Le retable de Valladolid
Le premier grand retable auquel Quinten a pu contribuer et que l'on a conservé jusqu'à nos jours, se trouve à l'église de San Salvador à Valladolid. Il date de 1504, et il était tout à fait tombé dans l'oubli au moment où il fut découvert par Cari Justi, qui le décrit dans le Jahrbuch der Preussischen Kunstsammlungen 1887.1 Malheureusement, la Chapelle où il se trouve étant terriblement obscure (comme dans toutes les Eglises espagnoles en général), il est impossible d'en prendre une photographie, d'autant plus qu'il est recouvert d'une couche de poussière qui cache les détails: une discussion scientifique sur ce tableau est donc tout à fait malaisée.
Exécuté, selon l'inscription qu'il porte, au début de 1504 aux frais de Gonzalo Gonzales, conseiller de Ferdinand et
1 Justi, Der Altarschrein des Licentiaten Gonzales.
d'Isabelle, et de sa femme Doîia Marina délia Estrada, ce retable est un ouvrage en bois sculpté, avec des peintures sur les volets. La disposition est rendue par les fig. I et II, où nous voyons le retable ouvert et fermé. Ouvert, il présente au milieu une grande image sculptée de St-Jean l'Évangéliste (I) et,, autour de lui, les scènes suivantes:
II — VIII: Episodes de la vie de St-Jean, sculptés. Celui du haut représente le baptême du Christ.
i — 2: La Nativité. Une peinture qui s'étend sur les deux tableaux: ils ne sont, en effet, séparés que par une étroite bordure d'or.
3 — 4. — L'Adoration des Mages. — Cette peinture couvre également les deux tableaux.
IX — XIII. — Figures sculptées, dont trois scènes de la Passion.
Elles forment avec les suivantes la prédelle.
5 — 6. Les Donatrices et St-Jérôme avec le Lion.
7 — 8. St-Augustin (?) et les Donateurs.
Les quatre derniers tableaux sont peints. — Tout en bas, les armes des Donateurs, portées par les anges.
Fig. i.
Fie. II.
La Fig. II représente l'aspect du retable fermé. Toutes les sculptures sont cachées, excepté la partie supérieure : le Baptême du Christ. Les volets extérieurs, peints et réunis, représentent, en grand format, la Messe de St-Grégoire, c. à d. l'apparition du Christ au pape agenouillé devant l'autel. Voici comment se présentent les détails:
2. L'autel avec le crucifix. Devant, le Christ. Derrière, un moine agenouillé.
3. Le pape agenouillé. Au-dessus de lui, les attributs de la passion. Ce tableau a un caractère espagnol.
1. — Un prélat agenouillé, en manteau rouge, tenant devant lui la tiare pontificale.
4. Plus loin, un prélat habillé de rouge, et, derrière lui, un jeune homme de 20 à 30 ans, imberbe, avec des boucles noires. Tous ces tableaux sont sur fond jaune, imitant l'or; dans le N° I, on voit une colonne rouge, et, dans le N° 4, une fenêtre gothique. La scène représente donc une église. 5 — 8. Les quatre évangélistes.
Les dimensions sont assez grandes: les 4 tableaux qui représentent la messe de St-Grégoire ont, ensemble, 3 m 14 de large sur 2 m 80 environ de haut. La Nativité et l'Adoration des Mages du côté intérieur ont donc, chacune, une surface de 280x157 cent. La prédelle a 1 mètre de haut. — Il est évident
que, si Matsys a travaillé à ce retable, la part qui lui revient dans l'œuvre totale est fort limitée. Les sculptures sur bois sont d'un maître néerlandais inconnu, les prédelles d'un peintre espagnol, (suivant Justi, de l'école Castillane) et la Messe de St-Grégoire me paraît, par plus d'un trait, appartenir à la peinture espagnole. Cependant, l'influence de Quinten se fait sentir même dans les parties exécutées par une autre main.
Nous ne savons pas qu'il ait eu quelque disciple espagnol, seulement un portugais. Il n'est pas impossible que quelque peintre de la péninsule ait engagé avec Quinten Matsys des pourparlers au sujet du retable, et qu'il ait même rencontré le Maître lui-même à Anvers. Pour des raisons économiques ou autres, on a fait exécuter les parties les moins importantes en Espagne, peut-être d'après les conseils et les indications de Quinten Matsys. Mais déterminer avec exactitude la part des divers artistes dans l'œuvre totale est,, dans l'état actuel du tableau et à la place obscure où il se trouve, chose tout à fait impossible.
La Nativité et l'Adoration des Mages pourraient seules prétendre avec vraisemblance remonter à Matsys lui-même. A droite du premier tableau, on voit la Vierge agenouillée, en manteau vert bleuâtre, la chevelure éparse, avec ce type d'un blond rouge qui rappelle à Justi le retable de Louvain : derrière elle, St-Joseph avec une lanterne. A gauche, on voit la crèche et l'enfant Jésus, entouré d'anges et de bergers. Au milieu d'eux, un bœuf et un âne qui considèrent le nouveau-né dans une attitude de recueillement, suivant le vieux psaume de Noël,
si naïf:
«Gaudet asinus et bos, ,
Laudet Dominum omne os.»
En haut à droite, volent des anges. Au fond, par une
grande fenêtre partagée en deux par une colonne de marbre,
on aperçoit un coin de paysage. A peine y a-t-il trace de
quelque recherche de clair-obscur. Des peintres postérieurs
ont excellé dans l'art de représenter la lutte de la lumière répandue par l'enfant contre celle qui lui vient de la lanterne ou du firmament — par delà la fenêtre. Ici, l'artiste s'est contenté des anciens procédés tout simples ; c'est seulement dans la composition et l'expression des personnages que paraît son talent. St-Joseph, comme la Vierge, rappelle de très près le retable de Louvain, et, même, on peut rapprocher la Vierge des madones en prière peintes à mi-corps.
L'Adoration des Mages est plus difficile à observer, et encore plus mal éclairée. A droite de la bordure d'or, la Sainte Famille devant une ruine, à gauche les trois Rois Mages avec leur suite. La Vierge a le même vêtement vert bleuâtre que sur l'autre tableau.
Il résulte aussi, de ce retable, que Quinten connaissait déjà l'architecture de la Renaissance. Au point de vue artistique, les deux tableaux principaux sont d'un grand prix, merveilleusement composés, avec une bonne perspective et un coloris qui rappelle le retable de Louvain. Quant aux autres parties de l'œuvre, on ne saurait avec certitude les attribuer à tel ou tel maître. Les tableaux extérieurs et la prédelle sont beaucoup moins bons que ceux de l'intérieur; ils doivent être de peintres espagnols, et la prédelle, selon Justi, probablement d'un Castillan. La messe de St-Grégoire était d'ailleurs un des sujets favoris des peintres espagnols, sans être toutefois un sujet inconnu aux artistes du Nord (par ex. le tableau du maître de la Sainte Famille, etc.). Ce n'était pas là, au point de vue artistique, un sujet bien heureux, ni bien riche, avec tous les attributs de la passion représentés, tels outils, tête et main épars, et cette figure du Christ, malaisée à déchiffrer. Cependant, il y a, en Espagne, des tableaux de ce genre qui ont une réelle valeur et que l'on peut comparer au retable de Valladolid. Par ex.: le tableau de Bonnella délia Vierra, qui a été publié dans le Burlington Magazine XXIX 1905. Même si ces parties du retable de Valladolid ne sont pas de Matsys, nous avons du moins une preuve
de l'influence qu'il exerça sur les artistes de la péninsule ibérique. Un autre témoignage nous en est fourni par le maître de Sào Bento, au musée de Lisbonne, qui n'est peut-être que le disciple de Quinten, Eduwart Portugalois; et par les Ecce Homo de Bermejo dont nous avons déjà parlé, sans compter que l'Ecole de Séville possède, en Alejo Fernandez et Jorge Fernandez Aleman, deux artistes, qui rappellent de très près Matsys (Voir Justi, Baedecker). Que des œuvres de ce dernier, même appartenant à la première période, fussent venues jusqu'en Espagne, cela nous est prouvé par la Madone de Saragosse (Academia de Bellas Artes), qui n'est sans doute qu'une étude de jeunesse, mais qui répond au premier type de Bruxelles (la madone représentée depuis les genoux en manteau rouge bordé de fourrure; enfant jouant avec un oiseau). L'art espagnol, si mystérieux sur bien des points, et à l'étude duquel travaillent tant d'hommes de mérite, ne saurait être complètement expliqué, tant que l'on ne connaîtra pas exactement ses relations avec Quinten Matsys. De plus, il y a à la cathédrale de Burgos une madone du style de Matsys, mais rappelant celle d'une période postérieure, par ex. celle de Berlin. La Vierge, en pleine figure, est assise sur un trône; à droite, Ste-Anne et une table avec un déjeuner, à gauche, des anges jouant de la musique. Les dimensions sont moindres qu'à Berlin: 76x61 cm. — A ce sujet convenait une forme simplifiée, sans architecture, avec un simple paysage pour fond, et une pareille étude se trouve à l'Escurial (attribuée à Orley).
Cette Nativité et cette Adoration des Mages ne sont certes pas des productions isolées dans l'œuvre de Matsys. En effet, Quinten doit avoir, encore une fois, traité un de ces sujets (ou quelque chose d'analogue) dans un tableau aujourd'hui perdu, à en juger d'après deux volets d'un triptyque qui proviennent de l'entourage du maître.
L'un se trouve au Louvre (N° 105 1) et s'appelle: Sainte ou Donatrice lisant, autrefois attribué à l'école franco-fla-
mande, mais récemment rapporté à l'École Brabançonne. L'autre, qui est à Madrid, au Musée du Prado (N° 1443), représente un Prophète de l'Ancien Testament, et le catalogue, très perspicace, le rapproche du style de Quinten Matsys. Les dimensions de ces deux tableaux concordent, seulement, l'un (celui du Louvre) est un peu raccourci ; tous deux portent au dos des figures en grisaille. L'un représentant un prophète, il est vraisemblable que le pendant est une Sibylle, et, dans ce cas, nous sommes en présence d'un triptyque dont la partie centrale, perdue, représentait la Nativité ou l'Adoration des Mages. La Sibylle est tout simplement délicieuse. Elle est assise devant un mur tapissé de verdure et lit dans un livre. C'est une figure juvénile et ravissante, au visage pâle et délicat, aux mains effilées; elle est enveloppée d'un manteau rouge à la doublure chatoyante. Par-dessus le mur, on voit un paysage avec quelques bâtiments. L'ensemble est peint de main de maître, et présente, à un examen attentif, plus d'une caractéristique de Quinten, par ex., les couleurs chatoyantes de la doublure, telles qu'il aime à les représenter.
Tout doute s'efface, si nous comparons ce tableau avec celui de Madrid. Le fond, le mur et la guirlande de feuillage montrent sa parenté avec celui du Louvre. La grisaille, au dos, est un saint au lieu d'une sainte. Le tableau représente vraisemblablement un prophète, comme l'indiquent le regard de visionnaire du personnage et ses mains étendues comme sous l'effet de l'inspiration ou de l'étonnement. Il est peint en pied. Sa tête porte un bonnet rouge d'une hauteur fantastique, avec deux coins bizarres; elle est couronnée d'une houppe, ornée de perles. Il a le nez crochu et saillant, et la barbe grise. Autour de sa taille, une ceinture avec une épée. — Les dimensions sont: 1 m 23 X 0,45. Je n'ai pu encore réussir à trouver le tableau central de ce triptyque. Par contre, je connais deux autres travaux qui, l'un et l'autre, représentent l'Adoration des Mages et rappellent le retable de Valladolid. L'un est à Milan, l'autre à Berlin, Kais. Friedr. Muséum, où il est attribué à «un successeur de Quinten Matsys».
H. Brising. a
Le tableau de Milan était, à l'origine, un triptyque, et fut ensuite réduit à un simple rectangle d'assez grandes dimensions (i mX i ,40). Le type de la Vierge ressemble de près aux Vierges de Matsys. L'exécution en est un peu flottante; elle manque de force d'expression, mais cela dépend en partie des retouches nécessitées par le changement de format. — Le haut du corps de l'enfant Jésus est nu, tandis que le bas est enveloppé dans un drap. L'enfant a l'air vif, tandis que la mère semble tout à fait absorbée dans les abstractions.
A côté de cela, nous notons plus d'un trait de la Renaissance, notamment dans la riche ornementation des pilastres que l'on voit au fond. Les trois personnages principaux sont les mieux: St-Joseph, à droite, et le nègre, à gauche, nous laissent plus froids. Le petit pan de paysage n'a pas grande valeur.
L'enfant qui tend les bras au vieux Roi Mage est un motif qui reparaît chez Durer, aux Offices. Le portrait d'homme, tout à gauche au fond, est peut-être celui du Donateur.
Cette œuvre porte le nom, fréquent en Italie, mais inacceptable, de Luca d'Olanda.
Une certaine ressemblance rapproche ce tableau de l'auteur qui a traité le même sujet, au Kais. Friedr. Muséum de Berlin, N° 569 A. Nachf. des Quinten Matsys. Cette attribution est peut-être exacte, peut-être aussi pourrait-on songer au maître de la Mort de la Vierge, à cause des fourrures, des étoffes et des mains, ainsi que de l'architecture. Mais, comme la personnalité de ce peintre n'a pas été, jusqu'ici, suffisamment précisée, comme beaucoup d'œuvres qui passent aujourd'hui pour être de lui doivent lui être déniées, il nous faut assurément préférer la première hypothèse. Nous allons discuter ce tableau plus loin, Chap IX. Encore une représentation de ce genre appartenait à M. Kann, Paris. (Duveen, Londres).
La vieille légende si populaire des trois Mages, qui a tenté tant d'artistes, a donc aussi figuré de bonne heure dans le répertoire de Matsys, et il l'a traitée de telle façon que d'autres
peintres, après lui, durent l'imiter. Il était, en effet, plus que tout autre homme, capable d'estimer ce que ce thème offrait à un artiste, le luxe exotique et fantastique des vêtements et des parures, le paysage et l'architecture, et, enfin, la psychologie caractéristique des divers types, princes orientaux et jeune mère avec son nouveau-né.