III
des habitans étaient épuisées et ils commençaient même à se dégoûter de quelques-uns de leurs hôtes dont la conduite, il faut le dire, élail loin d'être édifiante. Livrés au jeu et à la boisson , en querelle presque continue entre eux, calomniant leurs chefs et leurs camarades , ils troublaient la paix publique et fatiguaient les autorités chargées du soin de leur surveillance, en les mettant dans la nécessité d'intervenir à chaque instant pour empêcher de graves désordres. Le gouvernement n'avait encore pris aucune décision sur le traitement qu'il voulait leur accorder, et ils étaient à la veille de manquer de subsistance, au moins en grande partie. Là, je commençai à sentir le désagrément de la complaisance que j'avais eue de consentir à figurer encore comme leur commandant. Les autorités espagnoles ne reconnaissaient que moi , et , de l'avis du gouvernement et de l'alcade, ainsi que pour répondre aux pressantes sollicitations des réfugiés, je fus obligé de me rendre à Barcelone, chef-lieu de la province,
pour y solliciter l'envoi de quelques fonds. J'arrivai à Barcelone le 6 mai , et j'y trouvai les mêmes désordres el les mêmes dissensions entre les réfugiés, qu'à Tarragone. Ansaldi avait voulu m'accompagner, mais il me quitta en entrant en ville. Je trouvai le capitaine général, don Pedro Villacampa, fort bien disposé ; il me connaissait de réputation et me reçut avec beaucoup de distinction. Malheureusement les fonctions administratives dont il avait été chargé venaient de passer au chef politique ( préfet ) , création nouvelle de la révolution. Je m'adressai donc à ce dernier , qui était un brigadier d'artillerie, nommé don Juan Munariz. Je ne tardai pas à m'apercevoir qu'il n'était pas au nombre des amis de la révolution. Il me déclara sèchement qu'il me prêterait avec plaisir du sien , pour mon usage personnel, si j'en avais besoin, mais qu'il n'avait pas d'argent pour les réfugiés piémontais. A mon retour à Tarragone , afin d'aider aux pressans besoins des réfugiés les plus notoirement nécessiteux, je réunis tout ce
qui me restait d'argent comptant, et j'empruntai encore quelque chose pour compléter la somme nécessaire. Je distribuai cet argent à plusieurs officiers et à une quarantaine de sous-officiers et de soldats, à qui j'assurai ainsi dix jours de prêt; j'y joignis la plus grande partie de mon linge, et mon Henriette ajouta de ses effets tout ce qui pouvait servir pour des hommes.
Ce fut alors que le diable fut véritablement déchaîné. Je n'avais pu donnera tous, et je n'avais aidé que ceux qui étaient réellement sans ressources. Il n'en fallut pas davantage pour exciter les clameurs les plus indécentes, précisément de la part de quelques individus qui étaient loin d'être dans le besoin. Quelquesuns de ceux mém€ à qui j'avais donné de l'argent ou des effets, allaient perdre l'un au jeu ou vendre les autres pour boire, et criaient de plus belle contre moi. Il semblait que tout ce que j'avais leur appartenait , et que je devais fournir seul aux besoins de gens , qu'après tout je ne connaissais que pour les avoir vus
se disperser et se sauver dans toutes les directions, dans le moment où, au péril de ma vie , je m'efforçais de les retenir pour les ramener au combat.
En même temps, j'appris qu'on faisait courir le bruit que j'avais reçu à Barcelone 6,000 piastres fortes pour les réfugiés et que je les gardais pour moi. Ne sachant pas quel était l'auteur de cette nouvelle, je me rendis chez l'alcade, pour le prier de faire démentir publiquement une infamie dont il connaissait la fausseté. Le général Ansaldiy était, et se récria beaucoup contre cette calomnie, et déclara que l'auteur était indigne de porter l'uniforme. A mon grand étonnement, l'alcade lui répondit sèchement: « Vous-même, Monsieur, « m'avez tenu ce propos il y a peu d'in- '( stans, et je vous ai répondu que la chose « était d'autant plus fausse, que les fonds des- « tinés à vous payer ne pouvaient être remis «qu'au commissaire de guerres, qui est seul « chargé de l'administration militaire. » Après
ce peu de mots, l'alcade engagea M. Ansaldi à se retirer, ayant à s'entretenir avec moi.
Cependant le projet de loi relatif aux pensions à accorder aux réfugiés des révolutions d'Italie avait été mis en délibération aux cortès. Son adoption éprouva de grandes difficultés, même parmi les députés libéraux. Depuis leur arrivée en Espagne , les réfugiés piémontais de Tarragone et de Barcelone, dans la fureur de leurs dissensions, avaient écrit les uns contre les^ autres aux cortès. Une masse de plaintes , de récriminations , de dénonciations et d'injures de toute espèce, étaient venues encombrer d'abord le secrétariat des cortès, et ensuite les commissaires chargés de l'examen de la loi. Toutes ces saletés avaient fortement indisposé la commission, qui ne put s'empêcher d'en rendre compte dans son rapport, et penchait pour la nomination préalable d'un conseil d'enquête, qui se rendrait sur les lieux. Le député Victorica alla jusqu'à s'écrier à la tribune que, si l'on en devait croire
les dénonciations réciproques, qui embrassaient tout le monde, les prétendus réfugiés ne seraient que des individus qui fuyaient leur patrie pour d'autres crimes que pour celui de libéralisme; qu'il était évident qu'il y avait des gens indignes de l'hospitalité , soit les dénoncés, soit leurs dénonciateurs, et qu'il importait d'en purger le sol de l'Espagne. Mais les ministres, qui avaient basé leur projet de loi sur le mémoire que je leur avais adressé en arrivant, se servirent de ce même document pour le défendre. Le fait de l'émigration, ayant pour cause larévolution duPiémont, était incontestable. Il fallait donc admettre en principe la convenance et même la nécessité de secourir les victimes de cet événement. Le soin de veiller à la conduite des réfugiés, d'expulser ou de priver de secours ceux qui en seraient indignes, était dans les attributions du gouvernement, et il remplirait ses devoirs à cet égard. La loi passa le 6 mai, mais ne fut promulguée que le aS à Tarragone.
Le secours accordé équivalait à la solde de non-activité de chaque grade. Les militaires et les dignitaires civils y avaient part; les étudians en étaient exclus. C'était beaucoup, car il fallait considérer l'état d'épuisement du trésor en Espagne, et , sous ce rapport, il n'y avait qu'à se louer de la générosité de la nation. L'exécution de cette loi, qui me paraissait un bienfait presque inattendu et qui me causa beaucoup de joie, parce qu'elle préservait tant de victimes de la misère et du malheur, fut cependant pour moi une source de désagréniens plus grands encore que ceux que j'avais déjà éprouvés.
L'échelle de proportion des secours étant établie d'après celle des grades, c'était ceux-ci d'abord qu'il fallait fixer en vérifiant les titres. Ici se présentèrent les premières difficultés : quelques titres étaient perdus, ce qui était facile à concevoir par le désordre et la précipitation qui avaient suivi le sciuve qui peut ^ prononcé par le ministre de la guerre Santa-Rosa,
Plusieurs officiers avaient été obligés d'abandonner tous leurs effets , et étaient arrivés en Espagne avec ce qu'ils portaient sur eux. Il n'y avait que des certificats de notoriété qui pussent établir quel grade ils avaient. D'autres titres se trouvèrent raturés, surchargés et même entièrement falsifiés (i); c'étaient surtout quelques-uns de ceux des grades reçus depuis la révolution, et qui étaient de simples lettres d'avis. En bonne justice, ceux qui les présentaient auraient pu être au moins privés de secours ; mais il faut le dire à la louange des autorités espagnoles, lessentimens de l'humanité l'emportèrent sur toute autre considération. Le malheur, même coupable, ne cessa pas d'être à leurs yeux un malheur auquel il
(i) Un individu italien, établi depuis plusieurs années en Espagne, fut l'agent de ces falsifications. Au moyen d'un acide , qu'il composait lui-même, il enlevait toute l'écriture des lettres de service, n'y laissant que le formulaire imprimé et la signature du ministre. Les blancs étaient ensuite remplis à volonté; mais l'acide attaquait le papier qui en avait été imbibé , et rendait la falsifica ion visible , en y regardant avec attention.
fallait porter remède. Elles se contentèrent seulement de ne vouloir reconnaître que le grade qui pourrait être prouvé; afin cependant de ne pas être induites en erreur par les certificats de notoriété, qui pouvaient souvent n'être, dans une circonstance pareille, que des actes de complaisance réciproque, elles les assujétirent, pour les admettre, à la condition du m<2 d'une autorité supérieure.
J'ai déjà dit que , dans l'intérêt des réfugiés piémontais, qui n'avaient aucun autre chef dont le nom pût donner du crédit à ses démarches, j'avais consenti à figurer encore comme leur commandant en chef, dans le me'moire adressé au ministère. J'avais été reconnu en cette qualité , non-seulement par les autorités de Catalogne, mais par le gouvernement même; on n'ignorait pas qu'elle m'avait été conférée par la régence de Turin. Il était donc naturel que les autorités de Tarragone ne voulussent reconnaître d'autre signature que la mienne,
pour la validité des titres présentés. C'est ce qui arriva et me mit dans une situation bien délicate, non pas sous le rapport des réclamations, des cris et des menaces auxquelles je pouvais m'attendrede la part des coupables dont il fallait réprimer les fraudes: mais parce que cette commission me plaçait entre un devoir et une obligation , je dirais presque de charité, qu'il fallait concilier, autant que possible. Je ne pouvais dans aucun cas abuser de la confiance que le gouvernement espagnol plaçait en moi , et le grever de pensions qui n'étaient point dues selon la loi ; d'un autre côté, je ne pouvais pas déployer une rigueur trop grande envers des officiers, parmi lesquels il y en avait beaucoup de très méritans, et qui précisément, parce qu'ils étaient à leur poste au moment du danger, avaient perdu jusqu'à leurs papiers. Je pris une mesure qui me parut concilier tous les intérêts, et qui, au moins, ne m'a point fait commettre d'injustice; ce fut de prendre
d'abord pour b;jse les brevets existans , qui ne présentaient aucune apparence suspecte. Quant aux officiers qui n'avaient plus leurs titres, je pris l'avis et la déclaration écrite et attestée sur l'honneur d'une espèce de commission d'enquête, composée de six officiers choisis parmi les plus dignes de confiance, et dont les grades étaient hors de toute contestation. Il y eut des criards, je leur imposai silence; des menaces , je les bravai. Tout rentra , au moins en apparence, dans l'ordre.
Mais l'autre désagrément que j'éprouvai devint d'une nature plus grave , quoique je fusse totalement étranger à la cause qui le provoqua. J'ai dit que les étudians n'avaient point été compris dans les secours accordés par la loi du 6 mai. Il y avait parmi eux des jeunes gens d'un caractère honorable et assez instruits ; mais en revanche il y en avait un certain nombre qu'on pouvait placer dans la confrérie des cagnards, ignorans , voués à tous les vices et
capables de tout, hors le bien (i). Ceux-ci nonseulement se plaignirent , comme les autres , mais s'en prirent à moi, comme si j'eusse délibéré ou sanctionné la loi. Ils prétendaient que j'aurais dû demander en premier lieu une pension pour eux, qui seuls, disaient-ils, avaient fait la révolution et l'avaient soutenue dans les cafés de Turin. Le fait est que j'avais parlé de tous les proscrits , et n'avais fait aucune catégorie. Il ne pouvait point y avoir eu d'oubli à leur égard , puisque les listes envoyées à Madrid, des différens ports, indiquaient l'état ou la profession de chaque réfugié. Il y avait donc
(i) Un individu, nommé Villa, fils d'un fruitier de Pavie et qui faisait les commissions des étudians de l'université, s'avisa de suivre ceux qui se rendirent à Turin pour la révolution. Il parut en Espagne comme étudiant, et se faisait passer pour un parent du marquis de Villa. Le chef politique de Valence , dont les ancêtres appartenaient à cette famille , l'accueillit et lui fournit de l'argent , mais il fui obligé de le chasser. Plus tard , ce même individu a été vu voyageant eu Espagne avec un faux titre de colonel, exigeant des chevaux de selle et les autres attributions de ce grade. Plus tard encore (en i832 ) , on l'a vu à Paris, en uniforme d'officier d'élat-major, et on peut demander de ses nouvelles à l'hôtel garni où il logeait et d'où il a disparu un beau matin.
omission volontaire , et j'ai appris plus tard que la cause en avait été que des étudians étaient les auteurs du plus grand nombre des dénonciations envoyées aux cortès, et des plus odieuses; mais je trouvai cette omission trop dure pour des malheureux qui allaient rester sans ressources. L'alcade et le colonel Perena partageaient mon opinion, et je me concertai avec feux sur le moyen d'interpréter la loi en faveur des étudians, car il n'était guère possible de songer à en obtenir une nouvelle. Ces deux dignes Espagnols approuvèrent la mesure que je proposai.
Il y avait eu, le 9 mars, à Turin, une compagnie d'étudians qui avait parcouru la ville avec un drapeau , et qui s'était dissoute depuis, pour ne reparaître que lorsqu'il leur fallût s'enfuir du Piémont. Nous imaginâmes delà transformer en bataillon de la Constitution, dont les soldats, comme garde nationale d'élite, devaient avoir le rang de sous-lieutenans. Les gardes nationaux avaient été traités
comme les officiers de la ligne, et tout se trouvait réparé. L'alcade fit ouvrir à la municipalité un registre , dans lequel les étudians , munis d'un certificat , légalisé par moi , viendraient se faire inscrire comme volontaires de la Constitution. Alors il devenait possible de les comprendre dans les états de secours. Les étudians refusèrent d'abord, prétendant être plus que les ministres et les généraux , et voulaient être traitésen conséquence. Le lendemain, beaucoup réfléchirent et se firent inscrire ; puis l'intrigue, ou plutôt la folie s'en mêla. La plupart se firent rayer du registre, ensuite ils s'y firent remettre, pour s'en faire rayerde nouveau; si bien que l'alcade , impatienté de la conduite d'extravagans à qui on ne pouvait pas même faire du bien, fit brûler le registre; je ne me rebutai cependant pas pour cela. Il n'y avait plus qu'un moyen à employer en leur faveur; c'était d'adresser une nouvelle réclamation auxcortès; ils le méritaient bien peu, mais je le fis avec assez de chaleur pour réussir. Deux
mois plus tard ils obtinrent detre traités comme les sous-lieutenans, c'est-à-dire qu'ils eurent 5o francs par mois. J'avais fait une bonne action, dont je m'applaudis encore; j'en fus récompensé comme on va le voir.
Un soir j'étais chez moi, avec ma femme, conversant avec le colonel Colonna , qui était venu me voir ; mes deux aides-de-camp étaient absens. Vers huit heures, un étudiant se fit annoncer, pour me parler. Je le fis entrer, et l'invitai à s'expliquer. 11 me dit qu'il voulait me parler en particulier. Je lui répondis que n'y ayant entre lui et moi aucun secret qui dût rester caché à ma femme et au colonel, je n'avais aucun entretien particulier à avoir avec lui, et qu'il eût à me faire connaître ce qu'il voulait. 11 répliqua de son côté que le refus de l'entendre en particulier était un déni de justice, qui ne m'était pas permis, et qu'il s'en plaindrait hautement. Il y ajouta, en marmottant, quelques injures. J'avais, ainsi que le colonel , aperçu qu'il portait , dans la poche
intérieure du côté gauche de son surtout , un poignard, dont il tenait Ja poignée de la main droite. Je compris sur-le-champ que ce misérable polichinelle voulait jouer avec moi le rôle d'un nouveau Sand; mais je ne suis pas taillé à la Rotzebue. L'indignation et le mépris m'emportèrent à la fois; je dédaignai même de recourir à mes armes qui étaient à ma portée. Je m'élançai de mon siège vers lui, en l'apostrophant du nom qu'il méritait; j'avais l'œil sur ses mouvemens , et j'étais assuré de saisir son poignard d'une main, et de lui ôter de l'autre la possibilité de poignarder à l'avenir qui que ce fût. Mais dès qu'il me vit avancer vers lui en colère, le vil coquin s'enfuit à toutes jambes. Tout cela se passa si vite que ni le colonel ni mon Henriette n'eurent le temps de se lever, et qu'on ne put empêcher sa fuite. Je fis avertir sur-le-champ le gouverneur, et on se mit à la recherche de l'assassin, sans pouvoir le trouver. Le misérable s'était, sans s'arni. i3
réter, enfui de la ville , dont la porte de la Marine était ouverte. J'appris plus tard qu'il avait passé dans une autre province, où je ne le fis pas inquiéter : il ne pouvait pas m'être dangereux. Cette tentative m'irrita un peu, et je ne sortis plus qu'armé, annonçant ouvertement que je casserais la tête sans balancer au premier qui ferait mine de m'attaquer. Je ne changeai cependant pas pour cela de conduite , et ne m'avisai pas de rendre les autres réfugiés responsables de ce qui était arrivé. Je continuai à soigner leurs intérêts, à accueillir leurs réclamations et à solliciter en leur faveur ce qui pouvait leur être utile ; et quelque dégoûtantes que fussent les tracasseries auxquelles j'étais exposé, je me décidai à les supporter, jusqu'au terme prochain où, le classement des réfugiés étant terminé, je me verrais dispensé de la nécessité de communiquer avec les hommes qui ne pouvaient me convenir. Relativement aux habifans de Tarragone,
notre séjour dans cette ville était aussi agréable que nous pouvions le désirer. Le colonel d'artillerie de. Mora exigea que nous prissions notre logement chez lui. Afin de nous entretenir d'une manière plus agréable, il imagina, contre ses habitudes ordinaires, de donner, deux fois par semaine , des soirées où se réunissaient les principaux habitans et les dames de la ville. Les officiers émigrés y furent invités. Ces soirées commencèrent parfaitement bien. L'esprit, la gaieté, le bon ton des convives espagnols animaient la conversation; la musique et la danse y servaient d'interniède? , et détournaient l'entretien des sujets trop graves de la politique du jour; mais cela ne dura pas. Quelques officiers émigrés, etparticulièrement des Génois, se plaisaient à ces soirées et y tenaient convenablement leur place ; d'autres, obligés de se contraindre dans des bornes de convenance sociale, qu'ils appelaient étiquette,ne pouvant ni boire à leuraise, ni s'abandonner à des propos licencieux , s'y déplai-
saieiit. Ils se retirèrent et furent se réunir chez le général Ansaldi, un de ceux qui se trouvaient le plus mal à leur aise en bonne société. Leur retraite ne fut pas un mal, parce qu'ils auraient fini par contraindre les dames de s'abstenir des soirées ; mais ils ne s'en contentèrent pas, et ils se mirent à clabauder contre une réunion qu'il appelaient aristocratique, comme si la décence et les bonnes mœurs étaient un signe d'aristocratie. Ils prêtèrent d'abord à quelques personnes des propos anticonstitutionnels de leur invention, et finirent par des dénonciations anonymes , qui portèrent l'inquiétude dans quelques familles; les soirées cessèrent. Peu après je quittai la maison du colonel de Mora, mais uniquement par un sentiment dedélicatesse, qui étaitun devoir pour moi; ma présence dans sa maison lui imposait, et pour le logement et pour la table, des charges d-ont il ne voulait recevoir aucun dédommagement; il ne m'était donc plus permis d'user davantage d'iuie hospitalité qui devenait
pesante pour sa famille. J'allai me loger, à mes frais , dans une autre maison. Pendant que j'habitais chez M. de Mora, j'avais eu occasion de voir plusieurs fois le général de cavalerie marquis de Zambrano, qui depuis est devenu ministre de la guerre de Ferdinand "VII. C'est un homme d'esprit et qui est loin de manquer d'instruction; son épouse est une femme aimable et respectable, surtout dans la conduite de sa famille. M. de Zambrano paraissait alors professer des sentimens constitutionnels ; mais les patriotes espagnols voyaient en lui un absolutiste déguisé ; ils ne se sont pas trompés. Un peu avant mon départ de Tarragone, le marquis de Zambrano fut exilé à Tortose.
Pendant mon séjour à Tarragone, je m'étais mis en relation avec trois députés des plus marquans de la partie patriotique des Cortès, MM. Diaz de Morales , Romero Alpuente et Moreno Guerra. D'après quelques discours prononcés aux Cortès et même par des membres
très éclairés , j'avais cru apercevoir que notre révolution de 89 et les contre-révolutions de 181 4 et 181 5, n'étaient pas connues en Espagne sous leur véritable point de vue. On les y traitait comme des évènemens isolés et sans tenir compte de la connexion qui existe entre eux, c'est-à-dire abstraction faite de l'action occulte ou patente de la grande ligue des despotes contre la liberté, formée en 1-791 à Pilnitz, et renouvelée à toutes les coalitions contre la France, jusqu'en i8i4j où elle devint patente et permanente par le traité de Chaumont. Je m'attachai à leur retracer l'histoire de cette ligue, ses projets et ses actes, non-seulement par les notions personnelles que j'avais pu acquérir, mais même par les actes publics , qui étaient à la connaissance de presque tout le monde en Europe.
Le résultat de la catastrophe de 181 5 avait été l'intitution de la Sainte- Alliance, qui n'est autre chose qu'une inquisition sanguinaire , dont l'objet avoué est de détruire , en même
temps que les institutions libérales, tout esprit de liberté, et tous les travaux de la civilisatiou que la guerre a encore respectés. Le premier acte de ce tribunal ténébreux avait été la contre-révolution d'Italie, et l'on ne pouvait douter que le second serait de réduire l'Espagne dans un état semblable. Jamais le besoin d'une ligue, entre les peuples qui veulent recouvrer leur liberté, ne s'était autant fait sentir que pendant le double drame de Naples et du Piémont. A cette époque, l'apparition à Naples de dix mille Espagnols aurait plus que probablement sauvé la cause de la liberté. Je leur proposai en conséquence de profiter de la situation actuelle de la France, même après la malheureuse issue de quelques entreprises dont la catastrophe avait étouffé à la vérité, mais n'avait pas éteint les nombreuses étincelles qui couvaient sous la cendre. Il fallait se mettre en rapport avec les patriotes français et leur offrir un point d'appui à l'est des Pyrénées. Je reçus bientôt de M. Diaz de Morales, et au nom de
ses collègues, une réponse satisfaisante, et qui me donna des espérances assez fondées (i).
Cependant le désordre et les dissensions qui régnaient parmi les Piémontais réfugiés à Tarragone, même après que le secours qu'ils avaient réclamé eut été fixé, étaient arrivés au point de lasser la patience la plus exercée et de forcer l'homme le plus apathique à fuir un séjour qu'il devait partager avec eux. Si j'eusse été seul à Tarragone , le caractère hospitalier des habitans et les agrémens que je trouvais dans leur société, m'y auraient fixé; mais le désagrément causé par les scènes dont j'étais journellement témoin l'emporta et je demandai la permission d'aller à Madrid. A peine eus-je
(i) «Madrid, le 1 3 juin 1821.
«L'intérêt que vous prenez à la cause sacrée de la liberté et les sacrifices par lesquels vous l'avez prouvé sont tels que je m'empresse de vous annoncer que nousnous occupons activement de la note que vous avez bien voulu adresser à mes amis Moreno de Guerra et Romero Alpuente et que j'ai sous les yeux. Par le prochain courrier,vous rendrez une réponse qui, j'en suis sur, vous satisfera, En attendant, agréez l'assurance de la sincère estime et de l'amitié cordiale , avec laquelle nous vous offrons nos services. »
fait cette demande que je reçus une nouvelle d'assez mauvais augure. Le comte de Lagarde, qui, dans son ambassade de Munich, nous avait tant poursuivis par ses notes, avait été nommé ambassadeur en Espagne et était arrivé à Madrid. Je devais en conclure, ou que mademande serait refusée, ou que mon séjour à Madrid serait suivi d'inquiétudes et de désagrémens par l'espionnage dont j'allais y être entouré. Mon désir de voir Madrid en diminua d'autant ; mais voulant quitter Tarragone, je résolus de prévenir un refus, en demandant au capitaine-général de la Catalogne l'autorisation de me rendre à Valence , pour y attendre la réponse à ma demande, qui devait venir de Madrid, et je l'obtins.