‹ QuiberonChapitre 4 sur 7 · X. II. IS · texte numérisé non relu

X. II. IS

sage à travers iincliam|) voisin, ils traversaient lies buissons ([\ù ne leur permettaient de voir qu'à quelques pas (levant eux. Le guide toulà-coup laissa échapper une exclamation de surprise , et madame Lanno fut elle-même saisie d'un étODuement mélc de crainte , en apercevant devant elle des soldats républicains. Elleeutbien désiré retourner en arrière, pour les éviter, mais il était trop tard , les soldats les avaient vus. Ils étaient quatre, l'un avait le bras en écbarpe, et le sang qui coulait sur le mouchoir attestait que cette blessure était récente.

L'effroi que madame Lanno avait d'abord éprouvé se calma , lorsqu'elle reconnut parmi les soldat s le caporal qui s'était montré si galant dans l'auberge d'Elven. Celui-ci s'approcha d'elle avec un regard qui eut inquiété une femme moins avide d'hommages; mais la dame mit sur le compte de Tadmiraiion qu'elle inspirait au soldat^ l'expression animée de sa physionomie.

— Il parait que la citoyenne se rend à Jos-

selin? Si vous le permettez , nous ferons roiile ensemble ?

Une pareille proposition faite d'un ton si cavalier, déplut souverainement à Madame Lanno.

— Gela n'est pas possible, répondit-elle d'un air de dignité sévère.

— La citoyenne a donc des motifs particuliers pour voyager seule ?

— Je suis à cheval et vous êtes à pied, nous ne pouvons pas aller du même irain.

— Qu'à cela ne tienne , on peut arranger l'affaire.

Il quitta Madame Lanno et fut parler à ses compagnons. Celle-ci continuait à marcher devant le guide qui conduisait les chevaux en lesse. Après quelques instans de conversation, le caporal mit son fusil en bandouillère sur l'épaule , arrangea sa cadogan , et rejoignit Madame Lanno d'un air encore plus décidé qu'auparavant.

— Je me flatte que la citoyenne ne voit pas de mauvais œil les défenseups de la patrie. J'au-

rais pourtant plus de confiance dans son civisme si je voyais une cocarde tricolore à la place de ces rubans blancs .

— Chacun son goût, répondit sèchement la dame.

— A la bonne heure ; mais si la citoyenne désirait metlre la cocarde nationale, je pourrais lui en donner une, j'en ai de rechange dans mon sac.

— Fort obligée; gardez, je vous prie, vos cocardes.

— Voyez pourtant la puissance de deux beaux yeux , s'écria le caporal en faisant le geste de prendre la taille de Madame Lanno, si un homme m'en disait autant, je lui passerais mon briquet au travers du corps, et suffît que vous êtes une femme, je ne souffle pas le mot; il faut vous dire aussi que j'ai toujours eu un faible pour les femmes de Tancien régime ; on se mire dedans comme sur une giberne astiquée ; c'est tiré à quatre épingles ; ça mignarde du bout des lèvres. Quelle différence avec les républicaines^ qui sont raides

comme le canon de mon fusil et sentent la crasse et réclialotte.

Madame Lanno sourit légèrement au soldat.

— Vous, par exemple, citoyenne.

— Veuillez bien me dispenser d'entendre vos observations , interrompit la dame avec hauteur.

— Prenez garde à vos pieds , il faut descendre le fossé.

En disant cela , il lui passa un bras sous la taille et l'entraîna sur la pente roide d'un talus.

Madame Lanno , étourdie de la vilesse de cette descente, fut un moment à se remettre, elle se dégagea vivement des mains du caporal, qui avait conservé la même position, et regarda derrière pour chercher son guide.

— Nous voici sur la grande route j qu'attend la citoyenne ?

— Cela ne vous regarde pas, obligez-moi de vous éloigner.

— Il se fait tard, les portes de Josselin seront fermées si nous ne nous pressons pas .

— Mêlez- VOUS tle vos affaires^ s'écria Madame Lanno outrée de l'audace du soldat ; vous ai-je priée de m 'accompagner ? Je désire au contraire continuer seule ma route o

— Vous n'y pensez-pas, citoyenne, le soldat français professe des égards particuliers pour le beau sexe, je ne vous laisserai pas seule au milieu d'un chemin.

— Vos obsessions deviennent fatiguantes, si vous ne vous éloignez pas , je vais appeler mon guide.

Il est bien loin, s'il court toujours, reprit lesoldat, en frisant sa moustache, d'un air délibéré.

— Gomment! s'écria la dame justement alarmée.

— Les camarades l'ont emmené, répliquat-il tranquillemento

— Mais je suis donc seule, que vais-je devenir !

— Soyez sans inquiétude, vous ne courrez aucuns risques ^ vous êtes sous la protection de l'amour et de Thonneur. — Vous m'aviez dit qu'étant montée, nous ne pouvions faire

voûte ciiseiuljle, et comme j'avais mes raisons pour désirer de lier connaissance avec vous...

— C'est une indignité ! Savez-vous qui je suis pour me manquera ce point. — Joseph! cria Madame Lanno, espérant se faire entendre du guide ; Joseph^ venez à moi.

N'obtenant point de réponse, mille terreurs assiégèrent son ame, et elle se mit à pleurer.

— Allons, mignonCj reprit le caporal d'une voix llutéC;, en passant son bras autour du cou de Madame Lanno, c est inutile de pleurer; vous vous rougirez les yeux.

Elle le repoussa durement , il n'essaya pas d'employer la violence pour la retenir dans ses bras.

— Voyez, je suis bon enfant; faut pas avoir peur comme ça , je vais vous conduire bien tranquillement à Josselin, en vous communiquant les sentimens que j'ai pour vous.

— Vous êtes un insolent, reprit la dame partagée entre la peur et le courroux ; éloignez-vous, je vous l'ordonne.

— Allons, cette farce j vous seriez bien fa~

chée si je vous obéissais. Je ne suis pas orgueilleux y mais je sais me rendre justice ; vous verrez plus tard que vous n'êtes pas si mal tombée. Sans le hasard qui nous a fait prendre la même route, après que les chouans eurent dispersé le cantonnement à Elven, je n'aurais peut-être jamais eu l'occasion de vous témoigner mon amour et de recevoir l'aveu de vos sentimens.

— Oh mon Dieu ! personne ne viendra à mon secours, gémit madame Lanno avec un air d'angoisse où par habitude elle mêlait de l'apprêt.

La crainte de se trouver seule avec ce soldat sur la route quand la nuit serait venue, rendit quelque courage à madame Lanno, elle se mit en marche en pressant le pas, toujours suivie du caporal , qui lui réitérait les assurances de son amour; mais redoutant de le blesser en cédant à son indignation, elle prit le parti de le laisser parler seul sans lui répondre un mot. .

Deux heures après que l'armée royale eut

quitté Elven pour se rendre à Coët-Logon, un cavalier dont l'extérieur était vraiment remarquable, descendit à Tauberge de la Croix- Blanche . Il portait un chapeau à cornes , de grandes guêtres de peau jaune, montant au dessus du genou, une culotte de coutil rayé et une veste de même étofFe ornée de boutons de verre bleu. Sa perruque avait tourné et couvrait l'une de ses oreilles; la poudre, mêlée de poussière, composait sur la grosse figure rouge et bouffie du voyageur, une sorte de mastic délayé par la sueur. Ses joues tremblantes formaient un bourrelet de graisse qui entourait son menton ; et comme , à chaque instant, il les enflaient en soufflant, on les voyait se tendre comme une vessie dans laquelle on entre du vent , et lorsqu'il reprenait haleine, elles retombaient flasques et molasses pour se bouffir et se renfler de nouveau. Ayant arrêté son cheval à la porte de l'auberge, il descendit lourdement , boutonna son gilet de soie à ramages et relevaune ceinture destinée évidemment à soutenir son gros ventre qui balottait,

en roulant comme une poche de son moitié vide. I/hote, encore troublé du passage des chouans, parcourait la cuisine d'un air ai'fairé, réparant le désordre cpi'on avait causé chez lui, en calculant s'il devait s'applaudir ou se plaindre de celte journée par le nombre de pois qui avaient été payés sur ceux qu'il avait servis. ^-

— -Citoyen aubergiste^ dit le voyageur en soufflant j préparez-moi à dîner. Ouf! quelle chaleur , quel temps maudit! vous me faites l'honneur de m'entendre.

A ce mot, le lecteur reconnaîtra le mari de madame Lanno, si par notre description il ne l'avait pas deviné.

— Vous m'excuserez si je vous fais attendre; mais ce n'est pas tous les jours fète^ on ne voit pas souvent une armée de chouans tomber sur un bourg et mettre tout au pillage.

— Ali î ah! l'armée de Tinténiac est donc passée par ici ? répondit le juge qui s'était assis sur une chaise où il soufflait à son aise.

— Vous n'avez qu'à vous promener dans

Elven, vous en aurez la preuve par le dégât qu'ils ont laissé. J'avais bien deviné qu'il se préparait quelque chose , j'ai logé cette nuit une dame aristocrate qui attendait un messager, et je vois bien à présent de quoi il était question. ^

— Ah! vous avez logé une dame? dit le gros magistrat qui cessa de souffler, pourriezvous me dire, citoyen aubergiste...

— Est-ce vous qui lui avez écrit? J'ai entendu parler d'un abbé, el vous êtes assez gras.

— Un abbé ! alors c'est elle î N'a-t-elle pas une robe de soie violette avec un bounet monté, la figure rouge, îair renchéri. — C'est elle , c'est parbleu ma femme, vous me faites l'honneur de m'enlendre.

— Je ne suis pas sourd, dit l'aubergiste avec humeur. Ah! cette dame est votre femme, je ne voudrais pas pour deux mille livres de rente en avoir chez moi une pareille. — Elle doit vous faire la vie dure.

— Me diriez-vous , citoyen aubergiste , où je pourrai la trouver ?

— Ail! ah! vous ne mangez pas au même râtelier? Votre femme est aristocrate, et vous...

— Juge-de-paix à Auray.

— G'est-à-dire républicain. Gomme ça, vous courrez après elle.

— Je veux... je crains... vous me faites l'honneur de m'entendre.

— Ah! ah! fort bien. C'est de la complaisance de reste ; si j'avais un pareil oiseau , et qu'il prit la clef des champs, je fermerais bien la porte de peur qu'il ne voulût rentrer.

— Citoyen aubergiste , reprit le magistrat mécontent de ces réflexions , gardez vos avis pour ceux qui vous les demanderont. Savezvous où est ma femme ?

— Elle est partie avant les chouans par la traverse qui conduit à Plumelec; je crois que son guide a dit qu'ils se rendaient à Josselin.

— Grand merci, j'espère être assez heureux pour la rejoindre avant la nuit.

— Bon voyage, citoyen juge, dit l'hôte

avec un ton narquois. — Vas donc, gros bœuf, ajouta-t-il quand monsieur Lanno fut parti; oublies que tu n'as pas dîné, cours après une méchante femelle au lieu de remercier le ciel de t'en avoir délivré. C'est bien le cas de dire avec le proverbe :

Tel garde et tient dans sa maison Le bâton dont il est battu.

Le juge-de-paix mit son cheval au trot, sur la route de traverse que sa femme avait parcourue quelques heures auparavant , mais comme il était sans guide , et que sa corpulence le gênait beaucoup , lorsqu'il fallait descendre et traverser à pied des passages diffi*ciles , malgré toute la diligence possible , il employa plus de temps qu'elle à parcourir le même trajet.

Nous ne saurions dire au juste les réflexions qui occupaient l'esprit du gros magistrat, et les raisons qui le guidaient sur les traces de sa noble épouse ; mais en apprenant de la bouche de Marianne, ce départ précipité delà

— 19Z| — maison conjugale sans motifs apparens et sans explicalion , il avait senti sa dignité compromise, et le désir de faire respecter les droits que la loi lui accordait. Sous l'empire de cette pensée, il était aussitôt parti , décidé à ramener la fugitive au logis. L'animation de la route ne lui permit pas défaire des réflexions plus conformes à son caractère, de se demander, par exemple, s'il aurait, en présence de sa femme, l'énergie nécessaire pour affrojiter son courroux et lui apprendre à respecter l'autorité d'un mari. 11 n'était préoccupé que d'une idée^ celle de rejoindre sa femme et de la ramener au domicile conjugal , se disant qu'il n'était pas convenable que l'épouse d'un magistrat courût les champs occupée d'intrigues royalistes, parce qu'outre les dangers qui pouvaient persojmellement l'atteindre, elle l'exposait lui-même à perdre son emploi, et à voir son honneur compromis parles taches que cette conduite pouvait porter au renom de vertu dont la dame jusqu'à cette heure avait joui.

Il descendit à Plumelec, dans raubergc oii sa femme s'était arrêtée, et prit à peine le temps de faire manger l'avoine à son clieval, espérant, d'après les renseignemens qu'on venait de lui donner, la rejoindre avant la nuit. Mais i'armée de Tinléniac occupant les pays au-dessus du bourg , et calculant que sa femme le précédait à une assez grande dislance, il ne voulut pas s'exposer à la traverser, et prit des cbemJns détournés pour gagner la grande route à la bauteur de Coët- Bugat. Il était tard lorsqu'il eut ftiitce trajet, mais la lune s'était levée après le coucber du soleil , et sa clarté permettait de voyager facilement. En arrivant sur la grande route , le juge- de-paix rencontra un paysan qui conduisait un attelage.

— L'ami, dit-il , n'auriez-vous pas rencontré une dame à cheval avec un domestique ?

— Nenni , fit le paysan , je n'ai rien vu comme ça.

— Venez-vous de Josselin ?

— Oui.

— C'est singulier... Rappelez-bien vos souvenirs. Une (lame de trente-six à quarante ans, portant une robe de soie violette, un bonnet monté , Tair... l'air distingué.

— Attendez donc, effectivementj'ai vu quelque chose comme ça , mais ce n'était pas une dame.

— Qu'est-ce que cela signifie ? vous me faites l'honneur de m'entendre.

— Celle-là que j'ai rencontrée marchait avec un soldat; ils paraissaient se taliner, mais ça ne me regardait pas, j'ai continué mon chemin.

Le gros juge haussa les épaules et piqua son cheval sans adresser d'autres questions au paysan. A deux portées de fusil, il rencontra une femme qu'il interrogea pareillement , mais quel fut l'étonnement du magistrat en recevant une réponse absolument conforme à celle du paysan. Il se demanda ce que cela signifiait. Comment sa noble épouse avait quitté son guide et voyageait avec un soldat. Une pareille chose lui parut tellement extra-

ordinaire , si hors de toute vraisemblance , qu'il repoussa cetle idée , en riant d'avoir pu supposer que cetle femme, accompagnée d'un soldat, était sa belle Amélie. Cependant il lui resta quelques inquiétudes^ pour avoir le cœur net, il s'arrêta devant un cabaret qu'il rencontra sur la route , espérant y puiser des informations plus précises.

Deux hommes ressemblant à des marchands forains buvaient du cidre sur un bout de la table. Le juge demanda une bouteille et s'assit à côté d'eux. Gomme ils paraissaient fort occupés de leur conversation , monsieur Lanno ne voulut pas les déranger , et s'adressa à l'hôtesse. Celle-ci répondit qu'elle avait vu tous les voyageurs qui étaient passés dans la soirée , et qu'elle n'avait point remarqué de dame accompagnée d'un guide.

Une belle femme haute en couleurs avec une robe de soie violette. Vous me faites l'honneur de m'entendre.

La citoyenne que vous cherchez a-t-elle un bonnet monté garni d'une superbe den-

là

telle? demanda l'un des marchands.

— Précisément. L'auriez-vous vue, citoyen?

— Avec des rubans blancs arrangés en cocarde ?

— C'est cela , deux aunes au moins de rubans.

— Belle femme du reste, un beau port et se donnant de grands airs.

— Tout juste 5 un maintien distingué , des manières comme on en voit peut. — Où Tavezvous rencontrée ?

— Si vous me permettez de vous donner un conseil, vous retournerez sur vos pas.

— Pourquoi cela ? dit M. Lanno en soufflant.

— A votre âge on doit être honteux de courir après le sexe, comme un étourdi de vingt ans.

— Mais c'est ma femme; vous me faites l'honneur de m'en tendre.

Les deux marchands se regardèrent.

— Faut croire alors qu'elle vous a été enlevée ?

— Du tout, elle est partie librement .

— Eh bien vous n'êtes guère délicat. Je ne ne suis qu'un pauvre marchand^ mais si la

mienne me jouait jamais un pareil tour , je lui dirais bon voyage , vas courir avec ton soldat.

Ce mot effaça un instant le pourpre qui couvrait d'ordinaire les joues du gros magistrat. Il fallait donc décidément croire que la noble Amélie deKergastio voyageait avec un soldat. M. Lanno, livré à une foule de pensées toutes plus singulières les unes que les autres, concevant de fâcheux soupçons , que sa confiance dans la vertu de sa femme et le respect qu'il lui portait combattaient difficilement. M. Lanno , après avoir soufflé sur toutes les gammes et réfléchi sa position sur toutes ses faces , prit une résolution digne d'un homme sage et d'un mari prudent, il se consola en pensant que madame Lanno n'était pas perdue ; il espéra que rien de fâcheux ne lui arriverait, et ne douta pas qu'elle reviendrait bientôt au domicile conjugal ; il se dit ensuite,

que ne pouvant pas douler que sa femme avnit un soldat pour compagnon de voyage, il fallait croire qu'il lui servait d'escorte, se réjouir qu'elle ne fut pas exposée seule aux hasards d'un grand chemin, et se garder de toutes suppositions injurieuses à l'honneur de sa femme et nuisible à son repos; il se dit aussi qu'il valait infiniment mieux, recevoir de la bouche d'Amélie, l'historique de son voyage, que de l'apprendre sur des renseignemens infidèles donnés par des gens méchans ou inintelligens, et qu'il commettrait une grave imprudence en continuant de la suivre et de s'informer de ses faits et gestes ; que même en admettant, ce qui n'était guère possible, un moment d'erreur de la part de son épouse, il devait prendre autant de soin pour ignorer ce malheur que d'autres en mettent à le connaître.

En conséquence de ses pensées , dont nous ne saurions trop recommander l'usage aux maris qui se trouveraient dans la position du gros magistrat, il sortit de l'auberge et tourna

son cheval dans la direction d'Auray. A peine eut-il fait quelques pas qu'il entendit un galop pressé derrière lui^ il se détourna avec une certaine émotion et aperçut, à la faveur du clair de lune , Fabbé de BoutonilliC;, qui luimême l'avait reconnu.

— Ma femme, où est-elle?

— Votre femme, Monsieur Lanno?

Telles furent les deux questions qu'ils échangèrent en même temps .

— Vous êtes parti avec ma femme, reprit le gros juge en soufflant ; faites-moi le plaisir de me dire où vous l'avez emmenée ? vous me faites rhonneur de m'entendre.

— Gomment, s'écria l'abbé d'un ton consterné ; vous ne savez pas où elle est ? Je l'ignore moi-même, je la cherche.

— Je m'étonne alors que vous ne l'ayez pas trouvée ? N'est-il pas convenu entre vous qu'elle voyage avec un soldat? Elle doit être à Josselin, maintenant.

— A Jossehn î Qui vous l'a dit ? Venez-vous d'Elven^ monsieur Lanno ?

— Sans doule, mais je suis arrivé trop lard, elle Tavait quitté deux heures avant Tinténiac pour se rendre à Josselin.

— Vous en êtes sur ? demanda Tabbé.

— Sûr et certain ; vous me faites l'honneur de m'entendre.

— Tout marche au gré de nos désirs. Soyez tranquille, Monsieur Lanno, votre femme est actuellement au château de Goët-Logon.

— Mais ce soldat -

— N'ayez aucune inquiétude , nos projets ont réussi.

En disant ces mots il rebroussa chemin.

— Monsieur Boutonillic, vous me faites l'honneur de m'entendre... Ma foi il ne m'écoute pas Mais, puis qu'il dit que tout va

bien, je n'ai plus aucun souci j mon épouse a eu raison de prendre ce soldat pour l'accompagner en route ; une femme seule est trop exposée...

Et le i^ros magistrat, entièrement rassuré sur le compte de son épouse, prit gaîment la route du logis.

— Le départ des divisions de Tinténiac et de Lantivy , avait ranimé les espérances de Parmée et ramené à Quiberon l'union avec l'activité. Sur le point de livrer un combat d'où allait dépendre peut-être le destin de Texpédi-

lion; les émigrés cL les cliouans avaient oublié leurs querelles , causées par le découragemenl, et ils s'étaient spontanément réunis pour combattre l'ennemi commun. Le convoi qui portait les régimens émigrés qu'on avait pris aux bouches de l'Elbe, arrivé sur ces entrefaites, fut accueilli avec transport et parut un gage de victoire; moins par l'importance du secours, qui ne montait qu'à onze cents hommes, que par la haute réputation que s'était acquise sur le continent, le jeune général qui commandait ces glorieux restes, le comte Charles de Sombreuil.

Le quinze au soir, veille du jour où l'attaque simultanée de toutes les forces royales devait avoir lieu sur le corps républicain, le commodore Warren, accompagnés des comtes de Sombreuil et d'Hervilly, s'était rendu au quartier-général , pour arrêter, avec Puisaye , les dernières mesures relatives au combat du lendemain . Après être resté pendant une heure en conférence , ces quatre personnages sortirent du quartier-général et prirent à pas lents

un sentier conduisant au port Orange, où se trouvait rerabarcation de l'amiral . La meilleure intelligence paraissait exister entr'eux, et Ton pouvait augurer, d'après l'expression de leurs physionomies, que cette fois au moins le concours franc et loyal des chefs était assuré au courage des soldats.

— Je regrette que nous ne puissions pas retarder notre attaque de vingt-quatre heures, dit Puisaye, nos troupes se fussent piquées d'émulation pour égaler les vôtres, Monsieur de Sombreuil , et cette rivalité glorieuse eût été funeste à l'ennemi .

— Nous ne sommes pas habitués à rester spectateurs paisibles d'un combat, répondit le comte , que la haute stature, l'élégance des formes et la pureté des traits, rendaient comparable aux guerriers de l'antiquité; mes braves compagnons s'indigneront à bord de leurs vaisseaux, de ne pouvoir pas partager les dangers et la gloire d'une affaire aussi importante, et je vous supplie une seconde fois en leur nom de prendre des dispositions nouvelles.

— Si cela avait clc ])ossiljle, inlcrrompil le général, croyez, Monsieur de Sombrcuil, que je l'eusse fait avec un bien grand empressement ; mais j'ai reçu hier des dépêches de Tinténiac, qui me mande que son débarquement s'est effectué heureusement, que d'après les ordres du conseil du Morbihan il se porte sur Elven, afin de se réunir à la division du chevalier de Frilz, et qu'il se trouvera, quoiqu'il arrive , au jour et à l'heure convenus sur les derrières de Sainte-Barbe. Lorsque j'ai connu votre arrivée^ il était trop tard pour que je pusse en informer Tinténiac, vous sentez donc que nous ne pouvons maintenant changer rien à notre plan.

— Je n'insiste plus , répartit le comte , si mes troupes ne peuvent pas figurer demain à ce combat , permettez du moins à leur général de les représenter, et de vous servir d'aidede-camp.

— C'est un honneur dont je ne suis pas digne, répondit Puisaye; mais si vous voulez enflammer par votre présence le courage de

nos soldats et nous aider de vos conseils , nous remercierons le ciel de nous avoir accordé un aussi puissant auxiliaire.

— Messieurs, dit le coramodore , je yeux aussi contribuer de tout mon pouvoir au succès de cette journée et représenter dignement le pavillon britannique. Je comptais, dans le principe , confier à F un de mes offîficiers la conduite de la division que vous voulez opérer sur la gauclie de l'ennemi, mais je m'en chargerai moi-même, trop heureux si je puis seconder efficacement vos généreuses intentions.

— M'est-il permis de vous demander quelle est cette division? reprit Charles de Sombreuil .

— Nous avons décidé , répondit Puisaye , d'embarquer deux mille chouans sous les ordres de Vauban, qui prendront terre à Saint- Clément et Garnac, afin de s'emparer d'une batterie nouvellement établie par les républicains, et d'inquiéter leur gauche au moment de l affaire.

— :>08 — Mais s'il échouait , en seriez-vous infor-

mé?

— Il est convenu qu'il tirera une fusée après sa descente, et une seconde dans le cas où il n'aurait pas réussi. — Monsieur d'Hervilly , l'expédition de ces forces vous regardant spécialement , je vous laisse en conférer avec sir John Warren .

Ils arrivèrent ainsi au port Orange ; Puisaye causant avec Sombreuil, et d'Hervilly marchant auprès de l'amiral. Celui-ci s' étant embarqué, d'Hervilly emmena le nouvel arrivé à son logement , et Puisaye reprit seul le chemin du quartier-général.

Le comte marchait lentement les bras croisés et l'œil en terre sans prêter aucune attention aux objets qui l'entouraient. Arrivé à moitié route sur une éminence d'où l'on découvre la baie, il s'arrêta à contempler ce tableau magnifique éclairé du soleil couchant. La vue de cette nature calme sembla diminuer sa préoccupation, il jeta un long soupir, paraissant repousser ainsi des pensées qui lac-

câblaient , et regarda autour de lui comme un homme qui sort du sommeil. Dans un champ voisin, il aperçut Marie assise sur une masse de granit qui avait appartenu à un monument druidique. Sa figure, à la vue de la jeune fille, prit une singulière expression. Il s'approcha d'elle et dit d'un ton riant :

— Vous ressemblez, ma chère amie, à ces vierges fatidiques que les anciens consultaient pour connaître la destinée. Si vous êtes douée de seconde vue, dites-moi quelle sera l'issue du combat que nous allons livrer?

Marie fut d'abord confuse et embarrassée, comme si elle craignait que le comte eût deviné les pensées qui l'occupaient lorsqu'il l'avait abordée ; mais ces paroles lui aidèrent à se remettre, et elle répondit du même ton.

— J'ai quelquefois prédit des événemens qui se sont réalisés ; mais, dans cette occasion, je ne suis pas digne de foi ; car étant intéressée à la décision de l'agence, je prendrais mes désirs pour les arrêts du destin.

— Et ne connaîtriez-vous pas parmi vos

compatriotes quelque devin que je pusse con-

sulter?

— Tous les paysans renfermés à Quiberon vous répondront que Dieu bénira nos armes ; car tous ont foi dans les prières de monseigneur révêque de Dol, dans les talens de nos chefs et le courage de nos soldats .

— J'envie leur sort, murmura Puisaye.

— Mon Dieu, vous m'effrayez ! s^écria Marie; avez -vous reçu quelque fâcheuse nouvelle ?

— Aucune,

— Eh bien, Monsieur le comte?

Puisaye ne répondit pas, il se mit en marche et lui offrit son bras. La jeune fille, fortement émue, s'appuya sur le bras du comte, qui put remarquer Fagitation où l'avaient mise ses paroles; un léger sourire plissa les coins de sa bouche et sa figure prit une expression plus sombre.

— Quoi ! reprit-elle , inquiète du silence qu'il gardait ; vous ne partagez pas les espérances que vous nous avez inspirées?

—Pas toutes, ou plutôt je les ressens moins vivement.

— Et c'est vous pourtant...

— Ma chère amie, souvent il arrive que le général qui s'efforce d'animer ses soldats , de les rendre invincibles par la confiance du succès, dans ce moment même calcule un plan de retraite.

— Mais vous avez donc un motif secret de crainte ? Doutez-vous, Monsieur le comte, de la protection du ciel ?

— J'ose y compter, puisque nous combattons pour sa glorification... Cependant, qui peut sonder ses voies ? Savons- nous s'il ne veut pas nous châtier dans sa colère , comme il l'a fait pour son peuple chéri ?

— Nos prières ont été assez ferventes pour désarmer sa colère, et nos misères assez grandes pour mériter son pardon.

— Telle est aussi ma pensée, répondit le comte distraitement.

— Est-ce dans nos soldats que vous n'avez pas confiance ?

— Je crois qu'ils combaltronl avec le courage que donne T enthousiasme et le désir de vaincre.

— Alors, vous doutez de vous? Cependant votre plan réunit toutes les conditions de succès.

— Oui, s'il se réalise.

— Craindriez-vous une trahison ?

— Je crains mon adversaire, dit Puisaye à voix basse.

— Hoche est sans doute une militaire distingué , mais le comte de Puisaye doit-il le redouterj?

— Vous ne le connaissez pas. — Bailleurs en admettant ma supériorité sur lui ce que je sviis loin de croire, son habileté n'en existe pas moins ; or, le succès de mon plan dépend surtout d'une surprise, et j'ai lieu de trembler que Hoche ne m'ait deviné. Il serait un moyen d'écarter ses soupçons, mais...

H hésita un moment et n'acheva pas sa phrase.

— Monsieur le comte, reprit Marie, s'il est

-ji

un moyen d'assurer notre succès pourquoi ne Femployez-vous pas?

— Pourquoi, répéta Puisaye, c'est qu'il faudrait une personne qui consentît à exécuter mon projet.

— £h bien , êtes - vous embarrassé de la trouver à Quiberon? Dites un mot et mille voix en même temps se lèveront pour vous répondre.

— Il n'en faut qu'une, Marie ^ répondit le comte d'un ton expressif qui fît tressaillir la jeune fîlle. — Je voudrais que ce soir, on allât faire de ma part des propositions au général, et que la personne qui en serait chargée eût assez d'habileté pour lui donner à croire que nos affaires sont en position telle, que toute attaque immédiate de notre part parût impossible 5 assez d'habileté, ai-je dit, pour écarter les soupçons qu'il pourrait avoir conçus j assez de grâces et de dons naturels pour occuper son esprit.

— C'est sans doute une femme, dit Marie d'une voix tremblante.

— Dites, croyez-vous encore que je puisse aussi facilement la trouver ?

— Marie ne répondit pas.

— Croyez-vous que mes craintes ne soient pas fondées ? que je n'ai pas lieu de gémir lorsque j'aperçois la possibilité d'assurer notre succès, et que je me vois contraint...

— Monsieur le comte , interrompit la jeune fille avec effort, il parait que je n'ai pas les qualités nécessaires à vos projets, puisque vous ne m'avez pas chargée de les remplir.

Le comte fît une exclamation et serra fortement le bras de Marie.

— Car vous n'auriez pas douté de mon dévoûment au point de croire que des considérations, quelques importantes qu'elles fussent, m'arrêteraient lorsqu'il s'agit de servir la cause royale.

— Vous êtes une femme bien admirable, dit le comte d'un ton pénétré. — Ainsi vous seriez prête à vous rendre auprès de Hoche ?

— Je suis prête à aller ou vous me l'ordonnerez, répondit-elle d'une voix calme.

— Et Marie, reprit-il avec embarras,

vous avez bien compris la nature de cette mission j pour la remplir avec succès, il faut que vous soyez non seulement diplomate, mais...

— Oui, oui, dit-elle, Monsieur le comte, j'ai compris pourquoi vous choisissiez une femme pour porter vos propositions ; mais depuislong-temps je me suis consacrée à la sainte cause que nous servons, et maintenant que l'occasion de la servir se présente, je dois faire preuve de dévoûment.

Le comte essaya de parler, mais il ne trouva pas de termes pour adresser à cette jeune fille qui, jusqu'alors scrupuleusement attachée aux principes de morale enseignée par la religion, n'hésitait pas à accepter une mission qui pouvait compromettre son honneur et ruiner son avenir, ces biens, plus précieux que la vie dont elle faisait le sacrifice à la cause qu'elle chérissait.

Ils étaient rendus auprès du quartier-géné-* rai; le comte, tout en admirant la générosité de Marie, voulait en profiter sans laisser à l'en-

ihousiasmc qu'il avait su lui inspirer le temps (le se refroidir ; il l'invita à entrer dans son appartement pour lui tracer ses instructions, afin qu'elle se rendît immédiatement auprès de Hoche.

Une heure après, le crépuscule du soir disparaissait devant la nuit , les portes du quartier-général s'ouvrirent, et Marie sortit accompagnée du comte. Un officier inférieur les suivait à quelque distance. Marie s'arrêta de^ vant la maison habitée par son père au village de Kerdavid;le comte lui parla quelques instans et lui remit des papiers qu'elle cacha dans sa ceinture. La jeune fille alors entra dans la maison^ et le comte rejoignit l'officier, avec lequel il se promena à grands pas. Peu de temps après elle revint , vêtue avec plus de recherche , autant qu'on en pouvait juger sous la grande mante dont elle était enveloppée.

— Monsieur vous accompagnera jusqu'à la sortie du fort , dit Puisaye ; si vous le voulez même il pourrait vous suivre à Sainte-Barbe.

— Je préfère y aller seule, répondit Marie.

Toutefois;, je vous ai prévenu que je choisirais parmi les prisonniers quelqu'un pour me guider sur la falaise.

— Vous trouverez dans les papiers que je vous ai remis un ordre à M. deFalmont^ commandant du fort y de vous délivrer l'individu que vous désignerez. — Peut-être, ajouta-t-il avec intention, comme s'il eût voulu se décharger de la responsabilité morale qu'il sentait encourir par la mission qu'il lui donnait, en mêlant à son dévoûment une action intéressée ; peut-être profiterez-vous de cette occasion pour payer une dette de reconnaissance, contractée il y a quelques jours sur le chemin de Carnac ; mais vous en avez le droit, et si quelqu'autre chose pouvait vous être agréable, je vous engage à me le demander.

— Monsieur le comte , répondit Marie d'un ton grave ; cette offre ressemble-t-elie à la complaisance que Ton montre au condamné qui va monter sur l'échafaud ; ou bien^ croyezvous qu'en faisant cette démarche, je suis guidée par un motif intéressé ? — Si j'ai bien com-

pris vos iiislnu lions, il n'y a qu'un fervent désir de servir Dieu et le roi qui ait pu me l'inspirer.

— Croyez^ ma chère enfant, que j'apprécie votre dévoûment glorieux, que je rends justice aux sentimens qui vous animent ; je me suis mal exprimé si vous avez cru.. .

— Alors, je suis contente, interrompit la jeune fîlle^ Tidée que vous eussiez pu avoir de moi une autre opinion que celle-ci^ m'eût empêchée peut-être d'accomplir ma mission jusqu'au bout. — Monsieur le comte, ajouta-t-elle en lui prenant le bras ; j'appartiens à une famille dont l'honneur s'est conservé aussi pur

que la noblesse , si.. . si le mien était flétri

ma réputation entachée... vous sentez que les cheveux blancs de mon père ne devraient pas en partager l'opprobre... Eh bien, vous lui direz où je suis allée, et pourquoi je ne reviens pas.

— Elle prononça ces mots avec une touchante simplicité, d'une voix émue et grosse de larmes ; craignant que ses sanglots ne tra-

hissent son émotion, elle serra la main que le comte lui tendait et s'éloigna rapidement.

Puisaye la suivit des yeux jusqu'au moment où Fobscurité Feut dérobée à sa vue; ilcroisa alors ses bras sur sa poitrine et se dirigea lentement vers son quartier-général, paraissant en proie à une grande agitation ; mais nous ne saurions dire si elle provenait de la sympathie qu'il ressentait pour Marie, qui se dévouait si noblement à l'exécution de ses plans, ou delà perplexité qui tourmente un chef de parti la veille du combat qui doit décider de son sort.

— Marie, en quittant le comte, prit à grands pas la route du fort. Elle futpromptement remise du trouble qu'elle avait montré, et recouvra une entière sécurité, qui eut surpris le comte s'il en eût été témoin. C'est qu'en entrant aussi facilement dans ses vues, elle n'avait pas cédé, comme il le croyait, à un mouvement d'enthousiasme, mais à une résolution arrêtée de servir sa cause par tous les moyens, à un désir depuis long-temps ressenti de Irouverl'occasion, quiseprésentaitenfin, descmon-

trer l'égale do ceux qui avaient expié de leur vie leur allachement pour le roi, par un aussi beau dévoûment.

Rendue à l'entrée des premiers retranchemens, Marie fut arrêtée par des sentinelles; l'officier qui l'accompagnait prononça les mots de passe et il marcha devant elle pour se faire reconnaître des nombreux postes échelonnés jusqu'au fort.

A la lueur d'une lanterne placée devant un corps-de-garde ^ elle prit, parmi les papiers que le comte lui avait donnés, l'ordre au commandant de délivrer, à la personne qui en serait chargée, le prisonnier qu'elle désignerait^ et le donnant à l'officier :

— Monsieur , dit-elle , obligez -moi d'aller demander à M. de Falmont un prisonnier républicain, nommé, je crois, Charles Kerdelo.

— Charles Kerdelo , répéta l'officier ; madame sait- elle si l'individu qu'elle désire est écroué sous ce nom ? A tout hasard, si madame me donnait son signalement , je serais moins

— . 221 — • exposé à commettre une erreur qui la contrarierait peut-être.

— Oh! mon Dieu , celui-ci ou tout autre, peu m'importe après tout, répondit Marie d'un ton gauchement indifférent ; prenez , si vous le voulez, le premier venu; mais je désignais ce Charles Kerdelo parce qu'on m'a dit qu'il habitait cette contrée , et je pensais qu'il me guiderait plus sûrement sur la falaise. C'est celte raison seule qui me fait désirer...

— Il suffit, je vais le chercher.

— Monsieur, reprit Marie , je vous serais obligée de ne répondre à aucune des questions qu'il pourrait vous adresser; il est inutile que cet homme sache qui je suis.

— Je me conformerai à vos intentions , répondit l'officier en s'approchant de l'entrée du fort.

Marie, en attendant le retour de rof-% ficier^ se promenait à pas lents, cherchant à effacer dans la contemplation de la belle nuit qui l'entourait , l'émotion qu'elle avait ressenti en nommant Charles, en pensant que

dans un niomcnl elle se trouverait avec lui. Le vent d'est qui régnait depuis plusieurs jours avait épuré l'atmosphère , on n'apercevait pas la plus légère brume sur la mer, dont la surface houleuse, reflétant la lueur des étoiles qui resplendissaient au ciel, se prolongeait dans un lointain horizon bordé d'une douteuse clarté. Les vagues qui venaient se briser sur les îlots de rochers à l'entrée de la "rande mer lançaient des flocons d'écume, pâles météores éclairés de feux mystérieux qui s'élançaient comme des fusées , et retombaient en pluie plus brillante, et leur frémissement léger se mêlait à la voix solennelle des vagues qui éclataient sur la falaise en détonnations incessantes , pareilles aux décharges pressées d'une formidable artillerie , comme une secrète révélation du conibat qui , dans xjuelques heures, allait se livrer dans ce lieu. Les fanaux des vaisseaux anglais mouillés sous Houat et Hédice, formaient du côté delà mer les bornes de l'horizon , limité de l'autre côté parles feux du camp de Sainfe-Barbe, qui an-

nonçaienl le continent. Une pensée amère pénétra Famé de la jeune fille; les émigrés blottis sur cette presqu'île sauvage, à distance égale des vaisseaux de TAngleterre et des troupes de la république , deux puissances rivales et terribles qui s'observaient de loin à Fabri de leurs positions^ les émigrés lui parurent une victime que les deux nations ennemies devaient immoler à leur haine , une hostie destinée à un sanglant sacrifice.

La jeune fille repoussa proraptement cette pensée et se représenta, pour dissiper le nuage qu'elle avait laissé dans son ame , toutes les chances heureuses qui semblaient être , cette fois, un gage assuré de victoire. Néanmoins, elle ne put recouvrer le calme qu'elle avait en arrivant au fort , soit que cette pensée en fût la raison ou qu'il fallût la chercher dans la venue prochaine de Charles. Peu d'instans après, elle vit s'ouvrir le guichet du fort, deux hommes en sortirent et vinrent de son côté ; son cœur tressaillit et trembla; dans l'un de ces hommes elle avait reconnu ('harles.

Lorsqu'ils furent près d'elle , elle (it signe à Tofficier d'approcher , et lui parla à voix basse :

— Avez-vous dit à ce prisonnier qu'il est chargé de me guider?

— Oui madame.

— Vous a-t-il questionné?

— Il a montré de Tétonnement en se voyant, délivrer, mais il n'a fait, du reste, aucune observation.

— C'est bien ; je vous remercie, monsieur.

— Madame désire-t-elle que je l'accompagne jusqu'à la porte de sortie?

— Je ne veux pas abuser plus long-temps de votre obligeance ; recevez , monsieur, mes excuses et mesremercîmens.

En achevant elle le salua et s'avança vers Charles qui s'était arrêté à quelque distance. Ne voulant pas lui parler sous les yeux des sentinelles, de peur qu'en la reconnaissant il ne pût pas se contenir, Marie lui fît signe de la suivre j et descendit la pente roide qui conduit aux retranchemens élevés parallèle-

ment au fort à Fcntrée de la falaise.

Charles, fortement surpris qu^on le faisait sortir de prison à cette heure pour servir de guide , ne sut que penser en voyant que l'of-fîcier se retirait et le laissait seul avec une femme qui paraissait jeune et d'un rang distingué. Il ne lui vint pas dans l'esprit d'abord de songer à Marie , car depuis sa translation au fort il avait espéré en elle , et ne recevant de sa part nul témoignage de sympathie , plutôt que de^croire qu'elle l'avait oublié, il s'était persuadé que la jeune fille n'était plus à Quiberon. Aussi , bien qu'en toute autre circonstance son cœur la lui eût révélée malgré la nuit et la mante qui l'enveloppait , il marcha quelques instans derrière elle avant de penser que c'était Marie qu'il suivait. Dès que cette idée eut pénétré son cœur, ses yeux reconnurent la jeune fille , et s'approchant d'elle avec une émotion qui lui laissait à peine l'usage de la parole :

— Mademoiselle Marie, dit-il.

— Ne me parlez paS; vous voyez où nous sommes.

Charles n'insista pas , la voix d'une scnlinelle qui gardait la palissade, venait de se faire entendre :

— Qui vive ?

— Ami.

— Halte-là!

La sentinelle appela le chef du poste pour reconnaître les personnes qui approchaient, et celui-ci s'étant avancé avec une lanterne, prit connaissance de Tordre de Puisaye.

— Je vais commander d'ouvrir la porte à madame , dit-il en s'abstenant de toute réflexion.

Marie et Charles se rendirent aux [)alissades dont la porte leur fut ouverte , et un moment après ils marchaient sur la falaise. Quand ils furent parvenus à plusieurs portées de fusil du fort, hors de la vue des sentinelles, Marie s'arrêta comme pour reprendre haleine; mais son but véritable était de renfermer en elle les senlimensqui eussent tenté de se faire jour^

pour prendre le ton que les circonstances exigeaient.

— Mademoiselle Marie^ s'écria Charles avant qu^elle ne lui parlât, tous m'êtes apparue ce soir comme un ange libérateur ; vous avez réalisé tous les rêves et toutes les espérances dont je me nourrissais dans mon étroite prison. A peine me suis-je aperçu du manque de nourriture, d'air et de lumière, qu'on m'avait imposé^ votre image, durant ma captivité, ne m'a pas quitté un instant, et je suis heureux au-delà de toute idée , puisque la réalisation . . .

— Monsieur Charles, interrompit la jeune (îlle d'une voix glacée , ce n'est pas le lieu ni le temps de me raconter les rêves que vous avez pu faire dans votre prison. Veuillez aussi contenir votre imagination qui a le défaut d'être beaucoup trop active...

— Quel langage ! s'écria Charles sans la laisser achever ; vous aurais-je offensé, mademoiselle Marie?

— Nullement 3 mais si vous voulez que je

VOUS ccoiilc, parlez dans des termes que je puisse entendre.

Charles la regarda d'un air stupéfait, comme s'il eût doulé que ce fut Marie qu'il avait devant les yeux. Pendant sa captivité, l'image de la jeune fille avait été sans cesse présente à son esprit , il avait eu avec elle de longues conversations^ il lui avait dit son amour, avait reçu l'aveu du sien; leurs cœurs s'étaient compris et fondus ensemble dans vine délicieuse union des plus saintes facultés de l'ame. Or, tous ses rêves et ses ravissantes illusions s'évanouissaient devant la réalité ; il ne reconnaissait plus dans cette Marie sérieuse et froide celle que , dans sa prison , il avait idolâtrée.

— Monsieur Charles , reprit la jeune fille , je n'ai pas besoin de vous dire que vous êtes libre, vous l'avez déjà deviné; mais je crains que vous n'interprétiez. . .

— De grâce n'en dites pas plus , je suis si heureux de croire...

— Yous oubliez, monsieur, qui vous êtes et qui je suis, interrompit la jeune fille, j'ai

voulu reconnaître les services que vous aviez rendus à ma famille, et Fobligation que j'avais contractée envers vous. Vous sentez que c'eût été montrer une grande ingratitude que de vous laisser dans une malheureuse situation où vous étiez tombé en voulant nous être utile ; il me tardait de m'acquitter avec vous, j'ai enfin obtenu du général votre élargissement. Vous pouvez retourner au camp républicain.

Charles ne bougea pas, et Marie ne parut pas vouloir reprendre le chemin du fort ; ils demeurèrent quelques instans silencieux à se regarder. Charles pressentait que cette enveloppe d'indifférence et de glace qu'elle avait étendue autour d'elle allait bientôt disparaître; et 5 de son côté , elle attendait peut-être qu'il lui parlât, pour répondre d'un ton plus en harmonie avec les pensées qui s'agitaient dans son sein.

— Eh bien ! reprit-elle la première^ voyant son irrésolution, vous ne profitez pas de votre liberté ?

— Hélas! ré[)ondit-il, j'bésite à vous en remercier. J'avais dans ina prison resj)érance pour compagne ; depuis qu'on m'en a fait sortir, mes doux rêves se sont évanouis.

— Monsieur Charles, dans les temps où nous vivons , il n'est pas permis de se laisser dominer par ces chimériques pensées; nous avons tous des devoirs à remplir, nous devons nous y consacrer entièrement. Que diraient vos frères , s'ils savaient qu'au lieu de remercier le ciel qui vous permet de partager leurs dangers, vous regrettez vos fers et les rêveries écloses dans votre solitude.

" — Ils diraient peut-être que je suis un lâche , ou au moins un républicain indigne; mais ma conscience m'a fait depuis long-temps de plus amers reproches que ceux qu'ils pourraient m' adresser , et ce n'est pas ma faute si je n'écoute pas sa voix. Il y a une puissance plus active et plus forte qu'elle qui me domine complètement , et loin de la maudire , je chéris le joug qu'elle m'impose.

— Quoi î vous ne vous informez pas seule-

ment de nos positions respectives ? je m'ë~ tonne que vous preniez si peu d'intérêt à vos frères.

— Ce n'est pas d'indifférence pour eux qu'il faut m'accuser,mais d'une coupable sympathie pour quelques personnes du parti opposé qui fait que je redoute également les avantages des deux armées , et que la victoire , de quelque côté qu'elle soit , me paraîtra une terrible catastrophe.

— Ce langage serait mieux placé dans la bouche d'un prêtre que dans celle d'un officier républicain.

— Si tous les prêtres avaient tenu ce langage , nous ne serions pas aujourd'hui dans cette malheureuse position, nous ne verrions pas deux armées françaises en présence , les enfans d'une même nation sur le point de s'égorger. — J'ai longuement réfléchi daUs ma ténébreuse prison ;, je me suis épuré Tame pour qu'elle fût digne de la vôtre.

— Ah! vous valez mieux que moi , interrompit Marie d'une voix émue; vous êtes un

liomme vertueux, tandis que moi... — Tenez, monsieur Charles, il y a des instansoùje voudrais vous avoir toujours à mes côtés pour vous consulter comme une autre conscience, car qui sait, peut-être que l'exaltation peut égarer la mienne.,. Une mauvaise action est quelquefois si tôt commise... — Par exemple, il y a des cas, poursuivit-elle, pensant à la mission qu'elle avait acceptée , il y a des cas où Ton se dévoue à une cause corps et ame, mais en a-t-on le droit ? est il bien vrai que la fin justifie les moyens? Dites, monsieur Charles, le pensez-vous?

— Avant de vous répondre , dit Charles étonné de ces paroles : je voudrais savoir ce dont il s'agit, pour n'être pas exposé à vous induire en erreur ; toute fois , la maxime que vous avez citée ne sert le plus souvent qu'à colorer des actions blâmables , à transiger avec la sainte vertu.

— Si je vous citais un exemple , reprit la jeune fille dont la voix tremblait : est-ce un crime aux yeux de Dieu et des hommes de

commettre une action qui... une action...

— Vous n'achevez - pas , dit Charles avec douceur.

— Non y réflexion faite , c'est inutile , j'espère ne me jamais trouver dans une position semblable... ou du moins, si j'y étais, je voudrais écarter toutes les pensées qui pourraient me détourner de mon devoir.

— Et, selon vous, de quel côté est le devoir ? reprit Charles avec gravité , est-il dans l'observation des règles que vous imposent la vertu et la religion ou dans les élans d'un dévouement fanatique à un parti , qui peut inspirer parfois les plus étranges aberrations. — Cette question , peut-être , vous paraîtra singulière^ pardonnez-moi si je me permets de vous l'adresser.

— En effet, répondit Marie d'un ton qui indiquait une grave préoccupation , votre question est singulière, me l'avez-vous faite sérieusement .^

— Oh!... non , répliqua Charles craignant de l'avoir offensée.

Marie, immobile devant lui, demeurait pensive et sérieuse, en proie à des réflexions dont la cause lui échappait; néanmoins il les respecta et attendit patiemment dans le bonheur qu'il trouvait à la regarder , le terme de son silence.

Les paroles de Charles avaient suscité des pensées singulières à Tame de Marie .

— Que vais-je faire , se dit-elle , de quelle mission me suis-je chargée! quand j'ose à peine m' avouer Famour que je ressens pour Charles, je vais, oubliant toute pudeur, causer familièrement avec un homme , l'écouter et lui répondre , ra'efforcer d'occuper son esprit et d'éblouir sa pensée... Et s'il allait méprendre pour une de ces femmes qui se jouent de tous les devoirs , pour qui la vertu n'est quun mot... C'est que ma conduite pourrait le lui faire croire... et si alors il m'outrageait, s'il me traitait devant ses officiers avec le mépris que méritent celles auxquelles je ressemblerai.^

Mais les idées qu'elle s'était formée de l'ex*-

cellence du dévoûmeiit , du mérite de Fabnégalion de soi-même pour les intérêts généraux reprirent bientôt leur empire et raffermirent sa foi cliancelanle. Cependant elle ne voulut pas demeurer plus long -temps avec Charles , de peur qu'il n'exerçât sur elle une influence funeste à sa mission.

— Monsieur Charles , il faut nous séparer, mon absence pourrait être mal interprétée , et vous n'êtes pas en sûreté ici.

— Je crois que vous vouliez me dire quelque chose, répondit Charles timidement.

— Vous dire adieu, il en est temps. — Ecoutez-moi. Il ne faut pas que vous suiviez la falaise pour vous rendre au camp , vous pourriez être arrêté et maltraité par nos patrouilles , la marée est basse , vous gagnerez le Po par la laisse de mer , et de là vous irez à Sainte-Barbe. Me le promettez -vous?

— Cependant il serait plus court de longer directement la falaise.

— Mais je vous ai dit que vous seriez infailliblement arrêté... Et, monsieur Charles,

si Ton vous reprenait, votre liberté ne serait pas seule compromise. Vous ne voudrez pas que je sois inquiète toute la nuit sur votre compte. — Vous me promettez d'aller sur les grèves ?

— Vos désirs sont pour moi des ordres sacrés, et celui que vous m'exprimez est le témoignage d'une si touchante sollicitude , que c'est un double bonheur de m'y conformer...

— Monsieur Charles, adieu.

— Adieu ! répéta-t-il?oh! non, ce n'est pas adieu .

— Si , un pressentiment me dit que nous ne nous reverrons plus... ou ce serait du moins dans des circonstances telles que nous ne devons pas le désirer Tun ni l'autre.. .

— JN'importe. Quel que soit le malheur qui m'accable, je bénirai le ciel s'il me permet...

— Ce n'est pas vous, interrompit tristement Marie, ce n'est pas vous, monsieur Charles, qui devez être malheureux...

— Si vous Fêtes, si je suis loin de vous , croyez-vous que ma vie ne sera pas lourde,

que je n'en attendrai pas le terme avec Tardeur que d'autres mettent à Féloigner?

— Je devra is peut-être vous laisser l'espérance , mais croyez-vous que nous puissions jamais être amis comme autrefois... Oh! non, monsieur Charles , c'est fini , le passé ne peut plus se retrouver... Dieu , apparemment , né nous avait pas destinés...

— Marie, ne blasphémez pas la providence, s'écria Charles en lui prenant les mains ; pourquoi n'aurait-elle pas un jour pitié de nous. L'avenir nous reste, espérons en lui.

— Le temps des illusions n'est plus, murmura Marie d'une voix basse, je n'espère rien en l'avenir, rien , Monsieur Charles , parce qu'il n'en est plus pour moi. J'ai donné ma vie à la cause royale, je m'y suis dévouée comme la vierge qui jure au pied des autels d'appartenir à Jésus-Christ. Regardez-moi maintenant comme si les portes d'un cloître m'avaient séparée du monde.

— Oh Marie, que me demandez- vous

Mais ce que tous dites n'est pas possible, vous vous exagérez...

— Je n'exagère rien, interrompit Marie , un jour vous saurez que je vous ai dit vrai. — La preuve en est d'ailleurs dans ma conduite avec vous... Croyez- vous que je vous eusse parlé ainsi, que mon coeur se fût ouvert au vôtre, si ce n'eût pas été pour vous dire adieu. — Le hasard pourrait encore nous rapprocher, mais nos relations ne seraient plus les mêmes^ une barrière éternelle nous séparerait tous. — Adieu, Charles, éloignez-vous.

Charles, confondu de ce qu'il venait d'entendre, demeurait immobile à la même place.

— Eloignez-vous, reprit-elle, adieu.

Elle dégagea ses mains de celles du jeune homme en prononçant ce dernier mot.

— Adieu, Marie, murmura- t-il; quelque chose qui arrive, rappelez-vous de moi. Si les événemens que vous avez prophétisés se réalisent, le seul lien qui me retiendrait à la vie serait l'espoir de vous servir.

Il se pencha sur la jeune fille, et lui imprima

un chaste baiser sur le front, il sentit^ en se retirant, les lèvres de Marie effleurer ses joues comme un souffle léger.

— Adieu, Marie, dit-il, et la voix douce de la jeune fille répondit le même adieu lorsqu'il était déjà loin.

Il se passa près d'un quart-d'heure avant que Marie se rappela le lieu où elle était, et la raison qui l'y avait conduite. Ce qui venait de se passer ressemblait pour elle à un rêve, elle se demandait, dans la surexitation morale où

l'avait jetée cette scène, si, jouet d'une illusion, elle ne se figurait pas avoir fait à Charles de si tendres adieux, s'il était vrai que les sentimens, jusqu'alors timides et comprimés qu elle ressentait pour le jeune homme , avaient acquis assez de force pour la dominer tout à coup ; mais l'agitation même où elle se trouvait lui prouva que tout était vrai , que son cœur trop plein s'était épanché dans celui de Charles, qu'il s'en allait, emportant l'aveu d'un amour qui devait être, pour l'un et l'autre, une source de profonds malheurs . En même temps elle se rappela la mission que Puisaye lui avait confiée, et cette démarche lui expliqua la faiblesse qu'elle avait montrée ; car, prête à se dé vouer en sacrifice à sa cause, elle avait pu, comme sur un lit de mort, faire une confession dernière, et laisser dire à son coeur : il est vrai que je vous aimais.

Marie , pendant ses réflexions , s'avançait à grands pas sur la falaise, se dirigeant en ligne droite sur les feux du camp de Sainte-Barbe. La marée basse avait découvert des deux côtés

une longue étendue de sable, et dans l'absence de voie tracée , on était exposé à décrire de longs circuits pour gagner un but voisin ; mais la précaution qu'elle prit de se servir des feux, comme d'un phare, pour guider sa marche la préserva de toute fausse route, et elle put espérer d'arriver au camp sur la fin de la soirée. Un nouvel ordre de pensées et de sensations se substitua dans l'ame de la jeune fille à celles qui dominaient naguère. Le vent frais qui soufflait de la mer et la vitesse de sa marche avaient éteint son émotion, elle redevint calme en pensant au lieu où elle se rendait ; elle se sentit grande et forte en envisageant d'avance la position où elle se trouverait bientôt, elle retrouva son enthousiasme pour tout acte de dévoûment en mesurant le sacrifice qu'elle pourrait faire à sa cause. Alors elle voulut se rendre compte de la faiblesse que tout-à-riieure elle avait montrée avec Charles, s^expliquer la nature des sentimens qui l'attachaient à ce jeune homme ; car elle ne trouvait en lui aucune de ces mâles qualités, de ces grandes dis-

tinctions qui étonnent et séduisent les femmes ; aucune faculté brillante ne lui avait été donnée, son caractère même, n'avait pas celle énergie qui impose , rien en lui ne pouvait combler ce besoin d'éclat et d'illustration que la femme qui ne l'obtient pas d'elle-même, demande à l'homme dont elle partage la destinée. Gomment donc se faisait-il que Marie , toute pleine de fougue et d'exaltation, se fut attacbée à un être de cette nature... Elle se demandait comment , quand elle se rappela les qualités précieuses de Charles , sa probité sévère, sa rare abnégation et les nobles vertus qui le distinguaient... Alors elle fut fîère d'avoir apprécié en lui ces qualités plus saintes et aussi belles que les plus brillantes facultés, de l'en avoir récompensé par le don de son amour...

Marie rencontra sur la falaise plusieurs patrouilles royalistes , mais Puisaye lui ayant donné moyen de se faire reconnaître, elle arriva sans obstacles en vue des avant-postes républicains établis à la hauteur de la pointe

de Saint - Clément j une sentineile placée à quelque distance de la garde-avancée lui cria qui vive , lorsqu'elle était encore loin^ Marie lui répondit, mais sa voix étouffée par la distance et le bruit des vagues ne parvint pas au soldat, qui apprêta son arme et la mit en joue. Marie agita son mouchoir pour lui montrer qu'elle n'avait pas l'intention de le surprendre, et le soldat reconnaissant une femme abaissa son fusil et attendit qu'elle approchât.

— Citoyen, dit Marie, je suis chargée de dépêches pour le général ïloche, de la part du comte de Puisaye.

— Allez à la garde-avancée^ dit le soldat qui prévint un caporal.

Marie ayant dit les mêmes choses au nouveau venu, fut conduite à l'officier qui commandait le détachement. Celui-ci interrogea Marie sur la nature de ses dépêches, mais comme elle lui répondit qu'elle ne devait s'expliquer qu'avec le général en chef, il la fit conduire par un caporal à la tente du général Humbert, dont la brigade formait l'avant-garde .

ITuniberl causait avec plusieurs officiers lorsqu'on lui amena Marie. C'était un homme jeune , actif, doué d'un courage bouillant et d'une rare sagacité. Quelque temps avant la descente il avait eu des rapports avec Cormalin, dont les intrigues et les perfidies avaient été si adroites et si multipliées ; maisHumbert était parvenu à saisir le fil de ses machinations, et montra en celte occasion dans un ordre plus relevé, la finesse et la ruse dont il avait fait preuve dans le métier de maquignon qu'il avait exercé avant de prendre les armes.

Du premier coup d'oeil , il vit que la jeune fille appartenait à une classe distinguée, et qu'il pouvait s'agir d'une affaire importante. Il lui adressa la parole d'un ton sérieux et poli.

— Vous désirez, citoyenne, parler au général en chef i*

— Je suis chargée pour lui de dépêches du comte de Puisaye, répondit Marie d'un ton exempt de toute fausse honte, comme aussi de toute hardiesse déplacée dans une jeune fille ;

je vous serais obligée de me faire conduire iraraédiateraent devant le général.

— Pardonnez-moi celte observation, reprit Humbert; mais votre demande ne provient pas sans doute du désir d'examiner le camp, ou de tout autre motif de cette espèce , et les communications que vous lui voulez faire sont assez importantes pour qu'il en soit seul instruit ?

— Elles sont importantes et pressées, répondit Marie ; je vous ai dit, je crois, qu'elles venaient directement du général en chef de l'armée royale.

— Il suffit, citoyenne,

— Humbert dit quelques mots à un officier qui sortit de la tente et rentra un moment après, accompagné d'un sergent dont la figure ne parut pas étrangère à Marie .

— Sergent, dit Humbert ;, tu vas conduire la citoyenne à Sainte-Barbe , devant le gêné* rai en chef.

— Oui, mon général, répondit le sous-officier.

Marie salua llumbert et se détourna pour sortir, celui-ci la conduisit jusqu'à l'entrée de sa tente et tous les officiers présens lui montrèrent la même politesse :

Le sergent chargé de conduire Marie, vint se placer familièrement auprès d'elle, et la regardant d'un air de vieille connaissance :

— C'est drôle tout de même , qu'en ditesvous?

— Quoi ? demanda Marie qui ne comprenait pas.

— Parbleu, ça, le quiproquo, l'analogue... enfin la chose de dire que les deux seules fois que je vous vois dans ma vie, c'est pour vous amener au général Hoche.

Ces mots firent reconnaître à Marie le sergent qui les avaient arrêtés lorsqu'ils fuyaient de Kerderf.

— Et votre bonhomme de père, s'est-il mêlé dans la bagarre ? reprit Colin ; ça ne doit pas lui faire plaisir d^être enfermé à Quiberon, car il paraissait encore bon là pour son âge. Gomment va-t-il le papa ?

— Il se porte bien, répondit Marie indécise du ton qu'elle devait prendre avec le sergent.

— Allons, tant mieux; à ça près de ses opinions, il me reviendrait assez. D'abord il s'entend bien à faire les honneurs d'un repas , il sert le vin et le fricot à volonté ; c'est une recommandation, ça prouve qu'il est de bon cœur. — Ce brave homme, il voulait nous endoctriner comme des réquisitionnaires , de vieux lapins qui assistaient à la prise de la Bastille! — Chaque fois que nous y pensons , Spartacus Bonneau et moi , nous prenons une bosse de rire. — Et l'autre, le grand blondin qui arrivait d'Angleterre ?

— Vous voulez parler de mon frère ? Il est aussi en bonne santé.

— Ça le regarde; quant à moi, si je le rencontre à distance je pourrai lui dire son fait... Pour le vieux, c'est différent. — A propos, vous savez que l'autre jeune sert présentement, la repu mi que.

— Je l'ai entendu dire.

— C'est parbleu vrai , je l'ai bien reconnu

SOUS runiforme, quoique ça déguise un peu. — Comme ça, vous allez faire la causette avec le papa Hoche, ça ne lui déplaira pas, je vous en couche mon billet ; on aime toujours mieux voir tomber dans sa chambre une belle jeunesse comme vous , que le tonnerre ou un boulet... je le crois sacredié bien.

Ces mots, dits tout naturellement ^ firent monter le rouge aux joues de Marie, elle demeura confuse et embarrassée , comme si le sergent avait voulu en effet lui faire une piquante allusion.

En ce moment ils avaient passé la ligne d'avant-postes et traversaient le gros du camp.

— Voyez-vous ça, reprit Colin, qu'en ditesvous, n'est-ce pas un coup d'oeil superbe? Regardez-voir ces gaillards-là, comme ils dorment tran quillement sous la co u ver ture du ciel , et puis ces pièces, ces canons et ces obusiers, ça n'attend qu'un signe pour parler... Hem, croyez-vous qu'une bande de chouans, d'émigrés et d'aristocrates va leur marcher sur le corps? — Vous pensiez, vous autres, qu'on

VOUS aurait laissé aller la canne à la main sur Paris; mais il faut en décompter ; et bien que Maximilien ne soit plus assis au sommet de la montagne, il y a encore un peu de sang républicain dans les veines de la Convention , pas guère , mais tout juste assez pour donner sur la bouleaux amateurs du veto.

— Si vous étiez à Quiberon vous verriez que cette bande d'émigrés et d'aristocrates n'est pas autant à dédaigner que vous paraissez le croire. Au surplus, l'armée royale vous mon? trera avant peu ce qu'elle vaut.

— Dites-lui donc de se presser^ mes pièces s'enrbument de rester comme ça au bord de l'eau sans rien dire^ un mot de conversation leur récbaufferait le dedans.

— Le malheur vient assez vite, ne l'appelez pas, dit Marie.

— C'est égal, je suis pressé ; et puis, à vous parler franchement, je m'ennuie ici, voyezvous. Si nous pouvions boulanger avec le sable et l'eau salée, ça serait encore demi-mal ; mais les officiers prétendent qu'un pain comme ça

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ne serait pas digestif pour des estomacs humains. .. toujours autant que celui de la munition, qui depuis trois jours a oublié la route du camp.

— Vous êtes dans un tel dénuement, s'écria Marie.

— Faut pas que ça vous réjouisse, car vous n'y gagnerez pas vm sou... Le patriotisme est là, qui vaut la soupe et le bouilli... D'ailleurs on nous a dit qu'il y avait des magasins à Quiberon, et le jour où l'envie nous prendra de fricoter, nous irons à Theure du diner faire un tour au fort Penthièvre.

— Eh bien, venez, dit Marie ^ vous serez chaudement reçus.

— Allons , nous voilà à Sainte-Barbe ! Ma foi je ne m'en doutais pas^ dans votre société je ferais bien double étape sans prendre un moment d'ennui.

Le coeur de la jeune fille battit avec plus de vitesse j elle éprouva cette émotion qui se fait toujours sentir à l'approche d'un danger ou d'une circonstance majeure^ lors même qu'on

Ta provoquée ; mais il n'y avait chez Marie ni crainte, ni hésitation, et après avoir imploré mentalement le secours delà providence, elle se trouva même plus forte et plus calme qu'elle n'eut osé Fespérer.

— Tenez, voici le logement du général, reprit Colin en s'arrêtant devant une ferme du plus misérable aspect ; ça n'est pas tout-à-fait aussi beau que les Tuileries, mais un républicain n'y regarde pas de si près ; Lazare Hoche d'ailleurs, ne gagnerait pas un catarrhe pour coucher à la belle étoile ; c'est un luron qui n'est pas douillet de son corps^ il mange le pain d'amonition, quand on lui en donne, s'entend, autrement il se mord le poing. — Je vous dis ça en confidence , parce que vous êtes une bonne fille 3 si vous le voyez porter le poing à la bouche, retenez bien votre langue, ça voudra dire que l'humeur lui monte à la tête.

— N'est-ce pas lui que j'aperçois au fond de cette chambre ? dit Marie.

— C'est ma foi vrai. Il laisse la fenêtre ouverte pour respirer la fraîcheur, il fait assez

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chaud les journées. . . — Voyez comme il est attentif avec ces fatras de papiers; qui dirait à le voir mettre ainsi du noir sur du blanc^ à la façon d'un procureur, qu'il vous manie une armée aussi lestement que je pointe une pièce de huit.— C'est des citoyens du calibre de celui-là qu'il nous faudrait pour mettre en pratique le système du petit Saint-Just ; encore un fameux, quoiqu'il ne pesât pas lourd. Vous savez ça, vous qu'avez un château, il ne voulait en France que du fer et des chaumières, la liberté complète, enfin.

En achevant, le sergent dit un mot à la sentinelle en faction devant la porte, et fît entrer Marie sur un pallier renfermant un escalier qui conduisait au grenier et séparait le rez-de-chaussée en deux pièces, au moyen de cloisons de bois.

— Attendez là une minute , je vais parler au général.

Colin ayant frappé , on lui répondit d'entrer, et il s'avança vers Hoche, d'un air où se

mêlaient plaisamment l'affection, le respect et la familiarité.

— Citoyen général , dit-il , Humbert m'a chargé de te conduire une femme qui vient de la part des chouans.

— Où est- elle?

— Ici, à la porte.

— Fais-là entrer. Tu attendras qu'elle sorte pour la reconduire,

— Mon général , reprit Colin en s'approchant d'un air mystérieux , c'est une fille de connaissance, la citoyenne Kerderf, que j'avais capturé la nuit où tu étais dans l'auberge de Carnac, un beau brin de femme et qui n'a pas froid aux yeux.

— C'est bien, fais-là entrer.

Le sergent se retira en clignotant de l'œil d'un air malin^ pour transmettre à Marie l'ordre qu'il avait reçu ; mais celle-ci ayant entendu la réponse du général , entra dans la chambre sans attendre son invitation.

Marie ayant quitté sa mante se montra aux yeux de Hoche dans une toilette élégante, dont

la richesse était habilement déguisé sous une apparence de simplicité. La figure de Hoche exprima ce sentiment de plaisir et cette dilatation du cœur qu'éprouve tout homme jeune en présence d'une femme jeune et belle. Son regard parcourut rapidement Marie , et il trouva qu'elle joignait au charme de son visage, une pureté irréprochable de formes, et ces grâces naturelles plus séduisantes peutêtre que la beauté même. Il se leva avec Fempressement résultant de pareilles remarques et avança un siège à la jeune fille, auprès de la table où il était assis.

Marie répondit à ses politesses par un sourire aimable , qui cachait cependant quelque confusion^ et après avoir mis le temps nécessaire pour ne pas montrer un empressement maladroit, elle prit des papiers dans sa ceinture et en choisit un revêtu de plusieurs cachets qu'elle présenta à Hoche.

— Général , dit-elle^ veuillez prendre lecture de cette pièce, elle vous est adressée par le comte Joseph de Puisaye, lieutenant-géné-

rai au service de sa majesté Louis XVIII^ et commandant en chef l'armée royale et catholique de Quiberon.

Hoche sourit à l'énumcration pompeuse de ces titres et prit le papier que la jeune fille lui tendait. Elle examina attentivement sa figure, mais aucun signe extérieur ne décela les pensées que lui suggéra cette lecture. Lorsqu'il eut achevé, il posa tranquillement la lettre sur la table, et dit d'un ton d'où Ton pouvait conclure qu'il accordait moins d'importance au message qu'au messager qui le lui apportait.

— Je vois que le commandant des forces ennemies vous confie^ citoyenne, des pouvoirs plénipotentiaires, je lui sais gré de vous avoir choisie pour le représenter ; si , comme je le pense, ses propositions ne sont pas acceptables, du moins je n'aurais pas lieu de regretter le temps employé à les discuter.

— Pourquoi prévoyez -vous, général, repartit Marie , que les propositions que je suis chargée de vous faire ne puissent pas être ac-

ceptées ? Je n'ignore pas que souvent dans no~ parti on a fait, aux généraux républicains, des offres qui se ressentaient des anciennes coutumes de Versailles ; mais le comte de Puisaye juge plus sainement sa position et la vôtre, il rend hommage à vos talens distingués^ et n'entend vous proposer que des arrangemens de nature à être acceptés par un homme revêtu d'un haut commandement militaire.

— Faut-il croire , d'après ces paroles, que les propositions du comte me concernent personnellement, ou qu'elles regardent les intérêts généraux; dans le premier cas, malgré mon désir de vous être agréable, je ne pourrais pas même les entendre.

Les ouvertures du comte ne s'adressent

pas à vous personnellement^ mais au général en chef de l'armée républicaine. Le comte a pensé que vous gémissiez comme lui , comme tous les bons français, des malheurs qui accablent notre malheureux pays 3 il n'a pas, je l'espère , trop présumé de votre patriotisme, en croyant que vous saisiriez, avec empresse-

ment^ l'occasion qu'il vous offre de ramener Tordre et la paix.

— Tel est mon vœu le plus cher; depuis que la confiance de la nation m'a investi du commandement de ces contrées, je n'ai rien épargné pour atteindre ce but. Si je n'ai pas réussi, la faute en est au comte et à ses partisans. S'ils ont enfin reconnu leurs erreurs; s'ils veulent franchement déposer les armes, je suis prêt encore , tant je désire épargner l'effusion du sang, à appuyer de tout mon pouvoir auprès des représentans , une soumission qui, bien que tardive , n^en est pas moins désirable.

— Vous parlez, général, comme si l'armée royale était vaincue, répondit Marie, quand notre position n'a jamais été plus belle.

— Alors, ce n'est pas les conditions d'un désarmement que vous êtes chargée de traiter ? Le blocus de l'armée royale ne lui laisse pourtant pas d'autre alternative que la soumission ou une destruction complète.

— Ou la victoire, général. — Ignorez-vous

— 2G0 — que les débarquemens opérés sur les cotes du Morbihan, ont provoqué partout un soulèvement qui se propage dans toutes les provinces de l'Ouest. Gliarette et Stofflet se préparent à de nouveaux succès ; une flotte anglaise menace les côtes du nord d'une prochaine invasion ; la division du comte de Sombreuil nous est arrivée hier soir ; de nouveaux renforts sont attendus... Pensez-vous encore que nous soyons réduits à implorer votre commisération ?

— Je savais tout cela hier, répondit Hoche d'un son de voix qui fît tressaillir la jeune fille, et j'ai promis au comité de salut public d'anéantir l'armée royale sous huit jours ; je n'eusse pas fait cette promesse si je n^avais pas eu la certitude de la remplir. Gela vous explique pourquoi je serais prêt à accueillir votre soumission, car je répugne à l'idée de massacrer tant d'hommes, en qui, malgré leurs crimes, je vois toujours des français.

. — Ces sentimens vous honorent, répondit Marie inquiète au fond du cœur de l'assurance

— Solde Hoche; mais, général, avec autant de générosité les représentans du roi ont plus de bienveillance pour vous, plus de pardon pour vos erreurs, plus de sympathie pour votre avenir; aussi ne vous demandent-ils pas de mettre bas les armes, quand ils pourraient vous y contraindre, ils n'exigent pas de vous une soumission toujours honteuse^ mais ils font appel aux sentimens d'honneur et de fidélité que plusieurs années d'anarchie n'ont pas entièrement éteint dans les coeurs français pour leurs rois. — Vous avez dû gémir des calamités^ qui accablent la France depuis le renversement de la monarchie; toutes les horreurs dont vous avez été témoin ont du vous convaincre qu'il n'y avait pas de gouvernement possible hors de celui qui a fait pendant tant de siècle la France glorieuse et prospère ? Le comte de Puisaye, chargé des pleins pouvoirs de son altesse royale, Monsieur, frère du roi, lieutenant-général du royaume, convaincu des sentimens nobles et généreux qui vous animent, vous offre de concourir avec lui, à

la gloire de rappeler en France , l'ordre, la paix, la religion et la royauté. Tous les malheureux qui gémissent hors de leur pays, tous ceux que le despotisme opprime , toutes les âmes honnêtes béniront votre nom, et les siècles futurs vous glorifieront à l'égal des héros dont s'honore la France.

IToche , les yeux fixés sur elle , paraissait prendre plaisir à l'écouter, mais son sourire indiquait que, s'il admirait l'exaltation monarchique de cette jeune fille, c'était comme un spectateur devant une actrice aimable, que charme son talent , sans être pénétré des paroles qu elle débite.

— Général, reprit Marie, je vous communiquerai plus tard les propositions royales qui vous concernent personnellement. En ce qui touche l'armée que vous commandez, voici les offres du comte.

Elle ouvrit un papier et lut ce qui suit :

— (( Il s'engage : i°. à accorder aux officiers, sous-officiers et soldats de votre armée, la solde et les grades dont ils jouissent , s ils

veulent se joindre à Tarmëe royale,

2° . A assurer une existence en pays étranger à ceux qui craignant des représailles dont les royalistes sont bien éloignés, ne voudraient pas être exposés dans leur patrie à des inquiétudes continuelles .

3". A laisser retourner chez eux ceux qui croiraient pouvoir y goûter le repos.

4^. A récompenser d'une manière généreuse ceux qui , par leur influence , rendraient des services essentiels à notre cause et à leur pays.

— Quant à vous...

— J'ai pu vous écouter lorsqu'il s'agissait d'affaires générales , interrompit Hoche^ mais je ne dois pas entendre des propositions qui s'adressent directement à moi. Au reste, citoyenne , soyez bien convaincue que si je n'ai pas interrompu dès le principe un entretien de cette espèce , c'est uniquement par égard pour vous. Je n eusse pas permis à un homme de «^exprimer comme vous l'avez fait sur la ré-

volulion gloricMasc qui a délivre la France du despotisme des rois.

— D'a])rès \otre répulalion , repartit Marie d'un ton insinuant; je croyais que vous rougissiez du spectacle hideux que la France a donné depuis trop long-temps à TEurope, que vous eussiez employé toutes vos forces pour le faire cesser.

— Voici , je pourrai dire, la principale ressource, ou la grande erreur de votre parti. Il n'a voulu voir dans la révolution que les excès où devait nécessairement tomber une nation brusquement affranchie, et qui savait ses nouvelles libertés menacées de toutes parts; mais les crimes de quelques hommes ne diminuent rien de la gloire nationale. Il serait aussi absurde de résumer la révolution dans les journées de septembre ou les noyades de Carrier, qu'il le serait de peindre par les dragonnades le siècle de Louis XIV. Les royalistes ne sont point à la hauteur des circonstances ; soit par aveuglement ou par intérêt^ il n'ont pas voulu comprendre que les lois et les institutions qui

régissent les sociétés devaient se modifier avec les progrès de la civilisation. Il fut une époque y je le sais , on la monarchie convenait à la France; alors le peuple qui comprend instinctivement l'avenir, prêta les mains aux rois pour se soustraire à l'autorité des tyrans féodeaux ; le pouvoir se trouva concentré dans le despotisme d'un seul, mais une pareille organisation ne pouvait être que transitoire , elle servit à obtenir une liberté que sans cela on eût vainement disputée. La centralisation qui paraissait à quelques-uns la gloire et la force du trône , fut la première cause de sa ruine. Elle fut la première aurore du soleil de 89. Eh bien, ne comprenez-vous pas que les hommes de votre parti tombent dans une singulière aberration, lorsqu'ils viennent nous proposer, à nous roturiers, les descendans de leurs serfs, qui pendant tant de siècles avons porté leur joug, lorsqu'ils viennent, dis-je^ nous proposer de renoncer aux avantages que nous avons conquis , d'échanger l'égalité et la liberté que nous assure la république, pour l'esclavage et

les privilèges honteux de la monarchie. — Mais moi-même à qui vous vous adressez aujourd'hui, que le comte de Puisaye traite d'égal à égal , ne suis -je pas un exemple des avantages que le peuple a conquis par la révolution ? Il y a six ans, le grade de sergenlmajor était le ])lus élevé que j'espérais atteindre, et je suis aujourd'hui général en chef. — Convenez^ citoyenne^ que les royalistes sont bien étranges lorsqu'ils prétendent séduire les républicains, et que leurs offres sont bien mesquines auprès des avantages que garantit la république.

— Lorsque les royalistes s'adressent à vous, répondit Marie, c'est dans la conviction que vous partagez les sentimens qui les animent ; dévoués généreusement à une cause sainte, ils espèrent trouver en vous des sentimens aussi désintéressés.

— Je vous crois persuadée de cette vérité, répondit Hoxîhe ; mais combien en est-il dans votre parti, qui obéissent à un pareil dévoûment? La plupart combattent pour les privi-

léges qu'ils ont perdus ; ils refusent un système d'égalité qui les deshérite de distinctions usurpées; une répartition égale des charges de l'état^ quand ils étaient habitués à n'y contribuer en rien. Voilà les principaux mobiles qui font agir les nobles et les prêtres. Quelquesuns sans doute sont guidés par de plus purs motifs , par des idées d'honneur, de dévoûment et de fidélité ; ceux-là désolent leur patrie dans les plus louables intentions; mais malgré la pitié et l'estime qu'ils peuvent m'inspirer, je ne suis pas moins prêt à sévir contre eux, car je ne dois pas considérer les raisons qui les font agir, mais les conséquences de leurs actes.

Ainsi, reprit Marie en donnant à sa voix l'inflection la plus douce, je ne dois voir en vous qu'un ennemi, quand je nourrissais l'espoir de trouver un guerrier généreux, un homme pénétré de sympathie pour les grandes infortunes que nous déplorons^ prêt à serrer la main que nous lui tendions ; un ami..., un frère...

— Un pareil titre serait bien séduisant, et

— t>68 — je serais heureux si vous me raccordiez; mais, citoyenne, puis-je l'acheter au prix que vous y mettez.

— ISous ne vous demandons rien que notre cœur ne désire. Ensemble nous gémissons des désastres de la patrie, nous appelons le règne de l'ordre et des lois, seulemeni nous différons sur les moyens d'y parvenir... Est-ce une raison pour n'y pas travailler d'un commun accord? Pourquoi ne vous confiez vous pas dans la loyauté du comte d'Artois ? Il y a des principes qui ont obtenu la sanction universelle ; eh bien, il les respecterait. Son désir fervent^ celui de sa majesté, est d'assurer le bonheur du peuple ; croyez-vous qu'il ne puisse être heureux que par une liberté farouche et sanguinaire, une égalité impossible ?

— Je ne crois pas que la liberté et l'égalité telles qu'on les comprend, puissent assurer le bonheur du peuple, interrompit le général. Ces deux grands principes ont besoin d'être compris et développés ; mais ils sont posés et porteront leur fruit. Le jour viendra où un nouveau so-

leil luira sur le monde, où tous les peuples du globe ne formeront qu'une république universelle, où toutes les rjDyautés seront abolies... Ce jour est encore loin de nous, trop loin pour que je puisse en jouir, car, avant d'y arriver, il faut livrer bataille à trop d'intérêts et d'ambitions personnelles , mais nous sommes en bon chemin^ et le peuple qui ne meurt pas, qui survit aux tyrans et danse sur leur tombe, arrivera à ce but tant désiré. — Ob ! si, dans le siècle procbain ^ on disait que Lazare Hocbe comprenait à son époque les grands principes révolutionnaires, que sa vie entière a été consacrée à les propager, que tous ses actes ont été le fruit d'une pensée unique : l'amour du peuple ; croyez-vous que je ne serais pas dédommagé du sort auquel me condamne mon dévoûment à ces principes.

— Quoi, général, s'écria Marie dont le coeur généreux vibrait en harmonie avec la grande amede Hoche, vous auriez le pressentiment...

— Ce n'en est pas un, repartit Hocbe, c'est quelque chose de plus sur. J'ai jeté le gant, on

le ramassera. — Savez- vous, continua-t-il, quel a été mon rêve depuis plusieurs années ?

Il regarda fixement Marie et trouva dans ses yeux une sympathique admiration. Cette facilité d'épancliement qui règne entre deux jeunes gens de sexe différent, dominiat Hoche, il s'y laissa aller.

— Ce rêve, le voici : je voudrais vivre assez pour voir un jour les représentans de tous les peuples du monde , réunis dans un solennel congrès, jurer sur l'autel de l'humanité un pacte d'alliance, d'union et de fraternité. Oh! quelle joie pour mon cœur! quel délicieux enivrement ! si j'assistais, vieillard en cheveux blancs, à cette grande confédération , comme la tradition du siècle qui l'a provoquée... — Mais hélas! ce n'est qu'un rêve; heureux si je puis faire assez pour que mon nom me survive !

Hoche en prononçant ces mots avait rapproché son siège de celui de la jeune fille. Dans la chaleur de son débit , il avait pris ses mains qu'il tenait dans les siennes 5 Marie ne

songea pas à les retirer, elle avait oublié même les motifs de sa présence auprès du républicain, toutes ses pensées étaient préoccupées des choses nouvelles qu'elle venait d'entendre. Elle comprenait de ce jour Félan révolutionnaire qui avait animé les masses, l'enthousiasme que tant d'hommes avaient montré pour défendre la république menacée par les rois ligués. Hoche avait cessé de parler, mais son œil noir brillait encore d'un feu magique, et les passions généreuses qu'il avaitsi noblement exprimées étaient peintes sur sa belle figure. Un bruit léger au-dehors détruisit le charme qui dominait ces deux personnes . Marie jeta les yeux sur la fenêtre ouverte , elle vit une ombre se prolonger dans la chambre et une tête apparaître derrière des feuilles de lierre qui pendaient sur la muraille. Une rougeur subite colora son front; cette apparition produisit sur elle une impression singulière, elle pensa soudainement à Charles , à la confusion qu'elle éprouvait en se voyant surprise par lui dans cette position. Puis ces pensées la fi-

rent ressouvenir de Puisaye et du iiut de sa visite à Sainte-Barbe.

Hoche avait fait la même remarque que Marie; pensant qu'on les épiait, il courut à la croisée, mais il ne vit personne, la sentinelle seule se promenait à son poste. Croyant que son ombre était celle qu'ils avaient vue, il ferma les volets et revint prendre sa place auprès de Marie. Celle-ci , pendant ce temps, s'était entièrement remise ; Texaltation même de Hoche avait été pour elle une raison de plus de dévoûment pour sa cause , elle n'était plus préoccupée que des instructions de Puisaye et de la résolution qu'elle avait prise en partant.

Le principal objet de sa mission était rempli. Elle devait écarter de l'esprit de Hoche toute prévoyance du combat qui se préparait. Or il s'était exprimé de façon à la convaincre qu'il n'avait pas le moindre soupçon des intentions des royalistes . et que la double attaque de Puisaye et de Tinténiac le surprendrait au moment où il y pensait le moins. Elle ne se demanda pas si ses mesures n'étaient pas

prises à toul événement, elle préféra jouir de ce premier succès , et se prépara à déployer toutes les grâces qu'elle possédait pour retenir Hoche , le captiver et Fendormir jusqu'au moment où le cri « aux armes! » viendrait Farraclier à ce doux tête-à-tête , alors peut-être qu'il serait' trop tard pour disputer la victoire aux royalistes. Toutes ces pensées avaient singulièrement animé la tête de Marie; néanmoins, en se trouvant seule avec Hoche dans cette chambre , en songeant au rôle qu'elle allait jouer, les sentimens délicats qui ornent le coeur d'une jeune fille chrétienne se réveillèrent dans celui de Marie , et il fallut pour les dominer, toute la résolution dont elle était douée , toute la noblesse qu'elle trouvait dans son dévoûment, tout Fenthousiasme qui l'animait pour la cause royale.

— Général , reprit-elle d'un ton de coquetterie que sa pudeur rendait plus délicieux...

Hoche ne la laissa pas achever; le regard de Marie avait réveillé en lui des sensations qui 5 d'une nature absolument opposée à celles

qu'il venait d c[)rouver, s'y mêlent cependant et s'excitent Tune par Tautre. Il se rapprocha d'elle et lui prit une main qu'elle ne retira pas ; il la sentit trembler, et il attribua à une émotion de la nature de la sienne l'effet d'une pudeur instinctive qui trahissait l'artifice et se soulevait contre lui .

— N'est-ce pas, dit-il d'une voix pénétrante, que la différence d'opinions n'empêche pas deux êtres généreux de s'entendre , qu'il y a en dehors des partis et au-dessus d'eux un lien sympathique qui attire l'un vers l'autre ceux que le ciel a créés pour sentir vivement et aimer toute chose grande et belle. Dans cette fusion de pensées et de sensations, Tame s'épure et grandit, elle s'enflamme d'une sainte ardeur qui ennoblit le cœur en le pénétrant de douces affections?

— Souvent j'ai désiré , répondit Marie, recevoir ces épanchemens d'une grande ame , mais j'avais ignoré jusqu'à ce jour tout le bonheur qu'ils peuvent causer, et, le premier, vous m'avez révélé ce qu'il y avait de charme

à entendre ces nobles pensées dites pour soi seule.

— Et inspirées par soi, interrompit Hoche. Jamais non plus je n'avais goûté comme aujourd'hui le bonheur de sentir une ame recueillir les émanations de la mienne. — Ah! vous êtes une femme comme Dieu en créa quelquefois pour inspirer les grandes actions.

Son regard s'attacha sur celui de Marie, et sa noire chevelure se confondit aux boucles de la jeune fille.

En cet instant^ on frappa un coup sur la porte , une voix se fit entendre en appelant le général.

Marie se recula rouge et palpitante , les sourcils de Hoche se plissèrent; dans un mouvement de colère , il porta le poing à sa bouche et le mordit jusqu'au sang,

— Qui est là ? demanda-t-il d'une voix brève.

— Un représentant du peuple, chargé des pleins pouvoirs de la Convention , demande à vous voir sur l'heure.

Ces paroles JissipcrenL le charme qui entourait le général; ses nerfs se détendirent, et sa figure reprit aussitôt ^expression froide et sérieuse qui lui était habituelle. Il ouvrit la porte et trouva un officier à qui il dit quelques mots qui concernaient la jeune fille, car il s'avança vers elle et lui fit signe en la saluant de suivre ce militaire. Marie fortement émue, ne fit aucune observation et sortit avec l'officier. Un instant après celui-ci rentra précédant un homme à peine âgé de trente ans d'un extérieur distingué que relevait une riche toque ornée de plumes tricolores , et un manteau de drap bleu , dont le collet en velours rouge était garni de franges d'or.

Hoche s'avança au-devant du représentant qui posa sa toque sur la table et présenta la main au général. L'officier s'était retiré.

— Citoyen général , sans nous être jamais vus , nous ne sommes pas étrangers l'un à Tautre. Je me trouverai heureux si les efforts que j'ai faits pour être utile à la patrie m'avaient acquis l'estime d'un homme qui l'a si

glorieusement servie. — Je me nomme Tallien, la Convention m'a chargé , de concert avec mon collègue Blad, de pouvoirs illimités auprès de l'armée que vous commandez.

Il remit à Hoche un paquet revêtu du sceau de l'état, et dont celui-ci prit de suite lecture. L'expression de sa figure n'avait pas changé; néanmoins un observateur habile eût remarqué que le nom de Tallien , le héros du g thermidor^ n'était pas un litre à l'amitié du général.

— Citoyen représentant , dit-il, la Convention , en cette malheureuse circonstance , ne pouvait pas faire un plus heureux choix ; je lui sais gré de vous avoir investi de ses pouvoirs, et de me décharger enfin d'une res^ ponsabilité qui de jour en jour devenait plus

grav<

Tallien s'assit sur la chaise qu'occupait Marie, et Hoche se plaça devant lui.

— N'avez-vous au camp aucun des représentans délégués aux armées de l'ouest ?

—Aucun. Guezno et Brue m'ont assisté pen-

dant ([uelques jours , Gucrmeur m'a fait une

courte visite, mais des affaires urgentes les

ont appelés ailleurs ; le décret du 1 6 juin , qui

accorde des pouvoirs exclusifs à Budin, Guezno et Mathieu , en rappelant les autres repré-

sentans , m'a causé les plus sérieux embarras j le manque de vivres s'est fait sentir plusieurs fois d'une manière vraiment alarmante , et je suis sans pouvoir pour m'en procurer; aujourd'hui encore une effroyable disette règne au camp , voici trois jours que mes soldats n'ont pas reçu de pain .

En apprenant à Vannes votre position précaire, j'ai pris immédiatement des mesures pour la faire cesser : vous recevrez cette nuit même une quantité considérable de pain , et désormais les subsistances ne vous manqueront plus .

— Cette assurance , citoyen représentant, me cause une vive satisfaction ; il est cruel pour un général de voir ses pauvres soldats dans l'affreux dénuement où Ton a laissé les miens , d'autant plus qu'ils oublient toute su-

bordinalion , et se livrent à des excès qu'il est difficile d'empêcher.

— Le comité a reçu fréquemment des plaintes sur les pillages auxquels se livre la troupe; j'avais besoin pour y croire de les entendre confirmer de votre bouche.

— Le pillage leur est maintenant chose commune et familière, répondit Hoche avec tristesse ; nos soldats s'y sont livrés ici même, sous mes yeux , et je me suis vu contraint dans l'absence de lois et de tribunaux , d'en faire justice le sabre à la main , mais si je me montre sévère à leur égard , je suis obligé cependant de convenir qu'ils seraient excusables si quelque chose pouvait pallier des excès de cette nature ; livrés à des privations de toute espèce , recevant une solde sans aucune valeur , placés dans un pays qui les traite en ennemis , ils usent de représailles et se procurent violemment aux dépens de ceux qu'ils combattent, ce que l'état ne leur donne pas.

— On m'a parlé d'assassinats commis , par le soldat dit Tallien.

— Cela n est que trop vrai, ils ont tué des prisonniers , et chose déplorable , ils trouvent dans les vices de notre organisation, un spécieux prétexte pour justifier ces crimes, en effet, un chouan est arrêté, conduit par un détachement qui retourne à son corps dès qu'il Ta déposé dans les prisons ; veut-on poursuivre? on ne connaît plus les témoins, on ne sait où les trouver pour les faire assigner^ si au moment de l'arrestation les témoins ont fait une déclaration , ces pièces extra-judiciaires ne peuvent aux termes de la loi être admises en jugement, il en résulte donc que le coupable reste détenu, et qu'il est impossible de lui infliger aucune peine, au bout d'un certain temps on prend le parti de le relâcher. — Qu'arrive-t-il encore trop souvent , les jurés pris soit dans le même département , ou la même commune , intimidés par les menaces , par la crainte d'une prompte vengeance, déclarent que les faits ne sont pas constans, ou que les accusés sont convaincus sans intentions criminelles^ alors l'assassin plus impudent que

jamais , échappe à la peine qu'il avait méritée .

— La forme du jury dans ces matières , est contraire au but que Ton doit se proposer, répartit Tallien ; la loi du ig mars 1793, serait pour les rebelles la seule qui pût être remise en vigueur; à Paris on accorde trop peu d'importance à la chouannerie ; d'après les renseignemens que j'ai recueillis , et ce que j'ai vvi par moi-même , je me suis convaincu qu'il était nécessaire de poursuivre celte guerre avec la dernière vigueur et de la terminer, non par une pacification semblable à celle qui a eu lieu , mais par le désarmement, la reddition et la punition des brigands.

— A cet égard il faut agir avec une grande circonspection , si le comité avait voulu suivre les plans que je lui ai proposés, je ne doute pas que celte guerre serait aujourd'hui finie ; le moyen d'empêcher ce soulèvement était facile , on ne l'a pas employé , et maintenant qu'il a eu lieu ; il serait cruel et impolilique ,

— 282 -^ de songer à détruire six à sept mille familles qui ont été entraînées à Quiberon , par la terreur et le prestige ; je crois que si les habitans des campagnes livrent leurs armes et leurs chefs, nous pourrons les laisser recueillir leurs moissons.

— Je ne suis pas venu ici pour suivre l'exemple des Turreau et des Carrier , répliqua Tallien avec fermeté ; mais de quelque manière que ce soit , il faut en finir avec les royalistes , il faut les abattre comme Font été les montagnards. Ces factions anarchiques ont lassé les honnêtes gens , elles ne doivent plus leur inspirer aucune pitié. — Vous connaissez mieux que moi ce genre de guerre , et l'esprit qui règne ici; je suis prêt à sanctionner toutes les mesures que vous croirez convenables, et j'espère que nos efforts délivreront enfin la république de ces brigands.

— Il faut Tespérer , répondit Hoche , à qui les paroles de Tallien , paraissaient suggérer des craintes sur les moyens qu'il voulait employer pour terminer celte guerre.

— Vous éles informé sans doule des dëbarquemens qui ont eu lieu sur les côtes du Morbihan. La situation de l'intérieur mérite toute notre attention , si vous pensiez pouvoir vous absenter sans risques , je désirerais que vous vinssiez avec moi à Vannes , où nous nous concerterions avec l'administration.

— Je suis prêt à vous suivre , répondit le général ; les émigrés sont bloqués de manière à ne nous donner aucune inquiétude ; j'ai d'ailleurs toute confiance dans le général Leraoine, qui commande en mon absence.

— Vous serait-il égal de partir cette nuit même, nous serions rendus demain matin à Vannes ^ où plusieurs généraux se trouvent réunis.

— Je suis tout prêt à vous suivre , répartit Hoche en se levant, je vais donner ordre de seller mon cheval et commander une escorte.

Ayant écrit quelques lignes, il sortit et appela Tofficier qui avait introduit Tallien , il le chargea des préparatifs du départ , et fit signe au sergent Colin d'approcher.

— Tu remeltras ce billet à la citoyenne Kerderf, et tu la reconduiras au-delà des avant-postes ; si elle le désire , tu l'accompagneras jusqu'au fort.

— C'est entendu général.

Hoche rentra, et peu de temps après il partit avec Tallien.

A Farrivée du représentant, Marie avait été conduite, par Foffîcier, dans la pièce voisine. Laissée seule dans cette chambre, affectée aux bureaux de l'état-major, elle s'assit devant une table et reposa sa tête brûlante sur ses mains.

La scène qui venait de se passer était de nature à produire une impression profonde sur Ja jeune fdle. Mille pensées diverses agitaient son ame ; une crainte, que jusqu'alors elle avait surmontée^ la dominait maintenant el lui suggérait de poignantes inquiétudes. En vain essayait-elle de se rappeler les raisons qui Pavaient décidée à venir auprès de Hoche, s'efforçait - elle de glorifier son dévoûment ; cette crainte se dressait devant la pauvre fille avec la force d'un remords ; elle se demandait si sa réputation n'était pas flétrie , sa pudeur souillée ', si elle était digne encore de mêler sa voix à celle des vierges qui chantaient les louanges du seigneur, de s'offrir aux regards de son vénérable père ; car les préceptes de morale qu'on lui avait inculqués s'étaient profondément gravés dans son esprit, et le but de sa présence auprès du républicain, les paroles qu'elle lui avait dites et celles qu'elle avait écoutées , cet épanchement qu'elle avait souffert et provoqué, lui paraissaient autant de crimes par la honte qu'elle en ressentait. Une

autre pensée lieure usement régnait clans son cœur de partage avec celle-ci, car sans cela tout son courage eût abandonné Marie.

Les craintes que lui faisaient subir pour elle-même les conséquences de sa mission ne diminuaient rien de l'enthousiasme que lui inspirait sa cause. Elle se consolait donc des malheurs qu'elle redoutait pour elle-même par les avantages qu'elle prévoyait pour l'armée.

Le but de Puisaye en l'envoyant vers Hoche, avait été moins de faire des propositions qu'il savait d'avance ne devoir pas être acceptées, que de sonder le général pour découvrir s'il avait été informé de la double attaque qui le menaçait, et le persuader du contraire dans le cas où il s'en fût douté. Or, Marie était convaincue que le général n avait pas le moindre soupçon, et si l'arrivée du représentant ne lui permettait pas de retenir le général, du moins elle pouvait croire qu'il serait également surpris à l'improviste, puisqu'il ignorait même la marche de Tinténiac, qui devait en ce moment

être campé avec son armée à une lieue; de Sainte-Barbe. Ces réflexions consolantes ramenaient la sérénité dans l'ame de Marie, par l'abnégation de ses inquiétudes personneii'^3 devant les avantages de son parti , quand la porte en s'ouvrant montra le sergent Colin, qui entra d'un air affairé.

— Allons, citoyenne, dit-il^ préparez-vous à valser; j'ai reçu l'ordre de vous transférer au lieu d'où vous êtes venue. — Voici un papier que Hoche m'a donné pour vous.

Marie ouvrit en tremblant le billet du général, il s'excusait sur son brusque départ de ne pouvoir pas l'entretenir plus long-temps, et lui annonçait qu'il avait donné ordre au sergent de la reconduire au fort. Cette nouvelle était dans ce moment celle qui pouvait causerie plus de plaisir à Marie; car, avec l'idée qu elle s'était formée de Hoche, elle pensait que dans son absence , l'armée républicaine serait facilement vaincue , et le congé qu'il lui donnait permettait à la jeune fille d'in-

former Puisaye de cette absence avant l'heure du combat.

— Partons, dit-elle au sergent.

— Je suis tout prêt; en avant, marche.

En ouvrant la porte extérieure, Marie crut voir sur la muraille la même ombre qu'elle avait déjà remarquée dans son entretien avec Hoche ; elle éprouva un frisson dont elle ne put se rendre compte , et cette particularité, bien futile en apparence, la frappa néanmoins assez pour la préoccuper malgré les pensées qui remplissaient son esprit. Dans le trajet du quartier-général au camp, eile s'imagina apercevoir plusieurs fois celte ombre qui semblait attachée à ses pas ; une secrète terreur la saisit, elle pressa le pas et se rapprocha du sergent, en proie à ces terreurs superstitieuses, que le silence et la nuit font naître chez les personnes dont la mémoire conserve- le souvenir des récits surnaturels qu'on leur a faits dans l'enfance. Marie cependant voulait raisonner sa position et se persuader qu'elle était le jouet d'une illusion^ mais il ne lui fut plus

possible de conserver aucun doute : clic entendit en descendant le sentier qui conduit à la falaise des pas légers derrière elle ; reffroi la fît se détourner, et elle aperçut l'ombre d'un corps humain se dessiner dans la nuit. Ignorant quel pouvait être l'individu qui la suivait, un motif de prudence l'empêcha d'en parler au sergent^ néanmoins elle désirait renouer la conversation, lorsqu'une voix enrouée, qui semblait venir de l'entrée de la falaise, entonna un chant qui parut frapper GoHn.

Tiens, tiens , dit-il , qu'est-ce que c'est que ça ? Le diable m'assiste si ce n'est pas la voix de Spartacus Bonneau. — Ecoutez un peu, citoyenne j c'est une chanson de circonstance qu'il a commencée ce matin. Le bigre Fa finie en se soûlant à la cantine , c'est un charme comme le vin lui donne de l'esprit, quand il ne l'abrutit pas. — Écoutez voir.

Et il tendit son bras pour arrêter Marie.

Les Anglais sont à Quiberon, Pour toi, bas Breton, quelle aubaine!

Dis, Tori-é-bén, prend ton bâton Et vas crever mainte bedaine.

Allons, bas Bretons bourriquets, Il faut opter, ne vous déplaise ; D'un côté c'est le bât français.

Et de l'autre la selle anglaise.

Nous ne voulons selle ni bât, Ont dit les Celtes arraoriques , Et si dieu nous a fait bourriques , Pour être porteurs ici bas , Nous voulons porter des reliques.

Lorsque le chant eut cessé de se faire entendre, le sergent partit d'un bruyant éclat de rire, auquel répondit une voix qui était évidemment celle du poète républicain.

— Venez-vous, reprit Colin; si vous vous pressez, nous allons le rencontrer ce cher Spartacus Bonneau. — Vous verrez qu il nous fera rire, il n'a pas le vin méchant... Par exemple vous pouvez compter qu'il nous récitera l'éloge funéraire de Tincorruptible et sa complainte en soixante-dix-sept couplets à l'occasion du meurtre de l'ami du pleuple par cette coquine de Gorday ; c'est nouveau pour vous, ça vous intéressera. — Que dites-vous de sa chanson ? heim, c'est tapé dans le style.

En achevant , le sergent aperçut son ami Spartacus Bonneau , qui marchait en zig-zag

au bas clu sentier, et il courut le rejoindre. Quelques minutes après qu'il eut quitté Marie Vombre mystérieuse parut à côté d'elle, un cri allait lui échapper , lorsqu'elle reconnut Charles.

— Oh ! quelle peur vous m'avez faite ! murmura-t-elle.

— J'attendais l'occasion de vous parler , dit Charles d'une voix oppressée ; c'est donc pour cela , mademoiselle Marie que vous m'avez montré une si tendre sollicitude. Vous vouliez que je passasse par la grève afin que je ne vous visse pas chez le général. Mais le malheur qui me poursuit a voulu que vos précautions ne servissent à rien, je vous ai vue... je vous ai vue les mains dans celles de Hoche... comme un instant plus tôt je les tenais dans les miennes... Oh! pourquoi ne suisje pas mort sur la place ! pourquoi cette fenêtre ne s'est-elle pas fermée plus tôt? mes yeux n'eussent rien vu , mon coeur vous eût absous. . . Car pouvais-je croire que vous, Marie. . . oh ! maintenant encore , je doute que ce soit

VOUS... Ma voix vous fait peur... ne tremblez pas; vous n'avez à craindre de moi ni indiscrélion , ni colère... rien à craindre, Marie... et pourtant... oh! adieu...

Charles! murmura la jeune fille.

Sa voix était sourde , il ne Tentendit pas.

— J'ai donc péché , puisqu'il m'accuse^ ditelle, oh c'est qu'il ne sait pas tout,., il ne sait pas que je m'étais dévouée... Sans cela, il ne m'eût pas dit de ces choses qui sont plus cruelles que des reproches ou des injures... Pauvre Charles, j'ai empoisonné sa vie... comme il a fait de la mienne, mon Dieu! car désormais hors votre service et celui du roi qu'aurais-je à faire sur la terre ?

La voix du sergent l'arracha à ces pensées.

— Citoyenne Kerderf , êtes-vous là à voir pousser l'herbe. — Venez un peu entendre Spartacus Bonneau, il est en train de dé-

goiser

Spartacus Bonneau avait passé son bras sous celui de son compagnon à qui il confiait le soin de guider ses pas; et , délivré ainsi de

la crainte de se Tourvoyer el de mesurer la terre, il se laissait aller en toute liberté à sa verve patriotique, débitant de longues périodes empruntées, sans nul doute, à un orateur jacobin, qu'il appuyait parfois d'expressions énergiquement expressives dans le style du père Duchêne avec un accompagnement fort raisonnable de gestes, que son bras engagé, recevant l'impulsion de l'autre, appuyait métbodiquement sur l'estomac de Colin.

Marie arriva jusqu'aux avant-postes en société des deux amis. Colin avait invité plusieurs fois le poète républicain à retourner au quartier; mais celui-ci; qui avait eu le bonlieur de rencontrer en môme temps un auditeur et un appui , deux choses dont mieux quepersonne il appréciait la valeur, eut la sagesse de ne pas s'en séparer, et persista à ac • pagner Colin. Ce dernier, qui trouvait un cbarme inexprimable dans la société de Sparlacus Bonneau , pensait que Marie devait être également enchantée de l'esprit et des connaissances de son compagnon ; et pour la mettre

mieux à même de les apprécier dans toute leur étendue et leur variété , il manifesta l'intention de la conduire jusqu'au fort^ bien que Marie s'y opposât , parce qu'ils retardaient sa marche. Mais le sergent Colin ne tint pas compte de ces observations, et présenta, pour l'accompagner au-delà des avant-postes, les ordres qu'il avait reçus.

A moitié route de la falaise, Marie qui précédait les soldats de quelques pas pour n'être pas distraite dans ses pensées par leurs déclamations patriotiques , Marie crut entendre un bruit sourd et lointain, étranger à celui des vagues. Elle prêta l'oreille en retenant son souffle, et après avoir attribué diverses causesàce bruit dont la perception ne lui était pas distincte; elle trouva qu'il ressemblait à celui que produit, dans un grand éloignement, la marche d'un corps d'armée. Celait, à n'en pas douter , les troupes royales qui s'avançaient.

Marie éprouva d'abord un vif sentiment de joie 3 mais une crainte non moins vive s'y substitua presqu'aussitôt : n'était- il pas à re-

douter que les soldais n'enlendissenl comme elle le bruit de cette marche ? Alors toute surprise devenait impossible , et par ce fait seul un désastre complet pouvait suivre celte attaque sur laquelle on avait fondé tant d'espérance de succès. Marie , en proie à une mortelle inquiélude , cherchait le moyen de persuader aux deux amis de retourner au camp, quand le sergent s'écria :

— Spartacus Bonneau , fais-moi l'amitié de retenir ta langue pour voir ce qui se passe en Fair. — Citoyenne Kerderf, vous qui êtes du pays , qu'est-ce que cela veut dire ?

L'événement qu'elle avait prévu rendit à la jeune fille toute sa présence d'esprit , elle s'arrêta et parut écouter attentivement:

— Nous sommes sur les grèves^ s'écria-telle, la mer va nous submerger , nous n'avons pas le temps de gagner la falaise. Retournez promptement sur vos pas , vous ne courrez aucuns risques , je vais essayer d^arriver au fort.

En disant ces mots, elle s'était peu à peu

éloignée des soldats et s'enfuit avec rapidité. Rendue à quelque distance , elle se détourna pour voir ce qu'ils devenaient, mais faisant leur profit du conseil qu elle leur avait donné, ils se pressaient de relourner au camp , et bientôt ils disparurent à ses yeux, Marie, toutà-fait rassurée , hâta le pas pour atteindre les troupes qu'elle rejoignit à demie lieue du fort.

L'armée royaliste se composait de deux mille six cents hommes de troupes réglées et quatorze cents chouans. Le régiment d Hervilly^ et mille paysans commandés par le chevalier de Saint-Pierre formaient deux colonnes à gauche , deux autres à droite se composaient des régimens de Royal-Marine , Dudresnay et de six cents chouans. Loyal-Emigrant faisait lavant-garde suivi de six pièces de canons.

Lorsque Marie arriva devant Puisaye, on venait d'apercevoir la fusée que Vauban devait tirer si son débarquement réussissait , et cette nouvelle promptement répandue dans l'armée avait exalté l'ardeur des soldats , qui

croyaient marcher à une victoire certaine.

En apercevant la jeune fille, Puisaye saula à bas de son cheval, et la prenant à part, s'informa du résultat de sa mission.

— Le ciel a béni nos armes, dit Marie, tous vos projets, monsieur le comte , réussissent au-delà de vos espérances. La preuve que rien n'a transpiré, que Hoche ne se doute pas de notre attaque , c'est qu'il vient à l'instant de partir pour Vannes avec un représentant.

— En êtes-vous sûre ? s'écria Puisaye,

— Je vous le garantis. Et ce départ a été même si précipité ^ qu'il n'a pu donner aucun ordre. Son opinion est que nous sommes réduits à la dernière extrémité. Il attend notre soumission.

— Soyez mille fois bénie pour ces heureuses nouvelles , dit Puisaye , en serrant les mains de la jeune fille ; adieu, Marie, retournez au fort, j'espère dans deux heures vous en porter une qui sera la plus glorieuse ré compense de votre dévoûment , car vous pou-

vez réclamer nue part clans notre victoire. — Chevalier , continua-t-il en s'adressant à un officier de sa suite, veuillez reconduire mademoiselle de Kerderf à Quiberon.

L'armée, pendant ce temps, avait continué de marcher. Puisaye rejoignit le poste qu'il occupait avec Sombreuil à la télé des chouans du chevalier de Saint- Pierre. D'Hervilly, plein de joie, accourut à eux.

— La gauche des républicains est en désordre, nul doute que Tinténiac est arrivé.

Puisaye, Sombreuil et d'Hervilly se portèrent en avant. Ils remarquèrent tous le désordre signalé par le comte, et crurent entendre une fusillade éloignée.

— Yous avez raison, dit Puisaye , Tinténiac attaque! chargeons.

Le signal fut donné , et l'armée royale se porta rapidement sur les républicains. Humbert, en les voyant venir, battit en retraite, comme le portaient ses instructions, et rejoignit le gros de l'armée en bataille derrière les retranchemens. Les royalistes , croyant

qu'ils fuyaient devant eux , les suivirent en bon ordre et arrivèrent à portée de pistolet des vetranchemens ; ils s'engagèrent entre les deux épaulemens placés à chaque bout du fossé; leurs tirailleurs commencèrent à le traverser, et quelques-uns franchissaient déjà les talus. On eût dit qu'ils n'avaient qu'à se montrer pour vaincre. Les républicains immobiles demeuraient l'arme au bras, calmes et silencieux ; on n'entendait pas un bruit sortir de leurs rangs pressés, pas un mouvement ne les troublait. Tout à coup une voix part du centre , le mot feu circule dans les rangs , et aussitôt un feu roulant se déploie sur toute la ligne. Les colonnes royales s'arrêtent^ elles hésitent : en même temps la batterie de l'un des épaulemens se démasque , les foudroie en flanc et d'écharpe, creusant des vides profonds sur cette masse compacte qui fléchit et se porte du côté opposé , où la batterie du second épaulement commence , de concert avec l'autre , un feu terrible qui laboure les flancs de l'armée royale, les creuse et les ronge.

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