CHAPITRE XII
Valence. — La fièvre jaune en Catalogne. — Le général Elio. — Le comte Almodovar. — Correspondance avec les patriotes des Corlès.
— Les communéros et les doctrinaires. — Intrigues contre Riego.
— Je m'y trouve impliqué. — Intrigues des doctrinaires. — Milice en Espagne. — Système d'émeute organisé par le gouvernement.
— Les doctrinaires des Cortès spéculent sur des lois d'exception. — Elections. — Société des Anilleros. — Seconde tentative d'assassinat contre moi. — La mort civile m'atteint en France. — Lois d'exception proposées par le gouvernement et amplifiées par les Cortès. — Clôture de la session extraordinaire des Cortès.
J'avais d'abord eu l'intention de faire le voyage par terre, afin d'apprendre à connaître l'Espagne plus en détail; mais l'agitation qui régnait dans le pays, sa pauvreté, et surtout la mauvaise administration delà justice, que la
voix publique accusait de vénalité et de connivence, faisaient qu'un voyageur sans escorte courait risque d'être assassiné enroule. Il fallut donc me décider à faire le voyage par mer. 11 n'est ordinairement que de vingt-quatre heures, mais les calmes qui dominent dans la Méditerranée, pendant l'été , nous y firent employer six jours que mon Henriette, qui ne peut supporter la mer, passa à souffrir dans son lit. Partis de Tarragone le 3o juin , nous n'arrivâmes que le 6 juillet au Grao, port de Valence, situé à une lieue de la ville, où nous entrâmes la nuit.
Le contre-coup des contre-révolutions d'Itatalie commençait à se faire sentir en Espagne. Lesserviles, si lâches partout lorsqu'ils croient être abandonnés à leurs propres forces, commençaient à reprendre courage et à lever la tête depuis qu'ils espéraient être secourus par l'étranger. Les agens de la Sainte-Alliance commençaient à agir et à semer les dissensions,
— 20lt — avant-coureurs de la guerre civile. La ligue entre les très puissans souverains alliés et les serviles n'était pas encore conclue ; mais elle se négociait. On voyait déjà quelque chose de légitime et de droit divin dans la manière dont les Miras et lès Caragol exploitaient les grandes routes. La ville de Valence se ressentait de l'agitation qui s'élevait en Espagne , et la vivacité naturelle du caractère des habitans lui donnait une apparence encore plus sérieuse que la réalité. Avant notre départ de Tarragone, la renommée, qui grossit tout, nous avait plus d'une fois peint la ville de Valence , voyant le sang des deux partis rougir le pavé de ses rues. Il n'en était rien, et à notre arrivée je vis que les combats dont on nous avait donné la relation , se réduisaient à des menaces réciproques, auxquelles la pétulance valencienne donnait un air d'exaspération qui pouvait en effet effrayer un étranger.
Nous ne tardâmes pas, au reste, à nous
féliciter d'être venus à Valence. Le jour même de notre arrivée, le 6 juillet, la fièvre jaune s'était déclarée à Barcelone. Des courriers en avaient porté la nouvelle partout, et le 8 , si nous eussions tardé j usque-là , au lieu de pouvoir entrer en ville, nous aurions été consignés dans un lazaret. La contagion se répandit dans une grande partie de la Catalogne et s'étendit jusqu'à Tortose et aux frontières de l'Aragon. Barcelone perdit vingt mille individus , et Tortose , sur une population de onze mille âmes , en perdit quatre. La province de Valence en fut préservée par les soins du capitaine-général, comte d'Almodovar, qui, outre le cordon établi sur les frontières de la Catalogne, en forma deux autres plus en arrière, et un troisième autour de Valence même. Des huit portes de la ville quatre seules furent laissées ouvertes ; les habitans qui voulaient sortir étaient obligés de se munir d'une carte de sûreté ; les étrangers qui parvenaient à la ville étaient conduits au lazaret. Pour surveiller ces mesures de pré-
caution, un moine de planton était placé chaque jour à chacune des portes ouvertes, et exaniinaities arrivans. L'instinct de ces animaux pour reconnaître les étrangers était surprenant; personne ne pouvait échapper à leur regard inquisitorial.
Un prisonnier d'une assez haute importance se trouvait alors détenu- dans les prisons du château de Valence. C'était le général D. Xavier Elio , qui avait été vice-roi de la province depuis le retour de Ferdinand VII, en i8i4? jusqu'au rétablissement de la constitution en 1820. La procédure qui s'instruisait contre lui, les efforts et les intrigues de la faction servile pour entraver la marche de la justice, ou pour le faire évader de prison, étaient en grande partie cause de l'agitation qui régnait dans les esprits et dont l'expression portait souvent le caractère de l'hostilité la plus prononcée. Elio était un de ces hommes que la nature a doués d'un caractère dur et inflexible, d'une cruauté froide qui allait jusqu'à la férocité. Il le conser-
vait jusque dans ses relations de famille, car il fit périr son fils aîné, jeune homme d'une grande espérance en le forçant à accompagner sa voiture à franc étrier, pendant un voyage de 60 lieues, par un temps froid et humide; quoique ce jeune homme fût malade et même très souffrant. Elio était donc un de ces sicaires dont les tyrans ont besoin pour l'exécution de leurs volontés et dont ils recherchent les services. L'emploi de son autorité à Valence avait été dur, capricieux et cruel; le sang avait coulé en abondance pendant six ans sur les échafauds.
S'il eût péri par les mains du peuple , au moment où la constitution fut proclamée de nouveau , sa mort n'aurait été que la juste punition de ses cruautés. Dans sa qualité de viceroi d'un souverain redevenu absolu , et pour l'exercice de ce pouvoir, tel qu'il l'exerçait avant 1 8 1 2 , il n'y aurait peut-être pas eu de motif légal pour le mettre en jugement. Au moment où il reçut du roi Ferdinand l'ordre
de se soumettre à la constitution que ce souverain avait jurée, il s'était contenté de jeter la dépêche à ses pieds , en s'écriant : « Le lâche « n'a pas même le courage d'être un tyran. » Il avait résigné son commandement sans difficulté.
Mais on lui reprochait d'autres crimes. C'était lui qui avait excité et encouragé Ferdinand à refuser de reconnaître la constitution de 1 8i 2, et qui avait donné le signal du rétablissement du pouvoir absolu , en employant son armée à cet effet. On lui reprochait aussi d'avoir plus d'une fois violé même les lois de la monarchie absolue , en faisant mourir des citoyens sans procédure ou absous par les tribunaux. Je n'en citerai qu'un seul exemple qui est à ma connaissance; treize citoyens de Valence avaient été mis en jugement comme conspirateurs. Douze furent condamnés et le treizième , qui était le propriétaire de la maison voisine de celle où je logeais, fut absous par le tribunal de \ Audiencia qu'on ne pouvait pas
accuser de modération. Il était d'usage en Espagne, qu'une sentence de mort ne pût être exécutée qu'après avoir reçu l'approbation du roi ou de son représentant. Lorsqu'on présenta celle-ci à la ratification d'Elio, non seulement il l'approuva, mais il ajouta en marge, à côté du nom de l'individu absous , / este tamhien ( et celui-là aussi ), et le malheureux fut exécuté.
Elio avait été condamné à mort, en première instance , sur le réquisitoire de l'avocat fiscal don Martin Serrano. La cause était alors en appel et tous les efforts des serviles tendaient à obtenir un acquittement , que le tribunal d'appel était disposé à accorder , mais qu'il n'osait pas encore prononcer.
Le successeur d'Elio, dans le gouvernement de Valence, était le comte Almodovar, brigadier dans l'armée et lieutenant-colonel d'artillerie , qu'on avait tiré des prisons de l'inquisition pour l'élever au commandement; son véritable nom de famille était Ildefonso Diaz III. \[\
de Ribeira. Employé pendant la guerre de 1H09 à l'état-major du duc de Wellington, il avait obtenu le rang de brigadier en 1812. A son retour à Valence, où son régiment était en garnison, don Ildefonso, encore jeunehomme, d'une belle figure et d'une éducation soignée, fit la connaissance de l'unique héritière du comte d'Almodovar , l'un des plus riches seigneurs de la province, et parvint à s'en faire aimer. Par attachement pour sa fille , le vieux comte consentit à son mariage avec don Ildefonso sous la seule condition qu'il échangerait son nom de Ribeira en celui d'Almodovar. Peu après il mourut et transmit ses titres à son gendre.
Je fis sa connaissance à mon arrivée à Valence, et je fréquentai non seulement sa société personnelle, mais encore les cercles brillans qui se réunissaient chez lui deux fois par semaine. Les relations que j'avais formées avec le général Villacampa à Rarcelone ; celles que j'eus ensuite avec le comte Almodovar et avec le
général Riego , gouverneur de TAragon , avec lequel j'étais en correspondance, firent naîtrie en moi l'idée d'une entreprise à la réussite de laquelle je croyais alors d'autant plus qu'aujourd'hui même je suis persuadé que, sans le contretemps qui me força de l'abandonner, elle aurait eu un plein succès. Celles qui avaient été tentées en France avaient à la vérité échouées , mais les élémens en existaient encore , répandus sur les différens points de la France, et il était encore possible de les réunir. Je ne pouvais pas ignorer qu'aucun des trois capitainesgénéraux que je viens de nommer ne prendrait une initiative quelconque dans une tentative révolutionnaire sur la France, ni même ne l'appuierait un peu ouvertement. Il ne fallait que du bon sens pour en être persuadé, mais j'avais acquis la certitude qu'ils fermeraient les yeux sur les préparatifs, et que les mesures qu'ils prendraient seraient de nature à favoriser la tentative, sans engager leur responsabilité.
Je préparai donc mes plans en conséquence. La frontière du Roussillon est étroite et garnie de forteresses qui semblaient devoir m'offrir un obstacle insurmontable; ce fut cependant celle que je choisis pour le théâtre des premiers mouvemens, d'abord parce que le côté le plus fort d'une frontière est toujours celui qui est le plus mal surveillé , par la sécurité qu'il inspire; en second lieu parce que je connaissais l'esprit des troupes qui se trouvaient dans les Pyrénées-Orientales , et que des intelligences avaient été pratiquées dans leurs rangs : je comptais surtout sur un régiment d'infanterie légère, très patriote alors, et que j'ai trouvé bien changé, lorsqu'en i83o je l'ai eu sous mes ordres ; enfin parce que la possession de quelques forteresses que j'avais l'espérance de ranger sous le pavillon tricolore , pouvait , en offrant une bonne base d'opérations , simplifier leur marche et offrir de grandes chances de succès.
En réunissant les réfugiés français et italiens
qui se trouvaient en Espagne, et ceux des miquelets de la frontière sur lesquels je savais pouvoir compter, parce qu'ils avaient été son dés, je pouvais former un noyau de trois mille hommes sur un point très rapproché des frontières de France. J'avais choisi la fin d'octobre ou les premiers jours de novembre pour entrer en action , non seulement afin de me donner deux ou trois mois de temps pour les préparatifs nécessaires , mais parce que la longueur des nuits devait nous ftivoriser dans une expédition qui devait commencer par des sur-. prises.
Partant dans l'après-midi des environs de la Jonquière , on arrivait peu après la tombée de la nuit à Bellegarde ; ceux qui devaient en faciliter la surprise étaient dans les murs de la forteresse. De là on pouvait arriver vers le point du jour à Perpignan où les moyens d'une surprise avaient également été combinés. Dans les Pyrénées-Orientales il y avait neuf bataillons, dont six occupaient Perpignan, Bellegarde
et Prati de MoUo; deux étaient à Monl-Louis, et un à Collioure. Toutes ces troupes étaient favorablement disposées pour nous, et il n'y avait pas de présomption à assurer qu'elles se réuniraient sous les drapeaux de la liberté. En révolution, il suffit pour réussir d'avoir au premier moment assez de forces pour battre le premier corps que vos adversaires peuvent vous opposer. La confiance naît de la victoire et la fixe.
Le point principal était de ne pas manquer d'argent pour faire les premiers préparatifs, pour pratiquer des intelligences et pour préparer un mouvement dans les départemens «voisins des frontières. Il y avait été pourvu, et des émissaires avaient été destinés à préparer les patriotes de ces départemens , et à leur remettre des fonds pour se procurer les armes qui pourraient leur manquer. Dès que j'aurais eu passé les frontières et que l'insurrection aurait éclaté dans les départemens voisins de l'Espagne , les gouverneurs de la Catalogne et
del'Aragon auraient eu un motif plausible pour former un cordon destiné à faire respecter les frontières espagnoles : c'était un point d'appui pour nous, en cas de revers; c'est ce que le gouvernement français a fait plus tard en faveur des insurgés serviles de l'Espagne.
Pendant que je m'occupais de ce projet et que je préparais tous les matériaux dont je devais me servir, je reçus une lettre d'un certain Cugnet de Montarlot, qui venait d'arriver à Saragosse : il m'annonçait qu'il s'occupait d'un pian de libération de la patrie , qu'il avait concerté avec des députés , des généraux , des militaires de différens grades et des citoyens , et m'invitait à y prendre part. Tout ce que je savais de ce Montarlot était qu'il avait été éditeur responsable, ou V homme de paille, d'une publication intitulée YHomme gris. Le style emphatique de sa lettre , les invraisemblances qu'elle contenait et l'extrême modestie de l'écrivain, qui se contentait d'être le président de la France libre, me firent voir de suil<' à
-^ 216 — qui j'avais à faire. J'avoue même que je le jugeai un peu trop sévèrement, car je le pris d'abord pour un agent provocateur. Sa lettre me contraria fortement, en me faisant craindre de voir quelque grosse balourdise se jeter au milieu de mes projets et les faire e'chouer. Je ne jugeai cependant pas à propos de lui en parler dans ma réponse : d'abord, afin de ne pas risquer de compromettre les personnes avec lesquelles j'étais en relation et qui-devaient me seconder; ensuite, quand même je n'aurais pas eu quelque méfiance sur son compte , il ne pouvait entrer dans mes vues, ni dans mon caractère, de m'assoscier à un ambitieux inepte et extravagant, dont on ne pouvait rien espérer de raisonnable. Je n'entendais pas plus coopérer à imposer à mes concitoyens ime forme de gouvernement quelconque, et encore moins un individu , soit Montarlot ou tout autre , que m'y place^- moi-même. Mon opinion, qui n'a jamais changé et ne changera jamais, est que la nation seule a le
droit de fixer la forme du gouvernement sous lequel elle veut vivre, et d'en choisir le chef. Aucun citoyen , quels que soient ses services, quelques sacrifices qu'il ait pu faire, n'a le droit de s'en attribuer lui-même la récompense, et ne peut se soustraire au devoir d'obéir à la volonté générale de ses concitoyens.
Cependant, comme il m'importait d'empêcher, ou du moins de retarder tant que je pourrais les montarlotades , je lui écrivis pour lui prêcher la prudence. Je lui fis entendre que, nouvellement arrivé en Espagne, il ne pouvait connaître ni la situation ni les vues du gouvernement, duquel il lui fallait cependant dépendre, ne fût-ce que pour être toléré. Je lui recommandai donc de suspendre encore
toute démarche active, jusqu'à ce qu'il se fïit bien assuré qu'il ne rencontrerait pas des obstacles qu'il paraissait ne pas prévoir. Montarlot m'avait annoncé que son projet était connu de Riego, qui l'approuvait; c'était une
fausseté, à en juger par les lettres que ce général m'avait écrites. Je crus donc nécessaire de communiquer à Riego la lettre de Montarlot, afin de le mettre en garde contre les imprudences de cet individu. J'écrivis cependant au député Morales , à qui j'envoyai copie de cette même lettre et de ma réponse. Je lui rendais compte en même temps des communications que j'avais eues avec les francs-maçons de Valence, qui, ayant été les promoteurs de la révolution de 1820, ne pouvaient pas être suspects.
La réponse de Morales ne se fit pas attendre, et m'étonna un peu par quelques expressions qui s'y trouvaient (1). Ce qu'il disait, au sujet
(1) «Oordova , le 12 août 1821.
<• Permettez moi de prendre la liberté de me nommer votre ami , puisque l'identité de nos principes et de nos vœux nous a unis avant de nous voir. Les plans , en faveur de la liberté , qui vous occupent , sont déjà préparés et peut-être plus miirs que vous ne le pensez vousmême. Mais permettez-moi de vous dire d'abord qu'il est absolument nécessaire que vous gardiez le plus ])rofond secret. Lu société avec laquelle vous êtes entré en relation , et que je connais parfaitement , étant un de ses plus anciens membres, ne prendra aucun intérêt au
de la société avec laquelle j'étais entré en coi respondance, c'est-à-dire celle des francs- maçons, avait droit de me surprendre , et me surprit en effet. Mais bientôt ma surprise cessa, et les motifs sur lesquels était fondé son avertissement reçurent la sanction du temps et de l'expérience. Quant à don José-Maria del Regato, à qui il m'engageait de me confier, un certaiii je ne sais quoi, fruit de la tournure de ses idées et de quelques réticences, tendit toujours plus à m'en éloigner qu'à me rapprocher de
succès de vos desseins ; et quoique je ne juge pas nécessaire que vous rompiez les relations que vous avez ouvertes avec elle, soyez assuré que ce n'est pas par ce canal que vous arriverez à votre but. Afin de l'atteindre, vous devez, je le répèle, observer le plus profond secret, et chercher à représenter , comme étant sans importance , le plan que vous lui avez peut-être divulgué. La surveillance du gouvernement français ne permet pas que nous courions des risques en nous conGant à aucun individu arrivant de France ; la perte de la coopération d'un individu est de très petite importance eu comparaisou du danger que nous pourrions courir par une confiance mal placée. Si , dans la ville où vous résidez, vous pouvez voir mou collègue Moreuo de Guerre , ou le patriote don José-Maria del Regato , ils vous donneront sans doute quelques nouvelles, sinon écrivez à mon collègue Romero Alpuente à Madrid. Pour le présent, limitez vos communications confidentielles aux personnes qui poiM rout vous donner des informations positives , dont vous serez satisfait. ->
lui. Je viens de voir, en i8.32, que je n'ai pas eu tort. Quant aux expressions dont ie député Morales se servait à l'égard des francsmaçons , elles demandent une explication que je vais donner.
Il y a quelque temps que les francs-maçons, afin d'étendre leur influence sur l'opinion publique, sans se servir du nom de leur société, que le jésuitisme de l'inquisition poursuit sans relâche par ses dénonciations, pensa à organiser quelque chose de semblable à un séminaire de néophytes. Ces néophytes, avant leur initiation qui devait être le but et la récompense de leurs travaux, devaient organiser dans chaque province une association qui devait avoir des assemblées régulières dans le but de répandre, d'expliquer et de défendre même, s'il était nécessaire, les principes de la constitution. Il est inutile de dire que les chefs devaient en être des francs-maçons. Le plan en fut organisé à la loge principale de Madrid. Son exécution fut confiée aux membres les
plus éclaires , et particulièrement à MM. Diez de Morales, Romero Alpuente, Moreno Guerra, et à don José del Regato. Les opérations préliminaires étaient à peu près achevées , lorsque les auteurs du projet apprirent que les autres francs-maçons, que leur incapacité ou leur opinion douteuse en avait écartés , entendaient s'en emparer, lorsque tout serait organisé.
Connaissant la popularité que devait acquérir la société qu'ils voulaient organiser, et l'avantage de leur position , les auteurs du projet se décidèrent à rompre avec les francs-maçons. Ils se servirent des souvenirs historiques chers à tous les Espagnols; ils invoquèrent les ombres des Padilla , Bravo et Maldonado , les héroïques défenseurs des droits des communes de Castille, qui périrent martyrs de la liberté, dont ils scellèrent la cause de leur sang sur les échafauds dressés par Charles-Quint, dans les champs de Villalar (i). Ressuscites par un en-
(i) Ils furent défaits en bataille rangée dans les champs de Villalar . le 22 avril iSai , et exécutés le lendemain.
thousiasme chevaleresque, ils devinrent les chefs invisibles de l'association qui a pris le nom de communcros. La société se répandit rapidement et se renforça à chaque pas. Il ne faut pas s'en étonner; le souvenir des anathèmes que les jésuites, qui sont eux-mêmes une espèce de franc-maçonnerie de moines, ont prononcé contre une société qu'ils singent, et les couleurs effrayantes sous lesquelles les prêtres et les moines papistes la représentent, ont confondu dans l'esprit des basses classes le nom de franc-maçon avec celui de juif ou d'hérétique. Même dans la classe mitoyenne, il y a beaucoup d'individus à qui des scrupules de conscience et la crainte des censures ecclésiastiques, n'auraient pas permis de devenir membres d'une société qui, bien qu'elle ne mérite pas les épithètes odieuses dont elle est chargée par la prêtraille, professe des principes que leurs scrupules ne permettent pas d'admettre. C'est pour ce motif que les communcros portent sur leur drapeau les mots sacrés de roi constitutionnel et de religion ,
qu'ils déclarent inséparables et jurent de défendre jusqu'au dernier soupir. Ainsi ils offrent aux âmes généreuses et patriotiques tous les motifs d'enthousiasme, sans éveiller les craintes des catholiques les plus bigots. Il est facile de voir que quiconque voulait , au lieu de se perdre dans des utopies fantastiques, arriver à des résultats effectifs, ne pouvait manquer de se réunir à cette société , et de l'appuyer de tous ses moyens : elle était la seule qui pût consolider la cause de la liberté en Espagne.
Une quinzaine de jours après avoir reçu cette lettre de Morales, j'en reçus une de Montarlot, qui me parlait encore de ses projets, comme un homme qui se prépare à les exécuter. Il se disait commissionné par les sociétés secrètes de France, avec lesquelles il était en relation , et annonçait que ses projets étaient connus de ses amis, à Madrid. Ces expressions , comparées à ma correspondance avec les députés libéraux, me parurent
assez suspectes pour que je pensasse devoir écrire sur-le-champ à Romero Alpuente ( dans l'absence de Morales ) afin qu'il se tînt sur ses gardes. Peu de jours après, Montarlot m'écri-^ vit encore pour m' annoncer son départ pour la frontière. Il conduisait avec lui , disait-il , quatre cents hommes d'infanterie et cent chevaux de la garnison de Saragosse, et Riego devait s'avancer avec le restant des troupes pour l'appuyer. Ici il y avait évidemment une illusion ou un mensonge ; l'un et l'autre étaient également dangereux. Cette lettre m'inquiéta donc beaucoup, en me présageant quelque désastre qui ne pouvait manquer d'influer sur notre tranquillité et même notre sûreté.
Je ne tardai pas à voir mes pressentimens vérifiés. Le 3i août, Moreda, chef politique de Saragosse, avait donné l'ordre d'arrêter Montarlot. Ce dernier, averti par un patriote qui lui fournit un passeport , échappa à l'arrestation, et chercha à se retirer en France; mais, étant revenu, après un assez long détour , sur
la grande route d'Oléron, il fut arrêté avec quatre ou cinq individus, entre Jaca et Campfrane, et reconduit à Saragosse. On trouva dans son porte-manteau un paquet de proclamations , où il prenait le titre de généralissime et de président du grand empire.
Jusqu'ici il n'y avait rien que de naturel. Le gouvernement ne voulant pas souffrir une tentative sur la France, faisait arrêter celui qui la hasardait. Il pouvait le faire rentrer dans l'intérieur de l'Espagne; là s'arrêtait son devoir et son pouvoir; mais tels n'étaient pas les plans de ceux qui avaient été les vrais instigateurs de cet imbécille de Montarlot. Afin de faire voir de quoi sont capables les doctrinaires (i) dans tous les pays, il est, je crois, utile de publier quelques détails sur l'affaire de Saragosse ,
(i) La faclion des exploiteurs de révolutions , au nom des doctrines conslitutionnelles , était déjà connue en Espagne , en 1 82 1 , sous le nom àe Doctrineros , et vulgairement sous celui de Pastelleros (brouillons intrigans). Plus tard elle prit le titre de société des Anilleros , ainsi qu'on le verra en son lieu. Pour l'intelligence du lecteur, j'ai cru devoir me servir du mot français pour désigner celte faction, lorsque "occasion s'en présentera.
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qui a fait assez de bruit, et dont le côté lâche et odieux n'a pas été connu hors d'Espagne. lia faction des doctrinaires , qui a fini par perdre l'Espagne, voulait alors perdre Riego. Pour cela on imagina d'inventer un complot républicain , car la république est le grand épouvantail que cette faction a coutume d'employer. Une autre de ses habitudes est d'être constamment en intelligence avec les ennemis du pays, auxquels elle commence par se vendre. Les ministres, et surtout Feliù et Sanchez Salvador, étaient aux gages du comte de Lagarde, ambassadeur de France. Ayant appris que le gouvernement français voyait avec déplaisir le commandement d'une province frontière, comme l'Aragon, dans les mains de Riego, ils résolurent de saisir cette occasion pour se rendre agréables aux Rourbons de France en servant leur haine personnelle. Moreda fut choisi par eux pour être l'instrument des trames qu'on ourdissait contre le héros de las Cabezas (i). On le nomma chef politique de la province.
(i) MoreJa , Morillo et San Martin qu'on connaîtra un peu plus
Moreda était, en 1820, colonel du régiment de la reine, alors en garnison à Valence. Il était un des agens d'Elio, mais par de fausses confidences et une apparente modération dans l'exécution des ordres sanguinaires dont il était chargé , il avait acquis , même parmi les libéraux, une réputation de modérantisme dont il fit son profit. Lorsque Riego s'avança vers Malaga, ce fiit Moreda qu'Elio choisit pour marcher contre lui , et tous les efforts des patriotes ne purent le décider à se déclarer en faveur de la constitution. Il haïssait Rieeo plus encore par envie que par opinion politique; mais il cachait sa haine sous le masque d'une critique bienveillante, et son caractère le fit regarder comme l'instrument le plus propre à perdre le héros patriote. Dans son nouvel emploi, Moreda parvint facilement à capter la confiance de Riego,
tard, employés en 1882 par la régente de l'Espagne, font voir de quelle nature est le gouvernement prétendu libéral qui s'empara des destinées de l'Espagne.
dont le caractère noble et généreux était incapable de soupçonner la trahison. Ayant facilement connu les projets de Montarlot trop stupide pour mettre un frein à sa jactance, il les communiqua à Riego et concerta avec lui les moyens d'empêcher Montarlot d'agir. Mais en même temps il excitait ce dernier, en lui donnant des espérances, et en dictant même, pour ainsi dire, par les illusions dont il le repaissait, la correspondance de cet imbécille avec moi et avec d'autres personnes. Ce fiit Moreda qui assura Montarlot que Riego lui fournirait cinq cents hommes et le soutiendrait avec le restant de ses troupes.
En mêine temps Moreda agissait doublement contre Riego. D'un côté il donnait connaissance au gouvernement de la correspondance de Montarlot, qu'il dirigeait et où Riego se trouvait inculpé de complicité ; d'un autre côté, il se servit de l'enthousiasme même des patriotes Aragonais pour Riego, pour lui nuire. Les murmures contre le gouvernement aug-
mentaient de jour en jour : il travailla à étendre encore le mécontentement par ses agens qu'il chargea d'entretenir les esprits de la nécessité d'une réforme radicale, qui mît à la tête du gouvernement des patriotes irréprochables. Le nom de Riego fut prononcé, et on l'indiqua comme un des chefs à qui on devait confier la réforme à faire. Tous ces matériaux, réunis par celui qui les avait préparés, devinrent le plan d'une conspiration pour l'établissement d'une république à la tète de laquelle devait se trouver Riego. Afin de donner un aspect plus effrayant à la conspiration qu'il forgeait, Moreda songea à l'étendre jusqu'à Valence; il se servit pour cela des lettres que m'avait écrites Montarlot et dont il avait des copies, et de mes réponses. Il est vrai qu'il résultait des piemières que les projets de Montarlot ne concernaient que la France, et de mes réponses que j'en blâmais l'imprudence; mais en falsifiant quelques juèces et en tordant !e sens des autres, il lui était possible d'en tirer assez pour
servir ses patrons Feliù et Sanchez Salvador, et le ministère français. Il commença donc à faire répandre dans Valence le bruit qu'il se tramait une grande conspiration républicaine. Je l'appris; mais je ne le regardai que comme une des cent nouvelles inventées par les serviles.
Lorsque Moreda crut que tout était suffisamment préparé , il obtint de Madrid , sous la date du 29 août , un ordre du cabinet , qui suspendait Riego de ses fonctions, l'exilait à Lerida, et transférait son commandement à son dénonciateur. Ce dernier publia le décret, le 3i , par une proclamation faite pour effrayer le public, dans laquelle il annonçait une horrible conspiration républicaine. Il ne nommait pas Riego, mais il l'indiquait trop clairement pour qu'on pût se méprendre. En même temps , il fit arrêter quelques citoyens des plus distingués de Saragosse. Aveuglé par sa haine contre Riego, il était allé trop loin, et sa proclamation excita l'indignation publique. Une tentative d'assassinat , qu'il avait organisée contre
le héros de las Cabezas , lui avait fait en vain espérer de flétrir sa mémoire d'une tache qui resterait ineffaçable. Dès que Moreda avait reçu l'ordre dont nous avons parlé, il s'était hâlé de le faire notifier au général Riego, alors en tournée d'inspection , par un certain don Manuel Calderon , son confident , qu'il fit accompagner par une compagnie du régiment de Girone et quarante miliciens.
Riego fut rencontré à Puebla de Alfinden. Calderon ayant placé son détachement en embuscade, s'avança vers le général et lui notifia, le plus insolemment qu'il put, sa destitution et la défense de reparaître à Saragosse. On espérait que Riego, indigné de l'injustice de sa destitution et de la manière dont on la lui notifiait , insisterait pour aller à Saragosse mettre ordre à ses affaires et se préparer à voyager plus commodément qu'à cheval. C'est ce qu'on attendait, pour donner le signal de faire feu sur lui ; mais la douceur , la modération , je dirai même l'héroïque résignation de Riego ,
déjonèrent les projets de ses assassins : il tourna bride sans mot dire, et se dirigea vers le lieu de son exil. Cet assassinat avant échoué , Moreda se vit obligé , le 4 septembre, de publier une nouvelle proclamation, qui annonçait que Riego n'était point impliqué dans la conspiration. Cependant la procédure entamée à Saragosse ne produisait rien ; on ne trouvait aucune trace de recrutement républicain ; aucun habitant ne se trouvait mêlé aux extravagances de Montarlot. L'unique espérance de Moreda et de ses patrons était dans le résultat de la procédure qu'ils avaient fait entamer à Valence. Ils supposèrent donc des révélations effrayantes de complicité entre moi , Riego et la république, et enjoignirent au chef politique et au capitaine-général de faire procéder avec la plus grande rigueur. Le chef politique de Valence, don Francisco Plasencia, qui ne valait guère mieux que Moreda, était absent et remplacé par l'intendant don Juan Modenès , homme probe et modéré, qui répugnait de
prendre part à des actes dont il connaissait l'iniquité. Le capitaine général Almodovar, de concert avec qui j'avais toujours#agi, connaissait également l'absurdité de toute cette affaire et savait qu'on la dirigeait aussi contre lui ; car le chef politique avait reçu l'autorisation de le destituer au besoin et de le reléguer à Alicante. Le courage de l'un et de l'autre fut un peu ébranlé; mais ils avaient trop d'honneur pour me livrer aux persécutions qu'on voulait diriger contre moi. Ils me firent offrir un passeport et l'argent nécessaire pour me retirer en lieu sûr. Je répondis que je ne m'éloignerais sous aucun prétexte. Je leur fis observer que ces accusations, dont on faisait tant de bruit, tomberaient sans peine devant une justice impartiale; non-seulement parce que leur fausseté était facile à démontrer, mais parce que leur absurdité ne permettait pas même d'admettre la possibilité des faits énoncés. Tout cela n'était qu'une trame contre Riego, de la part de ses ennemis, et contre moi, de la part
de l'ambassadeur de France. En restant , je la faisais tourner à la honte de ses auteurs; en m'éloignant, je fournissais des armes contre Riego et je m'imprimais une double tache : celle d'avoir donné dans un projet absurde, et celle d'avoir fui le danger. Les deux autorités insistèrent encore, en me faisant une offre qui témoigne une loyauté dont je leur dois de la reconnaissance : ce fut de prendre connaissance des charges élevées contre moi et de ne me décider qu'après. J'acceptai, bien certain de ne rien voir qui pût me faire changer de résolution. Don Francisco Valléjo, qui avait été chargé de m'avertir , me conduisit donc une nuit chez l'auditeur de guerre , don Juan Genovès, qui me donna connaissance de toutes les charges et dénonciations faites contre moi. Toutes se concentraient dans un projet de recrutement en faveur de la république, qui devait s'étabUr en Espagne. L'auditeur n'était pas un niais qui s'épouvantât au seul mot de république , ni un doctrinaire qui en fît
une spéculation à son profit; il fut donc possible de discuter raisonnablement et de lui faire entendre que , même en admettant , ce qui était vrai , que le gouvernement républicain convînt à mes opinions , il n'en résultait pas moins que je ne pouvais ni en décider, ni en empêcher l'établissement en Espagne. Arrivé depuis deux mois à peine à Valence, et n'ayant jamais été auparavant en Espagne, il y avait de l'absurdité à croire que j'aie pu recruter des hommes qui ne me connaissaient pas; il y en avait encore plus à supposer que Riego, connu et accrédite en Espagne , comme Lafayette l'était en France, eût besoin de moi et de mon crédit pour réunir des volontaires. Il était bien plutôt facile de reconnaître dans toute cette machination un projet formé pour atteindre Riego, et l'influence du gouvernement français et de son agent qui dirigeait le ministère espagnol. Il importait au patriotisme des Espagnols de ne pas permettre qu'un de leurs plus illustres citoyens devînt la victime
de calomnies inventées par une faction ennemie et ses soutiens étrangers.
L'audiJeur convint que les charges n'avaient pas le sens commun et qu'il ne voyait pas conmient on avait pu établir un procès sur celte base. Il fut donc décidé, pour renverser toute la machination d'un seul coup, qu'on donnerait la plus grande solennité à ce procès; que je serais interrogé le lendemain avec mes prétendus complices , le chef de bataillon Foglietta et le capitaine Fungi, et qu'on provoquerait et suivrait toutes les dépositions à charge qui pourraient se présenter. Cela fut fait avec une scrupuleuse rigueur, et le résultat en fut, au bout de quinze jours, un jugement qui me déclarait innocent de toute charge , et que ma réputation en sortait sans soupçon et sans tache (^7// tacha ni nota). Pendant la procédure, M. de Lagarde avait demandé et obtenu un ordre de me transférer à Alicante. Le capitaine-général s'y refusa, ne pouvant interrompre le cours de la justice. Après le jugement.
M. de Lagarde revint sur le même sujet , et obtint un second ordre; mais j'avais été absous, et la constitution ne permettait plus de recherches sur la même accusation. Enfin M. de Lagarde demanda que les pièces et la procédure fussent envoyées à Madrid pour lui être communiquées. Il fut encore refusé, les pièces ne pouvant sortir <le l'archive du tribunal qui avait prononcé. C'est ainsi que les tracasseries qui m'avaient été intentées parles doctrinaires d'Espagne et par un agent du gouvernement rentré en France avec les bagages ennemis , tournèrent à leur honte. L'idée de me faire détenir à Alicante jusqu'à la fin de la procédure de Saragosse était tout-à-fait dans l'esprit russe. La procédure de Saragosse dépendait de celle de Valence et tomba par le résultat de cette dernière. Je n'eus donc pas lieu de regretter d'avoir osé faire tête à l'orage. Grâce à ma fermeté, il ne restait plus du complot Moreda et compagnie contre Riego, que la honte de l'avoir tenté et le mépris pu-
blic acquis aux auteurs de cette infamie. Le mauvais succès de la procédure qu'on avait intentée contre moi, engagèrent MM. de Lagarde et Sanchez Salvador à me laisser tranquille; mais l'affaire de Riego avait jeté dans les esprits une inquiétude qui se répandit rapidement dans le reste de l'Espagne. Ce n'était point un acte isolé, mais la suite d'un plan formé par les doctrinaires , pour perdre successivement tous les patriotes les plus illustres et les plus intègres. En Espagne , comme en France , cette faction composée d'ambitieux , ne pouvant se placer à la tête de l'opinion publique par un patriotisme qui lui est étranger, cherchait à se saisir du gouvernement et à concentrer les pouvoirs dans les mains des siens, afin de leur partager les places et de les enrichir de la fortune pubiique.Tour à tour audacieuse ou perfide selon les temps, aucun acte n'est coupable à ses yeux pour atteindre son but. Cette faction était parvenue , en Espagne, à se placer au ministère où
le caractère du roi tendait à la maintenir. Depuis l'époque où je suis arrivé, l'histoire de l'Espagne est celle de ses méfaits , qui ont amené la perte de ce pays. Puisse au moins cette histoire servir d'une leçon utile, et, en flétrissant jusqu'au nom des doctrinaires, sauver la France de leur funeste influence!
A Saragosse, l'indignation causée par la conduite tenue envers Riego, produisit un manifeste des sept bataillons de la garde nationale, qui invitait ses concitoyens à se méfler des calomnies qu'une faction ennemie cherchait à répandre contre les plus illustres citoyens. D'un autre côté, le clergé de l'Aragon et de la Catalogne commençait à prêcher la guerre civile. Des mouvemens d'insurrection commençaient aussi à se faire sentir en Galice, en Andalousie, à Cadix : à Valence, les partis étaient dans une telle exaspération qu'on craignait à chaque instant de les voir en venir aux mains. On voit que le gouvernement travaillait partout à établir un système d'émeutes, qu'il voulait tourner
— 2U0 — à son profit, au moyen des chefs politiques doctrinaires (préfets ), qu'il avait placés partout. Nous verrons se développer ce système.
Pendant la première moitié du mois d'octobre, la réunion des assemblées primaires suspendit le choc des partis ; chacun s'appliqua à influencer à son profit la nomination des électeurs, afin que le choix des nouveaux députés aux cor tes se fit dans le sens le plus favorable à ses vœux. Le résultat des assemblées pri maires de Valence fut très agréable aux patriotes, qui se trouvèrent en grande majorité parmi les électeurs. Il en fut de même dans la province de Murcie, et, autant qu'on put en inférer du rapport des journaux , dans la plupart des autres ; mais dans ce même temps les libéraux firent une perte bien sensible. Le général Arcos Aguerro, gouverneur de Badajoz, compagnon de Riego et de Quiroga , périt le 1 3 septembre d'une chute de cheval ; il était supérieur à ses collègues en activité, en talens et en fermeté de caractère.
Le gouvernement, clans sa marche rétrograde, avait été trop content de la majorité des certes, pour qu'il ne voulût pas s'en servir encore, afin d'obtenii-, avant la réunion des nouveaux députés, quelques lois dont il avait bCvSoin pour achever son ouvrage. Une session extraordinaire avait été ouverte le 29 septembre, et dès les premiers jours le gouvernement présenta un projet de loi relatif à une nouvelle division de l'Espagne en cinquante-deux provinces , chacune devant avoir un chef politique, un chef militaire et un intendant de finances; les trente-huit nouvelles provinces fournissaient au ministère cent dix-sept places à donner aux députés des cortès qui l'auraient le mieux servi, ou à ses créatures. Les fonctions attribuées à ces emplois réunissaient, dans les mains de ceux qui les occupaient, tous les pouvoirs , et leur donnaient une influence assez grande pour paralyser, non-seulement les efforts des patriotes, mais même les intentions
et les actes des cortès les plus patriotiques. m. 16
Voulant joindre à cette Force morale ou plutôt démoralisante, une force matérielle, le gouvernement présenta, le 12 octobre, un projet de loi pour l'organisation de douze mille hommes de milice active. Ce projet était d'un sinistre augure pour la cause de la liberté, contre laquelle il était dirigé.
Il y avait alors en Espagne deux espèces de milices, celle que nous appelons garde nationale, et la milice active. La première se subdivisait en deux classes, savoir : milice volontaire et milice légale. La milice volontaire était une espèce de confédération armée, composée de citoyens qui prenaient l'engagement de défendre constamment la constitution, qui choisissaient eux-mêmes leurs officiers et faisaient au besoin le service de troupes de ligne. Ceux des volontaires qui en avaient les moyens, s'armaient et s'équipaient à leurs frais ; mais les pauvres, en qui l'on reconnaissait du courage et du patriotisme, n'étaient pas exclus, même des grades supérieurs. Ils es aient armés
et équipés ou par des souscriptions, ou aux frais des municipalités. Les bataillons volontaires étaient en général de très beaux corps bien disciplinés , qui égalaient les troupes de ligne en instruction, et les surpassaient par l'esprit qui les animait. Ainsi organisée, la milice volontaire était le plus ferme soutien de la constitution. La milice légale se composait du restant des citoyens en état de porter les armes. Il est aisé de voir que, dès l'instant où elle embrassait tout le monde, elle ne comprenait personne.
La milice active était une partie supplémentaire de l'armée permanente, qui se recrutait par un tirage au sort comme les troupes de ligne. Les officiers étaient au choix du gouvernement, et dans cette occasion on employa ceux des grenadiers provinciaux qui avaient été licenciés et qui tous appartenaient à la faction servile.
A peine le gouvernement se fut-il ainsi for-
tifiée, qu'il commença à mettre à exécution son système d'émeute. A Saragosse, l'indignation, causée par la persécution de Riego, avait fini, dans les derniers jours d'octobre, par soulever la garde nationale , qui prit les armes et força le chef politique à partir; mais Moreda était parvenu par ses intrigues à semer la désunion entre les citoyens. Peu de jours après, deux des quatre quartiers désavouèrent ce qu'ils avaient concouru à faire, et la discorde commença à régner dans cette ville , jusqu'alors unie. Cette insurrection servit de signal au ministère pour se débarrasser du petit nombre de commandans militaires ou chefs politiques patriotes, qu'il avait encore laissés en place : don Francisco Martin, surnommé l'Empecinado, gouverneur de Zamora, fut le premier frappé; peu de jours, après on destitua également le commandant de Cadix, don Jacinto Romarate , coupable d'avoir permis de porter en procession le portrait de
Riego, et d'avoir pris des mesures de prudence, qui avaient empêché tout désordre. Ce dernier devait être remplacé par le général don Francisco-Javer Vanegas, servile avoué, et qui, pour ce motif, avait été chassé de la Galice.
A la nouvelle de cette nomination ( 29 octobre), la population de Cadix se souleva en masse. Un de ces actes d'une odieuse lâcheté, qui sont si familiers à la faction doctrinaire , vint encore ajouter à l'exaspération. Le ministère avait fait insérer dans le journal l'Univei'sely qui lui servait de moniteur officiel, une longue diatribe contre Riego, qu'il accusait d'être la cause du discrédit où le gouvernement tombait dans l'opinion publique , comme si Riego eût été l'auteur des violations et des mensonges qui faisaient mépriser et haïr la faction. Les autorités se virent forcées de céder à la volonté bien prononcée des habitans, de ne pas admettre le général Vanegas, et de résister à toute disposition du ministère qui
violerait la constitution. Une représentation fort énergique, signée par toutes les autorités, fut en conséquence adressée au roi : on y demanda que le commandement de Cadix fût donné au général don Manuel de Jaureguy, qui l'occupait par intérim. L'exemple de Cadix fut suivi par d'autres provinces, et surtout par Madrid, Valence et Se ville. Toutes demandaient le renvoi de ministres prévaricateurs, et un prompt remède aux maux qui menaçaient l'Espagne.
Bientôt après le chef politique de Murcie, Domenech , fut également destitué. Il était évident que le gouvernement cherchait à créer des émeutes ; en effet , une insurrection éclata à Carthagène , dépendante de la province de Murcie. Pendant ce temps le gouvernement profita de la dissension qu'il avait allumée à Saragosse, pour y renvoyer Moreda, soutenu par un régiment. Les arrestations commencèrent , et la discorde s'aigrit. La cour avait répondu à la représentation des habitans de
— 2^7 — Cadix par des injures dans son journal officiel ; et comme si elle eût voulu, au lieu de calmer l'irritation des esprits, la porter à son comble, elle destitua encore les autorités provisoires et nomma deux serviles, les généraux d'Andilla et Abadia , le premier, chef militaire, et le second, chef politique. Afin de soutenir au besoin ces deux chefs, on destina un troisième servile, le général Moreno d'Aoiz, pour remplacer le général Velasco dans le commandement militaire de Séville. Ces actes, auxquels on ferait trop d'honneur en les appelant seulement imprudens, excitèrent à Cadix, le 1 6 novembre, une insurrection plus violente que la première. Le surlendemain , lorsque le général baron d'Andilla se présenta aux limites de la province de Cadix, à la Cartuja de Xeres, la défense de passer outre lui fut notifiée, et il fut obligé de se retirer à Utrera. D'un autre côté, Moreno d'Aoiz, arrivé à Ecija, reçut une notification pareille de Séville. Il se retira, et ayant appelé à lui le baron d'Andilla, tous
deux se rendirent à Cordoue. Là toute cette équipée finit par une scène presque comique. Le baron d'Andilla avait touché le territoire de Cadix, suspect d'être infecté de la fièvre jaune. Un soulèvement de la population força la municipalité à le mettre en quarantaine au lazaret , avec Moreno d'Aoiz et quelques personnages de leur parti, qui avaient dîné avec eux.
Mais le but que s'étaient proposé les doctrinaires, commençait à être atteint; ils voulaient s'enrichir et dominer sur les ruines de leur patrie. Déjà la discorde et l'anarchie commençaient à se répandre sur toute l'Espagne.
Les patriotes de l'Andalousie, se voyant meziacés dans leur existence, prirent les armes : deux divisions, de trois mille hommes chacune, se formèrent et avancèrent vers Cordoue et Grenade. Ainsi tous les élémens de la guerre civile étaient organisés par la faction même qui voulait écrire sur ses drapeaux : Liberté^ ordre, public , el qui criait à l'anarchie, à la ré-
publique, contre ceux qui se plaignaient des actes arbitraires qui se commettaient chaque jour, et des violations flagrantes de la constitution. D'un autre côté, le ministère ne négligeait aucun moyen de séparer l'armée de la nation. Non-seulement il destituait tous les chefs qui avaient conserve des sentimens de patriotisme et d'honneur, pour les remplacer par des créatures dévouées, desquelles il pouvait attendre une servilité complète, mais il exploitait à son profit le principe de l'obéissance passive, qui crée des sicaires sans foi et sans loi, et étouffe le noble courage de défen seur de la patrie. Une circulaire de Sanchez Salvador, le duc deQuiberon de l'Espagne, en date du 1 8 novembre, recommande aux chefs de corps, sous ce rapport, une surveillance basée sur l'espionnage et la délation.
Cependant Riego fatiguait en vain legouvernement de réclamations contre l'indigne traitement qu'il avait éprouvé. Il demandait à être mis en jugement afin d'être puni s'il était coupable,
ou justifié s'il était innocent. Ses plaintes n'aboutirent à rien; la faction voulait se défaire de lui, et l'assassinat tenté contre sa personneayant échoué, on le retint long-temps exilé d'abord à Lerida, ensuite à Farfagna, où la fièvre jaune faisait le plus de ravage^ sans lui permettre de choisir un séjour plus sain. Enfin la crainte d'un soulèvement, à la tête duquel la confiance publique l'aurait placé, obligea ses lâches persécuteurs à consentir à ce qu'il habitât la ville de Reus , près de Tarragone. Riego était alors, aux yeux des Espagnols , le drapeau vivant et le type de la liberté , et ce n'est pas exagérer que de dire qu'il avait sur les patriotes , c'est-à-dire sur tout ce qui avait quelque sentiment d'honneur , le même crédit que Napoléon sur la masse de la nation française.
Dans le courant de novembre, les bataillons de milice active avaient été organisés, et le gouvernement, assuré de voir tous ses actes antinationaux appuyés par douze mille janissaires, songea à se faire accorder par les cortès , qui lui
étaient vendues, quelques lois d'exception, afin de marcher plus sûrement à son but. Le aS novembre , un message royal vint annoncer aux Cortès la profonde douleur que le gouvernement ressentait des évènemens de Cadix. On en inférait la nécessité d'étendre et de consolider les prérogatwes de la couronne , comme seul moyen de sauver les libertés publiques. On observait que quelques erreurs des ministres, contre les droits de la nation, ne pouvaient pas être aussi dangereuses que des attaques contre les droits de la couronne; enfin on espérait que les Cortès donneraient à l'Europe une preuve de leur sagesse en consolidant le pouvoir de la monarchie. Ainsi le gouvernement avait l'impudeur de déplorer des mouvemens dont il était l'unique cause , et se présentait pour les exploiter à son profit. On appelait infractions les réclamations des citoyens contre les violations les plus manifestes de la loi fondamentale , et ces violations n'étaient , disait-on , que des erreurs des ministres , qu'on
prélendait même en recompenser. Enfin on demaiidait pour le pouvoir exécutif une augmentation de puissance , qui devait faire pencher la balance en sa faveur, et on avait à Madrid , comme on l'eut depuis à Paris , l'impudeur de donner le nom de sagesse à cette lâcheté. Les Cortès, dignes du pouvoir auquel elles s'étaient vendues, répondirent le 26, sous la présidence de Marlinez délia Rosa , par une adresse qui enchérissait sur le message et où elles promettaient presque plus qu'on ne demandait.
Nous avons vu que Cadix et Séville étaient en pleine insurrection, et que l'agitation qui régnait dans quelques autres villes n'en était pas éloignée. La Galice seule avait été assez tranquille ; mais la Corogne avait adressé au Roi , et contre les ministres, une représentation énergique, qu'avaient signée les autorités civiles et militaires. Il n'en fallut pas davantage pour que le ministère songeât à y exciter une émeute. Don Manuel Dclaire y fut envoyé en qualité
de chef politique; c'était un homme de la trempe de Moreda. Quelques jours après son arrivée , il reçut un courrier de Madrid , porteur de dépêches dont il cacha soigneusement le contenu ; mais le bruit se répandit dans le public que le courrier était porteur de la destitution du gouverneur Mina. Il n'en fallut pas davantage pour soulever la population, qui exigea la publication des dépêches. Delatre, pour s'en dispenser, jura sur l'honneur qu'elles ne contenaient la destitution d'aucune des autorités. En mettant son honneur en jeu, il ne risquait rien du sien; mais le peuple ne voulut pas se laisser amuser par des protestations sans valeur, et il fallut avouer qu'un ordre royal destituait Mina, l'exilait à Siguenza et le remplaçait par Delatre. Alors il n'y eut plus moyen de calmer l'irritation générale qu'en promettant que Mina ne partirait pas et qu'on annoncerait à Madrid la ferme résolution du peuple à cet égard.
Les citoyens n'en restèrent pas moins sous
— 25^4 — les armes toute la nuit , et la garnison fut consignée dans les casernes. Tout annonçait un conflit sanglant pour le lendemain. Pendant cette même nuit, Delatre intrigua autant qu'il put poTir diviser la garde nationale; raais il n'y avait point de partisans, et il échoua. Alors il sollicita le général Mina de se soumettre à l'ordre du roi, et lui proposa de s'embarquer secrètement pour le Ferrol, d'où il se rendrait à sa destination. Mina répondit qu'il était prêt; mais on ne put préparer l'embarcation assez secrètement pour que le peuple n'en eût pas connaissance. Alors la foule armée se porta chez Mina , et le conduisit à l'hôtel-de-ville , déclarant qu'elle ne le laisserait pas partir. Delatre crut que le moment était arrivé où il pourrait faire répandre du sang, et courut se mettre à la tête de la garnison ; mais les officiers avaient trop d'honneur pour se prêter à une lâcheté. Ils répondirent qu'ils étaient prêts à verser leur sang pour leur patrie, mais qu'ils ne feraient pas usage de leurs
armes contre leurs concitoyens , en faveur de ministres traîtres à la nation. Delatre fut alors obligé de se soumettre. Peu de jours après , il partit en secret de la Corogne et se présenta à Lugo , avec le titre de gouverneur-général ; n'y ayant pas été reçu il se rendit à Orense, et y organisa un mouvement servile qui fut bientôt étouffé. Pour couronner l'œuvre, le ministre de la guerre eut la platitude d'écrire à Mina que le roi approuvait sa conduite.
Le 3 décembre, l'élection des nouveaux députés aux Cortès eut lieu dans les provinces. Les choix faits à Valence furent en général bons ou passèrent pour tels. Les plus marquans furent l'avocat Serrano , Salva , Navarro Texeiro , Bertran de Lys (oncle d'une des victimes d'Elio), le père Rico (franciscain) , Domenech et Marau. La totalité des choix faits })our la nouvelle législature, dans toute l'Espagne, remplirent de joie tous les patriotes, et leur firent concevoir des espérances que, dès ce temps-là même , je n'osai partager. La puis-
sance du pouvoir exécutif et ses moyens de corruption étaient trop grands pour qu'on pût espérer une grande vigueur patriotique d'une assemblée soumise à cette funeste influence. Tant que le pouvoir disposera d'un grand nombre de places et d'une grande masse d'argent, il y aura une foule d'hommes qui prendront, s'il le faut, même le masque du patriotisme le plus exalté, pour arriver à un siège qui puisse leur procurer de l'argent ou des places lucratives. Pour les obtenir, il leur importera peu de vendre les libertés de leurs concitoyens; pour que les places soient lucratives ou les pensions abondantes, ils craindront d'autant moins de surcharger les impôts, qu'il doit en résulter pour eux un avantage direct. Mais, dira-t-on, Fhonneur,la crainte du mépris public ? Que signifie l'honneur pour celui qui lui préfère l'argent? Qu'importe le mépris public à celui que sa propre conscience flétrit déjà? Au reste les lois restrictives de la presse sont faites pour que les concussionnaires , les traîtres, les
intrigans ne puissent pas être appelés par leur nom. Cela ne suffit-il pas ?
Sans se laisser détourner par les pronostics que l'opinion publique tirait de la composition des nouvelles Cortès, le gouvernement continuait à marcher à son but. D'un côté, il suscitait partout des émeutes, afin d'exciter les dissensions, et d'avoir l'occasion d'appliquer les lois d'exception qu'il était assuré d'obtenir; de l'autre , il profitait de la réunion extraordinaire des Cortès, dont la majorité lui était vendue, pour faire décréter toutes les mesures qui devaient étendre la puissance du pouvoir exécutif, et paralyser les premières tentatives que la nouvelle législature pourrait faire en faveur de la liberté. Plus tard, il espérait y semer la discorde et la corruption. Le 7 décembre, Saragosse eut son Pont dArcole. Moreda, qui y était rentré comme chef politique, ayant fait nailre une légère rixe entre la garde nationale et la milice active , se hâta d'envoyer sur la place d'armes un fort détachement du m. 17
régiment de Girone, sous les ordres du même Calderon , qu'il avait employé contre Riego. Lorsque Calderon arriva sur la place, la rixe était terminée et tout était tranquille. Quelques citoyens et des officiers de la garnison étaient assis devant un café, causant entre eux Dès que le détachement fut en face, Calderon, sans avertissement d^aucune espèce, fit faire, sur ce groupe inoffensif, une décharge qui tua ou blessa plusieurs des assistans. La population indignée courut aux armes, et Moreda effrayé se hâta de faire arrêter Calderon ; mais dans la nuit il le fit partir, et le Roi lui donna de
l'avancement dans un autre corps.
ix même jour, la garnison de Pampelune
avait donné nn banquet en l'honneur de Riego.
En sortant de la salle du repas, les militaires
qui se retiraient chez eux, reçurent plusieurs
décharges d'armes à feu des serviles réunis par
les ordres des autorités.
Le i3, la faction doctrinaire des Cortès
voyant que le gouvernement hésitait à propo-
ser les lois d'exception qu'il désirait obtenir, parce qu'il craignait de ne pas réunir une majorité en sa faveur, se décida à l'encourager. Elle proposa en conséquence une adresse, qui mérite d'être citée , comme un modèle de la plus impudente vénalité. On commençait par y reprocher au gouvernement que son énergie semblait sommeiller, parce que les ministres ne possédaient pas les qualités qui pouvaient leur attirer la confiance publique , et consolider le pouvoir royal. On croyait donc que le Roi devait changer ses ministres, et en choisir dans lesquels les Cortès pussent placer leiiT confiance. A cette condition, on promettait au Roi de décréter toutes les mesures qu'il jugerait nécessaires. Ayant ainsi indiqué à quel prix elle mettait sa coopération, la majorité des Cortès n'eut plus qu'à attendre que ses offres fussent acceptées. Elles le furent en effet , et la cour commença à négocier avec chacun des membres, pour établir l'emploi correspondant à la valeur de son vote.
Le restant du mois de décembre fut marqué par des émeutes toujours produites par les mêmes causes : la violation de la constitution de la part des ministres, et leurs efforts pour rétablir l'absolutisme. Le i3, les citoyens et la garnison de Carthagène votèrent une adresse aux Cortès, pour demander le changement du ministère. Ils y déclaraient qu'ils marcheraient au secours de toute province qui serait attaquée par les ordres de ministres traîtres à leur patrie. Le même jour, la ville de Valence adressa aux Cortès une déclaration d'adhésion aux sentimens exprimés par les citoyens de Cadix, de Séville, de la Galice, etc. Cette adresse donna lieu à une scène assez caractéristique. Elle devait être signée solennellement sur la place d'armes, où l'on avait préparé à cet effet une table et quelques cbaises, pour la commission qui l'avait rédigée.
Le matin de bonne heure, le commandant de la garde nationale à cheval , Don Antonio
Faure , que j'étais allé voir, me dit que les serviles avaient projeté une autre adresse, et devaient se rendre au nombre de trois mille sur la place, pour lacérer la pétition des patriotes et faire signer la leur. « Combien y a-t-il, lui demandai-je, dans ces trois mille, d'in- « dividus capables de défendre leurs opinions « les armes à la main , et de se faire tuer pour « la soutenir? — Une cinquantaine tout au plus, « me dit Faure. — Et parmi nos patriotes? — « Nous sommes plus de trois mille. — Eh! « bien, lui répliquai-je , dans les discordes « civiles un des deux partis peut avoir par son a crédit, ses richesses, et même par la faveur « du gouvernement, un nombre d'adhérens « qui lui compose une majorité, en apparence « formidable; mais il faut ôter de cette nomce breuse clien telle- tous ceux qui veulent bien '( profiter d'une partie des avantages de leurs « patrons, sans vouloir cependant se faire tuer « pour eux ; ce sont ceux qu'on peut appeler « indifférens. Il en résulte qu'il n'y a dans
« chaque paili que les hommes décidés à a tout et d'un courage inébranlable, qui pren- « nent part à une lutte à mort et la soutien- « nent. La proportion où ils se trouvent dé- « cide seule de leur victoire. Allez donc à la « place; si les serviles viennent, mettez l'épée « à la main , repoussez-les, et vous verrez que « la plus grande partie de leurs suivans signera « votre pétition ». C'est ce qui arriva en effet. A la première menace des patriotes ,ies servileis, épouvantés de leur petit nombre, se retirèrent, et la pétition contre les ministres fut couverte d'un très grand nombre de signatures.
Le général Abadia , qui n'avait pas été reçu à Cadix, avait été nommé chef politique de Murcie. Là, il voulut inquiéter les patriotes, et empêcher les manifestations contre les ministres. Le peuple se souleva le 29 décembre , le chassa , et il fut remplacé par le colonel de Malaga , Don Francisco Piquero.
Le premier jour de l'an 1822 fut signalé à Madrid par l'installation de la funeste société
à laquelle l'Espagne doil tous ses malheurs. Les doctrinaires, afin de régulariser la marche elle développement de leurs projets, s'étaient organisés en société, à l'instar des communeros, ou plutôt des francs-maçons. Ils avaient même eu l'impudeur de donner le nom de constitutionnelle à cette société dont le but était la destruction de la constitution; mais l'opinion publique ne s'y trompa pas, et l'appela société des anilleros , parce qu'elle avait adopté un anneau d'or pour signe extérieur, l^e véritable objet de cette société , dont les fondateurs appartenaient à la partie honteuse des Cortès, était de soutenir et d'étendre la puissance monarchique , en se réservant d'en "être les agens; c'est-à-dire, lorsqu'ils auraient accaparé tous les commandemens civils et militaires, tous les emplois lucratifs, de renforcer le gouvernement à leur profit. Leur devise était ordre public et modération , mais l'un et l'autre devaient être basés sur l'obéissance passive. Leur maxime, (ju'ils n'avaient pas craint
de professer hautement aux Cortès , est que la liberté ne peut être défendue que par la force qu'on donne au pouvoir. 11 n'est pas besoin de dire que pour soutenir ce sophisme insensé , ils n'hésitaient pas à se servir du mensonge et de la calomnie, et de dénaturer les faits. Nous avons déjà vu comment ils se servaient de l'intrigue et de tous les ressorts de la mauvaise foi pour semer la discorde. Déjà ils occupaient presque tous les principaux emplois ; le reste leur avait été promis en paiement de leurs votes aux Cortès, ou de leurs intrigues dans les provinces. Cette fatale société tint sa première assemblée à Madrid, le i^"" janvier.
La ville de Valence , que j'habitais alors , prit dans le mois de janvier un aspect lugubre. Elle avait déjà été agitée pendant tout le mois de décembre. La faction servile , qui voulait à tout prix sauver Elio dont la garde était confiée au régiment d'artillerie, était parvenue à en gagner presque tous les officiers et à séduire les sous-officiers et les soldats à prix
d'argent. Leurs menées s'étaient ensuite dirigées sur le régiment d'infanterie de Zamora, qu'ils avaient déjà ébranlé; mais ils avaient échoué contre le patriotisme du i^"^ cuirassiers. Toutes ces intrigues se passaient à la parfaite connaissance du chef politique et du commandant militaire. lie premier, qui était toujours Plasencia, appartenait à la faction doctrinaire; quant au général Almodovar, sa fortune et son titre en faisaient un de ces libéraux qui voulaient chausser la liberté en talons rouges ; il s'était laissé cajoler par le duc de l'Infantado et s'était réuni aux anilleros.
Les différences d'opinions avaient produi t des rixes entre les canonniers et les cuirassiers, ou plutôt ces derniers, retenus dans une exacte discipline par leur colonel Espino , avaient eu quelques-uns des leurs assassinés par les canonniers. Ces crimes restèrent impunie par la connivence de Plasencia et par la partialité d'Almodovar, qui se refusa à toute mesure de répression. Les canonniers, se voyant soutenus,
se décidèrent, le 6 janvier, à essayer d'assassiner les cuirassiers qu'ils voyaient épars sans armes dans la ville. Y ers le soir, ils se répandirent dans toutes les rues, armés de leurs sabres et de poignards , aux cris de vive le roi absolu! insultant et menaçant les passans. Mais les cuirassiers avaient été réunis par leur colonel à leur caserne où ils étaient prêts à monter à cheval ; d'un autre côté la garde nationale commença à prendre les armes , et les canonniers s'enfuirent à leur quartier sans avoir pu exécuter leur dessein.
Un des premiers soins de la nouvelle municipalité, depuis son installation, le i*'' janvier, avait été de délibérer sur les moyens de rétablir la tranquillité troublée par le régiment d'artillerie qui était devenu intolérable. Dans la séance du 7, elle procéda à une enquête sur les évèneraens de la veille , et reçut les dépositions d'une foule de citoyens, qui se portèrent parties plaignantes. Cette mesure avait été prise de l'aveu du chef politique qui avait
promis d'assister à la séance. Ne s'étant pas trouvé à l'ouverture, il écrivit pour qu'on ouvrît les délibérations sans lui, promettant encore de venir avant la clôture, et d'en signer le résultat.
La municipalité s'étant réunie à six heures après midi , une foule considérable de citoyens s'assembla devant l'hôtel-de- ville, les uns pour déposer de ce qu'ils avaient vu ou éprouvé , les autres par curiosité. Le nombre des plaignans et des témoins devint bientôt si grand , et les faits dénoncés d'une telle gravité, qu'un cri unanime s'éleva pour que le régiment d'artillerie fût renvoyé de la ville, et que la garde nationale restât sous les armes jusqu'à son départ. Plasencia, qui en fut averti et qui désirait une émeute pour faire sa cour au gouvernement , en entrevit la possibilité. Il se décida à se rendre à l'hôtel-de-ville ; mais en même temps il envoya deux de ses employés , Haro et Manjon , au commandant militaire , pour
demander l'appui de la force armée, sa vie étant menacée.
Arrivé à la municipalité, il avait à peine eu le temps de promettre qu'il allait prendre toutes les mesures pour rétablir la tranquillité qu'on annonça qu'un détachement de troupes marchait contre l'hôtel-de-ville. Cette circonstance, jointe à l'affoulement qui existait dans la rue , engagea la municipalité à demander que la garde nationale prit les armes. Plasencia en donna l'ordre; mais au même moment Almodovar, arrivant comme un forcené à la tête de deux cents hommes du régiment de Zamora, se jeta sans sommation sur la foule des citoyens désarmés , et la fit disperser à coups de crosses et de baïonnettes. Beaucoup furent blessés jusque dans la première salle. Alors Almodovar entra avec sa troupe dans la salle des délibérations , fit acculer les membres dans un coin, sous la pointe des baïonnettes et voulut emmener Plasencia. Ce
dernier s'effraya cependant de la tentative d'assassinat dont il était le moteur, et refusa de le suivre , disant qu'il ne courait aucun danger et n'avait point demandé le secours d'une force armée. Almodovar se retira alors. Peu après Plasencia en fit autant, charmé d'avoir fait cesser par la violence une délibération que la vérité des faits déposés l'aurait forcé d'approuver, ce qui contrariait ses desseins contre les patriotes : il promit en partant de signer cette délibération ; mais le lendemain il manqua de parole, afin de ne pas se trouver en contradiction avec le rapport qu'il voulait faire au gouvernement dans lequel il falsifia tous les faits.
Cette journée du 7 ne tarda pas à porter ses fruits. Dès le 9, dans l'après-midi, les canonniers, assurés de l'appui des deux principales autorités, se répandirent encore une fois dans la ville, le sabre à la main, au cri de viue le roi absolu! Sur la place d'armes, ils essayèrent de désarmer le poste de trente hommes
de garde nationale qui y était. L'alarme se répandit dans la ville et environ quarante gardes nationaux coururent renforcer leurs camarades de la place d'armes. Dès que Plasencia en fut averti, son devoir de magistrat et d'honnête homme voulait qu'il se transportât sur les lieux pour faire rentrer les canonniers dans l'ordre, et faire retirer, s'il le jugeait à propos, les gardes nationaux qui avaient pris les armes volontairement. Au lieu de cela , il courut chez Almodovar, et tous deux de concert firent prendre les armes à la garnison (i). Alors je fus témoin d'un des spectacles les plus ridicules et les plus hideux qu'on puisse imaginer. Le tumulte des canonniers avait fait renfermer les habitans chez eux ; toute la ville était dans le plus grand silence ; tout à coup on vit paraître, dans les rues désertes, Plasencia et Almodovar à cheval, suivis des deux bataillons de
(i) Le régiment de cuirassiers qui déplaisait aux autorités supérieures par sa discipline et son patriotisme avait été renvoyé de Valence.
Zamora, et de cinq pièces de canon mèche allumée. Il y aurait eu en vérité de quoi rire de cette scène du Cirque Olympique , si l'idée qu'elle se terminerait par l'assassinat de quelques malheureux patriotes trouvés dans les rues n'était venue la rembrunir.
Cette colonne , ou plutôt cette cohue , faisait retentir l'air de cris de mort, et marchait dans un tel désordre , que vingt-cinq cavaliers bien montés l'auraient dispersée et se seraient emparés de ses canons. Arrivés à la place, les deux hérosdéployèrent un bataillon, appuyé pardeux cahonsj devant le corps-de-garde, où les soixante gardes nationaux délibéraient sur leur défense. Le restant delà bande s'entassa dans les carrefours voisins. Alors Plasencia fit proclamer la loi martiale, aux murailles et aux portes fermées, car il n'y avait pas une ame dans les rues. Là finirent les opérations stratégiques ; car on n'osa pas commettre les troupes à l'attaque des corps-de-garde. Les gardes nationaux au
contraire, irrités par cette force sanguinaire, voulaient engager l'action, et l'auraient fait, si le chef du i^ bataillon, Visedo, aidé de quelques officiers, ne les eût retenus. Sans cela on aurait pu voir soixante hommes mettre toute l'expédition en déroute. Ce qui se passa plus tard , le 3o mai , en fournira la preuve.
11 fallait cependant du sang , et les deux chefs en eurent sans courir de dangers. Une vieille femme, qui était à sa porte et ne rentra pas assez vite , fut tuée à coups de baïonnette. Le fils du juge fiscal Hernandez , âgé de treize ans , qui rentrait chez lui avec quelques enfans de son âge, fut rappelé par une patrouille qui passait à quelque distance , et à son approche percé de huit balles; c'était le fils d'un patriote. Ce malheureux enfant périt après vingtquatre heures des plus cruelles douleurs. Tels furent les trophées que Plasencia et Almodovar recueillirent le 9 janvier 1822. On ne leur en connaît pas d'autres depuis. A onze
— '273 — heures du soir les colonnes victorieuses rentrèrent dans les casernes.
Le 1 1 , Plasencia adressa par un courrier extraordinaire le bulletin de son expédition à son gouvernement. Comme on peut bien le croire, la ressource du mensonge ne lui manqua pas. Selon lui, ce fut la garde nationale qui battit la générale. La place d'arnses était occupée par un nombre considérable de factieux , qui voulaient désarmer la garnison. Il ne dit pas un mot de la conduite des canonniers , de leurs cris de « Vive le roi absolu, » et de leur tentative de désarmer le poste de la place d'armes. Témoin oculaire de ce lâche et infâme guet-àpens, je n'ai pu m'empêcher de déplorer le sort d'une population livrée à de pareilles mains.
Peu avant ces scènes , on avait découvert à
Barcelone un complot pour livrer la citadelle
aux Suisses , connus pour être vendus aux
serviles. Le gouverneur de la citadelle avait été
arrêté, et le chef politique, soupçonné de comiii. i8
plicilé , s'était dérobé par la fuite à la fureur populaire.
A peu près à la même époque je fus l'objet d'une seconde tentative d'assassinat de la part d'un réfugié piémontais. A mon départ de Saragosse , un sergent piémontais nommé Canaveri , m'avait prié de le conduire avec moi à Valence. La pension des sous-officiers exclus de l'amnistie du roi de Sardaigne n'avait pas encore été fixée. Il était donc sans ressource, et il espérait qu'en me suivant il obtiendrait plus promptement le secours que j'avais sollicité pour ses camarades en même temps que pour lui; je hii accordai sa demande. En arrivant à Valence, il tomba malade, et ma femme m'engagea elle-même à ne pas le faire entrer dans un hôpital, et à le faire soigner dans notre logement , où elle veilla à ce qu'il ne manquât de rien. Lorsqu'il fut guéri, il y resta quoiqu'il eût alors obtenu une petite pension de secours de 3o fr. par mois, mais son inconduite et les plaintes de notre cuisinière qu'il poursuivait,
m'obligèrent à le renvoyer, ce que je fis sous un prétexte honnête.
Vers la fin de décembre, un soir, pendant que j'étais en société chez le gouverneur général, ce Canaveri vint chez moi, et se présenta assez insolemment en prétendant être payé du temps qu'il avait passé chez moi , sous prétexte que je le lui avais promis. Ma femme se contenta de lui répondre que cette affaire me regardant , il pouvait revenir dans un moment où je serais à la maison. Heureusemeut il y avait chez moi quelques personnes , dont la présence intimida ce malheureux. Il sortit en disant : Je le trouverai bien. On ne fit pas attention dans le moment à ces expressions prophétiques. Peu de minutes après , je rentrai avec un capitaine de gendarmerie piémontais , nommé Alemanni, qui m'avait accompagné chez Almodovar. Je ne sais par quelle circonstance il me précéda en entrant dans la maison. A peine Alemanni eut-il mis le pied dans l'entrée de la porte-cochère, qu'il fut frappé de deux
coups de couteau , qui l'alleignirent à la partie supérieure de la cuisse, et dont un pensa toucher l'artère crurale. Il était plus grand que moi, et si j'eusse passé le premier, je les recevais dans le bas-ventre. Au même moment où j'entendis Alemanni s'écrier: Ah! misérable, je vis passer un homme tout contre moi, qui fuyait à toutes jambes et que je reconnus pour être Canaveri. En même temps je mis l'épëe à la main, et j'arrêtai, en le piquant à la poitrine, un autre Piémontais qui s'approchait. Cet individu me dit que, passant dans la me, il avait entendu l'exclamation d' Alemanni et vu fuir un homme, et qu'il s'était approché pour voir de quoi il s'agissait. Je voulus bien faire semblant de le croire et je le laissai aller. La rumeur avait fait descendre en hâte les personnes qui étaient chez moi, et le capitaine Alemanni, qui perdait beaucoup de sang , fut porté dans mon appartement, où il resta jusqu'à sa guérison. Je fis avertir de suite le com-
mandant militaire et l'officier cle garde à la place; Canaveri fut arrêté dans un cabaret et conduit en prison. Les témoignages étaient unanimes ; le couteau fut reconnu par le cabaretier , qui le lui avait prêté , et le procès de l'assassin fut instruit avec une célérité peu commune en Espagne; car il était terminé trois mois après. Alors on me fit savoir que, selon les lois du pays , pour qu'on put arriver à un jugement, il fallait que je me rendisse partie plaignante devant le tribunal, l'action du ministère public n'étant pas suffisante pour cela. Je n'ai jamais été partisan de la peine de mort, qu'aucun des tribunaux militaires que j'ai présidés , n'a jamais prononcée. Ici il aurait fallu que je la réclamasse moi-même contre l'assassin , je m'y refusai donc, et d'après un sentiment qui ne variera jamais en moi. On oublia encore pendant trois mois Canaveri en prison , puis on le mit en liberté , mais en le privant de sa pension et en le chassant de la province de Valence.
Ce malheureux se retira à Barcelone, près du général Ansaldi , qui le reçut bien et le garda près de lui. L'année suivante, je le revis à Alicante , où il eut l'impudence de me faire prier d'obtenir qu'on lui rendît sa pension. C'était un peu trop fort , et comme je le vis roder autour de ma maison , je m'adressai aux autorités, qui le firent chasser. Depuis je ne l'ai plus revu, et il est probable qu'il se sera fait pendre ou fusiller quelque part.
Le 1 septembre i8ai, il y avait eu cinq ans d'écoulés depuis ma condamnation à la peine de mort. La mort civile m'avait atteint en France. Quelque temps auparavant, j'avais écrit à mes héritiers , les enfans de l'Italienne , pour connaître leurs intentions à l'instant où la loi les mettrait en possession de mes propriétés , et savoir s'ils voudraient en partager le revenu avec moi, et me faire passer une partie de l'arriéré des cinq années qu'ils allaient toucher. Dans ce cas, mon intention était de passer en Angleterre, et de là en Allemagne,
OÙ mes travaux littéraires , la connaissance de la langue allemande, et ce secours, m'auraient permis de subsister. Leur réponse fut un présage de la manière dont ils se conduiraient avec moi, trop clair pour me laisser le moindre doute. Ils avaient , disaient-ils, à payer des dettes qu'ils avaient contractées pour leur subsistance, et m'exhortaient à prendre patience et à chercher ailleurs. Je savais que l'un et l'autre étaient placés , et pendant le temps où ils étaient en pension , je m'étais privé d'une partie du faible produit de mes travaux littéraires pour payer leur entretien. Le mensonge et la froideur de leur lettre me fit voir que tous les liens étaient rompus entre nous. Ils suivaient les conseils de leur malheureuse mère, qui avait un intérêt à les exciter à me dépouiller. Les liens qui nous avaient unis étaient rompus, et elle n'avait plus rien à attendre de moi que la pension que je lui avais volontairement accordée, et que j'avais assurée sur mes propriétés. Mais la possession
entière de ces propriétés valait mieux que la pension , qui n'équivalait qu'à une partie du revenu; et elle comptait arriver à cette possession si ses enfans se la faisaient adjuger au titre de ma mort civile. Elle oubliait qu'elle leur avait imprimé son propre caractère , et ils gardèrent tout pour eux.
Puisqu'ils m'appliquaient avec autant de dureté les effets de la mort civile , et rompaient eux-mêmes tous les liens qui les avaient unis à moi , j'appartenais tout entier à cette mort civile. Malgré la perte de tout ce que je possédais, et la douleur de voir passer le modeste héritage de mes pères dans les mains d'étrangers qui savaient bien eux-mêmes combien peu ils m'appartenaient , je devais cependant me féliciter de n'avoir plus rien de commun avec eux, et d'être ainsi à l'abri des nouveaux chagrins dont le caractère qu'ils développaient m'aurait menacé si nos relations eussent continué. J'avais profité du premier moment où J'avais recouvré la liberté de disposer de moi ,
par la rupture de mon premier mariage , pour m'unir irrévocablement à celle à qui je devais deux fois la vie ; qui n'avait pas craint .de se dépouiller de tout pour m'aider à me soutenir, et qui n'avait pas hésité à sacrifier les plus brillantes années de sa jeunesse en les vouant à l'exil , aux privations , aux dangers et aux persécutions qu'elle avait partagés avec moi. Jamais hymen contracté dans des circonstances aussi pénibles n'a été plus complètement heureux. Dès ce moment, j'avais senti doubler mes forces et mon courage; lié à une compagne pour laquelle je devais me conserver, afin delui préparer un avenir meilleur, mes travaux, mes efforts ine devinrent chers, car ils avaient un but, et rien ne me coûtait plus pour l'atteindre. La paix et le bonheur domestique dont j'ai joui , même dans les momens les plus critiques de ma vie , ont été pou»- moi une puissante cause de conservation. Je leur dois l'amélioration de ma santé, malgré tous les chocs qu'elle a éprouvés; je leur dois la constance et
l'énergie de mes sentimens patriotiques , qui trouvent toujours un nouvel encouragement dans le cœur d'une épouse qui les partage en entier.
La première quinzaine de janvier vit encore quelques mouvemens en Espagne. Il y eut une commotion à Sëville. Velasco avait résigné le commandement de la province, et avait été remplacé par le général Don Salvador Sébastian, servile. Ce dernier reçut le 1 5 janvier un courrier du gouvernement , après l'arrivée duquel il doubla en hâte toutes les gardes. Ce mouvement extraordinaire causa de la rumeur en ville. La garde nationale et les patriotes lui envoyèrent une députation, pour lui demander si l'on était menacé de quelque danger, et lui offrir, dans ce cas, leurs services. En digne servile, Sébastian renvoya la députation sans vouloir l'entendre, et eut l'impudence de traiter de canailles les citoyens recomrnandables qui lui avaient été députés. Il les fit même maltraiter par sa garde. A cette nouvelle, toute la
population de la ville courut aux armes; la municipalité se réunit, et il fut notifié au grossier valet de cour, qu'il eût à quitter la ville sur-le-champ. Il voulut résister, et faire marcher la garnison ; mais les troupes se joignirent à la garde nationale, et le lâche se cacha dans un coin de sa maison, d'où il se sauva déguisé. Le général la Barcena le remplaça.
En Navarre, les intrigues des prêtres, encouragées par la conduite du gouvernement, étaient parvenues à former les premières bandes absolutistes, qui parurent en Espagne sous le nom de soldats de la Foi. Les dignes soutiens et camarades de la monarchie absolue, qui commandèrent ces bandes, étaient trois voleurs de grand chemin, de l'espèce la plus féroce et la plus ignoble : Ladron, Baldo et Juanito.
A la même époque, les tribunaux firent voir que les juges de la monarchie absolue ne peuvent jamais dépouiller leur caractère d'exécuteurs des hautes-œuvres, méritant ou tâchant de mériter un brevet d'invention. Le nouveau
projet de Code pénal avait été adressé à toutes les audiencias du royaume, pour recueillir leurs observations. Un article condamnait à la peine de wor^ quiconque tenterait d'établirune religion nouvelle. Tous les tribunaux adhérèrent à cette disposition , vu que V humanité et la modération devaient présider à un Code constitutionnel. La seule audience de Valence trouva la peine trop douce.
A cette même époque, tous les troubles qui avaient agité l'Espagne s'apaisèrent; les patriotes cessèrent tout à coup d'opposer de la résistance aux abus du pouvoir et à la tendance absolutiste du ministère. Mina quitta le commandement de la Galice; Velasco, Jaureguy , Piquero , et quelques autres, furent arrêtés et traduits devant les tribunaux.
Ce phénomène demande une explication.
L'impulsion de la résistance avait été donnée par les francs-maçons ., qui, à cet effet, s'étaient entendus avec les Communeros. Il s'agissait fie forcer le ministère à marcher dans les voies
constitutionnelles. Le 9 janvier, un changement partiel eut lieu dans le ministère. Les ministres d'état, (le l'intérieur, de la guerre et des finances, Bardaxi, Feliciù, Salvador et Valléjo, se retirèrent, et furent remplacés au ministère d'état, par Lopez Pellegrin ; à l'intérieur, par Cano Manuel; à la guerre, par Castellar; aux finances, par Imaz; mais ce changement n'était que provisoire. Ils ne devaient conserver leurs portefeuilles que pour une couple de mois, et faire place aux députés des cortès qui se distingueraient le plus par leurs votes contraires à la liberté. Une chance s'ouvrait donc pour les francs-maçons, dont quelques adeptes comme Torreno, Garelli, Martinez délia Rosa, avaient marché tête levée dans cette voie. Alors la loge maçonique suprême, qui s'était réservé la direction des niouvemeus, ordonna à ses agens de s'abstenir de toute résistance, et les comrauneros , abandonnés et pris au dépourvu, restèrent seuls exposés à la vengeance du ministère , et durent succomber.
Les négociations de vente et d'achat étant arrivées à bon point , entre le ministère et la majorité des cortès, le gouvernement présenta le ai janvier deux lois d'exception. La première était restrictive de la presse , et la seconde de la liberté individuelle. Le aS, le comité nommé à cet effet fit son rapport. La vénalité de ce comité et sa crainte de perdre les récompenses promises étaient telles, que non-seulement il étendit, en les outrant, les dispositions du projet, mais qu'il y ajouta une troisième loi , qui autorisait le gouvernement à suspendre les sociétés patriotiques. La délibération de ces projets fut telle qu'on pouvait l'attendre d'une majorité vendue, et qui brûlait de se mettre en possession des emplois lucratifs qui lui avaient été promis; aucune honte ne put la retenir. En vain quelques députés voulurent-ils représenter que l'objet était assez grave pour qu'on ne précipitât pas autant la discussion. En vain Calatrava luimême, quoique l'un des chefs de Anilleros,
voulut-il faire apercevoir le danger de donner des armes aussi formidables à un ministère ennemi de la liberté ; la bassesse , l'ineptie , la cupidité l'emportèrent, et les lois furent votées au galop. Le véritable but de ces lois était si peu un mystère, qu'à l'issue de la séance, les serviles accueillirent Torreno, leur principal défenseur, par des salves d'applaudissemens et des cris de vive le roi ahsolul
Riégo avait été nommé député aux cortès, par la province des Asturies, où il était né. En se rendant à Madrid , où la nouvelle session des cortès allait s'ouvrir, il vint le 3i janvier à Valence, où il resta quatre jours. Son arrivée fut un triomphe, et son séjour une fête continuelle. Almodovar et Plasencia, contraints par l'opinion publique à se joindre au cortège qui rendait hommage au héros de las Cabezas, ressemblaient un peu à ce qu'on dit du poète Santeuil, au diable, forcé de louer les saints. Le 3 février, il quitta Valence, et fut conduit jusqu'à Albérique, par une députation de la
municipalité, et un grand nombre de patriotes à cheval. J'eus occasion de le voir assez souvent, mais j'eus surtout avec lui une conférence particulière de quelques heures, sur les causes delà persécution qu'il avait éprouvée, et sur la situation de l'Espagne, qui devenait de jour en jour plus critique. Le général Riégo était un homme véritablement instruit, et qui avouait franchement qu'il avait acquis son instruction pendant qu'il était prisonnier de guerre en France. Il était doué d'un jugement sain et d'un discernement prompt et juste; mais il brillait surtout par les qualités les plus aimables; une douceur qui allait jusqu'à la déférence et la soumission aux opinions des autres ; une modestie peut-être excessive, et le patriotisme le plus ardent , le plus sincère et le plus désintéressé. Sa patrie était tout pour lui; et pour le salut de son pays, il était toujours disposé à sacrifier sa fortune et sa vie. Je l'ai considéré et je le considère encore comme le plus pur modèle du patriotisme; et c'est cet
homme ypar excellence que le tyran le plus abject et le plus lâchement féroce, a dévoré comme l'eût fait une hyène ; mais n'anticipons pas sur les évènemens.
Le 1 4 février fut le dernier jour de la session des cortès de 1820, session marquée au coin de la bassesse d'une majorité vendue, et qui avait si profondément creusé l'abîme qui a englouti la liberté en Espagne, que les cortès suivantes n'ont pu le combler, même en partie. La veille il avait été déposé sur le bureau une proposition tendante à interdire aux députés sortans , pendant deux ans , d'accepter aucun emploi , gratification , pension , distinction , ou décoration quelconque. Le nom des députés qui eurent le courage de signer cette proposition mérite d'être conservé par l'histoire. Ce sont MM. Diaz del Moral , del Riego ( non le général), Diaz Morales, Odaly, Delprat, Romero (don Joseph j , Ferez Costa, Navarro ( don Philippe ) , Becerra , Munnos , Array , Golfin, Solanot, Yusto, Lallave (don Vinm. 19
cent), Oliver, Quintana, Fernandez, Gasco, Cosio, Osorio, Puigblanch et Ochoa. On conçoit'les cris que fit pousser une pareille proposition , à toute la tourbe à qui des places ou des pensions avaient été promises pour leurs votes. La majorité la fit rejeter par un ordre du jour qu'elle eut Timpudeur de motiver sur ce qu'il ne fallait pas priver l'Espagne des bienfaits q\\e promettaient les talens supérieurs de ses membres.
Quelques jours avant l'ouverture de la nouvelle session, je crus devoir écrire à Riego et au député don Martin Serrano, un de ceux avec qui j'étais plus particulièrement lié. Les bandes de la foi se formaient dans les provinces frontières. Le gouvernement français les protégeait ouvertement ; il leur accordait un asile quand elles étaient forcées de fuir l'Espagne, ii les renvoyait à la première occasion, armées et équipées à neuf. Si jamais les représailles sont légitimes , c'était bien dans ce cas. Il était facile de les exercer en réunissant un
corps au pied des Pyrénées et offrant aux patriotes français un appui et un point de ralliement (i).
(i) Voici la lettre que j'écrivis à Riego , le 12 février 1822.
« Mon cher général , je vous adresse la copie d'une lettre que je « viens de recevoir d'un de mes amis en France. Le sujet en est digne « d'attenlion. Vous avez peut-être déjà connaissance des principaux <' faits qui y sont rapportés; je veux le croire , mais je ne vous engage « pas moins à réfléchir à leurs conséquences. Rappelez-vous que vous « et vos collègues êtes responsables des destinées de votre patrie et de « celles de l'Europe. De même qu'autrefois Fabius devant le sénat de ■< Cartilage , vous portez dans le pli de votre toge la liberté ou l'es- << clavage; mais le choix n'en est pas dans les mains de vos enuemis, « il est dans les vôtres.
« Vous avez accepté une responsabilité dont vous connaissez toute « l'étendue : n'oubliez pas la dernière conversation que nous eûmes « ensemble. Mais je reviens à l'objet de ma lettre.
€< Pouvez-vous encore conserver quelques doutes sur les intentions « de votre gouvernement et de celui de la France .•• Ne connaissiez- « vous pas les stipulations faites par les coalisés à Paris , en 1 8 1 5 , « et renouvelées depuis à Aix-la-Chapelle , à Carisbad , à Laybach ? « Vous devez les connaître, et c'est sur quoi je fonde mes espérances. « Ne supposez pas que je ne sois guidé que par mon intérêt person- « uel , ou même celui de ma patrie. A mes yeux votre sort est telle- « ment lié à celui des patriotes de toute l'Europe, que leur chute ou « leur succès doivent être la conséquence infaillible de votre propre « destinée.
« Vous avez de grandes difficultés à combattre et à vaincre; je le « sais, mais le général Riego reculerait-il en leur présence ? ni moi , « ni personne ne le croira. Je n'ignore pas quels sont les obstacles « qu'on pourra vous opposer sous la forme légale. Mais les cortés
doivent ùlre à l'Espagne ce que la convention lut à la France ; elles doivent être les libérateurs de l'Europe, ou elles joueront le rôle pitoyable des chambres françaises en i8i5, et étoufferont de leurs propres mains la liberté européenne. Ne souffrez pas qu'on nous dupe par la légalité dont on se sert pour vous perdre. Vous avez dans les mains une arme formidable, et je ne doute pas que vous en fassiez un bon usage. Demandez compte des insurrections de Cadix, Séville , la Corogne, la Catalogne, etc., et recherchez -en les causes. Rendez les auteurs responsables de leurs méfaits, insistez sur l'exécution de la loi qui limite les nominations du gouvernement, en fixant les qualités nécessaires pour être employé; déclarez nulles et non avenues , toutes les nominations qui s'écartent des conditions prescrites par la loi. Alors vous pouvez atteindre le conseil d'état , que vous devez reformer, afin de nettoyer les écuries d'Augias. Vous avez un droit incontestable de faire tout cela ; et quand même vous ne l'auriez pas , rappelez-vous qu'en révolution la puissance est le droit. L'armée de Ti'e de Léon a-t-elle attendu qu'un décret du conseil de Casiille autorisât ce qu'elle a fait?
<■ Surtout n'oubliez pas qu'une nouvelle convention de Pilnitz se négocie contre vous. Nous lui avons alors opposé nos baïonnettes; placez aujourd'hui la France, c'est-à-dire trente millions de citoyens, entre vous et vos ennemis. Seriez-vous arrêté par de vains sopbismes déduits du droit des nations toujours expliqué au gré de ses interprêtes? je ne le pense pas, car le véritable droit des nations est en voire faveur. Vous êtes lésés et par là parfaitement autorisés à user de représailles. Rappelez-vous que les Napolitains auraient triomphé s'ils eussent encouragé la révolution de la Haute Italie ; ils ont craint de donner à l'Autriche un motif d'invasion, dont elle n'a pas eu besoin. Leur chute et leur humiliation sont la juste récompense de leur pusillanimité. Quel vaste champ dercflexions!»
CHAPITUE XIII.
:oup d'œil sur la situation de l'Espagne depuis 1814. — Nouvelle session. — Emeutes organisées à Valence. — Dissensions dans les Cortès. — Francs Maçons et Communéros. — Les absolutistes s'organisent. — Révolte des canonniers à Valence. — Je quitte cuite ville. — Clôture de la session ordinaire. — Révolte de la garde royale à Madrid. — Conduite héroïque de la garde nationale. — Situation de l'Espagne. — Nouveau ministère. — Projets de la Cour. — Faiblesse des Cortès et du ministère. — Attitude hostile du gouvernement frauçais. — Conduite déloyale de l'Angleterre. — Note des quatre pui.'.sanccs. — - Séance des Cortès. — Départ des eufoyésde Russie , d'Autriche et de Prusse. — Projet de pairie doctrinaire. — Noie de l'envoyé de France et sou départ. — Sur le testament de Napoléon.
Les malheurs de l'Espagne ayant commencé avec l'an 1822, je pense qu'il ne sera pas inutile de donner une esquisse des travaux de la législature qui venait de finir , et de leur in-
fluence sur la nation espagnole. Mais pour que cette esquisse puisse atteindre son but, il est nécessaire de remonter à une époque un peu reculée, et de jeter un coup-d'œil rapide sur les évènemens antérieurs au mois de mai i8i4-
La nation espagnole, accoutumée à ployer à la voix impérieuse du despotisme , fut frappée de surprise et d'enthousiasme aux premiers rayons de la liberté. Ceux qui, les premiers, proclamèrent des idées libérales furent écoutés comme des oracles; le peuple leur attribuait les talens pratiques que supposaient leurs séduisantes théories, et les considérait avec une vénération qui touchait à la superstition. Les effets favorables à l'Espagne que produisit la ligue formée contre Napoléon contribuèrent beaucoup à la haute réputation qu'acquirent ces hommes; ils parurent peu de temps en scène, comme acteurs principaux^ circonstance qui leur fut favorable ; enfin la persécution que le roi Ferdinand exerça contre eux en fit l<es idoles de la nation.
S'il y a quelque honneur à abandonner le champ de bataille à l'ennemi, les promoteurs du système constitutionnel, de 1812 à i8i4j peuvent se vanter que leur gloire consiste à avoir souffert que la nation perdît successivement ses libertés. Leur conduite dans la dernière session (1820 a 1822) doit faire supposer qu'ils auraient eu l'honneur de compléter leur ouvrage , si les provinces ne l'avaient empêché par une résistance qui leur mérita de la part de ces jongleurs le nom de rebelles.
Parmi ceux qui se proclamèrent eux-mêmes les chefs du parti libéral , plusieurs ayant été emprisonnés et d'autres forcés à fuir, on aurait dû supposer que leurs efforts tendraient à délivrer leur patrie des chaînes qu'ils lui avaient laissé imposer en 1814. Mais il est fâcheux de dire que le pouvoir absolu n'eut jamais d'ennemis plus pacifiques, si toutefois on peut les regarder comme ses adversaires; car quelques-uns n'en ont joué le rôle que parce que
le gouvernement refusait de les employer.
Sur différens points de l'Espagne, des tentatives furent faites pour rendre la liberté à cette nation infortunée , et il ne paraît pas que ceux qui veulent se faire passer pour les champions de In liberté, y aient pris aucune part. Il est inutile de prétexter que leur emprisonnement les en a empêchés; car l'expérience a prouvé que cette barrière n'est pas insurmontable. Mais, en admettant cette excuse pour ceux qui étaient détenus, elle ne saurait être valable pour ceux qui se trouvaient ii l'étranger. Ceuxci ne se distinguèrent que par leurs supplications et en désavouant le patriote don Pedro Sardino , qui eut le courage de publier ses opinions àLondres dans le journal constitutionnel espagnol. Ils ne combattaient le despotisme qu'à genoux , et traitaient d'imprudens les efforts que faisaient d'autres Espagnols en faveur de la liberté.
Une armée fut destinée à river les fers des Espagnols américains; le génie de l'Espagne
voulut que la liberté ressuscitât dans ses rangs. Quoi qu'aient pu dire ses détracteurs , cette armée fut l'auteur de la révolution. Tous les plans formés en faveur de !a liberté , avaient été renversés par le désastre de Vidal, à Valence; le cercle d'action se trouva dès lors renfermé dans l'armée. Heureusement cependant que les vœux de la nation accompagnèrent ses efforts, et c'est ce qui fit naître le mouvement spontané qui sauva l'armée de san Fernando du danger qui le menaçait en février 1820.
Une première tentative de l'armée échoua; le comte de l'Abisbal, cédant aux importunités de Sarsfield et des partisans de la guerre d'Amérique, fut l'auteur de la catastrophe du 8 juillet 1819. Cependant, il faut le dire à son honneur, la douceur des mesures de répression qu'il se vit obligé de prendre fut telle, que la révolution ne fut qu'ajournée.
Le i*'^ janvier, Riego t,ira l'ëpée pour la cause de la liberté à las Cabezas; un petit
nombre de héros suivirent son exemple et luttèrent contre les dangers qui, dès le mois de février, les entouraient de toutes parts^ mais la liberté triomphait, et la constitution fut proclamée dans toute l'Espagne. Il faut le dire, aucun général ne se déclara pour la cause de la liberté. Quiroga fut le seul colonel qui suivit l'exemple du chef de bataillon Riego, et son grade le fit nommer général en chef.
Les prisons s'ouvrirent devant l'armée libératrice et ses auxiliaires; ceux qui avaient laissé périr la constitution dans leurs mains, en iSi/j, furent rendus à la liberté. Croirait-on qu'au lieu de témoigner leur reconnaissance à leurs bienfaiteurs, et d'essayer de justifier aux yeux de la nation leur ineptie et leur extravagance, ils eurent l'impudeur de se mettre à la tête des affaires et de se déclarer les arbitres de l'opinion publique et des destinées de l'Espagne. Le parti Ubéral , par une partialité aveugle, et croyant peut-être que l'expérience et l'adversité les auraient corrigés, les investit
des plus hautes dignités. L'Espagne paya bientôt chèrement son aveugleme/it.
Au lieu de se réunir à ceux qui avaient fait la révolution de i8ao, ils en devinrent les plus cruels ennemis, non-seulement par la haine qu'ils portaient au mérite de gens qui les éclipsaient , mais encore par cupidité , et pour ne pas partager avec eux des avantages dont ils voulaient se réserver le monopole. Dès le moment où l'administration passa dans leurs mains , leur unique soin fut d'employer leurs créatures; au moment où Ton espérait d'une réforme politique la diminution des dépenses et la suppression d'innornbrables sinécures, la nation se trouva grevée de plus d*agens salariés qu'aux temps désastreux des Godoy, des Macaniz, des Moyano. Ils se firent abondamment gratifier de ce qu'ils avaient souffert , et le nom de libéraux, loin d'être un gage de patriotisme, ne fut plus en eux qu'un titre aux emplois lucratifs; ils ne le portaient que pour pouvoir dominer , s'enrichir et opprimer.
Les cortès ouvrirent leur session , et à l'exception d'un petit nombre de députés, au lieu d'être les défenseurs de la liberté, la plupart ne furent que les satellites des ministres. Leur composition ne promettait en effet pas davantage. La majorité se composait d'individus appartenant à la faction des faiseurs de 1812, et unis au ministère par leurs opinions ou leurs intérêts ; de quelques individus qui s'étaient conservés intacts par leur obéissance passive sous le despotisme; de quelques absolutistes qui avaient eu l'art de se masquer; enfin d'une faible minorité de ceux qui avaient rendu l'Espagne à la liberté. Il fut donc facile au ministère de dominer dans une législature où la majorité était formée de ses partisans , de ses créatures salariées , ou d'individus qui convoitaient des emplois.
Sous cette direction, les cortès nées d'une révolution qui n'avait rien de commun avec l'époque de 1 812 et 181 4, s'en écartèrent pour se jeter dans les erreurs d'une législature qui
avait perdu la liberté. Elles s'y livrèrent avec toute l'opiniâtreté que peut donner l'ignorance servile et cupide. Les hurlemens , aux voixl la clôture! étouffèrent toute discussion suivie; les mots à' ordre et de modération devinrent un anathème contre les députés qui conservaient des sentimensde pudeur et d'honneur patriotique. Dès ce moment, les ministres purent marcher à grands pas vers le but qu'ils s'étaient proposé, d'anéantir toutes les institutions libérales, de disperser et de détruire l'armée qui avait proclamé la liberté. Le premier pas qu'ils firent fut de destituer le brigadier O'Donuel, colonel du régiment d'Alexandrie, coupable du crime d'avoir proclamé la constitution à Ocagna et d'avoir par là forcé le roi à l'accepter. L'affaire fut portée aux cortès, mais les valets ministériels y étaient en majorité, et l'acte arbitraire fut classé dans les prérogatives royales.
Aussitôt après , l'armée de san Fernando fut disloquée. Riego fut envoyé en Galice, £spi-
11 osa à Tortose , Arco Agiiero à Badajoz. Les députés libéraux, effrayés de la désorganisation de la seule force réunie qui put défendre la constitution , avertirent leurs amis à Cadix et dans l'armée. Les généraux et les autorités provinciales s'opposèrent alors au mouvement des troupes, qui fut suspendu. Ayant échoué dans cette première tentative , les ministres employèrent la ruse pour parvenir à leur but. Ils résolurent d'attirer à Madrid tous les chefs de l'armée de San Fernando pour les abattre d'un seul coup. Pour donner le change, ils renvoyèrent le marquis de las Amarillas , ministre de la guerre , et servile assez connu. Son successeur fut un homme qui ne valait pas mieux. Le premier qui fut attiré à Madrid , sous des prétextes plausibles, fut Riego, à qui la faction ministérielle avait voué une haine implacable; il avait en effet commis le crime de tirer des présides (^galères) pour les porter aux premières dignités ^àQS,àoctvïn2.iYes,^ouT(\v\\ la vertu, le courage, le patriotisme sont un reproche sanglant.
On excita une émeute au théâtre contre le chef pohtique de Madrid , et un jour où l'on savait que Riego s'y trouverait. On proBta de ce prétexte pour l'exiler à Oviédo. Le général Velasco, les colonels Evaristo San Miguel , Nugnez, et quelques autres officiers supérieurs, qui n'étaient pas au théâtre, eurent le même sort. Les cortès approuvèrent tout. Bientôt le gouvernement commença à semer la discorde parmi les patriotes, par des publications sorties de la plume de ses agens,et qui furent attribuées aux principaux d'entre eux. Le principal agent de ces infamies fut le général Don Juan O'Donoju, le même qu'on vit ensuite dans l'Amérique espagnole y tromper les patriotes par ses intrigues et mettre la liberté en péril au Mexique. Il fut l'auteur du pamphlet intitulé Las Paginas , où , sous le nom de quelques patriotes espagnols, il développait un plan d'établissement de la république , et nommait ceux qui devaient y concourir. C'est à la plume de cet être méprisable qu'est due la naissance du
— :î04 — fantôme républicain que les doctrinaires, qui en avaient payé l'invention , exploitèrent si bien à leur profit et contre Riego. Pour achever son ouvrage, O'Donoju provoqua à Séville une tentative d'éîiieute, dont on se servit pour exiler les colonels Santos San Miguel et Miranda, et les lieutenans-colonels Cires et Ozorno.
Le système de déception et de corruption une fois mis en jeu, lapuissance du ministère f utassurée dans les provinces, par l'ignorance apathique de cette classe trop nombreuse, qui court, par pusillanimiléou pari^norance, au-devant de toutes les illusions. Si la liberté espagnole n'a pas été détruite, dans le courant même de 1820, la seule cause en fut l'incapacité des n)inistres. Aussi serait-ce se faire illusion que de croire que le changement qui eut lieu au commencement de 1 821 , a été amené parles efforts des patriotes. Le roi Ferdinand, qui était lui-même le plus cruel ennemi detoutesidées libérales, et de toute amélioration dans la condition de l'Espagne, ne pouvait pas condamner leuis efforts anti-na-
tionaux ; mais il vit que, haïs et déconsidérés comme ils 1 étaient, ses ministres ne pouvaient plus le servir utilement, et il en prit d'autres. La preuve évidente que le système, suivi en 1820 , était conforme aux vœux et aux desseins de Ferdinand, est que leurs successeurs le continuèrent , seulement avec un peu plus d'adresse ou plutôt de fraude.
Aussi la situation de l'Espagne est-elle devenue de jour en jour plus critique , et à l'ouverture de la session de 1822, il n'était personne qui se fît illusion sur l'imminence d'une crise inévitable, à laquelle l'Espagne, gouvernée par des mains malhabiles et perfides , aurait bien de la peine à résister.
Les relations extérieures , dirigées par des serviles connus, étaient d'une nullité telle, que le ministre ne fut jamais en état de répondre aux interpellations de quelques députés des Cortès.
L'administration de l'intérieur d'où étaient sortis les plans exécutés par O'Donajès , n'était
in.
qu'une arène d'intrigues personnelles; tous les établissemens publics étaient en souffrance, et les provinces abandonnées à la direction de leurs chefs politiques.
L'armée ne s'élevait, en 1820, 'qu'à vingt mille hommes, mais bien équipés, exercés et disciplinés. Le ministère de 1820, en conservant et augmentant même un état-major qui aurait suffi pour une armée de cinq cent mille hommes, avait, pour servir d'ignobles passions, démoli les régimens, qui , en 1822, n'avaient presque plus que des cadres. La garde nationale n'existait que par les milices volontaires formées par le patriotisme des citoyens, et que le ministère avait bien pu persécuter , mais non dissoudre.
La marine avait aussi un état-major qui aurait été trop nombreux pour l'Angleterre. Quant aux vaisseaux et aux matelots , il suffit de dire que deux corsaires colombiens étaient assez forts pour bloquer toutes les côtes de l'Espagne.
Après avoir perdu les deux Amériques , le ministère des colonies existait encore et était le plus dispendieux de tous; son seul travail était d'empêcher toute réconciliation entre les colonies et la métropole.
Le ministère de la justice et des cultes était en entier sous la direction d'ennemis de la constitution. Les tribunaux étaient vendus à l'absolutisme et les seuls patriotes étaient condamnés par eux. Les évêques, les curés et les moines prêchaient impunément la contre-révolution et organisaient ouvertement les bandes de la Foi.
Tout ce qu'on pouvait dire des finances est qu'il n'en existait point. Ce qui portait ce nom n'était composé que du produit d'une série d'emprunts ruineux , consentis par l'inepte majorité des Cortès, et qui servaient à alimenter la corruption, l'intrigue et la fainéantise par des sinécures innombrables; tous les services effectifs étaient en souffrance, et le système des contributions indirectes était un brigan-
clage qui aurait ruiné le commerce le plus florissant (i).
La session des Cortès fut ouverte le i^^'niars par un discours insignifiant du roi; la réponse des Cortès en fut la paraphrase , et ne signifia guère davantage; on n'osa pas y aborder la question d'une enquête sur les émeutes qui avaient eu lieu dans les provinces, et on se contenta de dire qu'on y remédierait.
Peu de jours après un nouveau ministère fut nommé parmi les députés doctrinaires des dernières Cortès. Martinez de la Rosa , qui en était le chef, comme ministre d'Etat, s'associa d'abord au ministère de l'intérieur Moscoso, et à la justice Garelli. Aussitôt ce ministère installé , les récompenses promises aux députés qui avaient voté les lois d'exception , commencèrent à leur être distribuées; le butin promis s'éleva à environ quarante emplois de chefs politiques , outre un bon nombre d'em-
(i) L'exposé qui précède est extrait d'un compte rendu à ses cominettans par le député Moreno Cjuorra, à la fin delà session de 182a.
plois d'intendans et de commandans militaires.
Riego avait été nommé président des Cortès, et le commencement de la session semblait devoir être d'un heureux augure; un comité avait été nommé pour s'enquérir de la situation intérieure de l'Espagne, et appeler la. responsabilité sur les employés publics qui se trouveraient coupables des désordres passés; un autre comité avait été nommé pour l'organisation de la garde nationale et poilr revoir les lois qui y étaient relatives; une majorité de G8 contre 63 avait fait décréter ces mesures malgré les ministres; la majorité était faible, mais il était probable que le résultat de l'enquête ordonnée la grandirait , tant la culpabilité des agens du pouvoir était évidente. Le député de Valence Serrano , qui était membre de ces deux enquêtes, m'écrivit le 6 mars, pour me demander de lui faire part de mes idées sur les objets qui leur étaient soumis.
Relativement à la responsabilité, elles étaient
simples. La tendance naturelle du despotisme, les intrigues de la cour et surtout la coupable collusion de la majorité des Cortès précédentes, avaient jeté la plupart des emplois dans les mains des serviles. Les efforts les plus zélés des Cortès actuelles, les meilleures lois resteraient sans effet si les ennemis de la constitution n'étaient pas privés du pouvoir de dilapider la fortune publique, de paralyser la justice et de sapper les fondemens du système constitutionnel; au milieu^de ce chaos, il était inutile de songer à des responsabilités individuelles; lorsqu'on doit abattre un arbre, c'est par le tronc qu'on doit l'attaquer et non par les branches. Le conseil d'Etat et les ministres étaient ceux qui nommaient aux emplois ; c'était sur eux que devait retomber le poids oe la responsabilité, en réformant l'un et punissant au moins un des autres; ces mesures devaient être la conséquence d'une enquête faite, dans chaque province, sur les employés pu-
blics , et la destitution immédiate de tous ceux qui ne réuniraient pas les qualités exigées par les lois.
Quant à la garde nationale, il ne fallait pas s'écarter dans son organisation du vrai principe de son institution. Dans un Etat où la liberté individuelle doit être respectée, en même temps que la loi émanée de la volonté souveraine de la nation, la garde nationale doit être chargée exclusivement du maintien de l'ordre public; elle est une confédération des citoyens pour le maintien de la loi fondamentale et la défense de la liberté. Elle ne doit recevoir d'ordres que des magistrats du peuple, c'est-à-dire des magistrats municipaux; la garde nationale devant être exclusivement chargée de faire respecter les lois dans l'intérieur , il en résulte que la force armée permanente ne doit pouvoir intervenir que comme auxiliaire et lorsque la garde nationale est insuffisante. Mais alors la force armée permanente doit elle-même être sous les ordres des
magistrats du peuple , et il doit être interdit à toute autre autorité quelconque de faire marcher des troupes, sous le prétexte de rétablir l'ordre , sans la demande ou le consentement de l'autorité municipale. Il avait été fait aux Certes une proposition tendant à rendre la garde nationale indépendante des chefs politiques, et à la mettre aux ordres des municipalités, qui pourraient seules la faire agir. Cette proposition était conforme aux vrais principes , et il importait d'en faire la base du travail sur la garde nationale; je fis observer à M. Serrano que, si cette disposition eût existé, les scènes déplorables du 9 janvier n'auraient pas eu lieu à Valence.
Le 9 mars, il y eut à Madrid une rixe causée par l'esprit hostile de la garde royale , entre un nombre de soldats de cette garde aidés par des soldats d'infanterie d'une part, des gardes nationaux et des citoyens de l'autre. Le chef politique San Martin et le capitaine-général Morillo, tons deux doctrinaires, pour ne pas
dire plus , ne firent rien pour la calmer, et elle cessa seule ; le lendemain elle se renouvela , mais alors l'indignation des députés et la menace d'un appel sérieux à la force populaire, obligèrent les autorités à agir, et l'ordre fut rétabli. Cette rixe était le prélude de tentatives plus sérieuses qui se préparaient dès lors et devaient produire une collision entre les partis ; chacun y parut avec son mot de ralliement : Vive le roi absolu ! d'un côté, et vive Riego ! de l'autre.
L'activité du ministère à écarter l'orage qui paraissait le menacer fut telle, que la proposition faite le i3 février ( p. 289) ayant été reproduite le 12 mars, fut rejetée, pour les mêmes motifs , à une majorité de 67 contre 64. Il en résultait que quatre députés de l'opposition avaient déjà été gagnés par le ministère; le mal ne tarda pas à s'étendre.
Pendant que les premières séances des Corlès attiraient toute l'attention, les autorités supérieures de Valence la détournèrent un moment
par une diversion clans leur genre , dont je fus témoin. Lorsqu'on avait appris à Valence que Riego était président des Cortès, la population et les étudians de l'université en témoignèrent hautement leur joie, par des chants patriotiques entremêlés des cris de vive Riego ! ces cris avaieiit excité la colère de Plasencia et d'Almodovar, qui résolurent de saisir la première occasion de s'en venger; ils le firent lâchement. Il était d'usage à Valence que, le dimanche , la musique des régimens accompagnât la retraite. Une foule de curieux de tout sexe et de tout âge suivait la musique de la place d'Armes aux casernes, en chantant, depuis 1 820 y des airs patriotiques. Le dimanche 1 7 mars , lorsque la colonne fut arrivée en face de l'hôtel d'Almodovar, un militaire fit entendre le cri de vive Riego. A ce signal le détachement qui accompagnait les tambours et auquel on avait fait charger les armes d'avance, fit brusquement un demi-tour, et fit une décharge sur le peuple. Aussitôt après, les' sol-
dats, sur l'ordre d'Almodovar, se précipitèrent, la baïonnette basse, sur la foule et la poursuivirent dans toutes les directions. Un grand nombre de personnes, surtout des femmes et des enfans, furen t blessées plus ou moins grièvement; et afin que la scène portât complètement le cachet du caractère de ses acteurs, beaucoup de manteaux, de châles, et même des montres, furent volés par les artilleurs qui les vendirent publiquement.
Il est impossible de se faire une idée du tissu de mensonges et de calomnies que le chef politique adressa le lendemain au ministère, sous le nom de rapport. La municipalité envoya de son côté une protestation aux Cortès. La séance du 2 a fut consacrée à l'examen de cette affaire. Les reproches les plus vifs furent adressés aux ministres sur leur obstination à maintenir à V^alence un régiment d'artillerie, composé en grande partie des sicaires dont Ëlio se servait pour faire assassiner ceux qu'il ne voulait pas se donner la peine de faire juger; mais les re-
proches les plus humilians ne pouvaient rien sur des hommes qui avaient vendu l'honneur , et tout disparut en fumée.
Le 20 et le 21 mars, les étudians de Valence eurent leur tour. Les canonniers attaquèrent partout où ils purent les rencontrer ces jeunes gens désarmés, et finirent par vouloir enfoncer les portes de l'université pour les y égorger. Alors cependant leurs instigateurs, Plasencia et Almodovar, commencèrent à craindre l'explosion de l'indignation publique et rappelèrent leurs hommes à la caserne.
Le mois de mars était à peine écoulé que déjà l'effet des menées doctrinaires et de la corruption se faisait sentir dans les Cortès. Le 1" avril, il y eut une séance secrète, relative aux mesures qu'il convenait de prendre contre le ministère. Là, les partis se trouvèrent en présence, avec une irritation égale de part et d'autre, et la discussion fut orageuse, menaçante même; mais les doctrinaires, sous le masque de la modération , avaient déjà su ga-
gner cette classe d'hommes sans énergie, sans capacité, sans intelligence même, espèce d'avortons de l'humanité, dont le cœur, enveloppé d'une lèpre sordide, est inaccessible auxsentimens d'honneur et de patriotisme et qui ont arboré le drapeau de l'égoïsme. Les députés patriotes ne purent obtenir aucune des mesures si nécessaires pour le salut de l'Espagne, et dès-lors il fut facile de voir que la commission d'enquête n'aboutirait à rien. Un des grands argumens opposés le i" avril à toutes les mesures proposées, fut tiré du fantôme de la république qu'on promenait sanglant aux yeux des peureux.
Cette séance du i "■■ avril avait fait une grande sensation dans l'esprit et les opinions du député Serrano, avec qui je correspondais le plus souvent. La trahison ouverte du ministère et des doctrinaires qui le soutenaient; la faiblesse, pour ne pas dire la collusion et la mauvaise foi des francs-maçons, auxquels appartenait Serrano, lui firent naître le désir de se séparer
d'eux et de se réunir aux communeros. Ilm'écrività ce sujet, et je ne pus, dans ma réponse, que l'encoura£:er à suivre son dessein . Il était évident , que les francs -maçons penchaient vers ce modérantisme qu'on appelle si mal à propos modération ; ils jouaient ouvertement le rôle qu'on a appelé depuïsjusfe-?7îilieu. Les communeros pouvaient peut-être paraître trop exaltés aux yeux de ceux qui veulent que la liberté consiste dans la seule permission de gagner de l'argent en se prosternant devant le pouvoir, et pour qui la servitude et les humiliations ne sont pas des maux qui méritent qu'on leur oppose de la résistance. Mais pour peu qu'on réfléchît aux plans sanguinaires des ser viles, à leur soif de vengeance et aux moyens odieux qu'ils employaient pour parvenir à leur but , il était facile de voir que l'énergie des communeros était loin d'être supérieure aux dangers qui les menaçaient avec la patrie. Serrano se réunit aux communeros, et plusieurs députés éclairés et courageux suivirent son exemple.
Les serviles, assurés de l'appui du ministère et de la connivence des doctrinaires, et voyant le parti patriotique paralysé au sein des Cortès, commencèrent à montrer la plus grande audace. Des bandes de voleurs, sous le nom de troupes de la Foi, parcoururent ouvertement, dès le mois d'avril, la Catalogne, l' Aragon et la Navarre. A Pampelune, ils osèrent même faire feu en plein jour sur la garnison et la garde nationale, qui réussit à les disperser. Aussitôt cette garde nation aie /"w^ dissoute par le gou- - vernement.
La discussion du budget pensa être funeste aux réfugiés français et italiens qui avaientreçu un asile en Espagne et avaient besoin de secours pour subsister. Déjà un décret du 1 7 mars avait, à titre d'économie, privé les sous-officiers et soldats italiens et quelques officiers de la pension qu'ils recevaient. On voulut aller plus loin. Le député Augustin Arguellez, l'un des hommes de 1812, et qu'on appelait, en raison de sa faconde oratoire et de ses opinions,
le Dupin de l'Espagne, prit la parole contre les réfugiés. Après avoir longuement déclamé contre l'asile que l'Espagne donnait à des étrangers, sans se rappeler sans doute que les Espagnols, réfugiés de i8i3, y jouissaient, même sous la Restauration, d'une hospitalité qui n'était pas stérile, Arguellez conclut à ce que tout secours fût retiré aux étrangers qui en jouissaient. Cet excès de zèle ne trouva pas assez d'imitateurs pour former une majorité.
Ainsi qu'il avait été facile de le prévoir, les travaux delà commission d'enquête formée par les Cortès n'aboutirent à rien. D'un côté, les ministres, comptant sur la réussite de la conspiration qui se préparait, faisaient naître des délais étudiés et présentaient des documens incomplets ou contradictoires; d'un autre côté, la plupart des membres de la commission étaient ou vendus ou gagnés. Aussi, lorsque le 27 mai on leur demanda quelques explications sur le résultat de leurs recherches, ils furent obligés de répondre qu'ils n'étaient pas encore en état
défaire un rapport. La session ordinaire devait se terminer le 3i mai; le retard de la commission d'enquête et la situation intérieure de l'Espagne, qui devenait de jour en jour plus déplorable, engagèrent les Cortès à prolonger leur session jusqu'au 3o juin.
L'explosion du mouvement absolutiste devait avoir lieu dans diverses provinces le même jour , 3 1 mai j la prolongation des Cortès obligea la cour et les chefs du parti servile à la retarder jusqu'à la fin de la session; mais la conjuration tenait à tant de fils, les préparatifs en étaient si avancés, qu'il fut impossible de prévenir quelques secousses partielles qui réussirent mal et réagirent désavantageusement sur le plan général. C'est ce que nous allons voir.
Une bande de la Foi s'était formée dans la province de Murcie, sous les ordres du chef de voleurs J^.yrce Alfonzo, surnommé le Barbu. Dans la Catalogne, il s'en était organisé une nouvelle près de Yiilafranca de Panades , sous la direction d'un tiappiste devenu fameux et