‹ Quinze années d'un proscritChapitre 3 sur 11 · III. lO · texte numérisé non relu

III. lO

les troupes de ligne devaient être désarmées, et les officiers mis en lieu sûr. Un fort détache ment devait aussi se rendre aux casernes et y faire la même opération. Au point du jour, le beffroi devait convoquer les citoyens, pour établir le gouvernement définitif et élire les autorités. L'heure de minuit avait été fixée pour se saisir du gouverneur. S'il refusait de signer les ordres qu'on lui présenterait, on devait passer outre, le retenir prisonnier, signer les ordres en son nom, et marcher à l'exécution par la force , si la surprise ne réussissait pas. Dans tous les cas la résistance devait être faible , les troupes étant dispersées et même déjà tenues en échec. Dès que le gouverneur aurait été saisi, je devais être averti et me rendre avec les débris de l'armée piémontaise sur la place du palais du gouverneur, pour former une réserve, prête à se porter partout où besoin serait.

Je passai le restant de la soirée assez tranquillement, dans mon appartement, sans ce-

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pendant me coucher avant minuit, afin d'être disponible lorsqu'on viendrait me chercher, dans le cas où le mouvement projeté par les patriotes génois éclaterait. Minuit ayant passé sans que je reçusse aucun avis, je commençai à croire que les patriotes avaient reculé devant les conséquences de leur tentative. En effet, étaient-ils bien assurés que les intentions, que leur avait exprimées le consul d'Angleterre, fussent sincères de sa part, et même, dans ce cas, que le gouvernement britannique fût dans les mêmes sentimens? Ne pouvaientils pas craindre d'ameuter contre eux la Sainte- Alliance, et de s'engager dans une lutte où ils finiraient par succomber, en se précipitant dans le malheur? Ces réflexions, qui au reste ne m'avaient pas échappé, n'avaient pu avoir aucune influence sur moi. Dans la position où je me trouvais , proscrit en France et depuis quatre jours en Piémont , assuré d'être persécuté à outrance par tout ce que la Sainte-Alliance avait d'agens, une lutte à main armée ne

pouvait pas empirer mon sort. Au contraire, en me conduisant, dans le cas le plus malheureux, à participer à une capitulation que la ville de Gènes aurait toujours obtenue, ma destinée future aurait pris une forme plus stable; mais les patriotes génois avaient pu faire les mêmes réflexions, et en tirer le motif de renoncer à leurs projets; et personne n'avait le droit de les en blâmer. J'attendis cependant encore jusqu'à deux heures du matin; mais alors, ne voyant personne et n'entendant point en ville la rumeur inséparable d'un mouvement politique, je me couchai tranquillement, remettant au matin à prendre des informations. J'appris le lendemain matin que le projet n'avait point été abandonné , mais qu'il avait manqué, sans cependant qu'il en fût résulté aucun accident. Le capitaine, chargé de donner le signal, en arrêtant le gouverneur, n'avait point exécuté ce dont il était convenu, et le moment de l'exécution étant passé dans l'inaction, les compagnies de garde nationale déjà réunies

sur différeiis points, s'étaient séparées. Quelques-uns ont dit que ce capitaine avait manqué de courage; d'autres ont prétendu qu'il s'était laissé gagner à prix d'argent; je ne déciderai pas laquelle des deux versions est la vraie. Tout ce que je puis dire est qu'il paraît que le gouverneur fut averti du danger qu'il avait couru, et que le lendemain matin, le consul anglais fit afficher en ville une proclamation dans laquelle il parlait du mouvement qui avait été projeté, et déclarait formellement que jamais le gouvernement anglais ne reconnaîtrait l'indépendance de la république ligurienne, dont le sort avait été décidé par le congrès de Vienne.

Aucune chance d'espoir pour les Génois qui désiraient la renaissance de leur patrie n'existant plus , après un acte pareil , il fallait donc renoncer à une entreprise qui devenait téméraire. C'est ce qui eut lieu; mais la sollicitude des patriotes se reporta en entier sur nous, et tout annonçait qu'ils ne permettraient

pas le sacrifice de ceux qui avaient voulu se vouer à leurs destinées. Je résolus de profiter de cette disposition. Je ne doutais pas que le général Desgeneys, réfléchissant que la conjuration politique, qui embrassait la presque totalité de la ville, n'avait point été vaincue, qu'elle n'avait pas même été positivement abandonnée, mais simplement suspendue; qu'il y avait échappé sans en connaître les détails , se convaincrait que le danger n'avait pas cessé pour lui. Je jugeai que, dans celte disposition d'esprit , il serait naturellement porté à des concessions qui , en le débarrassant , par notre éloignement , d'un danger encore imminent, lui faciliteraient les moyens de calmer la ville de Gênes par la persuasion. Je lui écrivis donc une lettre forte et raisonnée, en le sommant de me fournir, pour moi et mes compagnons, des moyens de nous rendre par mer en Espagne, où nous chercherions un asile. Ainsi que je l'avais espéré, M. Desgeneys me répondit qu'il faisait mettre à ma disposi-

tion un bâtiment, sur lequel je pourrais recevoir les personnes qui me conviendraient. Je earde cette lettre, comme un monument de ce que peut le courage, puisque moi, individu isolé , étranger, proscrit et sans appui , j'avais forcé l'autorité, entourée de troupes, à me fournir les moyens de me retirer en paix.

Pendant ce temps je n'avais pas perdu de vue le chef d'état-major dont on m'avait gratifié. Il ne s'était présenté ni au général Sanla- Rosa ni à moi, depuis notre arrivée à Gènes; et je savais qu'il avait reçu l'argent de la caisse d'Asti. Je fis prendre des informations par le directeur de la police de Gènes, et j'appris qu'il était arrivé dans cette ville, mais qu'il avait su se débarrasser, sous un prétexte de son compagnon M. Golla, et qu'il était reparti sans qu'on piit savoir où il s'était dirigé (i).

(i) J'appris plus tard qiio M. Sannazaro était allé à Parme où il resta, se divertissant avec une fille publique, jusqu'à ce qu'il eût mangé l'argent qu'il avait emporté. Alors il vini en Espagne , où je ne l'ai pas vu. J'ai lu dans un journal de Catalogne qu'il avait été fu sillé en 1822 par les Espagnols, pour dos déprédations commises dans

Cependant le vaisseau qui m'avait été accordé était loin de suffire pour tous les proscrits piémontais, quoique ce fût unbeautroismâts tout neuf, du port de deux cent soixante tonneaux. La garde nationale de Gènes et les citoyens intervinrent, et signifièrent au gouverneur qu'ils exigeaient que les malheureuses victimes de la révolution du Piémont pussent se retirer en sûreté en Espagne. La garde nationale prit les armes , garnit tous les postes du port et des moles, et témoigna, par son attitude, qu'elle était disposée à arracher par la force les garanties qu'elle réclamait pour nous; le général Desgeneys se vit obligé de céder. Il fut alors convenu que la ville de Gènes fournirait les bâtimens nécessaires pour conduire dans les ports d'Espagne tous les proscrits qui se trouvaient en ville, et que, pendant ce temps les deux frégates sardes qui étaient dans le port resteraient, jusqu'à ce que nous

les campagnes. M. Golla est par\ciiii à s'échapper d'Italie , et s'est relire en Angleterre, oii il m'adonne les détails que je >icns d'énoncer.

soyons hors de portée de leur poursuite, sous le canon des batteries gardées par la garde nationale , qui les coulerait au premier mouvement qu'elles feraient pour nous suivre.

Les conditions convenues furent exécutées de la manière laplusnoble et la plus touchante, de la part des habitans de Gènes. Chaque proscrit piémontais reçut en partant aoolivres de Gênes (i7ofr.) Les bâtimens bien équipés, furent garnis en abondance, non-seulement des vivres nécessaires, mais de tout ce qui pouvait rendre la navigation commode et agréable. Il y avait jusqu'aux provisions de luxe, aux vins et aux liqueurs les plus recherchées. Le \l\ avril, nous nous embarquâmes, accompagnés des vœux et des regi'ets des braves Génois, qui nous embrassaient les larmes aux yeux et avec la même effusion de douleur que s'ils eussent tous été nos frères. Qu'on se rappelle l'aversion qui avait toujours existé entre les Piémontais et les Génois, et on appréciera toute la délicatesse des procédés de ces derniers, et la noble conduite deleurvail-

lante et patriotique garde nationale. Vieux soldat de l'armée d'Italie, c est avec un sentiment inexprimable de satisfaction que je rends à cette population probe et laborieuse, qui nous a rendu tant de services , qui nous porte une affection aussi constante, et au milieu de laquelle nous n'avons pas trouvé un traître, la justice qu'elle mérite si bien (i).

Notre navigation fut telle qu'on pouvait l'attendre dans cette saison, qui était celle de l'équinoxe du printemps; longue, difficile et même dangereuse. Dès le second jour, nous fûmes obligés de chercher un abri derrière les îles d'Hyères. La terre de France, qui alors nous repoussait, ne nous permit pas de jeter l'ancre dans un de ses ports. La mer était si agitée , que notre position , dans le voisinage des côtes, devint bientôt intolérable, et il nous fallut reprendre la mer, et essayer de lutter contre le^vent, pour nous tirer du redoutable

(ï) Qu'on lise l'histoire du siège de Gênes en iSoo, et on verra ne qu'ont été les Génois, et ce qu'ils ont mérité de nous.

golfe de Lyon. Ce ne fut que le 20 qu'il nous fut possible de doubler le cap de Creus , et le soir nous étions en vue de Barcelone (i). L'entrée du port parut trop dangereuse au capitaine de notre bâtiment, pour se hasarder pendant la nuit, et nous nous remîmes à courir des bordées. Vers le matin, lorsque nous voulûmes nous rapprocher, il s'éleva un coup de vent d'est, tellement violent, que nos marins ne se rappelaient pas en avoir vu un pareil. Il ne nous resta alors d'autre parti à prendre, que de courir auvent avec nos bassesvoiles, afin de tâcher de gagner un port. Le plus voisin était celui de Tarragone; le capitaine désespérait de pouvoir y entrer; mais je voyais bien qu'il nous était impossible de le manquer. En effet, vers midi nous nous trouvâmes en présence. Le vent et la mer étaient au plus haut degré de leur furie; les vagues

(i) Tout ce qui est relatif à l'Espagne, dans les chap. XI, XII, XIII etXJV, est tiré d'un ouvrage que j'ai publié en 1824 , en An gleterre , sur la révolution d'Espagne , et contre lequel personne n'a élevé de réclanialious.

s'élevaient au-dessus du mole, et se déversaient par-là dans le port ; l'aspect de l'entrée n'était pas rassurant. Nous parvînmes cependant à l'emboucher, en rasant les écueils, et nous vînmes jeter l'ancre vers le milieu du port. Ici nous attendaient les plus grands dangers. Le fond était trop dur pour retenir l'ancre , et elle chassa ; d'un autre côté, la précipitation de notre entrée avait été cause qu'on oublia de serrer une des voiles de l'arrière, ce qui contribuait encore à nous acculer vers les rochers de Salo. Un chef de bataillon génois , nommé Foglietta, et moi, nous en aperçûmes, et nous y remédiâmes sur-le-champ. On parvint également à amarrer un câble à une des bornes du mole, et l'équipage, ainsi que tous les passagers qui n'étaient pas malades de la mer, au nombre d'environ soixante-dix , se mirent au cabestan. La violence de la mer était telle, qu'à peine pouvions-nous tourner et gagner un peu en avant. Dans ce contraste de forces opposées, le cabestan vola tout à coup en éclats, renver-

sant tous ceux qui étaient aux barres et blessant grièvement un matelot. Un cri s'éleva alors : Nous sommes perdus ! Rien en effet ne paraissait pouvoir nous sauver d'un naufrage. Le capitaine, désespe'ré , s'écriait qu'il ne survivrait pas à la perte de tant de braves gens, qu'il avait promis de sauver, et voulut se brûler la cervelle : on lui arracha les pistolets. Ma femme, qui souffrait horriblement du mal de mer, nous croyant voués à une mort certaine , se détermina à en abréger les souffrances en la recevant d'un seul coup dans les flots. Elle s'élança de son lit, et accourut sur le pont pour se précipiter à la mer. Je n'eus 'que le temps de la saisir, comme elle s'élançait, et delà rapporter dans sa chambre, où la faiblesse la retint. Nous étions plusieurs qui n'avions pas perdu la tête; et des bâtimens qui étaient amarrés dans le port, on songeait à notre salut. Enfin un marin génois eut le courage de se jeter à la mer et de lutter contre les vagues furieuses, pour nous rapporter un bout

d'amarre. Nous lui jetâmes un cordage pour l'aider à arriver, et bientôt notre bâtiment se trouva de nouveau amarré. Il l'était plus vers le fond du port, et les efforts, au lieu de porter directement contre le vent, étant dirigés en travers, nous parvînmes à sortir tout-à-fait de la partie battue par le vent et les vagues, et à nous amarrer en lieu sûr.

Lorsque nous voulûmes débarquer, on nous annonça que nous étions soumis à une quarantaine de huit jours. Il n'y avait point de lazaret à Tarragone, en sorte que nous aurions dû rester à bord. Cependant, sur ma demande, la municipalité accorda que les officiers supérieurs, et surtout les femmes (il n'y avait que ia mienne et l'épouse d'un colonel ), fissent leur quarantaine à terre , et désigna , pour les recevoir, une petite maison isolée sur le rivage de la mer, qui pouvait contenir une vingtaine de personnes. Elle était entièrement démeublée , et n'avait presque ni portes ni fenêtres. Mais l'alcade don Francisco Casas de Galli y fit

de suite transporter des lits etqiielques meubles, et fit assurer les fermetures. Les officiers supérieurs y descendirent avec moi, excepté le général Ansaldi, qui, je ne sais à quel propos , se mit à bouder , et prétendit ne pas vouloir abandonner ses camarades. Cela eût été mieux à sa place lorsqu'ils se trouvaient en présence de l'ennemi, et là il n'avait pas tant insisté.

Il paraît au reste que ce n'était qu'un prétexte pour quelques intrigues dont je n'ai pas bien pu démêler le but. En effet, le lendemain, il se mit à la léte d'une espèce de révolte qui éclata à bord du bâtiment qui nous avait amenés , et d'un autre qui était arrivé dans la nuit. Ils forcèrent la garde de santé, s'emparèrent des chaloupes, et vinrent au lazaret. La garde, qui y était établie , voulut faire feu sur eux, mais je l'en eiupéchai et engageai l'officier de garde à les laisser descendre. L'alcade , qui arriva peu après , voulait les faire saisir et les faire reconduire de force à bord. Je le priai

de ne pas sévir contre des hommes désarmés , à qui le malheur oùils étaient réduits paraissait avoir tourné la tête ; et il se laissa persuader. Son seul embarras était de loger plus de cent hommes, où il n'y avait de place que pour vingt. Mais nous levâmes cet obstacle , en faisant le sacrifice d'une partie de notre hterie, et nous resserrant, autant qu'il était possible, dans de petits cabinets, pour leur abandonner le restant des pièces.

Ce prélude n'annonçait pas une quarantaine agréable. En effet elle fut aussi pénible qu'on peut se l'imaginer. La précipitation du départ de Gênes n'avait pas permis de bien s'assurer qu'il ne s'embarquerait que des proscrits. La générosité de la ville de Gènes n'avait pas permis qu'on fît des recherches trop rigoureuses. On donnait de l'argent et un passeport à quiconque se présentait comme ayant pris part à la révolution. Il y eut non-seulement des espions qui profitèrent de l'occasion , mais aussi des individus qui fuyaient d'autres tribunaux

que ceux de la justice politique. Quelques-uns même des officiers proscrits n'étaient guère dignes du rang qu'ils occupaient. Tout ce gâchis produisit l'effet qu'on pouvait en attendre. La grossièreté immorale de quelques individus, les querelles, l'absence de tout esprit de société , rendaient le lazaret assez semblable à une prison. Dès les premiers momens je m'étais tenu écarté de la masse turbulente, et je m'étais entouré d'un petit nombre d'officiers, en grande partie génois, dont la conduite modeste et décente me procurait une société plus agréable. Je n'ai eu qu'à me louer d'eux pendant tout le temps que j'ai passé en Espagne. Cela ne m'évita cependant pas quelques tracasseries. On fournissait des vivres assez en abondance aux réfugiés; quant à l'état-major, la municipalité envoyait un dîner tout préparé. Cela déplut ux per turbaleurs, quoique nous eussions l'attention d'inviter chaque jour , à tour de rôle , une dizaine de leurs camarades , sans les exclure eux-mêmes ; et ils rém. Il

sohirent de nous forcer à renoncer à cette légère distinction. On parla même de piller les provisions, mais on n'osa s'avancer jusque-là. Lorsque je le sus, je pris le parti de refuser, sous un prétexte honnête, le dîner de la municipalité, et de me nourrir à mes frais. On commença à murmurer de nouveau, parce que je jugeai alors convenable de cesser les invitations que je faisais auparavant; je n'en tins aucun compte.

Mais si le dedans du lazaret me dégoiîtait par tous ces motifs, l'accueil des habitans me fut d'un heureux présage pour l'hospitalité qui m'attendait en Espagne. Dès le lendemain de notre arrivée, je reçus à la barrière du lazaret !a visite des principaux citoyens de Tarragone, et particulièrement du colonel-directeur d'artillerie don Luis de Mora. Ma femme fut également l'objet des visites de l'épouse du colonel et de quelques autres dames , qui vinrent la plaindre et en même temps admirer son courage. Bientôt l'intimité s'établit, et non-

seulement on revint nous visiter tous les jours, mais on nous combla des attentions les plus délicates, et des cadeaux les plus recherchés en vins et en toutes sortes de provisions.

Enfin le terme de la quarantaine arriva , et notre entrée en ville fut marquée par une fête patriotique. Dès le matin, la garde nationale et les bataillons des régimens de Barcelone et de Barbastro prirent les armes et vinrent nous chercher. A leur tête était le colonel don Pedro Perena, gouverneur de Tarragone. Notre marche, au travers de la ville, avait une apparence triomphale. La musique militaire jouait des airs patriotiques , auxquels les officiers espagnols et la garde nationale unissaient leurs voix. Les maisons étaient pavoisées aux couleurs nationales, dont nous nous étions ornés nous-mêmes. Arrivés à la place de la Constitution, nous nous formâmes en rond autour de la colonne qui est au centre et sur laquelle était gravée en lettres d'or la date où Tarra-

gone , sous les auspices du colonel Perena , avait de nouveau proclamé la constitution de 1812. Là les autorités nous adressèrent une allocution patriotique , et se félicitèrent de pouvoir exercer Thospitalité envers des frères d'opinions et de sentimens. Je crus pouvoir y répondre, mais je fus forcé de le faire en italien, ne sachant pas encore l'espagnol. Je fus cependant compris par mes auditeurs.

Après quelques heures de repos que je passai dans le logement qu'on m'avait destiné , et pendant lesquelles je fus successivement visité par les autorités civiles, judiciaires et même ecclésiastiques, on vint de nouveau me chercher pour assister au banquet patriotique qui avait été préparé à l'archevêché. Le banquet fut aussi splendide que bien dirigé; on y vit régner la joie la plus franche, sans aucune confusion , quoique le patriotisme y fût porté jusqu'à l'exaltation. La musique joua tous les airs qu'avait fait naître la révolution. Les intervalles étaient remplis par des toasts ana-

logues, par des discours improvisés ou par des vers, dont quelques-uns faisaient honneur au talent du poète. Enfin, pour couronner la fête, les principaux hôtes , Espagnols ou réfugiés, furent portés en triomphe autour de la table , par les officiers de la garde nationale, aux cris répétés de Vwe la Constitution] Vive la liberté européenne] L'influence de seutimens sociaux si vivement excités , l'abandon de la fraternité qui nous unissait tous, et qu'on exprimait si cordialement à notre égard , nj'émut bien vivement alors , et ne laissa plus aucune trace des nuages amoncelés dans mon esprit par l'ouragan qui m'avait frappé. Encore au moment où j'écris, le souvenir de cette fête rappelle en moi une vive et douce émotion, qui ne s'effacera jamais. Le 7 juillet iSiS etle 28 avril 1821, sont pour moi une bien douce récompense de mes maux et de mes sacrifices. Dans ce dernier jour, j'ai contracté avec l'Espagne une alliance de gratitude et d'affection , qui me fera toujours m'intéresser à ses destinées. Puissé-je

donc un jour voir ce pays, si digne d'un meilleur sort, jouir de celui qu'il mérite!

La réception cordiale qui nous avait été faite, l'expression fraternelle de l'intérêt que nous témoignaient les patriotes espagnols; tout cela était bien sincère et n'était dû qu'aux sentimens d'hospitalité les plus honorables; j'en ai eu bien des preuves depuis. Mais la pompe triomphale qui l'avait accompagnée, était peu convenable à l'infortune qui avait jeté sur le sol de l'Espagne les débris des révolutions de Naples et du Piémont. Cette réflexion n'avait pu échapper aux patriotes espagnols; et d'autres motifs devaient les avoir guidés. Je m'en ouvris sans réserve au colonel Perena et à un officier du régiment de Barcelone, don Ginez Alcaraz, homme de cœur et d'esprit, et qui avait été l'ame de la fête; je ne m'étais pas trompé. La prompte et malheureuse issue des deux révolutions d'Italie avait eu une influence fimeste sur l'esprit public en Espagne. Les patriotes espagnols , loin d'at-

tendre un résultat pareil, espéraient que le succès des révolutions d'Italie donnerait une nouvelle force à l'édifice constitutionnel d'Espagne. Privés de cette espérance dans un moment où ils soupçonnaient le ministère de nourrir des intentions hostiles contre la révolution, ils étaient encore témoins tous les jours de la joie mal déguisée des seiviles (i). Leur premier soin devait donc être de relever l'esprit national abattu , avant qu'il ne fût trop tard, et de tenir la faction ennemie en respect par une attitude audacieuse et décidée. Ils étaient perdus s'ils laissaient échapper devant une multitude ignorante , ou aux yeux des serviles, le moindre signe d'anxiété ou de doute.

Il était facile de voir que cette situation précaire ne pouvait pas durer long-temps. Il devait en résulter des troubles, et une fois la

guerre civile allumée, la Sainte- Alliance ne

(i) C'esl le litre que les i)atiio(es donnaient ajuste titre aux parti .ans de l'absolutisme.

pouvait manquer de chercher à l'étendre, pour en profiter. L'exemple des révolutions de Naples et du Piémont était une leçon trop claire et trop récente pour pouvoir être méconnue, et les actes des congrès de Troppau et de Laybach n'avaient pas besoin de commentaires. Il est vrai que les despotes réunis ou représentés à Laybach, avaient déclaré que les mesures qu'ils prenaient, à l'égard de Naples, ne devaient aucunement inquiéter l'Espagne, qui n'avait rien à craindre. Mais quel est l'homme jouissant du bon sens le plus ordinaire, qui ait jamais pu croire aux protestations des despotes? C'est à eux surtout qu'on peut appliquer ce que dit Salvien des chefs des Francs de son temps : « S'ils se parjurent , que « font-ils d'extraordinaire, eux qui considèrent « le parjure comme une manière de parler et « non comme un crime fi). » Quelle proclamation avait publiée le congrès de Lay-

(i) Si pe|eret Francus, quid novi faciet, qui pcrjuritim ipsiim ser^ ijioni genus [iiitat esscnoncriminis. i'rt/('ifl«, de Gbern. dci.lT'. 14.

— i(iî) — bacb contre la révolution du Piémont , lorsqu'elle éclata? Quand l'Autriche fit marcher son armée contre Naples, menaça-t-elle les Piémontais? Au contraire les ambassadeurs du nord, et surtout celui de Russie, les amusèrent par des insinuations fallacieuses. Cependant les troupes autrichiennes se trouvèrent disposées à entrer en Piémont à la simple demande du général Latour, et le territoire piémontais fut violé en pleine paix. La tendance du gouvernement français à détruire la liberté dans son propre pays, était assez marquée par ses proscriptions et ses actes. Quant à l'intelligence qui régnait entre lui et la Sainte-Alliance , la présence de M. de Blacas au congrès de Laybach, et sa participation aux acles qui en émanèrent, ne pouvaient laisser aucun doute à cet égard. On pouvait donc s'attendre à voir le gouvernement français exciter et nourrir la guerre civile, chercher à corrompre ou à perdre les chefs de la révolution, et, lorsque le ^moment serait arrivé, laisser intervenir

la Sainte-Alliance, s'il n'intervenait pas luimême.

Il ne fallait pas non plus se faire illusion sur la situation géographique de l'Espagne, qui semblait la mettre hors d'atteinte, ni tirer des motifs de sécurité du résultat de la lutte qu'elle avait soutenue de 1807 à i8i4- L'Espagne ne présentait plus en 182 1 le même aspect politique. Alors le parti servile était uni aux patriotes dans une guerre nationale qui n'admettait pas de dissensions politiques intérieures. Alors l'Europe entière, coalisée ouvertement ou tacitement contre l'empire français, voyait avec plaisir l'embarras où le plaçait cette agression mal avisée, harassait l'agresseur par de puissantes diversions dans l'est et dans le nord; et , afin d'engager l'Espagne à persévérer dans sa lutte, reconnut la constitution espagnole, saru en rechercher la tendance ni Vorigine. L'Angleterre trouvait dans la Péninsule un champ de bataille pour y combattre Napoléon par terre , un marché pour ses produits, et des

ports d'où elle pouvait achever de détruire la marine française. L'Espagne elle-même tirait delà protection du pavillon britannique l'avantage immense de pouvoir convoyer avec promptitude et sûreté des hommes et des munitions, partout oii le besoin s'en faisait sentir. Rien de tout cela n'existait plus en 1821.

Il est un principe dont on ne peut jamais se départir sans de grands dangers. C'est que les nations qui aspirent à la liberté, doivent se lier par des engagemens mutuels, afin d'être toujours prêtes à réunir leurs efforts. Les exemples de l'histoire sont là pour prouver qu'elles ne s'isolent jamais impunément. Tant que le gouvernement français ne serait pas forcé de revenir à des sentimens plus libéraux , et à remplir les vœux de la nation , en lui rendant les institutions dont il l'avait dépouillée , l'Espagne ne pouvait être ni tranquille , ni hors de danger. Il fallait donc , d'un autre côté, que les patriotes espagnols s'unissent aux patriotes français, encourageassent leurs efforts, les aidassent

et leur offrissent en Espagne un point de ralliement; d'un autre côté il fallait qu'ils organisassent les forces nationales dans leur déploiement le plus formidable, afin d'offrir également aux patriotes français un point d'appui, lorsque le moment serait venu d'y recourir. Ces mesures et ces principes sont tellement évidens , que le gouvernement français s'en est servi lui-même lorsqu'il permit et aida la réunion des rebelles espagnols dans les départemens voisins des Pyrénées , et qu'il y réunit des troupes pour les appuyer.

Au nombre des ministres qui venaient d'être nommés en Espagne, était le chevalier Bardaxi d'Azara , que j'avais connii ambassadeur de la régence de Cadix, à Pétersbourg, où il professait alors des principes qui touchaient au républicanisme. Cette conformité de sentimens avait établi une certaine liaison entre nous. J'en profitai pour lui adresser une lettre ou plutôt un mémoire où je lui développais mes idées, Je n'en reçus point de réponse. L'homme avait

changé. Sa conduite tortueuse et ses liaisons avec les serviles ne tardèrent pas à exciter la méfiance des patriotes. Lui et ses collègues lancèrent les premiers brandons de la guerre civile qui s'alluma un peu plus tard.

Dès mon arrivée à Tarragone, j'avais adressé au gouvernement espagnol un mémoire, où après avoir donné avis de la catastrophe du Piémont , et des motifs politiques qui l'avaient amenée, je demandais l'hospitalité pour les malheureuses victimes de ce désastre. A mon avis, tout commandement de ma part avait fini au moment où le gouvernement qui me l'avait conféré avait cessé d'exister. Dès que nous fûmes arrivés sur le sol espagnol , il n'y avait plus , selon moi , de généraux , d'officiers, de soldats, mais simplement des proscrits qui venaient chercher un asile. Je n'ai jamais été ambitieux de grades ni d'autorité , et j'avais moins de motifs que jamais de m'infatuer d'un commandement qui ne signifiait plus rien. J'avais mon titre de général français de

notre vieille armée, qui n'en reconnaît point de plus honorable; j'avais pour moi, dans tous les cas, la faculté de mes travaux littéraires, dont le produit était peut-être plus légitime qu'une pension que pouvait aussi bien obtenir l'inepte ou le fainéant. Mais les officiers qui étaient à bord de mon vaisseau me prièrent de faire la demande de l'hospitalité qu'ils réclamaient. Les deux généraux de nouvelle création désiraient surtout que je fisse mention d'eux. J'étais connu, mon titre de général était incontestable, et la déclaration contenue dans mon mémoire était une attestation qui pouvait leur être utile. Je consentis à faire cette demande parce que je n'ai jamais su refuser ce qui peut , faire du bien aux autres. Je prévoyais bien que le titre de commandant en chef, que je serais forcé de prendre, pourrait m'obliger à exercer encore des fonctions qui ne pourraient rien avoir d'agréable avec certains individus à qui j'aurais à faire. Je ne pouvais cependant adresser de note au gouvernement espagnol qu'à ce

titre, je m'y résignai donc; je lus la note que je rédigeai, aux officiers réunis, je la cachetai en leur présence et la remis à l'alcade de Tarragone, à qui j'en donnai également une copie certifiée par moi. Je crus devoir prendre cette précaution avec des gens quibus calumnia genus sermoiiis est^ et je savais qu'il en existait dans le lazaret.

A la réception de cette note le ministère espagnol s'occupa d'un projet de loi pour fixer le secours qu'on accorderait aux réfugiés piémontais et napolitains qui commençaient aussi à affluer (i). Ce projet présenté aux Corlès fut mis en délibération dans les premiers jours de mai. Pendant ce temps les réfugiés qui étaient à Tarragone, se trouvaient dans un bien piteux état, excepté ceux qui avaient pu sauver quelque argent. La faute n'en était pas aux habitans dont la généreuse hospitalité continuait sans

(i) Je ne parlerai pas de la catastrophe de Naplos, où je u'ai pas été. Sans armée qui valût quelque chose , sans chefs qui eussent la moindre capacité , trahi par le prince régent , ce pays passa sous le joug , par un coup de théâtre.

interruption. Les officiers étaient nourris chez leurs hôtes; une foule d etudians qui étaient arrivés deux jours après nous, furent placés dans une auberge où ils étaient également nourris; on fournit des habillemens aux plus nécessiteux. Des souscriptions furent ouvertes dans les villes et les villages des environs. Mais la ville de Tarragone ne s'était pas encore rétablie de la prise d'assaut qu'elle avait soufferte dans la dernière guerre d'Espagne. Les habitans étaient appauvris et les maisons en ruines. Il est impossible de se faire une idéedu spectacle qui frappa mes yeux en entrant dans cette malheureuse ville et en voyant les ruines dont j'étais entouré. Aucune rue, presque aucune maison n'était intacte; celle même qu'on m'avait assignée était à moitié démolie par les bombes. La misère qu'on apercevait à chaque pas, était un témoignage encore parlant du sac affreux que cetle ville avait éprouvé, et une explication de la cause qui les avait empêchés de rebâtir leurs habitations. C'est dans ce triste

état qu'étaient réduits les hommes généreux qui se privaient d'une partie du nécessaire pour exercer l'hospitalité envers des proscrits; et quels proscrits! un assez grand nombre d'officiers piémontais avaient fait partie du corps du maréchal Suchet , et étaient à la prise de Tarragone. Quelques-uns même avaient marqué , dans cette scène de meurtre et de rapine, d'une manière assez frappante, pour qu'il fallût les éloigner de la vue des femmes ou des maris de leurs victimes. Quelque innocent que je fusse de malheurs auxquels je n'avais pris aucune part, le cœur me saignait en pensant que tout le mal que je voyais était l'ouvrage de mes concitoyens. Aussi le soin que les Tarragonais prenaient, dans leur propre désastre , de nous faire oublier nos malheurs par leurs attentions , m'a toujours paru avoir quelque chose de sublime.

Environ quinze jours après mon arrivée à Tarragone , la situation des réfugiés piémontais commença à devenir inquiétante. Les ressources

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