‹ Qui vive?Chapitre 6 sur 12 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Au Parlement-

Paul Déroulède siégea au Parlement comme représentant de la 2« circonscription de la Charente du mois de septembre 1889 au début de l'année 1893, jusqu'à cette séance fameuse où à la suite de l'incident des papiers Norton, — incident dont il n'était nullement responsable, — écœuré, il donna bruyamment sa démission.

Il rentra à nouveau à la Chambre des Députés aux élections générales de 1898 et y resta jusqu'après sa seconde arrestation — la première ayant été suivie de son acquittement triomphal en Cour d'Assises — à la suite de laquelle le Sénat réuni en Haute-Cour fit de lui un proscrit.

Ses interventions furent nombreuses et en dehors des quelques discours que nous reproduisons dans les

pages qui suivent il convient de citer ceux qu'il prononça : le 9 décembre 1889 sur la non-élection de M . Joffrin proclamé député au lieu et place du général Boulanger, le 25 fé^Tier 1890 contre une proposition de modification au règlement de la Chambre, le 20 octobre 1890, où en réponse aux menaces adressées par M. Constans, alors ministre de l'intérieur, aux membres du parti boulangiste, il déchira à la tribune la démission qu'il était venu apporter à la Chambre, le 6 juin 1891 à propos du dépôt d'un projet de loi de retraites omTières, le 2 novembre 1892 sur la reconstitution du \dgnoble français, le 19 fé\Tier 1893 sur la politique générale du ministère Ribot et le 19 juin de la même année au cours de la discussion sur le renouvellement partiel des Chambres.

Enfin en pleine bataille dreyfusarde c'est sa soudaine intervention à la tribune du Palais- Bourbon qui amena le 25 octobre 1893 la démission retentissante du général Chanoine, ministre de la guerre et la chute du cabinet Brisson. Orateur puissant et d'une éloquence enflammée, Déroulède était un adversaire redoutable et ses ennemis au pouvoir eurent à subir de sa part de rudes assauts desquels ils ne sortirent

pas toujours victorieux.

Fl.-M.

Discours en faveur de l'Amnistie.

Le 10 juillet 1891 Paul Déroulède prononça ce discours en faveur de l'amnistie pour fait de grèves ; il prévoit dès cette époque le déchaînement des passions sociales auquel nous assistons aujourd'hui :

M. LE Président. — La parole est à M. Déroulède.

Au centre. Le Gouvernement n'est pas présent.

M. ViETTE. — La Chambre ne peut pas discuter une proposition d'amnistie en l'absence du Gouvernement. On n'a jamais vu cela !

M. LE Président. — J'ai fait prévenir le Gouvernement.

^L Paul Déroulède. — Mon cher monsieur Viette, je considère au contraire que, même si le Gouvernement est absent, la Chanibre, dont c'est le véritable droit de grâce, a dans la plénitude de sa charité et de sa générosité le droit d'amnistier des malheureux plus ou moins coupables, et qu'en cela elle ne ferait que son devoir. {Bruits à gauche.)

Je crois que la Chambre est maîtresse de cette décision et que l'absence du Gouvernement ajoute encore à la plénitude de sa souveraineté et de son indépendance. Nous en serons tous plus libres de remplir nos devoirs. {Ifiterruptions à droite. — Mouvements divers.)

M. le colonel baron de Plazanet. — Comment ! nos devoirs !

M. Paul Déroulède. — Oui, nos devoirs, colonel de Plazanet ; les devoirs de chacun de nous, selon son opinion et sa volonté.

Le vôtre, à vos yeux, sera peut-être de nous combattre, et vous le ferez si bon vous semble. Mais je ne désespère pas encore, je ne dis pas de l'unanimité, mais bien de la majorité de cette Chambre pour répondre à notre proposition par le pardon et par l'amnistie.

Je répondrai également à M. Pelletan, qui tout à l'heure parlait assez vaguement de chefs et de responsabilités, que s'il entend désigner par là les proscrits, nous sommes les premiers à ne vouloir comprendre dans cette amnistie que nous demandons, aucun des condamnés de la Haute-Cour : car pas plus qu'ils n'ont reconnu le jugement ils ne reconnaîtraient la grâce. {Interruptions à gauche.)

Ce n'est donc pas pour eux que nous parlons, ni pour eux qu'est déposée notre demande d'amnistie. La question est tout à fait au-dessus des partis politiques [Sourires au centre), et je dirai à ceux qui sourient que cette question est plus grave qu'ils n'ont l'air de s'en douter. Je leur rappellerai que le sang de Fourmies est encore assez fraîchement versé pour que des regrets, sinon des remords, des préoccupations, sinon des inquiétudes, se mêlent légitimement à la discussion même de notre projet. Nous ne voudrions pas que d'autres que nous s'en souvinssent mieux que nous le jour de la Fête Nationale, et voilà pourquoi j'invoque le droit de pardon que vous avez à exercer en faveur des ouvriers.

Le mouvement social, je ne dirai pas que vous la'vez déchaîné, il s'est déchaîné de lui-même, le mouvement social est en marche et, croyez-moi, vous ne l'arrêterez pas par les portes des prisons et les verrous des cachots.

D'ailleurs le Gouvernement actuel a, en tout cela, sa grande part de responsabilité, et ce serait surtout pour m'en expliquer plus complètement que je voudrais, moi aussi, voir vos ministres à leur banc.

Vos promesses, vous ne les avez pas tenues ; eh bien ! une occasion s'offre à vous, je ne dis pas de satisfaire — ce qui serait trop demander, — mais d'apaiser au moins ce parti ouvrier que vous flattez d'une main et que vous emprisonnez de l'autre. {Exclamations à gauche et au centre. — Applaudissements sur quelques bancs à r extrémité gauche de la salle.)

Oui, messieurs, c'est sur ce rôle double et deux fois dangereux que j'interpellerais le Gouvernement s'il était à son banc. Mais il n'est pas là, et c'est à vous, à vous seuls, représentants du Peuple, que je m'adresse, comme c'est à vous seuls, selon moi, qu'il appartient de prononcer souverainement dans le débat que j'ou^Te devant vous. Il dépend de vous, et ce serait votre honneur et votre force, de guider, d'appuyer cet irrésistible mouvement de justice sociale, de le canaliser, de lui faire sa place légitime et légale au soleil du progrès. Or, laissez-moi vous le demander : êtes-vous certains que, lorsque \dendra la fin de cette législature, vous aurez réalisé toutes vos promesses ?

Et je n'interroge pas seulement le Gouvernement, mais les députés, et je parle, non des promesses ministérielles, mais des programmes ou des projets électoraux. Etes-vous sûrs, dis-je, que vous aurez voté ou fait voter toutes les belles réformes si bien annoncées, si bien attendues ? {Exclamations.)

Vos promesses de candidats, où sont-elles ? Voilà qu'une porte peut s'ouvrir par laquelle vous pouvez faire passer des idées, qui ne seraient plus des idées d'irritation et de révolte, dans les cœurs des ouvriers. Ou^Tez-la : ouvrez-la d'autant plus grande qu'elle donne sur une prison et qu'elle donnera la liberté à de malheureux prisonniers. Autrement, si, après avoir tant promis la justice intégrale que vous ne pouvez leur donner, vous leur refusez à toute occasion la miséricorde, vous les verrez tout à coup se lever et se soulever menaçant-^. Car la solidarité des travailleurs augmente et se fortifie de jour en jour : ils se comptent et ils vous comptent, et, faute par vous de vous montrer pitoyables et bons, faute d'avoir été équitables et prévoyants, vous serez réveillés, quelque beau matin, par un déchaînement plus terrible peut-être que celui même de 93 {Exclamationsà gauche) plus terrible et

plus juste aussi ; car, nés de la Révolution et de la République, vous aurez méconnu et la République et la Révolution. (Bruit.)

Lorsque vous avez le pouvoir d'accomplir une action généreuse, une action charitable, je vous en prie, ne refusez pas de le faire sous prétexte que vous n'avez pas l'avis de tel ou tel ministre. Ne prenez conseil que de votre conscience, ou s'il faut aller plus loin et plus haut, écoutez dans votre cœur la voix de la bonté, la voix de la pitié, l'accent de l'humanité.

Dans deux jours, ce sera le jour de la grande Fête républicaine, l'anniversaire de la Fédération, et tous les travailleurs qui vous demandent de délivrer leurs frères ne sauraient prendre part à vos réjouissances du 14 juillet, si vous ne faites pas tout pour effacer le souvenir ensanglanté de leur fête du l^"" mai.

Non, non, on vous l'a dit, et vous le savez bien, ceux dont vous avez troublé la fête du travail ne célébreront pas devant tous ces emprisonnements la fête autrefois joyeuse de la Liberté.

Et je ne vous adresse pas cette requête au nom seulement des ou\Tiers qui souffrent à l'heure actuelle dans vos prisons. Je vous l'adresse encore au nom de tous ces travailleurs qui souffrent et peinent journellement dans leurs ateliers. Pour les uns et pour les autres, compatissez à leurs maux, compatissez à leurs colères même et soyez cléments : ce sera encore être justes ; pardonnez-leur, amnistiez-les, délivrez-les. {Rumeurs dw erses.)

Je ne dirai pas, messieurs, qu'il est au moins surprenant de voir que dans un débat qui n'a aucun caractère politique, vous accueilliez par des murmures des paroles qui n'ont pour but que d'amener, s'il est possible, la réconciliation populaire, la réconciliation nationale entre tous les citoyens d'une même patrie.

Et je vous le dis, une fois encore : vous n'êtes nulle-

ment aussi irresponsables, nullement aussi innocents que vous le croyez de ces délits, voire de ces crimes si durement réprimés. {Exclamations.)

Quels que soient les grèves et les grévistes, les soidisant agitateurs et les entraînés, que font-ils, sinon vouloir mettre à exécution malgré vous quelques-unes des promesses que vous faites et refaites à chaque occassion et toujonrs sans eiïet ?

Prenez-y garde ! Il en sera du Quatrième État comme il en fut du Tiers il y a cent ans. Il vous demande quelque chose, vous ne lui donnez rien, il vous arrachera tout. {Bruit à gauche.)

Vous vous perdez par vos retards perpétuels. Malgré toutes vos paroles, je veux bien dire malgré toutes vos illusions, vous arrivez à la fm de la législature les mains vides de réformes, alors que, au moment de vos candidatures, vous aviez tous la bouche pleine de promesses.

Eh bien, aujourd'hui, vous pouvez à défaut de progrès, accomplir une bonne action : contresignez par vos votes le pacte de réconciliation et d'apaisement que mes amis et moi vous proposons ! Ce ne sera assurément pas tout, mais ce sera déjà quelque chose.

Vous pouvez vous réconciUer ainsi avec ce mouvement ouvrier qui se développe, que vous ne pouvez arrêter, et dont vous pourrez peut-être alors reprendre la direction, cette direction qui vous échappe, parce que dans la démocratie révolutionnaire vous avez constitué l'aristocratie financière, dont vous êtes les fidèles et tenaces représentants. {Vives exclamations à gauche.)

M. Jules Delahaye. — Oui, c'est la vérité !

M. Paul Déroulède. — Si vous refusez cette amnistie que je vous demande d'accorder, on vous accusera de ne vouloir exercer vos rigueurs que lorsque vos intérêts sont en jeu, et de ne jamais pardonner à

quiconque semble vouloir vous léser dans vos bénéfices. {Interruptions.)

Ce ne sont même plus les syndicats de patrons en lutte contre les syndicats ouvriers, ce sont les syndicats financiers, coalisés contre la fortune publique. {Exclamations à gauche et au centre. — Bruit.)

J'achève, messieurs, et je dis qu'après avoir prié et supplié, après avoir demandé la charité, maintenant je réclame la justice. Le martyrologe serait trop long à faire, si je voulais parler de tous ceux qui souffrent, ont souffert par vous et pour vous. Il est donc juste que tous les travailleurs, non coupables encore, trouvent la récompense de leurs efforts, de leurs maux et de leur innocence dans un pardon largement accordé à ceux d'entre eux qui ne sont devenus coupables qu'en servant la cause de leurs revendications collectives.

Pour cette raison, et à ce titre aussi, nous réclamons l'amnistie. Pour cette raison vous avez le devoir de l'accorder.

Si vous la refusiez, craignez que le drapeau rouge ne flotte demain, sur les murs de Paris, à côté du drapeau tricolore. {Murmures.) Ce drapeau rouge n'est, vous le savez bien, pas le mien ; mais ni vous ni moi ne pouvons empêcher la colère et la tristesse populaires d'éclater. Et je ne vous dis là que ce que tout le monde dit depuis huit jours. Vous ne voulez pas voir ce qui est : vous comptez sur votre ministre Constans pour vous défendre !

M. LE Président. — Monsieur Déroulède, le Gouvernement n'est pas là. Ne l'attaquez pas.

M. Paul Déroulède. — Vous comptez sur le commissaire de poHce Fouquet, sur le sous-préfet Isaac ! {Exclamations.) Voilà sur qui vous comptez !

Eh bien, ce n'est pas ainsi que vous devez comprendre vos devoirs ! A la veille de la grande fête, de la fête démocratique du 14 juillet, vous devez

rendre la liberté à ceux qui, après s'être fiés à vos promesses, ont voulu en faire des réalités, et qui poursuivent leur marche en avant, malgré vous et contre vous, si vous vous obstinez à leur montrer et à leur barrer la route !

C'est pourquoi, si vous pouvez un instant faire trêve à vos préoccupations personnelles et politiques... {Exclamations à gauche.)

M. Leydet. — A qui vous adressez-vous ?

M. Paul Déroulède. — Je parle à toute la Chambre et je verrai le nombre de ceux qui m'auront entendu au nombre de ceux qui voteront l'amnistie.

M. Leydet. — Nous ne vous avons pas attendu pour cela. Nous l'avons votée pendant dix ans !

M. Paul Déroulède. — Eh bien, vous la voterez une onzième année, et ce sera nécessaire, car il n'est pas certain que tout le monde nous suive.

Je n'ignore certes pas que le nom ou les opinions de celui ou de ceux qui ont porté la question à la tribune peuvent faire tort à cette juste cause, mais songez aux massacres de Fourmies, songez aux morts et aux blessés ! {Rumeurs.)

Et je le répète, souvenez-vous que si des drapeaux rouges sont ai'borés le 14 juillet aux fenêtres des travailleurs, c'est qu'ils sont teints du sang de vos victimes. Le drapeau rouge n'est assurément pas mon drapeau, je tiens à le répéter bien haut ; je suis, moi, le soldat et le serviteur du drapeau tricolore qui est celui de la délivrance et de la liberté ; mais prenez garde d'en faire, vous, le symbole de l'oppression et de l'injustice ! Par charité, par pitié, ou^Tez leurs prisons aux prisonniers ! Usez de la plénitude de vos prérogatives de représentants du Peuple et faites grâce au Peuple : c'est votre devoir, c'est votre droit ! {Appîaudisseinents sur quelques bancs à Vextrême gauche de la salle. — Aux voix ! aux voix !)

La proposition d'amnistie a été repoussée par 241 voix contre 153, sur 394 votants.

Pour le vote personnel des Députés.

La question du vote par procuration au Parlement n'est point encore résolue et cependant dès 1892 (Séance du 11 juillet) Paul Déroulède prenait la parole en ces termes pour condamner ce mode de scrutin et imposer le vote personnel aux élus de la nation :

M. LE Président. — La parole est à M. Déroulède.

M. Paul Déroulède. — Messieurs, je n'ai pas voulu ajouter au tumulte de la séance de ce matin ne jetant au milieu de l'orage une question qui a précisément trait au mode de votation de la Chambre.

J'ai, en effet, déposé, il y a plus d'un an, un projet de résolution tendant à modifier certains articles de notre règlement. Ce projet a déjà été l'objet d'un rapport dans lequel une partie de mes propositions est acceptée et l'autre partie rejetée.

Mon but réel, le principe que je tiendrais surtout à voir établir ou rétablir dans le règlement de la Chambre, c'est le vote personnel.

Bien peu de gens en France savent à l'heure qu'il est que les trois quarts ou la bonne moitié de leurs députés ne votent pas eux-mêmes ; bien peu de gens se doutent que ce qu'on pourrait appeler le vote par délégation fonctionne quotidiennement au Parlement. Tout le monde évidemment s'étonnerait, pour ne pas dire plus, en apprenant qu'un député s'arroge le droit de transmettre sa boite de bulletins de vote à l'un de ses collègues et que ledit collègue ainsi investi de la confiance et du mandat d'un, de deux, de dix, de vingt, de quarante même de ses voisins, en arrive à voter non

NOTES ET D[SCOLRS I45

pour ses huit ou dix mille électeurs, mais quelquefois pour une, deux ou trois centaines de mille de citoyens français qui ne se doutent guère de cette étrange substitution.

Je dis, messieurs, que ce sont là des procédés déplorables ; et quand je pense aux dispositions pénales qui frappent un pauvre diable d'électeur reconnu coupable de s'être servi de la carte électorale d'un ami, quand je sais qu'il est passible de peines variant de 200 à 2.000 francs d'amende et de six mois à un an de prison, je me demande ce qu'il peut penser lui-même de l'impunité de MM. les délégués aux boîtes de bulletins dévote. Ce n'est pas, je le répète, pour un seul député qu'ils votent, mais pour plusieurs, et cela sans droit, j'ajoute même contre tout droit.

N'ai-je pas lu, dans l'exposé des motifs donné par un de nos collègues de la majorité comme préface à une proposition du genre de celle que je défends, que l'autre jour au moment d'un vote important il a entendu un député ministériel disant à un ministre à qui il montrait seize bulletins de vote, qu'il allait déposer dans l'urne : « Vous voyez, monsieur le ministre, je vote pour seize députés à moi tout seul. Je ne suis pas une quantité négligeable ».

Quantité négligeable, à coup sûr, non, mais bien quantité coupable. J'appelle cela bel et bien une usurpation de suffrages, et j'affirme que la sincérité des votes et la volonté nationale en sont bel et bien faussées.

Ce n'est pas pour cela que la France nomme et paye plus de cinq cents députés.

M. LE Président. — Monsieur Déroulède, permettez-moi de vous faire remarquer que vous entrez dans le fond du débat.

M. Paul Déroi lède. — Pour prouver l'urgence de ma proposition, j'ai besoin de citer des faits, et je

pourrais au besoin rappeler les votes de ce matin et d'avant-hier.

M. LE Président. — Je vous ai déjà dit et je répète que nous ne pouvons pas discuter l'urgence en ce moment car il ne s'agit pas d'une proposition nouvelle.

M. Paul Déroilède. — Soit. Je m'en tiens à la démonstration d'urgence, et je dis que cette urgence est démontrée par le nombre des graves questions sur lesquelles nous aurons à délibérer après les vacances, questions sur lesquelles il me semblerait bon que les députés émissent leur a\âs personnel au lieu de continuer à laisser les boîtes voter toutes seules comme par le passé. {Exclamations à gauche.)

Mais oui, messieurs, vos boites votent toutes seules ; je veux dire qu'elles votent sans vous. Je connais même certains centralisateurs qui ont entre les mains les bulletins de plus quarante de leurs collègues. Je n'ai pas l'intention de dire les noms, mais j'ai le droit de citer le fait.

J'ai même le droit d'ajouter que je le trouve très grave et très abusif. Aussi est-ce l'état de choses auquel j'ai hâte de porter remède. Il y va de la loyauté et, laissez-moi le dire, de l'honneur du Parlement. Bref, messieurs, je demande que vous veuilUez bien trouver urgent d'inscrire dans le règlement des Chambres un simple article ainsi conçu : « Ne pourront prendre part aux votes que les députés présents. )>

Ce qui revient à dire : Ne pourront prononcer leur jugement que les juges qui auront entendu plaider la cause. Autrement, à quoi bon les discours ? A quoi bon des débats ? A quoi bon un Parlement ?

Je veux croire, messieurs, que par respect pour la justice, par égard pour le suffrage universel, par intérêt même pour votre parlementarisme, vous ne laisserez pas subsister plus longtemps un pareil mode de votation «t qu'après avoir déclaré aujourd'hui l'ur-

gence de ma réforme vous en reconnaîtrez demain l'absolue nécessité. {Très bien ! très bien ! sur divers bancs.)

M. LE Président. — Je traduis votre demande d'urgence en la transformant en une demande de mise à l'ordre du jour de la prochaine séance de la prise en considération de votre proposition.

C'est sur ce point que je consulte la Chambre.

(La Chambre, consultée, se prononce contre la mise à l'ordre du jour.)

M. Paul Déroulède. — Les boites de vote seront contentes. [Bruit.)

Sur les affaires du Panama.

C'est à la séance désormais historique et à jamais méraiorable dans les fastes parlementaires du 20 décembre 1892, que Paul DéroTilède prononce son virulent discours contre M. Clemenceau, \'iolent réquisitoire qui devait faire disparaître de la scène politique, pendant pliis de dix années, l'homme alors 16 plus puissant du Parlement :

M. LE Président. — Avant d'appeler la Chambre à fixer l'ordre du jour de la prochaine séance, je dois lui donner connaissance d'une demande d'interpellation qui a été déposée entre mes mains par M. Déroulède. Elle est ainsi conçue :

« Je demande à interpeller le Gouvernement sur les mesures disciplinaires à prendre par le grand chanceher de la Légion d'honneur contre M. Cornélius Herz, grand officier de l'ordre ».

Quel jour le Gouvernement propose-t-il pour la discussion de cette interpellation ?

M. LE COMTE DE Douville-Maillefeu. — De la bimbeloterie pour étrangers ! quelle importance cela a-t-il ? A un mois !

Voix nombreuses. Tout de suite ! tout de suite !

M. LE Président. — Quel est l'avis du Gouvernement ?

M. RiBOT, président du conseil, ministre des affaires étrangères. — Nous sommes obligés d'aller au Sénat, mais néanmoins nous sommes aux ordres de la Chambre.

Voix diverses. Suspendons la séance ! A demain ! — Non ! non ! tout de suite !

M. LE Président du conseil. — Le Gouvernement accepte la discussion immédiate.

M. le Président. — Je consulte la Chambre.

(La Chambre, consultée, ordonne la discussion immédiate de l'interpellation.)

M. le Président. — La parole est à M. Déroulède.

M. Paul Déroulède. — Messieurs, si j'ai insisté pour soumettre aujourd'hui à l'attention de la Chambre la situation particulière de l'étranger Cornélius Herz, c'est que je voudrais que demain, au sortir de ces douloureux débats, toutes ces tristes questions fussent relativement épuisées. La Chambre, la France même, ont droit à un moment de répit, et il faut aussi, n'est-ce pas ? nous occuper des intérêts du pays et de l'ensemble des affaires nationales.

Voilà pourquoi j'ai insisté, et non pour autre chose ; car pour moi, demain aurait peut-être mieux valu qu'aujourd'hui. Je me rends compte, en effet, qu'en prenant la parole en ce moment, j'abuse de l'heure, j'abuse de votre attention et je prie, mes collègues, de m'en excuser.

En vérité, est-ce que ce qui se passe n'est pas tout à fait extraordinaire ? N'est-il pas extraordinaire de voir qu'un des plus indemnes, le seul indemne en tout ceci, soit précisément cet étranger qui est allé mettre à l'abri de l'autre côté des mers sa fortune et sa liberté ?

Il n'a plus laissé par devers nous qu'une partie de lui-même : c'est son honneur, et ce sont précisément les récompenses honorifiques que la France lui avait conférées que nous avons le droit et le devoir de lui enlever le plus tôt possible. {Très bien ! très bien ! à droite et sur divers bancs à V extrémité gauche de la salle.)

Les mesures que je propose ne sont ni illégales ni arbitraires ; elles font partie du fonctionnement régulier de l'ordre de la Légion d'honneur. Si le grand chancelier ne peut, en effet, aux termes du décret organique, opérer une radiation, avant qu'une condamnation ait été prononcée ou qu'un jugement soit intervenu, la suspension, en cas de suspicion, de prévention ou de faute grave constatée par la rumeur publique, est au contraire une mesure parfaitement régulière et d'application immédiate.

Vous comprenez qu'il ne faut pas laisser plus longtemps à cet homme le droit de porter les insignes qui avaient fait de lui un des principaux personnages de l'État français. {Rumeurs sur divers bancs.)

M. LE COMTE DE Douville-Maillefeu. — Dire que M. GornéUus Herz a été un des personnages importants de l'État français, c'est une insanité, monsieur !

M. le Préside>'t. — Monsieur de Douville-Malilefeu...

M. LE comte de Douville-M.ullefeu. Je vous demande pardon, monsieur le président ; mais je ne peux pas faire autrement que de relever cette allégation que l'orateur a répétée trois fois de suite. Vous tolérez beaucoup trop de choses ici ! {Bruit.)

{M. le comte de Douville-Maillefeu quitte la salle des séances.)

M. Paul Déroulède. — Je vous prie de croire, messieurs, que si la protestation la plus bruyante qui s'est fait entendre avait été la seule, je n'aurais pas répété, je ne répéterais pas ma phrase.

Oui, M. Cornélius Herz... {Exclamations au centre.)

Ce sont ces exclamations qui me forcent à répéter cette phrase ; il faut que cette vérité soit nettement dite pour tous ceux qui ne veulent pas l'entendre.

Oui, à une heure décisive, dans une circonstance des plus critiques, qui arrachait des mains de M. Rouvier le portefeuille des finances et qui devait coûter le soir la vie à M. de Reinach, l'homme qui était l'arbitre de ces destinées, celui aux pieds de qui on se jetait, celui à qui on demandait grâce et dont on tâchait d'obtenir le silence, ce n'était ni le président de la Répubhque, ni le président d'un tribunal, ni le président du Conseil, c'était M. Cornéhus Herz! Vous nieriez en vain, l'histoire est là ! {Applaudissements à droite et sur plusieurs bancs à V extrémité gauche de la salle.)

Je regrette que vous m'ayez lancé sur ce terrain, mais puisque j'y suis, j'y resterai. Aussi bien l'aflaire de Panama s'y rattache intimement, car il faut tout dire.

M. LE Président. — Monsieur Déroulède...

A droite. Parlez ! parlez !

M. Paul Déroulède. — Monsieur le président, il faut que je m'explique et que j'exphque à la Chambre puisqu'elle l'a demandé... {Dénégations au centre.)

Messieurs, il y a deux manières de demander des explications : la première consiste à les réclamer directement; la seconde résulte des dénégations opposées à une première affirmation qu'il faut alors exphquer et démontrer. Je reconnais que c'est le second procédé que vous avez employé, mais il me force à m' exphquer tout autant que si vous eussiez adopté le premier.

En quoi du reste offensé-je vos oreilles et vos consciences ? Je dis qu'un instant avant l'heure où M. de Reinach se suicidait, un jour avant que M. Rouvier

démissionnât, alors que les plus gros événements étaient suspendus sur nos têtes, il y avait eu un conciliabule secret, non pas chez le chef de l'État, chez des magistrats, chez des juges, chez le préfet de poUce ou chez des ministres, mais chez et avec ce M. Cornélius Herz qu'on avait mis si haut, qu'on avait fait si lestement monter de grade en grade jusqu'aux plus hautes dignités de notre Légion d'honneur et qui avait réellement l'air d'être le maître omnipotent des pouvoirs publics et de tenir dans ses mains tous les fils mêmes du Parlement français. [Très bien ! très bien ! à droite et sur divers bancs à Vextrémtié de la salle.) Voilà ce qui m'étonne, voilà ce qui m'inquiète. {Rumeurs.) Et c'est pour commencer à le faire un peu descendre de ces hauteurs menaçantes et mystérieuses que je demande que le sieur Herz perde enfin la quahté de grand ofïïcier de la Légion d'honneur.

Et vous le dirai- je, messieurs ? Ce qui me surprend le plus, ce n'est pas qu'il ait fini — en fort peu de temps cependant, — par être nommé grand ofiicier. Ce n'était là qu'une conséquence forcée des autres grades ; mais pourquoi commandeur ? pourquoi officier ? pourquoi chevaher ? Quel est son premier titre ? Voilà l'énigme, voilà le grief.

Selon moi, sa déchéance ne doit pas seulement être prononcée à raison de la suspicion encourue par lui dans ces derniers jours, mais bien à raison de l'étrangeté, de l'anomalie, du mystère de sa nomination.

Qui donc parmi nous est venu proposer de lui faire place dans nos rangs ? Qui donc a peu à peu, et si ^dte en même temps! introduit, patronné, nationaUsé en France cet étranger ? Car vous vous rendez bien compte qu'il ne s'est pas présenté tout seul, que ce n'est pas même un autre étranger qui l'a pris par la main et poussé au milieu de nous : il y a fallu un Français, un Français puissant, influent, audacieux, qui

fût tout ensemble son protégé et son introducteur, son répondant et son protecteur.

j>^ Sans patronage et sans patron le petit juif allemand f n'aurait pas fait de telles enjambées sur la route des honneurs, il n'aurait pas mis si peu d'années à sortir si complètement, si brillamment de son bas-fond. Je le répète, il lui a fallu un présentateur, un ambassadeur qui lui ouvrit toutes les portes et tous les mondes, — le monde politique surtout. — Il lui a fallu le plus complaisant et le plus dévoué des amis pour qu'il pût frayer d'égal à égal, de pair à compagnon tantôt avec les ministres, tantôt avec les directeurs de journaux, tantôt même, je le sais, avec le général Boulanger. {Ah ! ah ! au centre.)

Or, ce complaisant, ce dévoué, cet infatigable intermédiaire si actif et si dangereux, vous le connaissez tous, son nom est sur toutes vos lèvres ; mais pas un de vous, n'oserait le nommer, car il est trois choses en lui que vous redoutez : son épée, son pistolet, sa langue. Eh bien, moi, je les brave tous trois et je le nomme : c'est M. Clemenceau ! [Mouvement.)

Voilà la vérité ! [Applaudissements à droite et sur divers bancs à V extrémité de la salle.)

M. LE Président. — Monsieur Déroulède, je ne peux pas vous permettre d'interpeller un de vos collègues. Veuillez revenir à la question. [Très bien ! très bien I)

M. Paul Déroulède. — Mais j'y suis dans la question ; c'est elle que je pose, que j'examine, que je résous. Je montre le protecteur pour faire mieux voir et mieux comprendre le protégé. Ecoutez un peu par qui et comment je l'ai connu. L'anecdote est instructive, elle est même probante. Vous apprendrez par là quelle a été la force initiale de cet homme, où il l'a puisée, quel a été son levier et pourquoi il a pour promoteur, et je dirai presque pour inventeur, ce génie aussi funeste à

notre politique intérieure que néfaste à notre politique extérieure.

Il faut, je vous l'assure, non pas du courage, mais un amour passionné du bien public pour me résoudre à tenir ce langage et à vous dire tout ce que je crois être la vérité sur ce qui s'est passé.

C'est qu'aussi dans une journée pareille à celle-ci, dans une situation où la faulx de la justice a déjà atteint et fauché tant de têtes, il m'a semblé inique que celle-là restât intact, et j'ai cru nécessaire, j'ai cru salutaire, de l'atteindre, et de la marquer.

La première et la seule fois que je me suis rencontré avec M. Cornélius Herz, c'était au moment des élections générales de 1885. Cette entrevue unique s'était un peu perdue dans l'ombre de mes souvenirs, et je n'y aurais attaché qu'une importance relative, sans le jour tout nouveau dont sont venus l'éclairer les cruels événements de ces derniers jours.

Ceci se passait dans les dernières semainee de 1885, Un député que je n'avais jamais vu, et dont, je dois le dire, aucune affmité politique ne me rapprochait, m'avait fait dire par des amis alors communs qu'il désirait me parler. Je résistais, étant données nos opinions absolument différentes, lorsqu'un des amis qui insistait le plus pour cette rencontre me révéla et me fit voir dans cette étrange et puissante personnalité un personnage que je n'y pouvais guère soupçonner.

Vous croyez, me disait cet ami, que cet homme politique est hostile à vos idées de revendications nationales

— (idées qui sont pour moi le but de ma vie et la raison primordiale sinon unique de ma présence parmi vous !)

— vous croyez que ce député est indifférent à vos espérances patriotiques ? Eh bien, détrompez-vous : il pense comme vous, il espère comme vous, il est des nôtres.

Quoi, vraiment, interrogeai- je à mon tour, ce radical efîréné, ce pourfendeur de ministres, ce redoutable

orateur serait un protestataire ? Oh ! mais alors, je veux le connaître tout de suite. Je veux lui parler, je veux surtout l'entendre, et sur l'heure. Fixez-moi un rendez- vous; dites-moi bien vite où je puis le voir. La réponse fut : chez Cornélius Herz.

M. LE Président. — Permettez, monsieur Déroulède, je dois vous faire remarquer que vous sortez absolument de la question.

M. Paul Déroulède. — Monsieur le président, s'il est vrai que M. Cornélius Herz ait une influence néfaste sur mon pays, il faut bien que je cherche qui lui a donné cette influence.

Et je ne parle pas légèrement ; j'apporte ici, sous ma propre responsabihté, un témoignage, qui est le mien, et j'y joindrai tout à l'heure des preuves qui résultent du langage même du député dont il est question.

Mon témoignage, le voici : Le jour fixé pour ce rendez- vous, — ce fut, je crois, le jour même où il m'était proposé, — j'arrivai un peu en avance chez M. Cornéhus Herz et j'eus avec lui une courte mais importante conversation, que je répétai textuellement le soir même à mes plus intimes camarades de la Ligue des Patriotes, m'en étonnant, ne la comprenant qu'à moitié. L'autre moitié m'en est devenue claire à la suite des scandales et des révélations auxquels ont donné heu les affaires de Panama.

M. Cornélius Herz, dans les quelques minutes d'attente que me faisait subir le député en question, me dit : « Je suis content de vous voir, je crois que vous allez vous entendre avec lui ; je suis un démocrate ; j'aime la justice, — la justice sans jeu de mots, — je l'aime profondément — j'ai déjà donné 400.000 francs à M. Clemenceau. Le jour où vous aurez besoin d'argent, venez me trouver ».

Je lui répondis que je n'avais pas besoin d'argent, que quand j'en avais besoin j'en trouvais dans mes

poches et que ma coutume était de faire mes campagnes à mes frais.

L'homme que je voulais entendre entra enfin. Je l'entendis. Je dois dire qu'il me remua profondément et que, tout en lui déclarant que je ne pouvais marcher dans la voie de sa politique intérieure, je fus \Taiment séduit, ému même par le tableau qu'il me fit de sa politique étrangère, si semblable à la mienne que j'aurais pu m'y méprendre.

Vous connaissez tous en eiïet son admirable talent de parole, si souple, si varié, si habile, qui fait de lui sans conteste le premier orateur de cette Chambre. Qui pourrait ne pas accorder son admiration, que dis- je ? sa confiance, à cette dialectique serrée, à cet accent convaincant? Quel artiste en l'art de bien dire et de tout dire ! Qui de nous a pu l'entendre sans tressailUr parler de son inquiétude pour la France dépourvue de flotte, ou attaquer avec véhémence un ministre qui ne voulait pas commander de canons à tir rapide ? Jamais virtuose ne fut plus consommé. Il a toutes les forces, toutes les souplesses, toutes les cordes. {Rumeurs à gauche et au centre. — Applaudissements à droite et sur quelques bancs à V extrémité gauche de la salle.)

Or, de tout ce qui m'a été dit à cette époque-là par M. CornéHus Herz et par son grand ami, je ne retiens plus, je ne garde plus que cette phrase : « J'ai donné 400.000 francs à M. Clemenceau )\ Si claire que fût l'afiîrmation, elle m'eût semblé pourtant insuffisante pour servir de base à aucun raisonnement, si l'autre jour, devant la commission d'enquête, M. Clemenceau n'avait lui-même pris la peine de lui fournir un point d'appui inébranlable par une déclaration qui, pour ne pas révéler la vérité tout entière, n'en demeure pas moins très importante : à savoir que M. Cornélius Herz a donné des subsides à M. Clemenceau. Oui, a répondu ce dernier à M. de Ramel, j'ai fait des affaires

avec M. Cornélius Herz, et il y a perdu de l'argent : il a perdu 200.000 francs, et moi, 50.000 !

M. Clemenceau dit : « perdu 200.000 francs », M. Herz, dit « donné 400.000 francs ».

Je ne chicanerai pas sur le chiffre, qui importe peu, mais j'examinerai cette question : Était-ce une perte ? était-ce un don ?

Pour que ce fût une perte, il aurait fallu qu'ayant pris les actions de la Justice au pair, c'est-à-dire avec leur valeur nominale, M. Cornélius Herz les eût vues peu à peu péricliter entre ses m?ins, et qu'associé à une affaire de journal qui pouvait réussir, mais qui n'avait pas réussi, il eût en effet perdu l'argent qu'il avait ainsi imprudemment placé. Mais est-ce là le cas ? M. Clemenceau n'a-t-il pas lui-même déclaré que M. Herz lui avait fait des avances considérables et que c'est pour le payer desdites avances, qui n'ont rien de commun, que je sache, avec un placement, que lui Clemenceau l'avait remboursé avec des actions de la Justice, lesquelles actions, au vu et au su de tous, n'ont qu'une valeur absolument infime ? L'opération a donc été un payement fictif pour cou^Tir une réelle donation. Maintenant, que la donation fût de 200.000 ou de 400.000 francs, le chiffre, même amoindri, n'enlève rien au fait en lui-même, et M. Herz n'a pas été l'actionnaire, mais le bienfaiteur du journal la Justice. {Mouvements divers.)

Si quelque doute s'élève dans l'esprit de quelquesuns de mes collègues sur la nature de l'opération, je les renvoie aux bureaux de l'enregistrement, où ils trouveront consigné ce transfert dérisoire. L'inspecteur chargé du service des sociétés par actions les renseignera.

M. LE Président. — Mais, monsieur Déroulède, allez dire cela à la commission d'enquête !

M. Paul Déroulède. — La Chambre et le pays ont le droit de tout savoir. J'ai moi, le devoir de tout

dire quand je vois que l'homme que je désigne, et que je considère de plus en plus comme dangereux pour mon pays, traverse tranquillement toute cette crise dans laquelle il a sa part. C'est cette tranquillité que je veux troubler !

M. LE PRÉSIDE^'T. — Mousicur Déroulède, je vous prie de revenir au sujet de l'interpellation.

M. Paul Déroulède. — Toutes ces questions sont liées. Comment voulez-vous que je parle de l'une sans parler de l'autre ?

M. Clemenceau. — Je demande qu'on permette à M. Déroulède de finir.

M. Paul Déroulède. — Je vous remercie ; je n'ai en effet pas fini.

Comment voulez-vous que je m'explique sur le cas de M. Cornélius Herz, grand officier de la Légion d'honneur, grand protecteur des financiers compromis, si je ne cherche pas quel a été parmi nous son cicérone, quel a été l'homme qui menait encore récemment à ses côtés une campagne à Londres, campagne qu'il a niée, à laquelle il a donné ce matin même le démenti le plus formel. Mais ce propos que vous niez avoir été tenu, je l'ai entendu moi, de mes oreilles...

M. Clemenceau. Non !

M. Paul Déroulède. — Je l'ai entendu.

Nous réglerons autre part qu'à cette tribune les oui et les non. Voici ce qu'a dit devant moi Henri Rochefort à propos de votre Cornélius Herz. {Exclamations et interruptions diverses.)

A droite. Parlez ! parlez !

M. LE Président. — Voulez-vous donc, messieurs, que je permette qu'on échange des provocations à la tribune !

M. Paul Déroulède. — Je ne provoque pas ; je demande et je donne des expUcations.

M. le Président. — Je prie M. Déroulède de ne

pas persévérer dans cette voie, et, dussé-je ne pas être suivi par la Chambre, je remplirai mon devoir. {Applaudissements.)

J'invite l'orateur à rentrer dans la question.

A Vextréme gauche de la salle et à droite. Parlez ! monsieur Déroulède.

M. LE Préside>ît. — Messieurs, je m'oppose à ce que l'orateur reste sur ce terrain.

Monsieur Déroulède, vous n'avez pas à porter d'accusations contre vos collègues.

M. Paul Déroulède. — Je parle de M. Cornélius Herz ; je recherche ses antécédents, ses appuis, ses guides ; je ne puis les séparer, puisqu'ils étaient ensemble il y a quelques jours encore. Il est impossible que les faits ne soient pas les faits, et mes assertions ne seront pas démenties.

D'ailleurs, messieurs, je n'étais pas seul quand j'ai entendu le propos si lestement contesté par M. Qémenceau. J'avais avec moi un de mes amis qui se le rappelle aussi bien que moi-même et qui est précisément ici, dans une des tribunes de la Chambre. {Exclamations.)

M. le Président. — Monsieur Déroulède, il m'est impossible de vous laisser continuer ainsi ; vous ne pouvez pas faire appel au témoignage d'une personne étrangère à la Chambre. Je vous prie de rentrer dans la question.

M. Ferroul. — Il ne reste plus qu'à faire la dissolution. {Bruit.)

M. Paul Déroulède. — Vous comprenez à quel point un discours pareil, qui devrait avant tout être fait de logique, de raisonnement tranquille et clair... {Interruptions.)

Je n'y apporte, pour ma part, aucune animosité. Ce n'est pas une vengeance que je cherche contre un homme, c'est une précaution que je prends contre le mal qu'il pourrait faire encore, en souvenir du mal qu'il

a déjà fait. Je ne parle, je vous l'assure, que pour le bien du pays. En attendant la revision de la Constitution, je fais la revision de certains députés. Je revise M. Clemenceau, voilà tout.

Je dis donc que cet homme a été un agent de désagrégation funeste pour notre pays, et je cherche grâce à quoi et grâce à qui. Je dis qu'il a été l'obligé de M. Cornélius Herz, et je me demande pourquoi M. Cornélius Herz l'obUgeait. Car enfin, c'est M. Clemenceau lui-même qui nous l'a dit, ce haut et puissant commanditaire allemand du journal français la Justice n'a reçu de ce journal aucun service.

Rappelez-vous, en effet, cette réponse qu'il faut peser, car elle est capitale, et c'est précisément sur cette réponse que j'appuie la seconde partie de mon argumentation.

M. Clemenceau a dit : « Que l'on prenne le journal que je dirige, qu'on le compulse de la première à la dernière feuille ; à aucun moment, à aucune heure, on n'y trouvera le nom de M. Cornélius Herz ; à aucun moment, à aucune heure, on n'y trouvera recommandées par mes rédacteurs et par moi les affaires dont lui, Herz, s'occupait. )^

Eh bien, alors, voilà qui est établi. Le journal de M. Clemenceau n'a rendu aucun service à M. Herz en échange de ces sommes considérables, car c'étaient des sommes considérables. On m'a interrompu tout à l'heure quand je commençais à rappeler la conversation de Londres, qui a pourtant sa place marquée dans ce débat. Voici quel fut le propos tenu par M. Herz à M. Rochefort : J'ai donné — non pas seulement 200.000 francs, comme l'a dit M. Clemenceau, ni 100.000 francs, comme le déclarait le même Cornélius Herz en 1885 ; — j'ai donné, disait M. Herz, j'ai donné, — entendez-le bien, messieurs, — 2 millions à M. Clemenceau. {Interruptions à gauche.)

Je comprends vos exclamations. Le fait est que, pour ce que vaut le journal, c'est excessif ; mais enfin, c'est comme cela.

J'ajoute que, tout en causant et selon l'habitude qui semble prise par MM. les corrupteurs d'offrir de la corruption à tout hasard, le Cornehus Herz raconta qu'il avait juste dans sa poche un chèque de 200.000 francs, et que si Rochefort avait besoin d'argent il n'avait qu'à le dire. « Écoutez, répondit Rochefort d'un air sérieux, vous venez de me déclarer que la Justice, qui tire à peine à 2.000, qui n'a ni lecteurs ni abonnés, vous coûte 2 milhons ; Vhitransigeant tire à 200.000, c'est donc 200 milhons qu'il me faudi^ait dormer. ^)

Cette plaisanterie de Rochefort m'a été redite par lui-même ; elle m'a été redite devant témoins, et malgré la confirmation qu'elle donne aux prodigalités de Cornélius Herz pour la Justice, je ne l'eusse pas apportée à cette tribune sans le démenti péremptoire de ce matin.

11 reste en tout cas acquis que, quel qu'en soit le chiffre, il a été versé des sommes d'argent énormes à la Justice et à son directeur politique. Pourquoi ces versements ? Pourquoi cette commandite ?

Puisque le directeur de la Justice a lui-même affirmé que son journal n'a jamais rien fait pour Cornélius Herz, pourquoi cet habile financier, cet homme d'affaires, plus avide que déhcat, a-t-il placé tant d'argent soi-disant à fonds perdus ?

Ce dilemme me paraît accablant : puisqu'il est avéré, non seulement par l'attestation de M. Clemenceau mais encore par l'examen même du journal, que le directeur de la Justice n'a jamais rien vendu pubhquement à M. Cornélius Herz, que lui vendait-il donc secrètement ? Que se passait-il donc entre cet étranger oc cet homme politique pour qu'il n'y ait trace d'aucun

échange de bons offices ? Quoi ! l'un aurait tout donné et l'autre rien ? L'un aurait tout sacrifié et l'autre rien ? Et ce serait sans intérêt, sans but, sans profit que cet Allemand aurait accumulé tous ces versements répétés et redoublés ? A qui le ferez- vous croire, monsieur Clemenceau ? C'est, en vérité, à se demander si ce qu'il attendait, je ne dis pas ce qu'il exigeait de vous, ce n'était pas précisément tous ces renversements de ministères, toutes ces agressions contre tous les hommes au pouvoir, tout ce trouble apporté par vous et par votre grand talent dans toutes les affaires du pays et du Parlement.

Car c'est à détruire que vous avez consacré vos efforts. Que de choses, que de gens vous avez brisés ! Votre carrière est faite de ruines. Ici Gambetta, là un autre, et toujours d'autres, toujours dévorés par vous.

Certes, je suis un adversaire du régime parlementaire, mais je ne pense pas qu'un homme en France lui ait porté de plus rudes coups et fait de plus na\Tantes blessures que ce soi-disant parlementaire. Combien CornéUus Herz devait se réjouir de ce spectacle toujours renouvelé !

M. Lucien Millevoye. — Cornélius Herz est un agent de l'étranger.

M. Paul Déroulède. — Oui, Cornélius Herz est un agent de l'étranger, et c'est surtout parce que Cornéhus Herz est un agent de l'étranger que quiconque s'est laissé allé à agir sous son inspiration a fait du mal et un grand mal à la France. On ne met pas impunément la main dans la main de tels hommes ; encore moins impunément mettent-ils la main sur vous.

Quel deuil et quelle tristesse ! Un étranger, un cosmopolite de race hostile, d'origine germanique, dont une naissance accidentelle en France ne saurait faire un Français, un Allemand est venu en France mettra

en coupe réglée nos fortunes, vivre grassement et copieusement dans ce pâturage de l'Europe, et peu content de nous avoir emporté de l'argent, c'est aussi un peu d'honneur qu'il nous emporte, et il est là-bas, de l'autre côté de la Manche, impuni, joyeux, railleur. Je sais bien que ce ne sera pas un châtiment pour lui que son expulsion de la l.égion d'honneur ; ce sera du moins une rupture des liens qui le rattachent honteusement à nous. Ce sera aussi un commencement de justice contre l'étranger.

Il en reste une autre à exercer contre ceux qui se sont faits ici, chez nous, ses aides, ses alHés, ses complices. En attendant, signalons à la vindicte publique le plus habile, le plus redoutable, le plus coupable de ses complaisants, celui dont la grande majorité de cette Chambre déplorait l'action délétère et malfaisante sans oser lui en faire non pas seulement un crime, mais un reproche. C'est ce reproche que j'ai eu, moi, le courage de lui faire, autant pour soulager ma conscience que pour éclairer mon pays.

Il y a, messieurs, une chose bien triste et bien navrante dans un beau et bon pays comme le nôtre : c'est l'Internationale des ouvriers. Je la blâme, je la réprouve, je la déplore ; mais au moins ils ont pour excuse la misère, ces affamés qui tendent leurs maigres mains par-dessus les frontières à des pâles affamés comme eux ; ils ont pour excuse la souffrance, l'ignorance aussi. Ils ne savent pas que, toute dure qu'elle leur est souvent, leur patrie est encore une des plus fraternelles, des plus justes et des meilleures qui soient sous le soleil.

Mais l'Internationale des riches, la coalition des égoïsmes et des intérêts qui n'a pour but qu'un accroissement démesuré de luxe, de jouissances et de fortune, l'agiotage cosmopolite qui vit de la crédulité et de la ruine des misérables, le rapprochement, par-dessus ces

NOTES ET D[SCOURS 163

mêmes frontières, de ces homimes aux mains pleines d'or mal gagné, qui font de la honte un trafic et de la corruption un placement....

Voilà ce qu'il faut flétrir ! Voilà le mal hideux contre lequel il ne saurait y avoir trop de châtiments, trop de lois, ou, faute de lois, trop de mépris. {Applaudissements répétés sur divers bancs à droite et à V extrémité gauche de la salle. — Mouvements divers.)

La Révision de la Constitution.

Nous trouvons l'exposé du programme républicain-revisiomiiste défendu tant de fois depuis par Paul Déroulède : séparation des pouvoirs, élection du Président de la République par le peuple, etc., dans ces deux discours qu'il prononça à la Chambre des Députés le premier le 23 décembre 1892 lors des scandales de Panama et le second, le 27 juin 1899, au lendemain de son procès devant la Cour d'Assises de la Seine :

M. Paul Déroulède. — Messieurs, dans le tableau poignant et triste que l'honorable Président du Conseil faisait de la situation actuelle, il nous a accusés au passage, mes amis et moi, se tournant directementvers nous, de chercher à troubler la République. Et lorsque nous avons protesté pour séparer les mots « régime parlementaire » du mot « République », il s'est élevé sur tous les bancs de la Chambre un murmure et même, suivant la nouvelle coutume qui semble s'établir dans cette enceinte, de forminables huées. Je tiens à répondre aussi bien aux huées elles-mêmes, toutes vagues qu'elles soient, qu'aux paroles nettes et précises de M. le Président du Conseil.

En vérité, messieurs, à vous entendre, je dirais presque à vous voir protester si violemment, il semble qu'il n'existe pour vous qu'une seule forme de repu-

blique : la République parlementaire ; il semble que tout ce qui n'est pas cette république-là ne soit plus la République. Ignorez-vous donc, ou plutôt oubliezvous — car vous le savez aussi bien que moi — que l'essence, le principe même de l'idée républicaine, ce n'est pas tel rouage gouvernemental plutôt que tel autre, mais bien uniquement et exclusivement la suppression de l'hérédité des fonctions ? {Très bien! sur divers bancs — Interruptions à gauche.)

Vous le nieriez en vain, la République n'a pas d'autres bases. En dehors de cela, elle peut prendre des formes très diverses et parfois même très contraires. C'est ainsi que, dans le passé, la république romaine ne ressemblait pas aux républiques grecques ; ainsi qu'aujourd'hui la répubhque américaine n'a aucun rapport avec la république suisse, qui n'a elle-même aucune ressemblance avec la République française.

Il n'est donc pas juste, il n'est donc pas équitable de venir accuser des hommes comme nous, qui considèrent que la Constitution de 1875 n'a pas donné un véritable tempérament démocratique, ni même un véritable fonctionnement républicain à la République, — il n'est pas équitable de les accuser de vouloir détruire les institutions répubhcaines par le seul fait qu'ils jugent et qu'ils condamnent sévèrement le régime pailementaire.

Il ne faudrait pourtant pas oublier les débuts de la Répubhque actuelle ; il ne faudrait pas oubher les origines fort peu démocratiques et encore moins répubhcaines de cette Constitution de 1875 dont vous semblez vouloir faire une institution de droit divin, placée en toute occasion par vous en dehors et audessus de toute discussion, et proclamée chaque jour inattaquable et intangible.

Rappelez-vous, je vous prie, comment elle a été baptisée le jour de sa naissance par le plus loyal de

ses parrains. M. de Laboulaye disait d'elle, en la présentant à l'acceptation des suffrages de la majorité monarchique qui allait finir par nous la concéder : « Comment ! messieurs, vous résistez à l'adoption d'une République pareille ? Mais vous ne voyez donc pas que ce que nous vous proposons c'est la royauté sans le roi ! »

Et la majorité royaliste, entraînée par cette triomphante définition, a octro\é le mot, bien sûre qu'elle n'accordait pas la chose ; et voilà vingt ans qu'on a fait le lit du roi pour y coucher le Peuple. Ce qui exphque, n'est-ce pas ? pourquoi le Peuple est si mal couché et pourquoi la RépubUque est si peu républicaine. {Mouvements divers.)

Le résultat en a été ce qu'il devait être : un déséquilibre absolu entre les pouvoirs publics, jetés ensemble pêle-mêle dans une organisation sans contre-poids ; une incohérence perpétuelle dans la direction des affaires ; une quasi-impossibilité de tout fonctionnement régulier de la machine gouvernementale.

Aussi, c'était une de nos consolations, à l'heure troublée où nous sommes, de penser, d'imaginer qu'un certain nombre d'entre vous, prenant, je ne dirai pas pour prétexte, mais pour raison l'effroyable crise que nous traversons, feraient un retour sur eux-mêmes, cesseraient de se river obstinément à une formule reconnue désastreuse, et qu'alors, abandonnant les uns et les autres nos vieilles rancunes, nos vaines querelles, nous rejetterions résolument ensemble le régime actuel, qui n'est que le mode transitoire d'une République particulière, pour substituer à la souveraineté parlementaire, qui nous a conduits où nous en sommes, la souveraineté nationale, qui peut seule nous faire sortir du chaos et nous donner enfin la République. C'eût été, ce serait alors, si vous le vouliez bien, l'avènement réel de la démocratie.

A gauche. A la question !

Sur divers bancs. Parlez ! parlez !

M. Paul Déroulède. — Je comprends que ces doctrines fassent murmurer un certain nombre de nos collègues, mais je tiens à les établir nettement pour prouver qu'il n'est pas plus juste de m'accuser de n'être pas républicain parce que je ne suis pas parlementaire, que si, me tournant vers l'honorable M. Ribot, je l'accusais, lui, parce qu'il est parlementaire, d'être ou d'avoir été orléaniste. {Bruit à gauche.)

Je reconnais que ce sont là des conflits de mots inutiles à soulever, et je ne conteste nullement que la majorité des parlementaires ici présents ne soit sincèrement républicaine. Mais je le leur dis en toute franchise ; la RépubUque actuelle, telle qu'ils la conçoivent, telle qu'ils la défendent encore, est peut-être l'idéal de leurs rêves ; quant à moi, ce n'est ni sous ces traits, ni avec cette figure, ni sous un pareil travestissement que je puis l'aimer et la servir. {Très bien ! très bien ! sur divers bancs.)

Que mes collègues de la droite ne s'y trompent pas pourtant, je veux la modifier sans la détruire, l'améliorer sans la renverser. Je ne m'associerai jamais aux efforts d'aucun de ceux qui voudraient combattre et abattre la RépubUque, et je le déclare bien haut à quiconque voudrait marcher avec nous contre le régime parlementaire : ce que nous ferons ensemble ce sera une République nouvelle, mais la RépubUque et non pas jamais la monarchie !

Je vous demande pardon, messieiu's. d'être obligé de faire ici une sorte de conférence sur les lois constitutionnelles et sur la revision. Mais j'avais à cœur d'afïlrmer hautement aussi bien devant la droite que devant la gauche de cette Assemblée, qu'on peut être antiparlementaire et rester républicain. Je tenais aussi à l'expliquer à l'honorable président du Conseil qui se

trompe étrangement s'il prend pour de l'hostilité contre la République l'ardent désir qui nous anime, mes amis et moi, de délivrer le pays des institutions qui nous ont conduits pas à pas dans l'abîme de désordre où nous nous débattons en ce moment, d'où nous sortirons, j'en suis sûr, mais d'où nous sortirons d'autant plus vite que nous aurons plus tôt changé de route.

La cause première du mal dont nous souffrons tous n'est-elle pas précisément dans cette confusion, dans ce pêle-mêle des pouvoirs dont je parlais plus haut ?

Le premier remède serait donc de séparer nettement l'exécutif du législatif. La première réforme serait de prendre les ministres en dehors du Parlement. {Mouvements divers.)

Au centre. A la question !

M. LE Président. — Monsieur Déroulède, je vous ferai remarquer que quand la Chambre a décidé la continuation de la discussion, elle a entendu qu'il s'agissait de la discussion telle qu'elle a été étabUe et nullement d'une discussion d'ordre constitutionnel.

M. Paul Déroulède. — Je suis monté à la tribune pour un fait personnel. J'y suis monté pour défendre notre répubhcanisme, que suspectait >L le Président du Conseil, et c'est ce républicanisme que je défends en le démontrant.

Il importe pour bien des raisons, qu'à l'heure actuelle ni les sympathies de la droite ni les antipathies de la gauche ne s'égarent sur mon compte. Il faut que l'opposition n'attende pas de moi un concours aveugle et iUimité que je suis décidé à n'accorder qu'à ceux qui accepteront la Répubhque ; il faut que la majorité ne redoute pas de moi un abandon ou une désertion du principe répubhcain.

Tel j'étais hier, tel je suis aujourd'hui. Aussi bien mes idées sont déjà anciennes, et plus d'un les connaît déjà.

Je demande la séparation des pouvoirs, sans laquelle aucun gouvernement ne peut gouverner ; je demande que le nombre des députés et des sénateurs soit diminué de moitié : la France n'a pas et ne peut pas fournir huit cents hommes politiques dignes de ce nom. {Applaudissements sur divers bancs.)

Et j'ajoute que, moitié moins nombreux, les représentants du pays devraient être deux fois plus rétribués.

Après les douloureux événements qui viennent de se passer, il m'est bien, hélas ! permis, non pas d'accuser, mais de constater l'humaine faiblesse. Le mandat de député attire ici à Paris des hommes venus de tous les points de la France. Ils sont là désorientés, isolés, appauvris non pas seulement par l'abandon de leur carrière, mais même par le trouble et les exigences de leur vie nouvelle. (Nouveaux applaudissements.)

Il faut que le Peuple comprenne tout le premier que c'est là une dangereuse et funeste économie que de trop peu et trop mal payer ses serviteurs. Mais il faut aussi qu'en échange de cette indépendance largement assurée, le représentant du Peuple le représente dignement et ne représente que lui. Il lui doit son temps, sa présence, son travail, sa vigilance constante et continue. Bref, moitié moins de députés, moitié plus de salaire, quatre fois plus de besogne, et ni la Patrie ni la République n'y perdront. [Très bien ! très bien !)

Je ne sache pas qu'il y ait là rien de contraire à la Répubhque. Au reste, en ce qui touche à la séparation des pouvoirs, il me revient en mémoire deux articles de la Constitution de 1791 que je vous demande la permission de vous citer.

Le premier dit : « Une société où les pouvoirs ne sont pas séparés n'a pas de Constitution ».

Et le second article ajoute : « Il y a incompatibilité entre le mandat de représentant et les fonctions de

NOTES ET nrSCOUnS 169

ministre ». Et en efîet, c'est de cette troublante possibilité de devenir ministre que naissent chez nous, sous le régime actuel, la compétition des portefeuilles et la bousculade vers le pouvoir.

Bien peu d'entre nous se considèrent comme de simples mandataires ayant un devoir fixe et précis. Notre vie politique semble n'être qu'une longue succession de candidatures. On ne remplit jamais sa fonction pour la fonction immédiate, mais pour la fonction suivante, que l'on espère obtenir.

Et cependant, si nous étions ici avec cette idée bien arrêtée que chacun de nous n'est et ne peut être qu'un député, que nous sommes des contrôleurs et non des gouvernants, il y aurait plus de stabihté et plus de force, non pas seulement dans les pouvoirs publics, mais dans l'esprit public, je dirai même dans la conscience nationale.

Mais non ! le Parlement semble n'être plus pour nous qu'un vestibule où chacun cherche la porte qui le conduira autre part. On ne siège pas, on attend son tour. Député, on se fait candidat-ministre ; ministre, on devient candidat-président du conseil ; président du conseil, on passe candidat-président de la République. Tout cela parce que les pouvoirs communiquent entre eux et qu'il n'y a dans la Constitution de 1875 ni déUmitation des attributions, ni séparation des fonctions.

Et puis, cette présidence de la Répubhque qui compte tant d'aspirants inconnus, comment y parvient-on ? Et, quand on y est parvenu, qu'y peut-on faire ? Mais pas même présider intellectuellement et activement aux délibérations de son soi-disant conseil des ministres î On écoute, sans approuver ni désapprouver. C'est l'acquiescement silencieux passé à l'état d'institution.

Comment en serait-il autrement d'ailleurs ? Que représente sous ce régime l'homme qui est à la tête

d'une nation de 38 millions d'hommes ? Eh, mon Dieu ! il représente à peine huit cents grands électeurs, ni plus ni moins. C'est bien à tort qu'on l'appelle de ce beau nom « le Président de la Répubhque ». Son vrai titre serait « le Président honoraire des deux Chambres )).

Aussi, messieurs, le principe, la base même d'une revision démocratique, c'est, selon moi, le rétablissement de la souveraineté populaire aboutissant à l'élection du Président de la République par le peuple. {Interruptions.)

Je connais toutes les objections qui ont été et qui peuvent être faites contre ce mode d'élection. J'affirme pourtant que c'est là, et là seulement, que réside la solution de la question. La séparation des pouvoirs doit avoir et ne peut avoir que cette première base.

En dehors de cette réforme fondamentale, tout ne sera que replâtrage et tâtonnement. Le chef de l'État répubhcain élu par la nation tout entière, pour une période de quatre ou cinq ans; c'est seulement ainsi qu'une politique nationale sera substituée à une pohtique parlementaire, c'est ainsi seulement que pourra vivre et marcher sous son impulsion le progrès que cherche en vain à faire la démocratie et qui est et sera constamment enrayé par l'oUgarchie de Chambres omnipotentes.

Voilà, messieurs, comment j'entends et ce que j'appelle la République nationale. Libre à vous d'en tirer des arguments contre moi ; libre à vous de taxer mes doctrines de dictatoriales ou d'impérialistes ! J'ai conscience qu'en rendant au Suffrage Universel le plus incontestable de ses droits, qui est de choisir son représentant suprême, nous servirions la démocratie et nous fortifierions la République. {Applaudissements à droite et sur quelques bancs à V extrémité gauche de la salle.)

M. MiLLERAND. — G'est la République de 1802 que vous exposez.

M. Paul Déroulède. — C'est la République de

M, MiLLERAND. — Elle a mené à 1851.

M. Paul Déroulède. — Elle a mené à 1851 parce que, retenant d'une main ce qu'ils donnaient de l'autre, les constituants de 1848 avaient commis l'imprudence de ne pas accorder au président de la République élu le droit tutélaire et essentiel de réélection. A quoi bon un coup d'État pour qui n'a qu'à mériter et peut mériter de nouveau la confiance populaire ? C'est en retirant au prince Louis toute possibilité pour le renouvellement légal de ses pouvoirs qu'on a tourné ses regards vers l'idée de l'usurpation. (Exclamations ironiques à gauche.)

M. Gustave Rivet. — Il fallait le nommer à \ie, cela eût épargné le coup d'État !

M. Paul Déroulède. — Mon cher monsieur Rivet, vous avez beaucoup d'esprit, mais je n'en veux pas faire en pareille matière. J'expose un peu à l'improviste une doctrine républicaine qui n'est pas, je le sais, sans déplaire à un certain nombre de mes collègues ; laissez-moi, je vous prie, l'exposer de mon mieux.

J'ai dit et je répète, que si nous voulons que le président de la République, élu par le suffrage universel, ne soit pas tenté, comme vous le craignez, de confisquer la présidence, il faut lui accorder, comme je le propose, le droit et le moyen d'en être investi à nouveau par ce même suffrage.

J'ai dit et je répète, que c'est uniquement par ce mode de nomination que le pouvoir exécutif sera séparé du pouvoir législatif et que la nation aura pour la servir, d'un côté des contrôleurs sérieux, de l'autre un Gouvernement responsable.

Quant au président de la République lui-même

entourez-le de toutes les surveillances, de toutes les garanties que bon vous semblera contre la possibilité de l'usurpation à l'expiration de son mandat ; mais, pour l'exercice de ce mandat, donnez-lui et laissez-lui donner par le Peuple une autorité d'une origine absolument distincte et véritablement nationale.

Ce ne sera plus du tout, je le reconnais, le régime parlementaire, mais ce sera, beaucoup plus que vous ne le croyez, la République. [Très bien ! très bien ! sur divers bancs à V extrémité gauche de la salle.)

Page 1