‹ QuiberonChapitre 5 sur 21 · ORIGINE DU PELERINAGE A SAINTE-ANNE · texte numérisé non relu

ORIGINE DU PELERINAGE A SAINTE-ANNE

Nous partîmes de bonne heure d'Auray, le 6 septembre 1851, pour nous rendre à Sainte-Anne, où l'abbé Le Blanc nous avait donné rendez-vous. La distance est si courte, — une lieue à peu près, — que nous avions préféré, l'abbé Lecrom, plusieurs ecclésiastiques, quelques autres personnes et moi, faire le trajet à pied : pour un voyageur à qui le pays est inconnu, c'est la meilleure manière de le voir. Une belle journée d'automne favorisait d'ailleurs cette promenade, et la mer, qui n'est pas loin, nous envoyait de temps à autre une fraîche brise qui tempérait la chaleur du jour. Chateaubriand a écrit quelques pages

délicieuses sur le printemps en Bretagne ; à en juger par trois des quatre voyages que j'ai faits dans le Morbihan, tous trois au mois de septembre, l'automne de la Bretagne vaut presque son printemps, car j'ai été continuellement favorisé par une température agréable et douce, et le soleil ne s'est pas caché pendant mon séjour sous ces brumes épaisses qui assombrissent les vers de Brizeux.

Nous partîmes vers dix heures du matin. Dans la soirée précédente, j'avais lu, avant de m'endormir, l'intéressant petit livre du R. P. Arthur Martin, de la Compagnie de Jésus, sur le Pèlerinage à Sainte-Anne d' Aurai/, et, la tête pleine des merveilles qui avaient fait établir cet oratoire, j'étais intarissable en questions auxquelles mes compagnons de route répondaient avec une inépuisable complaisance. « Il me semble, leur disais-je, que, sans admettre légèrement les miracles, nous ne devrions pas nous montrer trop difficiles à croire à de nouvelles preuves de la bonté de Dieu. Ne sommes-nous pas ses enfants? N'est-il pas le meilleur des pères? Un fils comblé de bonté par son père a-t-il le droit de se montrer incrédule quand on lui annonce que ce bon père vient de lui accorder une nouvelle faveur? Il y a des esprits que le surnaturel choque : pauvres esprits forts qui mesurent à leur faiblesse et à la sécheresse de leur âme la puissance et la miséricorde de Dieu ? Esprits faibles et arrogants qui disent à la bonté infinie, cet autre océan, ce que la puissance infinie a seule le droit de dire à la mer : « Tu n'iras pas plus loin ! » Gomme

si ce qui est au-dessus de notre intelligence était audessus de la puissance et de la bonté divines ! Comme si l'ordre naturel que nous voyons presque exclusivement sur la terre ne faisait pas partie d'un ordre plus général, et comme si Dieu pouvait cesser d'être infini en puissance et en bonté parce que nous sommes petits par l'esprit et le cœur ! Pour moi, cette histoire me ravit. Je reconnais dans le bon Nicolazic, comme l'appelle le P. Martin, cette pureté, cette humilité et cette simplicité que la tradition nous montre dans les instruments dont Dieu aime à se servir pour répandre de nouvelles grâces sur la terre. C'est le David de la Bible que Dieu va chercher au milieu de son troupeau pour abattre le Philistin GoHath et pour remplacer l'infidèle Saiil sur le trône d'Israël ; c'est cette Marie que l'ange salue en l'appelant pleine de grâce, sous l'humble toit du charpentier de Nazareth; c'est, dans notre propre histoire, Jeanne d'Arc, à laquelle les anges et les saintes apparaissent en lui annonçant que Dieu ne veut pas que notre France, destinée à remplir une glorieuse mission sur la terre, soit écrasée par l'orgueilleuse Angleterre, et qu'il lui ordonne, à elle, simple bergerette des champs, de ceindre l'épée et d'aller délivrer Orléans aux abois, pour mener ensuite sacrer à Reims « le gentil Dauphin de France. »

' Comme le soleil était chaud, nous nous assîmes un moment sous des grands arbres qui bordaient la

route où -nous cheminions. En face de nous, un payf san qui, probablement, allait prendre une charge de

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blé au bourg voisin, venait de faire arrêter son attelage, composé, suivant l'usage du pays, de deux bœufs précédés d'un cheval. Le cheval allongeait la tête pour chercher à terre quelques brins d'herbe ; les deux bœufs, immobiles et mornes, jouissaient avec une tranquille joie de cet instant de trêve, et leur conducteur s'appuyait sur leur forte tête pour se délasser, sans que ces vigoureux animaux parussent sensibles à ce poids. Dans la charrette, étroite et petite comme on les construit dans le Morbihan, une jeune femme se tenait debout; elle portait un enfant dans ses bras. Tout l'ensemble de ce petit tableau présentait un caractère de calme et de placidité qui reposait l'âme. Un des ecclésiastiques qui était avec nous reconnut la jeune femme et lui adressa quelques mots ; elle habitait un village éloigné de quelques lieues de Ker-Anna, et elle avait profité de la charrette pour venir placer sous la protection de la sainte son enfant malade ; car sainte Anne est une puissante protectrice ; dans les litanies composées en son honneur, et que récitait sans doute la jeune mère, on l'appelle « le Remède des infirmes, la Santé des malades » (Medkina infirmormn, Sanitas languentium). Comme Marie, sa fille, sainte Anne est nommée par la piété des chrétiens la Consolatrice des affligés et la Protectrice de tous ceux qui crient vers elle ; la Nuée qui répand la rosée du c\e\(Nubes rorida) ; et dans une des hymnes que l'on chante au sein du sanctuaire placé sous son invocation, l'Eglise s'exprime ainsi : « Anne, pieuse mère, je vous

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salue, vous dont le nom est si doux ; Anne, dont le nom veut dire grâce et amour, daignez offrir à Dieu nos prières. Anne, heureuse êtes-vous d'avoir enfanté une pareille fille ; heureuse la fleur issue de vous d'avoir une pareille mère ! »

Après quelques minutes de repos, nous nous levâmes afin de poursuivre notre route, et la conversation continuant à rouler sur les faits qui avaient précédé l'établissement du pèlerinage, et chacun apportant son souvenir ou sa réflexion, je voyais, pour ainsi dire, refleurir devant moi toute cette légende sur les lieuxmèmesoii les faits s'étaientpassés.Ilj^ a quelques siècles, les lieux où se trouvent aujourd'hui la chapelle miraculeuse, la haute tour, la vaste maison et le bel enclos du petit -séminaire, n'étaient que des champs et des prairies jetés sur les bords marécageux d'une lande, à une petite distance d'un hameau qu'on appelait Ker-Anna, le village d'Anne, en mémoire d'une chapelle bâtie sur ce terrain sous l'invocation de la sainte, dans les premiers siècles du christianisme, chapelle détruite vers la dernière année du vii^ siècle. Le souvenir vague et lointain de la dévotion que le pays avait eue pour la sainte, quelques débris informes de l'antique chapelle, enfouis dans le sol sur lequel elle s'élevait jadis, voilà tout ce qui restait, en l'an 1622, des honneurs qu'on avait rendus à sainte Anne. Je me trompe ; un phénomène étrange, que personne ne pouvait expliquer et que cependant il était impossible de nier, car il s'était plusieurs fois renouvelé, entourait d'une religieuse terreur l'endroit

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OÙ étaient enfouies ces vénérables ruines. Elles se trouvaient dans un champ de blé appelé le Bocenneu ou le Bocenno, et de mémoire d'homme, jamais dans cet endroit on n'avait pu faire passer le soc de la charrue. On était obligé de cultiver cette partie du champ à la bêche, comme si cet endroit, autrefois consacré et destiné à l'être de nouveau, eût été trop saint pour que les animaux y fussent admis, et que l'homme seul dût y pénétrer. Cent fois l'épreuve avait été renouvelée, cent fois elle avait amené le même résultat : les bœufs, arrivés sur la limite du terrain, s'arrêtaient court et refusaient d'avancer ; si on les pressait de l'aiguillon, ils reculaient violemment et renversaient la charrue. Ce fait était si connu, que, lorsqu'on envoyait un laboureur au Bocenno, on ne manquait pa« de lui dire : « Prenez bien garde à l'endroit de la chapelle ; » c'était comme un proverbe dans le pays. Au moment où commence cette histoire, on venait de renouveler l'expérience, et l'issue qu'elle avait eue avait vivement frappé les esprits. Les bonnes gens répétaient, dans les veillées d'hiver, que la Providence, qui ne fait rien pour rien, avait ses desseins, et que, vraisemblablement, sainte Anne, pour laquelle le pays avait gardé une profonde dévotion, serait encore honorée dans ces lieux*

A cette époque, la ferme du Bocenno appartenait à messire de Kerloguen, et elle était cultivée par un de ses fermiers, nommé Yves Nicolazic. C'était une de ces âmes simples et grandes dont la pureté et l'humilité ont toujours plu à Dieu. Chrétien fervent,

il avait une dévotion profonde pour la sainte Yiergeet pour sainte Anne, sa mère. Sa vie s'écoulait dans le travail et dans la prière, et, quand on le rencontrait le soir, revenant du labour, dans les chemins mêmes que nous suivions, on était sûr de lui voir dans les mains son chapelet, qui remplaçait le manche de la charrue. C'était un homme droit et juste, et sa réputation sur ce point était si bien établie dans le pays, que ses voisins le choisissaient pour arbitre de leurs différends, assurés qu'il aurait mieux aimé mourir que de donner tort à qui avait raison. En 1623, Yves Nicolazic commença à avoir quelque avant-goût des révélations surnaturelles que Dieu devait lui accorder. C'était d'abord comme des clartés extraordinaires qui resplendissaient au milieu de la nuit dans la pauvre chambre qu*il habitait ; ces clartés, selon le pieux récit de ce saint homme, habitué à mesurer le temps par la prière, se prolongeaient pendant la durée de deux Patei' et de deux Ave> La même lumière lui apparut dans le champ du Bocenno, mais elle dura moins longtemps. Enfin, un jour qu'il était allé chercher ses bœufs dans les champs, et qu'en les ramenant il passait auprès d'une source qui alors s'échappait humblement d'un sol couvert de gazon, — c'est aujourd'hui la belle fontaine de Sainte-Anne, — les animaux donnèrent des signes de terreur et refusèrent d'avancer. Par une coïncidence étrange, le beau-frère de Nicolazic, qui était allé chercher aussi ses bœufs aux champs et qui revenait à la môme heure, éprouva la même résistance. Tous deux firent quelques pas de plus vers

l'endroit où jaillissait l'eau, et, s'y rencontrant, ils aperçurent une dame d'un aspect auguste, debout et tournée du côté de la source. Sa robe, d'une blancheur éblouissante, descendait jusqu'à terre; elle était environnée d'une clarté douce et cependant vive, qui rayonnait sur les objets voisins. Le premier mouvement des deux beaux-frères avait été de s'enfuir; cependant s'encourageant mutuellement, ils revinrent sur leurs pas, mais la vision avait disparu.

A partir de ce moment, ces visions se renouvelèrent continuellement pour Nicolazic. Tantôt, lorsqu'il revenait des champs à la tombée de la nuit, un cierge, porté par une invisible main, marchait à côté de lui et éclairait sa route, sans que le souffle du vent fit vaciller cette flamme surnaturelle qui s'élevait vers le ciel. Tantôt la sainte lui apparaissait auprès de la fontaine solitaire, témoin de sa première apparition. Quelquefois aussi elle se montrait à lui dans la maison ou dans la grange, à côté de vieilles pierres sculptées que le père de Nicolazic avait autrefois tirées du sol où étaient enfouies les ruines de l'antique chapelle. Toujours revêtue d'une robe d'une éclatante blancheur, ses pieds reposaient sur un nuage, et sa main portait un flambeau ; elle gardait le silence, mais la majesté de son visage, quand ses regards s'arrêtaient sur le laboureur, était tempérée par une douce bienveillance. Le pieux Nicolazic était comme ravi pendant la durée de ces apparitions ; cette lumière céleste lui rappelait celle qui avait rempli les apôtres de joie lors de la transfiguration sur le sommet duTha-

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bor. Il lui arriva aussi, vers cette époque, d'entendre des accords d'une harmonie céleste s'élever du sein des saintes ruines.

Tant qu'il restait entouré des glorieuses visions du monde surnaturel, son cœur était comme inondé d'allégresse ; mais, quand il rentrait dans le monde naturel, la crainte et le trouble s'introduisaient dans son âme. Nicolazic était un homme humble et sage; il appréhendait parfois d'être le jouet de vaines illusions. Pourquoi Dieu honorerait-il un homme simple, ignorant et faible comme lui, de ces révélations sublimes ? Il avait pensé, au début, que ce pouvait être l'âme de sa mère, qu'il avait eu le malheur de perdre récemment, qui réclamait ses prières, et il avait fait dire plusieurs messes pour le repos de son âme; mais la continuation des apparitions l'avait obligé d'abandonner cette idée, et, de plus en plus troublé, il résolut d'aller chercher des lumières et des conseils dans le couvent des Franciscains d'Auray.

Le R. P. Modeste, auquel Nicolazic s'adressa, était un homme de haute piété et de grande prudence. La réputation du laboureur, sa foi profonde, sa vertu, sa simplicité et son humilité, ne lui permettaient pas de douter qu'il fût sincère. Il savait d'ailleurs que les merveilles au sujet desquelles il était venu le consulter n'étaient pas sans précédent dans l'histoire de l'Église. Mais, de ce que les miracles sont toujours possibles à Dieu, il ne s'ensuit pas que ceux que les hommes racontent soient toujours réels. H recommanda donc â Nicolazic de redoubler de ferveur et de

fidélité dans tous ses devoirs, et d'aller demander à Dieu la connaissance de ses desseins dans l'église du Saint- Esprit et dans celle de Notre-Dame de la Garde, aujourd'hui détruite, mais qui était alors en grande vénération sur toute la côte du Morbihan.

Nicolazic obéit et attendit que Dieu voulut bien éclair" cir ce mystère. C'était le 25 juillet 1624 ; le lendemain, tombait la fête de sainte Anne. Nicokzic était allé à Auray probablement pour se préparer à faire ses dévotions. Il revenait, le soir, par un temps obscur, en récitant, selon sa coutume, son chapelet le long du chemin. Il était arrivé près de la croix de pierre que nous montra un de nos compagnons de route, et qu'on a appelée depuis la croix de Nicolazic. Tout à coup il aperçoit la sainte qui, portée sur un nuage et son flambeau à la main éclairait tous les objets à l'entour. Il continue sa route sans que les grains du chapelet cessent de courir sous ses doigts. La sainte le suit, et le mystérieux flambeau l'éclairé jusqu'à la porte de sa maison. La durée de cette vision avait produit sur Nicolazic une impression profonde. Il se demandait plus que jamais ce que Dieu voulait de lui, et, repassant au fond de son cœur tout ce qui lui était arrivé dans ces derniers temps, il se retira dans une grange, sans prendre de nourriture, afin de veiller dans la prière et la méditation. Il s'était étendu sur quelques bottes de paille et prenait un peu de repos, sans que le sommeil descendit sur ses yeux, tant son esprit était rempli de pensées, et tant les sentiments d'une fer-

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vente piété débordaient de son cœur, lorsque, entre onze heures et minuit, un bruit étrange arriva à ses oreilles. Il écoute, on ne saurait s'y tromper; c'est une multitude innombrable qui, arrivant de tous côtés, fait retentir la terre du bruit de ses pas, auquel se mélo un murmure de voix confuses. Ne semble-t-il pas que, pour encourager son serviteur. Dieu le faisait assister, par anticipation, à un de ces pèlerinages qui devaient peupler bientôt la solitude de ce lieu alors sauvage et retiré ? Les pas s'approchent, le murmure des voix augmente ; Nicolazic étonné, se lève avec précipitation ; il court au dehors pour s'enquérir du motif qui amène, à une pareille heure, un rassemblement aussi considérable de personnes dans cet endroit isolé. D'où viennent-elles? Que veulent-elles ? Nouveau sujet de surprise ! Dès qu'il est sur le seuil de sa porte, le bruit cesse, il n'entend plus rien, et il n'aperçoit personne. Il s'avance dans les prairies voisines, rien ne trouble la paisible solitude de la campagne déserte et le silence profond de la nuit. Tous les bruits de la nature sont endormis avec elle, d c'est à peine si l'on entend le murmure léger du vent qui agite, de temps en temps, le feuillage. Nicolazic, de plus en plus étonné, et sous le coup d'une émotion surnaturelle, rentre dans la grange, et, reprenant son rosaire, il recommence à prier avec une nouvelle ferveur. Tout à coup la grange s'éclaire, et une voix, s'élevant dans le silence, demande au pieux laboureur s'il n'avait jamais ouï dire qu'il y eût jadis une chapelle dans le Bocenno. Avant qu'il ait ré-

pondu, la Dame à l'aspect auguste qu'il avait vue dans ses précédentes apparitions lui apparaît de nouveau, et elle lui dit dans la langue du pays : « Yves Nicolazic, ne crains pas, je suis Anne, la mère de Marie ; va donc dire à ton pasteur qu'au milieu du champ qu'on appelle le Bocenno il y avait, avant qu'il existât de village, une chapelle célèbre, la première qu'on ait élevée, en Bretagne, en mon honneur. Voilà aujourd'hui neuf cent vingt-quatre ans et six mois qu'elle a été détruite, et je désire qu'elle soit rebâtie par tes soins ; Dieu veut que mon nom y soit vénéré encore ! » Ainsi dit-elle, et elle disparaît avec la lumière.

Il est difficile de dire de quelle joie l'âme de Nicolazic fut inondée en entendant ces paroles. Il savait enfin ce que Dieu attendait de lui. Le Seigneur daignait le choisir pour instrument du rétablissement de la chapelle de Sainte-Anne, pour laquelle lui, pauvre laboureur du Bocenno, il avait toujours eu une tendre dévotion. La sainte elle-même avait bien voulu l'assurer qu'il était désigné pour cette œuvre, et un jour viendrait où il pourrait l'honorer dans un sanctuaire bâti sur le lieu même que ses mains avaient si longtemps cultivé. Il s'endormit l'esprit rempli de ces riantes espérances. Sous la première influence de cette révélation céleste, et dans ce monde surnaturel où il était comme transporté, il ne doutait de rien : il croyait, il espérait, il aimait. Mais à son réveil le monde naturel reprit son empire. Que de difficultés dans la mission qui lui était imposée ! Com-

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ment lui, pauvre laboureur, convaincrait-il le recteur de sa paroisse qu'il était chargé par sainte Anne de rétablir son sanctuaire ? S'il ne passait pas pour un imposteur, ne passerait-il pas au moins pour un visionnaire ? Et puis, où trouver l'argent nécessaire à la construction d'une église ?

Ces doutes , ces anxiétés douloureuses , n'ont rien de nouveau pour nous, disais-je à mes compagnons de voyage ; nous les trouvons au début de toutes les missions. Écoutez Jeanne d'Arc, quand, deux siècles auparavant, l'archange annonce à la jeune bergère que c'est elle qui fera lever le siège d'Orléans et qui rendra au roi Charles son royaume ; Jeanne se prend à pleurer et répond « qu'elle n'est qu'une pauvre fille qui ne sait ni chevaucher ni conduire la guerre. » Il faut que l'ordre d'en haut soit renouvelé pour qu'elle l'exécute. Elle craint l'incrédulité, les railleries, la contradiction, et son humilité recule devant la grandeur de la mission.

— C'est précisément l'histoire de Nicolazic, reprit un des recteurs dans la compagnie desquels je cheminais, et, j'ai quelque honte à le dire, un de nos lointains prédécesseurs, le recteur du village de Pluneret, dont vous voyez là-bas le clocher, dom Sylvestre Roduëz, joua, en 1624, dans le lieu où nous sommes, le rôle qu'un rude capitaine, Robert de Baudricourt, joua à Vaucouleurs, au XV« siècle. Ce fut ce capitaine qui, lorsque l'oncle de Jeanne d'Arc, Durand Laxard, alla, de la part de la vierge inspirée, l'avertir de sa mission, répondit brutalement qu'il lui conseillait

de bien souffleter sa nièce et de la ramener ensuite chez ses parents. Le recteur de Pluneret n'accueillit pas avec beaucoup plus de bienveillance le pauvre Nicolazic, lorsque, pressé de nouveau par sainte Anne, celuici vint lui faire part de sa mission. Au seul mot d'apparition, le recteur s'emporta ; il chassa de chez lui le pieux laboureur. La phase des contradictions qui se trouve dans toutes les missions commençait. En vain Nicolazic va visiter le vicaire de Pluneret; dom Jean Thominec le reçoit encore plus mal que le recteur. Sans se laisser décourager, car, ainsi que Jeanne d'Arc, il est pressé par les A^oix, Nicolazic retourne chez dom Sylvestre ; mais celui-ci s'emporte, le réprimande, le taxe d'orgueil, et lui demande s'il est croyable que Dieu envoie des révélations à un ignorant comme lui. Puis, comme Nicolazic insistait encore, il le chassa de sa présence en le menaçant de le priver pendant sa vie des sacrements, et, après sa mort, de la sépulture chrétienne, s'il persistait dans ses folles imaginations. Mais Dieu, qui envoie à ses élus des épreuves, leur réserve des consolations. Nicolazic, repoussé sur la terre, est soutenu par le ciel. Les visions que Dieu accorde à son serviteur se multiplient. Sainte Anne lui apparaît de nouveau ; le champ de Bocenno s'illumine pendant la nuit de soudaines clartés ; le pieux laboureur entend une seconde fois le bruit des pas d'innombrables et invisibles pèlerins qui accourent de tous côtés au sanctuaire, œuvre de ses prières et de ses larmes; des concerts d'une merveilleuse douceur

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parviennent à ses oreilles. Quelques hommes distingués, qui connaissent sa piété, qui estiment son caractère, M. de Kermadio-Lescouët, propriétaire d'une terre dans le voisinage, et M. de Kerloguen, propriétaire du Bocenno, l'engagent à aller consulter de nouveau les Franciscains d'Auray. Ceux-ci ne lui donnent aucune espèce d'encouragement. « N'y a-t-il pas assez de chapelles dans la campagne ? un grand nombre de ces chapelles ne sont-elles pas abandonnées ? Pourquoi en augmenter le nombre ?» A cette réponse si décourageante, Nicolazic ne peut s'empêcher de verser quelques larmes. Cependant sa foi le soutient, et bientôt après sainte Anne lui annonce que « sa confiance sera récompensée par la découverte de sa statue, qui a été autrefois honorée en ces lieux. »

Tout en conversant ainsi, nous étions arrivés à Sainte-Anne, et nous nous représentions par la pensée l'aspect ancien des lieux où se passa cette scène mémorable. Au milieu de la nuit, Nicolazic avait été averti par sainte Anne que le moment de la découverte de la statue précieuse était arrivé. Le flambeau qu'elle portait, restant allumé, marche devant le pieux laboureur, qui va chercher des témoins, car il veut que tout se passe d'une manière authentique. C'est son beau-frère Le Roux, ce sont Julien Lezulit, Jean Tanguy et Jacques Lucas; François le Bloënec se réunit bientôt à eux. Le flambeau surnaturel continue à marcher devant eux ; il est visible pour tous, excepté pour deux d'entre eux, qui

ne se sont pas approchés, à la Pâque précédente, du tribunal de la pénitence. Élevé à trois pieds de terre, et brillant à trente pas à peu près en avant, sa flamme droite et immobile, s'épanouit en gerbe rayonnante et éclaire un vaste espace. Parvenu audessus de l'emplacement de la chapelle, il s'arrête, puis, s'élevant et s'abaissant par trois fois à peu de distance d'un bouquet d'arbres verts, il semble disparaître dans le sol. Nicolazic a dit : « C'est là ! » Il montre à son beau-frère l'emplacement où il faut creuser. Celui-ci commence à ouvrir la terre avec un outil du pays qu'on appelle tranche. Au bout de quelques moments, il annonce qu'il vient de rencontrer du bois; c'est la statue. Tous s'agenouillent, et ils allument un cierge bénit. Puis ils relèvent la sainte image, toute couverte de terre ; ils la déposent sur le gazon près d'une haie, et chacun retourne au village en bénissant Dieu, pour prendre quelque repos pendant le reste de la nuit.

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