‹ QuiberonChapitre 5 sur 7 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

tandis que son flanc est criblé par la fusillade.

Le carnage dura quelque temps , Puisaye attendait toujours la division de Tinténiac , mais rien ne Fannonçait. La plus grande tranquillité régnait sur les derrières des républicains. D'Hervilly ayant vu la colonne de droite abattue, voulut faire charger la gauche; mais elle éprouva le même sort, en quelques minutes^ soldats et officiers tombèrent pêlemêle , des rangs entiers disparurent.

Puisaye n'ayant plus d'espoir sur Tinténiac, donna Tordre de la retraite à dTîervilly qui la fit exécuter à ses troupes et chargea son aide-de-camp, M. de Saint -Cran , de se porter à la droite. Mais d'Hervilly fut dans l'instant même frappé d'un biscayen à la poitrine, et son aide-de-camp tué dans le trajet. L'ordre n'arriva pas aux colonnes de droite qui continuaient de se battre, tandis que l'aile opposée étoit en pleine retraite. Les républicains alors sortirent de leurs retranchemens ; la cavalerie poursuivit les royalistes et les

chargea sur leur flanc gauche. Peut-èlre levirs débris eussent-ils été anéantis avant d'atteindre le fort, si Vauban, dont le débarquement^ avait échoué, apercevant la position des siens, ne fût venu à leur secours. L'amiral qui l'accompagnait avec cinq chaloupes canonnières, les embossa près du rivage, formant une batterie qui traversait la falaise , et dont Faction empêcha les républicains d'avancer. ÏNous n'essaierons pas de peindre la démoralisation de l'armée royale après un pareil événement ; on peut se figurer l'impression que produisit cette catastrophe sur des hommes qui marchaient au combat comme à une victoire assurée , et qui voyaient le plan sur lequel reposaient toutes leurs espérances échouer, quand il n'était plus temps d'échapper aux funestes suites que sa rupture occasionnait.

La première personne que rencontra Puisaye en arrivant à son quartier ^général fut Louis de Kerderf, qui venait de débarquer.

— Où est Tinténiac ? s'écria-t-il en l'apercevant, pourquoi n'a-t-il pas attaqué comme

il en était convenu ? Savez-vous que notre armée a souffert des pertes énormes dont je le rends responsable.

— Général, répondit Louis tristement, Dieu seul maintenant peut lui demander des comptes, Tinténiac n'est plus.

— Olî ! j'aurais dû le penser î s'écria Puisaye , il n'y avait que la mort qui pouvait l'empêcher de tenir ses promesses ; qu'il me pardonne l'outrage que j'ai fait à sa mémoire. — Mais, Louis, comment est-il mort; pourquoi n'a-t-il pas exécuté les ordres que je lui ai donnés? Tous vous en connaissiez l'importance , pourquoi êtes-vous seul ici ?

— Général, toutes les craintes que vous aviez en partant d'Angleterre se sont réalisées. Nos plus redoutables ennemis n'étaient pas ceux que nous venions combattre , mais des hommes qui prétendent servir notre cause.

— Oh! je devine tout, interrompit le comte, de lâches intrigues et d'infâmes trahisons nous ont précédés, accompagnés et suivis; toute ma faute est de ne les avoir pas découvertes assez

— ;îo/i —

lot, d'avoir montré trop de confiance a dos hommes qui ne méritaient que les sou])çons et le mépris. Dès que le courrier qui informait le conseil du Morbihan du départ deTinténiac fut parti, je me repentis 5 je pensais qu'il s'y trouverait des traîtres, ce n'était pas à tort , n'est-ce pas ?

— C'est de là , en effet , que le coup est parti. Nous avons été victimes de la plus détestable machination...

— Racontez-moi tout, dit Puisaye, je veux savoir jusqu'à quel point on a poussé la trahison. Peut-être n'est-il pas trop tard pour réparer nos malheurs ou en éviter de nouveaux.

— En arrivant a Sarzeau , dit Louis , un abbé de Boutonillic; affilié au conseil du Morbihan, nous remit un ordre du chevalier de laYieuville, qui enjoignait àTinténiac au nom du roi de se porter sur Elven, où l'attendaient des instructions ultérieures. Nous voulûmes nous opposer à F exécution de cet ordre , et Tinténiac lui-même y était contraire , mais le

vicomte de Pontbellanger et plusieurs officiers qui partageaient ses projets nous combattirent en prétendant que nous ne pouvions nous dispenser d'y aller ; et que d'ailleurs cette marche nous procurerait l'avantage d'opérer notre jonction avec la division du chevalier de Filz, cantonnée dans la forêt de Molac. Mon malheureux ami se rendit à ces raisons , et nous arrivâmes à Elven après avoir culbuté les troupes républicaines qui s'étaient présentées. Là^ le chevalier de la Vieuville , fidèle à sa promesse, nous intima, à Elven, toujours au nom du roi et de l'agence dont il se prétend délégué j l'ordre de nous i^endre au château de Goët-Logon, où des dames royalistes nous attendaient, disait- il, pour traiter d'objets importans. Gadoudal, d'Allègre et moi nous renouvelâmes contre cet ordre les objections que nous avions déjà présentées à l'égard des premiers; mais le vicomte et les siens l'emportèrent encore sur nous , et Tinténiac , espérant concilier les ordres du roi avec vos instructions, se décida à marcher sur Goët-Logon

Pour abrécçcr la route , nous passâmes par Josselin ; nous nous emparâmes de la ville ^ la garde nationale et la garnison se retirèrent dans le château, où elles nous opposèrent une vigoureuse résistance, et après cinq heures d'une fusillade inutile , qui nous coûta un grand nombre d'hommes ; dépourvus d'artiltillerie, nous reconnûmes l'impossibilité de les forcer dans leur position, nous abandonnâmes l'attaque, et l'ordre de marche fut donné. La garnison nous poursuivit, mais nous les repoussâmes , et deux lieues plus loin nous battîmes^ à la Trinité, une colonne républicaine forte de quinze cenls hommes. Le lendemain, nous arrivâmes au château, nous y trouvâmes mesdames de Boishardy et de Guernisac. Pendant un dîner qui précédait les conférences, les républicains vinrent de nouveau nous attaquer, nous les battîmes complètement; mais les tirailleurs remplissaient les bois qui entourent le château. Tinténiac , en traversant l'avenue qui le précède, aperçut un soldat embusqué derrière un arbre , il lui cria de se

rendre 3 celui-ci l'ajusta, Cadoudal^ qui accompagnait le général, mit de son côté le soldat enjoué , les deux coups partirent ensemble , le républicain et notre malheureux ami tombèrent morts en même temps.

Le vicomte de Pontbellanger, commandant sous Tinléniac , convoqua aussitôt un conseil qui l'investit des pouvoirs du général^ il en profita pour réaliser ses projets^ et au mépris de vos instructions marcha sur la foret de Lorges pour gagner Sainl-Brieux, afin de seconder un débarquement préparé par l'agence. Je me suis mis en route aussitôt, espérant vous prévenir à temps que îa division sur laquelle vous comptiez n'aurait pas lieu. A Baud j'appris que la division de Jean-Jean et de Lantivy s'était dispersée sur un ordre conforme à celui que nous avions reçu. Je sentis davanlasie la nécessité de vous informer de ce qui se passait ; mais malgré toute la diligence possible j'ai le regret d'arriver trop tard.

Lorsqu'il eut achevé , Puisaye , qui avait prêté une attention soutenue à son récit, ap-

puya la main sur son front et demeura quelques instans silencieux; puis il se le va avec agitation, et reprenant bientôt une apparence de calme et de tranquilité .

— Louis de Kerderf ^ dit-il, nous ne sommes pas encore perdus, il nous reste des IroupeS; des munitions et du courage... Venez avec moi, je vais convoquer le conseil pour lui rendre compte de ce qui s'est passé , dans quelques jours nos pertes seront réparées , et la victoire peut-être nous sourira.

Plusieurs jours se passèrent sans amener de part ni d'autre aucun événement remarquable. Les royalistes renfermés à Quiberon^ attendaient que le découragement^ qui suit toujours un échec, fut passé, pour en appeler encore

— ;no — au soii (les armes. Néanmoins leurs csnéranccs n'étaient pins aussi brillantes, et les pertes éprouvées depuis le débarquement leur avaient fait sentir toutes les difficultés attachées à l'entreprise dans laquelle ils s'étaient jetés. Un grand nombre d'officiers supérieurs et d'émigrés de haut rang élait demeuré sur le champ de bataille, avec plusieurs centaines de soldats; mais les régimens de Sombreull qui n'avaient pas donné réparaient bien au-delà cette perte, et à tout prendre, la position de l'armée royale n'était pas assez mauvaise pour enlever toute chanche de succès.

Des symptômes de démoralisation s'étaient fait remarquer dans les régimens recrutés en Angleterre. Les marins tirés des pontons, sollicités par le voisinage de l'armée républicaine^ désertaient en assez grand nombre, et chaque nuit , malgré les mesures qu'on avait prises pour les en empêcher, des troupes de vingt à trente hommes trompaient la surveillance des gardes et rejoignaient le camp républicain.

Le quatrième jour après le combat, le gé-

nëral Hoche, accompagné des représentans Tallien et Blad, arriva dans la soirée à Sainte- Barbe. L'ordre du jour suivant avait été apporté la veille au général Lemoine, commandant en l'absence de Hoche .

Vannes !«' thermidor an ui, (19 juillet 1795).

« La presqu'iie de Quiberon sera attaquée » demain 'i thermidor à onze heures du soir.

» Le général Humbert, à la tête de cinq » cents hommes d'élite de son avant-garde, et » et conduit par un guide que je lui enverrai, » se portera sur le village de Kerostin, enpas- )) sant par la laisse de la basse mer, laissant le » fort Penthièvre i\ droite, et la flotte anglaise » à gauche. Il fera marcher sur deux files, » avec le moins de bsuit et la moindre dislance » possibles. Arrivé près du village, il tournera » brusquement à droite et fera courir jusqu'au » fort , dont il s'emparera en franchissant les » palissades. l\ égorgera tout ce qui s'y trou- » vera, à moins que les fusihers ne viennent )) se joindre à sa troupe. Les officiers, sergens

» (l 'infanterie et canonniers n'auront point de » grâce.

» Le général de brigade Butta, suivra Hum- (c bert dans le môme ordre avec le reste de » Fa vant- garde. Il s'emparera de Kerostin, et » fera fusiller tous les individus armés qui » voudraient sortir des maisons. Les soldats » sans armes qui viendront se joindre seront » accueillis ; les officiers et sous-officiers se- » ront fusillés sur-le-champ.

» En arrivant dans la presqu'île ces deux of- )) ficiers-généraux feront crier par leur troupe : » bas les armes^ à nous les patriotes.

)) L'adj udant-général Ménage favorisera Tat- » taque d'Hurabert en attaquant lui-même les » ffrand's-gardes ennemies. Il les culbuttera, » leur passera sur le corps et les poussera jus- » qu'au fort. La palissade franchie, il suivra » par sa gauche le fossé jusqu'à la gorge. Mé- » nage ne fera pas tirer un coup de fusil ; il fera » passer à la baïonnette tout ce qu'il trouvera » d'ennemis. La troupe qui doit faire cette at- » taque sera Télite du général Valletaux.

)) Valletaux soutiendra l'attaque de Ménage » avec le reste de sa brmade. Il fera en sorte

» de se précipiter au fort en s'en rapprochant » le plus possible pour éviter son feu .

w Humbert se mettra en marche par la gau- )) che j à minuit précis ; Ménage par la droite, ') un quart-d'heure après. Les deux colonnes )) suivront la marée, dussent-elles marcher un » peu dans la mer.

» Le général Lemoine portera sa brigade à » la hauteur de Favant-garde, il y laissera un )) bataillon avec deux pièces de quatre et raar- » chera en bataille à la hauteur de la colonne » Valletaux qu'il doit soutenir.

» Garde du camp : Deux bataillons de la ré- » serve et le troisième de la demi-brigade, » commandés parle général Drut, qui fera ti- » rer à boulets rouges sur les bâtimens anglais n qui voudront nous inquiéter, etc.^ etc.

)) Signé : L. Hoche. »

A onze heures de nuit , Hoche et les représentans, accompagnés de quelques officiers,

parmi lesquels se trouvait Charles, sortirent du quartier-général et se rendirent sur la falaise. La veille le jeune homme avait reçu par un transfuge de Quiberon, une lettre de Marie qui lui expliquait les motifs de sa visite à Sainte- Barbe; et, bien que cette lettre fût conçue en des termes qui ne lui permettaient pas d'y voir autre chose que le désir de justifier une démarche qui pouvait si gravement la compromettre, qu'elle ne fit pas la moindre allusion à la scène intime qui s^était passée entr'eux, et que le plus léger sentiment de tendresse en eût été soigneusement écarté ; Tame honnête de Charles n'en ressentit pas moins une immense satisfaction. Le ton réservé de Marie lui parut justifié par les circonstances, et il vit dans cette lettre un témoignage précieux de Taffection qu'elle lui portait ; mais le plus grand motif de contentement qu'il y trouva, fut d'être délivré des soupçons injurieux pour la jeune fille, qui, malgré lui, perçaient dans son inquiétude de trouver l'énigme de la scène étrange dont il avait été témoin.

Dans la soirée , Charles avait été mandé au quartier-général, il s'y était rendu avec la croyance que Hoche voulait l'interroger sur sa mission, et il se promettait de saisir cette occasion pour expliquer au général ce qu'il y avait de noblesse et de dévoùment dans la visite de Marie . Au cas que celui-ci eût conçu de la jeune fille une opinion désavantageuse ; mais il ne trouva qu'un ofiicier supérieur qui lui avait ordonné de se tenir prêt à accompagner le général en qualité de guide.

Dès que les représentans furent arrivés sur la falaise , l'armée se mit en marche dans l'ordre qui avait été marqué ; Hoche , Tallien et Blad , s'avançaient à la tête de la brigade Valletaux, qui formait la colonne du centre. Leur présence avait singulièrement exalté le courage des soldats dévoués à la république , sans autre ambition que celle de la servir j ils étaient toujours prêts à tout, ne s'inquiétant jamais de la grandeur des obstacles^ ni du nombre des ennemis qui leur étaient opposés. En cette circonstance ils allaient en donner la

preuve. Non-seulement Tarmée royale était numériquement supérieure , mais protégée par une escadre puissante , elle était encore à l'abri d'une position regardée comme imprenable, à moins d'un siège régulier , et contre laquelle il fallait l'audace réfléchie de Hoche , merveilleusement secondée par la bravoure de ses soldats , pour tenter un coup de main ; mais des difficultés imprévues contre lesquelles faillit échouer la conception hardie du jeune général, vinrent s'ajouter à celles qu'il fallait surmonter, et demander de sa part un nouvel effort de génie , de celles des troupes , un surcroit de constance et de courage.

L'atmosphère pendant la journée avait été épaisse et lourde , le soleil se cachait derrière de gros nuages qui se traînaient pesamment et s'amoncelaient à l'horizon ; une chaleur étouffante régnait encore à Theure où la brise de mer se fait habituellement sentir , il n^y avait pas le plus léger souffle d'air, et les vagues que rien n'animait, s'affaissaient, masses inertes sur lesable, avec un bruit sourd et lugubre

Une demi-heure après le départ de Tarmée , un changement suhit s'opéra : la nature assoupie se réveilla tout à coup, et parut annoncer l'une de ces grandes commotions , durant lesquelles les élémens ne connaissant plus aucun frein , semblent se disputer l'empire de la destruction ; la mer fît entendre un sourd grondement avant-coureur de l'orage, les vagues s'enflèrent et grossirent, montant pressées l'une sur l'autre , le vent souffla avec violence, et bientôt la lueur des éclairs précéda les éclats d'un tonnerre lointain qui s'approcha rapidement , alors l'orage éclata avec une furie telle , que de mémoire d'homme on ne se souvenait pas d'en avoir vu sur cette côte.

A moins de s'être trouvé par un temps orageux , sur la falaise de Quiberon , on ne saurait comprendre combien la colère des élémens est terrible et imposante sur cette plage de sable resserrée entre deux mers qui s'efforcent de l'envahir , combien la position de l'armée devint critique et malheureuse.

Le vcnl balayait la falaise en soulevant d'immenses tourbillons de sable, qui tombaient sur les soldats avec des torrens de pluie, les vagues hautes comme des montagnes, accouraient au rivage avec impétuosité, et franchissant leurs limites, elles éclataient au milieu des colonnes qu'elles couvraient d'écume , d'algues marines et de sable , les troupes assaillies en même temps par le vent, la pluie et la mer , éblouies de la lueur brûlante des éclairs, à laquelle succédait une obscurité compacte , perdant leurs files et leurs guides, n'entendant plus les voix des chefs ^ étouffées par la tempête, les troupes s'égarèrent, se confondirent entre elles, et n'offrirent plus qu'une masse d'hommes éparpillés dans un désordre complet , cependant l'ardeur des soldats ne s'était pas ralentie , et malgré la confusion, faisant bravement tête à l'orage, guidés par une même pensée , celle de marcher à l'ennemi , ils allaient toujours devant eux , obéissant à l'impulsion qu'ils avaient reçue en parlant.

Pendant une heure Forage continua avec la même furie , le désordre de Farmée était arrivée à son comble ^ il paraissait impossible de rallier ces hommes dispersés , d^assigner un poste à chacun au milieu de cette nuit épaisse, de retrouver dans ce pêle-mêle , l'ensemble et Funité nécessaires à une action ; mais dès que les élémens épuisés de leurs efforts , commencèrent à rentrer dans leur état habituel , celui dont la pensée était Famé de cette armée , Hoche domina les derniers bruits de la tempête , parcourut la falaise en donnant partout des ordres et des encouragemens , réforma et modifia tout , concevant à mesure qu'il commandait^ et Fon vit à la voix d'un homme Féparpillement cesser comme par miracle ;, les individus se réunir en groupes , les groupes former des rangs , des colonnes et une armée admirablement disposée ^ offrant F ensemble et Fallignement des troupes qui passent une revue.

Cependant la colonne du centre conduite par Hoche et les représcnlans , arriva au pied du fort sans être découverte , elle s'arrêta, gai-

— yio —

dant un silence profond, altendonl j)oiir commencer Tatlaque que la brigade d'Humhort qui illait à gauche par la laisse de basse mer , eût tourné le fort et gagné les retranchemens au village de Kerostin; mais la tempéle avait occasionné un assez long retard, et la mer encore agitée montant plus haut qu'à l'ordinaire , les soldats d'Humbert avaient de l'eau jusqu'à la moitié du corps, ils n'avançaient qu'avec peine à travers des obstacles qu^il leur eut été impossible de surmonter sans la sagacité et les connaissances de leurs guides, Mauvage el Litté , les deux premiers déserteurs de Quiberon. Par suite les premières lueurs du crépuscule se levèrent avant que cette colonne eut effectué son mouvement, les sentinelles découvrirent alors le gros de Tarmée , qui fut salué par une décharge de tous les canons du fort , le désordre se mit dans les rangs , la colonne se rompit et lâcha le pied; en même temps les chaloupes qui croisaient dans la baie , averties par le feu du fort , aperçurent la troupe d'Humbert et tirèrent sur elle une

bordée qui la rompit et la dispersa. La retraite était devenue urgente^ les troupes la commençaient sans en attendre Tordre, Hoche le donna sans hésiter , ayant compté sur une surprise pour l'exécution de son plan , dès qu'il était découvert il devait se retirer ; pour prévenir une sortie de la part des royalistes , il demeura avec sept cent grenadiers , tandis que les divers corps effectuaient la marche rétrograde , un secret pressentiment lui annonçait d'ailleurs que cette journée n'était pas finie , ses yeux inquiets se portaient sur la droite, cherchant la troupe de Ménage ou un indice qui annonçât son exisîence, car on pouvait craindre que la mer ne l'eût engloutie dans la périlleuse entreprise qui lui avait étéconfiée. Le soleil se montrait déjà à l'orient ^ les représentans et le gros de l'armée étaient presque rendus au camp , le général Butta dont le pied avait été emporté par un biscayen , venait de passer à côté de Hoche , derrière sa brigade qu'il précédait naguère , tout annonçait que l'armée royale devait prendre à cette occa-

sion sa rcYanclie sur l'armée républicaine; un cri , présage de la victoire , se iît entendre tout à coup, il était poussé par le malheureux Butta ^ qui un instant auparavant, soutenu presque sans vie sur son cheval , avait oublié ses souffrances dans l'énergie de l'enthousiasme , et tourné vers Hoche, la figure rayonnante de joie , agitait son chapeau en criant vive la république ; Hoche regarda le fort que lui indiquait Butta, et le même enthousiasme éclata sur ses traits , l'étendard de la liberté flottait majestueusement au sommet du fort, à la place du drapeau blanc.

Ce succès inespéré était dû à l'intrépidité de Ménage et de ses braves compagnons. A la faveur de la nuit, guidés par David de Dieppe, Tun des matelots recrutés sur les pontons anglais ; ils s'étaient glissés le long des ouvrages extérieurs , s' avançant au milieu des vagues qui les brisaient sur les rochers ; ils avaient ainsi tourné la base du fort, entièrement baignée par la mer, et après des périls et des difficultés qui faisaient croire à l'impossibilité j

d'une pareille tentative ; se servant de leurs épaules comme d'échelles , se cramponnant aux saillies , enfonçant leurs baïonnettes dans les interstices des pierres, ils avaient gravi, dans une obscurité complète, un rocher à pic et nu ; collés sur la pierre et se soutenant ensemble comme une pyramide vivante^ audacieusement appuyée sur ceux qui formaient la base et pouvaient en fléchissant la précipiter dans les flots. Ménage et David , les premiers, mirent le pied sur la rampe qui couronne le glacis, leurs compagnons meurtris et saignans se rangèrent bientôt autour d'eux. Quand ils furent tous réunis, ils descendirent comme la foudre du haut de la colline qui domine le fort, et pénétrèrent dans les ouvrages au milieu de la garnison qui regardait la retraite des assaillans. Sans lui donner le temps de se reconnaître, profitant de la surprise pour déguiser leur petit nombre, ils égorgèrent sur leurs pièces les canonnierstoulonais et ne trouvèrent qu'une faible résistance dans la garnison , qui était en grande partie composée de

marins français enrôlés en Angleterre.

Au cri de Butta Tarmée entièi^e avait fait volte-face, s'était précipitée du côté du fort. Hoche, à la tête de ses grenadiers, y arriva le premier, et fut reçu par Ménage qu'il serra dans ses bras en le nommant général.

Il nous reste maintenant à peindre un tableau d'un autre genre. Nous sommes arrivés au dénoûment de l'un des plus grands drames de cette époque si fertile en grands événemens. C'est Vnne des plus lugubres pages de notre histoire moderne. Le récit d'un désastre dont nous ne voulons reproduire pour nos lecteurs et pour nous-même que les points les plus saillans* ; car les faits d'armes qui signalèrent cette journée sont du nombre de ceux qu'une nation doit pleurer. La victoire fut remportée sur des Français et signalée par une sanglante hécatombe.

Maître du fort, Hoche laissa deux bataillons à sa garde, et commanda aux colonnes Humbert et Valletaux de côtoyer les deux rives de * Voir les notes à la fin de ce volume.

la presqu'île et de la fouiller en tous sens ; luimême, à la tête de ses grenadiers se mit à la poursuite des royalistes échappés des retranchemens qui fuyaient sur l'intérieur.

La canonnade avait jeté l'alerte à Quiberon^ mais on ignorait encore ce qui se passait^ lorsque le jour montra le drapeau tricolore substitué au drapeau blanc, et les colonnes républicaines qui s'avançaient au pas de charge. Soudain l'épouvante s'empara de tous les esprits, les paysans réfugiés et les habitans sortirent des maisons et se portèrent au rivage dans l'espoir de s'y embarquer.

Une division formée de huit cents chouans, d'une partie de Loyal-émigrant et de royalistes de divers corps se forma à la hâte sous le commandement de Boisberthelot, Vauban, Gontades et le major d'Haize, dans le dessein d'arrêter Humbert. Puîsaye accourut de son quartier-général avec douze cents hommes pour la soutenir ; mais il se trouva tout à coup entouré d'une quantité innombrable de réfugiés qui se jeta au milieu de ses troupes, les rom-

Page 1