VANNES. — AURAY
Quand on se place sur la butte de Kérino, qui s'élève au bout du port, pour embrasser d'un coup d'œil la ville de Vannes, située à l'extrémité septentrionale et à seize kilomètres de l'embouchure du golfe du Morbihan, cotte ville, dont les édifices apparaissent groupés en amphithéâtre sur le sommet et le versant méridional d'une colline au bas de laquelle coule une petite rivière, et qui se prolonge dans la vallée où l'on a construit deux quartiers dont la plupart des maisons, à cause do l'humidité du terrain, sont bâties sur pilotis, présente un aspect agréable et pittoresque. Vannes, semblable à ces personnes qu'il
faut voir par leur bon côté pour les apprécier, mérite alors le nom de Guvenet (la blanche), ou de Venct (la belle), que l'amour filial de ses enfants lui a donné. L'impression est moins favorable quand, en arrivant: comme nous par la diligence, on s'engage dans la ville. Des rues tortueuses et humides, des carrefours sombres sur lesquels donnent de gothiques maisons hâlées par le temps et lèvent qui'soufflede la mer, disposent l'âme à la mélancolie. La vieillesse a par ellemême quelque chose de grave et de sévère, et Vannes est . une vieille cité. Elle remonte si haut dans l'histoire, qu'elle eut l'honneur, — redoutable honneur ! — d'avoir César pour ennemi et pour historien. Je sais qu'un litige s'est élevé sur la situation de Vannes antique, que les uns placent au bourg de Locmariaker, qui est comme encombré de débris d'antiquités romaines, tandis que d'autres veulent que la capitale des Vénètes, Darlorigum, ait été bâtie sur l'emplacement de Vannes, ou à peu de distance.
Je ne possédais pas l'érudition géographique et archéologique nécessaire pour résoudre ce problème ; d'ailleurs, ce n'était pas précisément pour découvrir la position de l'antique Oppidum des Vénètes que j'étais venu dans le Morbihan. Il me suffisait de savoir que les Vénètes était un peuple vaillant et tenace qui, réfugié dans ses lagunes, comme, à une autre extrémité de l'Europe et sur une autre mer, les Vénitiens, avait énergiquement lutté contre la fortune de Rome. Habitant quelques points fortifiés situés au milieu de vastes et profonds marais produits
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par les inondations de l'Océan, les Yénètes entourés I de ces lagunes de l'Ouest, rendaient leur pays presque inaccessible en coupant les routes et les chaussées. Quand la mer était basse, ni armées ni flottes ne pouvaient arriver jusqu'à eux ; à la marée haute les navires arrivaient ; mais, comme les Vénètes étaient les plus hardis marins du monde et qu'ils possédaient des bâtiments de haut bord construits en chêne, aux flancs épais, aux poupes et aux proues hautes comme des forteresses, ils méprisaient les légères trirèmes des Romains. Le génie de César surmonta cependant tous ces obstacles. Les Romains, armés de longues faux emmanchées dans des perches immenses, coupaient les agrès des navires, et, après leur avoir ainsi ôté tout moyen de gouverner, ils entouraient de leurs légères galères ces masses immobiles comme des forteresses au milieu de l'Océan, et il les prenaient d'assaut ; ces faux remplaçaient l'artillerie, et ces galères étaient les canonnières du temps. Les Vénètes furent donc vaincus et traités en ennemis, selon l'énergique expression de César; c'est-à-dire que l'élite de leurs marins fut précipitée dans les flots ou passée au fil del'épée; « le reste de la population, vendu à l'encan, dit M. Amédée Thierry, alla, sous le fouet des marchands d'esclaves, garnir le marché de la province et de l'Italie. » Bien des siècles plus tard, le néo-paganisme de la Révolution française devait se montrer, aux mêmes lieux, aussi inhumain que le paganisme antique et l'impitoyable génie de Rome, contre les Morbihanais, restés aussi fiers et aussi inflexibles que leurs lointains aïeux.
La position do Vannes offrait des avantages natii rels qui lui assignaient un rôle important dans tous les siècles. Aussi voyons-nous les Anglais, dans les longues guerres que nous eûmes avec eux, attacher un grand intérêt à la possession de Vannes. Edouard III, ce terrible Edouard qui gagna contre nous la bataille de Grécy, une de ces blessures qui saigneront éternellement dans notre histoire, écrivait au prince de Galles, ce redouté prince Noir qui devait gagner contre nous la bataille de Poitiers, cet autre désastre qui forme, avec Azincourt, une trilogie fatale, une lettre pour lui annoncer la résolution de mettre le siège devant Vannes. Voici un passage de cette curieuse lettre, dont le style annonce que la langue française, comme la France elle-même, était encore à cette époque en voie de formation : « Très chier filz, sachiez que par l'advis et conseils des plus sages de nostre ost, avons mys nostre siège à la cité de Vanes, qu'est la meillour de Bretaigne après la ville de Nauntes, et plus poet (peut) grever et restreindre le païs à nôtre obéissance, qaril nous estoit advis que si nous eussoms (eussions) chivaché plus avaunt, sauns (sans) être seur de la dite ville, le païs qu'est renduz à nous, ne pourroit tenir devers nous en nulle inannerre (manière). La dite ville est seur la mear (mer), et est bien fermiez ; que si nous la puissoms aver (pouvons avoir), il serra greauntesploit à nostre guerre. Le païs est assez pleniteouse des blés et de char. » Edouard III n'eut point Vannes, dont les habitants repoussèrent l'armée anglaise.
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Quand j'arrivai à Vannes, la ville était sous Fémotion de la présence du conseil général, qui, dans une proportion réUuite, donne à la cité dans laquelle il se rassemble un peu du mouvement et de la vie des anciens états. Je descendis à YHôtel du Dauphin, situé sur la place, et où plusieurs de mes collègues, membres du conseil, se trouvaient réunis. Le luxe et le confort, ces corrupteurs de notre temps, n'avaient pas obtenu, lors de mon premier voyage, droit de cité à Vannes, qui n'a rien de commun. Dieu merci ! avec Gapoue. Je ne pense pas que V Hôtel du Dauphin pût avoir du temps où Edouard III mettait le siège devant la ville un mobilier très différent de celui que j'y trouvai en Tan de grâce 1850. Notez que c'est un fait que je constate, et non une plainte que j'exprime : quand on trouve dans une hôtellerie bon lit et bon visage, nourriture saine et soins suffisants, at-on le droit de demander quelque chose de plus ? Les tentures de soie, les tapis soyeux, les glaces, les pendules et les bronzes, se payent comme le reste, quoiqu'on ne les porte pas sur la carie, et je ne suis pas de ceux qui croient à la nécessité de ce superflu. Je vois encore d'ici ma modeste chambre, dont l'ameublement se composait de deux immenses lits à baldaquins de serge verte, où l'on aurait pu coucher en travers comme en long, d'une commode et d'un secrétaire en bois de noyer, qui n'avaient pas attendu pour être façonnés les immortelles idées de 1789, et de quelques chaises de paille avec un seul fauteuil. Une petite table en bois blanc pour écrire, accès-
soire nécessaire pour l'hôte qui habitait cette pièce à cette époque, complétait le mobilier; car je ne parle pas d'une espèce de trépied destinée recevoir la malle du voyageur. Point de cristaux, de bronzes, de porcelaines : un gobelet et une carafe en verre, un chandelier en cuivre sur lequel s'élevait un luminaire que l'on appelait naïvement à Vannes une chandelle, et que la langue parisienne aurait baptisé du nom de bougie, sans pour cela lui ôter l'odeur du suif; un pot à eau et une cuvette de terre blanche; mais du linge beau et épais qui faisait honneur à la quenouille des fîleuses de Bretagne, des couvertures en riche laine, et des draps qui répandaient une bonne et fraîche odeur de lessive.
Après quelques heures de sommeil, dont j'avais besoin pour me reposer de ma course rapide, je m'habillai à la hâte, et j'eus quelques mains amies à serrer. Je ne prétends pas faire ici, comme de raison^ l'histoire de la députation du Morbihan en 1850; -je crois pouvoir seulement affirmer que, dans cette province comme dans un grand nombre de provinces de France, le bon sens populaire avait cherché dans tous les rangs des hommes de bonne volonté et de convictions fortes. Il y avait parmi nous des gentilshommes honorés et aimés, un prêtre d'un esprit juste et vif, d'un caractère sûr et ferme dans son inébranlable douceur ; un homme de la bourgeoisie, intelligence studieuse et ornée, cœur honnête, pur, religieux et fervent, M. Monnier, qui avait professé autrefois avec distinction au collège de
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Vannes, et que je nomme et que je loue en toute liberté, parce que, dès la première année de la Législative, il mourut à Paris, en demandant que son corps fût transporté dans son cher Morbihan, où il voulait dormir son dernier sommeil. Enfin je représentais dans la députation cette puissance vague et indéfinie qu'on appelait, à cette époque, un quatrième pouvoir dans l'État, la presse, pouvoir qui, après avoir contribué à tant de déchéances, n'est plus, à son tour, au moment où j'écris, qu'un pouvoir déchu. Après quelques bonnes paroles échangées, nous convînmes d'aller, le jour même, à Auray, pour nous rendre de là à Sainte-Anne. Pour quiconque vient dans le Morbihan, ce pèlerinage est un devoir de piété et de cœur. J'avais en outre, en m'y rendant une dette de reconnaissance à payer. Le petit séminaire du Morbihan est situé dans le lieu même du pèlerinage, et il était alors sous la direction d'un homme qui m'avait, malgré sa jeunesse, inspiré autant de respect que d'affection ; c'était un de ces jeunes prêtres dans lesquels la grâce de Dieu semble se presser d'agir, parce qu'il n'entre pas dans la volonté de sa providence de les laisser longtemps sur la terre. Je réclame, à l'égard de M. l'abbé Le Blanc, comme tout à l'heure à l'égard de M. Monnier, la liberté de la louange, parce que cette louange ressemble ici à ces fleurs qu'on effeuille sur un tombeau. L'épi mûrit si vite, que le céleste moissonneur n'attendit pas, pour le cueillir, le temps ordinaire de la moisson. C'était ce jeune prêtre qui, renonçant aux assemblées politiques où il aurait pu
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briller par la solidité et la clairvoyance de son esprit comme par la fermeté pleine de douceur de son caractère, m'avait désigné pour son successeur, en préférant à l'éclat de la position qu'il abandonnait les services obscurs mais inappréciables qu'il pouvait rendre, en formant ceux qui sont appelés à former les autres. Je remis donc à mon prochain retour les visites que j'avais à faire à Tannes et les courses que je projetais dans cette ville, et je me mis en route pour Auray : dans un de ces cabriolets traînés par un des chevaux du pays qui ont quelques-unes des qualités de leur province : car ils mangent peu, réclament peu de soins, et marchent vite et longtemps. Un jeune gars de quatorze ans, assis sur le brancard, était notre cocher. M. l'abbé Lecrom, le collègue dont j'ai parlé plus haut, et moi, nous remplissions le cabriolet dans lequel nous rouHons vers Auray.
La route de Vannes à Auray se déroule, sur une étendue de seize kilomètres, en partie à travers des bois profonds et touffus, dans lesquels, à plus d'une époque, et même sous le gouvernement de Juillet, les réfractaires ont cherché un asile. La connivence que trouvaient dans le pays ces hommes, la plupart doux, religieux et honnêtes, mais qui ne pouvaient se résoudre à servir un pouvoir qui blessait tous leurs sentiments et tous leurs souvenirs, les dérobait presque toujours aux poursuites de la gendarmerie. Point de chaumière, de métairie, point de château où on leur refusât l'écuelle de soupe, le morceau de pain et le verre de cidre dont ils avaient besoin pour soutenir
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leur vie errante. Un d'entre eux s'était créé une industrie dont j'emportai un spécimen à Paris. Dans les heures longues et solitaires qu'il passait dans les bois, il s'était exercé à tailler avec son couteau des ustensiles de buis, en demandant préalablement à un grand propriétaire, — car pour être un réfractaire on n'est pas un voleur, et les forêts du Morbihan n'ont rien de commun avec la forêt de Bondy à la mauvaise renommée, — la permission de prendre dans ses propriétés la matière première de son travail. Le propriétaire dont il s'agit s'était hâté de donner la permission demandée, et j'emportai à Paris un couvert de buis; sans être un chef-d'œuvre de sculpture, c'était vraiment une œuvre remarquablement ornementée par le couteau de cet artiste rustique, qui, à côté de quelques arabesques de fantaisie et des premières lettres de son nom signant son œuvre, avait gravé trois signes cabalistiques, vœu fervent sorti d'un cœur dévoué et plus habitué à prier pour le malheur que pour la prospérité, pour l'exil que pour les gouvernements établis. Cette position d'outlaw dans une société civilisée ne laissait pas cependant d'avoir des inconvénients. Mon compagnon de voyage me montra, chemin faisant, un carrefour boisé et profondément encaissé dans une vallée arrosée par un petit cours d'eau, où plusieurs réfractaires surpris avaient récemment fait le coup de feu avec les gendarmes: car, s'ils ne tiraient jamais les premiers, ils rendaient coup pour coup. De retour à Paris, nous fîmes, avec r>os autres collègues, des démarches pour faire cesser
celle siluation anormale el ^dangereuse, el nous fûmes assez heureux pour réussir.
A une lieue de Vannes et à deux lieues d'Auray, nous renconlrâmes, au milieu d'un pelit village, une anlique et pauvre chapelle consacrée à la sainte Vierge, el à laquelle se rattache une légende restée chère aux souvenirs populaires. A l'époque de la dernière croisade, dit la légende, qui n'est fondée, il faut en convenir, sur aucun document authentique, un chevalier du Garo, seigneur du château du môme nom, dont on aperçoit les vastes ruines à peu de distance, fut sauvé par un miracle qui rappelle celui de Notre-Dame-de-Liesse. Fait prisonnier à Bethléem, avec son écuyer, par les mécréants, le sire du Garo avait été enfermé, ainsi que lui, dans un coffre en bois, et ils devaient subir ensemble, le lendemain, le supplice du pal. Les longues heures de cette suprême nuit, attristée par l'attente d'un horrible lendemain, s'étaient passées pour ces deux infortunés dans une fervente prière ; le rosaire n'avait pas quitté leurs doigts, et le nom de la sainte Vierge leurs lèvres ; « Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort ! » répétaient-ils ; et leur accent devenait plus pressant et plus vif à mesure que l'heure de cette mort cruelle et inévitable approchait. Les premiers rayons du soleil commençaient à pénétrer à travers les fissures des planches du coffre, et ils étaient dans l'agonie de raltente, lorsque l'écuyer, appliquant son œil à une de ces fissures, s'écria avec
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un étonnement dans lequel perçait un mouvement de joie, qu'il apercevait une verte campagne toute pareille à celle de son pays. Le sire du Garo l'interrompit par un gémissement, et le supplia de ne pas lui rappeler des souvenirs qui amolliraient son courage, si près du moment où il allait avoir à affronter le martyre. Mais l'écuyer, dont l'œil était resté attaché sur la fente du coffre, répéta avec plus d'assurance que jamais :
« — Monseigneur, je ne me trompe pas ; c'est bien la campagne de notre chère Bretagne, et, je l'affirmerais presque, c'est celle qui entoure votre noble château du Garo. »
C'est alors qu'il aurait fallu voir le sire du Garo s'irriter et tout à la fois se lamenter ! Il pleurait, le bon chevalier, au souvenir de son vieux manoir, de sa jeune femme et de ses petits enfants qu'il y avait laissés. Pourquoi avoir prononcé ce nom qui lui avait rendu la vie si douce et qui allait lui rendre la mort plus amère, en lui rappelant tout ce qu'il perdait? Et les larmes du bon chevalier coulaient, coulaient, et les grains du rosaire continuaient de rouler entre ses doigts, et le doux nom de Marie, la Mère des douleurs et la consolatrice des affligés, revenait sans cesse sur ses lèvres. Tout à coup un bruit de voix retentit.
« — Allons, dit le chevalier, préparons-nous, ce sont les bourreaux qui arrivent ! »
« — Par la grâce de Dieu et de sa sainte Mère, vous vous trompez, monseigneur, ce sont les femmes du village du Garo qui vont porter leur lait à la ville de Yannes. »
Quelques minutes après, le coffre s'ouvrait, et le sire du Garo, accompagné de son écuyer, allait, entouré de ses vassaux ivres de joie, rendre grâce à Dieu du miracle qu'il avait fait en sa faveur, et faisait le vœu de bâtir dans ce lieu une chapelle à Notre- Dame.
Voilà la légende qui se rattache à la chapelle de Notre-Dame de Bethléem. Pendant que mon compagnon de voyage me la racontait, notre cheval breton continuait sa course rapide, et bientôt nous entrions dans la charmante petite ville d'Auray, gracieusement assise sur la rivière du même nom.
Au moment où nous entrions à Auray, deux noces, sortant de l'église, commençaient à former sur la promenade de la ville, au son national du biniou, qui accentue si vivement la mesure, ces rondes bretonnes qui plaisaient tant à madame de Sévigné. Il y avait un moment, en effet, où ces rondes prenaient un caractère plein d'intérêt, et qui n'était pas sans grâce. . Ces danseurs aux longs cheveux, aux larges chapeaux ' et aux vastes braies, tenant par la main les jeunes femmes et les jeunes filles, aux bonnets plus blancs que la neige, qui, assez semblables aux bonnets des filles de Saint-Yincont de Paul, descendent sur le cou et sur les épaules, et abritent le visage contre les rayons du soleil et le vent cuisant qui souffle de la mer, tournaient quelque temps, tantôt d'un pas lent, tantôt d'un pas rapide ; puis, tout à coup, la ronde s'arrêtait, et, sans que les mains se quittassent, les deux moitiés du cercle se rapprochaient vivement avec un élan rythmi-
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que, par un avant-deux plein d'entrain et de verve, dont le biniou, gonflé par le musicien, donnait le signal en accentuant plus vivement son appel. Déjà, en 1850, le petit bonnet coquet que portent nos lingères faisait concurrence à la coifl*ure nationale des jeunes filles d'Auray. Je regretterais, dans l'intérêt de l'art comme dans celui des femmes d'Auray, dont les traits sont généralement réguliers et agréables, que ce nouveau venu, qui n'a ni caractère ni raison d'être dans ce climat sujet au vent et à la pluie, remportât la victoire; mais, dans ce temps où tout passe, comment les bonnets ne passeraient-ils pas?
Je rencontrai chez le respectable curé d'Auray, qui avait l'honneur de recevoir son évêque à dîner dans son nouveau presbytère, construit en granit, selon l'usage du pays, plusieurs de mes collègues, entre autres MM. de Saint-Georges et de Kéridec. M. le comte de Saint-Georges, père du représentant et luimôme ancien député de la Restauration, demeuré debout au milieu de la société de notre temps, comme un de ces types d'honneur et de loyauté sur lesquels les révolutions n'ont pas de prise, occupait, à côté do monseigneur, la place d'honneur qui lui appartenait à tant de litres. M. l'abbé Le Blanc, que je venais chercher de Vannes, était là avec un grand nombre d'ecclésiastiques ; M. de Gouvello de Kérantré, M. Doré, maire de la ville et habile et intelligent constructeur de navires, M. Georges de Gadoudal, qui arrivait avec nous de Vannes, étaient au nombre des convives. Le dîner fut long, comme tous les dîners
bretons : des poissons magnifiques, péchés dans l'Océan ; le cidre, qui est la boisson nationale du pays ; le vin de Bordeaux, que la mer améliore en le portant sur les côtes de la Bretagne ; le vin de Malaga, que l'Espagne lui envoie, faisaient de ce dîner une sorte de banquet, animé par une conversation tout à lafois vive et amicale ; car tous ceux qui étaient assis à cette table étaient unis d'esprit comme de cœur.
Après le repas, nous fîmes une courte promenade dans la ville, et M. de Saint-Georges père voulut bien me conduire à la tour de la Croix, position élevée du faîte de laquelle on aperçoit un magnifique panorama. La petite ville d'Auray, qui a assez de mérites réels pour ne pas avoir de prétentions, a pourtant celle d'avoir été fondée par le roi Artus, si célèbre par les récits de la Table ronde. Tout ce que je puis dire, c'est que si elle doit à l'enchanteur Merlin les avantages de sa position, la beauté de son site et le charme de son paysage, la baguette du célèbre enchanteur l'a admirablement douée. Lorsqu'on gravit les pentes conduisant au Loch, cette promenade publique qui domine l'Auray, rivière d'un cours peu étendu qui, prenant sa source à Plaudren, longe la ville à laquelle elle a donné son nom, avant de se précipiter dans la mer, on est étonné de la beauté du spectacle qu'on a sous les yeux, et que le R. P. Martin a si bien décrit dans son petit livre sur le pèlerinage de Sainte-Anne. Au nord apparaissent la : Chartreuse, le bourg de Brech, et, plus loin, la jolie ; flèche de Pluvigner, dominant les forêts de Gamors, '
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de Floranges et de Lanvaux ; plus à droite, les châteaux de Treulan, de Kerso et de Kermadio, le bourg de Pkmeret, le campanile de Sainte-Anne, ce pèlerinage aussi cher à la Bretagne que celui de Saint- Jacques de Gompostelle l'est à l'Espagne, comme l'a écrit M. Rio ; enfin Grand-Champ à l'extrémité de l'horizon. Au levant, la route de Vannes se déroule It comme un ruban, et au delà des larges landes à la couleur dorée, l'œil découvre les clochers de Plœren, Plougoumélen, Baden, enfin Vannes, l'antique cité ; puis Port-Navalo, Sarzeau et Saint-Gildas de Rhuis, où l'on visite les ruines de l'église du monastère, un moment gouverné par Abailard, qui était allé chercher la paix sur les bords d'une mer toujours agitée et au milieu d'iine population « dont la langue barbare lui était, disait-il, inconnue. » Au midi, le bras de mer d'Auray se déploie sous les yeux du spectateur avec un tableau mouvant, animé par les chaloupes, les péniches les chasse-maréesq les bricks les goélettes, enfin les navires de toute espèce : les constructeurs d'Auray lancent des bâtiments de cinq cents tonneaux, il y en a qui vont jusqu'à huit cents. Les deux rives, fortement accidentées, laissent apparaître à travers des rochers battus par les flots, des bouquets de pins et de sapins fouettés par les vents d'ouest, qui sont terribles dans cette région, le pavillon de Haute-Folie, et les châteaux de Plessis-Kaer, de Kerisper-Montaigu et de Kérantré-Gouvello. La vue s'étend de ce côté, sur l'île aux Moines, l'île d'Arz et les groupes de rochers semés dans le golfe du Mor-
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bihan, la petite mer, comme l'appellent les Bretons à cause du voisinage de la grande. Le panorama continue à se développer jusqu'au phare de Belle-Isle et aux rochers menaçants d'Houat et d'Hoëdic. En remontant vers le couchant on voit apparaître Grach et les ruines pittoresques du château et de la chapelle de Locmaria ; plus loin, Garnac et cette armée de pierres blanches qui se dressent comme des géants pétrifiés dans la plaine, en posant, comme le sphinx égyptien, une énigme dont les archéologues cherchent encore le sens. Derrière Garnac, se cache Quiberon, Quiberon, dont le nom gémit dans' notre histoire en évoquant un éternel souvenir de sang et de deuil, et que je retrouverai à la fm de ce récit dont il sera le couronnement ! La gentille ville d'Auray, après avoir été une position militaire importante, que Gharles de Blois et Montfort se disputèrent, après avoir perdu cette importance avec son château fort, que Henri II fit démolir en 1558, et dont les pierres furent employées à la construction du fort de Belle-Isle, après avoir été un moment privée de sa richesse commerciale, a retrouvé la prospérité à laquelle sa position lui donne des droits; l'activité règne dans son port, sur ses quais; la construction, la pêche de la sardine, le grand et le petit cabotage, le commerce des grains, des fruits, du beurre, du miel, des bestiaux, des chevaux, une fabrique de dentelle, des tuileries, des briqueteries, répandent partout le travail et l'aisance. La petite ville d'Auray, que je devais souvent revoir, m'a laissé, comme à tous ceux qui l'ont visitée, un
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agréable souvenir. Le charme de son site, la fraîcheur de ses eaux que le flux de la mer vient grossir, son port vivant et animé, l'aspect agreste de sa promenade du Loch, les splendeurs pittoresques du paysage dont elle est entourée, la grâce de ses femmes dans leur costume national, la mâle beauté de ses hommes, ({ui ont fourni à la chouannerie ses types les plus vigoureux, son hospice gothique et ses couvents à la flèche aiguë, les restes de son vieux château du moyen âge, enfin les souvenirs évoqués de tous côtés par l'histoire, donnent à ces lieux un attrait si vif, qu'on souhaiterait d'y vivre, et qu'en les quittant on leur dit: Au revoir!
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