‹ Quinten MetsysChapitre 8 sur 16 · LES ŒUVRES PROFANES · texte numérisé non relu

LES ŒUVRES PROFANES

Que s'est-il passé entre les années graves et recueillies où le maître élaborait ses Calvaires et l'époque plus inquiète qui le vit, ironique, peindre Y Amour inégal, appartenant à la comtesse Pourtalès ?

Les propos délicieusement paradoxaux des humanistes, le sourire prudent, aristocratique et spirituel du célèbre auteur de YEloge de la Folie ont-ils ébranlé la certitude de Metsys et déposé quelque pessimisme dans son âme noble, mais puérile?

Combien les derniers «primitifs » durent tristement philosopher en présence des éclats de rire déchirants de réalité qu'étalaient sur leurs panneaux les imitateurs de Bosch ! — Pourtant, tout cela n'avait-il pas une saveur nouvelle et l'attrait des choses faciles donnant force succès ? Toutes les castes admettaient ces sarcasmes non aussi explicites que dans leur forme littéraire. Les sages, admirés par l'esprit avide de Quinten, se récriaient devant les mystères catholiques et se plongaient dans des considérations d'ergotistes. Et, l'image de ces dispositions se trouve aux panneaux peints comme dans les pages des poètes satiriques. Malgré la mélancolie qui dut brouiller un peu la pensée de l'artiste à la fin de sa carrière, il reste plein de foi dans ses œuvres; rien n'annonce la révolution prochaine des idées. Rien, à Anvers, ne fait prévoir des tableaux tels que la Route du Calvaire d'un des Breughel, où

Saint Jean, le disciple préféré ! se blottit derrière le tronc d'un arbre pendant que son maître passe, écrasé sous la lourde croix et les coups.

Les œuvres du maître nous disent de quelle manière il s'était assimilé quelques bons principes de la Renaissance; les peintures murales dont il avait orné une des salles de la dernière habitation où il vécut, et que Fornenberg décrit (i), nous permettent de concevoir son

(ij Cette description mérite d'être citée intégralement : ... « die Schilderingh van Quinten op den muer ghedaen t' synen huyse / inde Schutters-hof-straet in S. Quinten. Welck is een door-gaende' werck / beginnende vande ghelase vensters af (boven de deur / de muren rondt-om loopende) eyndight inden lesten hoeck : dit werck / (gheordoneert tôt cieraet der camer) bestaet uyt ronde / en ovale Compartementen Grotissen, Festonnen, ende versierighe krollen) met eenighe bladerranckskens door-steken ; hier en daer swieren eenige kinderkens tusschen henen / ailes van water-veruw / wit en swart. T' en rechter hoeck als-men t' er camer in-comt / ende het begin van 't werck is / heeft hy ghemaeckt de keyserlijcke Columnen, met het aen-slingerende rolleken van Plus Oultre ; t' er syden twee Geny ofte kinderkens die de Pilaren vast houden. Inden hoeck teghen over / neven de schouw (wesende 't hoogh-eynd' der camer / boven de Tafelplaets) heeft hy ghemaeckt een uyt-springhende Gaelderijken / waer op vier figuerkens sitten / neven een van coleur gheschildert / spelende / te samen / op een Accoordt van fhiyten. Doch deze / door oudtheydtdes tijdts / oft uyt-teeringhe des Salpeters,) sijn waer-schijnelijck / bedorven gheworden vermits sy van een ander / over-schildert zijn / slecht ghenoegh ; maer ail' het ander / is noch wel bewaert. Dit werck is met een Gheestighe mannier rouw / en swadderigh afghedaen / en der-halven niet van Quintens beste / maer-wel van sijn leste : want dit is ghedaen een jaer voor sijn Doodt / te weten Anno 1528, ghelijck den datum uyt-wyst. Doch wort in grooter weerden ghehouden / van den eygenaer des huys ; ende den huerlinghen bevolen / wel op-sightich gade te slaen. » Fornenbergh, p. 29.

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goût pour le décor vivace de la première moitié du XVIe siècle. En outre, sa technique de peintre, ellemême, nous montre ses dispositions à accueillir les nouvelles méthodes.

Pourtant, il ne serait jamais arrivé aux quelques licences que nous allons indiquer sans une intervention plus directe ou plus permanente que celle de la presse. A mon avis, ce fut un ou des élèves qui importèrent dans l'atelier du maître un certain dévergondage philosophique. Je suppose que ceux-ci copièrent, au début, les Saint Jérôme que l'on donne à Metsys, peut-être les Calvaires. Après, libérés des premières difficultés, ils composèrent eux-mêmes des groupes, et le maître, probablement, leur fit des spécimens parfaits de ce que ses élèves imaginaient. On est conduit à ces présomptions par la présence de Reymerswael dans la suite des peintres dont la technique s'apparente à celle de Metsys. Sa manière y ressemble tant que l'on est forcé d'admettre la tutelle de Quinten sur une partie des années d'apprentissage de Marinus de Reymerswael. Jusqu'à présent, les pièces écrites manquent aux preuves, pourtant.

Ce Marinus connut, sans doute, Hiéronimus Bosch en Hollande, pays qu'il abandonna pour s'établir à Anvers. Il resta dans cette ville, on peut le croire, jusqu'au milieu du XVIe siècle. En son oeuvre, il est facile de découvrir un homme vif et nerveux. Ses personnages semblent brûler de la même fièvre que lui : ils sont secs et osseux, leurs grimaces et leurs regards

révèlent les pensées du peintre, sorte de matérialistecabalistique. Un tempérament aussi agité et fougueux — Marinus fut iconoclaste condamné en 1567, à Middelbourg — devait agir sur l'esprit de Metsys. Il est clair que V élève prit la technique du maître ; mais il me semble évident que le maître écouta avec une surprise mêlée d'admiration la parole d'or et fallacieuse que possédait, sans doute, une nature comme celle de Marinus.

Admettons cette supposition. Quelles sont les traces de cette influence dans l'œuvre de Metsys? On ne peut nommer que le tableau de la comtesse Pourtalès et les Receveurs; les autres panneaux de cette catégorie sont probablement des copies d'après Metsys, ou des originaux peints par ses élèves. Les dessins et les peintures cités par d'anciens biographes (1), et que l'on n'a pas retrouvés, sont ici sans valeur. Il reste donc deux spécimens à mettre à l'actif des œuvres légères du maître ; on pourrait peut-être même excepter les Receveurs où le manque de charme est la conséquence du choix des modèles (2). Ce maigre contingent n'affirme pas l'étrange dualité que l'on crut pouvoir relever dans la pensée de Metsys. Le bilan des panneaux de ce genre ne s'élèvera sans doute pas au-dessus de ce que nous

(1) Waagen dit avoir vu une œuvre de Metsys dans la collection Dauby Seymour, à Londres. Elle représente une très laide et vieille femme, plus grande que nature; peinte avec une réalité désespérante.

(2) Nous avons fait la même remarque à propos du St Jean dans l'huile bouillante.

signalons; les copies innombrables répètent toutes quelques motifs seulement.

Ce qui semble ajouter au moins une apparence de réalité à notre opinion, quant à l'influence de Marinus sur le maître, est la date approximative que Ton peut assigner au panneau de Paris et aux Receveurs. La peinture de ceux-ci les placent évidemment à la fin de la carrière de Quinten. D'un dessin superbe, d'un procédé absolument mûr, le tableau appartenant à la comtesse Pourtalès, prouve suffisamment à quelle époque il fut exécuté. J'attire l'attention sur l'ovale admirable du masque, sur la manière dont sont analysées les paupières baissées laissant couler un regard aussi bellement faux que le sourire dessiné par la bouche et le bas du nez. Celui-ci est presqu'une exception chez le maître, la puissance du peintrey possède si bien la valeur des volumes et ils sont si simplement rendus que, comme structure et dessin, l'œuvre surpasse même les Madones créées à la fin de sa vie. Voyez encore les cheveux tirés en bandeaux, la manche à crevés d'où sort une petite main spirituelle, repoussant délicatement la trogne amusante du vieux libertin. Cette face de brave paillard offre une étude de tête fort remarquable, l'expression est saisie avec finesse (i).

Parmi les nombreuses répétitions du motif connu sous le nom de Comptables, on attribue communément

(i) Mauvaise variante de la main d'un imitateur faible : au Musée royal d'Anvers, n° 566. (La Jeune Courtisane, Jan Metsys, probablement).

l'exemplaire de Windsor à Metsys. Toutefois, certaines pièces considérées comme copies cèdent très peu à l'original; tel, par exemple, le panneau de Munich, (r) Le tableau anglais représente deux bustes d'homme. Sur la page d'un registre, un receveur à lunettes inscrit une recette, tandis que de l'autre main il tient une pièce de monnaie. Le type n'est pas agréable, sa physionomie se contracte par l'effort de l'attention. La bouche du contribuable qui s'appuie sur son épaule a un rictus profondément trivial, le nez et l'un des yeux à demi fermé sont d'une vulgarité repoussante ; c'est une sorte de renard dans le cuir d'un pourceau. A Munich les types sont moins aristocratiques, mais le fini de la bassesse en ressort pourtant moins.

Un autre tableau profane de la main de Metsys, le Banquier et sa femme, du Musée du Louvre, est tout différent des deux œuvres précédentes. Ici, le maître ne fait guère un pas de plus que van Eyck dans son Orfèvre que Anvers possédait alors. Ce panneau, signé et daté de 15 14, a été trop célébré. Si la tête du peseur d'or semble un bon portrait, celle de sa femme est inférieure de beaucoup à ce que le maître avait déjà produit à cette époque. Cette tête a-t-elle été maladroitement repeinte ? Les yeux mal placés, le nez qui présente la faute que nous

(1) Un panneau représentant exactement le même motif figura sous le n° 40, à l'exposition de Londres en 1906 (app. au vicomte Cobham) ; d'autres figurent à l'Ermitage, n° 451, à l'Hôtel-de-Ville de Louvain, au Palais Doria, à Rome, à Leipzig, à Naples.

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signalions à propos de la Vierge en prière, la bouche trop éloignée du nez décèlent la même faiblesse que les mains. « De toutes les répétitions et copies, dit M.Cohen, aucune ne me semble avoir autant de droits à l'authenticité que le tableau du Louvre. Malheureusement, elle est repeinte à quelques endroits. »

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