AU REPRÉSENTANT TAI.LIEN
« 27 thermidor.
« Vous l'aviez bien prévu ...je l'aurais bien parié, mon cher représentant, que vous ne reviendriez pas. D'abord, les services que vous rendez à Paris, puis vos relations d'amitié, puis des liens plus chers, tout contribue à empêcher votre retour. D'ailleurs, convenez-en, nos figures, nos usages, notre rudesse et nos habitudes ne sont pas agréables. Ah ! je ne suis vraiment pas paresseux ; je vous ai écrit dix lois ...
(( Si vous avez lait une carmagnole, c'est en élevant beaucoup un pauvre garçon qui voudrait bien rester ignoré ; mes ennemis ne vous le pardonneront certainement pas. Votre rapport est aussi exact qu'il est bien écrit, quant aux preux....* »
C'est ainsi qu'en étudiant le dossier de Quiberon, on finit par comprendre la position de chacun des acteurs
1 Je crois devoir rappeler que l'authcntieité de cette lettre, publiée en l'an VI par Alexandre Rousselin, admirateur enthousiaste de Hoche, n'a jamais été et ne saurait être contestée.
de co funèbre drame. Après le dénoûment de l'action militaire, Hoche s'était sauvé sur de nouveaux champs de bataille ; le 27 juillet, on le trouve à Uzel, dans les Gôtes-du-Nord, où il prend des dispositions pour fermer le chemin à la colonne de chouans que Georges Gadoudal ramena par une marche audacieusement conçue et habilement conduite dans la foret de Gamors où il la licencia ; de là il se rend à Rennes, chef-lieu de son commandement, où il cherche à se faire oublier. Cependant il demeura, comme on vient de le voir, en correspondance continuelle avccTallien qu'il remercia de son rapport; en outre, il a adressé aux journaux la lettre fâcheuse pour sa mémoire, où il déclare que ses soldats n'ont pas crié aux émigrés : « llendoz-vous, vous serez prisonniers de guerre. » Allégation contraire à tous les documents contemporains, et démentie par ses propres soldats dans le premier conseil de guerre devant lequel a comparu Sombreuil. Tallion est revenu à Paris, et en présence du Gomité de salut public où il a des ennemis et de la Gonvention, le cœur lui a manqué ; il a eu. peur dosa bonne action, et il a reculé dans le crime. C'est sur lui que tout le monde avait compté pour faire agréer la capitulation du 21 par la Convention. Nous en avons trouvé, nous en trouvons de nouvelles preuves dans tous les témoignages du temps, et M. Ghasle de la Touche qui a publié la relation la plus complète peut-être do cette lamentable aftaire *, après avoir interrogé plusieurs des sur-
1 lielatioii du dcsnsln; de Quiberon, par Cliaslc de la Touclio. Paris, 1838
v^ivants du camp républicain comme du camp royaliste, a recueilli sur ce point des détails précieux. Il apporte, sur l'entrevue du général Hoche avec Sombreuil, le témoignage du chef de bataillon Bouvier, habitant Rennes à l'époque où il écrivait. « Le général Hoche, dit-il, accompagné de ses aides de camp, suivi d'une douzaine de guides à cheval, traversa la ligne du général Humbert et vint trouver M. de Sombreuil, qui s'entretenait depuis quelques minutes seulement avec celui-ci. M. Bouvier, chevalier de la Légion-d'Honneur, ancien guide de Hoche, aujourd'hui chef de bataillon. Rennais bien connu pour son courage et pour sa franchise, me racontait tout récemment cette entrevue qu'il vit de très près, quoiqu'il ne fît pas partie de l'escorte de Hoche. »
Le même écrivain a eu -communication d'une relation manuscrite du capitaine Gruzel qui, à l'époque où ces événements se passèrent, rencontra à Yannes un aide de camp du général Humbert, et qui s'exprime ainsi à ce sujet : « Ayant rencontré à Vannes le capitaine Laville qui avait fait à Quiberon les fonctions d'aide de camp d'Humbert, il me dit que son général avait capitulé avec M. de Sombreuil, » et ajouta : « H est déshonorant pour la nation de mettre en jugement des hommes qui se sont confiés à notre loyauté. »
Voici un dernier témoignage plus imposant encore. M. Chasles de la Touche habitait Vannes à l'époque où le général Humbert, retiré du service, résidait dans son château de Grevist, Hs se rencontraient souvent
à Elven où les attiraient leurs affaires. « Il m'a plusieurs fois entretenu de Quiberon, dit M. delà Touche, plutôt pour expliquer les opérations militaires, juger le mérite relatif des chefs, que pour apprécier l'importance politique ou la moralité des événements, et je dois convenir qu'il ne parlait jamais de la capitulation. Mais voilà ce qu'il me dit un jour : « Nous (( pensions tous qu'ils étaient sauvés, les malheureux, « mais Tallien les abandonna, et ils périrent. » M. Letarouilly, ancien directeur des transports militaires de Hoche, était présent; il ajouta : « Oui, ils périrent, « mais vous savez mieux que moi, général, que ce « n'était pas ce qu'on leur avait promis. Leur malu heur vient de trop de confiance, ce qui était dan- « gereux dans ce temps-là. Pour vivre, il ne fallait se « confier à rien ni à personne. » Humbert reprit : « Tallien les abandonna. Hoche en eut bien du chagrin *. »
C'est donc Tallien qui demeure chargé de la plus lourde part de responsabilité, avec le représentant Blad et le général Lemoine. Le général Humbert courba la tête, le général Hoche la détourna avec tristesse, après avoir néanmoins donné un argument aux rigueurs impitoyables des terroristes. Encore, faut-il le dire, Blad, dans un entretien avec M^^^ de Talhouet qui lui présentait une pétition en faveur de son frère, âgé de moins de vingt et un ans, rejeta la responsabilité sur son collègue de la Convention :
1 Relation du désastre de Quiberon, par Chaslc de la Touche.
« Quelle triste mission m'a laissée Tallien * ! dit-il. J'ai été prisonnier avec le père et le frère de M. de Sombreuil, j'ai eu beaucoup de rapports avec eux, et c'est moi qui le fais fusiller ! »
Le même jour, c'était le 30 juillet 1795, comme on Ta vu dans une lettre de Hoche citée plus haut, Blad se rendit à Nantes. Ils se sauvaient les uns après les autres, effrayés de leur sanglante tâche. Mais l'esprit de la terreur demeurait derrière eux et suffisait pour mener au dénoûment cette boucherie qui commençait. L'esprit de la terreur, c'est-à-dire la peur qui se fait terrible, l'épouvante qui tremble et veut faire trembler ! Pendant plus d'un mois cette terrible démence allait sévir sur ces trois points de l'extrême Morbihan, Auray, Vannes, enfin Quiberon, i nom fatal ! L'esprit de la terreur, servi avec passion ^ par quelques caractères violents et cruels comme : le général Lemoine, obéi avec crainte par les autres» qui tuaient pour ne pas mourir, allait multiplier les immolations sur cette côte malheureuse. Le signal des massacres juridiques avait été donné par l'exécution de Sombreuil et de ses dix-sept compagnons.
1 J'emprunte ces détails à l'appendice placé par le rédacteur de la Revue de Bretagne et de Vendée à la fin de la brochure de M. Berthier de Grand ry. Un peu plus loin je cite cette scène in extenso.
Quatre commissions militaires furent instituées : deux à Vannes, l'une siégeant à l'hôtel de ville, l'autre à l'hôtel de Gouvello, sur les Douves ; une troisième à Auray ; la quatrièmeà Quiberon. Le 31 juillet, l'ordre arriva à Àuray de conduire à Vannes les détenus qui avaient fait partie de la première division débarquée à Garnac le 27 juin précédent : c'étaient les restes des régiments de la Châtre owLoyal-Emigrant, d'Hector ou la Marine, du Dresnay et ô^Hervilly ou Boyal-Louis. Un grand nombre de chouans, faits en même temps prisonniers à Quiberon, partageaient le sort des émigrés après avoir partagé leurs périls. « Nous fîmes à pied et en plein jour, mais cette fois bien escortés, dit M. lïarscouet de Saint-Georges, les quatre longues lieues qui séparent les deux villes. Nous marchions sur quatre de front, sans être attachés, mais entre une double haie de soldats républicains. Notre escorte était nombreuse, et nous trouvions de distance en distance de forts détachements postés sur la route, aux endroits les plus propres à une surprise, afin de prévenir un coup do main de la part des royalistes du pays, qui auraient pu tenter de nous délivrer. Ghemin faisant, nos conducteurs achevèrent de nous dépouiller de nos meil-
leures hardes, et les remplacèrent par leurs guenilles, de sorte qu'à notre entrée à Vannes nous avions l'air de brigands. On nous conduisit d'abord dans l'enclos d'un ancien couvent, et l'on nous y laissa environ deux heures, en nous livrant en spectacle aux soldats de la garnison de Vannes, troupe révolutionnaire choisie dans l'armée de l'Ouest, en dehors des combattants de Quiberon, pour la sanglante tâche qu'elle allait remplir. C'était une sorte d'exposition précédant le supplice et y ajoutant un supplice de plus. Le peuple, le vrai peuple de Vannes, n'y parut pas : nous n'aperçûmes que quelques-unes de ces figures patibulaires qui semblaient, en tout lieu, sortir de terre pour assister aux fêtes hideuses de ces malheureux temps. Do là on nous dirigea sur l'église du grand séminaire, dite du Mené, assez vaste pour nous contenir tous, et qui dut à sa position isolée d'être choisie pour notre prison. »
Le grand séminaire de Vannes est situé, en effet, à l'une des extrémités de la ville. Je crois avoir précédemment raconté comment, à l'époque où je fis mon premier voyage dans le Morbihan (en 1850), je trouvai l'évêque. Mer de la Mothe-Vauvert, assistant, avec la simplicité des premiers siècles, à une partie de boules que jouaient les professeurs de son grand séminaire, alors en vacances, et comment il me montra, à quelques pas de la porte d'entrée, le lieu oii retentirent les premières fusillades. Ces récits sont si naturels dans le Morbihan, qu'on les fait et qu'on les entend avec une sorte d'indifférence. Les extermi-
nateurs révolutionnaires avaient fini par no pas plus s'étonner de tuer que les royalistes ne s'étonnaient de mourir.
« Quand on nous eut enfermés dans l'église du grand séminaire, continue M. de Saint-Georges, on la fit entourer de troupes, et cinquante soldats de ligne, toujours debout et l'arme au bras, firent le service intérieur. La journée avait été brûlante. Nous étions partis d'Auray à dix heures du matin, et, quoique six heures eussent sonné, on ne nous avait fait aucune distribution de vivres. Je no fais qu'exprimer un fait littéralement vrai en disant que nous tombions de fatigue et de besoin. Nous demandâmes du pain. A Vannes comme à Auray, l'autorité n'avait rien à nous offrir : elle était chargée, comme nous le vîmes bientôt, de nous tuer et non de nous faire vivre. Seulement elle fit annoncer dans la ville que, s'il se trouvait des personnes qui voulussent venir en aide aux prisonniers de l'église de Mené, la République, dans sa munificence, ne s'opposerait point à ce qu'on nourrît ses captifs, et même elle laisserait pénétrer dans la prison ceux qui voudraient y porter eux-mêmes leurs aumônes. »
Ce mot suffit. Il est remarquable que les époques des grands crimes deviennent aussi les époques dos grandes vertus. Il semble que la nature humaine fasse un effortpour égaler le bien au mal, l'honneur à la honte. Madame Elisabeth domine du haut do son échafaud Théroigne de Méricourt et les furies de la guillotine; • le doux Louis XVI sert de contraste à Marat et à Ro-
bespicrrc, et Malcsherbes répond à Danton, lorsque celui-ci lui demande qui le rend si hardi de traiter de roi et de Majesté le prisonnier de la Convention : « Le mépris que j'ai pour la vie et pour vous.» Les habitants de Yannes, comme ceux d'Auray, furent admirables de générosité et aussi de courage, car, dans ces temps de fureur et de tyrannie, un acte d'humanité était un acte de courage, et l'intérêt témoigné à des proscrits désignait à laproscription. La population de Vannes, qui ne s'était pas montrée quand il s'agissait d'insulter les prisonniers, accourut quand il s'agit do les secourir. Ce fut un véritable concours. Vannes fit plus encore qu'Auray, parce que, s'il y avait égalité de cœur entre ces deux villes, il y avait en faveur de la première supériorité de richesse. Les pauvres, du reste, rivalisèrent avec les riches. En un instant le pavé de l'église de Mené, transformée en prison, fut jonché de paille fraîche, couvert de matelas; le pain, la viande, les fruits, le cidre, le vin, affluèrent de tous côtés. On prodigua aux prisonniers les consolations, les secours de toute espèce, les soins les plus assidus; on leur offrit de l'argent. Les femmes surtout se signalèrent dans cette circonstance, comme dans toutes celles où un immense malheur provoque une immense pitié. Elles apparurent aux victimes de Quiberon comme ces bons anges qui soutiennent les hommes dans leurs épreuves. Dans le récit de M. le comte Harscouet de Saint-Georges, calme et sévère quand il raconte ses infortunes et celles de ses compagnons, on sent palpiter le cœur des captifs au sou-
venir d'un intérêt si cordial, si intrépide et si touchant Et il ne s'agit pas ici d'un intérêt d'un jour, qu'un mouvement d'enthousiasme fait naître et qui s'éteint aussitôt. Pendant trois semaines l'église du Mené contint des prisonniers ; pendant trois semaines les mômes actes de générosité se renouvelèrent sous les yeux des bourreaux, qui, chaque jour, venaient chercher de nouvelles victimes. Yannes, cette ville dont l'âme était plus fortement trempée que celle de Paris, ne connut pas l'empire de cette ignoble terreur qui non seulement éteint l'humanité au cœur de ceux qui l'inspirent, mais la générosité au cœur de ceux qui la subissent.
J'ai dit que les quatre conseils de guerre fonctionnaient, un à Auray, deux à Vannes, un quatrième à Quiberon. Ils étaient composés d'un lieutenant-colonel ou d'un chef de bataillon qui présidait, d'un capitaine, d'un lieutenant, d'un sergent, d'un soldat et de deux greffiers, l'un militaire, l'autre civil. L'une de celles que le général Lemoine nomma le i^^ août à Yannes imita le généreux refus de la première commission d'Auray. On a conservé la lettre de son président, le chef de bataillon Douillard : « Citoyen général, j'aime bien la république ; je déteste les exnobles et les chouans ; je les combattrai jusqu'à la mort ; mais sur le champ de bataille j'ai voulu les épargner. J'ai prononcé avec tous mes camarades les mots de capitulation honorable. La république ne croit pas devoir reconnaître le vœu de ses soldats. Je ne puis plus juger ceux que j'ai absous le sabre à la main. » 17
Celte lettre confirme les détails donnés par le chevalier de Grandry et justifie les expressions dont il se sert quand il dit : « Ce ne fut que sur les ordres les plus impératifs et les plus menaçants du général Lemoine qu'une nouvelle commission s'était constituée, on pourrait dire le pistolet au poing *. »
Quand le général Lemoine fut parvenu à organiser les commissions, elles fonctionnèrent comme des machines pour rendre des arrêts de mort. Y eut-iU comme on l'a dit, des ordres supérieurs pour préve-: nir le scandale d'un acquittement ? M. le comte Harscouèt de Saint-Georges ne le pense pas, et une telle précaution était, selon lui, inutile.
« Choisis ad hoc, dit-il, par le général qui avait pris la direction suprême après le départ de Hoche et de Tallien, ainsi que les bataillons qui avaient pris la place de nos adversaires de Quiberon, les uns et les autres étaient à la hauteur de leur mission. »
Voici comment, à Vannes, les exécutions commen- ' cèrent.
« Le 1er août, sur les neuf heures du matin, un capitaine d'infanterie, monstrueuse figure coiffée d'un bonnet rouge, se présenta dans la prison suivi d'un détachement de sans-culottes. Il dit, sans autre explication, « qu'il lui fallait à l'instant dix de nous. »
1 liccit sommaire, p. 30, M, de Chaumercix apporte un témoignage analogue ; « Le général Lemoiue, dit-il, cassa la commission dAuray et en fit nommer quatre autres. Tous les officiers ayant refusé, il ordonna que l'armée prît les armes et il menaça de faire fusiller sur-le-champ celui qui n'accepterait pas sa place dans une commission » (page 17),
La proposition n'avait rien do séduisant, et personne n'était préparé à cette brusque demande. Il y eut donc naturellement parmi nous peu d'empressement à le suivre. Furieux de cette hésitation qui lui semblait une révolte, il saisit un des prisonniers les plus proches, et s'écria en jurant que, « si l'on n'obéissait pas immédiatement, il allait, en un temps, nous éventrer tous avec son sabre. » Comme il avait le sabre nu à la main et qu'il gesticulait de manière à en approcher la pointe de nos corps, nous comprimes que l'effet allait suivre la menace. L'effet désiré fut produit : douze des plus rapprochés suivirent au hasard et disparurent pour ne plus reparaître. Nous sûmes bientôt après qu'ils avaient été conduits devant une des commissions militaires. Nous jugeâmes bien que cette scène allait se renouveler, et nous nous préparâmes à mourir. Nous profitâmes du répit qui nous était donné pour nous distribuer en sections de dix ou douze personnes, afin de marcher au supplice au premier appel. Nous acceptions la mort avec résignation, et nous ne voulions pas nous exposer, en disputant quelques minutes de vie, à nous faire insulter, qui sait ? frapper par les mains souillées de nos bour, reaux. Cette résolution avait été prise sur la proposition d'un de nos anciens, qui, élevant la voix au milieu du silence de tous, s'était écrié : « Mourons « avec courage, en hommes dignes de notre origine, « de la cause que nous servons. Montrons à nosbour- <( reaux et à ceux auxquels nous allons être donnés en « spectacle, et qui seront attentifs à notre contenance,
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« que la mort, si affreuse que soit la forme sous lace quelle elle se présente, devient douce autant « qu'honorable quand c'est pour son Dieu, pour son « roi, pour sa conscience, qu'on fait le sacrifice « de sa vie. »
Je transcris textuellement, dans le manuscrit du comte Harscouet de Saint-Georges, cette allocution chrétienne et héroïque, dont le souvenir aurait péri avec ceux qui l'entendirent, si Dieu n'avait pas arraché miraculeusement à la mort commune cevéridique témoin pour nous la conserver. Ne vous semble-t-il pas être introduit tout à coup dans une réunion de chrétiens de l'Église primitive attendant le supplice ? N'avez-vous pas lu quelque chose de pareil dans les Actes du martyre de sainte Félicité et de sainte Perpé-tue, délibérant sur la manière de se présenter à la dent des botes du cirque ou au couteau du gladiateur ? Ne vous rappelez-vous pas aussi le récit du sire de Joinville sur la mort des chevaliers livrés au fer des bourreaux musulmans par les ordres du Soudan ? « Le dimanche, après que nous fûmes pris et mis en pavillon, les riches hommes et chevaliers portant ban-* nière, ouïmes grant cri de gens. Demandâmes ce que c'étoit, et l'on nous dit que c'étoit notre gentque l'on mettoit dans ung grant parc tout clos de murs de terre. Ceulx qui ne se voloient renier, on les tuoist. » La noblesse française, comme le soleil au moment de disparaître, jetait un aussi vif éclat que dans sa glorieuse aurore, et, dans ces fatales journées où: le malheur des temps lui refusait la mort des champs:
LK CHAMP DES MAHTVRS i9.']
'le bataille, les dignes héritiers do ceux qui ont teint de leur sang généreux toutes les pages de notre histoire en combattant pour la France, élevaient jusqu'à eux cette mort dos criminels jusqu'à laquelle on avait voulu les faire descendre ; l'échalaud devenait un autel oii l'on mourait pour Dieu, pour l'honneur et pour la conscience, et le champ du supplice allait conquérir devant la postérité le nom de Champ dos Martyrs.
Les paroles prononcées par le vieux gentilhomme dont le comte lïarscouet do Saint-Georges no nous a pas conservé le nom, furent acceptées, adoptées par tous. Les prisonniers se choisirent et s'associèrent par groupes d'amis afin de mourir ensemble. A peine avaient-ils pris ces dispositions, que l'on vint chercher une de leurs sections. La machine aux arrêts de mort allait vite en besogne, et il fallait fournir des vies humaines à cet homicide moulin qui, broyant la chair et le sang, tournait toujours.
Quelques heures se passèrent. Tout à coup on entendit éclater une détonation, puis tout rentra dans le silence. Les prisonniers devinrent attentifs. Le bruit avait retenti si violemment dans l'église-prison, qu'il était évident qu'un feu de peloton venait d'être exécuté à quelques pas du grand séminaire. La mome pensée se présenta à l'esprit do tous les prisonniers : c'était une exécution, le massacre commençait. Un officier de garde, voyant la préoccupation qui so peignait sur la physionomie des prisonniers, leur dit avec im mauvais sourire : « Messieurs, n'ayez pas })our. Ce
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n'est que roxplosion d'une mine. C'est l'ouvrage, de notre major de place. Je dois vous avertir qu'il en fera sauter beaucoup comme cela aujourd'hui. » L'accent railleur avec lequel ces paroles furent prononcées trahissait assez la sinistre ironie cachée sous cette explication. La voix d'un prisonnier s'éleva : « Nous sommes des soldats, dit-il, nous devons savoir mourir, nous saurons mourir, et nous ne connaissons pas la peur. La connaitriez-vous par hasard, vous qui nous attribuez ce honteux sentiment ? Quelle âme avez-vous donc pour vous réjouir de notro infortune et ricaner en face de la mort? » L'officier baissa la tôte et se tut ; ses soldats gardaient un silence désapprobateur. Dieu a donné au courage et à la vertu un accent dont la cruauté et le crime lui-même subissent l'empire.
Les prisonniers ne s'étaient pas trompés en attribuant à une cause néfaste le bruit qu'ils avaient en tendu. Ils surent, dans la journée, que leurs douze camarades, tirés les premiers de la prison, avaient été fusillés dans l'étroit triangle que forme le portail actuel du grand .séminaire et la grande voûte de la rue du Mené, avec laquelle il se trouve en faux équerre. On sut, dans la ville, ce qui s'était passé dans la prison lors de la première détonation, et les autorités décidèrent que les exécutions auraient lieu hors de la ville, mais à peu de distance. « Dans cette première journée de tuerie, dit M. le comte Harscouët de Saint-Georges, le tiers de ce que nous étions environ fut immolé, »
J'ai suivi jusqu'ici mon guide dans la prison de Vannes, qui défrayait à la fois deux commissions militaires. Ce qui se passait à Vannes se reproduisait à Auray età Quiberon. La vengeance implacable, ou la peur plus implacable encore, siégeait dans les commissions de Quiberon et d'Auray comme dans celles de Vannes ; le courage, la résignation, la foi qui se soumet, l'honneur qui se dévoue, animaient les prisonniers d'Auray et de Quiberon comme ceux de Vannes. A Auray, les fusillades commencèrent le 4 août. La sympathie et la pitié des populations entouraient les victimes ; c'était, dans ces temps mauvais, la seule manière de protester contre les bourreaux. L'histoire a conservé le nom de quelques-unes de ces femmes vraiment évangéliques qui vinrent les visiter dans ces chapelles transformées en prisons, qu'un jeune prisonnier d'Auray appelait du nom « d'antichambres de la mort.' » C'étaient M^^os Lecomte, Fougère, Tanguy, femme du peuple, qui fit confectionner, à ses frais, des vêtements pour les prisonniers, Humphry, Hémon, Kerdu, Brunet, Guillevin, Duparc, Le Normand, Glain, Béar, Lauzer, Vial. Un religieux, leR. P. Martin, de la Compagnie de Jésus, auteur du Pèlerinage de Sainte- Anne , nous apprend qu'il faut ajouter un nom à cotte liste : celui de sa mère, qui, au risque de sa vie, tenta de sauver celle du jeune comte de Rieux, et ensevelit de ses propres mains, dans la sombre vallée des Paluds, celui qu'elle n'avait pu arracher à la mort.
Les rares survivants des prisons de Quiberon et d'Auray ont conservé le souvenir des scènes dont ils
furent témoins comme le comte Harscouët do Saint- Georges nous a transmis la mémoire de celles qui eurent lieu dans la prison de Vannes. Ici, c'est un prêtre à cheveux blancs, se levant tout à coup au milieu des prisonniers et leur adressant ces paroles. « Chevaliers chrétiens, toujours fidèles à Dieu et au roi, faites un acte de contrition, vos péchés vous sont remis. » Là, ce sont les prisonniers agenouillés, récitant les prières des morts au milieu des républicains, qui, s'étonnant d'être attendris, répétèrent plus d'une fois les psaumes de l'Église, en mêlant leur voix à celle de ces hommes pleins de vie, qui, tout à l'heure, allaient mourir. On vit, comme il arrive dans les grandes crises de la société et celles de la nature, des caractères sublimes, qui ne se soupçonnaient pas eux-mêmes, se révéler tout à coup. Un domestique, rival du dévouement de cethonnête et brave Letellier qui suivit le directeur Barthélémy, déporté à Sinnamary, après le coup d'État du 18 fructidor, demanda à suivre à la mort son maître, sans lequel il déclara qu'il ne voulait pas vivre. Un autre domestique, nommé Malherbe, se dressa tout à coup au milieu de ses compagnons surpris, et, comme si une langue de feu l'avait touché au front, il leur parla de Dieu, de la mort et du pardon des injures avec tant d'éloquence, que tous les cœurs étaient émus. C'était une scène digne des Actes des martyrs. Le ciel était descendu dans cette prison, les victimes pardonnaient à ceux qui allaient être leurs bourreaux et priaient pour eux. Dans la prison où se trouvaient les restes de
cette troupe héroïque de vieux chevaliers de Saint- Louis, fauchés parla batterie républicaine, ce furent eux qui, découvrant leurs cheveux blancs, parlèrent à leurs jeunes compagnons de la mort, qu'il fallaitsubir en chrétiens, après l'avoir bravée en soldats sur le ► champ de bataille. Gomme les anciens dupeupledans Israël, ils se levaient au milieu de leur tribu, et, sacrés parle temps et l'expérience, ils conduisaient cette brillante jeunesse à la terre promise qu'ils lui faisaient apparaître au delà du tombeau.
Nous trouvons, dans la relation d'un des détenus d'Auray, le comte de Montbron, qui échappa au sort funeste de ses compagnons, un récit où revivent toutes les émotions des scènes auxquelles il assista. Il avait été touché par un souffle de l'esprit du siècle, et, dans l'enivrement de sa vive jeunesse, il n'avait jamais regardé, c'est lui-même qui l'avoue, au delà de l'horizon du temps. Son témoignage n'en a que plus de prix : « Un spectacle douloureux, dit-il, m'attendait dans une chapelle basse, de l'autre coté de l'autel. Les émigrés, qui étaient presque tous officiers de marine, s'y étaient retirés pour prier ; le hasard avait réuni, dans cet affreux moment, des personnes douées d'une rare piété. Un jeune chevalier de Malte attira surtout mon attention par ses sanglots, son visage pâle et flétri par la douleur, ses longs regards que l'amour de Dieu élevait vers le ciel et que la pénitence ramenait vers la terre ; ses discours où régnait, avec le ton passionné de l'adolescent, l'austérité do la vieillesse, tout rappelait en lui ces premiers martyrs que la
piété conduisait à l'héroïsme et consacrait à la vénération dos siècles. Un autre était assis auprès de lui, dont l'air paraissait aussi religieux et plus composé. Le jeune chevalier, à qui tous ses compagnons avaient dit -qu'il se sauverait en accusant une ou deux années de moins, avait consulté celui-ci : la vie est-elle d'un' prix égal au prix de la vérité ? lui avait-il demandé. — « Il vaut mieux mourir que de vivre par un mensonge, » avait répondu l'ancien officier ; et cette réponse était un arrêt de mort. »
Nous pouvons nommer le jeune chevalier de Malte désigné dans le récit de M. de Montbron : c'était de Lage de Yolude, brillant officier, chéri de ses camarades pour ses aimables qualités. Son oncle austère était M. de Kergariou-Locmaria, dont le frère avait été tué dans le combat du 16 juillet. L'oncle et le neveu se rendirent ensemble au supplice; M. de Kergariou voulut y marcher pieds nus, pour mieux imiter le Christ, son divin modèle. Un des deux Lassenie, volontaire dans le régiment de Damas^ montra la même rigidité de principes. Un des commissaires, touché de son aspect juvénile, lui suggéra le seul moyen de défense qui pût le sauver : « Vous êtes bien jeune, lui dit-il ; sans doute, vous n'aviez pas seize ans quand vous avez émigré ? — Je les avais, monsieur, répondit le jeune homme : je ne puis me décider à racheter ma vie par un mensonge. » Le jeune de Viart, élève de marine, suivit cet exemple, et plutôt que de tromper la Commission sur son âge, il mourut avec doux parents du même nom, son oncle, major de
vaisseau, et son cousin, élève do la marine comme lui.
Je rends ici la parole à M. de Montbron, que j'ai interrompu au moment où il racontait le trait du jeune de Volude : « Je versai des larmes, continue-t-il, sur cette victime d'une vertu dont mon âme était bien loin. La terreur d'une fin prochaine n'était pas la cause de sa douleur ; il déplorait les erreurs d'une vie sans doute bien innocente, et moi, j'avais à peine des remords ! J'étais pourtant touché de cet exemple, et le respect que la vertu nous inspire est souvent le premier pas qui nous y conduit.... Gomme on proposait à mes compagnons de leur donner de la paille pour se reposer, ils préférèrent coucher sur la terre humide et avoir de la lumière pour prier. Un de nous ayant parlé de prendre quelque nourriture : « Occupons-nous de nos âmes, » répondit l'ami du jeune chevalier, et il se mit à réciter l'office des morts, qui fut écouté avec ferveur. Tous les autres étaient prosternés et se frappaient la poitrine avecforce. Ils disaient les répons de ces prières que les échos de l'église répétaient d'un ton plus lugubre encore.... Une lueur pâle et incertaine ne se ranimait quelquefois que pour nous laisser apercevoir la pieuse agonie de nos compagnons. Mais mon âme n'était point appelée à recevoir la récompense d'une si touchante résignation. Soit mépris de la mort, soit lâche esprit de la vie, je m'endurcis contre ce spectacle, ou plutôt je ne versai d'autres larmes que celles de la pitié. Une seule fois, cependant, je priai. Rien n'est plus salutaire à l'âme
que la prière, cet entretien avec Dieu, qui voit tout, et devant lequel il faut rougir de fautes ignorées des hommes, de pensées criminelles, à qui la possibilité seule a manqué pour devenir des crimes.
« Après la messe des morts, l'ami du jeune officier de Malte parla d'effusion de cœur pour nous disposer à une fin prochaine. Après lui, son domestique prit la parole, et déploya une éloquence dont nous fûmes aussi touchés que surpris. Son esprit était nourri des livres saints, et les approches du supplice semblaient enflammer son enthousiasme. L'un et l'autre nous supplièrent de pardonner à nos assassins. Une grande partie de la nuit fut employée à prier Dieu pour qu'il leur pardonnât de môme. Que la religion me parut sublime alors, et combien je déplorai que sa lumière n'eût point éclairé mon âme I Dans cet instant cruel, où tous les efforts de la philosophie ne pouvaient donner qu'une froide tranquillité, cette religion commandait, inspirait encore l'oubli des offenses *. »
Tant qu'il y eut des prisonniers à Auray, ces scènes se renouvelèrent dans la chapelle de la congrégation des hommes, appelée depuis, en mémoire de ce douloureux souvenir, chapelle de Vagonie. Le premier jour, elle avait reçu dix-neuf condamnés. La ville d'Auray, dont tous les habitants étaient royalistes, ne cachait point sa consternation et son deuil. Plusieurs dames sollicitèrent et obtinrent la grâce de voir une dernière fois les victimes auxquelles elles avaient rendu
1 Récif de l'Evasion d'un offieiet', pages ;J2-oO.
les soins de mères et de sœurs. Quand la porte s'ouvrit, les prisonniers étaient agenouillés devant la balustrade du chœur ; le vieux comte de Soulanges, blessé et malade, remplissait le rôle que devait remplir le lendemain le comte de Kergariou-Locmaria ; appuyé sur l'autel, il récitait les prières des agonisants. A cet aspect, les soldats, frappés de respect, demeurèrent immobiles ; les femmes pleuraient : « Mesdames, leurdit M. de Soulanges, votre charité nous suivra donc jusqu'à la mort ! »
C'est probablement après cette scène que les grenadiers de la 72« demi-brigade, commandée par le capitaine Delaprade, frère du chef de bataillon que nous avons déjà nommé, refusèrent de remplir l'office de bourreaux, et durent être remplacés par les soldats d'un bataillon bel^e.
A Quiberon, nous trouvons un respectable officier, M. d'Harscouè't, remplissant auprès de ses compagnons d'infortune cette noble mission d'aumônier et de consolateur que nous avons vu MM. de Boulanges et de Kergariou-Locmaria remplir à Auray. Il rassurait les timides, fortifiait les faibles, les exhortant au nom du Christ, dont il leur lisait Vlmitation ; il leur apprenait à souffrir en leur rappelant ses souffrances, à mourir, en leur rappelant sa mort. Plusieurs domestiques, arrêtés avec leurs maîtres et condamnés, quoiqu'ils n'eussent jamais porté les armes, leur durent la résignation et le courage qu'ils montrèrent à leurs derniers moments.
Là c'était dans un grenier qu'on entassait les victi
mes jusqu'à l'heure de l'exécution. Elle avait lieu sur le bord de la mer qui emportait les cadavres. On fusillait vingt prisonniers à la fois, et il n'y avait qu'un soldat pour chaque prisonnier, de sorte que la plupart des victimes ne mouraient pas du premier coup. Chose terrible à dire, et que cependant les traditions locales affirment, chaque victime choisissait son bourreau et le payait pour être visée au cœur. Le tarif de ces meurtres, exécuté avec précision, était une guinée pour ceux qui possédaient encore de l'argent *; les vêtements du tué appartenaient de droit au tueur. Il arriva qu'une exécution se fit à la tombée de la nuit : un bâtiment anglais était mouillé en vue de la côte ; deux officiers épargnés, dit-on, à dessein par les soldats se jetèrent à la mer; l'un d'eux, M. Génot, lieutenant au régiment do Rohan, fut atteint par une décharge au milieu des flots et disparut pour jamais ; son camarade, M. de Kérautem, plus heureux, gagna le navire à la nage.
M. d'Houaron, autre prisonnier, condamné aussi à mort par la commission militaire de Quiberon, et conduit, à la tombée de la nuit, à l'endroit où il devait être fusillé, rompit tout à coup ses liens, et prit sa course avec la rapidité de l'éclair. Quelques soldats le poursuivirent, mais il ralentit leur course en semant derrière lui des pièces d'or. Bientôt il disparut derrière les murailles basses qui coupent de distance en distance le terrain de la presqu'île. Les soldats, crai-
1 Muret, Hi&toxrc des guerres de l'Ouest, tome IV, page 204.
gnant que pendantleur absence les autres condamnés se révoltassent contre l'escorte, revinrent en toute hâte pour prêter main-forte à l'exécution. Quand ils curent terminé leur tâche homicide, la nuit était tout à fait venue, et les soldats durent renoncer à reprendre leur poursuite.
Le prisonnier qui venait de leur échapper n'était pas un émigré, c'était un officier vendéen qui connaissait parfaitement le pays. « Couché derrière une muraille, continue M. le comte de Montbron, à la relation duquel j'emprunte ce récit, il resta d'abord immobile ; mais, comme il n'était pas fort loin du hameau qu'il avait habité, il fut assez heureux pour le regagner sans être vu. Il eut la prudence de ne point se montrer aux habitants qui, sans doute, logeaient des soldats. Caché près de la chaumière, il écoutait attentivement et ne savait à quoi se résoudre quand il vit sortir la fille de la maison. Il n'hésita point à se faire connaître. Dans toute la France, et surtout en Bretagne, les femmes ont montré un si héroïque dévouement que leur habit seul inspirait la confiance. Cette jeune paysanne montra la joie la plus vive en voyant un prisonnier sauvé. Aussi courageuse que bien avisée, elle donna pour asile à M. d'Houaron une place vide qui se trouvait dans un tas de foin. Pendant un mois ou six semaines, elle lui porta tout ce qui lui était nécessaire ; elle no fut jamais aperçue de ses parents ; elle n'avail point osé leur confier un semblable secret. On ne pouvait sortir de la presqu'île que par le fort, et la porte était toujours bien
ém
gardée. La jeune paysanne y fit cependant passer M. d'Houaron avec des habits de femme. »
Ces évasions sur le champ même du supplice furent très rares. Bien peu les tentèrent, et parmi eux quelques-uns seulement réussirent.
Quelque horribles que soient les détails que, dans la suite de ce récit, je vais avoir à donner, je ne puis les omettre : quand il s'agit d'histoire, le peintre n'a pas le droit de reculer devant l'horreur du tableau. J'y suis d'autant moins autorisé que, dans le temps où nous vivons, il y a des écrivains qui entreprennent la réhabilitation des hommes et des actes de 93. Il faut que ceux qui sont disposés à les admirer sachent à: quoi ils s'engagent. La révolution de 93, ce prétendu^ sacre de l'humanité, pour parler la langue emphatique d'un poète, fut un long massacre qui, nulle part, n'offrit d'aussi lamentables scènes qu'à Auray, à Vannes, sur la plage de Garnac, où tombèrent les victimes deQuiberon, plus de quinze cents hommes envoyés au supplice par la Convention, qui, inclinant vers sa fin, réchauffait sa vieillesse homicide dans un bain de sang.
Sur deux des trois points où fonctionnaient les conseils de guerre, on avait adopté le môme mode d'exécution. Chaque matin, suivant les proportions de regorgement de la journée, les autorités républicaines faisaient creuser, sur le champ du supplice, une fosse dont les dimensions répondaient au nombre de ceux qu'elle devait recevoir. Les prisonniers, liés deux à deux, étaient conduits à cette fosse. On
LE CHAMP DES MARTYRS .'JOo
les faisait ranger sur le bord, le visage faisant face au trou qu'on avait creusé pour leurs cadavres, le dos vers les exécuteurs. Deux, soldats à Auray et à A'annes, un seul à Quiberon, où la mer emportait les victimes, devaient faire feu à bout portant sur chaque condamné. Ils tiraient à un commandement donné parleurs chefs, et les victimes tombaient pèlemêlo sur le bord de la tranchée ou au fond. « Aussitôt, continue M. Harscouët de Saint-Georges, dont je suis ici la relation, les sans-culottes se précipitaient sur les martyrs, les dépouillaient entièrement et s'appropriaient leurs dépouilles. Les vêtements et le linge étaient la proie exclusive des simples soldats ; s'il y avait des bijoux et de^'argent, on se les partageait dans les grades supérieurs. »
Je n'ai transcrit qu'à regret ces lignes. Mais la vérité, quelle qu'elle soit, doit être dite. Il faut se rappeler que Hoche n'était plus là, qu'on avait même retiré les troupes qui avaient combattu les royalistes à Quiberon, sans doute parce qu'on ne comptait pas assez sur elles pour leur confier cette abominable besogne, bien que l'on voie, par les lettres mêmes de Hoche au Directoire, qu'elles contenaient dans leurs cadres de tristes éléments. On avait donc choisi, dans l'armée révolutionnaire de l'Ouest, dans ces colonnes infernales qui avaient porté partout le fer et la flamme, des ouvriers appropriés à la tache. Ce n'étaient point, comme on l'a prétendu par un sentiment de pudeur nationale, des étrangers, des Belges, qui furent partout chargés des exécutions. M. Harscouët de Sainl-
Georges, qui vit les choses de si près, le nie formellemont. Hélas I pour les massacres de Quiberon, comm( pour les massacres de la Glacière, à Avignon, et ceux." de l'Abbaye, de la Force et des Carmes, à Paris, dans. les journées des 2 et 3 septembre 1792, la Montagne, cette reine hideuse de la Convention, ne fut pas obligée de s'expatrier pour trouver des instruments de' meurtre. Elle était trop riche de crimes pour avoir besoin d'emprunter. Lorsque les peuples et les fleuves sortent de leur lit, sous l'influence des crises de la nature, les fanges qui croupissent au fond montent à la surface. Les natures perverses, surexcitées par la passion générale, et n'étant plus contenues par le | joug de la loi, se développent dans leur sauvage liberté et reculent les frontières du crime. Ces explications étaient nécessaires pour l'intelligence des détails qui précèdent et de ceux qui suivent.
« Quelque habitué que fût le regard des exécuteurs au spectacle des supplices, continue le comte Harscouot de Saint-Georges, et quelque bronzée que fût leur âme, l'horreur des exécutions journalières était si grande, que parfois la main de quelques-uns des sol-^ dats venait à trembler en serrant la détente du fusil, de sorte qu'une partie des victimes, mal ajustées, ne tombaient que blessées. Lorsqu'il en était ainsi, ou celui qui présidait à ces exécutions ordonnait une décharge nouvelle, à moins qu'il ne commandât^ d'achever les blessés à coups de sabre, ou bien il faisait jeter dans la fosse les blessés pêle-mêle avec les morts, pour achever d'y mourir dans les tortures
d'une agonie plus ou moins lente. On vit môme le chef militaire qui, l'injure et la raillerie à la bouche, veillait à ce que personne n'échappât à la tuerie, fouler les mourants aux pieds de son cheval. La fosse, creusée chaque jour, n'était recouverte que le lendemain, et, si quelques-unes des victimes qu'elle contenait respiraient encore, on les achevait ou on les enterrait vivantes. »
C'est ainsi que les choses se passaient pour les royalistes condamnés par les deux commissions qui fonctionnaient à Vannes, et que celles-ci faisaient conduire à peu de distance de la ville, sur la route du Mené. On n'opérait pas autrement à Auray; j'ai dit comment on s'y prenait à Quiberon. A Auray fonctionnait la troisième commission militaire. On lui avait réservé le soin de juger la deuxième division de l'expédition de Quiberon, celle qu'avait commandée Sombreuil ; c'étaient les cadres des régiments ou plutôt des bataillons de Rohan, Périgord, Salm, Damas et Béon ; un grand nombre de ces chouans intrépides, qui avaient lutté contre les meilleurs soldats de la République, partageaient la prison des émigrés, et, envoyés comme eux devant la commission militaire, ils subissaient le môme sort.
A deux kilomètres d'Auray, vers l'endroit où se rencontrent, dans une espèce de carrefour, les routes de Sainte-Anne, de Pluvigner et d'Auray, s'ouvrait une prairie solitaire, d'un aspect sombre et sinistre, située sur les bords d'un marais salant au milieu duquel coule la rivière le Loc, profondément encaissée dans
le fond do cotte sauvage et humide vallée. A l'époque du massacre, il y avait un chemin d'Auray àPluvignor qiiipassait beaucoup plus près de cette prairie, destinée à une douloureuse célébrité, que ne le fait la roule actuelle ; mais il en était séparé par un fort d'ajoncs piquants, drus et serrés, et l'on n'y avait accès que par un sentier étroit, rude et tortueux. Cette prairie, de médiocre étendue, entourée de hauts talus couverts de ces gros chênes à émonde, sorte de cadavres d'arbres décapités qu'on voit partout en Bretagne, entre-j oignant leurs courtes ramures, et qui ont quelque chose de difforme et de monstrueux, avait une physionomie sombre, mystérieuse et terrible. On eût dit un lieu tout préparé pour un malheur ou pour un crime. Un malheur ! il y en avait eu un sur ce sinistre terrain. Cette prairie faisait partie du champ de bataille où, au quatorzième siècle, Charles de Blois avait perdu la couronne et la vie dans la célèbre journée à laquelle l'histoire a conservé le nom de bataille d'Auray. Ce fut cette vallée, avec sa rivière encaissée au milieu, que, malgré l'avis prévoyant do du Guesclin, dont le regard militaire avait jugé le terrain, Charles de Blois fit traverser à son armée pour aller attaquer les bataillons anglais, qui, par l'ordre de l'habile unandos, se tenaient immobiles sur l'autre bord. Ce champ avait donc déjà été engraissé par le sang humain ; mais, au moins, c'était la guerre qui l'avait versé. Cette fois, il allait servir à un crime, et avec sa situation élevée, sa ceinture de chênes à émonde, et cette lugubre vallée du Loc qu'il
domine, il ne ressemblait pas mal à la plate-forme d'un échafaud gardé de tout cote. Hélas ! de siècle en siècle, les dates de malheur et de crime s'évoquent comme de sinistres échos.
Ce fut là que pendant trois semaines on amena, chaque jour, les prisonniers condamnés à mort par la commission militaire d'Auray. Gomme à Vannes, ils étaient conduits vingt par vingt devant une fosse creusée d'avance et à laquelle on leur ordonnait de faire face, puis fusillés à bout portant par les soldats placés derrière eux. Malgré la surveillance sévère exercée à l'entour du champ du carnage, quelques-uns, malheureusement un bien petit nombre, parvinrent à s'échapper en traversant les paluds, qui sont guéablos quand la mer est basse. Les femmes d'Auray, qui avaient visité les prisonniers dans leurs geôles, allaient courageusement, au moment des exécutions, s'établir dans les bois de Kerso avec des vêtements préparés pour faciliter la fuite de ceux qui parviendraient à échapper à leurs bourreaux en traversant les marais. Quelques-uns y réussirent : on cite parmi eux Fournier de Boisairault d'Oiron, qui se jeta par terre au moment de la décharge, et, se relevant, parvint à s'échapper. Le jeune marquis de Rieux, le dernier représentant d'une famille illustre, l'essaya. On lui avait indiqué un gué qui se trouve un peu à côté d'une ligne droite qui serait menée du champ où l'on fusillait les victimes jusqu'à Kerso, situé sur l'autre bord. Dans cet endroit le marais salant est plat, large, couvert d'ajoncs à travers lesquels, de
distance en distance, les eaux des sources des coteaux voisins se rendent, au fond de coupures vaseuses, vers le Loc qui partage la vallée par le milieu. Le jeune marquis de Rieux avait franchi le talus du champ de carnage. Il cherchait le gué qu'on lui avait indiqué ; malheureusement il ne le trouva pas tout d'abord, et entra dans les vases. Dans ce moment, un sabotier d'Auray qui assistait à l'exécution étendit la main pour désigner le fugitif aux gendarmes à côté desquels il se trouvait ; ceux-ci firent feu à l'instant dans cette direction. Le jeune Rieux tomba mortellement atteint. C'est une tradition dans la ville d'Auray que l'indigne sabotier qui avait rejeté aux mains des bourreaux cette vie à demi sauvée fut le soir même providentiellement puni. Rentré chez lui, la tête troublée par le souvenir de sa détestable action, il voulut se remettre à l'ouvrage, et, du premier coup de hache qu'il donna sur son bois pour le dégrossir, il s'abattit la main gauche, la main coupable avec laquelle il avait désigné, le matin, le jeune marquis de Rieux aux balles homicides. Quant à la victime que deux amis, deux prisonniers de Quiberon échappés au supplice, le comte de Montbron et le vicomte de la Villegourio, attendaient cachés dans les bois de haute futaie du manoir de Kerso, demeure hospitalière de la famille Lauzer, son corps sanglant fut ramassé, la nuit suivante, par une pieuse femme qui avait essayé de sauver le jeune et illustre condamné. Cette courageuse chrétienne, mère du religieux qui a écrit, comme je l'ai dit déjà, le Phlermage à Sainte^
kLE CHAMP DES MARTYRS 311
mie, bravant les patrouilles républicaines qui battaient les bois, ensevelit les restes du malheureux jeune homme à l'endroit môme où, plus de quatre siècles auparavant, le 29 septembre 136i, un de ses 'aïeux, le sire de Rieux, s'était fait tuer, à la fin de la bataille d'Auray, aux pieds du duc de Bretagne, Charles de Blois, avec les sires de Rochefort, du Pont, de T^ournemine, de Montauban, de Dinan, de Kergorlay, de Boisboissel, de Kergouet, sanglante hécatombe qui mit la Bretagne en deuil, mais qui ne lui ôta pas autant de sang des veines que les massacres de Quiberon.
Pendant plus de trois semaines, ces massacres se prolongèrent, et, à Quiberon, la commission militaire ne fut pas moins implacable qu'à Auray et à Vannes ; les exécuteurs de ses arrêts ne furent pas moins cruels. Elle condamna sans les entendre les prisonniers blessés ou malades qui ne purent se rendre à sa barre. « On les fusilla ensuite, dit M. Harscouèt de Saint-Georges, sur leurs grabats ou dans l'église transformée en prison, sur la paille qu'on leur y avait jetée. Personne ne fut excepté : jeune ou vieux, soldat de l'armée de débarquement ou chouan, leur sort à tous fut le même : la mort *. »
C'est ainsi que, dans le triangle étroit dont Vannes
1 Ces dernières lignes du manuscrit du comte Harscouct de Saint-Georges doivent être notées. Elles servent à expliquer comment la liste officielle des suppliciés publiée par le général Lemoine ne s'élève qu'à 71u noms. Les prisonniers blessés et malades qui, sans être entendus, furent fusillés sur leurs grabats, figurent probablement dans la colonne réservée aux prisonniers mort? dans les prisons.
et Garnac forment la base, Auray le sommet, périrent entre quinze cents et deux mille hommes. Parmi ces hommes se trouvait la fleur de la noblesse française, un Sombreuil, un Soulanges, un Rieux, un Goulaine, un Talhouct, un la Noue, descendant de laNoueBrasde-Fer, Tami do Henri IV ; un Kergariou, unCaradec, undeLangle, dont l'aïeul était au combat des Trente; un de la Landelle, de la même famille que l'écrivain qui, de nos jours, s'est fait un nom par ses histoires de mer ; un d'Arbouville, de la famille du général qui, dans l'armée d'Afrique, a ajouté à l'illustration do ce nom ; un Fénelon, un Ghevreuse, un Broglie, un Damas, un Beaumont, un Bellegarde. Que dirai-je? Gettc glorieuse marine qui avait tenu tête à l'Angleterre avec Suffren, d'Estaing, d'Estrées, la Motte-Piquet, vit ses nobles demeurants qui ne s'étaient pas épargnés au milieu des combats qui suivirent le débarquement dans la presqu'île de Quiberon, achever de disparaître dans le massacre, il y eut des familles qui, perdant à la fois tous leurs rejetons, se trouvèrent éteintes. En môme temps périrent un grand nombre de braves paysans bretons qui, s'ils n'avaient pas la noblesse du sang, avaient la première des noblesses, celle du cœur.
Encore faut-il ajouter que ce massacre n'eut pas pour excuse un de ces transports de colère, un de ces accès de fièvre chaude politique qu'on allègue quelquefois dans les temps de révolution. L'égorgcment, commencé le 20 juillet ne se termina que le 26 août; il dura donc vingt-huit jours. Pendant vingt-
LE CUAMl» DES MAUTVHS M3
huit jours, les ministres delà vengeance de la Convention échelonnèrent les échéances de meurtre : ils lirent durer le crime comme d'autres, suivant une expression vulgaire, font durer le plaisir. On inventa, pour arriver à ce but, des industries singulières, d'étranges roueries, et la soif du pillage et des rapines aiguisa la soif du meurtre ; la boue se mêla au sang. D'abord il y eut l'invention des sursis. On avait accordé, à partir du 2 août, des sursis à la moitié des prisonniers qui restaient. L'âge, ceux qui n'avaient que seize ans au moment de l'émigration, la santé, une origine plébéienne, étaient la cause la plus ordinaire de ces sursis, qui semblaient motiver d'autant mieux les espérances de ceux qui les obtinrent qu'on ne leur assignait pas de délai déterminé. Là brillèrent encore les sentiments d'honneur dont les victimes de Quiberon étaient animées: il y en eut, le jeune Coatudavel et le jeune de Volude entre autres, qui, n'ayanl que six mois de plus que Tâge où l'on accordait les sursis, refusèrent de se rajeunir devant leurs juges, parce que la vie ne valait pas un mensonge. Nobles âmes, bien dignes d'être reçues par le Dieu de vérité dans ses bras miséricordieux et paternels !
Le 24 août seulement on prononça en dernier ressort sur les sursis accordés. La décision du comité de salut public avait été atroce : tout égorger, sans distinction d'âge, de rang, de profession : l'égalité devant la mort ! On ne fit pas connaître aux détenus le texte même du décret : on leur donna à entendre que les sursis accordes à cause de l'extrême jeunesse avaient
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seuls chance d'être confirmés. Ce mensonge cachait un piège tendu par la cupidité. On avertit ceux qui se trouvaient dans les conditions du sursis à cause do leur âge qu'ils auraient à comparaître encore une fois devant la commission militaire : « Le nouvel interrogatoire qu'ils allaient avoir à subir, leur dit l'homme de police qui venait les chercher pour les mener à la commission, n'était que de pure forme. 11 les engageait donc à prendre tous les effets à leur usage, au lieu de les laisser dans un lieu où ils no devaient pas revenir. » Dans ces paroles, rapportées par M. Harscouët de Saint-Georges, qui les entendit, il n'y avait qu'une moitié vraie, vraie d'une vérité sinistre : les prisonniers que l'on conduisait à la commission ne devaient plus revenir. La jeunesse est crédule, parce qu'elle a besoin d'espérer même contro l'espérance ; cette brillante jeunesse, qui trouvait si naturel de vivre, si cruel de mourir, crut donc à cette promesse d'un meilleur avenir qu'on lui apportait. « Les jeunes prisonniers, poursuit le comte Harscouët de Saint-Georges, emportèrent non seulement ce qui était à leur usage particulier, effets et argent, dont les habitants de Vannes leur avaient fait présent, mais ce que s'empressèrent de leur remettre ceux qui, comme moi , n'avaient plus en perspective qu'une mort prochaine. Noiis leur donnâmes même presque tous des lettres pour nos familles. »
C'était une ruse, une ruse d'oiseau de proie, tramée par la cupidité de ceux qui s'étaient chargés de l'exécution des victimes, et qui voulaient faire une bonne jour-
LE CHAMP DES MARTYRS Mo
née on se proparant de plus riches dépouilles. A peine ces jeunes gens, qui à Vannes étaient au nombre de trente, furent-ils arrivés devant le conseil, qu'on les lia les uns aux autres, après leur avoir demandé leurs noms, et qu'on les conduisit au supplice.
Ainsi périt le jeune Louis de Talhouet, fils du comte de Talhouet, lieutenant-colonel de du Dresna3% tué à latôte do son régiment, dans la journée du 16 juillet. Redisons la destinée de ce jeune officier de la plus grande espérance, dont la touchante histoire est arrivée jusqu'à nous, grâce à la pieuse tradition conservée par un écrivain distingué, dans les veines duquel coule le sang des Talhouet *.
M'ie de Talhouet, qui habitait, en 1795, Auray avec sa mère, était parvenue, dans la matinée du 21 juillet, à pénétrer dans la prison où était enfermé son frère. Louis de Talhouet connaissait, comme tout le monde, la capitulation, mais il n'avait aucune foi dans la promesse des républicains. M"»» de Talhouet, que son entrevue avec cefilsbien-aimé, et les tristes pressentiments qu'elle avait emportés de sa visite, avaient rendue malade, envoya sa fille à Vannes, sous la conduite d'une de ses parentes, M^^ de Bocozel, dont le mari était aussi au nombre des prisonniers. Ces deux dames se rendirent chez un des membres les plus distingués et les plus estimés du barreau de Vannes, M. Jollivet,
1 M. do la Gournerie, collaborateur do la lieone de liretaf/no et de VeuJce. Le père de M. de la Gournerie épousa M''" do Talhouet, cette courageuse jeune fille, qui avait fait d'inutiles efl'orts pour sauver son frère, comme le raconte M. de la Gournerie à la Cm du Récit sommaire de la déplorable affaire de Qidberon, de M, Berthier de Grandry. recueilli et publié par ses soins.
qui rédigea à chacune d'elles une pétition, sans leur cacher que la position de Louis de Talhouet était bien meilleure que celle de M. de Bocozel. En effet. le premier avait émigré, avec son père, avant l'âge de seize ans ; il était donc censé avoir agi sous l'influence de l'autorité paternelle.
« Munies de ces pièces, continue M. de la Gournerie, au touchant récit duquel j'emprunte ces détails, Mme de Bocozel et sa jeune parente se rendirent chez le représentant du peuple Blad, qu'elles trouvèrent, dans sa cour, occupé à examiner un cheval avec quelques citoyens. A leur vue, Blad se détacha du groupe, et l'on monta en silence. Jusqu'à cette époque, Blad avait pris peu de part aux excès de la révolution. Lors du procès de Louis XVI, il se prononça pour le sursis *. Plus tard, il fut incarcéré comme fédéraliste, et connut en prison le vieux comte de Sombreuil, son fils aîné et son héroïque fille. La pétition que lui présenta Mlle de Talhouet parut l'émouvoir : « — Quelle triste mission m'a laissée Tallien ! dit-il. J'ai été prisonnier avec le père et le frère de M. de Sombreuil, j'ai eu beaucoup de rapports avec eux, et c'est moi qui le fais fusiller ^I — Mademoiselle, ajouta-t-il en s'adressant à M^^e de Talhouet, j'accorde un sursis
1 Blad était représentant du Finistère. Il avait voté la mort de Louis XVI, mais avee sursis jusqu'au marnent de l'expulsion des Bourbons. (Voir le 3/rjniteur.)
2 Ces paroles de Blad confirment ee que j'ai dit plus haut sur cette espèce de ma-'hine de la terreur qui, mise en mouvement, continuait à fonctionner en entraînant dans son engrenage ceux-là mêmes qui auraient voulu qu'elle s'arrêtât, mais (pii n'osaient pas l'arrêter.
à tous les jeunes gens qui ont émigTé avant l'âge de seize ans. » M^e de Bocozel présenta à son tour sa requête : « — Je ne puis rien, répondit Blad ; je vous tromperais si je vous donnais de l'espoir, mais la commission est humaine, je le sais, elle pourra sauver quelque infortuné. »
« De retour à Auray, M^ic de Talliouet rendit compte à sa mère du succès de sa mission. Elle le fit en présence de M. Ulysse Brachet, lieutenant au bataillon du Bec d'Ambez, qui montra, dans toutes ces circonstances, le dévouement le plus généreux. « — On vous abuse, dit aussitôt M. Brachet ; Tordre de sursis n'est point arrivé ; la Commission militaire est cassée, et elle est remplacée par quatre Commissions tirées des bataillons belges, qui vont juger, l'une à Auray, deux à Vannes, et la quatrième àQuiberon. »
« M"e de Talhouet repart immédiatement pour
B Vannes, non plus avec M^ede Bocozel, mais avec quelques autres infortunées. Elles vont ensemble chez le représentant du peuple. On leur refuse la porte ; elles insistent vivement : Blad ouvre au bruit. M^ie de Talhouet se précipite dans la chambre, malgré un officier qui veut la retenir par le bras. « — Qu'avcz-vous, ma petite demoiselle ? lui dit Blad. — Ce que j'ai, grand Dieu ! Vous me promettez un sursis, et l'ordre do surseoir n'est pas arrivé ! Vous parlez de l'humanité de la Commission, vous y applaudissez, et la Commission est cassée, et quatre nouvelles prennent sa place! »
« Blad assura que le sursis aurait lieu. « — Mais
on juge ! on juge ! » s'écria M^ifi de Talhouêt. Blad la conduisit alors au bureau de ses secrétaires. » — Veuillez bien, lui dit-il, leur dicter l'ordre de sursis. Le général Lemoine le fera expédier. Quant à moi, je pars pour Nantes *. »
« Le sursis était obtenu, mais serait-il sanctionné par la Convention ? Jusque-là, ce n'était pas encore le salut, ce n'était qu'une espérance. Elle se changea toutefois en réalité pour un petit nombre qui s'évadèrent. Quant aux autres, leur sort s'améliora. On se montra moins sévère pour eux, et Louis de Talhouêt étant tombé malade, on permit qu'il fût transporté chez une de ses parentes, pour y être soigné par sa famille. Il y fut placé d'ailleurs sous la surveillance d'un gardien qui se montra plein d'humanité. Tout semblait donc annoncer un meilleur avenir, mais la Convention voulait encore du sang ; elle finit par annuler le sursis au bout de trois semaines ; et, un matin, tandis que Louis de Talhouêt, à peine convalescent, se promenait, appuyé sur sa mère et sur sa sœur, deux gendarmes se présentèrent avec ordre de^ le reconduire en prison. C'était le 25 août, jour de si fête. Le lendemain matin, il était fusillé à Vannes.
J'ai voulu reproduire ces lignes où semblent palpiter encore les émotions de ces tristes et dernières scènes. Ce sursis accordé, puis révoqué, fut une des || plus grandes cruautés de cette cruelle époque. L'es-^ pérance était éteinte ; on en ralluma un rayon pour
1 Voici une preuve de plus, qui confuMiie ce que j'ai dit plus haut : « Ils se sauvaient tous devant le crime. »
lE CHAMP DES MARTYRS 319
l'éteindre de nouveau. Un petit nombre de familles, après avoir cru leurs enfants perdus, avaient le droit de les regarder comme sauvés ; les mères avaient repris possession de leurs fils, qui avaient repris possession de la vie, et, tout à coup, à l'improviste, on venait arracher ceux-ci des bras do leurs parents pour les conduire à la mort. C'était atroce.
A l'atrocité de l'acte vinrent quelquefois s'ajouter des atrocités de détails dans l'exécution. Ainsi, M. d'Antrechaux, officier de marine, l'un des condamnés qui parvinrent à échapper par la fuite à la mort, a raconté un trait de froide cruauté du général Lemoine, qui peint l'homme auquel Hoche avait laissé le commandement en s'éloignant du Morbihan : « Il y avait parmi nous, dit-il, uii des plus jolis hommes que j'aie vus de ma vie et dont le nom m'est échappé. Il avait vingt ans au plus, il dessinait dans la perfection. Quelques-uns de ses ouvrages étant parvenus au général Lemoine, il le prit avec lui pour lever des plans et pour faire son portrait ; il lui fit partager sa table, et bientôt ce jeune homme fut l'ami de tous les officiers de son état-major. Nous le regardions comme sauvé. Le jour où l'ordre de révocation de sursis arriva, ni ce jeune homme, ni personne ne pensait que cet ordre pût lui être appliqué. Le général le fait dîner avec lui et le traite encore mieux que de coutume ; à la fin du repas, il boit à sa santé, puis il appelle un caporal et quatre soldats et le fait fusiller sous ses fenêtres. Ses officiers furent indignés, et, à la
désobéissance près, ils firent tout pour sauver ce malhouroux 1. »
DETAILS SUR L EVASION DU COMTE HARSCOUET DE SAINT-GEOR- GES. — PETIT NOMBRE DES ÉVASIONS.
Sans cloute les lecteurs nous sauraient mauvais gré de ne leur donner aucun détail sur la manière dont l'honorable gentilhomme dont le manuscrit nous a particulièrement guidé dans le récit de l'expédition de Quiberon et des massacres qui la suivirent, parvint j à s'échapperdes mains des révolutionnaires qui moissonnèrent tant de nobles vies. Nous ne voulons pas ^ encourir ce reproche. Le comte Harscouet de Saint- Georges avait comparu dès les premiers jours d'août devant la commission militaire de Vannes, qui siégeait à rh(Mel deGouvello.« Un par un, nous comparûmes devant les pourvoyeurs de meurtres, écrit-il. Après avoir ou n'avoir pas répondu aux questions qui nous furent faites, nous passâmes aujur et à mesure dans une nouvelle salle. Sur le soir, nous nous y trouvâmes trente-deux ; c'était la besogne de la journée. La vacation close, un huissier vint faire un
1 M. Mvirct, en rapportant le témoignage do M. d'Antrechaux dans l'Histoire des guerres de l'Ouest, tome IV, p. 212, ajoute que ce fut M. le duc d'Angoulème qui empêcha, par égard pour le général Lemolne, qui vivait encore, M. dAntrechaux de publier re fait dans la relation qu'il publia en
appel. L'individu appelé sortait, et la porte était fermée. Après l'appel du dix-septième nom, on ne revint plus. Nous crûmes à un récollemen!. De quelle horreur ne fûmes-nous pas saisis lorsque, attirés aux fenêtres par un bruit de tambours battant une marche, nous vîmes nos malheureux camarades liés deux à deux et traînés au supplice ! Quant à nous, nous passâmes la nuit dans Thùtel de Gouvello, sous bonne garde, attendant, l'esprit plein de sinistres prévisions, le lendemain, qui devait probablement nous apporter la mort. Le lendemain, à huit heures, nos gardiens nous transférèrent dans la prison dite de la Tour au fou ; c'est une dépendance des vieilles fortifications de Vannes, à l'est de la ville. Nous y trouvâmes un grand nombre de nos compagnons à qui l'on avait accordé comme à nous le bénéfice du sursis. C'est là que nous attendîmes jusqu'au 24 août le décret suprême qui devait décider de notre sort. Go fut le 25 août que nous comparûmes de nouveau devant la commission militaire. L'interrogatoire n'était qu'une affaire de pure forme. Pas un n'échappa à la condamnation définitive. Le soir, on nous ramena en prison ; c'était le lendemain que nous devions mourir. Le lendemain, 26 août, de deux heures en deux heures, on vint prendre les victimes pour les conduire au lieu de l'exécution. On vidait la prison étage par étage, sans faire aucun choix, sans observer aucun ordre ; seulement on ne passait à l'étage supérieur qu'après avoir épuisé l'étage inférieur. Tout ce que contenait la prison était destiné à périr. Pendant
toute la journée j'étais parvenu à me soustraire à raltcntion dos pourvoyeurs de la nriort. Enfin je fus oublié, ainsi que cinq de mes camarades. Nous nous réfugiâmes dans les combles, et le soir nous parvînmes à nous sauver en rachetant notre vie au sergent et au caporal de garde, au prix de trois cent quinze louis d'or que de bons parents voulurent bien me fournir. »
Tels furent les massacres qui suivirent l'expédition de Quiberon. On y trouve, malgré les vaines et immorales réhabilitations essayées de nos jours en faveur des crimes de la Convention, une nouvelle preuve qu'après comme avant la chute de Robespierre, cette assemblée exterminatrice conserva ses passions implacables et ses instincts meurtriers. Dans la journée du 9 thermidor, comme l'a dit Joseph de Maistre, quelques scélérats envoyèrent au supplice quelques autres scélérats. Ce fut tout. Le génie proscripteur de la Convention survécut à ses querelles domestiques, et, quand l'occasion se présenta de se baigner dans le sang de près de deux mille Français couverts par une capitulation qu'on ne peut nier sans nier en même temps l'évidence, la sinistre assemblée n'hésita pas à ordonner ce meurtre colossal, cette immense tuerie. De bonne heure, la pitié sympathique des habitants du pays donna au champ où avait coulé le sang d'un grand nombre des victimes le nom de Champ des Martyrs. Il ne me reste plus qu'à dire un mot do ceux qui furent préservés du massacre, et à parler du monument destiné à consacrer sur ce lieu
funèbre le souvenir de ce lamentable événement et des regrets de la patrie.
La plupart des prisonniers qui parvinrent à échapper à la mort, — et ils furent malheureusement peu nombreux, un peu plus de vingt, moins de trente certainement S — durent leur salut à leur présence d'esprit et à des âmes courageuses et compatissantes, à des femmes surtout. J'ai nommé M. de Keraumet, et cité, d'après M. de Montbron, M. d'Houaron. MM. Tercier, le vicomte de la Villegourio, et M. de Montbron luimême furent sauvés par M^^es Lauzer, Vial, M^^e du Bois de Beauchesne et par plusieurs femmes de leurs amies qui les secondèrent*; M^'es Lauzer offrirent un asile à M. du Boisberlhelot; M. de Ghaumereix dut son salut à M^^^ Kerdu; M. Lamour-Lanjégu, du régiment de Rohan, à M. Philippe Kerarmel, chirurgien de l'hôpital d'Auray. Une ancienne religieuse du couvent des Cordelières d'Auray, M*°e Lenormand, sauva M. de Lantivy. M. Ulysse Brachet, lieutenant au bataillon du Bec d'Ambez, désigné dans la relation de M. de Montbron sous le nom de Saint-Alme, ferma les yeux sur l'évasion de plusieurs prisonniers, enfermés à l'hôpital, et fut pour ce fait incarcéré pendant plusieurs jours. N'oublions pas de mentionner, parmi les cœurs généreux qui contribuèrent à sauver quelques prisonniers, deuxhonorables familles, la famille Guérin et la famille Bosquet, républicains par prin-
1 M. le comte de Monthi-on, dans son Itccit, a laoonté son é\asioii : les pages dans lesquelles il explique la iuanièiv dont il échappa sont les plui* intéressantes do son petit Ht'cit,
lili SOUVENIRS DU MORBIHAN
cipes, mais qui appartenaient avant tout au grand parti de la pitié et de l'humanité. Le chevalier Berthier de Grandry qui leur dut la conservation de sa vie, leur a rendu une justice éclatante Quelques-uns des soldats républicains faits prisonniers au fort Penthièvre au début de l'expédition, et incorporés un moment dans les troupes royales, firentévader un officier roya- • liste sous les ordres duquel ils avaient été placés, M. d'Epinville. On cite encore parmi ceux que leur présence d'esprit et leur sang-froid sauvèrent, MM. de la Oardeet deFondcnis. Si l'on ajoute à ceux que j'ai nommés, le chevalier Berthier de Grandry, détaché et délivré par une main inconnue au moment oi^i on le conduisait au supplice, et dont la délivrance inexpliquée i etinexpliquable rappelle celle de MUe de Tourzel, prisonnière à la Force, le 2 septembre 1792 ; M. Harscouët do Saint-Georges et ses cinq compagnons de captivité parmi lesquels il y en a deux dont nous avons les noms, M. du Bouoric-la -Driennais, capitaine de ] chouans, M. de Waiter, sous-officicr de Béon ; MM. d'Antrochaux, de Chamillard, de Yilleneuve-la-Roche- Barnaud *, de Préfontaine et de la Yilléon, on aura la
* M, do Montbron raconte ainsi l'évasion do M. de Villeneuve : « Deux jours après mon départ, dit-il, on vint annoncer aux prisonniers leur arrêt de mort. Quelques heures après, ils s'engagèrent les uns les autres à mettre sur une table tout l'or et les bijoux qu'ils possédaient encore, et faisant appeler le geôlier, ils lui dirent que tout était à lui s'il pouvait sauver quelqu'un d'entre eux. Jeannot répondit : « Il est étonnant qu'aucun de vous n'ait pu s'échapper d'ici, soit par le secours des dames d'Auray, soit à Taide des militaires, tandis que plusieurs de vos camarades ont trouvé le moyen de sortir dos prisons do Vannes. Vous pourriez vous cacher dans cette lucarne ou dans quelque autre réduit de la prison ; je ne vous trahirai point ; mais il m'est iraj)ossible de vous aider : il y va de ma tète, et je suis père de famille. »
liste à peu près complète des condamnés qui parvinrent à échappera la mort.
Plusieurs d'entre eux trouvèrent un asile au château de-Kerantré, situé à l'embouchure de la rivière d'Auray, dans une position favorable qui domine la baie de Quiberon et d'où ils purent, à l'aide d'une embarcation, gagner les bâtiments de la flotte anglaise. Là résidait une noble dame, la comtesse de Gouvello, qui, tandis que sonmari et ses deux frères combattaient dans les armées royales où figuraient jusqu'à
« Vers le soir quelqu'un fit sauter les planches qui masquaient les cloisons de la mansarde. Le lecteur présume peut-être que ces infortunés vont tirer au sort pour savoir lequel d'entre eux doit échapper au supplice : ce serait mal connaître leur générosité... D'un commun accord ils choisirent M. de Villeneuve, l'un des plus jeunes de ceux qui restaient. — Vos deux frères ont péri dans l'expédition, lui dirent-ils, vos parents ne doivent pas rester sans consolation, c'est vous qui vous sauverez. »
« On le plaça donc dans la cloison de cette lucarne. 11 avait le corps renversé ; un chevron soutenait ses reins, un autre pressait son front ; un troisième ses pieds. Il fallait rester immobile dans cette pénible attitude... Ses compagnons furent tous appelés à la mort. Les gendarmes le cherchèrent sans succès. Pendant plusieurs heures il resta seuhdans la prison déserte... La privation d'air et la gêne horrible où il se trouvait allaient le délivrer d'une existence plus douloureuse que la mort, quand le geôlier osa venir à son secours. On ne put le cacher ailleurs que dans une étable à cochons qui donnait sur la cour et dont la porte n'avait pas de serrure... Dès que les arrangements furent pris pour le départ de M. de Villeneuve, Jeannet et Audran, chefs de chouans, le placèrent dans une huche à pétrir, et vers le soir ils se mirent en devoir d'emporter cette huche sous prétexte des réparations dont elle avait besoin. Quand ils furent arrivés devant la porte do la prison, le dessous de la caisse s'enfonça sous le poids et M. de Villeneuve tomba par terre. Los deux hommes, posant à l'instant leur fardeau, remédièrent à cet accident eu posant la huche sur deux longues planches qu'ils firent passer par-dessous. Dans la nuit môme, le jeune officier fut conduit au château de M™» de G...» Cette dame, aussi recommandablo par ses vertus que par son courage, lo recueillit et lui donna les moyens de rejoindre la flotte. (W'cit do l'évasion d'un officier, par M. de Montbron, pages 124-130. )
six gentilshommes du nom de Gouvello, était demeurée chez elle avec trois enfants en bas âge. Dévouée à la même cause, elle la servait par tous les moyens. Son château de Kerantré était le centre des -correspondances roj^alistes, le lieu d'asile des proscrits, le point de départ où ils venaient s'embarquer et où ils trouvaient tous les secours et tout le concours dont ils avaient besoin pour gagner l'escadre anglaise toujours en vue.
Avec tous ces dévouements, c'est par goutte qu'on sauva le sang royaliste, tandis qu'il coulait par torrent à Vannes, à Quiberon, à Auray. Malheureusement ce ne sont pas là de vaines figures. Un écrivain qui a publié V Histoire de la Révolution en Bretagne, et dont le témoignage n'est pas suspect, car il appartenait à l'opinion révolutionnaire, Duchâtellier raconte * qu'après avoir pris quelques jours laGarenne pour lieu des exécutions, on dirigea les condamnés sur l'Hermitage et l'Armor. L'administration municipale de Vannes se plaignait, en effet, non pas au nom de l'humanité, mais au nom de la salubrité publique, de l'énorme quantité de sang que la terre profondément imbibée refusait de boire. Les chiens ne parvenaient pas à l'épuiser, quoiqu'ils vinssent s'en gorger tous les jours, et les cadavres dépouillés demeuraient, pendant plusieurs heures, exposés nus aux regards du peuple, parce que les transports manquaient pour les transférer au cimetière.
Histoire de la Résolution en Bretagne, tome V, page 159.
[: Ces souvenirs, racontés de génération en générattion pendant les veillées, sont restés présents à toutes lies mémoires. Combien de fois j'ai vu les paysans, ihabitant les communes voisines de ces lieux funèbres, , s'agenouiller, en partant pour leur journée de travail, [devant ces calvaires rustiques qu'on trouve partout
en Bretagne ! Après avoir récité avec ferveur un Pater\ pour demander à notre Père, qui est aux cieux, le] pain de leur laborieuse journée, ils disaient, sur un ton plus bas, un De profundis pour le repos de l'âme de ceux qui ont péri à Quiberon.
YIII
Dès les premiers jours de la Restauration de 1814, au moment où les restes de Louis XVI et de Marie- Antoinette étaient transférés à la nécropole de Saint- Denis, on songea à ouvrir une souscription pour élever un monument aux victimes de Quiberon. Mon intention n'est pas de faire l'bistorique de cette souscription ; je me contenterai de dire qu'un de ses principaux promoteurs fut un des glorieux soldats de l'Empire, le maréchal Soult, duc de Dalmatie. Dès le 1er juillet 1814, le duc d'Angoulême était allé visiter ces funèbres lieux, consacrés par un lamentable souvenir. Déjà une première mesure avait été prise par le curé d'Auray, M. Deshayes. Jusqu'en 1814 les restes des victimes étaient demeurés dans les fosses où on les avait jetés à la hâte au moment de l'exécution ; ces chrétiens, qui étaient morts en pardonnant à leurs bourreaux, ne jouissaient pas des honneurs d'une sépulture chrétienne. Le curé d'Auray eut la pensée de les transférer dans une terre bénie et d'élever au moins le signe de la rédemption sur le lieu
OÙ ils reposeraient. Les fosses, remplies à la hâte et mal comblées, étaient faciles à reconnaître à un enfoncement circulaire d'où sortaient des ossements déjà blanchis par le temps. Le curé d'Auray avait acheté la Chartreuse ; c'était la fondation faite jadis par Montfort sur le champ de bataille où il avait vaincu Charles de Blois, afin que des messes fussent dites à perpétuité, dans une chapelle placée sous l'invocation de saint Michel, pour l'âme de ceux qui avaient succombé dans cette journée. Cette chapelle, connue dans le pays sous le nom de chapelle de Saint-Michel du Mont, avait été confiée, un siècle après sa fondation, à douze chartreux, et on l'avait rebâtie sous Louis XV. Les chartreux continuèrent à y prier et à édifier le pays par leurs vertus, comme à soulager les pauvres par leurs aumônes, jusqu'à la grande révolution, qui les obligea à quitter la France. Le curé d'Auray, qui avait placé dans leur ancien domaine une école de sourds-muets sous la direction des sœurs de la Sagesse, eut, aussitôt après le retour des Bourbons, la pensée de recueillir les ossements des victimes de Quiberon et de les faire transporter dans un des caveaux de l'église de la Chartreuse, préparé :Vis avis de celui des anciens solitaires. Lorsque, en •1814, le duc d'Angoulême vint en Bretagne, il descendit dans ce caveau funéraire et vint prier devant les ossements des victimes de Quiberon. J'ai devant les yeux, en écrivant ces lignes, une gravure qui représente cette douloureuse scène, destinée à être plus tard reproduite, avec certaines modifications, sur les
bas-reliefs de la chapelle. Le prince et ses aides d^ camp sont à genoux dans le caveau, devant une montagne d'ossements qui n'a pas moins de douze mètres de large sur quatre mètres à peu près de hauteur. Ce chaos de têtes aux yeux vides, entassées pêle-mêle avec des ossements, produit un effet inexprimable do tristesse et d'horreur. Un prêtre, debout, lit des prières pour les trépassés, les prières qui manquèrent aux funérailles des victimes, jetées sans honneur dans les fosses béantes, creusées à la hâte pour les recevoir ; la religion, qui a le dépôt des promesses éternelles, a seule le droit de se tenir debout en présence de la mort.
Ce fut quelques années plus tard que, les souscriptions ayant afflué, on commença à élever deux chapelles, une chapelle expiatoire et une chapelle sépulcrale, avec un caveau destiné à contenir les ossements. La première pierre de ces deux chapelles fut posée, le 20 septembre 1823, par Madame la duchesse d'Angoulême. Six ans après, le 15 octobre 1829, on fit l'inauguration. Ce fut une cérémonie solennelle. Les évêques de Vannes, de Saint-Brieuc et de Quimper y assistèrent ; les députés du département, M. Harscouot de Saint-Georges, fils de celui qui échappa au sort commun de ses compagnons d'infortune, et M. de Margadel, étaient présents à la cérémonie, ainsi que les généraux Joseph de Gadoudal, de Goislin, de Villiers, de la Boessière, de la Bourdonnaye. Deux cents communes portant leurs bannières étaient accourues de tous les points de la Bretagne, et ce fut
au milieu d'une réunion de vingt mille hommes que l'on procéda à l'inauguration. Ainsi, trentequatre ans après l'événement, les victimes de Quiberon recevaient les honneurs funèbres ; la Restauration semblait se hâter de mettre en possession de leur suprême demeure les victimes de la première révolution, comme si elle avait eu le pressentiment qu'elle-même allait être emportée par une révolution nouvelle qui grondait déjà dans le lointain.
Je ne crois pas que l'art ait fixé sur la toile ou sur le marbre le souvenir de cette fête funèbre ; mais un artiste de talent, M. Gouderc, a peint la scène de la pose de la première pierre du monument par la fille de Louis XVI en 1823. On voit Madame la duchesse d'Angoulême, suivie de ses dames d'honneur, tenant le marteau pour frapper la pierre ; une sœur de Georges Gadoudal assiste à la cérémonie ; l'évêque de Vannes, suivi de son clergé, la préside. Le préfet, M. de Ghazelles, tient le plan du monument ; dos généraux et des officiers occupent tout le côté gauche de la toile ; dans le fond apparaissent quelques têtes de paysans morbihannais. La croix, tenue par un jeune lévite, et la bannière de la Vierge immaculée, dont les victimes invoquèrent l'intercession du plus profond de leur cœur à l'heure de leur mort ( Ora pro nobis nunc et in hora morth nostrso ), s'élèvent en face de ces ossements héroïques, comme deux drapeaux qui doivent être à l'honneur puisqu'ils ont été à la peine, car ils ont parlé des espérances du ciel à ceux
qui avaient perdu tout espoir sur la terre, et d'im mortalité à ceux qui allaient mourir. La figure de la princesse est pleine de gravité et sa physionomie respire une majesté douloureuse ; il y a sur son front comme une ombre descendue du grand échafaud. Tous les visages autour d'elle sont tristes, mornes et recueillis. Le souvenir du massacre de 1795 est présent à toutes les pensées et plane sur cette scène de religion et de deuil.
Il me reste à décrire l'ensemble des décorations funèbres qui s'élèvent sur le théâtre de ce grand martyre. A lendroit, désigné plus haut, où viennent s'embrancher les routes de Sainte-Anne, de Pluvigner et d'Auray, s'ouvre une espèce de carrefour circulaire au centre duquel s'élève une colonne dorique de granit bleu, supportant une croix sur un globe. Belle image de notre terre, autel sanglant où s'élèvera toujours la croix de la souffrance et de l'expiation, jusqu'au grand jour où la mort sera vaincue et où les larmes cesseront pour jamais de couler ! A partir de cette place, on entre dans une sombre avenue de sapins. Elle va aboutir à une arène entourée de terrasses et de plusieurs rangées d'arbres verts. Au fond de l'arène s'élève la chapelle expiatoire : « Hic ceciderunt ! C'est ici qu'ils sont tombés ! » Vous foulez le champ des martyrs. Malheureusement, à l'époque où le monument fut construit, la renaissance de l'art chrétien, due en grande partie à l'initiative de M. de Montalembert, de M. Victor Hugo, alors fervent admirateur du moyen âge, de M. Rio et de l'école qui se
forma autour d'eux, ne s'était pas encore manifestée. On ne songea point à ces chapelles ogivales du moyen âge qui, surgissant tristes et pleines de pensées au milieu de ce paysage breton, comme l'élan d'une âme souffrante vers Dieu, auraient été mieux en harmonie avec la physionomie des lieux et les sombres et douloureux souvenirs qu'il s'agissait de rappeler. La façade de la chapelle expiatoire est un portique d'ordre dorique à quatre colonnes régulièrement espacées, supportées, à la hauteur des terrasses, par de nombreux degrés K Si l'antiquité a fourni la forme, la Bretagne a du moins fourni la matière ; les colonnes sont chacune d'un seul morceau de granit de Saint-Malo. La charpente de la chapelle est en fer, et la couverture en plaques de cuivre. Il n'y a de fenêtre qu'au fond carré de l'édifice ; une grande croix y est dessinée dans les vitraux de manière à correspondre à celle de l'autel. Les murs devaient recevoir des fresques et l'autel des ornements, qu'ils attendent encore : dans cette époque de changements à vue, les gouvernements passent vite sur la scène sans cesse renouvelée de l'histoire, et la Restauration n'a pas duré assez longtemps, ou ne s'est pas assez pressée pour mettre la dernière main au monument funéraire, dédié par elle aux victimes de Quiberon. Tel qu'il est, le monument a un aspect imposant, et, comme ledit le R. P. Arthur Martin, il atteint le but qu'on s'était
1 J'emprunte en grande partie cette description au R. P. Arthur Martin, dans son Pèlerinage à Sainte-Anne.
proposé autant que l'art grec pouvait le faire. Il est vrai qu'il doit en partie sa grandeur mélancolique au paj^sage sévère au milieu duquel il est encadré. L'inscription qui avertit le visiteur qu'il est sur le champ des martyrs, Hic ceciderunty esj; cachée sous le portique. Sur la grande frise de la façade on lit une» inscription qui relève l'âme abattue par cette cruelle ' immolation, et oppose la justice éternelle de Dieu à; l'injustice passagère des hommes : « In memorïa œterna erunt justi. La mémoire des justes sera éternelle. » Après la chapelle expiatoire, érigée sur l'endroit du massacre, on retrouve l'allée de sapins qui continue à monter vers la chapelle sépulcrale, appuyée contre l'ancienne chapelle du couvent des Chartreux, seconde station de ce douloureux pèlerinage. Un portique peu élevé, soutenu par deux colonnes, fait saillie sur la façade unie de la chapelle, surmontée par un fronton ; sous ce portique s'ouvre une porte de fer ; sur la frise du fronton on lit cette inscription, qui rappelle que le monument a été érigé au moyen d'une souscription publique :