‹ Quinze années d'un proscritChapitre 6 sur 11 · III · texte numérisé non relu

III

l'objet des respects cjes généraux de la restauration française. Ce trappiste avait été lieute. nant et officier-payeur de son bataillon. Ayant dépensé au jeu et avec des filles la caisse qui lui était confiée, la peur des galères lui donna une vocation religieuse qui le porta dans un couvent de l'ordre de la Trappe , où la justice ne pouvait l'atteindre. Il résultait de cette nouvelle levée que la Catalogne et l'Aragon étaient dans l'état le plus déplorable. Le commandant militaire de la Catalogne, Zarco del Valle, laissait ravager la province sous ses yeux, et marchait toujours où les factieux ne se trouvaient pas. On l'envoya en Aragon , où il se conduisit de même. Les factieux s'emparèrent de Mequinenza, pillèrent Barbastro, et se seraient rendus maîtres de Saragosse, sans le général Ca rondelet, qui les repoussa avec une poignée d'hommes.

L'occupation de la province de Murcie , par une bande de la Foi, fit désirer au ministère de réduire à son obéissance la place forte de Car-

tliagène qui , seule en Espagne , avait refusé de reconnaître le commandant servile qu'on avait envoyé à Murcie. Ce dernier, qui était le général Pëon, essaya de s'emparer de Carthagène ; il parvint même à y entrer par surprise; mais il s'y trouva enfermé et obligé de capituler pour en sortir. Ainsi l'inconduite du gouvernement, en irritant partout l'opinion publique, excitait des insurrections et ajoutait de nouveaux maux à ceux causés par les serviles qu'il tolérait.

La ville de Valence était toujours le foyer d'une agitation sourde, qui en rendait le séjour pénible. Il était facile d'y reconnaître les avantcoureurs d'une commotion violente , que chacun prévoyait , et que le gouvernement ne permettait pas de prévenir. On avait été obligé de remplacer Plasencia; mais son successeur Villa, un des principaux doctrinaires, ne valait pas mieux que lui. Almodovar restait , et les canonniers , soutenus par lui , devenaient de jour en jour plus menaçans. Nous ne pouvions plus

sortir sans armes; heureusement qu'avec ces lâches chacune de nos épées valait pour cinquante hommes. Un seul réfugié piémontais , capitaine de garde nationale , vieillard trèsdoux et in offensif , fut grièvement blessé par trahison ; mais il n'en parvint pas moins à faire fuir ses assassins , au nombre de plus de vingt.

Le 2 mai fut le théâtre de la scène la plus ridicule que j'aie vue de ma vie. Les canonniers étaient répandus dans la ville , insultant et bravant les habitans, lorsque tout à coup un carillon de cloches et l'explosion de quelques boites se firent entendre : c'était la fête d'une des paroisses de la ville, et les salves qu'on tirait étaient de simples réjouissances. Les canonniers se crurent perdus et se sauvèrent à toutes jambes à leur caserne, se jetant à genoux devant chaque individu qu'ils rencontraient , et protestant de leur amour pour la liberté. Bientôt après le régiment de Zamora entra en scène et s'en prit aux personnes qui

se promenaient dans le jardin public appelé la Glorietta. Les hommes qui y étaient se mirent en défense avec leurs cannes, quelques-uns avec leurs épées; il y aurait eu bien du sang de répandu sans un détachement qui rentrait de la poursuite des voleurs qui infectaient la province. Ix capitaine Bernardino Marti, qui le commandait , fit faire une décharge à ses volontaires; un sergent de Zamora fut tué et les autres se sauvèrent.

Mais les serviles n'avaient fait jusque-là que préluder à l'exécution de leurs plans. Le 29 mai, veille du jour fixé pour leur insurrection , ils retinrent la garde nationale toute la journée et toute la nuit sous les armes , par une fausse alerte, afin de la fatiguer et de s'en débarrasser pour le lendemain. Le 3o , jour de Saint Ferdinand, il était d'usage de faire, dans l'après-midi , une salve de toutes les pièces de la citadelle; vers trois heures après midi, un détachement de quatre-vingts canonniers , le double du nombre ordin aire, se rendirent à la citadelle. Aussitôt entrés, les canonniers se uiireut

à crier vive le roi absolu! à bas la constitution ! fermèrent les portes , tirèrent Elio de prison et le mirent à leur tête. La surprise était complète. Les gardes nationaux étaient rentrés dans leurs foyers ; le régiment de Zamora , le restant de l'artillerie à pied et l'escadron à cheval étaient dans la conjuration, et n'attendaient que le signal d'Elio. Si cet homme avait eu les talens et le courage qu'on lui supposait, s'il eût été plus qu'un lâche assassin , nous étions tous perdus. Il n'avait qu'à sortir de la citadelle et à se mettre à la tête des troupes de la ville qui s'élevaient à près de 2,000 hommes : le gardien des galériens n'attendait que ce moment pour les mettre en liberté; six cents fusils étaient préparés pour eux dans une caserne de l'artillerie; les gardes nationaux qui coururent aux armes à la première nouvelle de ce qui se passait , auraient été prévenus ou surpris isolés dans les rues. J'étais logé presque en face du quartier des canonniers, je voyais tout ce qui s'y passait, et j'avoue que, pendant une heure, je ne fus pas exempt de graves inquié-

tudes ; mais les canonniers de la citadelle, à qui Elio avait fait distribuer du vin en abondance, se contentèrent de chanter, de crier et de boire. Elio lui-même perdait son temps à pérorer et à faire de la jactance; il attendait, dit-on, quatre mille paysans des environs enrôlés par les serviles ; mais il n'en avait pas besoin pour se rendre maître de la ville.

Par un autre bonheur, Almodovar était absent. Pendant que la garde nationale formait ses bataillons, le général Clarke, qui commandait par intérim, prit la sage mesure de consigner le régiment de Zamora dans sa caserne, et se rendit devant la citadelle pour ramener les rebelles à leur devoir. Ils le reçurent avec des injures et en menaçant de faire feu sur lui ; mais la garde nationale qui s'était promptement réunie et s'était portée sur l'esplanade, forma sur-le-champ le blocus de la cidelle , où il se trouvait alors deux cents canonniers. Un bataillon fut plaqé devant le quartier de Zamora, pour empêcher ce régiment de remuer.

Un bataillon occupa l'esplanade et les édifices qui entouraient et dominaient la citadelle. Le troisième bataillon bloqua les rebelles du côté de la campagne. Dès ce moment il n'y eut plus de danger. Des détachemens de garde nationale accoururent du Grao et des villages environnans. Les paysans patriotes de la banlieue arrivèrent vers la nuit , au nombre de quatre mille. La ville de Valence offrit pendant cette nuit un spectacle qui est la meilleure réponse aux calomnies qui représentent les hommes du peuple, qui appartiennent au parti patriote, comme avides de sang et de pillage. On y vit alors ce qu'on a vu depuis à Paris , dans les journées de juillet : tous les citoyens armés étaient autour de la citadelle ; les rues étaient pleines de paysans, armés aussi, qui circulaient paisiblement, sans proférer une injure ou une menace, et qui attendaient le signal del'attaque, pour y prendre part. Toutes les maisons étaient éclairées et les boutiques ouvertes comme en plein jour. Pas la moindre rixe ne s'éleva.

il ne fut pas commis le plus petit désordre.

Vers dix heures du soir , les patriotes voyant que le chef politique Villa et le général Clarke perdaient inutilement leur temps à parlementer avec les rebelles, et semblaient disposés à leur faire des concessions , les forcèrent à faire publier la loi martiale. Les rebelles , ivres dans ce moment, y répondirent par des injures et des menaces pour le lendemain; mais vers minuit, Elio, qui n'était pas ivre, ne voyant arriver aucun secours , commença à perdre la tête. Il pouvait encore, s'il l'avait voulu, faire, avec deux cents hommes qui se trouvaient avec lui, une brusque sortie par la porte de secours, qui donnait sur la campagne , forcer le cordon du blocus , et aller joindre les factieux qui , sous les ordres de Rambla, étaient maîtres de Morella, sur l'Ebre; mais il n'en eut pas le courage, et en retournant dans sa prison, il fit voir qu'il n'était bon que pour l'échafaud.

Alors les canonniers , un peu dégrisés , voyant qu'ils avaient laissé expirer le délai,

fixé par la loi martiale, se présentèrent sur le rempart en criant qu'ils étaient les vrais amis de la constitution , et que les patriotes qui les bloquaient étaient des fauteurs d'anarchie et des républicains. Ce n'était que la répétition des discours tenus par Almodovar , Plasencia , Villa et la faction doctrinaire. Sur ce beau raisonnement les canonniers demandèrent qu'on proclamât une seconde fois la loi martiale, afin qu'ils pussent en profiter pour échapper au châtiment.

Au point du jour, le chef politique et le commandant militaire se rendirent à la porte de la citadelle et se remirent à parlementer. Ils allaient avoir la lâcheté, pour ne pas dire plus, d'accéder à la demande des canonniers, lorsqu'un incident inattendu vint changer la face des affaires. Au point du jour, une partie des rebelles voulant enfin se préparer à résister , s'était rendue à la grande batterie de vingt canons de 1 6 et de 24 qui fait face à la campagne. Les canons furent chargés et dirigés sur le

couvent du Remedio, qui était occupé par un détachement du second bataillon de garde nationale, dans le dessein de le détruire. Un des quatre officiers d'artillerie qui seuls étaient restés fidèles, le capitaine Sanchez, y arrivait. Il fit pressentir le danger qui se préparait, et sur son ordre une vive fusillade s'ouvrit sur la batterie. Les canonniers épouvantés tirèrent au hasard trois coups de canon qui n'atteignirent personne et se sauvèrent des remparts. Cependant le feu de tous les édifices qui entourent la citadelle avait répondu à celui du Remedio et nettoyé de même les remparts, lorsque immédiatement un détachement de chasseurs du 2* bataillon et quelques citoyens, en tout une soixantaine, s'étant procuré quelques échelles de charriots, étaient partis du Remedio, et, se présentant à la grande batterie, avait escaladé les remparts. En descendant dans la cour on trouva les canonniers prosternés la face contre terre, pleurant et implorant merci. Ces patriotes eurent tout à la fois honte et pitié des misérables

qu'ils trouvaient dans un état d'abjection aussi caractéristique. Ils se contentèrent de leur administrer quelques soufflets et quelques

coups de pied dans le et les chassèrent

dans une écurie où ils furent renfermés. Ainsi finit une révolte qui avait menacé d'embraser le royaume de Valence et d'ébranler l'Espagne.

Le même jour, il y eut un mouvement à Aranjuez, où se trouvait Ferdinand. Quelques soldats de la garde se présentèrent dans la cour du château en criant: Vive le roi absolu! Les dignes acolythes de l'absolutisme, les valets d'écurie et les marmitons, accoururent en hâte porter le tribut de leurs acclamations. L'infant don Carlos se hâta de venir recevoir les hommages de la valetaille, et de promettre des récompenses, et surtout du sang, à ses amés et féaux. Mais la garde nationale prit les armes , et à son aspect tous les héros de la légitimité se hâtèrent de retourner à leurs casernes, écuries ou cuisines.

L'agitation continuelle qui régnait à Valence

et qui augmentait de jour en jour, en rendait le séjour à peu près insupportable à un étranger. Les moins clairvoyans ne pouvaient plus douter qu'il se préparait un grand mouvement qui éclaterait lorsque la clôture de la session aurait débarrassé les ministres de la surveillance des députés patriotes des Cortès. L'esprit du royaume de Valence était en général mauvais, et il était présumable que la capitale se trouverait bientôt bloquée. D'un autre côté, il était arrivé successivement à Valence un nombre de réfugiés piémontais, qui n'étaient pas des meilleurs. Plusieurs d'entre eux commençaient à semer la discorde et les rixes parmi leurs concitoyens. Toutes ces considérations me décidèrent à passer à Alicante , dont les habitans avaient la réputation d'être patriotes et hospitaliers. La pension qui m'avait été attribuée, était réduite au néant, non qu'on me l'eût retirée , mais parce que , voyant que la pénurie du trésor ne permettais pas de payer les appointemens des officiers de troupes et des employés

civils , j'aurais eu honte de demander quelque chose, tant qu'il me restait des ressources. Ma femme venait de recevoir des fonds de ses parens; et ayant ainsi de quoi pourvoir à nos besoins, rien ne nous obligeait à résider plutôt dans un lieu que dans un autre. Nous partîmes de Valence le i" juillet, accompagné jusqu'au Grao, par notre hôte, don Francisco Bernaldez, inspecteur de la douane et patriote loyal et modéré. Je ne me doutais guère alors que nous dussions revoir en lui à Londres une des victimes les plus atrocement traitées de la contre-révolution. Nous arrivâmes le 6 juillet à Alicante, où nous trouvâmes la ville dans la plus grande agitation , pour les motifs qu'on va voir.

J'ai dit plus haut que l'exécution du projet insurrectionnel des serviles avait été suspendue à cause de la prolongation de la session des Cortès et remise au 3o juin. Tout était prêt à Madrid , et dans les provinces on n'attendait que le signal de la capitale. Mais ce retard avait

été nuisible, en ce qu'il avait fallu donner des contre-ordres et prendre des mesures dilatoires qui, si elles n'étaient pas exactement suivies, pouvaient amener des mouvemens isolés et sans fruit. La révolte des canonniers de Valence en avait déjà été un exemple, et les chefs de la faction absolutiste avaient fermement résolu de ne pas retarder l'explosion de la conspiration au-delà du dernier terme fixé. Le roi même, malgré la timidité de son caractère, s'était décidé à se mettre à la tête du mouvement et à se présenter en personne pour ressaisir le pouvoir absolu.

Il résulte des enquêtes qui ont été faites plus tard, que, dans le conseil intime durci Ferdinand, on s'occupa dans les derniers jours de juin du cas qui pouvait se présenter, que les Cortès, vu l'agitation qui était remarquable à Madrid, prolongeassent de nouveau la session. Cette prolongation, si elle devait avoir lieu, devait être proposée et adoptée dans la séance du ag juin. Il fut résolu que, dans ce cas, un

détachement choisi de la garde royale ferait irruption dans la salle; que les députés notés pour leur opposition au pouvoir absolu seraient égorgés, les autres dispersés, et l'abolition de la constitution proclamée sous la protection des baïonnettes. Mais la cour ayant appris le 29 au matin que la prolongation ne serait pas proposée, le détachement, déjà préparé, fut contremandé. Le soir, il y eut cependant, dans le palais même, un mouvement qui témoignait l'impatience des conspirateurs. Les gardes de service y proclamèrent le roi absolu, et un garde national qui passait devant le palais fut massacré.

La clôture de la session des Cortès eut lieu le 3o juin. Une foule d'habitans étaient assemblés sur la place d'Orient, sans objet détermmé, mais avec tous les signes du mécontentement. On ne s'entretenait dans les groupes que de l'inutilité d'une session dont les travaux avaient été loin de répondre aux besoins de la nation et aux espérances qu'elle avait

conçues. Dans la salle des Cortès la tristesse causée par les funestes présages qui s'accumulaient dominait sur tout autre sentiment. Le roi fut reçu dans un profond silence et partit de même. Aucun cri de vive le roi! ne se fit entendre; mais à l'instant où il remonta en voiture , un cri général de vive la constitution ! partit de la foule réunie devant les Cortès.

A peine le roi fut-il rentré au palais, que la rébellion éclata. Un officier de la garde, nommé Casasola , qui essaya de maintenir l'ordre dans sa compagnie, fut massacré. Un bataillon sortit du palais au pas de charge, aux cris de vive le roi absolu! et se porta sur la place d'Orient, blessant ou tuant tout ce qu'il rencontrait. Le poste de garde nationale des Cortès fut forcé de se retirer, ayant perdu quelques hommes, it cette nouvelle, qui se répandit rapidement dans la capitale, la garde nationale courut aux armes; alors les rebelles se retirèrent eux-mêmes au palais, dont ils retranchèrent les avenues en se couvrant par des postes avancés. Les cinq ni. 22

autres bataillons de la garde vinrent .les y rejoindre. La garde nationale, de son côté, occupa les places de la Constitution et de la Villa et établit des gardes avancées. Par une mesure qui parut incompréhensible alors, le général Morillo , capitaine-général de la province, fut nommé, le même soir, colonel-général des gardes et commença sur-le-champ ses nouvelles fonctions et le rôle double qu'il joua pendant huit jours. Le même soir, lorsque toute la garde fut réunie au palais , le lieutenant-colonel Landaburru , officier de mérite et connu par son patriotisme, fut attaqué par ses soldats. Le capitaine Goeffieu et le chef de bataillon Héron (deux émigrés royalistes français ) l'entraînèrent au palais , où il fut fusillé, en arrivant, sous les fenêtres du roi.

Dès que ce nouvel attentat fut commis , les citoyens de Madrid qui n'étaient pas de la garde nationale, coururent aux armes. L'artillerie, le régiment d'infanterie de don Carlos, ceux de cavalerie d'Almanza et Principe, sui-

virent ce^ exemple ; le palais fut entouré , et on demandait à grands cris l'ordre d'attaquer les gardes rebelles qui auraient indubitablement succombé le soir même.

Pendant ce temps les gardes se livraient dans l'enceinte du palais à tous les excès ; excités par l'argent , le vin et les cigares qu'on leur distribuait avec profusion ; animés par l'approbation du roi et des princes et par la promesse des récompenses, les rebelles juraient la destruction des patriotes. Les principaux moteurs de la conjuration , parmi lesquels l'opinion publique désignait' le duc de l'Infantado, le marquis de Las Araarillas et le comte de Castro Terreno, délibéraient avec le roi. Les ministres étaient également réunis dans un appartement du palais, ne faisant aucune des fonctions de leur emploi.

Lorsque le pren?ier bataillon de la garde sortit du palais, après la rentrée du roi, on avait compté que les régimens don Carlos et Almanza , ainsi qu'une grande partie de la po-

pulation , se joindrait à lui. Cette espérance avait été déçue; on combina un autre plan; ce fut celui de faire surprendre la garde nationale parla majeure partie des gardes; elle devait être égorgée en entier; des échafauds devaient être sur-le-champ dressés pour les principaux patriotes , et l'on conçoit que Riego était en tète de la liste. A la faveur de ce carnage et de ces exécutions, on comptait que l'abolition de la constitution n'éprouverait aucun obstacle ; mais il fallait pour cela dégager la garde bloquée au palais et surtout éviter une attaque subite.

Morillo se rendit auprès des troupes qui étaient sous les armes. Il ordonna aux régimens de ligne de rentrer dans leurs quartiers , vers sept heures du soir, et engagea la garde nationale à se retirer. Les troupes de ligne obéirent; mais la garde nationale refusa de poser les armes avant que les i-ebelles fussent soumis. Alors on eut recours à la ruse; sous prétexte qu'on manquait de transports, pour

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laire arriver des cartouches, on ordonna à la garde nationale de se rendre au magasin de munitions situé près de la porte des Récollets. Pendant ce temps cinq des six bataillons de la garde quittèrent le palais et passèrent à leurs casernes. En même temps le chef politique Ma rtinez Saint-Martin, s'efforçait de semer la discorde parmi les patriotes; il cherchait à persuader à la municipalité et aux différens bataillons de garde nationale, qu'elle renfermait dans ses rangs une foule d'anarchistes, ennemis de la constitution et bien plus dangereux que les bataillons de la garde; il en concluait que, pour sauver la liberté et la constitution, les bons citoyens devaient déposer les armes. Ses discours hypocrites furent reçus avec le mépris qu'ils méritaient, et avec un mécontentement de mauvais augure pour lui. Il se retira au palais, dont il ressortit le 7 en pleurant, lorsque les rebelles eurent été vaincus.

Le lendemain, i«* juillet, les troupes restèrent , de part et d'autre , dans leurs positions ,

pendant toute la journée , sans faire aucun mouvement; vers onze heures du soir, un bataillon des gardes vint doubler la garde du palais; les quatre autres quittèrent Madrid avec armes et bagages et se retirèrent au Pardo par la porte de Fer. Ce mouvement, qui annonçait des intentions hostiles , appela l'attention des patriotes. Un nombre de citoyens armés et les officiers en non-activité qui se trouvaient à Madrid, ainsi que les réfugiés français et italiens, se rendirent au parc d'ar tillerie, où ils formèren t, sous les ordres de don Vincent-Bertran de Lys, un bataillon qui prit le nom de sacré; les officiers, sous-officiers etsoldats, qui étaient restés fidèles à leurs se r m en s , au nombre de six cents , formèrent un autre bataillon et prirent également poste au parc d'artillerie. Deux bataillons de volontaires de la garde nationale, et le régiment de cavalerie Principe étaient à la Plaza-Mayor avec deux canons; le troisième bataillon de la garde nationale à la place d'Anton-Martin; le régiment d'infanterie don Carlos,

— 3Zi3 — la garde nationale à cheval, et le régiment de cavalerie d'Almanza, près du parc d'artillerie avec trois canons.

Le 2 au soir , il y eut une petite alerte , causée par les gardes, qui attaquèrent un détachement de garde nationale, commandé par le colonel Selles. L'attaque fut repoussée et les troupes restèrent dans la même position jusqu'au 6 au soir, sans autre mouvement que celui que Morillo fit faire au bataillon sacré , qu'il renvoya à la place San Domingo , où il était inutile. La capitale était virtuellement sans gouvernement; le roi, les ministres et le chef politique étaient au milieu des rebelles ; la députation permanente des Cortès ne donnait aucun signe de vie ; la municipalité était assemblée , délibérait et ne décidait rien. La conduite de Morillo était plus que douteuse; en vertu de son double commandement, il était alternativement au milieu des deux armées, et on remarqua qu'il était souvent avec les rebelles , qu'il avait soin de fournir de vivres et

de mifnitions; il avait laissé les troupes accumulées sur les places où il les avait établies, sans les couvrir par des postes avancés, ni même faire occuper les portes de la ville. Dans la nuit du 6 au 7, pendant que les bataillons du Pardo s'avançaient vers Madrid, il fit annoncer par le commandant de la place que tout était tranquille, et qu'il s'était retiré chez lui. Les troupes placées au parc d'artilleries étaient entassées sous les fenêtres des écuries du palais , d'où elles pouvaient être criblées par le feu des rebelles ; il ne fit pas occuper la porte du Soleil, point central de la défense de Madrid; il n'avait désigné aucun chef pour prendre le commandement des troupes stationnées à chacun des points que nous avons indiqués ; il avait même refusé les offres de service que lui firent les généraux Riego, Ballesteros, Alava et le brigadier Palaréa. Enfin les troupes fidèles et les rebelles recevaient de lui le même mot (Tordre. Il est facile de voir par là que tout avait été disposé

pour que Madrid put être surpris par les bataillons rebelles du Pardo , qui pouvaient entrer en ville sans obstacle , et aborder les troupes stationnées sur la Plaza-Mayor, à la faveur du mot d'ordre.

La surprise eut lieu en effet et n'échoua que par la vigilance des patriotes. Le 6 au soir, on avait reçu la nouvelle que les quatre bataillons du Pardo étaient arrivés près de la porte de Fer, et se préparaient à entrer en ville. Morillo ne fit aucune disposition et chercha même , ainsi que nous l'avons vu , à tromper la garde nationale; mais les patriotes ne s'endormirent pas , et poussèrent toute la nuit des patrouilles du côté où les rebelles pouvaient arriver. Vers deux heures du matin , le 7, une patrouille du bataillon sacré, commandée par un ex-garde-ducorps, nommé Miro, rencontra dans la rue de la Luna une avant-garde des rebelles, qui, se voyant reçue à coups de fusil , se mit en retraite; cette avant-garde, en se repliant sur la colonne des gardes vers la place du Soleil , s'en-

gagea par méprise avec un autre détachement des rebelles, dirigé vers la place San Domingo. Cette double fusillade donna l'éveil partout. Pendant ce temps, les quatre bataillons des gardes avaient pris la direction de la rue Jacometrezo; mais ayant rencontré un petit poste qui y avait été placé sans l'ordre de Morillo , ils changèrent de direction et prirent la rue del A rénal, pour gagner la Plaza-Mayor.

Les deux premiers bataillons de la garde nationale et le régiment de cavalerie Principe étaient sous les armes; le brigadier Palaréa combinait avec les chefs de ces troupes le plan de défense, lorque les gardes rebelles arrivèrent en présence. Us attaquèrent la Plaza- Mayor, en trois colonnes , par les rues Boteros, de la Arrnagura et del Enfierno. Reçues par un feu vif de mousquetterie et de mitraille, les deux dernières furent culbutées avant d'atteindre la place; mais la première, composée en grande partie des grenadiers d'honneur et des sapeurs, tous vétérans, pénétra jusqu'à la

— 3/i7 — des pièces. Une compagnie de chas-

ars de la garde nationale la chargea alors en flanc , à la baïonnette, et la mit également en déroute; les quatre bataillons, laissant les rues jonchées de morts et de blessés , se retirèrent jusqu'à la porte du Soleil pour se rallier.

Aussitôt que les premiers coups de fusil avaient été entendus , deux officiers du bataillon sacré avaient été envoyés au parc d'artillerie, pour avertir que les gardes étaient entrées en ville et escarmouchaient avec les postes avancés. Morillo , qui venait d'y arriver, les traita « d'anarchistes, qui cherchaient à « exciter des désordres » et les fit arrêter ; il traita de même quatre autres officiers qui vinrent lui faire, un peu plus tard, un second rapport pareil. Un quart d'heure après, Morillo, qui avait paru sourd , même au bruit du canon , reçut , de Palaréa , l'avis officiel que les rebelles avaient attaqué et avaient été battus. Alors il fit relâcher les officiers, en s'excusant

— 3^8 — de la méprise commise à leur égard, et se vit forcé de prendre des mesures.

La première fut d'ordonner que le plus ancien officier qui se trouvait à la Plaza-Mayor prît le commandement des troupes. C'était Palaréa,qui se disposa sur-le-champ à attaquer lui-même les rebelles et se fit joindre par le troisième bataillon de garde nationale. Presque au même moment arriva le général Balîesteros avec deux canons et la garde nationale à cheval. Il prit le commandement et approuva le plan de Palaréa; ce dernier reçut l'ordre de prendre à droite par la rue Carretas avec une compagnie de grenadiers et une de chasseurs nationaux et un escadron de Principe , tandis que Balîesteros descendrait la Calle-Mayor, avec deux compagnies de grenadiers et de chasseurs nationaux et deux canons-, une compagnie de grenadiers fut envoyée prendre poste à Saiiit- Genez. Palaréa ayant un détour à faire, Balîesteros s'arrêta au haut de la Calle-Mayor, oii il fut joint par Riego. Pendant ce temps, les re-

— 3^9 — belles s'étaient ralliés devant la direction des postes , et s'avançaient de nouveau en colonne. La compagnie de chasseurs nationaux se jeta sous les portiques pour prendre la colonne en flanc , et l'artillerie ouvrit son feu à mitraille. Les rebelles y répondirent par un feu de mousquetterie très-vif; mais l'attaque de flanc et le feu à bout portant des chasseurs mirent bientôt le désordre dans leurs rangs , et les obligèrent à reculer. Ils se rallièrent cependant rapidement et revinrent à la charge; mais ils furent si vigoureusement reçus, qu'ils furent obligés de fuir en désordre vers la porte du Soleil: ces deux attaques furent si rapides que , lorsque Palaréa put déboucher dans la Calle-Mayor pour les prendre par derrière , les rebelles l'avaient déjà dépassé dans leur fuite.

Pendant que ces évènemens se passaient sur la Plaza-Mayor et à la porte du Soleil, Morillo, se voyant forcé d'agir, ordonna au bataillon des gardes fidèles d'occuper les écuries du pa-

lais, ce qui eut lieu après un combat assez court. Presque en même temps les deux bataillons rebelles , qui étaient au palais , tentèrent une attaque contre le parc d'artillerie; mais la mitraille qui les accueillit les força à une prompte fuite.

Cependant les quatre bataillons qui avaient été repoussés de la Plaza-Mayor, renonçant à une nouvelle attaque sur ce point, se disposaient à gagner le palais par la rue del A rénal , afin de rejoindre leurs camarades ; mais le feu des grenadiers nationaux postés à San Gines les rompit , et les força à se jeter en désordre par diverses rues. Ceux qui se dirigèrent par la rue de Monteros, outre le feu qui les poursuivait, furent abîmés par les pavés, les matériaux et les meubles qu'on leur lançait des fenêtres. Les femmes se distinguèrent surtout, non seulement dans ce genre de guerre, mais en général pendant tout le combat : on les voyait au milieu du feu apporter des rafraîcbissemens aux défenseurs de la liberté, et les encourager

par leurs exhortations. Une de celles qui se distinguèrent le plus par leur patriotisme fut la comtesse d'Ognate, dont le mari, lieutenant de la garde nationale à cheval, quoique gravement indisposé , avait quitté son Ut pour se rendre où le devoir et la patrie l'appelaient. Je ne saurais non plus passer sous silence le dévouement de l'officier commandant l'artillerie de la Plaza-Mayor. Au commencement de l'affaire il était dans le plus fort paroxisme d'une fièvre violente. Ne pouvant se soutenir sur ses jambes , il se fit apporter une chaise à dix pas derrière ses pièces , et y resta jusqu'à ce que l'ennemi fût mis en fuite.

Les rebelles, fuyant dans diverses directions, essuyèrent le feu des troupes qui étaient à la place San-Domingo et à celle de l'Orient. La garde nationale les poussait vivement, et leur faisait des prisonniers ; enfin , ils parvinrent , à la faveur d'une sortie de leurs camarades qui étaient au palais , à s'y réfugier en désordre. Ballesteros parut bientôt devant le palais, et donna

sur-le-champ l'ordre à son neveu don Louis Corral de l'attaquer avec deux bataillons de la garde nationale , sous la protection de l'artillerie ; mais dans le moment parut un messager du roi, qui demanda qu'on cessât le feu , parce que la vie de Sa Majesté était en danger. « Que le roi , répondit d'abord Ballesteros , « fasse poser les armes aux factieux qui l'en- « tourent , ou nos baïonnettes les iront cherce cher jusque dans ses appartemens. » Cependant il eut ensuite la faiblesse de suspendre son attaque , et de faire conduire le messager par son aide^de-camp Lopez Pinto au général Morillo. On raconte que , dans ce moment terrible, les Infans et la reine, qui étaient auprès de Ferdinand, lui témoignant la crainte que leur inspirait la prise du palais de vive force, il leur répondit froidement : « La constitution « me rend inviolable; je ne crains rien. — « Mais nous, sire! — Vous vous en tirerez « comme vous pourrez ».

Morillo ayant demandé au messager si les

gardes posaient les armes, et en ayant reçu une réponse négative , au lieu d'insister sur cette mesure préliminaire , envoya au palais l'aide-de-camp Lopez Pinte et le colonel O'Doile, pour recevoir les propositions du roi. Ils furent reçus au milieu du conseil privé , où paraissaient en première ligne le duc de l'Infantado, le marquis de Las Amarillas, et les comtes de Casa-Sarrias et de Castro-ïerreno. On chercha d'abord à séduire le colonel O'Doile , et à l'engager à joindre les gardes avec son régiment (Ferdinand VII). Cette tentative n'ayant pas réussi, le roi déclara qu'il était prêt à faire tout ce que la nation désirerait, mais qu'il fallait faire cesser les hostilités , et nommer quelqu'un pour traiter avec lui. S'il avait été possible de douter que Ferdinand fût l'instigateur et le chef de la révolte de sa garde, sa réponse aurait suffi pour en fournir la preuve.

Aucune autorité légale n'existait à Madrid , qui pût prendre les pouvoirs du gouvernement; la commission permanente des Cortès III. i3

était restée clans une coupable apathie. Son devoir , dès le moment où le roi se trouvait au milieu des rebelles , et , selon la fiction constitutionnelle, était leur prisonnier, aurait été de nommer une régence. Elle n'en fit rien. On a dit que l'ambassadeur de France avait déclaré que, si l'on nommait une régence , il se retirerai t. La chose était dans son caractère , et dans l'esprit du gouvernement de Louis XVIII ; mais rien ne prouve que la déclaration ait été faite : et quand même cela eût été, c'était le comble de la lâcheté que d'y avoir égard. Cependant, comme il fallait improviser un pouvoir quelconque pour traiter , puisqu'on était arrivé à ce degré d'imprudence et de faiblesse, on s'avisa de composer un pâté ^ qu'on appela commission de gouvernement. On y fit entrer deux membres de la commission permanente des Cortès, deux conseillers d'Etat, deux généraux , et deux membres de la municipalité. Ainsi les deux puissances qui traitaient étaient, d'un côté, un roi qui se décla-

rait chef" des rebelles qui avaient voulu noyer la loi fondamentale dans le sang; de l'autre, un salmigondis provisoire, où la fraude et le mensonge se traînaient à la suite des doctrinaires.

Les effets répondirent à ce qu'on pouvait attendre de Tinconcevable aveuglement des patriotes. Le comte de Casa-Sarrias et les chefs de bataillon Héron et Salcedo , qui se présentèrent au nom du roi, notifièrent d'abord que la dignité royale ne permettait pas que sa garde posât les armes; comme si Ferdinand VII, en se déclarant ainsi le chef d'une bande de rebelles et de brigands ne respirant que le massacre et le pillage , pouvait encore avoir à conserver une dignité qui fût supérieure à celle de ses complices. Après cette insolente déclaration, on n'eut pas honte de continuer à négocier. On aurait peut-être même cédé, mais on craignait de trop irriter la garde nationale , qui était encore sous les armes. On prit un juste-milieu : il fut décidé qu'à quatre heures

après midi les quatre bataillons du Pardo poseraient les armes; mais que les deux qui étaient restés au palais se retireraient armés à Leganes et à Vicalvaro. On voulut sans doute étendre sur eux l'inviolabilité du roi conspirateur. Cette capitulation irrita les patriotes, qui la regardèrent comme une trahison ; mais l'esprit d'ordre et de subordination aux autorités retinrent ces hommes que leurs assassins appellent anarchistes.

A trois heures et demie, les troupes nationales se mirent en bataille pour l'exécution de la capitulation. Dans ce moment, un feu vif se fit entendre sur différens points. C'étaient les quatre bataillons du Pardo, qui tiraient sur les postes des patriotes, en se retirant par le principal escalier extérieur, qui conduit de la grande cour du palais au campo del Moro et à la porte de la Vega; leur intention était de gagner la route d'Alcorcon. Ils furent attaqués de toutes parts, mais il était trop tard pour leur couper la retraite. On les mit en désordre, et

ils furent poursuivis dans toutes les directions par les généraux Ballesteros, Copons , Palaréa, et par le bataillon sacré de Bellran de Lys. Dès la sortie du palais, un bon nombre de soldats quittèrent les rangs de la garde, et vinrent se réunir aux patriotes. Le reste des quatre bataillons fut presque tué ou pris. Quelques-uns parvinrent à se cacher; bien peu purent rejoindre les deux bataillons qui se rendaient à Vicalvaro et Leganes. La perte des gardes s'é~ leva ce jour-là à environ six cents morts ou blessés, et douze cents prisonniers.

Dès que la retraite des rebelles eut commencé , le régiment de l'infant don Carlos, et le bataillon des gardes-fidèles, prirent possession du palais sous les ordres de Morillo. Les premiers mots que Ferdinand adressa à ce dernier furent l'ordre de poursuivre les rebelles^ et de les exterminer jusqu au dernier. Le lâche qui n'avait pas osé s'exposer de sa personne voulait probablement les punir d'avoir échoué ,

Èf^i

et se venger de la peur qu'il avait eue. Cette anecdote est une leçon dont les esclaves des despotes peuvent faire leur profit : réussir, ou être désavoués et sacrifiés par ceux qui les emploient.

Tout ce qui venait de se passer à Madrid doit être considéré comme l'ouvrage de la faction des doctrinaires, qui dominaient partout, aidés par la stupide apathie de ce juste-milieu , qui commençait à se dessiner; non-Seulement cette faction avait confié le département de la guerre au marquis de Las Amarillas et à ses créatures , mais elle était entrée dans un pacte criminel avec les serviles. Se flattant de faire adopter une constitution qui admettrait deux chambres , et de se placer dans la première, les doctrinaires travaillaient sans relâche à renverser celle qui existait. Ils ne s'apercevaient pas que les serviles , dont ils soutenaient la cause en persécutant les patriotes, et le roi même, ennemi de toute espèce de constitu-

tion , ne se servaient d'eux que comme d'un instrument , d'autant plus facile à briser, qu'ils se seraient trouvés, même après avoir réussi , écrasés sous le poids de la haine due à leurs persécutions, et du mépris que méritaient leur bassesse et leur vénalité. Leurs menées, leurs déclamations contre la constitution qu'ils voulaient renverser sous prétexte de la mettre en harmonie avec les vœux de la Sainte-Alliance, avaient porté leur fruit. Les gardes, jusque-là renommés pour leur attachement à la constitution , avaient été , par leurs prédications, changés en une bande de brigands , et le pa lais transformé en une caverne de rebelles.

A Madrid, les ministres, en sortant du palais, reprirent tranquillement leurs portefeuilles et leur système. Leur premier soin fut de faire rétrogader en hâte , en les blâmant , les chefs militaires qui, comme le général Espinoza, au premier bruit des évènemens, étaient accourus au secours de la capitale. La garde natio-

nale de Madrid, justement mécontente de la tournure qu'avaient prise les affaires , et craignant les trahisons qui se préparaient, refusa le 7 de poser les armes, et témoigna de l'irritation. A force de promesses et de déceptions, le 9, on vint à bout de la calmer, et de faire rentrer les bataillons dans leurs foyers.

La commotion de Madrid s'était fait sentir sur d'autres points de l'Espagne. Les carabiniers royaux stationnés à Cordoue s'étaient révoltée, et avaient proclamé le roi absolu, dès qu'ils avaient appris ce qui se passait dans la capitale. Les autres troupes ayant refusé de suivre leur exemple, ils avaient quitté Cordoue, dans l'intention de marcher sur Madrid. Mais le brigadier Valdecanas se mit à leur poursuite, les atteignit, les battit et les dispersa.

A Alicante, peu après mon arrivée, il y avait eu une émeute, fomentée par le nouveau chef politique doctrinaire Golfin. A la nouvelle de la révolte de Madrid, il y avait eu un mou-

vement de rébellion des serviles à Orihuela lies patriotes, forcés de fuir, vinrent chercher du secours à Alicante. Golfin aurait voulu le refuser, mais il craignit les effets de l'indignation publique. Cependant il ne fit marcher que cent quarante hommes de la garde nationale, qui auraient été infailliblement compromis, si environ trois cents patriotes volontaires, conduits par le colonel Bazan, ancien chef d'étatmajor de Mina, ne les eussent rejoints. Les rebelles furent battus et acculés sur Orihuela ; mais pendant ce temps Golfin suscita une émeute de quelques douzaines de misérables serviles de la lie du peuple, qui vinrent accuser les volontaires qui avaient marché contre les rebelles, d'être des jacobins et des anarchistes, et demandèrent leur bannissement. Goltin y consentit; mais ayant appris le lendemain qu'Orihuela était soumise, et qu'un nouveau ministère allait être nommé , il recula et défit ce qu'il avait fait.

11 était temps qu'on changeât le ministère,

si l'on voulait déjouer une nouvelle conspiration, plus dangereuse que la première. Toutes les provinces étaient dans l'agitation. Les serviles menaçaient ou s'armaient partout. La bande de la Foi, levée par Rambla dans le royaume de Valence, occupait Morella avec quinze cents hommes. Les factieux de Catalogne occupaient Mequinenza et se fortifiaient à Irati et Urgel, sous la protection du cordon sanitaire français. Peniscola avait pensé leur être livré. Le colonel suisse Ulmann, qui y commandait, avait vendu cette citadelle pour douze mille piastres. Le complot fut découvert, mais il avait eu le bonheur de s'échapper. Heureusement les cortès avaient été convoqués en session extraordinaire, et le ministère actuel ne pouvait pas se soutenir devant une assemblée, dont beaucoup de membres devaient être désabusés sur son compte. L'esprit des cortès paraissait retrempé, et d'après ce que m'écrivit le député Serrano, le i8 juillet, les membres les plus prononcés songeaient

à faire un appel aux patriotes européens (i). J'avais formé ce projet, et il n'y avait rien dans l'oreanisation de la confédération des communeros d'Espagne, qui répugnât à une confédération européenne. Je répondis en conséquence, mais la torpeur s'empara encore une fois des cortès; les évènemens marchèrent et nous débordèrent, et lorsqu'on voulut revenir au projet , il n'était plus temps.

(i)«Mon cher général, les dernieis évènemeas publics et des malheurs domestiques m'ont empêché de vous écrire aussitôt que je l'aurais voulu. Vous devez, j'en suis sur, déplorer comme moi que les libéraux aient négligé de s'assurer des avantages qu'ils devaient tirer de leur importante victoire du 7.

« J'examinerai avec attention les observations que vous me faites, et je ferai tout ce qui pourra être tenté. J'ai été pendant quelques jours en communication confidentielle avec quelques membres de la suprême assemblée des communeros, relativement au projet d'étendre cette association, sous la forme présente, aux autres nations de l'Europe, non pour rendre les communeros européens subordonnés à ceux d'Espagne, mais pour établir une confédération européenne de communeros ou libéraux, qui s'aideraient réciproquement à assurer la liberté de cette partie du monde. La plupart de ceux à qui j'en ai parlé sont disposés à y entrer, et je me suis avancé jusqu'au point de

proposer un de mes amis pour médiateur Vous êtes cet ami

Les statuts des communeros sont imprimés tout au long. Lisez-les avec attention, et voyez s'il y a quelque chose qui s'oppose à ce que votre projet puisse être mis en exécution.

Le 9 août, un nouveau ministère fat iionimé; mais les intrigues qui présidèrent à cette nomination et qui décidèrent le choix des ministres, complétèrent la scission entre les patriotes ou comraurieros et les libéraux ou francs-maçons. Après le 7 juillet, il avait été convenu que les deux sections libérales entreraient chacune pour moitié dans le nouveau ministère. Chaque société s'occupa donc de former la liste des membres qu'elle devait fournir; mais la forme hiérarchique et l'esprit jésuitique des francs-maçons, leur donnèrent l'avantage d'être plus tôt préparés. Pendant que les communeros délibéraient, le colonel Evariste San Miguel, le plus actif des membres de la maçonnerie, fit arrêter une liste complète où il eut la modestie de se placer en tête. Il se hâta de la présenter au roi, en l'engageant à la signer sur-le-champ , pour échapper aux exaltés. Le roi consentit, et les communeros furent joués. Le nouveau cabinet fut composé de la manière suivante : Evarisle San Miguel,

ministre d'état; Gasco, à rintérieur; Vadillo ^ aux colonies; Lopez Barras, à la guerre; Navarro, à la justice ; Capaz, à la marine; Egea, aux finances.

C'étaient tous des libéraux qui avaient pris part à la révolution de 1820; mais il fallait de la force dans le moment où ils arrivaient aupouvoir,en admettant mêmequ'ils eussent eu l'intention de déployer dans l'exercice du pouvoir toute l'énergie qui était nécessaire dans la situation critique de l'Espagne, leur capacité n'aurait pas répondu à leurs désirs. Le chef du cabinet avait une ambition de cour, et la faiblesse de caractère qui appartient à ce genre d'ambition. Sa conduite équivoque comme fiscal dans le procès des conspirateurs du 7 juillet , où il avait évidemment cherché à sauver les grands coupables, avait démontré son désir de plaire aux meneurs du palais , et cette tendance pouvait le conduire loin. Le ministre de la guerre, qui allait bientôt avoir le principal rôle à jouer, était d'fin esprit

borné et obstiné, et dépourvu d'instruction. Le mystère dans lequel il enveloppait toutes ses actions écartait de lui les conseils des hommes sages qui auraient pu le guider, et le livrait à l'influence de subalternes ignorans et intrigans. Les autres ministres étaient d'honnêtes gens, bons partout ailleurs.

Le mois d'août se passa sans que le gouvernement prît aucune mesure qui mérite d'être citée, à l'exception de la nomination de Mina au commandement d'une petite armée qu'on organisait en Catalogne, pour réduire les factieux qui dévastaient cette province. Ils avaient même créé une régence présidée par un certain baron d'Eroles, et qui siégeait à Urgel. Le modérantisme ou plutôt l'apathie étaient arrivés au pouvoir avec le nouveau ministère. Le gouvernement et les cortès se faisaient complètement illusion sur la situation de l'Espagne et les dangers qui la menaçaient. Ils croyaient les conjurer en se montrant passifs et obéissans aux impulsions étrangères; c'était le soyons

sages (leM. Sébastiani.Le prétendu cordon sanitaire des Bourbons de France allait en grossissant et servait ouvertement d'appui et de refuge aux factieux. Vouloir attaquer et réduire les factions une à une était une folie : à peine la révolte était-elle comprimée sur un point , qu'elle éclatait de nouveau sur un autre ; il fallait comprimer la rébellion, tout à la fois, sur toute l'étendue des frontières et couper ses communications avec la France.

Les cadres de l'armée espagnole pouvaient recevoir soixante mille hommes. Il était convenable de les compléter , et de porter quarante mille hommesdansla Catalogne, l'Aragon , la Navarre et la Biscaye, en face du cordon français. La garde nationale volontaire s'élevait à cent cinquante mille hommes; elle était équipée, armée et instruite, et elle avait donné plus d'une preuve de sa valeur.

Elle ne manquait que d'une organisation générale, et les bataillons ou compagnies de chaque ville ou bourg étaient indépendans

l'un de l'autre et par conséquent isolés. Il fallait donc lui donner cette organisation , en formant des régimens, des brigades, des divisions dans chaque province; cela se pouvait sans nuire à l'organisation politique. Les quatre provinces frontières auraient eu trente mille gardes nationaux prêts à joindre l'armée de ligne qui s'y trouvait. Alors l'Espagne présentait en première ligne environ soixante-dix mille hommes, et en réserve plus de cent vingt mille. Ces mesures auraient changé la face des affaires, et elles étaient justifiées par l'état de rébellion des provinces frontières; mais, ainsi que nous le verrons, on ne fit rien de tout cela. .Te ne cessais de faire à ce sujet les plus vives représentations à mes amis des cor tes. Ils en reconnurent la justesse lorsque je les revis proscrits à Londres.

La faction des absolutistes nes'endorraait cependant pas ; leurs menées à Madrid, et les intrigues de cour, enlaçaient le ministère et le

retenaient dans un cercle d'apathies et d'inquiétudes. La plus grave était la crainte de l'évasion de Ferdinand, à laquelle la cour travaillait sans relâche , et espérait réussir. La crainte de cet évènemen t avait gagné les Cortès, et quelques députés m'en firent part. Je ne pus m'empêcher de leur répondre que la question la plus importante n'était point du tout là. Le but de la Sainte-Alliance était et devait être de détruire les institutions libérales en Espagne, comme dans le reste de l'Europe. Les Bourbons de France surtout, qui travaillaient à se débarrasser tout-à-fait d'une charte à moitié effacée, avaient l'intérêt le plus pressant à rétablir le despotisme en Espagne. La présence ou l'absence de Ferdinand, à Madrid, n'était qu'un objet secondaire, dont l'influence n'irait pas plus loin qu'une modification dans la rédaction du manifeste.

Si Ferdinand parvenait à s'échapper et à passer les Pyrénées, il ne manquerait pas de protester qu'il avait été forcé à accepter "I. u4

une constitution odieuse à la partie saine de In nation, et (jn'il réclamait le secours de la Sainte-Alliance pour assurer le bien-être de ses loyaux sujets. Voyez les Bourbons de Naples, en 1821 .

Si, au contraire, il restait à Madrid, ce serait la Sainte-Alliance qui déclarerait alors qu'il était retenu par force dans sa capitale, et qu'un devoir impérieux l'appelait à venger la cause des rois, et à aider des sujets fidèles à délivrer leur souverain des mains d'une bande de rebelles. Voyez la lettre de Louis XVI, et le manifeste de Brunswick, en 1791.

L'objet important était donc de commencer par mettre l'Espagne dans un état de défense respectable, afin d'arrêter par la force une invasion qu'on ne pouvait espérer d'empêcher par des négociations, où l'on aurait à lutter contre les déceptions, les mensonges et la perfidie. Les députés Serrano, Beltran de Lys et les communeros partageaient mon opinion ; mais les ministres et les francs-macons vou-

hireut rester sages ; les doctrinaires ou anilleros étaient tous vendus à la cour.

A Valence, une nouvelle procédure avait été entamée contre le général Elio, comme fauteur de la révolte des canonniers, le 3o mai. Le conseil de guerre, réuni le 18 août, le condamna à mort. Mais, selon les lois espagnoles, la sentence devait être approuvée par le commandant supérieur militaire. Le baron d'A.ndilla, qui avait succédé, quinze jours auparavant, à Almodavar, renonça au commandement; le général Clarke, qui commandait la subdivision de Jativa, refusa de s'en charger; treize généraux ou officiers supérieurs , en non-activité à Valence, refusèrent également, et le commandement se trouva dévolu à un lieutenant-colonel nommé don Vincent Valterra.

Les francs-maçons auraient voulu que l'exécution fût retardée jusqu'à l'arrivée du brigadier Espinosa , nommé pour commander à Valence. Mais la municipalité ayant annoncé au colonel Valterra que la tranquillité publique

courait des dangers^ par l'exaspération que causait dans le peuple le retard de l'exécution, la sentence fut approuvée le 3 septembre, et Elio exécuté le même jour. Il mourut avec courage, et le peuple s'abstint de toute invective tant qu'il vécut j mais l'exécution achevée, un cri unanime de vwe la Constitution ! se fit entendre. Quelques jours après, le gouvernement exila, en divers lieux, les généraux et les officiers qui avaient refusé le commandement de Valence.

A peu près à la même époque, les généraux Sarsfield et Carlos O'Donnel, le colonel Freyre et quelques autres officiers désertèrent l'Espagne, pour aller rejoindre îa bande de factieux d'Eguia, qui s'organisait en France. Cette désertion d'officiers supérieurs jouissant d'une fortune honorable et que personne n'inquiétait était d'un funeste augure. O'Donnel surtout, dont le frère, le comte de l'Abisbal, venait d'être nommé premier inspecteur-général d'infanterie, n'avait aucun motif de mécon-

tentement; il fallait donc admettre que la resr tauration du pouvoir absolu , à l'aide des Bourbons de France , leur paraissait immanquable. Depuis un an le gouvernement français mettait à la disposition de son ambassadeur de fortes sommes qui servaient à acheter des partisans à l'absolutisme et dont l'effet fut assez sensible dans les Cortès et parmi les généraux. Presque en même temps Morillo , craignant le résultat du procès entamé à l'occasion des événemens du 7 juillet, et qui se poussait vigoureusement, s'enfuit de Madrid déguisé. Il fut arrêté dans un village de l'Andalousie et ramené en prison à Madrid ; mais dans ce moment, une négociation était entamée entre les francs-maçons et les doctrinaires ou anilleros, afin de réunir les deux sociétés. Cette réunion , qui fut la véritable cause de la perte de l'Espagne, eut lieu, et Morillo devint nécessaire à l'accomplissement du projet des doctrinaires; il fut donc relâché.

Le congrès de Vérone était réuni et délibé-

rait sur les moyens de renverser la constitution eil Espagne. Le cordon sanitaire français s'augmentait de jour en jour, et l'appui accordé aux factieux espagnols n'était plus même déguisé. Il était donc naturel de croire que le gouvernement se hâterait de réunir dans les provinces frontières les troupes de ligne et les milices actives dont il pouvait disposer : c'està-dire environ vingt-cinq mille hommes; que la garde nationale volontaire recevrait une organisation coordonnée, et serait réunie en corps dans chaque province, prête à marcher où le besoin de fortifier l'armée de ligne se ferait sentir. Enfin que l'armée permanente serait immédiatement portée sur le pied de guerre par un prompt recrutement; que les fonds nécessaires pour l'armement et l'équipement des recrues seraient votés et réunis: rien de tout cela ne fut fait. Le ministère présenta à la vérité des projets de loi pour le recrutement de l'armée sur le pied de guerre et pour l'assignation des fonds nécessaires à la

prompte entrée en campagne; mais le système de recrutement adopté était aussi mauvais qu'il était possible. Les recrues devaient d'abord se réunir dans un des grands dépôts assignés pour chaque armée future; là ils devaient être habillés, équipés et armés, avant de joindre leurs corps respectifs. Pendant ce temps les régimens devaient rester dans leurs garnisons de l'intérieur. 11 était facile de voir que, ces mesures étant prises au mois d'octobre 182a, le mois de février 1823 arriverait avant que les régimens eussent reçu le complément qu'ils attendaient pour marcher; et pendant ce temps, les frontières restaient dégarnies.

Quant à la garde nationale volontaire qui , sans exagération , valail , sous tous les rapports , mieux que les troupes de ligne , il n'en fut pas question ; elle fut laissée dans son étal de dispersion , qui l'exposait, lors de l'invasion du territoire, à être détruite faute d'une organisation qui lui permit de se réunir : il ne faut pas s'en étonner. Les doctrinaires qui , par

leur alliance avec les francs-maçons, étaienf: devenus faction dominante , voulaient trahir la patrie et ouvrir à l'ennemi le chemin de la capitale, lis ne pouvaient donc pas songer à réunir sous les armes un corps dont le nombre, le courage et le patriotisme auraient rendu toute trahison impossible; il est de règle générale que tout gouvernement, qui veut trahir les peuples ou qui tend à l'absolutisme cherchera toujours à écarter la garde nationale, à la désorganiser et à la dissoudre même au besoin. La réunion des fonds nécessaires pour l'armement dont on devait s'occuper, ne fut pas préparée d'une manière moins malencontreuse. La fourniture de l'armement et de l'équipement fut comprise dans un emprunt contracté avec un négociant anglais. Il en résulta un retard indéfini', puisque l'emprunt devait être rempli, avant qu'on put disposer des traites nécessaires pour payer les fournitures. D'un autre côté, le négociant anglais dut traiter, pour les armes , avec un manufacturier de ses compatriotes,

dont les liaisons avec le parti servile étaient connues , et eurent pour effet de faire man^ quer cette fourniture. On contracta encore, à des conditions qui paraissaient avantageuses, un emprunt de quatre cent mille réaux ( 100,000 fr. ) et cela pour soutenir une guerre. En vérité c'était se moquer du monde.

Au mois de novembre, les députés libéraux des Cortès ayant inutilement pressé les ministres d'utiliser les réfugiés étrangers, et de présenter à ce sujet un projet de loi , en prirent eux-mêmes l'initiative, dans la séance du 1 1 ; comme on peut bien le penser , les anilleros s'élevèrent avec force contre cette idée. Le député Augustin Arguelles se signala encore une fois par l'expression de sa haine contre les étrangers. Il proposa simplement de les comprendre en masse dans le recrutement, tous devant se trouver fort honorés de servir comme simples soldats dans les armées espagnoles. S'il eût été question de la garde nationale volontaire , son expression

~ 378 — pouvait être juste : il aurait été honorable pouitous d'y entrer. Elle nous avait déjà même reçus dans ses rangs pour combattre. Quant aux régimens de ligne , on aurait pu répondre : il n'y a pas de quoi. La discussion s'échauffa, et commençait à dégénérer en personnalités , lorsque les ministres y mirent fin. Ils déclarèrent qu'ils trouvaient le projet bon en lui-même, mais que le moment n'était pas encore opportun pour le mettre à exécution; ils en demandèrent donc l'ajournement, qui fut adopté.

L'unique motif qui fit reculer les ministres devant une mesure qui pouvait alors être utile, fut la crainte de fournir un prétexte d'invasion à la Sainte- Alliance. C'était la répétition de ce qu'avaient fait les Napolitains. Mais ils auraient bien voulu qu'une tentative révolutionnaire fût faite sur les frontières de France, de manière à pouvoir en profiter, si elle réussissait, et la désavouer dans le cas con traire. Ils ne concevaient pas que de petites entreprises isolées , et non appuyées d'une

manière efficace, fût-ce même en secret, devraient nécessairement échouer. Personne ne prendrait le change sur leur désaveu, après l'événement. Si une légion étrangère, organisée pendant qu'on était encore, au moins en apparence, en état de paix, était placée à portée des frontières , on pouvait , en correspondant avec les comités patriotiques français, espérer de la voir se grossir assez rapidement. Une fois arrivée à environ trois mille hommes, cette légion aurait pu espérer de faire en France ce que les serviles faisaient en Espagne, avec les troupes delà régence absolutiste d'Urgel; mais il fallait aussi avoir sur les frontières un cordon d'observation comme la France. Je reçus au mois d'octobre, et ensuite au mois de novembre, l'invitation de me rendre en Navarre et en Biscaye, où se trouvaient environ deux cents réfugiés, et de passer, en y allant, par Madrid, afin de conférer avec les ministres sur ce que je devrais entreprendre. 11 était ridicule de prétendre réussir à quelque chose avec

une poignée d'hommes, isolés, dépourvus de tout appui, et presque désavoués d'avance. Je n'ai jamais eu d'inclination pour les rôles d'Alexandre aux marionettes, et je déclinai la proposition.

A la fin de décembre 1822, le cordon sanitaire français prit le nom d'armée d'observation. Il y avait long-temps que la fièvre jaune n'existait plus en Espagne; il fallait donc ou retirer les troupes placées en observation sous le prétexte de l'épidémie, ou leur donner un autre nom. Celui-ci était au moins significatif. Les délibérations et les actes dn congres de Vérone prenaient un caractèie prononcé, et il était évident que les déterminations de la Sainte- Alliance tendraient au renversement de la constitution espagnole. Les Bourbons de France y avaient un intérêt direct, et ils le faisaient bien voir par l'appui qu'ils accordaient aux factieux e^agnols; mais, pour ne pas trop choquer l'opinion publique, ils voulaient avoir Tau- d'être conliaints à une intervention à la-

quelle ils s'étaient préparés. De là vint la jonglerie de M. de Villèle, qui paraissait opposé à cette intervention, et qui eut l'air de ne s'y décider que, parce que, disait-il, « il fallait ou « faire la guerre au midi, ou la recevoir au «nord. » L'Angleterre, de son coté, jouait son rôle habituel , celui d'une neutralité intéressée dont elle comptait recueillir quelques avantages; elle ne tarda pas en effet à tirer parti de la situation difficile où se trouvait l'Espagne.

Aussitôt que l'Amérique espagnole eut déclaré son indépendance, les Anglais se hâtèrent d'entrer dans les relations de commerce les plus étendues avec les insurgés. Les lois prohibitives de l'Espagne ne pouvant plus être exécutées avec rigueur par la métropole, ce commerce éprouvait peu d'obstacle. Cependant quelques bâtimens anglais furent pris par les croiseurs espagnols. En 1819, le gouvernement anglais, voulant protéger ses sujets, fit déclarer au gouvernement espagnol que, s'il

ne voulait pas reconnaître l'indépendance de l'Amérique du Sud, il eût à permettre le commerce entre l'Angleterre et les provinces insurgées. Le ministère refusa d'abolir les lois prohibitives , mais promit de tolérer le commerce. Cependant, après 1820, quelques vaisseaux anglais, qui avaient voulu forcer le blocus, et qui étaient chargés d'armes et de munitions, c'est-à-dire de véritable contrebande de guerre, avaient été capturés. On se récria beaucoup contre ce prétendu manque de parole, et après de longues négociations sans résultats, sir William A' Court fut envoyé par le cabinet anglais à Madrid, pour leur donner une nouvelle impulsion. Le nom seul de ce négociateur était d'iln augure non moins sinistre que la circonstance dans laquelle il arrivait.

La première note de sir W. A' Court présenta hautement les prétentions de l'Angleterre. La levée du blocus maritime de l'Amérique du Sud , et une indemnité pour les vaisseaux capturés, qui fut portée à environ douze millions.

N'ayant pas reçu pour réponse une acceptation pure et simple, il en présenta une seconde, pour annoncer que deux escadres allaient mettre à la voile de Portsmouth pour Porto-Rico et Porto-Cabeîo , avec l'ordre de capturer les vaisseaux espagnols qu'elles rencontreraient, jusqu'à la concurrence de douze millions demandés. Menacée d'une guerre continentale, l'Espagne ne pouvait pas risquer de perdre le peu de commerce qui lui restait, en rompant avec l'Angleterre. Il fallut donc céder ; le blocus maritime fut levé, et le i janvier 1823, les Cortès reconnurent la nouvelle dette de douze millions que la générosité britannique leur imposait. Le trait est caractéristique, et ne doit pas étonner du gouvernement anglais.

Étant ainsi débarrassés à prix d'argent des difficultés suscitées par l'Angleterre, qui, pour prix de cette condescendance, avait promis de garder la neutralité, les ministres semblèrent perdre de vue les dangers qui les menaçaient de la part de la France. Cette funeste illusion

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gagna les patriotes les plus éclairés, et le 3 janvier, le député Beltran de Lys m'annonçait positivement que la France renonçait à tout projet hostile , en réponse à une lettre où je recommandais à lui et à ses collègues de redoubler de surveillance et d'activité, et d'obliger les ministres à réunir en hâte une armée sur les frontières.

Cette dernière illusion ne fut au reste pas de longue durée. Dès le 4 janvier, l'ambassadeur de France remit au ministre d'état San Miguel, une note, par laquelle il lui donnait communication des instructions qu'il avait reçues de la cour; conçues dans un style ambigu et dans les termes les plus modérés, elles tendaient évidemment à endormir le gouvernement espagnol, dans l'espérance de négociations futures. Cependant il s'y trouvait une déclaration de principes assez positive, pour que des hommes moins aveuglés que San Miguel et compagnie eussent pu se mettre en garde contre les déceptions et se préparer à tout événement.

Il y était dit que « une constitution que le roi Ferc dinand n'avait jamais reconnue ni acceptée, « lorsquil reprit sa couronne (i8i4), lui avait « été imposée depuis, par une insurrection « militaire. Le gouvernement du Roi de France « est entièrement d'accord avec ses alliés, dans « la ferme résolution de comprimer de toutes (c manières les mouvemens et les principes révo- « lutionnaires . Vous voudrez donc bien infor- « mer le gouvernement espagnol que, lorsque « la tranquillité sera rétablie en Espagne , il <c pourra compter sur les dispositions sincère- « ment amicales de ses voisins. »

Le lendemain 5, des notes analogues furent remises par le comte Bulgary, ambassadeur de Russie, et par les chargés daffaires d'Autriche et de Prusse. Elles étaient toutes plus fortes que celle de la France , et chacune portait un caractère différent. La note de la Russie était un véritable manifeste de Cosaques, plein d'allégations mensongères et d'injures. (]lelle de l'Autriche, plus modérée dans les

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