‹ Quinze ans à Paris (1832-1848).: Paris et les Parisiens (volume 2)Chapitre 13 sur 15 · COLLÈGE DE FRANCE · texte numérisé non relu

COLLÈGE DE FRANCE

Ce nom retentit hautement dans le monde savant, et cela n'est pas sans raison; car il résume à lui seul renseignement universel, et, par ses al-

lares indépendantes, il peut atteindre le plus haut degré des sciences humaines. Fait pour les hommes proprement dits, il creuse de plus en plus profondément dans la riche mine de la pensée, il en ietire tous les trésors, et les répand autour de lui avec une libéralité digne d'une grande nation.

Le Collège de France fut institué, en 1530, par François P*", le restaurateur des lettres. Il n'eut d'abord que douze chaires, puis dix-neuf. On Ta organisé en 1774, et, par les additions successives de 1831, 1837, 1840, 1841 et 1844, il forme à présent une école unique dans son genre. Par le mérite de ses professeurs, il est placé à la tête de la civilisation , et si haut , qu'il s'écoulera bien du temps avant que les autres nations arrivent à l'égaler ; car, pour le surpasser, je ne le crois pas possible.

Voici les chaires de son enseignement :

Astronomie.

Mathématiques (M. Libri).

. Physique mathématique (M. Biot).

Physique expérimentale (M. Regnault).

Chimie.

Médecine (M. Magendie).

Histoire naturelle des corps organisés.

Histoire naturelle des corps inorganiques.

Embryogénie-^omparée.

Droit de la nature et des gens.

Histoire des législations comparées (M. Lerminier).

Économie politique (M, Michel Chevalier).

Histoire et morale (M. Michelet).

Archéologie.

Langues : Hébraïque.

Ghaldaïque.

Syriaque.

Arabe (M. Caussin de Perce val).

Persane.

Turque.

Chinoise

Tartare Mantchou

Sanscrite.

Grecque.

Éloquence latine (M. Nisard).

Poésie latine.

Philosophie grecque.

Philosophie latine.

Littérature française.

Langues et littératures slaves (M. Mickiéwicz), Langues d'origine allemande (M. Philarète Chasles).

Langues de l'Europe méridionale (M. Edgard Quinet).

A chaque nom que Ton rencontre dans cette

(M. S. Julien).

liste des professeurs , on trouve une célébrité ^ une autorité intellectuelle. Nous avons vu ailleurs M. Libri, nous le retrouvons ici armé de ses chiffres. Il a été dit ailleurs que M. Biot a fait de la physique une science exacte , et justement il enseigne ici la physique mathématique. Le nom de M. Regnault est déjà classé ; il a sa place à côté des Dumas et des Thénard. C'est le plus jeune des savants auxquels Tlnstitut ait ouvert ses portes. Il poursuit courageusement ses recherches scientifiques , et y dernièrement encore, il a failli perdre la vue par l'éclat d'une cornue. — Le nom de M. Pelouze, comme chimiste, a déjà depuis longtemps conquis la renommée. M. Magendie^ investigateur hardi dans le domaine médical , a porté le flambeau sur plusieurs points non élaircis encore de la physiologie et de la médecine.

M. Lerminier, esprit brillant et pénétrant, a longtemps été l'idole de ses élèves ; malheureusement, un brusque revirement dans la manifestation de ses opinions politiques en a fait un paria. Ce n'est pas ici le lieu d'apprécier sa conduite; mais il est bien fâcheux pour la science de la législation comparée qu'il ne puisse plus y paraître sans exci* ter une bruyante opposition qui le force au silence.

M. Michel Chevalier, ancien saint-simonien , est

INSTRUCTION PUBUaVB« 235

la pei^onnification du progrès en économie poli* tique. Ses idées sont celles de son école , et , quoi* qu'elles n'aient pas pu se maintenir comme dogme religieux et politique , il n'en est pas moins vrai qu'on lui doit une plus saine appréciation des choses sous bien des rapports , et que les hommes capables qu'elle a donnés à la France marqueront toujours dans Thistoire de son époque.

Voici M. Michelet, historien de la révolution. Tout ce qui tend à un système est indigne de lui; il ne voit que le peuple, ne cherche que c^ que le peuple a fait de grand , de noble, et par où il souffre. -^ Il est Tennemi déclaré du prêtre en général^ et du jésuite en particulier ; partout où il trouve sa trac6| il le poursuit ; sa verve se réveille , sa passion le domine , et il jette alors à son auditoire les éclairs foudroyants de son éloquence.

M. Quinet est Valier ego de M. Michelet : même haine, même passion » même chaleur; pourtant il y a une différence, c'est que M. Michelet, historien , peut rester sur son terrain quand il parle des établissements religieu:^ f et M. Quinet ne peut en parler qu'en donnant une extension forcée à son cours. La culture de la langue, son développementi ses productions en prose et en poésie , n'ont pas beaucoup à faire avec telle ou telle règle menas* tique; je ne sache pas du moins que le Saint-Office

cultivât la littératare, et , à ce propos , qu'on nous dise ce que les prêtres ont à y faire? M. Quinet a beaucoup de talent y mais sa sève exubérante l'égaré; il lui faut de Fespace sans bornes, et, au risque de s'y perdre, il le veut toujours. Le conflit qui s'est élevé entre lui et le ministre de Tinstruction publique prive le Collée de France d'un professeur habile et brillant.

M. Caussin de Perceval est le professeur d'arabe littéral au Collège de France. Gomme chacun le sait, par le mot de littéral on désigne l'étude scientifique de cette langue, telle qu'on la trouve dans les livres et les manuscrits ; l'arabe vulgaire, pu parlé, a d'autres règles, d^autres allures.— Jamais, penirétre, un professeur n'a donné tant d'attrait à l'objet qu'il explique que M. Caussin* Dans ce labyrinthe scientifique , dans cette langue qui contient plus de cent mille mots , il se promène avec une sécurité sans pareille; les treize conjugaisons ou formes du verbe trilitaire, les quatre quadrilatères lui sont familières comme le boulevard des Italiens à un flâneur. Dans ses explications il est clair et net; il déshabille chaque mot, lui rend sa racine, indique sa forme, son emploi, sa signification propre et figurée; et la tâche, je vous assure, n'est pas facile dans une langue qui a plus de mille expressions pour indi-

quer le chameau ou le lion dans toutes les positions et dans tous les âges.

M. Stanislas Julien est professeur de chinois et de tartare mantchou. On s'égaye de temps à autre en parlant de ces deux langues ; mais depuis que les relations commerciales avec le Céleste Empire commencent à prendre une plus grande extension, on reconnaît de plus en plus l'utilité de devenir sinologue. Malheureusement avec M. Julien la chose est un peu difficile. De son aveu, il n'est jamais allé en Chine, et il est plus que probable qu'il ne connaît pas la prononciation réelle de cette langue , qui , elle aussi , a un contingent de quatre-vingt mille mots compliqués encore par la difficulté de les représenter par des signes différents (car récriture alphabétique y est inconnue) -qui ont jusqu'à quatorze traits et se cherchent dans deux cent quatorze clefs. Quoi qu'il en soit , la traduction des documents ne souffre aucune difficulté, et c'est toujours assez.

M. Nisard est professeur d'éloquence latine. — Jamais homme plus compétent n'occupa une chaire de cette importance : savoir solide, goût épuré, coup d'œil de critique consommé, tout se réunit en lui pour donner à cet enseignement le plus brillant attrait, et pour le marquer au cachet de la plus profonde connaissance de l'antiquité. M. Nisard, l'un

des meilleurs écrivains de notre époque, s'est donnée en outre, la tâche de populariser en France les chefs-d'œuvre des auteurs latins, et l'on publie, sous sa direction, aidée de sa plume élégante, la traduction la plus fidèle, quant à la lettre et à l'esprit, de ces classiques , que le inonde savant ne peut ni assez lire ni assez admirer. Les lettres doivent beaucoup à M. Nisard, et les littérateurs proclament avec gratitude l'appui qu'ils trouvent toujours auprès de lui, comme chef de division au ministère de l'instruction publique.

Longtemps, les langues et les littératures d'origine slave n'avaient point de représentant au Collée de France. M. Cousin , dans son passage au ministère de l'instruction publique, a senti que cette lacune n'était pas digne de la France ; il s'empressa de demander aux Chambres le crédit nécessaire pour l'établissement de cette chaire, et la confia à M. Mickiéwicz, poëte polonais. Sans examiner ici le mérite littéraire de M. Mickiéwicz, dont le nom populaire est connu de tous, il faut regretter que des tendances en dehors de l'objet de sou enseignement n'aient pas permis à M. Mickié* wicz de se maintenir dans cette chaire. Des excur* fiions fréquentes dans le domaine du mysticisme ont forcé le gouvernement d'ajourner l'enseignement de ce professeur, et on lui a donné pour suppléant

M. Cyprien Robert, qui, à part son mérite, ne peut avoir, en sa qualité de Français, ni autant de facilité , ni autant d^érudition spéciale qu^un homme d'origine slave, et qui parlait la plupart des langues composant le faisceau de Tidiome origi«naire.

Les langues d'origine allemande sont professées par M. Philarète Chasles, sous-bibliothécaire de la bibliothèque Mazarine et Tun des rédacteurs do Journal des Débats. Les ouvrages critiques de ce littérateur distingué , frappés au coin de la raison la plus solide et de la philosophie sagement appliquée, ont fait à M. Chasles une plac-e spéciale dans la littérature. La clarté de son enseignement attire à ses leçons tous ceux qui se plaisent à le suivre dans ce vaste domaine teutonique, si mal encore apprécié de nos jours, et dont la philosophie purement spéculative et abstraite, la poésie romantique, ont besoin de toute la sagacité du professeur pour présenter à un auditoire français autre chose que des mots, autre chose que de la rêverie.

Le Collège de France restera toujours comme un modèle aussi parfait qu'on puisse le désirer, qui agrandira son domaine au fur et à mesure que les besoins scientifiques s'augmenteront avec les siècles à venir.

Quand on jette les yeux sur ce tableau d'étu-

des, et quand on se met à réfléchir au vaste sujet que chaque chaire présente à Tesprit , on ne peut s'empêcher de se laisser aller à l'enthousiasme, et de donner accès dans son âme à Tadmiration la plus sincère.

Dieu, de son souffle puissant, crée Tunivers, jette dans Tespace des myriades de mondes et allume des soleils, des planètes, des étoiles, au haut du firmament ; la nature répand ses richesses et ses produits sur la syrface du globe, les cache dans les profondeurs de la mer, les ensevelit dans les entrailles de la terre ; puis vient l'homme, être faible , passager , mais doué de la faculté de penser; et, puissant par son génie, il formule en lois immuables la suprême volonté de Dieu , trace la route à ces globes lumineux qu'il aperçoit dans l'espace. Si ses sens trop imparfaits l'empêchent de les voir , il les devine, et marque par le calcul leur place dans le ciel. Il descend dans les profondeurs de l'Océan , dénombre les familles de ces créations si différentes de formes et d'organes; pénètre dans la terre, arrache ses secrets, découvre les révolutions et les cataclysmes qu'elle a subis; prend chaque brin d'herbe , et reconnaît en vertu de quelle fonction vitale chaque plante croit, se reproduit et fructifie. Non content de cela, il cherche à quelle fin la nature a mis cette plante à la

surface de la terre , car il ne suppose rien d'inutile dans le monde , et avec sa racine , son suc ou sa feuille , il guérit ou soulage l'humanité souffrante. Les mers, les montagnes séparent les hommes les uns des autres , le parler du voisin diffère essentiellement du sien , eh bien , il se met en rapport avec lui , il lui fait deviner ses besoins matériels d'abord ; puis, ayant arraché le secret de sa pensée et de sa langue , il l'initie à ses propres études, ou apprend de lui tes choses qu'il ignorait : de sorte que non-seulement il le comprend dans ses besoins physiques, mais aussi dans ses besoins moraux; il suit pas à pas ses inspirations; il devine la flamme céleste qui ravivait telle ou telle œuvre à sa poétique création , et fait passer dans les âmes des autres l'admiration qui l'anime.

Que dire d'une nation qui a donné accès à tous pour participer à ces bienCaits du travail que les siècles écoulés lèguent aux siècles à venir ? — Comment assez applaudir aux nobles -et généreux efforts d'un pays qui ne connaît pas les frontières , qui abat les montagnes , franchit les mers et ramène chez lui tous les trésors de l'intelligence ? Cette nation , c'est la nation française ; — ces trésors, ils sont chez elle , au Collège de France.

Lois ou hypothèses ingénieuses , puissance du

calcul ou fruits de la plus admirable patience , L 16

tout est là 1 —* Votre œil n'ai)erçoit pas un animalcule, sans que le professeur, non-seulement vous Je fasse voir à l'aide d'un microscope, mais vous explique le mode de son existence ; il vous indiquera les organes digestifs, respiratoires ou génitaux; il vous tracera son histoire naturelle, et vous ne saurez ce que vous devez le plus admirer, ou de la puissance créatrice de Dieu , ou de la science de l'homme.

N'oublions pas que ttute cette science vous arrive gratuitemenî j que vous n'avez qu'à assister à ces admirables leçons ; et si vous fermez l'oreille à cet enseignement , c'est que la nature vous a privé de ce sens qui cherche à s'éclairer , de cette curio* site innée que possèdent tous les hommes de rechercher les causes de toutes choses, aussi bien celles de leur existence propre que celles de tous les êtres de la création.

XIÏI.

De quelque côté que Ton se tourne à PSrrfe, dans le domaine de Tintelligence y on y trouve des richesses inépuisables et accessibles à fout le monde, accumulées pour la plus grande gloire dô fa France. Des collections scientifiques et artistiques se rencontrent à chaque pas , et toutes fes portes s'ouvrent à quiconque veut y frapper pour s'instruire. Aucune ville , aucun pays ne met à votre disposition autant d'établissements de ce genre que Paris. — Cette mine inépuisable se renouvelle

sans cesse , ce qui fait que Ton trouve toujours un côté inexploré dans ce vaste domaine , et que Ton peut dire toujours quelque chose de nouveau, d'intéressant, après des milliers d'autres qui vous ont devancé sur cette route. — Il s'agit, pour le moment , des bibliothèques publiques , de ces riches dépôts de Tesprit humain , de ces archives où la science se place à côté de l'ignorance , la sagesse à côté de la folie, la vérité à côté de Terreur. Dans ces nombreuses ruches , où chaque abeille humaine apporte le butin de son intelligence, où des frelons littéraires viennent très-souvent manger du miel tout fait, ou le dérober pour le revendre sous d'autres formes , l'étonnement ne vous quitte pas, la méditation vous saisit sans cesse, et vous vous demandez , si jamais vous venez à prendre place sur ces rayons, quel explorateur infatigable pourra vous y déterrer quand une couche de poussière couvrira ces productions de votre cerveau. — Si vous êtes vaniteux , la réponse que vous vous faites est facile à deviner : vous vous dites que jamais la poussière ne couvrira vos ouvrages, et que les mortels seront trop heureux de puiser sans cesse dans le fruit de vos lumières la nourriture quotidienne de leur esprit; mais si vous êtes philosophe^ si votre esprit va plus loin, le cours de vos idées suivra une autre pente ; la dé-

fiance s'emparera de' vous, votre plume s'arrêtera, votre main restera inactive. La conviction seule que le travail est nécessaire à Têtre intelligent ; l'idée, que s'il n'y avait même qu'un seul individu qui trouvât dans la suite des siècles une vérité utile dans votre ouvrage, vous auriez rempli votre mission providentielle sur la terre , vous soutiendra et vous guidera. Comme tant d'autres, vous vous mettrez à écrire et vous ajouterez quelques centaines de pages à celles qui encombrent déjà ces édifices.

Chaque établissement scientifique, chaque faculté , comme chaque collège , a ici sa bibliothèque plus ou moins riche et appropriée aux besoins de son enseignement. La Sorbonne , Tlnstitut , rÉcole de médecine possèdent des bibliothèques spéciales. La première est composée d'environ cinquante mille volumes. Le public y est admis avec autorisation, et les professeurs seuls ont le droit d'emporter des livres chez eux. — Celle de l'Institut, riche en ouvrages scientifiques , admirablement placée dans la deuxième cour du palais de l'Institut, pour jouir du calme nécessaire à l'étude et au travail, a pour sous -bibliothécaire M. Landresse, le plus obligeant des savants, le plus savant des bibliophiles. — L'École de médecine possède environ trente mille volumes en dif-

246 LEft BIBLI0THÈQDB8 PUBLIQUES.

férentes langues , traitant de la médecine. On y oonsenre les manuscrits d^anciens médecins célè* iM'eS) les commentaires écrits par d'anciens doyens de la Faculté 9 etc. M. Dezeimeris» bibliothécaire, est rémdition médicale en personne; tous les arti-* dds bibliographiques dans la nouveau Dictionnaire médical , publié par les plus célèbres médecins de Tépoque, sont de lui.

Les Bibliothèques publiques proprement dites sont;

La bibliothèque Mazarine, au palais de Tlnstitut;

— de l'Arsenal , rue Sully ;

— de la ville de Paris, à Thôtel de

ville;

— de Sainte-Geneviève, place du

Panthéon ;

— du Roi , rue Richelieu ;

La fondation de la bibliothèque Mazarine re-monte à Tannée 1648, et se compose des livres du fonds du cardinal Mazarin. Plus tard , et successivement , elle s'est enrichie de différents dons ou achats; elle possède actuellement cent cinquante mille volumes imprimés ou manuscrits^ et quatrevingts modèles de monuments pélasgiques de l'Italie et de la Grèce. — Malgré la bonne volonté des conservateurs de cette bibliothèque, le service y est très-lent, par le manque absolu d'employés.

La bibliothèque de l'Arsenal est la plus riche après celle du Roi; elle possède cent quatre-vingt mille volumes et cinq mille manuscrits. Feu Charles Nodier en était bibliothécaire. Il suffît de le nommer pour savoir quel amour des livres l'animait , quelle pureté de langage il possédait , et de quel poids était Topinion de ce philologue dans le domaine de la langue. Ses ouvrages 9 qui sont dans toutes les mains , resteront comme des modèles d'élégance et de simplicité de style. Sa poétique imagination n'empêchait pas chez lui les travaux solides, et, pour ne citer que son Supplément au Dictionnaire de r Académie française^ je crois qu'il suffirait à lui seul pour prouver que le mécanisme de la langue et sa philosophie lui étaient parfaitement connus.

Les bâtiments de la bibliothèque de l'Arsenal ont abrité pendant quelque temps une célébrité d'un autre genre. Du temps de l'Empire, madame de Genlis y a demeuré ; mais son caractère peu facile à vivre et son extrême mobilité ne lui ont pas permis d'y rester longtemps. Elle s'y occupait, entre autres travaux littéraires, de réduire les volumineux mémoires du marquis de Dangeau, ce fameux annaliste des faits et gestes de Louis XIV. Malheureusement l'auteur de ces mémoires n'était pas à la hauteur d'une pareille tâche, et politiquement parlant, il n'y a rien à

â48 LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES.

en tirer. On peut y lire des nouvelles de cette forcelà j par exemple :

<c Le roi a chassé aujourd'hui; — mais, se sen- <c tant incommodé, il a pris.... une médecine. »

La jeunesse studieuse remplit la salle de lecture à la bibliothèque Sainte-Geneviève , fondée en 1624 par le cardinal de la Rochefoucauld. — Chaque jour, trois à quatre cents lecteurs y prennent leur nourriture intellectuelle. Cette bibliothèque possède environ soixante mille volumes. Elle est ouverte depuis dix heures du matin jusqu'à trois de l'après-midi ; mais, par une exception bien précieuse , elle se rouvre le soir à six heures jusqu'à dix. — C'est un service immense rendu aux gens laborieux de ce quartier savant , et les lecteurs du soir sont ordinairement de cinq à six cents. Cette mesure est due à l'arrêté de M. le comte de Salvandy, qui ne néglige rien pour rendre accessibles à tous les richesses enfouies dans les nombreux dépôts scientifiques. C'est à ce ministre aussi qu'est due la prolongation du temps du travail dans d'autres bibliothèques publiques, qui , autrefois , ne restaient ouvertes que de dix heures à trois.

La bibliothèque de la ville de Paris, momentanément fermée pendant la reconstruction de l'hôtel de ville , çst de nouveau ouverte aux travailleurs ;

elle possède plus de cinquante mille volumes ^ et elle est surtout riche en ouvrages concemant les villes de France, et en ouvrages administratifs. Elle est en vacances depuis le 1*' septembre jusqu'au i 5 octobre. La bibliothèque Royale mérite d'être étudiée sous tous les rapports. L'origine de cette bibliothèque remonte assez haut , car le premier roi de France qui en eut une fut Charles V; elle était placée dans la tour du Louvre, dite Tour de lali^ hmirie , et sa garde a été confiée à Gilles Mallet. Dissipée sous Charles VI et Charles VII , elle comptait à cette époque environ neuf cents volumes manuscrits. — Sous François I*', elle ne se montait encore qu'à dpux mille volumes , et fut transportée à Fontainebleau. — Catherine de Médicis , dont le nom rappelle en France un triste et terrible souvenir, l'augmenta de médailles et de manuscrits qu'elle apporta de Florence. Cette collection , déjà remarquable par le nombre et la valeur des livres qu'elle contenait, fut détruite en grande partie pendant les troubles de la Ligue, et les restes transportés dans une maison de la rue la Harpe, puis au couvent des Cordeliers. — Sous Louis XIII apparaît un bibliothécaire nommé maître de la li-brairiey avec un traitement de douze cents livres; et Ton trouve, en 1664, le nom de Jérôme Bignon comme occupant cette place. — En 1666, Colbert

acheta deux maisons , et y fit déposer les livres. Pierre et Jacques Dupuy avaient augmenté ce recueil par le legs de leurs livres; et Gaston de France y qui avait à se faire pardonner bien des tergiversations durant les troubles de la minorité, donna ses livres à la bibliothèque Royale , qui reçut de plus un legs de quinze cents volumes infolio du comte de Béthune. — Louis XIV, pour rendre cette bibliothèque digne de son nom et de son r^ne, envoya partout des savants avec mission de rechercher et d'acheter des livres rares , des manuscrits et des médailles. On acquit en outre des collections et des bibliothèques particulières, comme celles d'Aug. de Léoménie, du comte de Brienne, de Roger Gaignières, de Charles Hozier, d'Etienne Baluze, etc.; de sorte qu'en quelques années, la bibliothèque du Roi posséda trente-trois mille manuscrits et cent mille volumes imprimés. Ce précieux dépôt des connaissances humaines s'est enrichi encore, lors de Tabolition des couvents, des bibliothèques monacales, telles que celles des Jacobins, des Feuillants, des Capucins, de la Sorbonne, de Tabbaye de Saint-Victor, de Saint-Germain, des Blancs-Manteaux, etc., dont quelques-unes comptaient de quinze à vingt-cinq mille volumes.

Le chiffre actuel des livres contenus à la biblio-

thèque Royale n'est pas offîciellemeot connu. Les conservateurs eux-mêmes ne le connaissent pas , et quand on le demande à M. Magnien , qui certes serait le plus apte à renseigner sur ce point, il répond modestement qu'il ne pourrait que donner un chiffre approximatif; car, aussi longtemps que le catalogue ne sera pas achevé, on ne peut avoir que des données insuffisantes : et cela n'est pas étonnant. Une loi sur la librairie met à la disposition de la bibliothèque Royale un exemplaire de chaque ouvrage que Ton publie en France; de plus j chaque année , il est consacré une somme considérable pour achat de livres , et l'on inscrit sur un registre spécial tout ouvrage étranger digne d'être acquis. Cette inscription se fait , soit par les conservateurs ou l'administrateur, soit par ceux des lecteurs qui peuvent signaler une lacune importante. — Quoi qu'il en soit, on s'accorde généralement à dire que le nombre de volumes dépasse un mi/lion , et les manuscrits le chiffre de cinquante mille.

La bibliothèque Royale n'est devenue publique qu'en 1747. — Elle se divise en qualrç départements : i° les imprimés ; 2^ les manuscrits; 3® les médailles et antiquités; 4'' les estampes, cartes et plans. — Le personnel du service se compose de huit conseryaleurs à six mille francs d'appointé-

ments; deonzeconservateurs-adjoints, à trois mille six cents francs ; et de trente-deux employés ayant de douze cents à trois mille cinq cents francs de traitement. Pour un aussi vaste service , ce n^est pas trop, assurément.

La somme destinée à Tacquisition de livres , de manuscrits, de médailles, d^objets d^art, d'antiquités, de plans, est fixée à cent deux mille francs par an; de plus, en 1839, il a été accordé un crédit extraordinaire A^un rnilUon cinquante mille francs j réparti en dix annuités de cent cinq mille francs chacune, comme supplément pour achat et autres dépenses. Cette annuité est affectée aux quatre départements dans les proportions suivantes :

Imprimés.' Manuscrits. Médailles. Eslamp.Plans* Achat. 10,000 5,000 14,000 10^000

Reliure. 24,000 3,000 » 3^500

Moulage de pierres grav. » » 1,000 »

Confection du catalogue. 30,000 » » 4,500

La récente ordonnance du Roi, qui a donné une organisation à la bibliothèque , place tous les départements sous la direction d^un administrateur, aux appointements de douze mille francs, et crée un secrétaire-trésorier, rétribué six mille francs. Autrefois, bien qu'il y eût un directeur, chaque conservateur se formait dans son département un pachalick dont il était fort jaloux , et ne laissait

arriver le contrôle du directeur que pour affaires réglementaires concernant le conservatoire ou la comptabilité proprement dite. Le désordre qui en résultait était immense, le despotisme absolu. Messieurs les conservateurs s'endormaient dans leurs fauteuils avec une béatitude de chanoines, ou bien ils gardaient pour eux les manuscrits curieux, et ne les mettaient pas à la disposition du public studieux. Les choses en étaient arrivées à un tel point, que, craignant que les employés ne les communiquassent par distraction ou bonne volonté, on fermait les armoires et Ton mettait la clef dans sa poche. Le public s'en plaignait vainement, le directeur s'agitait en pure perle, et les conservateurs déclinaient sa compétence. Ne pouvant agir autrement, M. le directeur se rejeta , de tout le poids de son autorité, sur le département des imprimés. Là, il savourait sa puissance, qui pesait tout aussi bien sur ses administrés que sur le public. Ses formes ne sont nullement gracieuses, mais, en revanche, elles sont très-rudes; ce qui lui attire de temps à autre quelque repartie très-vive de ceux qui ne veulent pas convenir que, pour être à la bibliothèque, occupés à un travail scientifique, il faille supporter les bourrasques de sa mauvaise humeur. Outre qu'il exigea, pour la communication de chaque livre, un bulletin écrit, il voulut qu'on le fit viser au contrôle;

ce qui fait quelquefois perdre un temps infini, puisqu'il faut faire, pour ainsi dire, queue au bureau. — Pour être juste, il faut convenir que M. le directeur, revêtu aujourd'hui de la dignité d'administrateur général, a de bonnes intentions ; mais, comme on le sait, « P enfer est pa\^é de bonnes intentions ; n %X ces intentions ne produisent rien de bon, car elles restent à Tétat d'embryon. Le règlement porte, par exemple, que « tout oui^ rage y cf trois mois après sa publication j sera mis à la ce disposition des lecteurs. » Mensonge ! — Demandez-le six, huit ou dix mois après, il n'y est pas encore, ou bien on Fa envoyé à la reliure, où il reste des années. — Les livres les plus usuels ne se trouvent pas dans la salle d'études , ils sont éparpillés aux étages supérieurs ; et pour ce service, extrêmement surchargé, on n'a réservé que deux employés. Ayez besoin de quelque renseignement sur un livre, vous ne savez à qui vous adresser, parce qu'il y a des conservateurs qui ne sont là que pour signer les bulletins de sortie des livres n'appartenant pas à la bibliothèque; témoins M. Ravenel et M. Dupaty, l'aimable M. Dupaty, qni est là fort prévenant, fort poli, mais qui, probablement, ne sait pas même où est placé son propre ouvrage, la Leçon de botanique^ qui lui a valu le fauteuil à PAcadémie française. — MM. Dubeox

et Pillon sont peut-être les seuls qui possèdent leur bibliothèque. Le premier, orientaliste habile et conservateur-adjoint , possède bien le classement , et sait promptement envoyer le bulletin à sa destination ; il est d'une obligeance qui va jusqu'à vous prêter son propre livre si la bibliothèque ne le possède pas. — Le deuxième, employé supérieur, savant helléniste, dont le dernier ouvrage sur les Synonymes grecs a mérité le prix, est un répertoire vivant, placé au bureau. C'est la plus étonnante mémoire que Ton puisse rencontrer. Rien ne rembarrasse. Vous avez beau écrire mal un bulletin, il le lit; donner un faux titre, il le rectifie. Demandez-lui un livre sur telle ou telle matière , il vous indiquera Fauteur. Désirez-vous travailler sur un objet quelconque , il vous dira les ouvrages qu'il faut consulter. Bref, pour tous les lecteurs, c'est un bienfait immense que de le posséder. Quand un motif quelconque l'oblige à sortir, tout le monde est dérouté, tout le monde le dierche des yeux, et le service public s'en ressent. Je ne sais s'il à voix au chapitre; mais il est certain que si on le consultait sur la manière d'organiser le classement des livres, il donnerait d'excellents coor seils qui abrégeraient de beaucoup les recherches, et rendraient le service moins fatigant.

La bibliothèque , ouverte depuis dix heures jus-

qu'à trois, reçoit dans une salie , assez restreinte du reste , de nombreux lecteurs. Le milieu de cette salle est occupé par le bureau des conservateurs, qui sont ordinairement deux de service chaque jour. Le lecteur inscrit sur un bulletin , dont le papier est fourni par la bibliothèque , le titre de Touvrage qu'il désire consulter , et le porte au bureau. Le livre obtenu , il faut encore chercher une place pour s'asseoir; car si, par malheur, vous êtes obligé de rester debout , ou si vous vous asseyez sur quelque échelle, M. l'administrateur se lève, et vous empêche d'étudier ainsi. La même chose arrive pour les bouches de chaleur en hiver; si vous avez froid aux pieds , tant pis pour vous , il n'est permis qu^à M. l'administrateur, aux conservateurs et aux garçons de salle de se chauffer.

Une mécanique assez ingénieuse facilite l'apport des livres ; ce sont des corbeilles enfermées dans une armoire, qui montent ou descendent, chargées de bulletins ou de livres , des étages supérieurs ou inférieurs.

Autant que Ton en peut juger , la bibliothèque Royale possède d'immenses richesses scientifiques; et si le catalogue raisonné était rédigé et publié , il rendrait d'innombrables services à tous les savants et travailleurs.

Deux fois par semaine, le public visiteur est ad-

mis à se promener dans les salles , hors celle de lecture* Les badauds ouvrent les yeux à l'aspect de

cette masse de livres qu'ils peuvent connaître

par leur reliure. Quelques rares manuscrits ou éditions , quelques missels , sont exposés dans les montres ad hoc aux regards des curieux ; mais il n'y a personne là pour donner quelque explication ou quelque renseignement; les garçons de salle n'y sont présents que pour veiller à ce qu'aucune soustraction ne s'opère. — Dans la section des médailles, on voit quelques armures anciennes, quelques curiosités d'orfèvrerie et quelques médailles. M. Dumersan , qui est là conservateur-adjoint, est plein d'obligeance et très-versé dans la science numismatique. — M. Raoul-Rochette s'est livré spécialement à l'archéologie et aux beaux-arts. — Aux manuscrits, il n'est pas permis de faire des extraits sans une autorisation spéciale du ministre de l'instruction publique. Les conservateurs sont très-jàloux de ces trésors : MM. Stanislas Julien , Champollion-Figeac , et Reinaud , sont là sur leur terrain ; quelques employés sortant de l'école des chartes, annexée à la bibliothèque, déchiffrent a^sez volontiers tout ce qui concerne la paléographie. — M. Reinaud est à la tête des manuscrits arabes; il est le seul qui ait achevé son catalogue. Sa traduction d'Aboul-Feda , et son ouvrage sur les pîer-

258 USS BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES.

res gravées d'Orient, sont très-estimésdes savants. — Aux cartes et estampes, le calquage est défendu , ainsi que remploi des couleurs ; il faut une carte 'd'admission pour y dessiner au crayon. Les cartes sont mises à la disposition du public consultant. MM« Jomard et de Walkenaër dirigent ce département.

En parlant de cette bibliothèque , on ne peut passer sous silence Técole des langues orientales vivantes , que Ton y a créée pour les besoins des services publics. Certes, cette école pourrait rendre d'immenses services ; les professeurs sont trèshabiles, très-savants; mais malheureusement, les élèves manquent pour la plupart. On y enseigne Farabe littéral , Tarabe vulgaire, le turc, le persan, le grec moderne, le chinois vulgaire, Thindoustan, le japonais , le javanais, etc.

Le but de cette institution est d'aider à étendre les relations commerciales, et à créer des postes consulaires. — Au début de chaque année scolaire^ les amateurs ne manquent ordinairement pas ; mais peu à peu , la désertion se manifeste dans les rangs qui s'éclaircissent, et vers la fin, tout l'auditoire décampe, pour ne laisser qu'un souvenir et un re^ gret dans l'âme des professeurs.

L'arabe littéral est enseigné par M. Reinaud* C'est, comme on le sait, l'étude de la langue scien-

lifique, de la langue écrite. — En y arrivant, on doit savoir la grammaire , lire l'arabe tant bien que mal , et le prononcer à sa façon : c'est le point le moins important , et le professeur ne s'en occupe pas; mais on dpit se rappeler toutes les formes , être ferré sur les racines^ car M. Reinaud n'est pas indulgent, il rudoie assez cavalièrement soii moinde; aussi n'est-il pas très-aimé de ses élèves; mais on ne peut pas lui contester son savoir et son mérite. C'esty après M. Sylvestre de Sacy, le savant le phis versé dans les mystères de la grammaire ; seules ment sa manière est pédantesque, et il est phitôt maître d'école que professeur, dans la plus pure acception du mot.

11 n'en est pas de même de M. Gaussin cb Pér^ ceval, qui y professe l'arabe vulgaire. Jamais peutêtre homme n'a rendu l'étude plus attrayante. Mais comme il explique la langue parlée , il est plus exigeant sur la prononciation que son collègue; il exerce ses élèves à la lecture des dépêches > des pièces officielles , à la conversation, et traduit av§c un charme particulier même les documents Ms plus arides. Son écriture arabe est élégante^ et I^on voit bien que c'est un homme pratique aussi bien qu'un savant. Il a passé plusieurs années au Li*ban et autres contrées où l'on parle arabe. C'est ie professeur qui a le plus nombreux auditoire; ses

élèves lai sont très-fidèles , et leur nombre tend plutôt à s'accroître qu'à diminuer.

M. Bazin, professeur de chinois vulgaire, débute chaque année avec une trentaine d'élèves ; mais à la fiii il en {)ossède ordinairement trois, dont deux anglais et un français , comme en 1846.

Mais le plus délaissé est M. Dulaurier, avec son malais et son javanais : il possède ordinairement un élève, un seul. — Quand, par hasard , celui-là est indisposé, le professeur est obligé de se donner une leçon à lui-même. Cela tient probablement à ce que la grammaire malaise en français est encore à faire, et qu'on ne la possède qu'en anglais. Tout le monde ne connaît pas l'anglais , et il est difficile d'étudier deux langues pour en apprendre une. Pourtant M. Dulaurier devrait ne pas manquer d'élèves , car Tunique élève qu'il eût a été nommé agent consulaire, — Voyez pourtant ce que c'est que de savoir le javanais !

Outre les bibliothèques ci-dessus nommées , on peut encore citer les bibliothèques particulières du Roi : au Palais-Royal, aux Tuileries, au Louvre, à Versailles, à Trianon, à Saint-Cloud, à Compiègne, à Fontainebleau, à Meudon, et celle du domaine privé. M. Vatout est le premier bibliothécaire du Roi. — Les ministères en possèdent chacun une, surtout les ministères du commerce et de la

marine. — On projette même une bibliothèque commerciale près le tribunal de commerce et la bourse. Quand elle sera fondée , ce sera une des bibliothèques spéciales les plus utiles. Les livres qu'elle doit renfermer traiteront du commerce , de l'industrie , des arts et métiers , du commerce, intérieur et maritime, de la navigation, des colonies, des législations, des finances, des douanes, de l'économie politique, de la statistique et des voyages.

Quoique Tétude de la musique soit assez répandue en France y quoique l'inévitable piano commence à pénétrer partout, depuis la modeste loge du portier jusqu^à rhumble mansarde d'un pauvre artiste, ce goût, pourtant, n'est pas assez universel; il ne s'est pas encore assez introduit dans les masses pour que l'on puisse juger quelle influence il exercera un jour sur la nation. — Jusqu^à ces derniers temps, la musique vocale n'était cultivée que par quelques gens d'élite , par les gens riches, qui

avaient les moyens de payer des professeurs; et quoique tout le monde en France, comme je Tai dit, chantonne (parce que franchement on ne peut pas appeler cela chanter), cette partie de l'éducation était complètement négligée. Le peuple français n'a pas, comme le peuple allemand, des aptitudes harmoniques; il ne lui est pas donné, comme à ce dernier, de pouvoir mettre la plus simple chanson en chœur. Quand une chose pareille arrive aux Français, ils se mettent à chanter à l'unisson; mais le plus souvent chacun entonne dans un ton différent, et, pour peu que Ton soit doué d'une oreille juste , on -est obligé de se sauver à toutes jambes pour éviter ce chœur infernal.

A l'époque où nous sommes, cet état commence à s'améliorer; il s'est trouvé un homme de cœur, un homme auquel la Providence a mis dans l'âme une affection très-vive pour le peuple , une persévérance à toute épreuve et une foi entière dans l'avenir musical de son pays. Cet homme , mort depuis quelques années , s'appelait Wilhem. Ne se rebutant pas par l'exemple de plusieurs tentatives avortées , il chercha une méthode capable de rendre plus saisissables aux oreilles les plus dures ces sons fugitifs qui servent à la longue à former un chanteur, à rendre, pour ainsi dire, palpable la différence qui existe entre un ton et un demi-ton. Il

imagina de dessiner une échelle ou plutôt une suite de degrés et demi-degrés, selon la gamme diatonique, et ayant assemblé une cinquantaine de voix, il les fit, sans le secours d'aucun autre instrument que sa voix à lui , chanter tous ensemble : dans cette gamme dessinée, il nommait les notes au fur et à mesure de la marche ascendante où descendante. On comprendra facilement que l'oreille , à qui la nature a donné la faculté de reconnattre les sons, puisque tout le monde peut distinguer la voix des personnes de sa connaissance , frappée ainsi par la masse compacte de quelques dizaines d'individus, doit saisir plus facilement les intervalles, et garder le souvenir du son agissant sur son tympan à la manière du bourdon.

Après s'être assuré que ses élèves étaient arrivés à un degré de science qui permettait de risquer une exhibition publique, il invita plusieurs notabilités musicales, quelques autorités, et, se plaçant à la tête de sa phalange , il fit entonner le chant. C'était un premier essai ; c'était peu de chose, mais ce peu donna à réfléchir. Les gens les plus incrédules, les détracteurs qui refusaient au peuple français toute aptitude musicale, commencèrent à revenir un peu de leurs préventions. L'autorité municipale tenta un essai en grand ; les jeunes musiciens formés par Wilhem ouvrirent, dans plu-

sieurs quartiers de la ville des écoles de chant , gratuites \ leur chef composa un recueil propre à les guider en lui donnant le titre d'ÛRPHÉON y et les élèves prirent le nom d'OaPHÉONisiEs.

Dès ce moment le goût du chant commence à se propager. Après la mort de Wilhem , son élève et successeur, M. Hubert , donne tous ses soins à cette institution et Torganise partout. Chaque école mutuelle , les écoles communales , les pensionnats des deux sexes , ont leur classe de chant. Le ministre de la guerre a enjoint aux chefs de corps d'établir de semblables écoles dans les régiments, non-seulement en garnison à Paris, mais partout où la chose est possible.

Les écoles gratuites de Paris fournirent dans une récente occasion mille chanteurs des deux sexes et de tout âge. Le concert, organisé dans la salle du cirque olympique des Champs-Elysées, produisit un effet puissant. La netteté , les nuances et la tonalité étaient plus que satisfaisantes. Le conseil municipal de la ville favorise ces efforts, encourage les capacités, et inspire le goût de la musique vocale à toute la classe ouvrière.

Certes, des essais de cette nature ne peuvent pas produire immédiatement des résultats irréprochables et propres à renverser toute objection, toute incertitude. Quand on pense à ce que ces

gen&'là étaient encore hier , et à ce qu'ils sont aujourd'hui , on ne peut que féliciter les professeurs de leur courage à entreprendre une chose aussi difficile , de leur persévérance à mener à bien cette tâche gigantesque. Mais je ne puis m'empécher de dire qu'en écoutant les morceaux que Ton fait exécuter aux orphéonistes, on est frappé de la pauvreté mélodique de plusieurs d'entre eux; pauvreté telle , qu'il est impossible d'imaginer quelque chose de plus sec , de plus aride. Or j quand on veut inspirer le goût général de la musique ^ il faut choisir des morceaux propres à charmer l'o* reille et à donner l'envie de les chanter. Une autre objection encore : les chœurs, composés , à ce quUl parait , exprès pour les orphéonistes j ont des pré*tentions exorbitantes au contre-point , et sont hé-*risses de difficultés harmoniques capables d'effrayer les plus habiles chanteurs. Les mouvements obàr* r/ues, contraires , les entrées fuguées avec réponse et contre-réponse, tout cela est beau, magnifique, pour les connaisseurs et les gens de l'art; mais pour le commun des martyrs^ comme on dit, c'est parfaitement ennuyeux , parce qu'il ne peut pas comprendre en quoi ces beautés consistent , et la difficulté de l'exécution est capable de le rebuter. Je ne veux pas dire cependant que ceux qui travaillent à ce genre de composition , doivent se

condamner éternellement kVaccoîxl parfait et à celui de la septième dominante; mais ils doivent user sobrement des ressources de l'harmonie, le tout pour le plus grand bien de leurs exécutants. Il n'est pas toujours nécessaire de rechercher le nouveau, de courir après l'excentrique; car, quoique legoût en musique, comme dans tous les arts, subisse des modifications , le besoin de sensations nouvelles , ce désir inquiet qui agite continuellement l'homme, peut l'éloigner souvent du vrai beau pour le jeter dans le bizarre. Il y a dans la musique, comme dans la littérature, des beautés de tous les temps et de tous les goûts. Certaines tournures de phrases vieillissent, il est vrai, mais l'expression franche et dramatique passe d'âge en âge, comme ces beaux traits d'éloquence qui consistent dans une pensée profonde. Le simple est presque toujours le plus beau , car il est le plus vrai, et ce qui est vrai le sera toujours. Je ne veux pas d'autre preuve à l'appui de ce que j'avance que les romances que l'on chante partout ; elles ne deviennent populaires qu'à la condition d'être sans prétention. Passez en revue les albums deMasini, de Bérat et de Loïsa Puget . et vous conviendrez que les airs qui se trouvent dans la bouche de tous, sont ceux dont la contexture mélodique est la plus simple, et dont la marche est la plus naturelle.

Tout le monde sait que ce mot j Conservatoire y lorsqu'il est prononcé sans autre accompagnement, signifie l'institution consacrée à la conservation, à l'étude de la musique et de Tart dramatique. — Son idée première , sa fondation y appartiennent à la Convention.

Quand la république jeta la tête de Louis XVI comme un défi sanglant à tous les monarques de l'Europe , un cri d'horreur et de vengeance retentit au dehors , et les souverains poussèrent vers les

frontières de la France leurs innombrables cohortes. C'est alors que la Convention, par un effort vigoureux , créa ses armées et provoqua cet élan patriotique auquel rien ne résiste. Connaissant la puissance de la musique sur les hommes, et surtout sur les esprits enthousiastes, le comité de salut public dut naturellement chercher les moyens de doter de musiques militaires tous les régiments, qui se formaient comme par enchantement. De là naquit l'idée du Conservatoire. L'organisation et la direction de cet établissement furent confiées à M. Sarrète, officier de cavalerie, homme d'une grande énergie et amateur passionné de la musique. — Mais , laissant de côté les modifications que le Conservatoire de Paris a subies depuis son origine jusqu'à nos jours, nous ne nous occuperons que de ce qui existe.

Le Conservatoire de Paris, qui est aussi l'école de l'art dramatique, possède une salle de spectacle assez vaste et assez jolie. Les élèves se divisent en deux catégories : les internes et les externes. La musique vocale jouit seule du privilège de l'internat, et c'est pour les hommes que cette faveur est réservée : c'est un tort, à mon avis. — Les belles voix féminines ne sont pas déjà si communes , qu'il faille priver du secours de la nation les femmes qui, peu favorisées par la fortune , posséderaient

LE GONSERYATOIRE. 271

un gosier digne des Malibran ou des Damoreau. — L'admi§sion se fait au concours. — Il ne faut pas avoir moins de dix ans ni plus de vingt ; mais ces limites s^abaissent devant les talents qui pro^ mettent beaucoup. Le cours pour les externes n'est pas limité. — Les conditions d'admission , comme interne y sont plus rigoureuses. L'élève ne doit pas avoir plus de vinglKleux ans ; s'il est jugé apte à être admis , on le prend à l'essai pour six mois j pendant lesquels il est nourri et logé aux frais de l'État. Après ces six mois écoulés , il passe un se* cond examen j et alors il est définitivement admis ou renvoyé. Une fois admis comme élève, il doit être autorisé par ses parents ou par ses tuteurs, s'il n'est pas majeur, à suivre la carrière dramatique, et il s'engage à donner au public un temps au moins égal à celui de son séjour au Conservatoire. Si, après deux ans de séjour comme pensionnaire au Conservatoire, il obtient le premier prix, il a droit à une année de plus, pour rester aux mêmes conditions dans rétablissement, et se perfectionner aux frais de l'État.

Au jour marqué pour le concours annuel , qui commence ordinairement à la fin du mois de juillet , il se forme , dès six heures du matin , une immense queue, comme celle qu'on voit à la porte de tous les théâtres. Les spectacles , et surtout les

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spectacles gra^/j", ont pour le Parisien un attrait puissant. — A huit heures, la salle s'ouvre, le flot déborde , chacun se case comme il peut, et à neuf heures la séance commence. Les séances sont en partie secrètes, en partie publiques. L'harmonie , le contre-point, la fugue, l'accompagnement pratique , le solfège , l'orgue et le basson , concourent à huis clos. — Le violoncelle , le violon , le piano , le chant, les instruments à vent, la harpe, l'opéra comique , l'opéra (la déclamation lyrique) , la comédie et la tragédie, ont les honneurs de la publicité , et dans Tordre indiqué. Les chanteurs et les acteurs choisissent leurs jnorceaux et les scènes. Les instrumentistes, outre le grand morceau qu'ils exécutent, sont obhgés de déchiffrer, à première vue ^ un autre morceau composé ad hoc^ et qui leur est complètement inconnu. — Tous les numéros d'ordre épuisés, le président du jury procède au dépouillement du scrutin , et proclame les noms des lauréats. La distribution des prix se fait à la rentrée des classes, au mois d'octobre.

Le Conservatoire de Paris est doté avec une parcimonie déplorable, et quand on considère la faible somme de son budget, on ne s'étonne plus pourquoi les résultats qu'il obtient ne sont pas plus brillants. — On ne peut penser sans honte à la modicité des émoluments des professeurs ; que dis-je,

modicité l il est des classes où les professeurs n'ont aucune rétribution , où ils donnent des leçons gra^ tisy pour le seul avantage^ souvent stérile, d'écrire sur leurs cartes : Professeur au Conservatoire de musique. Si Ton voulait établir un parallèle entre cet établissement de Paris et ceux des autres capitales de l'Europe , celui de Vienne surtout , on verrait Ténoi^me différence qui existe entre l'enseignement musical français et celui que l'on donne à l'étranger. Il est réellement inconcevable que, dans le pays de la civilisation par excellence, cette branche de l'instruction soit aussi négligée. L'enseignement du Conservatoire de Paris devrait, je pense , être le dernier terme de perfection. Un élève sortant avec le premier prix devrait être un artiste complet, car il ne devrait trouver nulle part une supériorité qui dépasse le mérite de son professeur. Mais, est-ce avec un traitement annuel de douze , quinze cents ou deux mille francs , de trois mille même , que l'on pourra obtenir des célébrités dans tous les genres? Un talent renommé voudra-t-il jamais accepter le fardeau de l'enseignement, quaiîd une soirée, un morceau exécuté dans son concert , lui donnera peut-être plus de deux ou trois années d'appointements du Conservatoire? — Voilà plus de cinquante ans que ce Conservatoire existe, et combien de talents hors I. 18

274 LE CONSfiRVATOIRB.

ligne eu sont sortis? On pourrait à peine citer quatre à cinq noms par classe , et cela même est douteux. — Si les noms de Duprez , de Bordogni , de Halevy, de Hab^eck, de Damoreau-Cinti, de Herz^ de Zimmermanuy d^Allard , sont connus de tout le monde, qui pourrait nommer notabilités musicales messieurs et mesdames les professeurs qui viennent à la suite? et ces professeurs mêmes que j'ai nommés se font remplacer, le plus souvent, par des doublures ; il y en a qui pendant six mois ne mettent pas le pied an Conservatoire, et alors quel résultat peut-on obtenir? — La musique , comme la poésie, a ses inspirations, son langage propre, que les initiés seuls peuvent comprendre. 11 y a dans ses pages de longues phrases où se déroulent les sentiments les plus divers, les plus purs, les plus élevés. Est-ce un profane qui pourra vous les faire apprécier ou les produire? Non; et chaque morceau que j^ai entendu exécuter au concours n'était qu'à demi compris , souvent faussé dans l'expression , dans le mouvement, dans la phraséologie. La délicatesse du chant, le phraser du récitatif instrumental, étaient, pour la plus grande partie des exécutants, des choses de l'autre monde ; et tous, ou presque tous , arrivaient avec un mécanisme étonnant. Pourquoi? parce que le mécanisme s'acquiert par un travail obstiné, par huit heures par jour ou plus de gam-

mes, d'exercices, et l'élève seul peut y parvenir; mais le langage mystérieux de la note ne peut être deviné que par les natures d'élite, et doit être dévoilé par un maître placé au sommet de Tart- Aussi, que deviennent tous ces lauréats à leur sortie du Conservatoire? Ils deviennent, en grande partie, des manœuvres de musique; ils jouent des contre-danses dans les bals du dans des salons , à tant par soirée , ou bien ils remplissent les fonc*tions de second violon ou de deuxième basse dans quelque théâtre du boulevard.

Les classes qui sont le mieux enseignées au Conservatoire, et qui fournissent le plus d'exécu» tants à la consommation générale, sont les classes de violon , de piano et de chant. Les difficultés vaincues dans leurs parties sont réellement prodigieuses ; mais là , comme ailleurs , l'âme et Fin»* piration manquent. On admire , malgré soi, le prodigieux mécanisme , mais rarement on est ému , subjugué, attendri, par quelques accents partant du cœur. — Les instruments de cuivre scmt sacri* fiés; la harpe disparaît tout à fait, le violonceiie est faible, et l'art dramatique se traîne dans Tor^ nière. Et pourtant le directeur, M. Auber, fait tout son possible pour galvaniser l'enseignement du Conservatoire : il établit des exercices , stimule et éveille l'émulation ; mais dans ce temps d'inté-

rets matériels , Tart n'occupe qu'une place très-secondaire, et encore, en vue seulement de l'argent dans l'avenir.

Les élèves ne travaillent pas assez. Ce n'est que six semaines avant le concours général que tous les doigts , toutes les poitrines , tous les gosiers sont en mouvement. Et c'est , en vérité, le seul moment de surexcitation nerveuse , le seul où les amours-propres s'irritent; et, faut-il le dire, hélas! c'est le moment des intrigues de toute nature. — Le concours, tel qu'il est établi , ne signifie rien. On choisit le morceau d'exécution , et on donne six semaines pour l'apprendre. Les voilà tous à l'ouvrage. — On l'exécute; mais cela donne-t-il la mesure du savoir? — Non. — Le musicien doit être comme le lecteur. Celui qui sait lire et bien lire , lira à haute voix de suite tel ouvrage que l'on voudra; il n'en est pas de même des exécutants du Conservatoire : on rencontre ici très-rarement des gens qui déchiffrent à première vue ; mais les serinettes abondent. — On ne soigne pas assez la lecture au Conservatoire , et l'on dirait que l'on a en vue , moins le véritable savoir , que le brillant qui jette de la poudre aux yeux des ignorants.

Si, d'après ce que j'ai dit plus haut sur les professeurs du Conservatoire de Paris, on voulait conclure que l'enseignement musical est dans une

LE CONSERVATOIBE, 277

infériorité désespérante, on se tromperait fortement; seulement, je maintiens que cet enseignement, tout grand qu'il est , se trouve encore bien au-dessous de ce que Ton serait en droit d'exiger d'une nation telle que la nation française. Si, dans quelques classes, les noms san& retentissement trahissent les modestes ressources du budget , il y en a d'autres qui peuvent lutter avec tous les établissements connus de ce genre à l'étranger. Tels sont MM. Halevy et Caraffa pour la composition. Les magnifiques productions de ces deux compositeurs , que tout le monde connaît et apprécie , les rendent dignes d'initier la jeunesse aux difficiles mystères de l'art de composer. — Colet et Elvart pour l'harmonie. Le premier est auteur d'un ouvrage intitulé Panharmonie , écrit avec une lucidité peu commune ; le second , savant et laborieux harmoniste, répand dans le public de nombreux manuels qui facilitent l'étude aride du contre-point, de l'harmonie et de la transposition.

D'autres maîtres donnent également leur temps, leur zèle et leur science à l'enseignement de la musique vocale avec une abnégation vraiment artistique. — Ponchard, à la méthode charmante, qui depuis un demi-siècle chante, et qui mourra en chantant; — Banderali, qui sait le mieux ménager le gosier de ses élèves ; — Bordogni , le maître le

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plus recherché; — Panseron, le prince de la romance ; — Duprez, chef suprême du chant en France, et la plus belle organisation musicale ; — Garcia y fils du grand Garcia , frère de madame Malibran et de madame Yiardot; — Galli, réputation européenne; — madame Damoreau, la fée au chant mélodieux , etc«

MM. Zimmermann et Herz pour le piano, n'ont besoin que d'être nommés pour que tout le monde reconnaisse les maîtres passés es arts. — Le Couppey , Bazin, Bienaimé, occupent un rang distingué comme professeurs d'accompagnement pratique.

La déclamation lyrique (grand opéra) compte MM. Michelot, et Levasseur , ancienne première basse-taille de l'Académie royale de musique ; — Moreau-Sainti^ modèle de goût et de bonne tenue, dirige une classe d'opéra-comique; — Samson, Provost, Beauvallet, maintiennent les traditions de l'ancienne école de déclamation ; et si les élèves pouvaient prendre la finesse du premier , la bonhomie du second, éviter surtout le faux-bourdon du troisième, le public pourrait être sûr de ne pas manquer d'interprètes éminents des chefs-d'œuvre de l'ancienne ou de la nouvelle littérature.

Il reste à parler encore du jury et de sa composition. — Des musiciens, des gens de lettres, des compositeurs, sont appelés à occuper le siège d'hon-

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neur dans ce tribunal suprême, et chacun dans sa spécialité. Le choix est fait par le directeur, et connu d^avance de tous ceux qui concourent. C'est un grand mal, car il donne lieu à des abus vraiment déplorables. Tous ceux qui ne se sentent pas assez de force pour être couronnés, s'empressent de se procurer des lettres de recommandation auprès des membres du jury. Une fois assurés du résultat, ils se livrent hardiment à leurs exercices , et pataugent le mieux qu'ils peuvent dans le dédale des croches, des blanches et des sextucroches. Les membres du jury, pour la plupart gens trop bons et trop indulgents, décernent des prix aux plus intrépides solliciteurs, et sèment dans ces jeunes cœurs, qui se gonflent et palpitent de crainte ou d^espérance, le germe fatal de Tintrigue. Ceux qui donnent leurs voix de cette manière ne réfléchissent pas quMls brisent peut-être, par cette injustice criante, tout Tavenir d'un beau talent, qui serait la gloire du pays sMl était soutenu par le suffrage éclairé des hommes qui ne devraient écouter que la voix de leur conscience. Mais, que dire d^un juge qui ar^ rive avec un nom dans sa poche, et Técrit, malgré Tévidence contraire, pour lui faire décerner le prix? Le public du Conservatoire, le jour du concours, est très-passionné, j^en conviens; car il est, en grande partie , composé des parents ou des amis

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des concurrents ; mais il y a aussi le sentiment de Injustice : il ne ratifie pas toujours le jugement du jury, et il manifeste hautement, par des murmures ou des exclamations, un étonnement nullement flatteur pour ceux qui en sont l'objet. Le cœur se révolte contre cette partialité manifeste, et Ton a vu, au dernier concours de piano, de pauvres filles de parents malheureux, possédant un véritable talent, acquis au prix des plus rudes sacrifices , du travail le plus obstiné , déchiffrant à merveille et exécutant avec âme, impitoyablement écartées, sans obtenir une seule voix, pour couronner la médiocrité la plus notoire , mais qui a fait précéder son concours de dix lettres de recommandation. Cellelà a obtenu dix voix. — Quand l'intrigue ne peut vaincre complètement, elle cherche à user d'un moyen jésuitique : elle amène pour ses protégés un partage du prix, chose illégale] et tout à fait contraire au but d'une telle récompense. Le règlement prescrit un premier prix pour chaque étude ou classe. Or, deux élèves ne peuvent pas être tellement égaux en talent, qu'il n'y ait pas possibilité de faire une distinction entre eux. Partager un premier prix, c'est absurde, ou plutôt, pour dire vrai, c'est déloyal. Il faudrait établir une espèce d'aréopage , inconnu avant le concours et jugeant dans l'ombre, ne connaissant pas les noms des concnr-

renis, qui y arriveraient avec un numéro d'ordre tiré entre les élèves cinq minutes avant l'entrée en lice; les noms correspondant à ces numéros devraient être remis sous cachet au président, qui ne romprait le cachet pour le connaître qu'au moment où ce numéro obtiendrait la majorité des suffrages. — Dans l'esprit de ces messieurs, lés couronnes qu'ils décernent n'ont sans doute pas une assez grande importance pour aller jusqu'à se mettre à l'abri d'un soupçon de partialité. Aussi, dans ces occasions, on voit parfois des scènes touchantes, burlesques ou nobles. Souvent la mère de celle qui, à son avis, aurait dû recevoir le prix, se précipite, l'œil enflammé et la bouche écumante, dans la loge du jury, et là elle vomit la menace, l'injure ou la malédiction; — souvent celui qui succombe,)' ugé digne du prix par ses camarades, est porté triomphalement par eux dans la cour de l'établissement. C'est là la plus noble des protestations. — Et que de larmes répandues dans ces concours ! — Mais qu'importe au jury? Le souvenir de son injustice s'oubliera après quelques années; l'élève couronné par l'intrigue conservera son titre de lauréat; et, dans le public, il restera toujours quelque chose de ce prestige que donne une palme remportée dans un établissement spécial.

Une nation peut être forte de deux manières : par la force numérique de ses habitants ou par la force intellectuelle ; mais celle-là seule est réellement grande qui réunit en elle ces deux forces. On peut même soutenir que le véritable empire (lu monde n'est que dans la puissance civilisatrice; car, ainsi qu'on Ta dit il y a longtemps j on ne peut pas tuer une idée à coups de canon; aussitôt qu'elle tombe sur la terre , elle germe dans lés

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cœurs des hommes, elle pousse et fructifie. Jésus- Christ et ses apôtres renversèrent le monde païen ; Luther réforma le christianisme ; Guttemberg éclaira l'univers et jeta les bases indestructibles de sa liberté future; et pourtant, que de sang n Vt-on pas versé pour arrêter le progrès invincible de ces idées profondes ! — La persécution ne manqua jamais à ces hommes courageux qui proclamaient une vérité au prix de leurs souffrances ; mais le temps marche, l'erreur disparaît, la vérité reste, et rhomme avance continuellement , dans celte voie mystérieuse tracée par la Providence, vers un but qui lui apparaît comme un météore éloigné qui le rapproche de la liberté.

Mais avant de parvenir à ce but unique , qui , relevant Thomme de rabaissement, lui promet un bien-être assuré, des siècles s'écouleront peut-être, les passions bouillonneront longtemps , et Ton devra pendant longtemps encore se prémunir contre les envahissements et le désordre par la force des baïonnettes. Aussi, quand toutes les puissances, grandes ou petites, organisent à Tenvi leurs armées, il est important d'étudier sous ce point de vue la France, dont l'avis, quoi que l'on dise et que l'on fasse, ne cessera jamais de l'emporter dans la balance des affaires européennes.

Nul ne peut contester la mission providentielle

l'armée française. 285

de la nation française. Elle jette dans le monde plus d'idées libérales que toutes les autres nations ensemble, sans en excepter même l'Angleterre, dont Tégoïsme est tout dans son commerce , et qui n'est libérale qu'autant que cela lui fournit un débouché de plus pour les produits de ses manufactures, pour ses cotons, ses aciers, etc. Cette propagande intellectuelle de la France a dû être placée sous l'égide d'une force armée pouvant répondre à toutes les provocations et à toutes les agressions qui menaceraient son indépendance, et prouver que l'antique esprit de chevalerie, qui a vu le jour dans ce pays , se conserve toujours vivace dans le cœur de ses enfants.

Une loi met chaque année à la disposition du gouvernement quatre-vingt mille hommes appelés sous les drapeaux, et entretient une armée, qui, sur le pied de paix, se monte à environ quatre cent mille hommes. Cette armée est composée d'infanterie de ligne, d'infanterie légère , de chasseurs à cheval, de lanciers, de hussards, de dragons, de carabiniers, de l'artillerie, du génie, etc. Elle présente dans son organisation un ensemble parfait. — Une loi du 14 avril 1832 règle le mode d'avancement de la manière suivante :

Le soldat ne peut devenir caporal ou brigadier qu'après six mois de service.

â86 l'armée française.

La caporal ou brigadier ne peut devenir sousofficier qu'après six mois de service.

Le sous-oi&cier ne peut devenir sou&-lieutenaDt qu'après deux années de service dans son grade.

Le sous-lieutenant ne peut devenir lieutenant qu'après deux années de service dans son grade (et il doit avoir au moins dix-huit ans d'âge).

Le lieutenant ne peut devenir capitaine qu'après deux années de service dans son grade.

Le capitaine ne prat devenir chef de bataillon, d'escadron ou major qu'après quatre années de service dans son grade.

Le chef de bataillon, etc. , ne peut devenir lieutenant-colonel qu'après trois ans de service dans son grade.

Le lieutenantH^olonel ne peut devenir colonel qu'après deux années de service dans son grade.

Le colonel ne peut devenir maréchal de camp qu'après trois années de service dans son grade.

Le maréchal de camp ne peut devenir lieutenant général qu'après trois années de service dans . son grade.

Il résulte de cette disposition que le simple soldat peut , après vingtKieux ans de service, parvenir au grade de lieutenant général. Il fallait autrefois trente-deux années pour y arriver. — A la guerre ou dans les colonies, le temps de service

l'armée française. 287

exigé peut être réduit de moitié. 11 peut être dérogé à ces dispositions pour une action d'éclat mise à Tordre du jour de Tarmée , ou bien lorsqu'il n'est pas possible de pourvoir autrement à Tavancement en face de Tennemi. — Les avancements s'opèrent de deux manières : au choix et à r ancienneté ^ qui y entrent chacun pour moitié jusqu'au grade de chef de bataillon ou d^escadron j inclusivement. Passé ce grade, l'avancement à Tancienneté n'est plus obligatoire, et il est complètement réservé au choix. Au premier abord, cette disposition de la loi semble ne pas présenter assez de garanties et ouvrir une large porte au favoritisme ; mais en y réiléchissant, on ne peut méconnaître que c'est presque une nécessité. Les fonctions réelles du commande* ment commencent aux grades supérieurs, et il est toujours bon et important d'avoir des officiers ca-« pables à ces postes. Si l'ancienneté était forcément une règle sans exception , il pourrait arriver que des officiers appelés ainsi à exercer une autorité demandant beaucoup de capacité ne seraient pas toujours aptes à ces fonctions; car, comme dans tous les états, il arrive aussi dans l'état militaire que les années s'ajoutent au service sans quelquefois modifier ou développer Tintelligence. Si l'on suivait donc rigoureusement la loi d'ancienneté, on pourrait peupler l'armée de chefs incapa-

288 l'armée française.

blés, et on irait contre la volonté du législateur, qui n'a vu que l'expérience acquise dans les années de service. Ceux qui craignent de voir le favoritisme exclusif envahir les hauts grades de l'armée , ne réfléchissent pas que les gouvernants sont les premiers et les plus intéressés à ce que la médiocrité ne désorganise pas le plus fort appui de leur pouvoir.

Pour être nommé maréchal de France, il faut avoir commandé comme général en chef, et avoir remporté une victoire éclatante. C'est une dignité que l'on né perd plus. Son traitement est de trente mille francs, et il est excepté de la loi sur le cumul; c'est-à-dire qu'un maréchal peut exercer d'autres fonctions dans l'État, et son traitement reste intact et ne se confond pas avec la rétribution attachée à ses autres fonctions. Les maréchaux de France et les savants jouissent seuls de ce privilège ; car le pays a compris que ceux qui le défendent et l'éclairent doivent être honorés et récompensés d'une manière spéciale.

Le cadre des maréchaux de France a été, en 1 847, composé comme suit :

Maréchal général : Sovvt j duc de Dalmatie.

Maréchaux: comte Molitor, gouverneur de l'hôtel royal des invalides.

Comte Gérard, grand chancelier

de l'ordre royal de la Légion d'honneur.

Maréchaux : Comte Sébastiani.

BuGEAUD, duc d'Isly.

Comte DE Reille.

Vicomte Dode de la Brunerie.

En exécution de la loi, qui y chaque année 9 met à la disposition du gouvernement quatre -vingt mille jeunes soldats, Tappel sous les drapeaux et la répartition s'effectuent ainsi qu'il suit : — Tous les jeunes gens qui, au 1^** janvier, ont accompli leur vingtième année , sont obligés d'aller s'inscrire à la mairie , puis de se présenter au jour indiqué pour tirer à la conscription. Le travail de répartition par département et par commune établit jusqu'à quel numéro chaque commune doit fournir son contingent; ceux qui ont amené des numéros supérieurs sont libérés du service. De cette loi sur le recrutement personne n'est exempt, sinon le fils atné de la veuve, ou le cadet dont le frère aîné sert déjà, ainsi que les élèves de l'école normale et ceux des séminaires qui portent soutane et entrent dans les ordres.

Une fois le contingent obtenu , le gouvernement

est libre de l'appeler sous les drapeaux en totalité

ou en partie; mais ceux qui restent dans leurs

foyers sont à la disposition du ministre de la guerre

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peadaat ^ept ans, temps prescrit pour la durée du service militaire en France. Ceux qui sont tombés au sort peuvent sq faire remplacer. De nombreuses agences se livr^iit à ce trafic d'hommes , qui, dans le langage pittoresque des troupiers, se nomme la Traiiç. des blancs. Ceux qui , pour de l'argent , m remplacent un autre, sont appelés les vendus.

Le contingent est réparti selon les besoins du service. — En 1832, date de mon arrivée en France, la répartition a eu lieu comme suit :

Armée de mer, 2,949 ; — infanterie, 56,083 ; >— cavalerie, 9,630; — artillerie, y compris le train des pares, 5,715; — pontonniers, 215; — génie, 2,255; — train des équipages, 1,700 ; — hôpitaux (service), 120; — compagnies départementales, 1,333, — Total 80,000 hommes.

Une récente loi 3ur Fétat-major de l'armée fixe l'âge de mise en non activité des généraux , des colonels , etc. , qui passent alors au second ca-^ dre de réserve, ou bien prennent leur retraite. Cet âge, pour les lieutenants généraux^ est de soixante-cinq ans ; pour les maréchaux de camp , de soixante-deux ; pour les colonels, de cinquantecinq. Une décision royale peut maintenir définitivement dans le cadre de l'activité ou proroger jusqu'à rage de soixante-huit ans ceux des lieutenants

l'armée FRAMCiliilE* ^1

généraux qui ont commandé un corps d'armée comme généraux 6n chef»

Le code militaire est extrêmement sévère en France. On en donne lecture chaque samedi dans les casernes. Il a été promulgué par la Convention, qui avait besoin de maintenir la discipline dansées temps de guerre où la France était en lutte contre toute l'Europe. Depuis ce temps il n'a pas été revisé 9 ce qui fait que Tarmée est régie par une loi martiale du temps de la Terreur. La peine de mort y est fréquemment appliquée, mais par bonheur elle s'exécute rarement, et pour des cas excessive^ ment graves. La clémence royale modifie presque toujours la sévérité de la loi, — Outre la peine de mort, les travaux forcés dans une forteresse, les fers , le boulet et les peines correctionnelles y figu* rent aussi; les deux premières sont infamantes, et entraînent la dégradation ; celui qui a subi les autres peut rentrer sous les drapeaux et continuer son service. — L'insubordination entraîne une Wf^ née d'emprisonnement, et la déclaration d^indignité de servir désormais dans les rangs« —* Cette loi pleine d'honneur servait à mervdlle les mauvais sujets et les remplaçants, qui pouvant, par une année de prison, se libérer du service, se refusai^ à obéir à leurs supérieurs. Le maréchal Soult, dont la grande sollicitude pour l'armée est connue, s'étant

â92 l\rmée française.

aperçu de celle tendance , imagina un moyen pour y obvier. Après la condamnation du coupable par le conseil de guerre, ille faisait gracier, puis l'envoyait dans les compagnies disciplinaires, par suite de la commutation de la peine. — G^est ainsi que ces hommes, bon gré, mal gré, étaient maintenus dans les rangs jusqu'à leur congé définitif.

Le costume des fantassins français a souvent va* fié. On a cherché, par de nombreux essais, les moyens d'allier à la commodité le pittoresque de Tuniforme. Il fallait surtout trouver un costume dont les conditions hygiéniques garantissent la santé du militaire en toutes saisons. Les médecins, consultés à cet égard, déclarèrent que si Ton pouvait diminuer la charge à porter et tenir l'estomac toujours chaudement, que les dyssenteries seraient moins fréquentes, et que l'on diminuerait ainsi les chances de la mortalité. Par suite de ce conseil , le soldat de ligne porte à présent une tunique bleu de roi, serrée à la taille par un ceinturon qui supporte le sabre ou la baïonnette et la giberne; le tout est maintenu par de légères bretelles. Le sac est attaché par des brassières en cuir qui ne gênent pas les mouvements et ne compriment pas* la poitrine. Le pantalon garance, sans sous-pieds , tombe sur une guêtre en cuir. Un léger schako , avec une visière relevée, couvre sa tête. Sous ce

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costume y et ainsi armé, le soldat marche plus commodément, et les revirements subits de la température le trouvent à présent préparé et garanti.

La cavalerie est en général très-bien habillée; le joli casque des dragons (quMl serait bon pourtant^ de même que celui des carabiniers, de débarrasser du plumet rouge) , les dolmans des hussards , le chapska des lanciers , la cuirasse éclatante des carabiniers, sont d'un très-bel effet ; mais malheureu3ement on vient d'affubler les chasseurs, au lieu d'un léger et charmant schako qu'ils portaient jusqu'en 1847, d'une espèce de colbak en ourson tout à fait disgracieux. C'était autrefois l'arme la plus coquette et la plus élégante ; aujourd'hui avec ces seaux renversés sur la tête , on a enlaidi et alourdi ce corps. — Le pantalon garance, qui plaît peu isolément , offre en ligne un coup d'œil vraiment beau et martial. — Le militaire français porte son costume et son arme avec grâce , mais la singulière coutume de faire porter la lance aux lanciers quand ils sont à pied, les rend très-gauches. Le service de la lance, à pied, est tout à fait insolite: — Le lancier polonais, reconnu comme le plus habile dans le maniement de cette arme pour laquelle il semble né , abandonne sa lance aussitôt qu'il a mis pied à terre; il se sert alors du sabre

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et de perd rien de son aisance; on devrait astreindre aussi le lancier français faisant le service à pied) à ne porter que le sabre dégainé; la lance, fichée dans l'étrier, devrait rester avec le cheval.

LoiigtempSy la niusique militaire en France est restée dans nû état d^infériorité déplorable* Girc(msmte à vingt«-huit musiciens, elle ne pouvait jouer qu'en mi-bémol; elle était maigre et sans retentissement. Que dire, d'ailleurs, d'une musique obligée de réduire toutes ses compositions à Tem-^ ploi d'un seul ton? Fort heureusement, les efforts inceôsants d'un inventeur de plusieurs instruments édatants, de M. Sax, ont mis fin à un tel état. La musique militaire, augmentée dans son personnel, réorganisée dans ses instruments, peut, à présent, jouer dans tous les tons ; mais elle est encore à cent lieues des musiques des régiments prussiens, au-" trichions ou russes. — Quand M. Adolphe Adam, parti pour Saint-Pétersbourg, en vue de composer la musique d'un ballet pour mademoiselle Taglioni, débuta par offrir une marche militaire à TEmpereur Nicolas, il la composa dans les limites connues en France; le lendemain, il reçut la visite de M. Haase, intendant des musiques militaires, qui l'engagea à changer son orchestration, vu que la musique de la garde impériale avait plus de vingt instruments à vent de différents timbres; qu'elle dépassait le chif-

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fre de soixante musiciens, et qu'elle pouvait joudr toute espèce de composition et dans tous les tons.

Un gymnase musical, sous la direction de M. Ga** raffa , fournit aux difTérents régiments des sujets distingués. Par mesure d'économie^ on s'est élevé contre cette institution à la Chambre des Députés; mais cette mesquinerie financière ne peut trouver aucune excuse* Il faudrait ne pas connaître l'in^ fluence qu'exerce la musique sur l'homme en géné^ ral^ et sur le soldat en particulier. Harassé de fati'** gue par les travaux de la guerre ^ courbant son front sous la lassitude, il se redresse fièrement ao son de la musique guerrière; il oublie tout, se re* trempe, et se sent prêt à recommencer.

Il y a trente ans , l'instruction de l'ofScier français pouvait encore être mise en douter sauf les armes savantes, telles que le génie, l'artillerie, l'état-ma* jor, l'instruction des officiers se bornait presque à leur spécialité. Il n'en est pas de même aujourd'hui» Les mathématiques, la géographie, l'histoire, ta littérature, les langues étrangères, le dessin, sont obligatoires pour la sortie de l'école militaire de Saint-Cyr. Cette école fournit des officiers d'infan*terie, de cavalerie et d'état^-major. On n'y est admis que par concours et après avoir satisfait par deux examens^ l'un préparatoire, l'autre définitif,

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au programme publié par le minisire de la guerre et élaboré par un comité. — Il faut avoir dix-sept ans au moins, au plus vingt et un; les soldats sous les drapeaux peuvent concourir jusqu'à Tâge de vingt-cinq ans. Le cours est de deux années, et le prix de pension iyOOO francs, sauf le trousseau, dont le montant est déterminé par le ministre, et varie de 500 à 550 francs. Les vingt premiers, classés par ordre de mérite, doivent concourir pour être admis à l'École d'état-major (le premier numéro y entre d'emblée); les vingt suivants ont le choix de l'arme dans la cavalerie; le reste de la Ipromotion va remplir les cadres de l'infanterie. Quiconque ne satisfait pas au programme d'études de la première ou de la seconde année est renvoyé fruit sec. Il peut se présenter de nouveau et entrer à l'École, en passant par les examens préparatoires jusqu'à l'âge de vingt et un ans. S'il était renvoyé passé cet âge, il serait obligé d'aller servir dans un régiment ; car , avant d'être admis à l'École, il est prescrit de contracter un engagement volontaire.

L'École d'état-major donne une instruction spéciale. C'est là que sont choisis les aides de camp, et c'est aux officiers sortant de celte école qu'est confiée la confection de la carte de France. Les mathématiques supérieures, la tactique, la strate-

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gie, la levée des plans, les langues allemande et espagnole, le commandement des armées, l'équitation, etc., y forment Fobjet des études, qui durent également deux ans. — On en sort, selon le numéro d'ordre, lieutenant, y étant arrivé de rÉcole de Saint-Gyr sous-lieutenant<

L^Ëcole de Saumur, où entrent les sous-lieutenants de cavalerie , donne l'instruction complète relative à cette arme. Là on apprend tout : les évolutions à cheval , la connaissance de ce noble animal, sa remonte, son hygiène. De fréquents exercices sur le terrain, des carrousels organisés dans le manège , etc. , instruisent et fortifient les élèves, et l'officier sortant de ces écoles spéciales possède toutes les connaissances nécessaires pour faire un excellent homme de guerre.

Les officiers du génie et d'artillerie se forment à l'École polytechnique de Paris. Les hautes mathématiques et rinstruction la plus développée dans toutes les branches nécessaires à ces armes, y sont confiées aux sommités scientifiques qui font la gloire du pays. C'est la plus belle institution qui existe dans le monde, et toutes les nations l'envient ou cherchent à l'imiter chez elles. L'École polytechnique est due à la Convention. Placée d'abord sous la direction du ministre de l'intérieur, elle passa ensuite sous les ordres du ministre de

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la guerre. Les élèves sont casernes ; ils portent un élégant uniforme bleu de roi, à collet et parements de velours noir à passepoil rouge, avec une légère broderie eti or au collet. Un chapeau à cornes et une épée complètent cet ensemble gracieux. Les cours sont de deux années. On y est admis, comme dans toutes les écoles de TÉtat, par concours, âgé de seize à vingt ans, et à la condition d'être bachelier es lettres. Les élèves sortants, après avoir satisfait au programme, ont le choix des places vacantes dans les services publics. Ceux qui choisissent le génie et l'artillerie vont compléter leur instruction pratique à l'École d'application de Metz. Là^ ils assistent à la fonte des canons ; ils apprennent l'art des fortifications, s'initient à tous les tra-> vaux du génie, et vont dans les établissements militaires diriger les opérations d'armement.

Les établissements militaires sont nombreux en France. L^artillerie comporte :

Vingt-deux directions territoriales , — six forges, — trois fonderies, — seize poudrières et raffineries, — sept manufactures d'armes, — huit arsenaux de construction , — ' onze écoles régimcintaires.

Le génie comporte vingt-cinq directions territoriales, — un arsenal de Metz, — six cent soixante casernes»

L^RMÉE FtlANÇAII^E. 293

Les magasins : quatre poUr les hôpitaux, — quatre pour les effets d'habillement et de campement, ^^ trois pour les effets de harnachement.

Les hôpitaux : Phôtel royal des Invalides , — tt*ois d'instruction , — trois d'eaux minérales , — vingt-sept ordinaires.

Les écoles : TÉcole polytechnique, — l'École spéciale militaire de Saint-Cyr , — l'École d^application d'artillerie et dû génie, — l'École d'application du corps royal d'état-major, — l'École d'application de cavalerie de Saumur, — le collège militaire de la Flèche. — Dans ce dernier collège, ne sont admis que les fils des militaires. Où y reçoit l'instruction comme dans tous les collèges de France.

L'honneur et le courage sont innés en France. Ces deux vertus, jointes au sentiment de la dignité et de rindépêndance, font des soldats de cette nation les guerriers les plus vaillants, les plus intrépides. La taille moyenne de l'homme du peuple est de cinq pieds un à deux pouces; ce développement^ peu remarquable quant à là beauté physique, donne aux Français une solidité de charpenté osteuse qui les rend propres à supporter toutes les fatigues ; le peu de distance que le sang a à parcourir du cœur au cerveau le rend vif, impétueux, impatient. Par cette disposition constitutive, il est

facile à comprendre que toutes les fois que le soldat marche , agit et manœuvre , il possède tous les moyens de sa nature. Aussi, dans Tattaque, il est irrésistible ; il s'élance à la baïonnette avec une impétuosité incomparable, et, repoussé, il revient à la charge avec acharnement; son sang bouillonne f sa tête s'enflamme. Mais il n'aime pas à rester immobile, Tarme au bras, et à supporter la mitraille. Le repos lui est antipathique, il le démoralise. Aussi les vaillants généraux français, qui donnent eux-mêmes le plus bel exemple au soldat, évitent-ils, autant qu'il est en eux, de le maintenir en ligne sans Tébranler. Le soldat crie toujours en aidant! et se plaint vivement toutes les fois que les combinaisons stratégiques forcent le chef soit à attendre, soit à rétrograder. — Avec sa conception vive et prompte, il se forme vite à la manœuvre , et son éducation militaire se fait promptement. Il y a toujours de la spontanéité dans le soldat français; et, à défaut d'officier, il comprend parfaitement sa situation en face de l'ennemi , et se crée des ressources pour conjurer le danger ou diriger ses coups. La souplesse de ses membres lui est d'un grand secours , et les obstacles ne l'arrêtent pas longtemps. La guerre de broussailles et de montagnes en Algérie lui était complètement inconnue ; dans un court espace de

temps, elle lui est devenue aussi et plus familière même qu'aux indigènes. Il grimpe à présent avec une rare adresse, s'accrochant à toutes les aspérités, tout en portant ses armes et ses vivres. Le soldat français trouve encore une aide dans son inaltérable gaieté; ses saillies originales et spirituelles dérident le front de ses camarades,. et il suffit quelquefois d'un mot heureux pour lui rendre faciles à supporter toutes les fatigues de la guerre. Sous la pluie torrentielle, qu'il appelle le ratafia de grenouilles j àdM^ la boue jusqu'aux genoux , , grelottant de froid et mourant de faim , il trouve dans son esprit le moyen de rendre supportables tous les déboires et toutes les misères. — La cavalerie française trouve le plus grand obstacle à son élan dans la médiocrité de sa race chevaline. Les chevaux français sont petits, peu gracieux, difficiles à entraîner, mais les cavaliers leur communiquent, pour ainsi dire, le feu de leur âme, et les charges s'exécutent avec impétuosité. Le cavalier français semble ne pas même se douter que son cheval est mauvais , et quand on le lui fait remarquer, il répond bravement : « Ça tapera tout de même ; » et en effet ça ta/je , les guerres de l'Empire l'ont surabondamment prouvé. Cette race de héros, que l'univers entier a admirée , n'est nullement dégénérée.

302 l'armée française.

En parlant de la conquête de l'Algérie et de la domination française en Afrique J^aurai Foccasion de passer en revue ces glorieux faits d'armes qui ont illustré les annales modernes de la France , et à rendre justice à ces intrépides of&ciers qui ont immortalisé leur nom dans ces luttes contre des peuplades aussi sauvages que belliqueuses.

Le soldat français nourrit dans son cceiur le feu sacré. A la caserne, au corps de garde, il se fait raconter les faits d'armes de ses devanciers, il se sent capable d^accomplir les mêmes œuvres gigantesques. Sûr de sa force et de sa valeur, il se repose appuyé sur son arme , et aussitôt que la pa* trie rappellera sur le champ de bataille, il s'élancera vers les frontières avec son chant de guerre , sa répugnance pour l'esclavage, et son impétueuse bravoure. Honneur! honneur à la nation qui possède de tels enfants et de tels sentiments !

Celui qui y ayant conçu dans son puissant cerveau l'imposante figure de Guttemberg, celui qui, déroulant dans la main du créateur de Timprimerie cette feuille d'airain , y grava de son vigoureux ciseau ces mots simples , mais sublimes :

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