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CHAPITRE II

La France à T Extérieur.

En politique extérieure, le rôle qu'a joué Paul Déroulède mérite tout particulièrement d'être signalé. On en connaît l'inébranlable base : la protestation contre le traité de Francfort et l'affirmation constante des revendications alsaciennes-lorraines.

Il n'a donc qu'un but, unir contre l'Allemagne tous les pays qu'elle a opprimés ou dépouillés, grouper autour de la France toutes les nations et tous les peuples qui veulent s'opposer à la poussée pangermanique.

Le 28 juillet 1886, à la suite d'une véritable tournée de propagande anti-allemande qu'il fit dans toutes les capitales européennes, il préconise, bien avant les préliminaires officiels, l'alliance franco-russe, dans un banquet organisé en son honneur à Saint-Pétersbourg et où, pour la première fois, retentit « La Marseillaise ».

Malgré les désillusions que sans doute elle a dû lui causer depuis, il en est resté toujours un des plus chaleureux défenseurs.

Partisan comme Gambetta, auquel il avait voué un véritable culte, de l'entente franco-anglaise en laquelle il voit un obstacle « à la plus grande Allemagne », il n'hésite pas en 1903, lors de la première visite en France du roi Edouard VII, à rompre brutalement du fond de son exil avec ceux de ses amis politiques qui conseillent une manifestation hostile contre le souverain.

C'est déjà parce qu'il prévoyait que les aventures coloniales, en détournant la pensée française des bords du Rhin, allaient encore servir les desseins du prince de Bismarck en créant des antagonismes certains avec l'Angleterre et en rejetant l'Italie dans les bras de l'Allemagne, qu'il lance sa Ligue des Patriotes dans la mêlée politique pour combattre ce qu'il considère comme funeste à la cause des provinces perdues.

Enfin, pendant son séjour à Saint-Sébastien, nul mieux que lui n'a contribué à resserrer les liens de cordiahté et de sympathie entre notre pays et l'Espagne. Les ministres qui l'avaient fait proscrire ne furent toujours pour lui, à l'étranger, que les représentants de la France.

Il faut se rappeler l'attitude et le langage du président de la Ligue des Patriotes lors de la venue du roi d'Angleterre à Paris, et, plus tard, de la malheureuse affaire Delsor, pour comprendre et se convaincre que Paul Déroulède est un des rares hommes politiques dont on puisse dire qu'ils n'ont jamais fait passer l'intérêt de leur parti avant celui de la Patrie. FI. -M.

NOTES ET niSCOURS 69

Mort de SkobelelF.

(Drapeau, no 29, i3 juillet 1882J

L'annonce de la mort de Skobelefï eut en France le retentissement d'im désastre. Le grand général et patriote russe venait à peine de traverser notre pays, y affirmant hautement ses idées de défense et de lutte communes aux deux peuples contre l'Allemagne. M. Déroulède écrivait à M. Louis d'Hurcourt alors directeur dvi Drapeau, une lettre où se marque l'émotion d'im premier instant de deuil, mais où s'affirme aussi le culte d'une mémoire à laquelle la Ligue resta toujours fidèle.

On sait que le bruit courut alors en Europe, et parmi le peuple russe, que le héros fut empoisomié.

Croissy-sar-Seine, 12 juiHct Î882.

Mon cher d'Hurcourt,

Skobelefï est mort !

La triste nouvelle m' arrive seulement ce matin, et le journal est déjà sous presse.

Il est trop tard pour que je puisse même tenter, en vers ou en prose, de rendre un hommage digne de lui à ce grand soldat de la Patrie russe qu'une haine commune unissait si étroitement à tous les Patriotes français.

Tout ce que je puis faire, c'est d'inscrire respectueusement ce beau nom sur la première page du Drapeau : c'est aussi de me rappeler, devant cette mort étrange et funeste, ces lambeaux de la Chanson d'Igor, une vieille poésie épique de son pays :

« Hélas! frères, elle est arrivée, l'heure triste... — La mort sans combat a dévoré le guerrier... Hs lui ont versé le vin trouble et, ce soir, on l'a couché sur son lit sculpté, dans son linceul noir... Ah ! brave cœur forgé d'acier bruni, trempé d'audace téméraii^e, voilà donc ce qu'ils ont fait de toi ! »

Ainsi chante la Chanson d'Igor, et ce n'est pas aux seuls fils de la terre slave de répéter les lamentations d'Iaroslovna : « 0 vent terrible, vent de mort, poiu'quoi est-ce sur lui que tu as soufflé ? «

Une force russe vient de s'éteindre : l'espérance française doit pleurer.

Sifflets au roi d'Espagne.

{Drapeau, no ko, 0 octobre 1883.)

Au retoiir d'uii voyage et d'un séjour à Berlin, où il avait été nommé colonel de Hulans dans un régiment alors en garnison à Strasbourg, S. M. Alphonse XII, qui avait eu la courtoise intention de s'arrêter à Paris en retournant en Espagne, y fut reçu à son arrivée par des huées et par des sifflets. La Ligue, que certaines gens rendirent alors responsable de ce regrettable incident, formulait pourtant ainsi son opmion dès le lendemain, par la plume autorisée do son président.

Une manifestation très regrettable a eu lieu samedi, lors du passage de S. M. le roi d'Espagne à Paris.

Nous ne pouvons pas empêcher que la coutume monarchique prussienne ne soit de revêtir d'un costume prussien ses hôtes royaux.

Quant à la garnison de Strasbourg, assignée au régiment de Hulans dont S. M. Alphonse XII vient d'être nommé colonel, n'en rendons responsable que celui qui l'a choisie en connaissance de cause et non celui qui l'a subie à son insu.

Si nous avions su rester dans une réserve courtoise et accueillir avec la réserve voulue le souverain espagnol, victime lui-même d'un trait d'esprit berlinois, c'eût été sa propre rancune et les sympathies de son peuple qui nous eussent vengés.

En agissant comme elle l'a fait, la population de Paris, si intelligente d'ordinaire, et nous dirons même

si politique, a cédé à un accès de patriotisme irraisonné et déraisonnable.

Il importe que notre chère et grande nation, toute sensible encore, se tienne en garde contre les pièges de toutes sortes qui lui sont tendus.

Nous n'avons pas à faire une guerre d'agression, mais une gueiTe de défense ou de secours.

Ayons le sentiment de notre force ; demeurons fidèles à notre espérance et nos devoirs, montrons-nous de plus en plus jaloux de notre indépendance, mais ne donnons pas à croire à l'Europe que nous sommes les provocateurs et les insulteurs.

Les Captives.

Nous sommes en 1887 et des rumeiirs de guerre montent des deux côtés des Vosges. Paul Déroulède consacre dans le Drapeau du 19 fé\Tier 1887 cet article anx pro\4nces aiuiexées :

Si nous parlions d'Elles pourtant. Car, enfm, voilà trois semaines et plus que nous discutons les intérêts de la France, trois semaines que nous pesons les bonnes ou mauvaises chances de la guerre prochaine, et de l'iVlsace et de la Lorraine pas un mot.

Il semble que ce ne soit pas Elles qui soient en cause dans tout ceci.

Nous pensons, nous discourons et nous agissons tout comme s'il n'était question que d'une guerre ordinaire pour une cause purement politique.

Et c'est cependant là l'honneur même de la Nation française qu'elle n'abandonne aucun des siens ; qu'elle ne renonce à aucun de ses droits et que ni provocations ni menaces n'ont réussi à aiTacher de ses lèvres serrées ni désaveu ni apostasie.

Pourquoi ne pas le dire alors ? pourquoi ne pas

donner à ceux qui ont à voter pour nous, sous le pied même du vainqueur, l'appui formel de notre fidélité, la déclaration catégorique de notre fraternité indissoluble ?

Le silence gardé sur ce point n'est peut-être déjà pas sans courage, et je reconnais de grand cœur que l'attitude nationale a été ce qu'elle devait être en face des sommations prussiennes.

En tout autre temps, j'aurais dit : c'est assez. En ce temps de crise, c'est trop peu.

A ceux qui vont directement braver les colères du conquérant pour affirmer la foi française, il était dû plus et mieux qu'une protestation tacite. C'était à peine assez qu'une déclaration, ce n'était pas trop qu'un serment.

Notre dette est double. Nous devons la France à ceux qui nous ont attendu là-bas, nous devons l'Alsace- Lorraine à ceux qui sont venus ici.

Et que l'on n'oppose pas ceux-ci à ceux-là, que l'on ne dise pas que quiconque nous aimait est venu à nous.

Quatre fois déjà, les annexés ont prouvé par leurs votes ce qu'ils étaient et ce qu'ils ne voulaient pas cesser d'être, quatre fois ils ont violemment tiré sur leurs chaînes au risque de se meurtrir les mains et d'irriter leurs geôliers.

Oui, les députés protestataires du Reichstag prussien et leurs courageux électeurs sont les plus Français des Français.

Que sont nos revendications à nous ? Que nous coûtent-elles, quel mérite y avons-nous et quels dangers nous font-elles courir ? On emprisonne là-bas. On torture les hommes dans leurs actes et dans leurs pensées. Partout on expulse les fils pour châtier les pères. Partout on ruine les pères pour les punir du patriotisme de leurs enfants.

Et cela depuis seize mortelles années.

De pareils dévouements dépassent toute reconnaissance.

Aussi nous le déclarons : à supposer que les élections prochaines n'envoient plus au Reichstag le même nombre de Français : honte à celui d'entre nous qui se croirait quitte avec nos héroïques concitoyens d'outre- Vosges ; honte à quiconque dirait que l'Alsace- Lorraine nous abandonne et que nous pouvons bien l'abandonner à notre tour.

Voilà seize ans qu'ils souffrent, seize ans qu'ils attendent et qu'ils luttent.

Je ne veux même pas analyser le secret des votes prochains ; je ne veux pas savoir de combien d'immigrants prussiens se sont grossis les rangs des électeurs ; et je dis qu'alors même qu'il y aurait lassitude et défaillance chez les nôtres, ces intrépides lutteurs de seize ans n'en ont pas moins bien mérité de leur vieille Patrie. Je dis que nous leur devons, nous, les Français libres, une durée de fidélité au moins égale à leurs seize ans d'attente et de résignation.

Si leur tâche est devenue tout à coup au-dessus de leurs forces, cela vient de ce que nous n'avons pas assez promptement fait notre devoir.

S'ils sont, eux, en droit de désespérer, nous ne sommes pas, nous, en droit de les renoncer.

jVIais ne nous leurrons pas nous-mêmes.

Ne couvrons pas de grands mots hyperboliques les hésitations plus ou moins légitimes qui s'emparent de nos coeurs et de nos esprits à l'aspect des devoirs formidables qui nous incombent.

Toute espérance de restitution pacifique est une chimère dangereuse et coupable.

Il a peut-être été sage de nous bercer jadis de ces contes d'enfants.

Réveillons-nous aujourd'hui et fixons des yeux aguerris sur le but fatal.

On n'a jamais repris que par les armes ce qu'on a perdu par les armes.

Là doit être la première règle de notre conduite et la première base de nos raisonnements.

J'ajoute encore, pour qui cherche à l'ignorer, qu'il y a deux manières de renoncer à l' Alsace-Lorraine : la première est d'accepter formellement le traité de Francfort dans toute sa perpétuité et avec toutes ses conséquences territoriales et économiques ; la seconde est de revendiquer toujours les provinces perdues, mais de ne rien faire pour les reprendre et de transmettre aux générations futures le devoir des générations présentes.

Et qu'on en dise ce qu'on voudra, la première solution me convient encore mieux que la seconde : elle est plus franche.

Union Franco - Russe.

Le 12 mars 188 7, Paiil Déroulède consacre sous ce titre un article dans Le Drapeau à défendre l'entente de la France et de la Russie, au lendemain de l'affaire des lettres bulgares où se dévoila la duplicité du Cliancelier de Fer :

Les électeurs et les élus du Reichstag, un instant las du joug, ont de nouveau abdiqué leur indépendance entre les mains prussiennes. Nous ne parlons pas, s'entend, de nos héroïques Alsaciens-Lorrains, mais le chanceher de fer n'en a pas moins ressaisi une partie de sa toute-puissance.

Le prince de Bismarck triomphe de l'Allemagne, il lui reste maintenant, à triompher de l'Europe et le voilà qui pousse la Bulgarie au crime, désireux qu'il est d'éloigner de ses propres frontières la sentinelle russe qui l'inquiète et qui l'entrave.

Que la Russie ait de nombreux partisans au milieu de ce petit peuple qu'elle a créé, cela n'est pas douteux ; que sur un signal, — donné tout au moins par erreur, — ces partisans se voient, prématurément mis en mouvement, cela est encore possible. L'impossible est que les régents bulgares aient procédé en hâte à toutes ces exécutions sommaires sans l'appui formel de quelque ennemi de la Russie, et le certain est que cet ennemi n'est pas la France.

Celui-là l'a fait faire à qui cela devait profiter, et, dans l'état actuel de l'Europe, personne, non pas même l'Angleterre, n'a un intérêt aussi direct que la Prusse à jeter le Tzar silencieux dans des complications immédiates et inopportunes.

Est-il encore temps de tout em^ayer ? Peut-être. L'heure est en tout cas venue pour la France de payer sa dette récente.

La presse française a été unanime à affirmer sa reconnaissance à S. M. Alexandre III pour l'attitude sympathique et tutélaire gardée par lui pendant toute la durée de la crise que nous venons de traverser. Qu'elle soit également unanime à la lui prouver.

Il n'a véritablement tenu qu'au Tzar que la provocation allemande ne tournât à l'agression. Il a été pour nous plus qu'un allié tenu par un pacte, il a été un ami sincère et spontané.

Ni sollicitations ni promesses ne l'ont détourné.

Le père des Slaves s'est réellement montré le frère des Français. D'Odessa à Moscou et de Moscou à Pétersbourg, ce n'a été dans tous les journaux russes qu'un cordial élan vers nous, qu'aucun mot d'ordre n'a jamais arrêté, que n'a jamais affaibli aucune parole douteuse du jeune Empereur.

Certes, pas un diplomate de ce grand empire, pas un officier de cette fière armée, pas un écrivain de cette presse loyale, pas un patriote de cette généreuse nation

n'avait prévu que les situations seraient si promptement inversées, ni que notre tour viendrait si vite de servir qui nous a servi ; mais puisque, dans le seul but de replacer le monde sous sa loi, le Dictateur prussien cherche à susciter de nouveaux conflits ; puisqu'il tâche à entraîner la Russie sur un terrain où il espère que nous ne la suivrons pas, déjouons ses calculs, faisons face à l'ennemi commun et serrons hardiment les rangs sur nos bienfaiteurs d'hier.

Ce n'est pas une question bulgare qui est en jeu, c'est une question européenne. Il ne s'agit pas de savoir si la Bulgarie sera libre ; il s'agira de savoir si elle subira l'influence de la Russie, qui l'a fait naître au prix de son or et de son sang, ou si elle sera dirigée et exploitée par des voisins sans droits et sans scrupules.

L'autonomie des petits États n'est jamais qu'un protectorat déguisé. Protecteur pour protecteur, mieux vaut encore pour les Bulgares, mieux vaut aussi pour l'Europe, le bras puissant et désintéressé du Tzar que les mains avides et mercantiles des Austro-Prussiens.

Et puis, à quoi bon le nier et pourquoi ne le dire qu'à demi- voix ? M. de Bismarck le sait bien, lui : là où est l'intérêt de la Russie, là est désormais l'intérêt de la France.

Notre mutuelle indépendance est tout entière dans ces trois mots : Union Franco- Russe.

Le Procès de Leipzig.

La Ligue des Patriotes organisa le 24 juin 1887 un grand meeting au Cirque d'Hiver, poiu- protester contre l'arrestation et la condamnation par les juges allemands de Leipzig, de neuf Alsaciens inculpés du crime de haute-trahison comme

faisant partie « d'une société secrète » (la Ligue des Patriotes) et accusés d'avoir « préparé l'entreprise de détacher une partie du teiTitoire de l'empire (l'Alsace-Lorraine) pour l'incorporer à lui État étranger (la France).» Ces neuf Alsaciens, dont l'un avait même opté pour la France, étaient : MM. Koechlin- Claudon. Charles Bleeli, Charles Schiffmache^-, François Trapp, Eugène Jordan, Eugène Reyhel, Joseph Freund, Georges- Albert Humbert, Bolleeker.

Après vm exposé du procès par 'SI. Henri Deloncle et une allocution émue et chaleureuse de M. J. Sansbœuf, Paul Déroulède prononça cet important discours dans lequel il affirmait à nouveau la protestation contre le traité de Francfort, et préconisait l'alliance franco-russe :

Français et vous aussi, Françaises,

Merci à vous d'être venus en si grand nombre, merci d'avoir apporté avec nous votre salut fraternel à ceux qui souiïrent là-bas pour la mère Patrie. Votre présence est de bon exemple et d'heureux augure.

Elle prouve votre passion et votre vigilance nationales, elle atteste aussi votre fierté.

Vous n'êtes pas de ceux qui se plaisent à passer les affronts sous silence et dont l'humilité attire l'humiliation.

Mais, après vous avoir remerciés de ces sentiments de foi et d'ardeur patriotique, laissez-moi faire appel, moi que les .allemands surnomment le « crieur de guerre », laissez-moi faire appel à un autre sentiment auquel une grande assemblée populaire comme celle-ci ne saurait manquer sans se compromettre elle-même et sans compromettre aussi, ce qui est plus grave, les intérêts sacrés que nous prétendons servir : je veux parler de votre prudence : non pas de prudence mère de lâcheté, mais de prudence mère des résolutions viriles et du calme. réfléchi.

(Bravos et applaudissements prolongés).

Il importe qu'il ne soit dit ici aucune parole qui ne

puisse être répétée partout et qui ne doive être entendue bien haut et bien loin aussi. (Applaudissements.) Et pour mieux préciser le sens des conseils d'ami que je me permets de vous donner, je vous demanderai d'évoquer devant vous par la pensée, de faire siéger parmi vous, par leur souvenir, les quatre martyrs de I.eipzig et de mettre sous leur invocation à jamais bénie la réunion qui nous assemble aujourd'hui {Bra-

i'OS.)

Pensons que c'est pour eux que nous allons parler, songeons que ce sont eux qui nous écoutent et souhaitons-nous tous à nous-mêmes que ce soient véritablement eux qui nous inspirent, (Applaudissements prolongés.)

Citoyens, Le Comité- Directeur de la Ligue des Patriotes avait tout d'abord proposé de réunir seulement la Ligue en assemblée générale pour examiner le procès de Leipzig et ses conséquences. J'ai proposé, et mes amis ont en effet trouvé plus utile d'élargir le cercle de nos auditeurs et d'en appeler, non pas seulem^ent à une assemblée générale de la Ligue, mais à une assemblée populaire de Paris.

Seulement il nous a semblé nécessaire à tous de limiter le débat à une conférence dont nous puissions alors assumer toute la responsabilité, sans crainte qu'on y vint jeter à la traverse des paroles trop ardentes, que nous n'aurions pas été fâchés d'entendre, mais que nous n'aurions pourtant pas pu ratifier. (Interruptions, bruits.) L'interruption qui vient de nous être jetée, n'est pas venue jusqu'à moi, mais j'en comprends encore moins le motif que le sens. Nous parlons ici le langage de la sagesse. Ce langage peut être entendu par tous nos amis et même par tous nos ennemis, s'il en est ici. ( Vifs applaudissements, nouvelles interruptions, bruits prolongés et cris : A la porte ! V interrupteur !)

Je vous en conjure, Citoyens, revenez au calme, respectez-vous vous-mêmes. {Le bruit s'apaise peu à peu. V orateur continue.) Avant de donner la parole à mon ami Henri Dcloncle, il est de ma loj^auté de vous dire que le frère de Koechlin-Claudon et son beau-frère qui, je crois, est un ancien secrétaire de M. Jules Ferry, sont venus me trouver hier soir pour me prier, un peu tardivement, vous le reconnaîtrez, de ne pas donner suite à la réunion d'aujourd'hui.

J'ai cru de notre droit et de notre devoir de décliner cette requête. Ce n'est pas le frère, ou le beau-frère, ou le gendre de telle ou telle personne que nous réclamons : c'est un citoyen français injustement détenu par l'Allemagne. Frappé pour la France, Koechlin-Claudon n'appartient plus à sa famille : il appartient à la France. {Sahe d'applaudissements.)

Et maintenant, mon cher Sansbœuf, laissez-moi vous dire que je n'ai pas droit à vos remerciements, et que je n'accepte pas les applaudissements qui les ont appuyés. Pas plus en rentrant dans les rangs de la Ligue, le soir même de l'odieux arrêt de Leipzig, qu'en rédigeant et en signant avec mes amis l'appel à M. Jules Grév^^ président de la Répubhque, ou qu'en acceptant enfin la présidence de cette réunion, je n'ai mérité de remerciements ni de gratitude. {Voix nombreuses : Si ! Si !)

Il ne saurait être question de reconnaissance entre serviteurs de la même cause.

Je ne remercie jamais, vous le savez, les Français qui entrent à la Ligue, car en y entrant, j'ai conscience que ce n'est pas la Ligue qu'ils viennent servir, que ce n'est pas pour nous qu'ils travaillent, mais pour eux-mêmes, pour le bien public, pour la force de la Nation et pour la fierté de la Patrie. {Applaudissements répétés, nombreux cris : Vive la Ligue !

interruptions.) Si quelqu'un en doute, je le renvoie aux juges de Leipzig !

Car enfin, qu'ont-ils poursuivi dans ce procès, sinon notre œuvre, et que poursuivaient-ils en elle, sinon une force française uniquement et exclusivement utile à la France ?

Des actes coupables ? ils n'ont pas pu en signaler ; des paroles comminatoires ? ils n'en ont pas pu répéter.

Notre patriotisme n'est pas fait de la haine de tel ou tel peuple, mais de l'amour passionné de la France. Notre but est de préparer à la Patrie une jeunesse valide et vaillante non seulement pour le champ de bataille, mais encore pour le champ de travail. Notre programme est : Entr'aimons-nous et entr' aidonsnous ; notre devise : Qui Vive ? France ! notre ligne de conduite : Quand Même !

Oui, sans doute, nous voulons une Nation forte, énergique, courageuse ; oui, nous voulons viriliser tous ces jeunes hommes et faire réaliser par l'initiative privée ce progrès social auquel l'État français semble n'avoir jamais attaché l'importance qu'il mérite : l'éducation physique de ses enfants. Ce que nous faisons est avant tout œuvre d'hygiène nationale. C'est notre tâche, notre rôle et notre honneur. (Applaudissements.)

Que, soucieux de former des corps, nous nous soyons également préoccupé de dresser des âmes et des esprits, ce n'est non plus là un grief qui permette à aucun peuple d'Europe d'intervenir entre nous et nos partisans.

D'ailleurs, qu'allons-nous prêchant par toute la France ? Rien autre chose que cette doctrine résumée dans ces quatre mots : // n'y a pas de Droit contre le Droit.

Le traité de Francfort, que nous avons subi par la

NOTES ET DiSCOUKS 81

force, nous n'avons jamais afTirmé qu'il ne puisse pas être revisé par la diplomatie. Ce que nous disons avec tous les protestataires français, alsaciens et lorrains du Parlement de Bordeaux, c'est que nous n'avons jamais ratifié ce pacte de honte. Ce que nous répétons, c'est que « la revendication de nos droits reste à jamais ouverte à tous et à chacun ». {Bravos répétés.)

Nous n'appuyons pas seulement nos principes sur le vote ineffaçahle de la fiére minorité du 1^^ mars 1871, nous les appuyons sur le premier, sur le plus élémentaire axiome du droit des gens en matière de cession territoriale.

Pour qu'une cession soit valahle, dit cet axiome, il y faut deux consentements, non seulement celui de la partie cédante, — et ce consentement-là. Français, vous savez comment on vous l'a arraché, — mais il y faut encore le consentement de la partie cédée, — et celui-là, ô Alsaciens-Lorrains, nous savons tous que vous ne le leur avez jamais donné. {Mouvement prolongé. Vifs applaudissements et bravos.)

Il importe de nous rappeler, il importe surtout de rappeler à l'impudence germanique, qui feint de l'ignorer, que si les canons de Louis XIV ont pu s'approcher de Strasbourg, ils n'ont. Dieu merci ! pas tiré contre la chère ville, dont les portes et dont les cœurs se sont ouverts sans coup férir. Il importe de redire bien haut que, dans la forme où existait alors le suffrage des citoyens, par le magistrat, par le Sénat, par l'assemblée des éche\"ins de Strasbourg, la population consultée a été consentante. Parlerai- je aussi des vieux souvenirs d'amitié et d'aUiance même, qui ont précédé notre union ? Vous citerai- je les lettres cordiales échangées entre François 1°' et la Répubhque Btrasbourgeoise ? l'alhance offensive et défensive signée entre elle et nous sous Henri IV ? et enfm les secours d'influence et de protection qui lui furent

perpétuellement et officiellement accordés par Richelieu et par Mazarin contre l'empire d'Allemagne qui, sous un autre sceptre, mais au même titre, opprimait déjà, lui aussi, cette chère et pauvre Alsace.

Que si, passant par-dessus l'époque de la conquête, ou plutôt de la réunion, je considère nos années de vie commune, j'y vois partout la gloire française teinte du plus pur sang alsacien ; j'y vois les premières manifestations de la Liberté en 1789, les premières victoires de la République gagnées avec Eux, et j'entends résonner pour la première fois, chez le vieux maire Diétrich « la Marseillaise », cet hymne de libération et de défense entonné par Rouget de Lisle et qui aurait vraiment bien dû s'appeler « La Strasbourgeoise ».

Enfin, plus près de nous, en laissant de côté les souvenirs héroïques accumulés sous ces ruines et sous ces deuils depuis 1870, je rappellerai une courte anecdote qui est de l'histoire et qui en dira à elle seule plus que tous nos discours.

C'était en 1840, à l'inauguration de la statue de Gutenberg, place du Marché- aux- Herbes, le bourgmestre de Berlin avait porté cette santé : « Je bois à l'Alsace, cette fille de l'Allemagne ». Alors dans un de ces élans qui vont des cœurs aux cœurs, le maire de Strasbourg, M. Schluttemberger, se leva et lui répondit, — aux acclamations de nos frères : — « Il se peut que l'Alsace soit la fille de l'Allemagne, mais elle est aujourd'hui l'épouse de la France, et elle lui donne tous ses enfants. {Applaudissements prolongés et cris de : Vive V Alsace I)

Et ces enfants qu'elle nous a donnés, quel est le Français qui ne veut pas les revoir ? {Nouveaux applaudissements).

Si tel a été le sens général de notre propagande intérieure, nous devons vous indiquer aussi les grandes lignes de notre propagande à l'étranger, car vous le

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savez, nous avons passé les trois quarts de l'année 1886 dans une sorte d'exil volontaire, parcourant l'Italie, la Grèce, la Russie, le Danemarck, pour ne citer que ces pays-là, et tâchant d'y démontrer partout que le parti protestataire de France et notre Ligue des Patriotes qui en est issue ne défendent pas seulement la France contre les empiétements de l'empire du Milieu, mais servent encore de dernier frein aux éternelles velléités conquérantes et usurpatrices du dictateur de l'Europe. Et ce langage, je l'ai déjà dit ailleurs et je le redis hautement ici, ce langage a porté ses fruits, parce que j'ajoutais qu'au-dessus des faiblesses et des hésitations de nos gouvernants, il y avait la Nation, et dans la Nation l'Armée qui, fortes toutes deux, avaient toutes deux le sentiment résolu de nos devoirs et de nos droits.

J'ajoute, messieurs, que c'est surtout en pays russe, d'Odessa à Moscou et de Moscou à Pétersbourg, que mes paroles ont trouvé un écho cordial et retentissant.

Ce n'est pas d'ailleurs du jour de mon voyage en Russie que j'ai aimé les Slaves ; mais c'est après mon séjour parmi eux que j'ai compris et que je puis affirmer combien ils n'aiment pas les Allemands. Je m'arrête, messieurs, car cette sorte d'avant-propos n'est pas la conférence, et je dois céder la pcirole à notre ami, au délégué actuel de la Ligue, Henri Deloncle, qui a bien voulu se charger de plaider à nouveau devant vous le procès de Leipzig.

Quant à moi, je ne m'imaginais guère, lorsqu'il y a quelques mois à peine, un deuil de famille me faisait chercher la retraite et le silence, qu'un deuil national m'en ferait si promptement sortir.

Oui, un deuil ! car, en vérité, si quelque main ferme et vigoureuse, si quelque influence sage et résolue, n'obtient la mise en liberté du citoyen, de l'officier français Kœchlin-Glaudon, c'est véritablement une

partie de l'honneur de la République, de la dignité de la Nation et de la fierté de la Patrie, qui restera ensevelie là-bas sous les plis insolents du drapeau prussien. {Bravos répétés.) Et quand je parle ainsi, quand je semble ne m'occuper que du Français Kœchlin- Claudon, mes chers amis d'Alsace et de Lorraine comprennent bien, j'en suis sûr, que je n'oublie pas nos autres martyrs. Mais si dans les uns le coup qui les frappe nous atteint au cœur, dans l'autre il nous soufflette en plein visage.

Ce n'est plus ici la revision du traité de Francfort que nous réclamons, c'est sa stricte application, car je ne sache pas que la France entière soit annexée à l'Allemagne, et que nous soyons tous sujets allemands, justiciables des tribunaux de Leipzig. [Double salve cf applaudissements et bravos répétés.)

Il y a, messieurs, sur une des places de Berlin, une colonne élevée à la gloire du dernier roi de Prusse. Cette colonne porte cette inscription : Gerechtigkeit erhohet die Vôlker, la Justice élève les Nations. Après la suprême iniquité commise pai' l'Allemagne, il est une autre inscription à graver sur le piédestal de la Germania, du Niederwald : Ungerechtigkeit erniedrigt die Vôlker, l'Injustice les abaisse. (Applaudissements.) Mais ce n'est pas seulement la nation qui commet l'injustice qui est rabaissée, c'est aussi la nation qui la subit sans protester, qui suporte le joug sans essayer de le secouer et qui n'ose même plus s'indigner contre les affronts.

Cette nation-là, n'est-ce pas, ce n'est pas, ce ne sera jamais la France !... [Cris enthousiastes de : « Vive la France/ Vive la Nation/ Vive V Alsace- Lorraine / »)

Discours» €le Boug;ival.

Continuant son ardente campagne en faveur de l'alliance franco-nisso, Paul Déroulède prononce ce discours, le 23 octobre 1887, à Bougivr.l, au pied du monument élevé à la mémoire des trois Français : Debergue, Martin et Cardon, fusillés par les Prussiens en 1870 :

Citoyens,

Quelles que soient les circonstances actuelles, quelles qu'aient été les acclamations de tout à l'heure, je croirais manquer gravement aux sentiments de piété patriotique qui nous rassemblent, si mes premières paroles n'étaient pas pour rendre tout d'abord hommage aux martyrs que nous sommes venus honorer.

Vous connaissez l'épisode : la voix autorisée d'un témoin de leur supplice vous l'a déjà dit ; mais nous devons à leur mémoire de le répéter encore : Debergue, Mai^tin, Cardon, ouvriers français, tués par la Prusse, sont morts pour la France. {Longues acclamations, cris de « Vive la France ! Vive la République ».

Les noms de ces trois hommes inscrits là sur cette petite plaque de bronze d'apparence simple et modeste comme leur vie même, mais de signification haute et glorieuse comme leur mort, ces trois noms représentent à eux seuls ce que notre défense nationale a peut-être de plus vaillant, de plus noble, de plus rare : la lutte individuelle pour la Patrie.

Eh ! oui, sans doute, la bravoure de nos soldats fut souvent sublime, et nul plus que moi, qui ai eu l'honneur de marcher sac au dos et de faire le coup de feu coude à coude avec nos paysans et nos ouvriers, nul plus que moi n'apprécie ce qu'il leur a fallu de valeur, de courage et de dévouement pour lutter comme ils

ont lutté dans les conditions écrasantes où nous combattions.

Mais, croyez-moi, autre chose est de bien faire son devoir tous ensemble, autre chose de faire plus que son devoir tout seul.

Ainsi fît Debergue ; ainsi firent Mai-tin et Gardon. Aussi, est-ce une juste récompense de leur héroïsme que cette foule émue, assistant à la célébration de leur fête funèbre dix-sept ans après leur mort.

Hélas ! oui, citoyens, dix-sept ans ! Est-ce que ce chiffre, est-ce que cette longue traversée de jours, de mois et d'années ne se dressent pas devant vous comme un remords ? Quoi ! voilà dix-sept mortelles années, dix-sept années de conquête, de sujétion, de dépendance, voilà dix-sept années que la Nation donne, sans compter, son or, son sang, ses fils, et rien de ce qui devrait être fait n'est fait encore !

Ah ! il est temps, il est grand temps de relever la tête et la voix !

Elle a assez pesé sur nos lèvres et sur nos fronts cette douloureuse préoccupation qui, à chaque indignation de la Patrie, à chaque espérance du Peuple et de l'Armée, répondait par cette formule de servitude résignée : « Que dira la Prusse ? »

Que nous importe ce qu'elle dira ? Nous ne l'avons que trop entendu d'ailleurs ; elle dira à l'Europe : « Regardez : la France n'est plus qu'une vice-royauté de l'Empire d'Allemagne ».

Ce qui nous importe, c'est ce que peut la France, c'est ce que pense la Russie. Car de leurs deux mains tendues l'une vers l'autre, de leurs deux mains serrées l'une dans l'autre dépendent la libération de l'Europe, l'écrasement de l'empire du milieu, la paix du monde.

Ce que peut la France ? La mobilisation de cette année vient de vous le dire et elle vous le dit tous les

^•uT^:^ ht discours 87

jours, cette chère et vaillante Armée qui est notre lionneur et qui sera notre gloire. {Cris de : Vwe r Armée /)

Ce que pense la Russie ? Il peut bien m'être permis d'en parler, à moi qui, pour la seconde fois, viens de passer de longues semaines au milieu de ces Russes sympathiques et braves, spirituels et charmants, qui font à la langue française l'honneur de la parler si bien, au peuple français l'amitié de le si bien juger.

Mais le Tsar, dites- vous ? Ah ! citoyens, le Tsar ! S'il est des Français, parmi vous, pour qui ce mot soit encore un synonyme de tyrannie, je leur dirai bien vite et bien haut que l'ami de la France, .Alexandre III le Juste, est le digne fils d'.-Uexandre II le Libérateur, et que si l'on doit au père la profonde réforme sociale de l'émancipation des serfs et du partage des terres aux paysans, on doit au fils le maintien intégral de ces mesures et la diffusion de jour en jour plus grande de l'instruction populaire.

Eh bien! ce que cette Russie pense, c'est qu'à aucun titre, à aucune heure, la Russie n'a à intervenir dans la pohtique intérieure de notre République ; c'est que la forme de notre gouvernement ne regarde que nousmêmes, que nous seuls ; c'est que nous n'avons à envisager ensemble que nos intérêts communs, et c'est qu'enfin si, parmi nos ministres passés, présents ou futurs, il en est qu'elle préfère, il n'en est aucun, je dis aucun, qu'elle élimine.

Ne croyez donc pas ceux qui vous disent que la Russie impériale attend de la France répubUcaine une politique modérée et conservatrice.

La Russie n'attend de la France qu'une seule chose : une attitude résolument indépendante vis-à-vis de l'.AJlemagne {Cris de : A bas la Prusse f) elle ne s'inquiète en France que d'une seule chose : le patriotisme de la Nation ; elle ne compte en France que sur une

seule chose : la force de notre armée. (Cris répétés de : Vive la Russie ! Vive Boulanger !)

Oui, citoyens, vive la Russie ! Quant à l'autre nom, cher n mon cœur, ce n'est pas ici, ce n'est pas aujourd'hui qu'il faut le jeter dans les airs, comme une protestation et comme un reproche.

Ces acclamations, faites-les retentir aux oreilles de ces sourds qui ne veulent rien entendre ; le cortège de vos sympathies, faites-le défiler sous les yeux de ces aveugles qui ne veulent rien voir. L'occasion ne vous manquera pas ; mais ici, respect à ces morts ! gloire à ces martyrs ! Vive la France ! {Cris de : Vive la République ! Vive Boulanger ! Vive la Russie !)

La France avant Tout!

On n'a pas oublié la pénible affaire Delsor où la maladresse d'un préfet du ministre Combes fit expulser de France comme « sujet allemand » un député d'Alsace-Lorraine et déchaîna dans le pays les passions politiques et religieuses des partis.

A la veille de l'interpellation qui eut lieu à la Chambre des Députés sur le cas de l'abbé Delsor, Paul Déroulède avait adressé à M. Gauthier de Clagny, député de Seine-et-Oise, la belle lettre suivante :

Saint-Sébastien (villa Alla), 20 janvier 1904. Très cher Ami,

Faites tout au monde pour que l'Alsace-Lorraine ne sorte pas amoindrie et une fois de plus meurtrie, sinon blessée à mort, du débat de demain.

Loin du terrain de la bataille, je ne sais comment elle s'engagera, ni comment, ni même s'il y faudra prendre part.

Le renversement — impossible d'ailleurs — de

Combes, l'écrasement — possible, même injustement — de l'abbé Delsor ne doivent pas entrer en ligne de compte à côté de cet intérêt vital, primordial pour la patrie : le maintien de la protestation et des espérances alsaciennes-lorraines. Subordonnez tout à cette question, je vous en conjure au nom de la France même. Un vote antipatriotique, ce serait peut-être un succès pour les nationalistes, ce serait un désastre pour la Nation. Ne forcez ni Combes ni la majorité dans leurs derniers retranchements. Laissez-vous tromper par eux s'ils font mine de vous tromper et s'essayent à jouer le rôle de patriotes. Au fond et dans la forme même, le langage des journaux du bloc est très antiallemand.

Songez au cosmopolite Jaurès qui guette l'occasion de poser le dilemme : ou la revanche ou la renonciation. Ne laissez rien faire, ne dites rien qui puisse servir à une apostasie publique de la Patrie. Une imprudence peut tout perdre, et les germanophiles n'attendent qu'une occasion. Vous êtes un sage, soyez un guide. Ne souffrez pas que la politique électorale, non pas même la politique ministérielle, se mêle à une question nationale. J'ai le cœur serré en songeant à la redoutable partie qui va se jouer demain pour les destinées de toute la France. Un mot de trop peut tout perdre, une exigence de trop peut tout faire crouler...

Il n'y a pas de parti qui doive nous empêcher de servir la France envers et contre tous et par n'importe qui : Nec altéra, nec alla, Gallia !

Votre ami.

L'entente franco -anglaise.

C'est de Vienne, où il vécut les derniers mois de son exil, que Paul Déroulède publia dans La National Eeview ime des plus importantes revues anglaises, sous ce titre « Franc-parler »

cet important article dans lequel il expose d'une fa^on lumineuse autant que précise, les raisons qui pour la France et l'Angleterre, rendent absolument nécessaire aux deux pays leiu" entente étroite :

Mare claiisum ! terra siibjecta ! gentes prostratœ ! — la mer barrée, la terre soumise, les nations à genoux — tels seraient les titres de chapitres sensationnels que le troisième empereur de la nouvelle dynastie impériale allemande rêve d'ajouter à l'histoire des Hohenzollern. Ce n'est ni plus ni moins qu'un véritable blocus continental, voire universel, que décrète très pacifiquement, assure-t-il, celui qui s'intitule lui-même 1' '( Empereur Mondial » et que Bismarck traitait plus simplement de « riche héritier ».

La question est de savoir si le monde est devenu assez conciliant pour se laisser pacifiquement englober dans l'héritage.

Au point de vue de l'exécution de ce gigantesque projet, l'état d'esprit de S. M. Guillaume II est tout à la fois très inquiétant et très rassurant. Très inquiétant, parce qu'avec les primesauts de sa nature il faut toujours s'attendre à quelque déclaration belliqueuse ; très rassurant, parce que l'abondant improvisateur se contredit avec désinvolture, oubliant volontiers le lendemain ses propos de la veille.

Ses admirateurs et ses admiratrices ne l'en proclament pas moins un homme très fort et un génial souverain.

A propos de quel acte ? en vertu de quel mérite ? après quel service ou quel exploit a-t-il obtenu cette promotion ? Ces messieurs et ces dames du high life cosmopolite seraient bien embarrassés de le dire. Il n'en est pas moins de clause de style dans toutes les conversations distinguées que l'empereur allemand est un grand em^pereur.

Au fond il y a toujours un motif sérieux dans les

erreurs le plus follement propagées. La vérité est que les partis conservateurs européens qui n'ont jamais rien su conserver par eux-mêmes, considèrent Guillaume II comme leur bon gendarme. Joignez à cela que le gendarme aligne des vers, sait placer des croches et des doubles-croches sur des portées de musique, pétrit de la glaise et met en couleur des toiles blanches; qu'en outre, très hospitalier seigneur, il ne refuse jamais le pont de son yacht, ni les salles à manger de ses palais, ni les tirés de ses chasses à quiconque vient lui dire du bien de lui. Que faut-il de plus pour transformer une admiration en culte, et un futur sauveur en demi-dieu ?

Le danger est qu'à force d'être répétée, si erronée qu'elle soit, cette opinion extatique a fini par gagner de très bons esprits. Il existe de par les ambassades certains diplomates, d'ordinaire mieux avisés, qui s'imaginent avoir en face d'eux un colosse de Rhodes qui n'aurait qu'à fermer les jambes pour empêcher l'humanité de circuler. Et cependant, il n'est rien de plus chimérique, de plus ondoyant et de plus passager que les visées ou les visions de l'étrange monarque.

La première fois que Victor-Albrecht-Wilhelm s'est montré à l'Europe, il n'était encore que Kronprinz. Son père, le sage et malheureux Frédéric III, agonisait à San-Remo. Sur un conseil dicté par le surhumain Chancelier de Fer, mais docilement écouté par un fils qui n'avait guère non plus rien d'humain, le prince héritier était accouru de Berlin jusqu'à la villa des Palmiers pour sommer l'impérial moribond de renoncer à un pouvoir qu'il ne pouvait plus exercer et d'avoir à lui remettre un sceptre que ses mains défaillantes ne pouvaient plus tenir. Cette impitoyable revendication qu'il prolongea pendant de longues minutes avait eu lieu malgré l'opposition des médecins, contre la vo-

lonté de l'impératrice qui finit par chasser elle-même du chevet paternel l'ambitieux maudit.

Telle fut la première manifestation publique du mystique souverain qui se dit bon chrétien et qui se plaignait avec surprise, l'an dernier, des irrévérences filiales du Kronprinz.

Au lendemain de cette démarche précipitée, qui semblait avoir pour motif un ardent besoin d'agir, l'Europe entière, la France surtout, s'attendait à ce que l'avènement de Guillaume II fût le signal de quelque tentative violente déjà préparée de longue main. II n'en fut rien. Le Kaiser avait uniquement hâte d'être Kaiser. Il avait aussi besoin d'être orateur.

Avec son règne allait commencer cette série d'innombrables discours qui, depuis si longtemps, lui tiennent lieu d'action. Leur publication en formera quelque jour un recueil égal en poids aux mémoires et aux correspondances du grand Frédéric. Il s'en faudra seulement de beaucoup que les lecteurs, s'il en est, y retrouvent le même esprit, la même unité de vue ni la même logique. Le propre de l'éloquence de l'arrièrepetit-neveu de l'ami de Voltaire est d'être éminemment irréfléchie et contradictoire. Que ses plus vigoureuses déclarations n'aient jamais été suivies d'effet, cela peut tenir à bien des causes indépendantes de sa volonté, mais qu'elles aient toujours été suivies de déclarations contraires, cela tient aux fluctuations perpétuelles de sa pensée.

Le répai^ateur attitré des frasques impériales, M. le chancelier de Bulow a bien affirmé l'autre jour à la tribune du Reichstag, pour défendre les deux opinions successives de son maître sur la question du Maroc, qu'en politique les circonstances changent le langage ; n'empêche qu'il n'est pas d'un grand esprit, ni même d'un esprit vigoureux, encore moins d'un sur-homme, comme disent ses dévots, de ne jamais savoir ce que

parler veut dire et de tout dire sans savoir ce à quoi parler engage. Il est puéril de beaucoup promettre pour ne rien donner, de se tirer d'une suite d'erreurs par une série de dénégations. A peine excusable chez de pauvres ministres en quête de majorité, le procédé n'est digne ni d'un homme d'état sérieux, ni d'un chef d'état héréditaire.

Tout surfait qu'il soit, ce Protée couronné qui change d'idées comme d'uniformes n'en est pas moins à craindre. Ses irrésolutions et les menaces flottantes dont s'est satisfait jusqu'ici son orgueil peuvent être tout à coup transformées en agressions brusques sous la poussée du pangermanisme intransigeant.

Expansion commerciale d'un côté, extension territoriale de l'autre, les pangermanistes ne visent à rien moins qu'à l'hégémonie sinon à la conquête de l'univers. Ce n'est même plus la simple mise en œuvre de la vieille chanson de Arndt affirmant que « la Patrie allemande c'est la Prusse et la Bavière ! la Saxe et l'Autriche ! la Suisse et le Tyrol ! partout, » disait le poète — « partout où sonne la langue allemande ». Non ! la Patrie allemande est et doit être la Patrie de tous les autres peuples opprimés, sinon supprimés, exploités, sinon gouvernés par l'Allemagne. C'est en un mot la Weltpolitik de V Alldeutscherverhand — la Politique mondiale de l'Union pangermanique.

Guillaume II s'en est fait le porte-parole et, selon sa propre expression, l'impérial commis-voyageur. Jusqu'ici le commis-voyageur n'a guère tenu que des propos de table d'hôte, suivis de quelques esclandres d'arrière-boutique, mais rien ne dit que l'homme mondial s'en tiendra là ; tout semble même annoncer le contraire.

Sa récente croisière dans les mers du Nord n'a pas été autre chose qu'une vraie croisade contre l'Angle-

terre, tout comme son brutal débarquement au Maroc n'était en fait qu'une insolente bordée contre la France. Ce qui l'irrite, c'est que dans toute l'Europe ces deux puissances sont les seules en état de lui tenir tête, soit séparées, soit unies, et beaucoup plus sûrement unies que séparées.

La prépondérance économique industrielle et commerciale de l'Allemagne serait à bref délai la ruine des industriels et des ouvriers français et anglais. Sa prépondérance et son accroissement territorial seraient l'assujettissement de l'Europe entière.

L'Angleterre et la France vont-elles laisser faire, et, si elles ne veulent pas laisser faire, comment pourrontelles et de^Tont-elles s'opposer à l'écrasante et prochaine marche en avant du luggurnauth allemand ?

Voilà le problème, et la solution est urgente.

C'est affaire aux hommes que la politique mène à une situation non à un but de cacher leurs opinions pour autant qu'ils les croient contraires à l'opinion le plus généralement répandue. Nageurs entre deux eaux, ils n'ont garde de chercher à remonter les courants. Là est le côté dangereux et décevant de la pohtique électorale. Mais la faute en est bien plus aux élus qu'aux électeurs. Ceux-ci craignent beaucoup moins de connaître la vérité que ceux-là n'ont peur de mécontenter leur auditoire par trop de franchise. Il importe pourtant à une grande nation qui ne consent ni à sa déchéance, ni à sa décadence, ni à sa ruine de savoir quels sont les dangers qui la menacent et d'envisager virilement quels sont les efforts à faire pour y parer.

Je ne paillerai ici qu'en mon nom et aussi, n'est-ce pas, au nom de la Ligue des Patriotes de France,

NOTES ET D[SCOURS 95

piiisqu'aussi bien c'est en réalité au chef de cette Lfgue que le directeur de la National Revicw a fait l'honneur de demander son avis sur la situation présente.

Avec Gambetta, avec Félix Faure, avec Sadi Carnot, avec le clairvoyant historien Henri Martin qui en étaient les premiers et les principaux fondateurs, la Ligue des Patriotes avait inscrit en tête de ses statuts cette formule vraiment ambiguë : « Nous avons pour but la revision du traité de Francfort et la restitution de l'Alsace-Lorraine à la France ». Restitution n'impliquait pas forcément reprise ; revision pouvait être autre chose que rupture.

Cette rédaction modérée avait pour objectif non pas du tout d'attirer dans notre association les chimériques rêveurs de restitution pacifique, mais de n'en pas écarter les hommes politiques occupant une situation officielle. La précaution était, du reste, de pure forme ; elle n'empêcha aucun des orateurs de la Ligue de propager comme articles de foi les deux catégoriques déclarations du vieil historien Henri Martin :

« Une première mutilation que l'on accepte est un second démembrement que l'on s'attire.

« On n'a jamais repris que par les armes ce que l'on a perdu par les armes. »

Gambetta y avait ajouté cette consigne : cv L'Alsace- Lorraine, il n'y a que cela qui vaille la peine de vivre ! »

n serait trop long de retracer ici tout l'historique de la Ligue, le développement et les encouragements donnés par elle aux sociétés de tir et de gymnastique ; la diffusion de l'amour de la France et de l'amour de l'Armée par le li^Te et par la parole ; et de redire une à une nos multiples affirmations d'une vérité devenue de jour en jour plus indéniable : « Tant que l'Alsace- Lorraine n'est pas redevenue Française la France n'est pas libre et la Répubhque n'est pas fondée. »

Gaiïibetta mourut. A sa politique de revendication nationale succéda une politique de compensation coloniale. Dès le début de ces expéditions lointaines dont nous ne regrettons pas les résultats matériels, dont nous ne répudions pas le principe, mais dont nous n'approuvions pas l'heure, nous avons déclaré que lorsqu'une nation ne jouit pas d'une entière indépendance dans ses affaires continentales elle ne saurait être maîtresse d'elle-même dans ses affaires coloniales. Le fait était si vrai que ce ne fut pas seulement sur la permission, mais, ce qui est pire, sur une demi-sommation de nos vainqueurs que nous nous sommes embai-qués pour la modeste expédition de Tunisie. « L'Allemagne verra d'un bon œil l'expansion de la France vers les pays barbaresques )\ avait affirmé M. de Bismarck au général Pittié. C'était la traduction courtoise d'une pensée exprimée quelque temps avant sous une autre forme : « L'Allemagne voit d'un mauvais œil l'immobilisation en Europe de l'armée française reconstituée. « Le diplomate d'occasion qui se trouvait être le chef de la maison militaire de M. Jules Grévy ne se le fit pas dire deux fois et rapporta précipitamment le mot d'ordre à l'Elysée d'abord, puis au quai d'Orsay.

Le succès de nos troupes et la semi-incorporation à la France d'un beau et riche pays portent en soi à coup sûr une patriotique consolation, que nous de- ^dons retrouver plus tard au Tonkin, à Madagascar, au Dahomey, partout où nos petits soldats français ont glorieusement versé leur sang, plus heureux sur ces terres lointaines que ne l'ont été et que ne le sont encore les soldats allemands chez les Herreros.

iNOTES KT DISCOURS 97

Mais ces succès qui créaient une diversion étaient aussi une dispersion. Ils réjouissaient trop les Allemands pour ne pas inquiéter les Français. Tout en s'honorant de l'honneur du Drapeau, les Patriotes ne pouvaient s'empêcher de penser et de dire bien haut que toutes ces petites victoires partielles, toutes ces petites guerres successives épuisaient autant la France qu'auraient pu le faire la guerre sainte et la victoire libératrice. Ils pensaient aussi que déposer des comptoirs n'est rien pour qui ne peut y imposer ses mai'chandises ; qu'il est cruel de prodiguer l'or et le sang de la nation française au seul profit des nations prépondérantes. Et ils ajoutaient : « Cette prépondérance essentielle à la liberté commerciale et à la sécurité nationale du pays français ce n'est pas sur les mers et contre l'Angleterre qu'il faut essayer de la rétablir, mais sur les bords du Rhin et contre l'Allemagne. »

Cependant le parti colonial s'était puissamment développé. Ce qu'il appelait « la plus grande France » lui faisait oublier le relèvement de la vraie France.

Habitués à s'entendre facilement avec l'Allemagne qui, naturellement nous poussait aux colonies, et à ne pas s'entendre avec l'Angleterre qui, naturellement aussi, nous en repoussait, les coloniaux en arrivèrent à oublier Metz et Strasbourg, la défaite et la conquête, et à concevoir comme possible une entente formelle avec l'Allemagne. Ils faisaient valoir l'isolement de la France, l'inutilité de rester « hypnotisé par la trouée des Vosges » et la pesée formidable qu'exercerait sur l'Europe l'union des deux plus fortes armées du monde.

L'Allemagne aussi était de cet avis.

C'est alors que par un admirable mouvement de conscience nationale, avec l'instinctif sentiment qu'ils sauvaient tout ensemble l'honneur et la liberté, les patriotes de tous les partis cherchèrent un autre allié

qui tirât, en effet, la France de son isolement sans l'accoupler pour cela avec les geôliers de l' Alsace- Lorraine. Aucun d'eux alors n'alla plus loin dans son espoir. Le mot de revanche ne fut prononcé par personne, mais un cri de soulagement, un vivat d'indépendance sortit de toutes les lèvres russes et françaises.

L'alliance de deux grands peuples placés sur le flanc droit et sur le flanc gauche de l'Allemagne mettait instantanément fm à la tyrannie de l'Empire du milieu. C'est ce qu'on a appelé la politique des deux doigts opposables de l'Europe. Maintenue en respect entre les deux branches de cet étau, l'Allemagne cessa de prétendre au gouvernement et à l'exploitation du genre humain ; elle cessa surtout de le menacer.

La Ligue des Patriotes avait activement collaboré pour sa part à l'œuvre libératrice.

Tant que vécut le grand Tzar russe Alexandre IIÏ, tant que prévalut sur son fils Nicolas II la haute et généreuse influence de la fière et admirable princesse danoise S. M. l'impératrice douairière Mai4a Féodorovna, l'alKance franco-russe, si heureusement substituée à la mésalliance germano-française, fut ce qu'elle devait être. Elle servit de contre-poids à la pesanteur du joug prussien ; elle maintint dans leur intégrité les revendications alsaciennes-lorraines ; elle mit l'Europe à l'abri d'une politique de spoliation, de mutilation et de ravage dans laquelle Bismarck rêvait alors, comme le rêve aujourd'hui Guillaume II, d'avoir la France pour valet de bourreau. Le complot échoua faute de complice. La sécurité générale semblait rétablie.

Le mariage hessois de Nicolas II bouleversa cet équilibre. La cour de Pétersbourg fut germanisée, et le 17 juin 1895, sans consulter la France qu'il contraignait à le suivre, sans tenir compte des objections de son alliée, qui ne protesta du reste que trop timidement, le nouvel empereur de Russie inaugurait dans le canal

NOTKS ET DISCOURS 99

de Kiel sa politique de subordination à l'empereur allemand.

Dans le secret dessein de Guillaume II, cette main mise sur l'épaule débile du jeune Tzar devait enfin contraindre la France à se ranger elle aussi sous sa loi. Le grand caporal prussien se voyait déjà à la tête de ses troupes. Nouveau Napoléon premier de cette nouvelle Grande Armée, il marchait à l'assaut de l'Europe, remaniait la carte à sa guise, tenait l'Angleterre à sa merci, nous distribuait à son choix quelques lambeaux des territoires conquis en commun, faisant ainsi de notre Répubhque avilie cette vice-royauté du royaume de Prusse dont parlait Kail Marx.

Le résultat trompa toutes ses espérances.

Cette fois encore le sentiment national français s'indigna de la honteuse remorque qui avait fait outrager les vaincus de 1864 par les vaincus de 1870, et le vigilant successeur de M. Hanotaux, M. Delcassé, dut bientôt faire savoir à notre aUié que ce n'était pas pour qu'il nous conduisit pas à pas jusqu'à Berlin que la France avait renouvelé avec le fds le pacte de défense européenne jadis signé avec le père. Il faut même ajouter qu'avec un courage d'autant plus méritoire que personne ne l'avait eu jusqu'à lui, notre ministre des Affaires Etrangères osa pour la première fois insérer dans un document diplomatique qu'entre la France et l'Allemagne se dressait un obstacle à tout rapprochement : l'Alsace-Lorraine. La diplomatie russe se le tint pour dit, mais la diplomatie allemande ne se tint pas pour satisfaite.

A l'époque, aujourd'hui lointaine, où le redoutable et grand Bismarck qui se souvenait d'avoir été contrecarré par Alexandre II dans ses projets d'achèvement de la France en 1875, eût fmi non sans peine par nouer la Russie dans un traité d'alliance momentanée, sa préoccupation constante était de garder intactes à ses

côtés toutes les forces de l'empire des Tzars. On cite même comme étant de lui cette phrase caractéristique : « Le rôle, les intérêts, le sort de la Russie est en Em-ope. S'il lui plaît de s'enfoncer dans les ténèbres de l'Asie, alors : Gute nacht die Russland ! »

Guillaume II est un élève ingrat, personne ne l'ignore, mais il n'en est pas moins, par certains côtés, un élève assez distingué du Chancelier de Fer. Du moment où ce serait la France et non l'Allemagne qui aurait à dire bonne nuit à la Russie, les ténèbres asiatiques lui parurent un endroit tout désigné pour y expédier notre alliée. D'autant que la guerre, une fois engagée en Mandchourie, les Anglais y suivraient les Japonais, les Français les Russes, et que l'armée allemande, restée intacte au milieu de cette mêlée, ferait de son empereur et roi l'arbitre des belligérants et le maître du monde.

Tel fut du moins un de ses calculs, s'il faut en croire des personnalités bien informées. La sagesse de S. M. Edouard VII et l'habileté de M. Delcassé le déjouèrent.

Au pis aller, même après l'échec de cette première combinaison, il restait à Guillaume II une seconde chance d'accroître la situation allemande en diminuant d'autant la situation française. C'était, aussi bien en cas de victoire qu'en cas de défaite, l'épuisement des forces militaires de la Russie. Ce calcul-là se trouva, hélas ! un peu plus exact que le premier.

Il va sans dire que les documents diplomatiques ne circulent pas si couramment et que les menées extradiplomatiques se poursuivent toujours trop secrètement pour qu'il soit possible de démontrer preuves en mains le rôle joué par l'Allemagne dans les événements d'Extrême-Orient, mais le vieil adage reste toujours vrai : '< Celui-là l'a fait à qui cela a profité. »

En tous cas, si la cause n'est pas démontrable, le résultat reste évident. M. Rouvier l'a défini d'un mot,

lorsqu'à propos de l'injurieuse provocation lancée contre nous au Maroc, il prononça tristement cette plirase brève : ^( C'est le lendemain de Moukden ! .

lin homme d'État avait prévu ce lendemain et si les douloureuses conséquences qui ont pu troubler un moment la France n'ont pas renversé de fond en comble tout l'édifice de notre politique extérieure, riionneur en revient encore à M. Delcassé et à la signature de notre entente cordiale avec l'Angleterre.

Il nous est permis de rappeler sans fausse honte et sans fausse modestie que la Ligue des Patriotes n'a pas nui non plus à ce rapprochement tutélaire.

Cette fois, à parler franc, l'espoir des Ligueurs a visé et vise plus haut et plus loin que l'indépendance de la Patrie. Ce que nous n'avons pas osé attendre de la Russie dont les conflits avec l'Allemagne n'avaient rien d'aigu, nous pouvions et nous pouvons l'attendre de l'Angleterre dont toute la politique générale est une lutte constante et nécessaire contre les Allemands.

Oui, sans doute, notre nouvelle amie se servira de nous pour maintenu- sa prépondérance mai'itime, mais aussi nous nous servirons d'elle pour rétabln- notre prépondérance continentale. Oui, la main qu'elle nous tend est toute pleine d'espoirs personnels, mais la main que nous y mettrons n'est pas vide, elle non plus, d'aspirations égoïstes. Ce n'est pas sur des nuages en l'air que repose notre entente, c'est sur des besoins différents il est vrai, mais essentiels à chacun de nous et gênés par l'ennemi commun. Quoi de plus juste ? quoi de plus légitime ? et nous ^ajouterons, sans crainte d'être démentis par l'histoire, quoi de plus solide ?

Nous n'avons pas plus de raison de reprocher aux -anglais de vouloir nous entraîner dans leur querelle, qu'ils n'en auraient de prétendre que c'est nous qui

les contraignons à épouser la nôtre. Si nous agissons de concert, comme il faut le souhaiter, ce sera pour régler simultanément des griefs particuliers que nous aurions plus de peine à régler l'un sans l'autre. Nous libérer, libérer l'Europe, et peut-être une partie de l'Allemagne de l'insupportable hégémonie prussienne, tel serait le premier résultat.

Multiplier nos échanges commerciaux ; organiser librement notre trafic réciproque en n'ayant plus à nous préoccuper désormais de la clause prohibitive du traité de Francfort ; protéger efficacement l'atelier français et l'atelier anglais, nos usines et nos comptoirs contre l'invasion des produits germaniques ; travailler dans un accord fraternel à notre mutuelle prospérité ; unir nos forces laborieuses comme nous aurions uni nos forces militaires, tel serait le résultat second mais d'importance primordiale.

Nos anglophobes, dont quelques-uns sont des russophiles aveuglés, dont quelques autres sont des germanophiles par trop éclairés, mais dont beaucoup sont d'excellents patriotes fâcheusement imbus d'un faux préjugé traditionnel, s'évertuent tous de leur mieux à entretenir les méfiances du pays contre la perfide Albion. Il n'est pas de campagne plus dangereuse, car il n'en est pas de plus conforme au vœu allemand ; il n'en est pas non plus de moins justifiée. Albion est hautaine, Albion est brutale, Albion ne vit, ne lutte et ne veille que pour Albion. Il y a là, c'est entendu, un nationalisme farouche sinon féroce, mais non pas vraiment aucune perfidie. Et plût à Dieu que Jacques Bonhomme eût la même conception que John Bull de ses devoirs patriotiques et de ses droits nationaux, nous n'en serions pas où nous sommes ! Mais est-ce là de quoi accuser l'Angleterre de machinations hypocrites ? Jamais politique extérieure ne fut plus claire ni moins dissimulée que la

sienne. Ce n'est pas de l'oreille à l'oreille que les diplomates du Foreign Office, whigs ou tories, se transmettent le programme anglais. C'est à haute voix, en plein parlement, à coups de discours concis et précis. Si les nations voisines en sont surprises, elles ne doivent s'en prendre qu'à leur inattention et à leur surdité. La formule britannique est courte et pleine : « L'État prépondérant quel qu'il soit, voilà l'ennemi.» Un jour viendra peut-être où nous redeviendrons l'ennemi, ce sera la meilleure preuve que nous serons redevenus la France. Mais commençons par être ce que nous devons être dans les circonstances présentes, c'est-à-dire des amis d'autant plus sincères, d'autant plus résolus que la suprématie allemande pèse plus directement sur nos propres épaules.

L'Angleterre prévoyante redoute de se voir un jour annihilée par l'Allemagne, soit ! mais ce n'est là, somme toute, qu'une appréhension d'événements qui ne sont pas encore arrivés et qui peuvent très bien n'aiTiver jamais.

Pour nous Français, est-ce une hypothèse la conquête de l'Alsace- Lorraine ? Est-ce une conjecture la tyrannie exercée sur nous par l'Allemagne ? Sont-ce des propos en l'air le discours de Tanger ? les déclarations de M. de Bulow? les articles provocateurs d'une presse forcément officieuse puisqu'elle n'est pas libre ?

De quel peuple au monde a-t-on jamais osé dire, écrire et pubher à la face de toute l'Europe, sans qu'une indignation vengeresse le soulevât, qu'il sera pris pour otage et que c'est lui qui, sur son sol, sur sa liberté, sur sa fortune paiera les frais de la guerre contre l'Angleterre, alors même qu'il aurait eu l'insigne lâcheté d'y rester neutre ?

L'empereur d'Allemagne ne nous laisse pas le choix : il faut être avec lui ou contre lui.

Ah ! comme notre cher et grand Gambetta eût bondi

104 QUI V[VE? FR\NCE gUAND MEME!

de colère et de joie à cet odieux défi qui nous met si pleinement déjà dans notre droit de défense nationale ! Comme il eût ressenti et fait ressentir cet affront libérateur qui ne permet plus à aucun Français de ne pas saisir ses armes, s'il veut que la France vive et que la République ne roule pas pai^ terre ignominieusement piétinée sous la botte allemande ! Quel casus helli que cette injure ! Quel ralliement que ce soufflet ! Quoi! la Nation française peut mettre sur pied plus de deux millions de ses fils et c'est d'elle qu'on parle comme d'une vaincue par avance, comme d'une tributaire par destination !

Notre marine ne serait plus,, dit-on, en état de faire face à la marine allemande, et l'amiral Guillaume II la confisquerait, dit-il, du jour au lendemain. Nous doutons fort, quant à nous, de cette possibilité de rafle sommaire, mais ceux des Français qui l'admettent ne de^Taient trouver là qu'une raison de plus pour s'appuyer sur la flotte anglaise. A aucune heure de notre histoire contemporaine, à aucun moment depuis la perte de nos deux proAances si naturellement sui^àe de la perte de notre indépendance, les événements et les hommes ne nous ont offert plus de chances, plus d'espoirs, plus de droits.

A supposer que découragée par nos tergiversations l'Angleterre atermoie et renonce, qui empêchera le pangermanisme, triomphant sans bataille, de s'annexer demain les .\llemands d'Autriche ? de se ruer aprèsdemain sur la Hollande ? de descendre sur .\nvers ? Qui détournera la pointe de Tépée de la Prusse du port de Trieste ?

C'est alors que l'Empereur mondial pourrait joyeusement faire entonner par l'Europe prosternée son triomphal : Deutschland vor allem !

Est-ce là ce que nous attendons pour prendre une part active et vigoureuse à un conflit dans lequel

NOTtlS ET DISCOURS 105

aucun État de l'Europe, non pas môme l'Empire britannique, n'a un intérêt aussi vital que la République française ? En vérité si la France était assez désarmée au moral par la propagande antimilitariste, assez gangrenée par les doctrines empoisonnées des Sans- Patrie, assez soumise aux prescriptions du docteur Jaurès et du professeur Hervé pour ne pas tenter de se relever enfin du lit de douleur et de honte où l'a couchée la défaite, si elle faiblit, si elle chancelle, si elle recule, c'est contre elle que s'accomplira la prophétie arabe qui résume l'histoire de l'humanité toute entière : « Si tu refuses de marcher au combat. Dieu te purdra sévèrement ; il mettra à ta place un autre peuple ! » Et quel désastre pour la justice, pour le progrès, pour la liberté, si ce peuple était le peuple allemand prussianisé !

Le Devoir patriotique.

Voici le premier discours prononcé par Paul Déroulède, à son retour d'exil, à un vaste meeting tenu le 30 novembre 1905 au Manège Saint-Paiil, sous la présidence de M. Marcel Habert, et dans lequel s'élevant au-dessus des partis politiques, il examine la politique extériem-e française et proclame à l'intérieur le devoir patriotique.

Patriotes de la Ligue, Parisiens et Parisiennes, ou plutôt. Françaises et Français de Paris, quelles paroles puis- je trouver, quels mots puis-je inventer, de quelles expressions assez fortes, assez éloquentes, assez neuves pourrais- je me servir pour vous donner une idée même lointaine, même diminuée, de la joie immense, inouïe, indicible dont Paris a rempli mon cœur par son accueil du 5 novembre, et dont vous l'inondez encore aujourd'hui par vos fraternelles acclamations !

En vérité, il va m'être difficile, il me sera presque impossible de vous entretenir de mes douleurs anciennes sur la cime de bonheur où vous m'avez transporté.

Vous avez dressé une telle muraille de pierres blanches entre le sombre passé d'hier et le lumineux présent d'aujourd'hui, vous avez élevé si haute la montagne de consolation, que le calvaire si péniblement, si lentement gravi, semble s'être effondré tout à coup et qu'il me faut un effort de mémoire pour me souvenir de tout ce dont j'ai souffert dans ma liberté, dans mes aft'ections, dans mes idées surtout, depuis plus de six ans.

Déjà, dès mon entrée sur le territoire de Belfort, dès mon premier contact avec le sol sacré de la patrie, la résurrection de ma joie si longtemps morte avait revivifié tout mon être. Certes, plus le train qui me ramenait vers vous approchait de Paris, plus mon cœur battait à coups redoublés à la seule pensée de me retrouver au milieu des ardents citoyens de la grande cité française ; et cependant, mon attente joyeuse n'avait pas deviné l'éblouissante réalité qui allait bientôt se dresser devant moi.

J'espérais, je croyais, je savais même que beaucoup d'entre vous ne m'avaient pas oublié, et que vous seriez nombreux à apporter au proscrit l'aumône d'une fraternelle accolade. Mais votre nombre innombrable, mais votre triomphale bienvenue, votre généreuse explosion de tendresse et de bonté, ah! cela non, je ne l'espérais pas, je ne l'attendais pas, et si je n'en doute pas comme d'un rêve trop beau pour être \'Tai, c'est que votre présence ici en renouvelle un instant la vision, c'est que vos voix généreuses en réveillent une fois encore l'invraisemblable et inoubhable écho.

Que sont-ils devenus les tourments que j'ai subis ? Comme ils sont loin, non pas derrière moi, mais der-

NOTES ET DISCOURS lli7

rière vous, mes amis, derrière toi, cher et grand Paris, les spectres noirs des heures mauvaises, les froides nuits de prison qui glaçaient mon sang, les longs jours d'exil qui serraient mon cœur !

Me voilà chez nous, chez vous, parlant à des Français, écouté par des Français, savourant à plein cœur cette ineffable volupté, la plus grande, la plus haute qui puisse être donnée à l'âme humaine : sentir que l'on était regretté de qui l'on regrettait, se voir aimé de qui Ton aime. O ma patrie ! ô mon Paiùs ! ô ma France !

La grâce refusée. — Pourquoi?

Certains amis n'ont pas compris et se sont étonnés que, aussi ardemment désireux que je l'étais de revoir mon pays, j'aie prolongé volontairement moi-même un exil, déjà si long et toujours cruel, malgré les précieuses sympathies espagnoles qui m'y entouraient. Dans la hâte cordiale qu'ils avaient de me retrouver, ils eussent voulu ma rentrée immédiate. Mais comment mes plus fidèles ligueurs auraient-ils pu accepter ce retour précipité de leur chef, par la porte basse de la grâce octroyée ?

Qu'en eût dit Saint-Jean-Bouche-d'Or, mon brave et rude Barillier, qui est bien aussi Saint-Jean-Cœurd'Or ? Qu'en eût pensé le sage Le Menuet ? Le fier commandant Tournade ? Le chauvin Lepelletier, le scrupuleux Poirier de Nai^çay ? Mon rigide docteur Devillers ? Et cette loyauté faite homme, cette droiture incarnée, qui a nom Henri Galli ?

La joie des premières embrassades une fois passée, avec quelle tristesse les camarades eussent reconnu le tort que je me serais fait à moi-même et que j'aurais fait à notre cause !

Non ! il ne me convenait pas, il ne pouvait pas me convenir de circuler sur les routes de mon pays,

humble bénéficiaire d'une mesure de clémence personnelle, permissionnaire d'un gouvernement attaqué par moi, et réduit au rôle d'un promeneur oisif et impuissant, qui, le front marqué de sa dégradation civique, aurait pu se voir légalement exclu, au nom du code, de toutes les assemblées électorales, où les électeurs seuls sont en droit de délibérer sur les intérêts de la République et de la Patrie.

Car, que la cessation du bannissement soit le fait d'une grâce ou le résultat de l'expiration de la peine, les conséquences en restent indélébiles, tant qu'une loi d'amnistie n'a pas rétabli le banni dans tous ses droits. Bien des Français l'ignoraient alors, bien des Français l'ignorent peut-être encore, à qui je l'apprends.

Trois Amis.

Aussi, à côté de mes raisons de dignité personnelle, en même temps que la préoccupation de ne pas déchoir dans l'opinion des braves gens de mon pays, qui ont besoin de m'estimer pour me croire, il y avait en moi une arrière-pensée d'amitié, qui eût suffi à elle seule à déterminer ma résolution de souffrir encore. J'avais conscience que ma rentrée en France par la grâce retai'derait, pour de longues années, le vote de la loi libératrice, et que pendant toutes ces années-là ni électeur, ni éligible, ni officier de réserve, ni même soldat, un homme que j'aime comme un frère, un homme qui est mon frère par tous les liens de l'âme et de la pensée, aurait comme moi la douleur de ne pouvoir servir qu'à moitié cette France et cette République que, ni lui ni moi, pourtant, n'aimons à demi. {Cris répétés : Marcel Haherl !)

Oui, Maixel Habert, ce fidèle, ce généreux ami, qui, depuis son retour, à lui, n'a pensé qu'à mon retour, à moi ; et, huit mois durant, est allé solliciter, émou-

voir, troubler, tourmenter même tous les rédacteurs des grands journaux parisiens pour obtenir d'eux en ma faveur cette toute-puissante campagne de presse à laquelle je ne dois pas seulement le vote presque unanime de la loi d'amnistie, mais aussi l'unanime étreinte du grand Paris. Qu'ils en reçoivent ici tous publiquement le remerciement qu'en particulier déjà je leur ai adressé à chacun.

Quant à Marcel Habert, je ne ferai que lui répéter en le lui appliquant à lui-même ce que nous avons tant de fois écrit depuis cinq ans, tant de fois redit depuis trois semaines à Henri Galli, dont l'inlassable dévouement a si bien suppléé à notre double absence : « Des hommes comme vous, on ne les remercie pas, on les aime ». (Cris de : Vive Galli ! Vive Marcel Habert !)

Oh ! cent fois oui, vive Henri Galli et vive Marcel Habert !

Sans l'un, la Ligue des Patriotes sombrait dans mon naufrage ; sans l'autre, le naufragé n'eût pas encore repris pied sur la terre de France.

Merci au pilote, merci au sauveteur ! Et laissez ma gratitude débordante lancer une troisième action de grâces à l'éloquent et vaillant représentant du peuple, qui, par sept fois, en plein Parlement, a, contre vents et marées, planté les jalons qui ont permis d'ouvrir la route en la traçant. {Voix nombreuses : Gauthier de Clagny !)

Allons, Ligueurs, pour Marcel Habert, pour Henri Galli, pour Gauthier de Clagny, un triple ban comme au bon vieux temps !

Pas de politique de parti.

Quand vous m'avez entendu parler tout à l'heure d'assemblées électorales et du besoin que j'avais d'y pouvoir librement siéger, librement discuter en ci-

no QUI VIVE? FRANCE QUAND MÊME!

toyen maître de tous ses droits, peut-être avez-vous pensé que j'allais ici-même et dès ce soir vous parler des futures élections législatives et vous exposer tout au long le programme à soutenir et le plan de campagne à mener contre nos adversaires politiques ?

Détrompez-vous si tel était votre espoir ; rassurezvous si c'était votre crainte. Non, mes amis, le premier discours prononcé par moi au lendemain de ma rentrée en pays de France ne sera pas pour creuser plus profondes encore les divisions au fond desquelles s'entre-déchirent et s'entre-détruisent toutes nos énergies nationales.

Non ! je n'opposerai pas les partis aux partis à une heure où il peut tout à coup n'y avoir pas trop de Français en France pour faire face à tout ce qu'il y a de Prussiens en Allemagne.

Ces paroles que je vous demande de bien comprendre dans leur sens précis et dans leur texte exact ne sont ni une excitation ni un défi. Ce n'est pas vouloir attaquer l'Allemagne que de constater que voilà huit mois que son empereur nous cherche et qu'il nous tâte, comme on dit en terme d'escrime. Le fleuret est encore moucheté, mais il nous a déjà porté de rudes coups, et, d'un instant à l'autre, ce peut être une pointe d'acier qui nous sera mise sur la gorge.

Exigences allemandes.

Le roi de Prusse a, d'ailleurs, pris soin de nous en prévenir lui-môme. Ce n'est, en effet, aucun ministre de France, aucun député français, ce n'est pas même moi par qui il a été parlé « d'épées aiguisées et de poudre sèche ». Ce n'est pas non plus par le roi d'Angleterre, mais bien uniquement et exclusivement par Sa Menaçante Majesté Guillaume II.

L'orgueilleux Hohenzollern, qui rêve, soit de nous

subordonner à coups de menaces, soit de nous asservir à coups de canon, a accumulé provocations sur provocations, exigences sur exigences. Nous avons jusqu'ici tout fait pour éviter la guerre vers laquelle il nous entraîne ; peut-être même en avons-nous trop fait.

Jamais la patience d'une grande nation qui a bien le droit, qui a bien aussi le moyen et qui a, en tous cas, le devoir de ne pas se laisser gouverner par l'étranger, n'a été soumise à une plus rude épreuve. Il nous a fallu tout subir, tout entendre, tout supporter.

Les journaux officieux et les amis officiels du dictateur européen n'ont pas hésité à déclarer que l'Allemagne considérait d'ores et déjà la France comme un otage à qui l'on ferait payer toutes les tentatives de résistance des pays voisins à l'hégémonie de l'empereur mondial.

Ce Napoléon sans victoire ne tend à rien moins qu'à établir au profit de ses seuls états un nouveau blocus continental et à nous incorporer, de gré ou de force, dans sa grande armée.

Il nous présente d'une main la plume de cygne de Lohengrin pour nous faire signer un traité d'union douanière qui lui permettrait d'inonder le marché français du trop plein de ses marchandises et, brandissant de l'autre son glaive flamboyant, pour le cas où nous répugnerions à notre ruine volontaire et où nous ne nous résignerions pas à devenir ses commisplaciers par persuasion et ses employés par peur, il se proclame résolu à ouvrir d'estoc et de taille le débouché nécessaire à tous les produits germaniques.

Bien plus, il nous laisse entrevoir, par surcroît, qu'il est tout prêt à se tailler un nouveau morceau de France qu'il enverrait rejoindre incontinent dans la geôle allemande nos deux sœurs bien-aimées l'Alsace et la Lorraine.

Soutenu chez nous par la propagande de nos internationalistes, qui aiment mieux sa nation que la nôtre, et par les théories de nos antimilitaristes, qui lui préparent à qui mieux mieux la \àctoire, ses menées n'ont plus d'autre but que de nous séparer de l'Angleterre, certain qu'il croit être que notre isolement nous mettra à sa merci et que, nouveau Gésai% ses légions subjugueront en quelques semaines toute notre pauvre Gaule sans Gaulois.

Les prêcheurs de lâcheté.

Ah ! citoyens ! Quelle responsabilité ils encourent devant l'histoire, quel crime ils commettent envers la France, tous ces prédicateurs de désertion, tous ces tueurs de courage, tous ces recruteurs de lâches qui, en faisant douter du patriotisme et de l'énergie de la nation, attirent sur nous le mépris qui a engendré l'insulte, l'insulte qui engendrera la défaite si on laisse faire ces misérables antifrançais et même si on les laisse dire.

L'Europe sait bien que la France est riche ; l'Europe sait bien que la France est belle, et cette richesse et cette beauté, il n'est guère de peuple qui ne les envie et qui ne les convoite, tout comme, jusqu'à ces derniers temps, il n'était guère de peuples qui ne crussent les Français résolus à défendre tous leurs biens jusqu'à la mort et à se montrer aussi jaloux de leur honneur que de leurs libertés.

Soyez-en sûrs, ce n'est pas la politique de protestation de la Ligue des Patriotes qui a enhardi le Kaiser à tant d'insolence, et l'a excité à nous infliger toute une série d'humiliations ; ce n'est pas davantage, quoi qu'on en ait dit, la politique de précaution et d'alliance de M. Delcassé, c'est surtout, c'est avant tout la politique d'abdication nationale, de renonciation fran-

N(JTES ET DISCOURS 113

çaise et de fraternité allemande de M. Jaurès, si solidement et si utilement secondé pai' la politique de trahison du sieur Hervé. Ces deux hommes ont été le vrai point d'appui de l'empereur d'Allemagne dans ses prétentions à gouverner la France et dans ses espérances de la réduire au servage.

MM. Rouvier et Delcassé.

Je dirai plus, et je le dù^ai parce que j'ai la conviction que cela est la vérité, et qu'il m'est fort indifférent de paraître excuser sur ce point un gouvernement que j'aurai peut-être à attaquer sur beaucoup d'autres, c'est l'attitude des Hervé et des Jaurès, c'est l'abominable influence qu'ils semblent avoir prise sur des masses égarées, c'est l'empoisonnement quotidien de plusieurs milliers de Français par une presse cosmopolite : ce sont les enseignements sacrilèges de près de quinze mille institutem^s, c'est, en un mot, le désarmement partiel des âmes françaises, bien plus que le non-ai^mement ou que l'armement incomplet de tel point stratégique ou de telle unité tactique, qui ont contraint M. Rouvier à courber le front, à baisser la voix et à agenouiller la France et la RépubUque devant les sommations venues de Berlin.

Plus timoré ou moins audacieux, en tous cas, que l'habile ministre qui nous avait préparé d'utiles alliances, M. Rouvier a dû se demander si notre chère et grande nation, endormie par les narcotiques que lui versent à pleines mains, depuis cinq ans, tous les préparateurs d'invasion, serait bien en état de comprendre ce qui allait se passer, et ce qu'elle allait avoir à faire, si elle se réveillait en sursaut, au bruit strident des canons Krupp. .\lors, humblement, tris^ tement, oh bien tristement ! je veux le croire, le président du conseil a détourné, en la baisant, la main

menaçante, donnant ainsi, à lui-même et à la France, le temps de se ressaisir et de se redresser.

La justice, que je rends ici à la patriotique prudence de M. Rouvier, n'enlève rien à l'hommage que j'ai rendu, dès la première heure, et que je rends encore au courageux patriotisme de M. Delcassé.

Non seulement ses sept ans de ministère ne nous ont pas créé un ennemi nouveau — l'Allemand n'ayant jamais cessé d'être l'ennemi sournois ou l'ennemi déclaré — mais nous devons à sa persévérante diplomatie cette ceinture et ce rempart d'amitiés nouvelles que les incidents marocains n'ont pas rompues et qui restent encore la sauvegarde de son successeur à travers les difficultés et les complications incessantes qu'on lui suscite.

Le véritable tort de M. Delcassé ne fut pas tant de ne pas s'apercevoir de la prétendue désorganisation de l'armée active, dont les rangs se resserreraient plus vite qu'on ne croit au premier coup de feu ; il a été de ne pas comprendre les énormes difficultés qu'allait créer à la rapidité de notre mobilisation le mauvais esprit de certains grands centres ouvriers et de certaines municipalités anarchistes, de certains secrétaires de mairie pacifistes, élèves dociles et lauréats primés de l'école Jaurès.

Ce n'est pas lorsque les cours de grève pour réservistes sont impunément et publiquement professés, ce n'est pas lorsque les clameurs contre la patrie ne sont ni considérées, ni punies comme cris séditieux, que personne pouvait raisonnablement espérer voir se dresser la France comme un seul homme devant l'attaque imprévue et toujours possible d'un fou couronné. L'erreur, disons mieux, la faute commise par tous les ministères dont a fait partie M. Delcassé est de n'avoir tenu aucun compte des atteintes successivement portées par les sans-patrie à la force morale du pays français.

La démoralisation militaire.

Le jour où M. Rouvier s'est aperçu de cette faute, le danger extérieur était trop proche et menaçait d'être trop soudain pour que personne en France eût le temps d'y remédier, et il ne pouvait plus faire... que ce qu'il a fait.

Le brusque renvoi d'un ministre français par ordre d'un souverain étranger, renvoi qui a fait rougir de colère et d'indignation tous les vivais Français, a eu du moins cela de bon qu'il nous a enseigné à tous avec quelle rapidité un peuple descend vers la servitude lorsque l'on a laissé de fausses doctrines humanitaires attaquer et ruiner l'esprit militaire, sans lequel l'esprit patriotique n'est plus qu'un mot vide de sens.

Les agents de désagrégation nationale savent bien ce qu'ils font quand ils philosophent contre l'armée et contre la guerre. Ils n'osent pas préconiser la lâcheté, ils n'osent pas parler tout haut de la tutélaire conservation de chacun pour soi; ils se contentent de nier la patrie, de célébrer la fraternité des peuples, d'enseigner la désertion morale, et la renonciation à la France. Le plus fort est fait, ils pourraient au besoin se passer de conseiller la désertion matérielle et l'abandon du Drapeau.

Au fond, leur humanitairerie soi-disant généreuse n'est rien autre chose que l'exaltation du plus abject individuaUsme. « Tout pour le genre humain, rien pour la patrie » peut se traduire ainsi : « Tout pour les hommes que je ne connais pas et à qui je ne dois rien. Rien pour ceux que je connais et à qui je dois tout. Se fasse tuer pour son pays qui voudra, moi je veux vivi'e ! »

Que M. Rouvier et ses collègues du conseil aient ou non fait entrer dans les motifs de leur proposition

d'amnistie la certitude qu'ils avaient que je combattrais ces odieuses doctrines, je ne le leur ai pas demandé avant ma rentrée, je ne m'en suis pas informé depuis mon retour. Tant mieux pour eux si je les seconde, et tant pis pour eux si je les contrecarre ! Mais le devoir est là, car là est le danger.

Le devoir patriotique.

Quel que soit le gouvernement d'aujourd'hui ou celui de demain, rien ni personne ne fermera plus désormais ma bouche aux anathèmes contre les internationahstes qui désagrègent la nation, aux attaques contre les anarchistes qui la désemparent. Aux enseignements impies des mauvais instituteurs qui ne veulent plus qu'on aime la France dans l'école, parce qu'ils ne veulent plus la servir sous les drapeaux, j'opposerai mes leçons d'ancien soldat qui a corobattu et qui combattra toujours pour la patrie. J'irai pai^tout rallumer le flambeau qu'ils veulent éteindre, renouer brin par brin d'une main pieuse les liens tricolores de notre unité nationale, prêcher la bravoure, enseigner le sacrifice, rappeler l'honneur qu'on oubhe, et exalter la gloire qu'on ne connaît plus.

Aussi bien, votre accueil de l'autre jour m'a tracé ma voie. L'extase, qui me ravissait, ne m'a pas enivré. Mes yeux y ont vu clair à travers les larmes de joie qui effaçaient et lavaient tant de larmes de deuil. Ce que Paris acclamait en moi, ce qui le faisait me suivre et me précéder au milieu de ces rues d'où pleuvaient des fleurs, entre cette double haie d'hommes, de femmes et d'enfants qui me saluaient du regard ou de la voix, c'est mon invincible foi dans les destinées de la patrie ; c'est aussi, avec mon amour de la liberté, mon horreur du désordre et ma conception réfléchie d'une autorité répubhcaine respectable, paiTe qu'elle sera juste, respectée parce qu'elle sera forte.

Oui, n'est-ce pas ? faire mieux aimer la France par les tièdes qui ne l'aiment pas assez, la faire réaimer par les ingrats qui ne l'aiment plus, voilà le premier service que vous attendez de votre vieux serviteur qui a fait tout ce qu'il a pu pour vieillir le moins possible, malgré la prison, malgré l'exil, malgré les années, et qui n'a thésaurisé comme un avare, que pour les dépenser pour vous comme un prodigue, toutes les forces vives de son sang, de son cerveau et de son cœur.

J'ignore si quelque département français me prendra pour son représentant, je l'ignore et ne m'en préoccupe pas pour le moment ; ce dont je suis sûr, c'est que, le 5 novembre 1905, la confiance et les acclamations de 300.000 patriotes paiisiens m'ont investi du plus noble et du plus beau mandat que puisse jamais remplir un simple citoyen : celui de tribun du peuple.

Eh bien ! oui, tribun du peuple ! et peu m'importera la tribune, peu m'importera le milieu, peu m'importeront les dangers ! Que ce soit sur une borne dans la rue, sous un arbre dans la campagne, dans l'arrière-salle d'un cabaret, dans la grande salle de nos palais législatifs ; que les colères grondent autour de moi, comme à la salle Chaynes, ou que les acclamations m'entourent comme dans ce manège Saint-Paul, auquel me rattachent déjà tant d'heureux souvenirs, j'irai partout jeter ce mot d'ordre, qui est en môme temps le mot d'espérance et de salut : « Défendez la France, Français ! »

Le devoir civique.

Mais cette mission, cette propagande ne saurait équitablement se borner à indiquer aux citoyens leurs devoirs communs envers l'étranger, il faut de toute nécessité y ajouter l'affirmation de leurs devoirs mutuels envers eux-mêmes. La sohdarité devant le péril national et aux heures de crises exige logiquement

la fraternité avant la bataille et à toutes les heures pénibles de la vie quotidienne. La République a-t-elle fait en ce sens tout ce qu'elle devait faire ? A-t-elle été aussi fraternelle qu'elle pouvait être ? A-t-elle apporté la part de secours due aux misères du pauvre, la part de concours due aux efforts du travailleur ? Dans mon âme et conscience, je ne le crois pas.

Les lois sur l'assistance sont mal faites ; les lois sur les retraites ouvrières ne sont pas faites encore. Et, que d'équité, que de progrès, que de méthode il reste à établir dans la réglementation des rapports entre le capital et le travail ! Que de changements profonds il faudra apporter à l'inique répartition de l'impôt ! Que de charité, enfin, il faudra faire pénétrer dans les mœurs pour faire passer plus de justice dans les lois ! Qui n'est que juste est injuste, dit un vieux proverbe latin, et j'ajoute, moi, qu'il n'est que juste d'être bon avec une nation comme la nôtre. Oh ! oui, soyons bons, entr'aidons-nous et entr'aîmons-nous, frères de France !

Ne soyons ni la Pologne anarchisée, ni l'Itahe byzantine, restons ou redevenons les Français de Valmy et de Jemmapes.

Vous avez tous lu le discours prononcé hier au Reichstag, et dans lequel le provocateur se déguise en provoqué, où l'agresseur feint de se tenir sur la défensive : c'est la dépêche d'Ems qui recommence, avec une perfidie moins habile mais non moins dangereuse.

Voilà pourquoi, laissant de côté ou ne faisant tout au moins qu'effleurer les graves questions de réformes sociales, ne vous parlant même pas des autres graves questions de réformes constitutionnelles, qui me tiennent toutes également au cœur, je me suis contenté, pour qu'aucune nouvelle alerte ne soit plus une surprise, de vous sonner ce soir un énergique « garde à vous ! )> En haut les fronts ! En haut les cœurs !

Ce que dit la Marseillaise.

Ce matin même, pour aller puiser dans le passé les raisons de ne pas douter de l'avenir, je suis allé saluer, au pied de l'Arc de Triomphe de l'Étoile, l'immortelle Marseillaise de François Rude.

J'ai longtemps regardé cette toute-puissante allégorie où l'on voit debout et prêts au combat tous ceux qui peuvent déjà ou qui peuvent encore porter les armes : c'est un peuple qui se défend. Au-dessus d'eux, les poussant au combat, plane la juste Némésis. Ce qui anime ses traits, ce qui transfigure son visage, ce n'est pas l'esprit d'orgueil, ce n'est pas l'esprit de conquête, c'est l'esprit de révolte et d'indépendance, qui fait les résistances désespérées.

Ce qu'elle chante de notre hymne national, ce n'est pas le couplet des jours de gloire, ce sont les stances des heures de péril national; je les ai lues sur ses lèvres et voici ce qu'a dit sa bouche de pierre :

Amour sacré de la patrie, Conduis, soutiens nos bras vengeurs.

Liberté, liberté chérie, Combats avec tes défenseurs !

Oui, si la guerre nous est déclarée, la liberté combattra avec nous et nous vaincrons par elle. Debout les hommes, et pour que notre patrie la France ne meure pas : Au Drapeau et vivent les armées de la République !

Garde à Vous !

Ce discours a été prononcé le 3 décembre 1907 devant le monument de Champigny ; il y reflète les graves préoccupations du moment alors que le guêpier marocain faillit déchaîner la guerre entre la France et l'Allemagne :

Patriotes,

Le 30 novembre et le 2 décembre 1870, dans cette inoubliaJDle suite de luttes épiques et disproportionnées qu'on appelle les batailles de la Marne, dont le rude combat de Champigny reste une des phases les plus brillantes, donnèrent vaillamment les troupes que je vais énumérer devant vous. Si longue qu'en soit la liste,, j'ai la certitude que ce dénombrement ne saurait paraître fastidieux à des patriotes tels que vous.

Vous comprendrez tous, j'en suis sûr, que j'aie à cœur de faire défiler un instant dans vos pensées, en les évoquant par leur numéro ou par leurs appellations tous ces fiers régiments dont le souvenir est resté gravé dans ma mémoire reconnaissante. Car, de tous ceux que je vais citer, il n'en est pas un seul qui n'ait subi de graves pertes sur ces champs de bataille, pas un qui n'en ait fait subir de plus cruelles encore à l'ennemi. Mais, en dehors de leur chiffre, je ne citerai aucun nom aucun chef; aucun officier. Non par oubli ni par dédain, mais parce qu'en une pareille commémoration, il me paraît équitable et juste de confondre, en une seule louange, en un seul éloge, d'exalter en une même action de grâce les mai^tyrs les plus humbles comme les plus illustres, et de saluer ici d'un hommage collectif cette masse anonyme des fds du peuple dont le trépas obscur rayonne de gloire sur la France entière, et qui meurt sans se plaindre pour l'immortalité de la Patrie.

Gloire aux vaincus!

Je citerai tout d'abord, dans leur ordre numérique, le 35e et le 42^, le 107^ et le 108^, et du numéro 113 au numéro 126, les treize autres régiments d'infanterie de ligne de la première et de la deuxième armée de Paris. Puis le 4^ zouaves, toute l'ai'tillerie divisionnaire, les trois compagnies du génie, les sections de fusiliers

NOTES ET DISCOURS 12i

marins et, avec eux et à côté d'eux, les mobiles de la Côte-d'Or et de l'Ille-et-Vilaine, du Loiret et du Morbihan, de la Seine et de la Seine-Inférieure, de Seine-et- Marne et de la Vendée ; enfin aussi, pour n'oublier personne, nos bataillons de gardes nationaux mobilisés, les éclaireurs de Paris et la légion des amis de la France. C'est à tous ces divers contingents de troupe, pour la plupart inexpérimentés, que revient T honneur des deux journées du 30 novembre et du 2 décembre. Ce sont elles qui ont, par trois fois, repoussé les Prussiens, elles qui ont failli vaincre et qui, faute de victoire, nous ont du moins transmis un héritage de vertus civiques et militaires où nous puisons aujourd'hui encore nos raisons d'espoir et de foi dans un avenir vengeur et réparateur.

Le rêve allemand.

C'est là, c'est sur ces coteaux et dans ces plaines disputées pied à pied, que sont tombés morts ou blessés 450 ofiiciers et que 12.000 soldats français ont généreusement versé leur sang pour la délivrance de Paris, pour la défense de l'Alsace-Lorraine, pour l'honneur du drapeau. Gloire à eux malgré leur défaite ! Gloire à eux pour leur bravoure, pour leur dévouement, pour leur sacrifice, et honneur à vous, Français et Françaises, qui n'avez jamais cessé de rendre hommage et justice au courage malheureux de vos défenseurs de 1870. Oui, à vous, honneur et merci, hommes et femmes, vieillards et jeunes gens, pour qui les années ont passé sans amener l'oubH, honneur à vous dont l'immuable protestation maintient le droit de la France contre les usurpations de la Prusse et qui prolongez, par votre inébranlable constance, cette idée de la justice immanente dont parlait Gambetta ; fidèlement transmise par vous à vos fils et à vos neveux, elle

rallie et ralliera toujours, au milieu même de nos dissensions politiques, tout ce que notre chère France compte de patriotes dans les rangs de tous les partis.

Vous n'êtes certes pas les seuls à penser comme vous pensez, mais vous n'en êtes pas moins ceux et celles qui manifestez avec le plus d'éclat votre énergique passion pour la grandeur et pour le relèvement de la patrie vaincue et mutilée.

Et sachez-le, ce n'est pas votre seul pays que vous servez, c'est l'Europe entière. Le jour où Paris aura pactisé avec les insolents vainqueurs du Danemai^k, de l'Autriche et de la France, c'en serait fait non pas seulement de notre dignité nationale, mais de l'indépendance du genre humain, asservi alors sans conteste à cette suprématie mondiale qui était le rêve du vieux Bismarck et qui est encore la perpétuelle visée de son grand disciple Guillaume II.

Un pacte funeste.

Vous êtes, sans le savoir peut-être, les dernières sentinelles du droit : vous êtes aussi, sachez-le, les plus utiles défenseurs de tous les intérêts matériels du pays français. En rendant impossible, par vos généreuses rancœurs, l'apparition et l'orgueilleuse promenade de l'empereur d'Allemagne de par les rues de notre capitale jadis brûlée et affamée par son grand-père, vous faites plus et mieux qu'un geste de dignité, vous accomplissez un acte de préservation et de salut. Vous faites plus et mieux que de donner au monde l'exemple d'une nation qui sait se souvenir ; vous êtes une nation qui sait prévoir et qui sait se défendre.

Parisiens et Parisiennes ,au cœur vaillant, c'est vous qui, plus efïïeacement que les plus patriotiques populations des autres grandes villes, c'est vous qui, par votre répulsion pour l'ennemi vainqueur, avez puis-

samment contribué à détourner de nos usines et de^nos ateliers, de nos comptoirs et de nos banques, le fléau dévastateur de l'union douanière allemande, de ce fameux Zollverein, dans lequel on essaie depms qumze ans de nous englober et qui, sous son nom pacifique n'en est pas moins un véritable traité de conquête et

d'annexion. .,

Quel réveil au lendemain de la signature d un pareil nacte ' A.vec quelle rapidité s'ensuivraient la ruine de notre main-d'œuvre, l'abaissement de nos salaires, l'anéantissement de notre commerce, 1 écrasement de nos finances et de notre industrie. Par le mal économique que nous fait déjà la concurrence des produits allemands, même quand ils ne font que filtrer a travers les douanes françaises, jugez de l'effet désastreux que produirait à brève échéance l'inondation de ces mêmes produits coulant à robinet ouvert, sans contrôle et sans droit d'entrée sur notre marché national ! Aussi, de même que tous nos efforts doivent tendre à épargner à la France laborieuse cette suprême vassalité, tous les efforts de l'Allemagne pangermamste tendent sans relâche à nous l'imposer.

C'est ainsi que nous voyons l'empereur allemand et ses différents chanceliers faire succéder les flatteries aux menaces, nous montrer tour à tour des mams doucereusement tendues et des épées dangereusement aiguisées.

Le Péril marocain.

A l'heure môme où nous parlons, il est aisé de comprendre à qui sait regai^der, quel rôle joue la diplomatie prussienne dans cette très fâcheuse alîaire marocaine. Après avoir mis un obstacle au pacifique condomimura franco-espagnol, tel que l'avait prépare le mims re Delcassé, tel que l'avait accepté l'Angleterre, voila les

12i QU[ VIVE? FRANCE QUAND MÊME!

Allemands qui nous excitent à ne pas nous laisser arrêter par l'acte d'Algésiras à passer outre et à nous engager dans une expédition jusqu'au cœur du Maroc.

Et cependant, soyez-en sûrs, les balles qui blessent ou qui tuent, là-bas, dans les sables d'Afrique, nos braves soldats et nos valeureux officiers, ces balles-là ne sont pas toutes fondues dans le désert, et les guides des colonnes d'invasion, qui insultent notre frontière algérienne, n'appartiennent pas tous à l'état-major marocain.

Quand nous serions lancés — si nous nous y lancions — dans une expédition qui disperserait nos forces et troublerait notre mobilisation continentale, les pourparlers comminatoires seraient aussitôt repris par le cabinet de Berlin, et c'est avec deux couteaux sur la gorge que nous aurions à délibérer sur la question de savoir si nous voulons, oui ou non, passer pieds et poings liés au service de la Prusse, renier nos droits, abandonner nos amis et desservir tous les intérêts de la France au seul profit des intérêts de l'Allemagne.

J'ai dit ailleurs, et bien souvent et bien haut, ce que je pense du régime parlementaire et des gens qui sont au pouvoir. Je ne me crois pas le droit et je ne me sens pas le besoin, fût-ce pour vous expliquer mon attitude, de le répéter ici, mais si je supplie l'opinion publique de ne pas s'égarer, de ne pas s'exciter, de ne pas s'émouvoir outre mesure d'incidents de guerre douloureux à coup sûr, mais non pas désastreux, ce n'est pas pour venir en aide à des hommes d'État qui ne méritent en eux-mêmes aucune pitié, c'est pour éviter, s'il en est encore temps, de mettre la France, notre France bienaimée, dans la cruelle alternative ou d'avoir à supporter deux guerres à la fois, ou d'avoir à signer avec l'empereur allemand cette capitulation sans bataille, cette alliance dégradante et ruineuse qui est depuis si longtemps l'objectif de sa politique générale, et qui doit

être, par cela même, l'objet de notre inquiétude, de notre crainte et de notre aversion nationales.

Garde à vous !

Puissent donc les représailles nécessaires être rapides ; puissent-elles rester limitées, puissent-elles aussi ne pas dégénérer en une guerre réelle ni même en une campagne dont la durée et F extension seraient, à elles seules, un danger. Rappelez-vous et rappelons-nous le mot de Bismarck affirmant que l'Allemagne verrait d'un bon œil l'extension de la France dans les pays barbaresques. Rappelez-vous la guerre de Mandchourie pour nos amis russes, et songez que toute politique coloniale ne peut et ne doit jamais être qu'un lendemain de victoire et que le complément d'une politique continentale prépondérante.

Il faut, en outre, que l'attitude nouvelle de l'Autriche dans la question polonaise, et que l'âge avancé du vénérable empereur François-Joseph nous fassent réfléchir et nous ar-rêtent sur la pente des diversions inopportunes.

C'est parce que l'Allemagne a tout intérêt à nous précipiter hors d'Europe que notre premier devoir est de nous obstiner à n'en pas sortir.

Voilà trente-sept ans qu'en dépit des fluctuations de sa politique intérieure, la nation française reste fidèle à la plus noble, à la plus généreuse, à la plus légitime aspiration d'un peuple démembré.

Ce serait, en vérité, nous rendre coupables de la pire et de la plus honteuse des défections que de nous mettre volontairement hors d'état de jeter le poids de nos boulets dans la balance des destinées européennes.

L'heure des remaniements territoriaux peut sonner d'un instant à l'autre, il importe qu'elle nous trouve les mains libres et les mains armées.

Aussi bien, est-ce que l'Allemagne désarme, elle ? Est-ce que vous n'entendez pas, de l'autre côté des Vosges, les marteaux de ses enclumes forger le fer à coups redoublés ; les roues de ses moulins broyer la poudre, nuit et jour ? Est-ce que ce bruit seul ne vaut pas tous les clairons du monde pour nous sonner le garde à vous ?

Alerte ! Français, alerte ! Ne nous laissons pas surprendre, et nous aussi soyons prêts ! Et nous aussi aiguisons nos épées, et faisons-le avec d'autant plus de vigilance et d'activité que les sans-patrie se sont efforcés d'en émousser la pointe et d'en ébrécher le tranchant ! Aiguisons-les, les épées vengeresses, non sur les rocs lointains du mont Atlas, mais sur les tombes de nos morts, sur les pierres de l'Arc de Triomphe outragé, sur les murailles noircies de Bazeilles, sur les remparts inviolés de Belfort !

En haut les cœurs ! Debout les hommes ! Vive la France ! Vive l'Alsace-Lorraine !

Pour la Pologne.

Associant, dans une même pensée, la Pologne persécutée à l'Alsace-Lorraine opprimée par le même vainqueur, Paul Déroulède afifirme à nouveau à Bvizenval, le 19 janvier 1908, son in\dncible espoir dans le triomphe du Droit :

Patriotes,

Fidèle comme vous tous, et comme vous toutes aussi vaillantes Françaises, à la commémoration des morts pour la patrie, j'ai tenu à gravir avec vous ce calvaire des coteaux de Buzenval, où luttèrent et tombèrent glorieusement, à pareille date, tant d'enfants de Paris ; j'ai tenu à leur apporter au milieu de vous, au nom de la Ligue des Patriotes, et même, si vous le voulez bien,

NOTES ET DISCOURS i'■i^

en votre nom à tous, l'hommage de notre piété fraternelle, le tribut de notre patriotique gratitude.

Qu'ils soient loués, qu'ils soient bénis entre tous, ces soldats inexpérimentés des bataillons de marche, que le manque de temps et sans doute aussi l'injuste méfiance de certains chefs n'avaient pas permis d'aguerrir, mais qui n'en ont pas moins si bien su se faire tuer, que je ne crains pas d'affirmer qu'ils auraient su vaincre si on leur eût appris à combattre.

C'est bien pour eux que semble avoir été écrite, c'est bien à eux que doit s'apphquer la formule qui n'est devenue banale qu'à force d'être juste : « Honneur au courage malheureux ! »

D'autres orateurs vous ont déjà éloquemment retracé, et mes amis Marcel Habert et Henri Tournade vous retraceront non moins éloquemment tout à l'heure, le tableau de cette rude journée. Je voudrais, moi, transformant ces tombes en une chaire d'histoire, vous entretenir un instant d'événements contemporains qui peuvent et doivent intéresser au plus haut point les destinées de notre France bien-aimée. Nous ne sommes pas seuls en Europe, et il faut plus que jamais regarder avec vigilance autour de nous. C'est de la situation de la Pologne vis-à-vis de la Prusse, de la situation de la Prusse vis-à-vis de l'Allemagne que je veux vous parler.

Le dépècement d'un peuple.

A coup sûr, les mânes héroïques de tous ces bons Français qui furent sur ce champ de bataille les champions du Droit contre la Force, les défenseurs obstinés de l'intégrité du territoire et de l'indépendance de la nation, ne s'offenseront pas et ne sauraient s'offenser de m'entendre évoquer ici le souvenir de ce vaillant peuple polonais qui semble vouloir justifier et réaliser

la vieille prophétie déjà plus que séculaire de Wernyhora : « La gloire est mon armure, disait la chanson de geste ; je marche toujours et même si je tombe, je continue la marche parce que, à travers la mort, mon âme suit sa route et que mon âme fera ressusciter mon corps ».

Mais, avant d'examiner devant vous les conséquences de ce qui se passe dans le temps présent, je vous demanderai de remonter avec moi vers ce qui s'est passé dans les temps lointains.

Les persécutions auxquelles la Pologne a tout d'abord été en butte de la part de la Russie ont longtemps caché à l'Europe et lui laissent presque ignorer encore le nom du véritable instigateur de ce monstrueux dépècement d'un peuple innocent et libre — trop libre peut-être et trop innocent !

En réalité, le plan de partage a été uniquement inspiré, uniquement rédigé par l'implacable et machiavélique roi de Prusse Frédéric IL

Il est assurément hors de doute que, bien avant l'année 1767, les ministres de la gi^ande Catherine avaient exercé sur la République de Pologne une pression, voire une oppression voisine de la tyrannie ; qu'ils lui avaient tour à tour et ai'bitrairement imposé des rois et des lois selon leur bon plaisir ; qu'en un mot l'invasion de l'influence avait précédé et préparé l'invasion de la force ; mais le fait indéniable est que Frédéric de Prusse a été le premier à envisager comme une très excellente et très pratique solution aux divers conflits existant entre son royaume, l'empire d'Autriche et l'empire russe, la conquête sans déclaration de guerre, et la distribution, de par une simple stipulation diplomatique, de toutes les parties de la Pologne qui conviendraient le mieux aux trois puissances copartageantes.

Une injustiâable spoliation.

Il est intéressant, il est instructif de relire, dans les mémoires de ce grand ancêtre de Guillaume II, de ce digne patron du vieux Bismarck, les phrases cyniques et péremptoires par lesquelles ce voleur de peuples explique que la prise de possession des territoires polonais lui était géographiquement nécessaire pour la facilité de ses communications avec la Prusse orientale et militairement utile pour le recrutement de son armée, — la race polonaise ayant été de tout temps une pépinière de héros.

A dire vrai, ni l'impératrice d'Autriche Marie- Thérèse, ni même la Tzarine Catherine II ne consentirent aussi facilement que l'avait espéré le royal et déloyal courtier à cette injustifiable et inqualifiable spoliation. Les négociations entamées par lui sous main par l'intermédiaire d'un certain comte de Lynar, — qui a laissé de si étranges descendants ! — ces négociations, ou plutôt ces menées traînèrent en longueur et ne trouvèrent que peu d'écho auprès des cours de Vienne et de Saint-Pétersbourg. Ce ne fut que cinq années après, en l'an 1772, de funeste mémoire, et toujours sur les instemces répétées de Frédéric II, que l'abominable attentat fut enfin consommé.

Je n'ai ni l'intention, ni la possibilité de refaire ici l'historique des phases qui ont abouti à cet infâme traité, pas plus que je n'ai le temps de vous conduire d'étape en étape jusqu'à l'anéantissement final de la République de Pologne, anéantissement que ne purent retarder ni les miracles d'héroïsme de la plus généreuse nation du monde, ni l'inlassable, dévoué et courageux patriotisme des Kilinski, des Pulawski et du grand Thaddée Kosciuzko. Je me contenterai de rappeler d'un mot que le partage définitif fut signé le 25 septembre 1793, jour anniversaire de la naissance de

Frédéric-Guillaume II, ainsi que le constatent avec un naïf orgueil les historiographes des bords de la Sprée.

Il ne m'est malheureusement non plus possible de m'arrêter, autrement que pour en saluer le souvenii^ d'un cœur ému, en face de toutes les pages glorieuses que les Polonais ont écrites avec leur sang dans l'histoire de la liberté.

Plus d'un siècle après.

Il faut, en effet, que j'en arrive à la conclusion de ce déjà trop long mémento, car ce n'est pas, vous le pensez bien, patriotes, ce n'est pas pour la vaine satisfaction de remémorer les antiques forfaits de cette Prusse qui a toujours joué un rôle prépondérant dans toutes les iniquités commises en Europe, que j'ai retracé à grands traits les origines du démembrement de la Pologne ; ce n'est pas seulement, pour répondre du haut de cet ossuaire à l'éloquent appel que le grand écrivain et le grand patriote polonais Henri Sienkie\^icz a tout dernièrement adressé à tous les amis des droit? des peuples, non ! c'est avant tout et c'est surtout, e me plaçant presque exclusivement au point de vi français, que j'ai voulu mettre sous les yeux aveuglés, et faire entrer dans le cerveau obscurci de nos antipatriotes et de nos antimilitaristes l'inoubUable leço' de politique que donnent au genre humain tout entiei les récentes persécutions de la Prusse conquérante.

Ainsi voilà plus d'un siècle que les Hohenzollern ont fait main basse sur la Pologne, voilà plus de cent ans qu'ils en ont englobé dans leur domaine les plus beaux et les plus riches territoires, plus de cent ans qu'ils ont les Polonais pour sujets et pour soldats et bien loin que l'assimilation des races se soit accomphe, bien loin que l'entente et la fusion se soient faites, le caporal prussien, de plus en plus tyrannique parce qu'il est de plus

en plus détesté et d'autant plus détesté qu'il est plus tyrannique, en est réduit à édicter des lois d'exception pour arracher à quatre millions de créatures humaines leur sol, leur langue et leurs croyances. C'est ce que le prince Radziwill appelait l'autre jour, en plein Reichstag, un acte de vandalisme, c'est ce qu'hier même le doyen du Landtag, le vieux Polonais Szuman, qualifiait d'injustice terrible et sans merci. Quels enseignements pour ces stupides ou criminels maîtres d'école de France qui commencent, en effet, à faire école et qui prêchent ouvertement qu'il doit peu nous importer d'être des vainqueurs ou des vaincus, ne voyant, disent-ils, dans la servitude étrangère qu'un changement de dénomination géographique et qu'une légère modification de situation personnelle.

Les blasphémateurs antipatriotes.

Vous les avez entendus comme moi, ces misérables fous, plus fous encore que misérables, qui vont répétant qu'il leur est indifférent d'être Prussiens ou Francis î Ah ! pauvres petits écoliers polonais, battus et ."ieurtris pai' les mains prussiennes ; pauvres mères, frappées au cœur sur la joue de leurs fils ; pauvres ^►aysans éperdus que l'or berlinois va déposséder du !h\ de leur pays par mesure d'expropriation pour cause d'utilité prussienne, comme vous confondez, comme vous démentez, comme vous détruisez toutes les arguties de cette soi-disant philosophie cosmopolite qui n'a pour raison secrète que l'ignoble réveil des lâchetés individuelles ! Les partisans de la Prusse ont beau masquer de grands mots leurs honteuses doctrines, le résultat n'en est même pas problématique. Oui, c'est à de pareils supplices toujours renouvelés, c'est à une pareille oppression sans cesse redoublée, c'est à cet écrasement successif et continu des corps et des âme*

13i2 QUI VIVE? FRANCE QUAND MÊME !

que nous exposent et que nous livreraient tous ces théoriciens de la désertion. C'est à ce mart\Te futur et peut-être prochain qu'ils consentent à abandonner de gaieté de cœur notre Alsace et notre Lorraine.

Honte et malheur à eux, qui propagent tous ces blasphèmes contre la patrie ! Alalheur et honte à nous si des lois françaises ne surgissent pas pour fermer la bouche et aiTacher le bulletin de vote à tous ces préparateurs d'invasion.

Aussi bien, ce ne sont pas seulement les gémissements et les plaintes de la Pologne crucifiée qui sont faits pour nous instruire, c'est l'attitude même de l'Allemagne non encore prussianisée, de l'.Allemagne restée ou redevenue allem.ande.

Une lueur d'aurore se lève...

L'odieuse loi proposée par le nouveau chancelier de fer Von Bulow, brutal exécuteur des cruelles volontés de son maître Guillaume II, n'a pu arracher ni l'approbation, ri le consentement des députés du Reischtag impérial.

L'Allemagne inquiète a refusé de se faire la complice de cet assassinat moral ; elle a implicitement condamné la loi illégale, et il a fallu que le chancelier de l'empire, réduit au simple rôle de ministre de Guillaume II, eût recours aux députés du Landtag, c'est-àdire aux seuls représentants du royaume de Prusse, pour obtenir d'une majorité servile un blanc-seing aussi déshonorant pour qui l'accorde que pour qui le demande.

Grâce à Dieu et de par le jugement même de la nouvelle Confédération germanique, la Prusse prussienne vient d'être mise et de se mettre au ban de l'Europe civihsée.

Espérez, Polonais de Posen ! Espérez, Danois du

SchIes^\^g ! Espérez, protestataires de l'Alsace et de la Lorraine ! Espérez, espérons ensemble, vaincus de Sadowa et de Sedan !

Le règne de la force touche à son déclin.

Une aube nouvelle blanchit l'horizon.

Une lueur d'aurore se lève au lointain. Il semble que la justice immanente commence à redescendre sur la terre.

Aux clairons prussiens de 1870, insultant nos prisonniers par l'ironique sonnerie de la Marseillaise, voici que répondent les clameurs vengeresses des voix populaires entonnant à Berlin notre hymne de délivrance.

En tout cas, l'heure est grave ; le grand devoir peut surgir tout à coup. Il faut qu'il nous trouve prêts. Soyons forts, camarades, soyons unis ! Soyons braves !

Et pour que le Droit, pour que l'Équité, pour que la Liberté revivent en Europe, vive l'armée de la France !

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