ne lui ferons pas, nous, ce reproche ; le seul peuple qu'Henri Martin ait aidé de ses écrits comme nous l'avons aidé de notre acte et de notre sang, ce peuple-là, je crois, je veux croire qu'il est resté fraternel pour nous ; non, messieurs, le courant germanique ne sera pas assez fort pour interrompre l'union naturelle et nécessaire des races latines. Je veux encore moins croire que les influences gouvernementales de l'Italie continueront à l'emporter sur ses tendances nationales.

'24 QUI VrVE? FRANCE QUAND MÊMEl

Dans cette oraison funèbre de Gambetta que l'on vous rappelait tout à l'heure, le grand vieillard s'écriait : « Que de fois nous nous disions : S'il était là ! » Que de fois, nous aussi, à cette Ligue des Patriotes qu'il avait fondée, nous nous sommes écriés : « S'il était là ! »

Eh bien, encore aujourd'hui, j'en ai conscience, le cœur d'Henri Martin ajouterait aussi : « Patriotes de la Ligue tout ce que vous avez voulu dire est dit ; tous ceux qui devaient vous entendre vous ont entendus. Ce n'est pas le lieu ni l'endroit de justifier vos doctrines ; l'idée est semée ; laissez faire au temps, laissez faire au peuple... » Et ce que m'aurait dit Henri Martin, je l'aurais écouté.

C'est pourquoi, faisant taire mes convictions qui ne changent pas, je ne prononcerai plus devant lui que ces trois mots, qui sont les trois termes d'une même espérance, d'une même foi et d'un même but : Vive la Nation ! Vive l'Armée ! Vive la Patrie !

Crî (l'Alarme !

Voici le véritable cri d'alarme que le 4 décembre 1898 poussait Paul Déroulède, de l'ossuaire de Champigny-la- Bataille. A la faveur de la malheurevise « Affaire u qui déchaîne les passions populaires et bouleverse le pays tout entier, le président de la Ligue des Patriotes distingue, dénonce et flétrit les menées de ceux qui, quelques années plus tard, proclameront ouvertement leiu" antimilitarisme et leur autipatriotisme :

Bons Français et vous, vaillantes Françaises, qui n'avez été ni découragés, ni arrêtés, ni même lassés par vingt-huit années d'attente vaine et de protestation sans résultat, soyez remerciés pour être venus « quand même » renouveler aujourd'hui sur ces tombes

votre serment de foi française et de loyauté patriotique.

Certes, quand on pense qu'il y a plus d'un quart de siècle que nos frères morts sont restés sans vengeance et nos frères prisonniers sans délivrance, une immense tristesse s'empare de ceux qui croyaient ^que le désastre ne serait qu'une éclipse, la conquête qu'une passagère séparation, et que la résurrection de la gloire allait suivre de bien près la distribution de nos nouveaux drapeaux, gage éclatant de l'armement définitif de la nation.

Là est la douleur, là est le deuil, et, pour quiconque est directement responsable de la dispersion de notre sang et de nos forces en des guerres lointaines, là est la honte et le remords.

Mais aussi, quand on pense — contemplant l'autre face des événements — quand on pense que c'est également après plus d'un quart de siècle que vous voilà ici, non moins fervents qu'à la première heure, plus nombreux de beaucoup qu'aux premiers anniversaires, alors les fronts se relèvent, les regards se raniment, les mains frémissent comme les cœurs, devant cette admirable, devant cette persévérante énergie de l'âme populaire.

Oui, l'âme populaire ! Voilà vingt-huit ans qu elle est tout, qu'elle fait tout, suppléant à elle seule au profond désarroi des hommes et des choses.

Que de fois nous l'avons vue planer au-dessus des assemblées politiques comme au-dessus des assemblées judiciaires, fortifiant les consciences indécises, éclah^ant les consciences obscurcies, exigeant et obtenant que la France fût défendue et que ses ennemis fussent châtiés.

Puissante et redoutable, elle n'en est pas moins encore restée jusqu'ici patiente et généreuse. Et il n'est pas une marche vers le progrès, pas un retour

i>6 QUI VIVE? FRANCE QUAND MÊME!

vers la fierté, pas un arrêt sur la pente de l'humiliation ou du déclin qui n'ait été l'œuvre de son élan ou de sa résistance.

Tandis que l'âme mesquine et compliquée des égoïsmes littéraires ou scientifiques, des calculs financiers ou politiques s'égare en vaines subtilités et en fausses hypothèses, l'âme populaire va droit au but et d'un souffle elle arrache le voile bariolé du mensonge qui dérobe aux yeux de quelques égarés de bonne foi cette évidente vérité qu'il n'y a plus en présence que deux partis : le parti de l'étranger et le parti de la France. Et l'âme populaire n'hésite pas, elle est toujours et partout du parti de la France.

C'est elle qui a jadis refusé et qui refuse encore de ratifier le traité de Francfort en dépit des signatures des parlementaires et des intrigues des politiciens ! C'est elle qui a eu la pieuse pensée de pavoiser la statue de Strasbourg pour opposer aux fluctuations de nos impuissants diplomates le symbole de marbre de sa volonté. C'est elle enfin qui, consciente de son intérêt et de sa dignité, est allée chercher par-delà les sept fleuves et à l'autre bout de l'Europe la fiancée de ses rêves sans même savoir si les accordailles auraient lieu ; résolue en tous cas à ne jamais unir la famille des martyrs avec la famille des bourreaux et à repousser comme un sacrilège et comme une désertion l'alliance allemande.

Ah ! le peuple ! le peuple de France ! Il en est de plus résistant que lui aux fatigues du corps, il en est de plus ingénieux que lui à tirer profit de ses ressources morales ou matérielles ; il en est de plus soumis aux lois de l'État ; il n'en est pas de plus dévoué, de plus tenace, de plus héroïquement obstiné à tout supporter, et à tout tenter pour ce qu'il croit être le bien de la nation et le service de la Patrie.

Quelle union alors dans la défense nationale ! Quel

NOTES ET DLSCOURS '27

coude à coude du pauvre et du riche, de l'humble et du puissant, du fort et du faible ! Quel cœur à cœur des hommes et des femmes quand flotte au vent le drapeau des batailles et que la Patrie est en danger ! Aussi, vienne la guerre, et le courage viendrait, j'en suis sûr, j'en atteste, comme tous les autres orateurs, les glorieux morts de Champigny. Mais j'en atteste aussi leur héroïsme, hélas ! inutile ; ce n'est pas tout que de savoir se faire tuer, il faut savoir ne pas se faire battre ; ce n'est pas tout que de savoir mourir, il faut savoir vaincre, et cette science-là, il n'est encore meilleure école pour l'apprendre que la caserne et l'armée.

Moi aussi, j'ai été volontaire en 1870, moi aussi j'ai vu les prodiges de valeur et les miracles d'énergie d'une nation vaillante mais non préparée, j'ai admiré les sublimes efforts de troupes improvisées mais non organisées, et le résultat qui a, comme on nous le disait, été l'honneur sauf, n'en a pas moins été finalement le territoire mutilé et l'écrasement national. C'est pourquoi, contrairement à ceux qui ont parlé avant moi et qui n'ont peut-être pas connu comme moi l'armée et la guerre, je \dens vous dire du haut de ces tombes :

N'ajoutez pas foi aux doctrines des rêveurs et des utopistes qui vous parlent au hasard de la levée en masse. Méfiez-vous des fanatismes sincères autant que des fanatismes salariés. Quiconque préconise l'affaiblissement de notre force militaire ; quiconque porte atteinte à la discipline de nos soldats et s'essaie à discréditer nos chefs, celui-là est une sorte d'agent de l'étranger qui prépare la défaite et attu^e l'invasion. {Bravo, à bas les traîtres !)

Je ne veux pas entrer dans l'examen des circonstances douloureuses sur lesquelles je n'ai pas besoin de donner mon avis pour que tout le monde le con-

naisse et pour que beaucoup, j'en suis sûr, l'approuvent et le partagent, mais j'envisagerai avec vous la situation du pays telle qu'elle est et je ne craindrai pas d'affirmer que si l'on juge d'un crime, non par l'ini tention, mais par le mal commis, la pire, la plus malfaisante trahison, c'est encore, en vérité, la campagne odieusement ou follement menée depuis un an contre l'armée et par cela même contre la France. Regardons ensemble la cruelle période que nous venons de vivre, considérons-la, non dans ses causes, mais dans ses effets.

A l'intérieur ? des dissensions qui confinent chaque jour aux guerres civiles ; tous les intérêts généraux suspendus ou entravés ; les transactions industrielles et agricoles, commerciales et financières, languissantes ou paralysées ; le comptoir ou l'atelier atteint ; les banqueroutes succédant aux faillites ; Paris et la France mis à l'index de l'Europe comme un repaire d'anarchistes et d'émeutiers.

A l'extérieur !... hélas ! à l'extérieur !... la grande France absente, pour ne pas dire plus ; le drapeau voilé, pour ne pas dire pis.

Et c'est à pareille heure, qu'après avoir tenté d'arracher l'épée de la main de nos meilleurs généraux ; après avoir tout fait pour désorganiser nos étatsmajors, des insensés ou des misérables ne songent à rien moins qu'à réduire au minimum le nombre et l'instruction de nos soldats. Quel vertige ! quelle faute! et même, pourquoi ne pas le dire : quelle trahison !...

Je m'arrête, messieurs, ne voulant ni dénoncer ni accuser personne. Mais si ce monument funèbre n'est pas un prétoire de justice où l'on condamne ; si ce n'est pas non plus une tribune parlementaire d'où l'on lance des appels politiques et des programmes de réforme, au moins est-ce vraiment un sanctuaire patrio-

.NOTLS ET DISCOUBS -il)

tique du haut duquel il ne saurait m'être défendu de supplier les vivants au nom des morts.

Oui, Patriotes, citoyens, soldats, ouvriers, femmes et jeunes gens, vous tous et vous toutes, pieux pèlerins de ce pèlerinage sacré, aidez-nous à enrayer la déchéance militaire vers laquelle on pousse la France. Mettez-vous avec nous en travers de ce nouvel attentat contre la sûreté de la Patrie, qui aboutirait à réduire d'une année de service et d'un contingent de 200.000 hommes l'effectif nécessaire de nos forces nationales — et cela, je le répète, au moment où l'intensité des périls n'a jamais été si grande.

C'est, je ne l'ignore pas, une lourde sujétion que trois ans de présence sous les drapeaux. Cependant, il faut faire plus que de consentir à ce sacrifice, il faut le réclamer comme une sauvegarde. Il n'est pas de petite propagande, pas de petits efforts, pas d'humbles protestations qui ne puissent concourir au bien commun.

Faites preuve tout ensemble d'esprit mihtaire et » d'esprit national. L'un ne va pas sans l'autre à l'époque J menaçante que nous traversons.

Les pervertisseurs de conscience espèrent vousV séduire en vous faisant entrevoii' la diminution des -^ charges militaires comme le résultat premier de leurs criminelles menées, répondez-leur qu'ils vous offensent et qu'ils vous exposent ; ils espèrent vous égarer en vous prêchant leur impossible fraternité des peuples, répondez-leur qu'ils aient à s'occuper d'abord de leurs frères français, dont nous ne séparons pas, nous, nos frères de l'Alsace et de la Lorraine.

Alerte, braves gens ! Faites le guet pour le pays. Soyez les sentinelles du peuple. Veillez sur l'idée de Patrie que renient chaque jour les sectaires de l'internationahsme ; veillez sur le culte du drapeau qu'outragent si souvent les fureurs de l'anarchie. Veillez sur

le maintien intégral de notre armée qui reste l'espérance de la République et qui sera le salut de la nation.

Patriotes de France, prenez gai'de à vous !

Vive l'Armée ! Vive la République ! A bas les traîtres !

France d'abord !

C'est du fond de son exil de Saint-Sébastien que Paul Déroulède adresse à son ami Henri Galli la lettre suivante pour être lue au meeting organisé au manège Saint-Paiil le 12 juillet 1904 par la Ligue des Patriotes :

Camarades Ligueurs,

Si nous voulons, — et nous devons tous le vouloir, — que notre manifestation annuelle à la statue de Strasbourg garde son caractère exclusivement patriotique, faisons taire un instant les colères et les rancunes, les indignations et les angoisses que nous inspire le spectacle de nos dissensions intérieures, détournons-en les yeux et comme les soldats de l'An II ne regardons que la frontière.

Ce n'est pas que je n'aie aussi, moi, le cœur débordant d'un flot de révolte et de mépris pour certains actes, poiu" certaines paroles, pour certains hommes ; ce n'est pas que je ne continue à souffrir cruellement d'être hors de France, alors que la France souffre, de jour en jour plus opprimée, plus tyrannisée même, par les faits et par les méfaits « du prince » de M. Bulot. Plus que jamais je suis antiparlementaire, plus que jamais je reste plébiscitaire.

Mais à l'heure actuelle, à la veille de ce 14 juillet qui est tout à la fois la fête de la RépubHque et de la Patrie, notre devoir de Républicains et de Patriotes

NOTES ET UISCUUKb 31

est d'acclamer « quand même » la République et de jeter une fois de plus à la Nation notre cri d'amour pour la Patrie. Il importe, en outre, à l'orientation de notre politique générale de faire entendre bien haut et de faire discerner bien nettement à l'Étranger, ami ou ennemi, notre immuable protestation pour l'Alsace et pour la Lorraine, sans y mêler ni plaintes personnelles, ni griefs politiques, ni excommunication de partis. A nous ! et avec nous quiconque aime la France ! A l'extérieur, nous n'avons d'ennemis que ceux qui l'ont mutilée ; à l'intérieur que ceux qui la renient, car, en dépit de leurs précautions oratoires et sous le couvert mensonger de théories soi-disant philanthropiques, c'est bien la France qu'ils renient, c'est bien elle qu'ils désarment, qu'ils trahissent et qu'ils li\Tent, ces préparateurs d'invasion qui en mettant en doute l'idée de Patrie mettent la Patrie en danger.

Ils sont eux aussi des émigrés de l'intérieur, ces professeurs de désertion qui expliquent doctement qu'il ne faut plus se battre pour la France.

Non, sans doute la Patrie ne doit pas être uniquement la mère impérieuse qui demande à ses enfants de se faire tuer pour sa défense. Elle doit être d'abord et avant tout la mère nourricière, la mère tendre et vigilante qui ne se contente pas d'avoir fait naître des Français mais qui les fait vivre ! Que dans notre grande famille nationale comme dans toute famille humaine il puisse y avoir de mauvais frères envieux et jaloux, avides et avares, injustes et violents, cela est certain. Mais est-ce que cela peut empêcher les bons fils de France d'aimer passionnément leur Mère- Patrie, de serrer les rangs autour d'elle et de la seconder de toutes leurs forces, de toute leur intelligence, de toute leur âme dans sa mission de tutelle impartiale même pour les plus méchants, de secours équitables surtout pour les plus malheureux, d'interven-

tion énergique précisément contre les plus forts ?

« Là où naît un homme, là doit naître un pain », dit un proverbe d'Amérique. Nous dirons, nous : Là où naît un Français, là où il vit, là doit surgir et planer immédiate, permanente, efficace, la protection de sa Patrie, la France.

De ce que cette tâche est malaisée à remplir, de ce que notre chère nation toute généreuse qu'elle est n'a encore pu la remplir que progressivement et qu'incomplètement, on peut conclure qu'il est difficile de faire le bien même aux siens, même autour de soi, même chez soi, mais nul n'est en droit d'en déduire, sans mauvaise foi, qu'il est facile ou même possible d'imposer aux citoyens de l'univers une loi de bienfaisance mutuelle et de fraternité réciproque. La solidarité est d'autant plus forte, d'autant plus solide, pour parler suivant l'étymologie du terme, qu'elle s'établit entre les habitants d'un mêm.e sol.

J'en reviens toujours, quant à moi, à mon ancienne formule qui résume en peu de mots la plénitude de ma foi patriotique : Tous les hommes sont frères, mais mon premier frère c'est le frère français. Avant de penser à soulager, à réparer, à supprimer les misères, les abus, les injustices, les iniquités, les infortunes que subissent tous les peuples de la terre, secourons, défendons, soulageons le peuple de France.

Donner au genre humain l'exemple d'une Patrie juste et fraternelle, c'est cent fois mieux servir l'humanité que de lui prêcher la suppression de la Patrie. D'autant que de tous les moyens de civilisation ayant pour but de faire aider l'homme par l'homme, il n'y en a pas eu, il n'y en aura jamais de plus efficace que la création de ces frontières qui, toutes fictives qu'elles soient, n'en groupent pas moins très réellement les intérêts indi\aduels et passagers en un intérêt durable et collectif. Il n'en est pas non plus qui ait été baptisé

d'un plus beau titre : Patrie ! Terre des pères, esprit des pères, langue et âme des pères.

Nos rudes ancêtres de la grande Révolution avaient fait un dogme de ces doctrines. Aussi le 14 Juillet n'est pas seulement pour nous l'anniversaire de l'irrésistible insurrection parisienne de 1789 qui engendra la Liberté et renversa la Bastille, il est surtout la commémoration de la grande fédération de 1790 où, d'un même cœur, d'une même voix, d'un même élan, toutes les provinces françaises nouvellement encadrées par départements vinrent jurer l'union de la Nation sur l'autel de la Patrie.

Toute l'immensité du Champ de Mars était comme inondée de cette foule innombrable à la fois mouvante et immobile comme la pleine mer. Partout, à toutes les têtes, à tous les corsages, la cocarde tricolore. Des milliers de baïonnettes, de piques et de sabres au clair formaient la haie. Les salves do canons, les batteries de tambours, les sonneries de clairons se succédaient, non encore menaçantes, déjà triomphales.

Tout à coup le silence se fait. L'unique rayon de soleil qui ait éclairé cette grande journée illumine l'autel..., l'autel de la Patrie ! Un général en gravit les marches. Il touche la dalle de pierre de la pointe de son épée nue, et au nom de tous, parlant pour tous, entendu et écouté par tous, il prononce le premier serment national de la France. Ce serment, en voici la formule finale, le vœu suprême, le mot d'ordre dernier, accepté, répété, consacré en une acclamation unanime. Ecoutez :

« Nous jurons de demeurer unis à tous les Français » par les liens indissolubles de la Fraternité. »

La Bretagne était là avec la Bourgogne, la Franche- Comté avec la Provence, la Gascogne y faisait vis-àvis aux Flandres, le Dauphiné à l'Angoumois, l'Alsace s'v dressait aux côtés de la Lorraine... 0 consécration

solennelle ! lien sublime ! pacte héroïque ! Tous les Français jurant de rester unis à tous les Français î...

Patriotes, le serment des pères engage les fils ! Honte à qui l'oublie ! Honneur à qui s'en souvient ! Gloire à qui le tiendra !

Vive l'Alsace-Lorraine !

Contre l'Internationalisme.

Le 21 jan\-ier 1906, Paul Déronlède prononçait au pied du monument de Buzenval ce discoiurs dans lequel il s'élève avec indignation contre les a sans patrie » et préconise contre eux des mesiires sévères :

Patriotes !

De toutes les cérémonies humaines qui groupent les citoyens et les citoyennes en un pieux cortège et font de leur rassemblement un pèlerinage sacré, il n'en est pas de plus noble, de plus tutélaire, de plus sublime que la commémoration des héros morts pour la patrie.

Quoi de plus noble, en effet, que votre fidélité désintéressée pour ceux qui ne sont plus ?

Quoi de plus tutélaire pour la nation que ces manifestation d'un deuil inconsolé, qui sont en même temps une attestation d'inébranlables espérances ?

Quoi de plus sublime que cette communion des esprits, qui n'est autre chose qu'un acte de foi dans les éternelles destinées de notre France bien-aimée ?

N'est-ce pas le cas, n'est-ce pas le lieu, n'est-ce pas l'heure de répéter ici, avec le grand Corneille, dont la France célèbre cette année le centenaire, cette héroïque riposte du vieil Horace au messager qui lui annonce que ses deux fils ont péri dans le combat :

Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte ! La gloire de leur niort m'a payé de leiir perte.

xNOTES ET DISCOURS 35

Oui, morts de Châtillon et du Bourget ; morts de Champigny, morts de Buzenval et de Montretout, votre perte est compensée par votre gloire !

Au-dessus de vos corps, aujourd'hui réduits en poussière et indissolublement mêlés à la terre féconde, planent vos âmes immortelles, inspiratrices des grands courages et des généreux dévouements.

Votre lutte désespérée, qui a été d'abord le salut de l'honneur français, a puissamment contribué au maintien de notre rang, au relèvement de nos énergies, à la réorganisation de nos armées, à la résurrection de nos forces.

Aussi, en dépit de certaines défaillances, qui provenaient surtout du manque de préparation des troupes et du manque de confiance des chefs ; malgré certains accès de révolte coupable qui avaient pour cause première le désespoir de la défaite, et pour cause seconde les excitations des agents de l'étranger, il n'est pas niable que Paris assiégé a bien mérité de la France, et que ce n'est pas sans raison, que ce n'est pas sans titre ni sans droit qu'après tant de sang versé, tant de souffrances supportées, tant de sacrifices consentis et même réclamés, l'antique et toujours vaillante cité porte aujourd'hui le ruban rouge à la proue de son glorieux navire et est aujourd'hui chevaher de la Légion d'Honneur pour faits de guerre contre l'Allemagne.

La passion patriotique.

Paris n'a pas seulement fait preuve de vaillance pendant la campagne ; il a fait preuve, depuis la paix, la cruelle, l'odieuse paix de Francfort, de la plus persévérante, de la plus admirable des constances. Aucune ville française n'a maintenu d'une voix plus haute et d'un cœur plus fier la protestation contre le traité de conquête. Aucune n'a entretenu d'une main plus

pieuse et plus ardente le foyer des grands sentiments où s'allume et s'enflamme l'amour sacré de la patrie.

Et quand je parle ainsi de Paris, je ne saurais logiquement ni justement limiter mon éloge à ce que les Romains eussent appelé la région urbaine. Dieu merci la région suburbaine en mérite aussi sa part. C'est la caractéristique de cette belle et riche contrée qui porta jadis le nom significatif et poétique de l'Ile-de-France, d'avoir toujours été essentiellement française. Les passions politiques y déchaînent bien aussi leurs tempêtes autant et plus qu'ailleurs, mais la passion patriotique y domine, ramenant toujours à l'heure voulue l'unité dans l'effort par l'union des cœurs.

Il n'en est pas de preuve meilleure que cette nombreuse assistance autour de ces tombes.

Peut-être n'appartenons-nous pas tous ici au même parti politique ; peut-être sommes-nous des républicains de différentes républiques et peut-être aurionsnous sur beaucoup de points beaucoup d'opinions différentes; mais nous avons tous un sentiment commun qui, partout et toujours, nous fera nous retrouver enseinble, coude à coude et cœur à cœur, aussi bien pour pleurer nos morts que pour les venger, aussi bien pour repousser l'invasion future, si elle vient, que pour protester contre l'invasion passée qui est venue, qui dure encore et qui s'appelle l'annexion.

C'est pourquoi, certain de ne pas heurter les vivants et de ne pas offenser les morts par mon langage, je n'hésiterai pas à envisager avec vous, du haut de ces tombeaux, la situation critique où se trouve la France, et l'étrange situation d'esprit où se trouvent certains Français vis-à-vis de l'étranger.

J'ignore, et nul homme d'État français ne peut prévoir et prédire ce qui sortira de cette conférence d'Algésiras, où nous nous sommes laissé entraîner, au gré de l'empereur allemand; mais ce que je sais

bien, et ce que vous ne sauriez dénier non plus que moi, c'est que rien ne rend plus probable, plus imminente, plus redoutable surtout, l'agression du très agressif Guillaume II, que les déclamations de tous ces outranciers de la paix à tout prix, que les blasphèmes des détracteurs de l'armée, que les conseils de désertion des renégats du drapeau et de la patrie. C'est surtout là qu'est le danger.

Dire que la nation est résolue à ne pas se défendre, même si on l'attaque, et donner à penser à l'Europe qu'il y a des Français qui aimeraient mieux faire la guerre civile que la guerre étrangère, c'est inviter les Prussiens à sonner le boute-selle, les provoquer au pillage, les convier à venir sabrer au visage un peuple sans cœur et sans épée.

Affirmer, au contraire, que la France entend être respectée, la déclarer prête à maintenir ses droits si on les viole, à marcher au combat si on l'attaque, à défendre pied à pied son territoire, sa fortune, sa liberté, à répondre au canon par le canon, aux balles par les balles, au sabre par le sabre, c'est d'abord mettre un terme aux rodomontades germaniques ; c'est ensuite assurer la paix fière, qui peut seule convenir à une nation libre. Ce serait, enfm, rendre la victoire possible si quelque fantaisie impériale ou quelque fourberie teutonne rendait la guerre inévitable.

N'est-il pas vrai, citoyens et citoyennes, que ce ferme langage doit ou devrait être celui de tous les bons Français prévoyants, de tous ceux qui ne veulent pas plus de l'invasion que de la défaite ; de tous ceux à qui sont chères l'indépendance de la patrie et la sécurité de la nation et qui savent bien que ce n'est pas en criant : « Vive la paix ! w et « A bas l'armée î » que l'on a jamais empêché la guerre ni préparé la résistance.

La propagande antimilitariste

Le cosmopolitisme d'une nation prépondérante et sûre d'elle-même, peut n'être qu'une marque d'indifférence courtoise vis-à-vis de l'étranger ; l'internationalisme d'un peuple vaincu et conquis, n'est rien moins qu'une défection. Aussi, l'abominable propagande contre les idées patriotiques et contre le devoir militaire est plus qu'une honte, c'est un attentat contre la France, attentat qui devrait avoir tout à la fois son nom et son châtiment inscrits dans le code de nos lois nationales.

Là où il n'y a plus de roi, il n'y a plus de crime de lèse-majesté, mais là où il y a un peuple qui veut vivre, un groupement humain qui ne veut pas se laisser disperser, une nation laborieuse qui ne veut pas se laisser dépouiller des fruits de son travail, un État indépendant qui ne se résignera jamais à devenir un État asservi, il peut y avoir, il y a déjà eu, hélas ! crime de lèse-patrie, et à tout crim.e il faut une peine.

Je sais bien qu'en cas de guerre déclarée, la loi martiale est là qui ferait bonne et prompte justice de ces antimilitaristes et de ces antipatriotes d'âme scélérate. Sans compter, qu'en dehors même de la loi martiale, la vindicte populaire ne ferait pas grâce à ces nouveaux émigrés de l'intérieur qui pactisent, eux aussi, avec l'étranger. Car, que l'on desserve la France et que l'on abandonne ses drapeaux pour servir son roi ou que l'on commette le même acte pour servir son parti, il n'y a guère pour moi de différence dans le forfait, et l'internationale blanche de 1792 ne me fait pas moins d'horreur que l'internationale rouge de 1906. Les motifs ont beau être autres, les prétextes semJDler contraires, les principes paraître opposés, le résultat est le m.ême. C'est la trahison vis-à-vis de la patrie, l'entente avec l'ennemi, c'est l'invasion favorisée, c'est la France assassinée par des Français.

NOTES tT DISCOUKS 39

Les droits des travailleurs.

Ah ! certes, ma pitié est grande pour ceux qui peinent, pour ceux qui gagnent, à la sueur de leurs fronts et parfois au péril de leur vie, leur maigre salaire et l'insuffisante nourriture des leurs. Ma sollicitude fraternelle les voudrait voir plus équitablement rémunérés, plus efficacement soutenus, plus généreusement protégés. Personne n'est plus disposé que moi à s'associer aux patriotes de tous les partis pour défendre, revendiquer et conquérir pour les travailleurs de l'usine ou les travailleurs de la terre leur droit au pain et au foyer, leur droit au secours en cas de chômage et de maladie, leur droit aux retraites ouvrières quand vient la lassitude avec la vieillesse. Je vais plus loin, j'excuse leurs émeutes et leurs révoltes ; je suis sans rancune contre leurs fureurs et leurs violences, mais je suis sans miséricorde et je serais sans merci pour les apostats de la Patrie et pour les déserteurs du drapeau, quels que soient leurs prétextes ou leurs mobiles. En temps de guerre, je l'ai dit et je le répète, le châtiment ne se ferait pas attendre, et il serait légalement si rapide et si terrible que je me demande en vérité comment les professeurs de désertion osent assumer la responsabilité du sang qu'ils feraient verser, comment ils n'hésitent pas à vouer par avance au peloton d'exécution les malheureux égarés qui voudraient pousser jusqu'au bout l'application de leurs infâmes doctrines.

Car, lorsque la Patrie est en danger, lorsque le territoire est envahi et que le canon gronde, lorsqu'il s'agit, pour une nation, d'être effacée de la carte d'Europe ou d'y garder sa place au soleil, c'est la loi qui met tous les citoyens valides en état de porter les armes, c'est la loi qui les appelle tous sous les drapeaux et les place tous entre deux dangers de mort : la mort

incertaine mais glorieuse du soldat sur le champ de bataille, la mort certaine et ignominieuse du déserteur au revers d'un fossé.

Mais est-il loyal, est-il sage, est-il généreux de ne faire comprendre leur crime à des insensés qu'à l'heure où il sera trop tard pour les en détourner et qu'au moment même de la justice foudroyante ? Est-ce qu'il ne devrait pas y avoir une justice préventive, un avertissement préliminaire qui leur ouvrît les yeux et leur fit clairement discerner leur forfaiture et leur impiété?

En mon âme et conscience, c'est autant pour eux que pour nous-mêmes, autant pour leur salut personnel que pour notre sécurité nationale, que je voudrais voir inscrire dans notre code une loi qui ne serait d'ailleurs que la conséquence logique de leurs doctrines internationales : Tout Français qui reniera Vidée de Patrie et prêchera la désertion du drapeau sera condamné à la privation, soit temporaire, soit définitive, de tous ses droits politiques.

Quoi de plus naturel, quoi de plus rationnel ?

Ces condamnés-là n'en accompliraient pas moins, cela va sans dire, toutes leurs obligations militaires là où les accomplissent également tous les condamnés de droit commun.

Mais de quel droit resteraient-ils électeurs ou éligibles en pays français, ces renégats de la France ? A quel titre délibéreraient-ils sur les affaires d'un pays qu'ils n'aiment plus, dont ils se désintéressent, qu'ils sont tout prêts à livrer aux conquérants voisins ? Quelles raisons auraient-ils de continuer à faire partie de notre peuple, ces citoyens du monde qui prétendent n'appartenir qu'à l'Humanité ? Qu'ils aillent donc, si bon leur semble, voter pour elle dans les congrès internationaux ; qu'ils fraternisent tant qu'ils voudront de l'autre côté de la frontière avec leurs

frères et amis étrangers, ces Gains français qui ne parlent de rien moins que de nous fusiller dans le dos, tandis que nos poitrines feront face à l'ennemi; mais qu'ils n'aient pas la prétention, qu'ils n'aient plus surtout le droit d'avoir leur place dans nos comices populaires, d'avoir leurs élus dans nos Assemblées nationales.

« A bas la guerre étrangère i » disent ces sectateurs et ces fauteurs de guerre civile. Ah ! mes amis, ce n'est pas du haut de cet ossuaire où reposent les héroïques combattants de la sanglante journée de Buzenval que je jetterai un imprudent appel aux ai-mes, mais à ce cri de : « A bas la guerre étrangère ! » répondons en patriotes que nous sommes : « A bas l'influence étrangère ! A bas les menées antifrançaises ! A bas la paix à tout prix ! Et vive à tout prix l'honneur de la Nation, l'indépendance de la Répubhque et l'intégrité de la Patrie ! Vive la Répubhque ! Vive la Nation ! Vive notre Patrie, la France ! »

Aube d'Espérance.

La ferme attitude du ministère Clemenceau, soutenu par toute la presse française sans distinction de partis, lors de l'affaire des déserteurs de Casablanca au Maroc, et qui amena le retrait des prétentions allemandes, inspire à Paul Déroulède ce discours qu'il prononça le 3 décembre 1908 à Champignyla-Bataille :

Patriotes,

Pour la première fois depuis trente-huit ans j'ai joyeusement gravi ce calvaire de Ghampigny-la- Bataille, pour la première fois je suis monté sur la tombe de nos morts en ayant au cœur un sentiment d'allégresse. Et ce n'est pas seulement votre innom-

brable cortège qui me réjouit : les bons Français et les bonnes Françaises que vous êtes me donnent chaque année, depuis longtemps, le réconfortant spectacle de leur immuable fidélité à ceux de nos frères qui se sont fait tuer pour la Patrie aux jours néfastes de l'Année Terrible.

Cette suberbe manifestation de votre patriotisme me touche toujours jusqu'au fond de l'âme, mais elle ne me surprend pas, tandis qu'il y a eu du nouveau et même du renouveau depuis que nous nous sommes vus ici l'an dernier.

Le Renouveau de la France.

En vérité, oui ! la face de la France s'est renouvelée. Le visage de tristesse et de résignation, d'humilité et d'inquiétude avec lequel elle avait supporté jusqu'ici les menaces, les flatteries, et, pour dire le mot, l'offensante maîtrise de nos vainqueurs, ce visage-là a disparu. Nous avons vu réapparaître, toute rayonnante d'indignation et de fierté, la noble et généreuse figure de notre France d'autrefois, de cette France qui a jadis si follement prodigué son sang pour l'affranchissement des nations voisines et qui se montre enfin prête à le verser utilement pour sa propre libération, pour son propre honneur, pour ses propres intérêts et pour la reprise de son rang parmi les peuples.

C'est en effet tout cela qu'il s'agira de défendre et de reprendre dans la guerre future, dans la guerre inévitable et, ne craignons pas de le dire nettement, dans la guerre plus prochaine que ne se l'imaginent et que ne s'évertuent à nous le faire croire messieurs les pacifistes, ces parents timides de nos antimilitaristes éhontés.

11 faudrait vraiment être aveugle ou aveuglé pour ne pas voir monter à l'horizon ce soleil rouge. Notre

premier refus d'obéissance est un premier pas sur la route de l'indépendance. Or, nous avons commis là un crime de lèse- Allemagne. Aussi, après les multiples et diverses tentatives faites pour nous river à son char de gré ou de force, et en dépit ou en raison même de leur avortement, l'orgueilleux empereur ne saurait manquer de revenir à la charge et, soyez-en sûrs, il ne se tiendra pour battu que quand nous le battrons.

Les Provocations germaniques.

Rappelez-vous l'accumulation des provocations germaniques depuis 1905 : l'insolent débarquement de l'empereur allemand à Tanger, les outrageants articles de toute sa presse officieuse nous interdisant de choisir nos alliés et nous menaçant d'un châtiment exemplaire si nous passions outre ; le renvoi, l'inoubliable et inqualifiable renvoi du sage et prévoyant ministre Delcassé, chassé du pouvoir sur un ordre venu de Berlin ; la réunion contrainte et forcée de la conférence d'Algésiras et enfin, en première ligne quoique en dernier lieu, l'inique et im.pudente querelle à nous cherchée à propos de notre légitime protestation contre l'agence allemande de désertion fonctionnant officiellement à Casablanca. Notre impérial oppresseur n'est-il pas allé, jusqu'à nous faire un grief d'avoir osé reprendre les soldats qu'il nous faisait voler ?

Oui, rappelons-nous tout cela. Français et Françaises, et demandons-nous en bonne logique si tous ces essais périodiques pour nous remettre le joug sur le front n'ont pas pour unique but de nous abaisser à nos propres yeux comme aux yeux des autres nations et de déprimer du même coup, avec nos forces de résistance personnelles, la confiance et la fermeté de nos alliés. Demandons-nous si toutes ces manœuvres ne sont pas le prélude de quelque brusque attaque à main armée.

J'ignore sous quelle forme se produira le conflit, mais, n'en doutez pas, il est en marche. La reculade du Nahuchodonosor, changé cette fois en mouton, a été trop prompte pour n'être pas promptement suivie d'un retour offensif. Aussi, quelqu'heureux qu'ait été pour nous le résultat de notre vigoureuse attitude dans la dernière crise, ne nous berçons pas dans une béate satisfaction de nous-mêmes. Ne nous laissons pas endormir par le calme apparent de l'adversaire.

Suivons d'un œil attentif les péripéties de la nouvelle comédie que joue en ce moment le comédien de Potsdam.

Notre Ami, mais notre Maître.

Nul homme de bon sens et de bonne foi ne peut croire et n'oserait affirmer que le dernier mot soit dit dans l'interminable querelle que les Prussiens nous cherchent depuis quinze ans.

Ah ! oui, sans doute, si nous consentions à placer la République française sous le protectorat de l'empire d'Allemagne ; oui, si nous acceptions d'être une colonie germanique taillable et corvéable à merci ; oui, si nous nous résignions à être des Dahoméens ou des Tonkinois de race blanche ; si, capitulant sans bataille, nous nous laissions encercler dans quelque Zollverein nous astreignant à ouvrir tous nos marchés aux productions et aux spéculations industrielles, commerciales et financières des pangermanistes triomphants, et si, ne travaillant réellement plus que pour le roi de Prusse, nous ruinions de gaieté de cœur les ouvriers et les patrons} français au seul profit des patrons et des ouvriers allemands, ah ! assurément oui, l'ennemi héréditaire nous laisserait vivre en paix, satisfait qu'il serait de nous voir vivre en servitude, et Guillaume II se montrerait, comme il le dit parfois, le meilleur de nos amis, à condition d'être le plus obéi des maîtres.

Il me paraît superflu de demander à des Français s'ils sont partisans, pour eux-mêmes, de ce rétablissement de l'esclavage. Et cependant, ce n'en est pas moins en réalité cette domination et cette exploitation de la France que l'Allemagne cherche et veut obtenir à tout prix, tout comme, ce n'est rien de moins, je le répète, que notre indépendance, notre fortune, notre gagne-pain, et notre existence même qu'il nous faudrait, qu'il nous faudra bientôt défendre à tout prix, fût-ce au prix du sang.

Une Légende à détruire.

Que qui en doute lise et relise le récent discours prononcé au Reischtag par l'hypocrite et cauteleux continuateur de la politique de Bismarck, S. E. le prince de Bûlow. Il semble que l'on entende parler quelque apache du grand monde indiquant le coup à faire et la maison à dévaliser. « Les affaires vont mal en Memagne, a dit en substance M. le chanceher, mais elles vont bien en France. L'Memagne est pauvre, mais la France est riche. A bon entendeur, salut ! »

Eh! bien Camarades, il faut qu'il y ait de bons entendeurs aussi de ce côté du Rhin. Il faut que le geste de bravoure que vient de faire la nation entière et Paris en tête, en réponse aux dernières provocations allemandes, se continue et s'achève en acte de bravoure. Il faut que le refus de servù* se transforme en une acceptation résolue du devoh* libérateur.

Croyez-moi, ce serait nous laisser berner comme des enfants que de ne pas deviner que le tribunal d'Arbitrage n'est qu'un simple moyen dilatoire permettant au roi de Prusse, de mieux préparer son armée et de réparer, tant bien que mal ses lourdes fautes.

A l'heure même où nous parlons, sous l'effervescence de tous les petits peuples, à la faveur de tous

ces conflits ottomans ou serbes, bulgares ou tchèques, et sous le couvert de tous les pourparlers diplomatiques, un véritable complot pangermaniste se trame contre nous, contre nous tout autant que contre l'Angleterre.

Car il faut en finir avec cette légende qui nous montre l'Angleterre nous excitant contre l'Allemagne. Ce qui nous excite, ce sont Ips atteintes incessamment portées à notre indépendance, ce sont les perpétuelles menaces dirigées contre notre prospérité ou contre notre sécurité nationale ; c'est aussi, c'est surtout, nous ne le nierons pas, le regret, l'ineffaçable regret des provinces perdues. Voilà de qui et d'où nous vient l'ardent et légitime besoin de déchirer le traité de Francfort avec cent fois plus de raison, cent fois plus d'intérêt, cent fois plus de justes causes que n'en a eu hier l'Autriche pour déchirer le traité de Berlin.

Que l'Angleterre se soit dit qu'elle pouvait profiter pour elle-même de cet état d'esprit qui est le nôtre depuis trente-huit ans, quoi de plus naturel ? Ne comptons-nous pas profiter pour nous-mêmes du nouvel état d'esprit qui est devenu le sien depuis ces dernières années ? Il n'y a là de part et d'autre aucune surprise, aucun piège, aucune pression, il y a identité d'intérêt, réciprocité de ser\dces ; chacun y trouve son compte et personne n'est dupe. La question n'est pas de savoir à qui profiterait le plus la victoire, la question est de s'organiser pour se défendre et pour vaincre ensemble.

Le Murmure de PEurope.

L'Angleterre ne veut pas être ruinée par ses concurrents d'outre-mer, nous ne voulons pas l'être davantage par nos concurrents d'outre- Rhin. L'Angleterre ne veut pas être réduite à obéir un jour à l'Allemagne, nous en avons assez de lui obéir depuis des milliers et des milliers de jours. La vérité est que ce n'est ni l'Angleterre

qui pousse la France ni la France qui pousse l'Angleterre contre l'Allemagne, mais l'Allemagne elle-même qui a fini par déchaîner contre elle tous ceux qui ne veulent plus ou qui ne veulent pas être enchaînés.

Liberté ! Liberté ! c'est aujourd'hui le murmure, ce sera demain le cri de l'Europe entière.

Polonais de Posneinie, Danois du Schleswig-Holstein, Français d'Alsace et de Lorraine, partout la main prussienne écrase les fronts et meurtrit les cœurs. Que l'annexion soit vieille d'un siècle ou qu'elle date de trente ans, nulle part, elle n'a été, elle ne sera jamais nulle part la fusion. De beaucoup plus intolérable que notre folle vanité française des temps héroïques la morgue prussienne engendre l'aversion comme le mancenilier la mort. Ses poignées de main sont aussi brutales que ses coups de poing. Il n'est pas jusqu'à ses anciens alliés, jusqu'à ses plus vieux amis qui ne se montrent excédés de son altière domination sous laquelle perce et que dirige exclusivement l'intérêt personnel.

Les Russes qui ont, jadis, tenté de nous rapprocher du roi de Prusse, s'en sont violemment écartés depuis Moukden ; les ItaUens qui, selon la menace de Bismai'ck, rencontrent toujours à Trieste la pointe de l'épée de l'Allemagne sont las d'une alliance qui n'a jamais été pour eux qu'une entrave et quant aux Espagnols, ils ont échappé à l'intrusion et à l'inféodation germaniques grâce à la juvénile fierté de leur roi Alphonse XIII qui a secoué d'un geste dédaigneux la- lourde main du Hohenzollern trop familièrement abattue sur son épaule.

Seule, la \âeille vaincue de Sadowa, l'Autriche, soit par calcul, soit par crainte, semble promettre à son ancien vainqueur le concours de ses contingents bariolés et hétérogènes, dont quelques-uns pourraient bien ne pas répondre à l'appel du clairon prussien.

Jamais heure plus propice n'avait encore sonné et ne sonnera pour notre chère nation. Je ne veux pas dire que nous devions pour cela faire avancer l'aiguille sur le cadran européen, mais j'affirme que nous ne devons plus faire aucune génuflexion pour la retarder.

Le verbeux kaiser a eu la bonne grâce de nous avertir à maintes reprises qu'il tenait contre nous sa poudre sèche et son glaive aiguisé. Il ne saurait donc lui déplaire d'apprendre que de notre côté nous montons désormais la garde le fusil chargé et le sabre au clair.

M. de Bismarck nous a surpris et joués en 1871, M. de Bûlow ne nous surprendra ni ne nous jouera en 1909.

Nos bataillons sont formés, nos citoyens sont en armes, nos sentinelles sont à leur poste.

Morts de Champigny, dormez en paix ! Espérez, frères d'Alsace-Lorraine ! l'Allemagne a réveillé la France ! La France est debout ! Vive la France !

Quand même !

Le 19 janvier 1909, au pied du monument de Buzenval, Paul Déroulède prononçait ce discours dans lequel, en termes profondément émouvants, il associe la France au douloureux deuH de l'Italie plongée dans la désolation par les terribles tremblements de terre de la Sicile :

Patriotes,

Tout à l'heure, tandis que je gra\4ssais avec vous ces coteaux, dont chaque pli de terrain a jadis été rougi du sang de nos soldats ; en ce moment même, quand je parcours des yeux ce champ de bataille où plus de quatre mille Français ont glorieusement péri sous les balles prussiennes pour la défense de leur patrie, une pensée nouvelle est venue et vient encore se mêler

malgré moi à mes incessantes pensées pour la France. Pour la première fois depuis trente ans, les sentiments d'admiration, de pitié et de reconnaissance patriotiques que m'inspirent toujours ces lieux sacrés, sont aujourd'hui traversés sinon dominés par un poignant sentiment de pitié pour d'autres que pour les nôtres. Je n'ai pas pu, je ne peux pas ne pas comparer involontairement sur cet ossuaire tout ce qu'il y a de noble, de généreux, de voulu, et par cela même de consolant dans la mort du brave tombé au champ d'honneur, avec tout ce qu'il y a d'odieux, d'efîroyable, de désespérant et d'exaspérant dans le massacre imprévu de deux cent mille créatures humaines subitement broyées sous l'effondrement de leurs cités.

Mon cœur s'en est senti serré jusqu'à la détresse, ma pitié s'en est émue jusqu'à la colère, mon affliction en irait presque jusqu'aux larmes.

En vérité, oui ! L'Italie fut-elle restée l'amie de nos ennemis, — ce qu'elle n'est plus ! — n'eût-elle pas été la grande aïeule de toutes les nations latines ! — ce qu'elle est et ce qu'elle sera toujours ! — alors même que nous n'aurions pas eu aux heures maudites de l'Année Terrible ses volontaires pour compagnons d'armes et son Garibaldi pour allié, rien ne pourrait m' empêcher de jeter aux quatre vents du ciel ma clameur d'indicible horreur, de compassion profonde, et de commisération filiale en face de cet épouvantable meurtre de la nature.

Et pour éprouver ce que j'éprouve, ce que vous éprouvez tous et toutes, ce qu'ont éprouvé comme nous, les Espagnols, les Anglais et les Russes, il n'est pas besoin d'être humanitaire et internationaliste, il suffit d'être homme, il suffit d'être humain, il suffit même, paraît-il, de n'être pas Allemand.

Hélas ! Hélas ! Quel spectacle de désolation que ces

villes entières peuplées d'êtres joyeux et vivants et soudain transformées en d'immenses sépulcres ! Quelle vision d'infernale douleur que toutes ces mères sans enfants, tous ces enfants sans famille, toutes ces existences anéanties en une foudroyante catastrophe ou succombant peu à peu — ce qui est pire encore — sous les tortures de la faim, au milieu des affres terribles de la folie. 0 mes frères d'Italie que je vous plains !...

Mais, si je vous plains sincèrement dans votre immédiat présent de deuil et de souffrance, très sincèrement aussi je vous envie dans votre glorieux passé de relèvement et de résurrection.

N'est-ce pas du fond de cette même Sicile, aujourd'hui si morne et si ravagée, mais si radieuse aux premiers jours de mai 1860, que se sont héroïquement élancés à la conquête de l'Indépendance, plus chère et plus précieuse que la Liberté, les Mille « ces fameux Mille )) autour desquels allait bientôt se former et se grouper une belle et forte nation de 32 millions d'âmes ? C'est encore, c'est toujours leur esprit de prosélytisme qui vous anime et qui vous parle en cette fière devise de votre Ligue des Patriotes transalpins :

Nil actum reputans, si quid aupresset agendum ! Trouvant que rien n'est fait tant qu'il vous reste à faire.

O irrédentistes du Trentin et du Triestin, vous blâme qui voudra, moi je vous admire !

Un tel langage, camarades, pourrait étonner ceux d'entre vous qui n'ont pas suivi d'assez près les évolutions de la politique générale, pour se rendre compte que ritahe a peu à peu rompu les Hens diplomatiques qui l'inféodaient à l'Allemagne. Mais vous serez toutes

et tous aussi heureux que moi, j'en suis sûr, non seulement de pouvoir tendre vos mains amies vers ses mains libres, mais encore de pouvoir vous dire que désormais, de quelque côté que partent les premiers coups de canon, les trois grands peuples latins n'auront pas à faire couler mutuellement leur sang et à s' entredéchirer en des combats fratricides.

Pour ce qui est de ces premiers coups de canon, je ne puis que vous répéter sur ce champ de bataille de Buzenval, ce que je vous disais naguère sur le champ de bataille de Ghampigny. Il ne dépend pas de nous qu'ils soient ou non tirés, mais il dépend de nous de nous préparer à y répondre salves pour salves^ obus pour obus.

Ce ne seront pas, en tout cas, les symptômes précurseurs d'une agression brutale qui nous auront manqué.

De ce que l'empereur allemand a momentanément reculé dans l'affaire mal engagée des déserteurs de Casablanca, de ce que sa provocation a échoué devant l'attitude résolue de la France et, — sachons le reconnaître, — en présence de la désapprobation quasi unanime de l'Europe, il n'en faudrait pas conclure qu'un piège mieux tendu ne se dressera pas tout-àcoup sous nos pas.

Il est hors de doute que le roi de Prusse nous cherche, comme on dit en matière de duel. Seulement, cette fois, sa préoccupation est de faire croire à l'univers qu'il est l'offensé. Ce n'est pas le choix des armes qui lui importe, c'est le choix du motif ou, comme on dit encore, c'est la rédaction du procès-verbal de rencontre.

Car ses yeux d'orgueil se sont dessillés ; le demi-dieu ne se croit plus tout permis ici-bas, même avec nous. Il lui est sagement revenu à la mémoire de quelle

utilité avait été pour son grand-père la précaution de revêtir un guet-apens préparé contre nous de longue main de toutes les apparences d'une défense légitime.

Aussi, après nous avoir fait autrefois grossièrement menacer par la plume autorisée du docteur Schiemann de prendre la France pour otage et de nous envahir et de nous saccager à merci si nous refusions de nous enrôler sous ses drapeaux; après nous avoir enjoint de marcher sous ses ordres et par son ordre à l'assaut de l'Angleterre, le voilà maintenant qui, changeant de manière et de méthode, nous fait accuser par la plume encore plus autorisée du général Schliefîen de vouloir encercler son empire et d'être tout prêts à lui sauter à la gorge sans crier gare.

Tel est du moins, depuis le Jour de l'An dernier, le thème favori de ses homéhes militaires et de ses controverses diplomatiques.

Il espère par là donner le change à l'Europe et, qui sait ? peut-être à la France elle-même. Il espère, en outre, entraîner la Bavière et la Saxe qui, sans être animées d'aucune sympathie pour notre pays, ne sont qu'à demi satisfaites des résultats du gouvernement impérial et voudraient bien ne pas aller, une fois de plus, se battre pour le roi de Prusse sans de bonnes raisons. Ce sont ces bonnes raisons que l'illustre compositeur de Potsdam cherche et fait chercher à travers l'Europe, et dont il croit avoir trouvé la plus décisive, sinon la plus vraie dans l'afïirmation péremptoire que la République française va fondre comme un cyclone sur l'Empire allemand.

Malheureusement pour le petit-fils de Guillaume I" et fort heureusement pour nous les anciennes dupes et martyres de 1870, le grand maître es fourberies, le grand falsificateur de dépêches, ce grand et mauvais génie de Bismarck n'est plus là.

La France, une première fois victime du machiavélisme prussien, ne s'y laissera plus prendre et personne, hormis M. Jaurès, n'osera plus tenir à Paris ces débits patentés de fausses nouvelles et d'affirmations tendancieuses qui égarèrent alors si bien l'opinion publique, mirent si bien les torts du côté de la France et favorisèrent si bien l'invasion.

Car, tout en regrettant, dans une situation déjà troublée, d'avoir vu se produire et se prolonger l'incident malencontreux de ces jours derniers, je ne saurais attribuer et je n'attribue qu'à une de ces crises de nervosité si longtemps coutumières aux pays vaincus la déraisonnable émotion qui s'était emparée d'une partie de la presse parisienne à la seule nouvelle qu'un de nos ministres aurait formulé l'hypothèse que nous pourrions peut-être avoir à nous défendre au printemps.

Et cependant, où est le motif de crainte ? Où est l'imprudence ? Où est la faute ?

C'est, ont dit les uns, que les grands personnages ne doivent pas communiquer leurs impressions à la légère. Rien ne prouve d'abord que ce fut à la légère.

C'est, ont ajouté les autres, que la Bourse baisse ! Et morbleu, ce n'est pas, je suppose, à son étiage que nous allons jauger nos courages et peser nos destinées.

Mais, se sont écriés les plus émus, le seul fait de prédire la guerre peut très bien suffire à la déchaîner !

Ah ! bayeurs et gobeurs de bourdes, c'est dans les contes d'enfants que vous aurez lu qu'à force de peindre le diable sur les murs, on finit par le voir paraître. Lisez et relisez donc votre histoire, vous y verrez écrit en lettres de feu et de sang que qui ne se méfie pas de l'attaque s'expose à la défaite !

Allons ! allons ! revenons au bon sens, revenons à la vérité, revenons au sang-froid.

Comment ! c'est à l'heure même où l'empereur

d'Allemagne, qui est bien un grand personnage lui aussi, va de casernes en casernes entretenir ses officiers et ses soldats des probabilités de batailles prochaines ; c'est au lendemain du jour où, de sa propre bouche, le généralissime couronné donne lecture à ses principaux généraux de l'article inquiétant inspiré par lui à l'un d'entre eux, que des Français, à quelque parti qu'ils appartiennent, viendraient sérieusement reprocher à un président du conseil, quel qu'il soit, d'avoir commis une dangereuse incorrection diplomatique en se permettant d'exprimer à demi voix l'idée qu'il ne se portait pas garant de la paix du monde !

Quel tribunal d'arbitrage international ou quel code du droit des gens à jamais établi cette distinction entre une Allemagne où il serait permis de tout dire et une France où il serait interdit de rien murmurer ? Est-ce parce que le porte-parole de l'une est un empereur que ces libertés de langage sont sans gravité, ou si l'importance qui s'attache aux phrases de l'autre vient de ce qu'il n'est que ministre ?

Dieu m'est témoin que je ne l'aime pas ce ministre et que si sa chute devait avoir pour conséquence l'interruption de la politique intérieure que nous subissons depuis dix ans et le rétabhssement d'une République meilleure, je ne refuserais sans doute pas ma poussée à sa culbute. Mais tout le monde sait bien qu'à ce point de vue là, il en sera de demain comme d'hier.

Ce que cette chute interromprait, ce serait la confiance du pays en ses propres forces, ce serait également la confiance de nos alliés en la soHdité de notre alUance, et ce qu'elle rétablirait ce serait, avec le joug allemand, l'opinion européenne que la Prusse continue à faire et à défaire nos ministres.

Cela a pu être, cela ne doit plus être.

Trente-huit ans de préparation militaire nous ont

tout au moins mis en état de faire librement faction à la frontière, et nulle puissance étrangère n'a le droit de poser le doigt sur nos lèvres quand nous nous contentons d'échanger de poste en poste et de sentinelle en sentinelle le tutélaire « garde à vous ! » des temps de « qui vive ?

Je n'en dirai pas plus pour aujourd'hui, Messieurs.

Encore que la tentation soit grande pour moi de renforcer par quelque vigoureux commentaire le très simple et très modeste avertissement qui vient de nous être si utilement donné, je n'y céderai pourtant pas.

Aussi bien, puisque le gouvernement a su remplir officieusement son devoir en nous prévenant, comme par mégarde, de l'approche d'événements dont il connaît la marche, mais dont il n'est pas le maître, je saurai aussi, moi, faire mon devoir de citoyen en m' abstenant, même en cette cérémonie commémorative de nos défaites, de raviver aucun souvenir ou de lancer aucun appel qui puisse prendre, aux yeux de qui que ce soit, tournure de défi ou caractère de provocation.

Mais vous, dont les âmes immortelles voient clair dans mon âme, ô Morts glorieux de Buzenval ! vous dont la pensée fidèle suit depuis si longtemps la ndenne, ô Patriotes de la Ligue ! vous savez et vous devinez tout ce que je mets d'ardente prière, d'invocation passionnée et de suprême espou* dans ce seul cri : « Vive la France ! » et dans ces deux mots : « Quand même ! »

Sur Jeanne d'Arc.

A l'occasion de la Béatification de Jeanne d'Arc, de grandes fêtes populaires ayant été organisées à Orléans le 6 mai 1909,

56 gU[ VIVE? FRANCE QUAND MÊME!

Paul Déroulède s'y rendit à la tête d'une délégation de la Ligue des Patriotes, pour déposer une couronne sur le monument de la bonne Lorraine. Voici le très beau discours qu'il prononça au banquet qui suivit csette manifestation patriotique :

Mesdames, Messieurs,

Il n'est pas de disposition d'esprit plus fâcheuse pour un auditoire que de s'attendre à un discours tout différent de celui qui sera prononcé ; il n'est pas non plus de déception qui puisse être plus funeste à un orateur. Je répéterai donc bien vite et bien haut ce qu'a si sagement écrit mon ami Marcel Habert dans le journal la Patrie.

Je ne suis venu ici ni pour faire une manifestation politique, ni pour invectiver les ministres, les ministériels et le régime parlementaii'e, que je juge pourtant fort coupables ; j'y suis venu pour saluer Jeanne d'Arc, pour parler de Jeanne d'Arc, et pour la saluer et pour en parler en patriote chrétien que j'ai toujours été, en républicain catholique que je serai toujours.

Je ne voudrais pourtant pas, messieurs, que cette profession de foi — c'est bien le mot — puisse être attribuée par vous, soit à l'émotion que m'a mise au cœur la pieuse et magnifique cérémonie de tout à l'heure, soit à la reconnaissance qu'a fait naître en moi le geste inspiré par lequel Pie X a porté à ses lèvres le drapeau de la France. Je n'ai attendu ni ce pèlerinage à Orléans, ni cet émouvant écho des cérémonies de Saint-Pierre de Rome pour être ce que je suis et penser ce que je pense. Je rappellerai qu'il y a vingt ans, j'ai tenu ce même langage à la tribune de la Chambre en réponse à la proposition d'un garde des sceaux tendant à supprimer le Dimanche comme jour férié et je rappelle également que, pendant ma der-

njère campagne électorale en Charente, j'ai aussi nettement réclamé la revision des lois constitutionnelles que la revision des lois antireligieuses.

Vous me direz peut-être que cela ne m'a pas beaucoup réussi, j'en demeure d'accord, mais vous m'accorderez bien à votre tour qu'à aucune époque de ma vie publique, ce n'a été sur le succès ou sur l'insuccès de mes idées que j'ai réglé ma conscience et mes convictions.

Ceci posé, me blâme qui voudra, sourie qui voudra, mais qui m'écoutera n'est exposé du moins à aucune surprise et à aucun malentendu.

Etre de cœur avec les gens n'est trop souvent qu'une formule d'égoïsme et de paresse, il faut, dès qu'on le peut, y être de corps.

Et ce n'est pas seulement pour les amis vivants qu'il faut prendre la peine de se déranger et de se déplacer, c'est aussi pour les amis morts. Voilà pourquoi mes camarades parisiens et moi sommes venus aujourd'hui à Orléans! Car n'est-ce pas, patriotes, le fait qu'elle ait été promue par l'Église au rang de bienheureuse ne nous empêche pas de considérer toujours la grande Jeanne d'Arc comme notre grande amie. Il y a si longtemps que nous l'aimons d'avoir aimé la Patrie, si longtemps que nous l'admirons d'avoir si généreusement offert sa vie pour empêcher la mort de sa nation ; si longtemps que nous la bénissons d'avoir sauvé la terre et la race, le sang et l'âme de la France ! 0 chère et sainte paysanne, ce n'est pas nous qui contesterons la vérité de ton affirmation ! Assurément oui ! Ta mission était de Dieu, puisque aussi bien il n'est pas dans toute notre histoire de plus divin miracle, il n'en est pas de plus évident que ton apparition libératrice.

Certes, il y a eu avant elle, il y a eu après elle, de

58 QUI VIVE? FRANCE v)UAND MÊME!

glorieux hommes de guerre élevés dans le métier des armes, de vaillants hommes du peuple enrôlés sous nos drapeaux qui ont utilement et héroïquement servi la Patrie, mais ni avant elle, ni après elle, ni en France, ni en Europe, ni dans l'univers entier, aucune fille des champs ne sachant « ne A ne B » comme elle le disait naïvement elle-même, ne s'est tout à coup métamorphosée en chef d'armée, n'est tout à coup devenue un capitaine victorieux, n'est passée tout à coup du modeste rôle de gardeuse de brebis, au rôle sublime de gardienne du royaume, de conducteur de peuple, de créatrice de courages, de pasteur d'âmes !

Je sens, messieurs, à quel point est grammaticalement incorrect ce mélange de quaHficati^s féminins et masculins, mais il n'est guère possible de parler autrement de cette héroïne qui fut un héros, de cette jeune fille qui a été notre bon ange, de cette créature exceptionnelle qui est un être sans pareil !

C'est qu'en effet, Jeanne d'Arc avec tout son courage et toute sa charité, tout son enthousiasme et toute sa sagesse, toute son éloquence et toute sa sagacité, Jeanne d'Arc est en même temps une Française et un Français, elle est bien plus, elle est la France même!

Quelqu'un d'entre vous a-t-il jamais dénombré combien d'années ont suffi à cette fille au grand cœur pour mettre dans notre histoire ce rayon pur et lumineux que rien n'efface, que rien ne ternit, que rien n'égale ; dont cinq siècles passés n'ont fait que raviver la splendeur ; que les matérialistes se sont en vain efforcés d'éteindre et que le jugement de l'Église a définitivement transformé hier en une auréole de béatitude ?

Deux ans ! En vérité, oui, messieurs ! la mission de Jeanne d'Arc sur la terre de France n'a duré que deux ans. Elle est née à la gloire humaine le 8 mai 1429 en cette même ville d'Orléans qu'elle

déli\Ta ! Elle est entrée dans la gloire éternelle le 30 mai 1431, au milieu des flammes du bûcher de Rouen qui fut tout ensemble sa transfiguration et son calvaire.

Et à quel âge la glorieuse Pucelle avait- elle déjà rempli son extraordinaire destinée ? Ce serait à ne pas le croire, si les textes n'étaient là pour le confirmer : Jeanne d'Arc a dix-sept ans quand elle se présente à la Cour du petit roi de Bourges, elle n'en a pas dix-neuf quand elle comparaît devant l'odieux tritunal présidé en fait par l'indigne évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, mais dirigé, excité, soudoyé par le cruel Warwick, mandataire spécial du roi d'Angleterre.

Vous rendez-vous compte, messieurs, de tout ce qu'il y a d'inouï, de prodigieux, d'incompréhensible, et par cela même d'inexplicaJDle pour toute science purement humaine, non pas seulement dans les hauts faits de la guerrière improvisée ou dans la constance de l'indomptable prisonnière, mais en particulier et précisément dans la résolution initiale de l'humble bergère de Domrémy ?

Perdue au fond d'un obscur village du pays lorrain, isolée avec ses troupeaux au miheu des champs et des bois, n'étant ni assez riche pour avoir à craindre pour ses domaines, ni assez pauvre pour avoir à fuir la misère, n'ayant aucun intérêt personnel, aucun esprit de vengeance ou d'ambition, sans autre guide que son instinct, sans autre aide que sa foi, la noble créature a conçu à elle seule et par elle-même ce que devait être une nation, ce qu'était une Patrie. Elle a souffert des maux de la France, elle a saigné de ses blessures, elle s'est désespérée de ses défaites et de son invasion, comme d'un mal personnel, comme d'une plaie à son propre corps, comme d'une atteinte à son propre honneur.

Car ses voix du ciel, dont je ne doute pas, ses voix

ne se sont pas adressées à une indifférente, elle ne sont pas venues réveiller un cœur endormi ; elles ont plutôt fini par répondre aux supplications, aux prières et aux angoisses incessantes d'une âme déchirée « par la grande pitié qui était au royaume de France v.

Tout a été dit, messieurs, et admirablement dit depuis plusieurs années, depuis quelques semaines, aujourd'hui même au sujet de cette Patriote, unique au monde, que le souverain pontife vient de glorifier et dont tous les Français vraiment Français n'ont jamais cessé et ne cesseront jamais de se glorifier euxmêmes. Mais de ce que l'adorable fille a reçu, de la bouche des orateurs les plus éloquents et les plus autorisés, des éloges dignes d'elle, il ne s'ensuit pas que je veuille et puisse refuser un verset de plus à ses litanies, une strophe de plus à son hymne, une génuflexion de plus à son nouvel autel.

La plus belle biographie de Jeanne d'Arc ce ne sont d'ailleurs pas ses admirateurs qui l'ont écrite, sa plus triomphale apologie ce ne sont pas ses défenseurs qui l'ont rédigée, c'est tout d'abord très inconsciemment, et à coup sûr tout à fait contre son gré, le greffier du tribunal de Rouen chargé d'enregistrer au jour le jour les interrogatoires et les réponses de « Jehanne, dite la Pucelle, menteresse, pernicieuse, abuseresse de peuple, devineresse et mécréante » ainsi que la qualifiait péremptoirement l'arrêt infâme du non moins infâme évoque Gauchon.

Son second panégyriste plus sincère, mais non pas plus convaincant que le premier ce sera, quelques années plus tard, un autre greffier d'un autre tribunal, le tribunal de réhabihtation celui-là, et dont le volumineux compte-rendu abonde en témoignages contemporains sur la pureté, sur la vertu, sur la vaillance physique et sur la valeur morale de cette vraie madone de la Patrie.

Ces deux documents d'un intérêt poignant et passionné n'ont été publiés pour la première fois dans leur texte intégral que vers le milieu du siècle dernier. De là vient selon moi le long intervalle de temps qui s'est écoulé entre la justification de 1456 et la béatification de 1909. Je serais assez porté à croire que c'est l'étude attentive de ces deux procès qui a inspiré au pieux et érudit évêque Dupanloup la première idée de sa requête au Saint-Siège en faveur de la canonisation de Jeanne d'Arc. Quant à moi., je n'ai pu consulter les pièces authentiques sans que les larmes ne m'aient maintes fois jailli des yeux, et j'ai puisé à leur double source l'admiration émue et émerveillée que j'ai le désir et que je voudrais avoir le pouvoir de faire passer de mon cœur dans vos cœurs.

Tout d'abord et pour répondre aux sceptiques qui sans autre motif que leur scepticisme même ou que leur indulgence sur ce point émettent volontiers des doutes sur la virginité de cette intrépide chevalière qui passait six jours et six nuits avec son harnois de guerre sur le dos, je leur affirme, et mon afïïrmation s'appuie sur des textes, que de sa première à sa dernière parole, Jeanne d'Arc a toujours témoigné qu'elle attachait une importance religieuse, ou si les sceptiques l'aiment mieux, superstitieuse, à conserver sa pureté d'âme et de corps.

« Tant que je me garderai pure, disait- elle, les saintes ne m'abandonneront pas, et si je meurs comme je suis née, elles m'ont promis le Paradis ». Jeanne se plaisait en outre à répéter à elle-même et aux autres, ainsi que le raconte une de ses amies de Vaucouleurs, — certaine prophétie annonçant que la France perdue par une femme serait sauvée par une vierge des marches de Lorraine... Et puis en vérité, entre son adoration pour Dieu et sa passion pour la France, quelle place aurait pu trouver dans ce cœur déjà si

plein une quelconque de nos amours humaines ?

Plus naturel serait-il encore de la taxer de folie que d'impureté.

Mais Jeanne n'était pas plus folle que dissolue. Très au-dessus de l'humanité par la sublimité de son sacrifice aussi voulu que consenti, elle se montre logiquement et simplement humaine dans ses relations de la vie quotidienne, charmant jusqu'à ses compagnons d'armes par sa bonne humeur et par son bon sens. Tout en étant une créature d'extase et de foi, elle n'en était pas moins un être de réflexion et de raisonnement. La Providence lui a fort heureusement permis de faire cette importante démonstration en épargnant sa vie sur les champs de bataille.

Si, en effet, la sainte héroïne y fût tombée frappée à mort, même en un jour de victoire plus décisive que celle d'Orléans ou de Patay, son nom se fût assurément transmis à nous d'âge en âge à côté de ceux de Gaston de Foix et de Bayard, de Du Guesclin et du grand Ferré, ce rude bûcheron qui taillait les Anglais à coups de hache, mais son âme, sa grande âme, fût restée pour nous une énigme et un mystère. Il ne fallait pas moins que cet abominable procès d'accusation en sorcellerie pour nous révéler ce qu'elle était, ce qu'elle voulait et ce qu'elle valait.

Au cours de ces longs et douloureux débats suscités et conduits sous-main par des capitaines anglais, furieux et honteux d'avoir été vaincus par une enfant, c'est l'enfant qui juge les juges, c'est l'accusée dont chaque répartie condamne les accusateurs à l'impuissance, ou ce qui est pire, à la nécessité d'être injustes. Pas une de ses phrases qui ne soit nette comme une claironnée ou tranchante comme un glaive. Les enquêteurs se perdent en arguties, en sophismes, en obscurités volontaires ou professionnelles. Chacun de leurs points d'interrogation est un piège, chacune de

NOTES ET DISCOURS fî3

leurs objections un guet-apens. Jeanne les arrête d'un mot et les casuistes restent confondus devant ces deux cas non prévus par eux : la simplicité et le courage.

Ecoutez-la tenir tête à la meute hurlante des interrogateurs qui la harcèlent tous ensemble en un assaut de questions furieuses : « Mes bons seigneurs, faites l'un après l'autre si vous voulez que j'entende ». A un clerc retors qui essaie de la faire tomber dans le péché d'orgueil et lui posebrusquementceproblème: «Jeanne, vous croyez- vous toujours en état de grâce 1 ,> — « Si j'y suis que Dieu m'y garde, si je n'y suis pas qu'il m'y mette ».

A cet autre qui lui demande si elle n'a jamais usé de sortilèges pour braver la mort : « Mes sortilèges étaient l'amour de la France et le mépris du danger ». Et, comme la brute insiste et s'enquiert des moyens qu'elle employait pour entraîner ses soldats : « Je lemdisais : entrez hardiment emmy les Anglais, et je y entrais la première. » Puis, voici venir la série des questions captieuses : « Quand ils vous apparaissaient, vos saints et vos saintes, étaient-ils tout nus ? — Dieu est assez riche pour vêtir les siens ! »

Enfin, au méchant évêque de Beauvais qui lui fait un crime d'avoir osé introduire son étendard de guerre dans la cathédrale de Reims, cette réponse qui, pour être la plus connue, n'en est pas la moins belle : « Il avait été à la peine, c'était raison qu'il fût à l'honneur !» Et elle n'a pas vingt ans ! Et elle est seule, toute seule au miheu de ce prétoire d'assassins gagés par TAnglais ! Et elle ne quitte l'isolement de son banc d'accusée que pour passer à l'isolement de son cachot de prisonnière. Là, des juges hostiles et perfides, ici des soudards anglais grossiers et violents. Et à aucune heure, en aucun heu, personne qui la réconforte et qui la guide, qui la conseille et qui la console. Voilà pourtant déjà huit mortels mois que la blessée de Corapiôgne

est traînée de geôle en geôle, de Noyon à Arras, d'Arras à Dieppe, de Dieppe à la tour de Rouen. Mais ici ou là, dans sa cage de fer ou dans sa basse fosse, rien ne brise son courage, rien ne lasse sa volonté, rien ne modifie son attitude ni son langage.

Et vous douteriez, vous pourriez douter que la main de Dieu ne se soit réellement étendue sur ce front d'enfant pour la préserver du désespoir et de l'égarement, de l'abattement ou du vertige î...

Cependant, le menu peuple s'émeut au spectacle de tant d'endurance, de tant de magnanimité et de sangfroid. Les superbes répliques de la divine inspirée vont de bouche en bouche augmenter les sympathies ou les respects de tout ce qui n'est pas de connivence avec les « Goddons », comme Jeanne les appelle. Un de ces Goddons lui-même ne peut retenir son admiration et s'écrie bonnement en pleine audience : « Ah ! la brave femme ! que n'est-elle Anglaise î »

Aussi, Warwdck qui veille et Gauchon qui s'impatiente, décident que les interrogatoires se continueront désormais dans l'intérieur de la prison. Dès lors, comme le feront au dernier jour de leur orgie les terroristes de la Révolution, le tribunal des affidés du roi d'Angleterre qui avait déjà refusé tout avocat à Jeanne lui refuse, par surcroit, tout public. Désormais, elle parlera dans l'ombre, elle se défendra à huis clos, elle luttera au miheu des ténèbres et de la solitude de son cachot ; mais, là encore, là toujours, même en ce lugubre encerclement d'oiseaux de proie dont Warwick continue à aiguiser les becs et les ongles, elle ne baisse ni le ton, ni la voix, non pas même la tête.

Un jour, le neuvième de mai 1431, l'évêque et ses assesseurs pénètrent dans sa cellule, ils font étaler sous ses yeux tous les appareils de la torture : chevalets, tenailles, poix bouillante. Ecoutez ! cette déclaration de la vaillante vainement menacée : « Quand

VOUS me feriez broyer les membres et arracher l'âme du corps, je ne vous dirais rien autre chose que ce que je vous ai dit, et si je vous disais quelque chose d'autre, je protesterais aussitôt après que vous me l'auriez fait dire par force et contre mon gré ! »

Vous en faut-il plus. Patriotes ? Avez- vous besoin de me suivre encore jusqu'au pied de son bûcher ? Avez-vous besoin d'y voir l'héroïne monter sans faiblesse, d'y entendre la chrétienne demander et donner pardon à tous, d'y regarder la martyre brûler et mourir en baisant la croix, pour déclarer avec elle et comme elle en cette heure suprême que la mission de Jeanne était bien de Dieu ?

Cette mission, messieurs, la missionnaire l'a expliquée elle-même en maints propos et sous maintes formes ; nulle part elle ne l'a mieux résumée qu'en son cri de guerre tant de fois répété : « Il faut bouter l'Anglais hors de France. » Quand Jeanne parle ainsi, ce n'est pas, vous l'entendez bien, qu'elle ait voué une haine particulière à telle ou telle nation, mais c'est que la nation dont elle parle occupe et détient le sol de sa Patrie, opprime et pressure son peuple, blesse et tue les soldats de la France.

Elle en eût dit tout autant cent cinquante ans plus tard des Espagnols maîtres de l'Artois et du Roussillon ; tout autant, trois siècles après, des Impériaux ravageant les Flandres ; tout autant des coalisés de 1792, des alliés de 1814, tout autant et plus encore de nos envahisseurs de 1870 et des geôhers de notre Alsace et de notre Lorraine.

Aussi est-ce en souvenir d'elle que je vous jetterai à tous et à toutes ce pressant appel : Espoir quand même. Français et Françaises, courage quand même ! En haut les cœurs et les fronts ! Laissons passer et s'agiter au-dessous de nous les misérables querelles de partis ! Unissons-nous et fondons-nous en une irré-

66 gui VIVE? FRANCE QUAND MÊME!

ductihle phalange de protestation nationale ! Et pensons et disons comme la Libératrice : « Oui, tout étranger qui est l'ennemi, tout étranger qui est le conquérant, tout étranger qui veut être le maître, il faut tout faire pour le bouter hors de France ! »

Il est également de la fière Pucelle, ce noble devis : « Les femmes prieront, les hommes batailleront. Dieu vaincra ! »

Page 1