‹ Quinze ans à Paris (1832-1848).: Paris et les Parisiens (volume 2)Chapitre 14 sur 15 · ET LA LUMIÈRE FUT · texte numérisé non relu

ET LA LUMIÈRE FUT

celui-là , assurément , a fait preuve de génie. 11 lui a été donné , dans ces quelques mots énergiques, empruntés au langage de Dieu lui-même , de tracer profondément pour les siècles à venir, l'immense

bienfait que la création delà presse a rendu à Thumanité. Oui ! de cet instant la lumière fut; car, comme lalnmière du ciel, ce principe vivifiant de Tunivers^ elle a donné aux mortels cette autre vie j la vie intellectuelle.

Quand un esprit sérieux se met à méditer sur l'immense portée de cette invention divine ^ quand il réfléchit profondément à ses conséquences , il se sent inspiré d'un véritable orgueil, car aucune puissance n'a jamais atteint des résultats aussi grandioses j aussi sublimes. — Dès que la pensée put se propager, la force brutale diminua , le féodalisme commença à décliner, et tous les efforts que Ton a depuis tentés pour renverser cet obstacle que la presse élève ont été vains. Rien ne pourra l'anéantir dans l'avenir, car, pour employer l'expression d'un des poêles nationaux de la Pologne, l'archevêque Woronicz : « Le monstre terrible de l'oppression brisait dans sa formidable mâchoire, et le fer des boucliers et le granit de résistantes forteresses; mais quand il voulut s'en prendre à la presse, il usa sa dent puissante sur cette feuille humide de papier où la pensée, qui ne périt pas, laissa les traces de son passage. »

Aussi personne ne conteste aujourd'hui que la presse ne soit une puissance d'autant plus active qu'elle agit sur l'intelligence ; il n'est plus possible

à n'importe quel pouvoir' de tuer la pensée. Avant l'invention de l'imprimerie, il y avait certes déjà des hommes supérieurs qui changeaient la face des empires par la force de^leur intelligence; mais par la lenteur avec laquelle la parole se propageait alors , des siècles s'écoulaient avant qu'elle fût assez répandue pour produire un effet appréciable. — Ceux qui avaient intérêt à s'opposer à la manifestation de la vérité possédaient encore les moyens d'en entraver l'action, soit directe, soit consécutive, tantôt en emprisonnant l'écrivain ou en le tuant , tantôt en saisissant le peu d'écrits que les copistes pouvaient mettre en circulation. Mais à présent , quand on peut en une heure jeter des milliers d'écrits et les reproduire à l'infini , quelle est la puissance humaine capable de comprimer cette force expansive, à laquelle rien désormais n'est impossible ?

En me plaçant sur ce terrain brûlant, quand je vais apprécier et juger dans ce chapitre cette formidable puissance qui se nomme la presse, ce quatrième pouvoir dans l'État , comme on le dit en France , je sens toute la grandeur de mon entreprise ; je sais qu'en touchant à cette arche de la nouvelle alliance , je puis éveiller des haines , des colères, soulever des clameurs ; car dans ce monde nous voulons tous la liberté pour nous, peut-être I. fiO

pour nos amis ^ mais nous ne permettons pas aux autres la libre manifestation de leur pensée sur nos propres actes. — NUmporte ! — Rompu aux luttes de cette presse redoutable , je ne me laisse pas in^ timider aisément. En tâchant avant tout d'asseoir mon opinion sur des bases solides , sur des principes raisonnes et applicables y je ne craindrai pas d'être accusé de partialité : car je juge les choses et non les hommes , les actes et non les intentions. En agissant ainsi ^ j'ai le droit de me regarder comme tout à fait indépendant , et je le suis en effet.

Il est convenu^ dans le langage du journalisme^ d'appeler la presse en général, mais surtout la presse quotidienne, la sentinelle amncée de F opinion publique. Avant de décider jusqu'à quel point cette dénomination est vraie , examinons , en quelques mots, sa mission.

La pensée a placé l'homme à la tête de la création : c'est donc dans la pensée que consiste la véritable puissance. Dans l'origine des sociétés, quand les hommes, obligés de lutter contre les bêtes féroces , se voyaient forcés de se rapprocher mutuellement, la supériorité semblait naturellement résider dans la force physique; mais plus lard 9 quand la civilisation avancée créa d'autres besoins; quand on comprit que l'abus de la force

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conduit à la tyrannie , les gens courageux com-r roencèrent à relever la dignité de Thomme en prêchant d'autres doctrines j en fouillant dans les mystères de la création ^ et en éclairant le monde par ces rayons qu'ils ont ravis au feu du ciel. La parole devint une arme puissante devant laquelle la force brutale plia plus d'une fois. Mais son action ne s'étendait guère au delà de la place publique j et si Torateur soulevait les passions ou éclairait la raison de ses concitoyens sur leurs besoins ou leurs intérêts, Tempire qu'il avait conquis sur eux était sans durée, de même que son discours ne pouvait franchir certaines distances. La propagation des doctrines philosophiques ne pouvait agir que sur un petit nombre de gens d'élite qM3 le maître groupait autour de lui. Ceux-ci fondaient à leur tour des écoles ; mais, faute de moyeijis 4b propagation , la lumière se répandait lentement. Les persécutions des gouvernements atteignirent les novateurs, qui , obligés de se cacher, de fuir, emportaient avec eux les vérités qu'ils possédaient, et laissaient incomplètes les doctrines qu'ils avaient à répandre dans l'univers.

Plus tard , quand l'esprit humain ^ longtemps comprimé par l'invasion des barbares , se dégagea peu à peu de ses entraves ; quand l'invention de la poudre égalisa les forces , l'invention de Tinoi-

primerie vint jeter son poids dans la balance des intérêts sociaux. Dès cet instant, le levier puissant qui devait agir sur les masses fut trouvé. Malheureusement, dans les premières luttes de la Renaissance, la force réelle de la raison humaine s'épuisa dans les controverses religieuses ou dans des spéculations métaphysiques qui n'étaient nullement à la portée de tout le monde. Les préjugés régnaient encore en souverains et mettaient leurs entraves au progrès des sciences humaines. — Après avoir terminé enfin cette guerre de nouvelle espèce , et avoir établi la liberté de conscience , ce premier triomphe de la presse, les philosophes commencèrent à regarder quelque peu autour d'eux ; et lorsqu'ils eurent calculé toutes les chances que la civilisation mettait à leur disposition , ils s'attaquèrent aux abus de la législation et voulurent enfin savoir comment ils étaient gouvernés? pourquoi ils obéissaient aveuglément là où ils pouvaient n'obéir qu'à la raison ? Ils livrèrent une guerre acharnée aux privilèges , relevant l'homme dans sa mission et dans sa dignité , et ne laissant échapper aucune occasion de mettre à nu tous les vices de la constitution sociale, afin de changer un tel état de choses.

Les conséquences de celte lutte incessante furent grandioses ; la révolution française, en s'ac-

complissant et en parcourant sa vaste période y a changé la face du monde. Menacé par les armes et par les idées, le despotisme fut obligé de capituler, de faire des concessions , en se réservant in petto de paralyser ces avantages que la force des choses lui arrachait. Mais l'impulsion était donnée. La presse, quoique violemment bâillonnée, jeta ses profondes racines, pénétra partout, etagitd^une manière victorieuse. Elle se constitua gardienne vigilante des libertés publiques et des promesses que les gouvernants ont faites à leurs gouvernés. De là semble naturellement découler la noblesse de la mission de la presse quotidienne, acceptant comme loi fondamentale de sa constitution la diffusion et le progrès des idées , le mouvement de la pensée.

Ce mouvement, à son tour, doit concourir à un but réel et noble , reposant sur cette base philosophique, que Tesprit humain possède une affinité naturelle pour le vrai et pour le bien^ et qu^à travers toutes les passions , la raison doit se faire jour pour arriver à la conquête de la liberté, convaincue qu^elle n'existe pas sans Tordre intérieur , sans les concessions réciproques dues aux choses acquises dans le domaine politique et intellectuel. La presse comprise ainsi, constamment occupée de la recherche du vrai , tendant sans relâche à

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oonqûérir la plus grande masse d'idées pratiqnes, à améliorer l'état social , cette presse-là, je le dis hardiment} serait Texpression da plus sublime dé^ vouement à la chose publique ; elle serait véritablement indépendante et incorruptible. Rien ne .pourrait la vicier, oar elle procéderait avec la rigidité et Texactitude mathématique , et n'aurait à répondre qu'à Dieu seul de sa haute mission.

Mais il n'en est pas ainsi. La presse , comme toutes choses humaines, subit Tinfluence de son entourage. Elle s'altère au contact continuel des intérêts matériels si divers , des ambitions mal justifiées, des passions qui ne raisonnent pas. Poussée par des ressorts invisibles, la presse usurpe un pouvoir qui ne lui appartient pas ; elle parle , le plus souvent, au nom d'un parti imperceptible , et s'intitule hardiment l'expression de la volonté publique. Mais cette volonté publique, quelle estelle? — La voici : — La volonté publique , c'est- À-^iire^ le désir universel, le plus profondément enraciné I c'est la plus grande masse de bien-être matériel possible ; les théories viennent après. — En jetant les regards de tous côtés , en pénétrant partout, et méditant profondément sur l'action générale, on verra le plus clairement du monde que la tendance unique est de conserver les biens acquis dans le domaine du travail manuel ou intel-

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lectuel. •— Pourquoi 8'écarte-tK)n peu des routes tracées? Parce qu'on sait généralemeut où elles mènent ; on connaît le but où on va ; on sait de quelle manière on doit arriver. Mais si j abandon^ nant les senti^^s battus , sans raisonner ni tenir compte de l'obstacle que l'on rencontrera en route, on veut se jeter à travers les champs de rimagination, on aboutira à un chaos inextricable^ et on sera obligé de rétrograder. — Cette manière d'agir est aussi vicieuse, dans la pratique privée que dans la politique. Changer des théories gou* vernementales par cela seul que le changement doit être le but du progrès , sans leur assigner des tendances réelles^ conduirait tout droit à l'absurde. Car il faut que Ton sache, une fois pour toutes » que les bases et les théories gouvernementales ne s'improvisent pas ; qu'il n'est pas permis de jeter le pays dansTinconnu, et de tâtonner avec lui pour trouver quelque chose qui vaille. Cela est tellement vrai j que chaque jour nous en apporte une preuve irréfragable. Les journaux , appelés d'opposition , décrient constamment la politique que le gouvernement suit en France depuis la révolution de Juil*let ; présagent ta ruine immédiate du système , et prophétisent des désastres qui, heureusement, ne s'accomplissent pas et ne s'accompliront probablement jamais. Eh bien , ces journaux man*-

quent absolument de principes fondamentaux. En estait un seul , je le demande , qui ait donné son programme complet , et qui ait tout prévu dans la marche à suivre pour arriver au bonheur universel? — Non, mille fois non. — Les chefs de TOpposition ne se comprennent pas eux-mêmes ; ils ne peuvent se mettre d'accord ; chacun apporte 3es chimères y ses rêves , ses visions, et nul ne veut accorder à la pensée de l'autre la valeur qu'il assignée la sienne. Voilà pourquoi l'Opposition est impuissante : — impuissante à opérer un changement ; impuissante à produire le bien public. — A qui persuadera-t-on que les peuples sont tellement aveugles qu'ils repoussent les véritables moyens d'arriver au bonheur? — Qui croira jamais que la France ne veut pas améliorer sa situation? — Personne. — Et si les peuples ne peuvent pas être persuadés, c'est assurément parce qu'ils ne voient nulle amélioration réelle dans ces programmes vides de sens et dans les promesses illusoires que l'on fait briller constamment devant leurs yeux ; promesses insaisissables comme les feux follets , qui s'éloignent si l'on va au-devant d'eux , et qui vous suivent aussitôt que vous tournez le dos.

La presse opposante a dans son arsenal quelques mots sonores qu'elle fait constamment retentir et

qu'elle veut faire passer pour des principes. Les principesy comme les problèmes, doivent se résou^ dre. Il ne suffit donc pas de parler de la réforme parlementaire, de Vorganisation du tra^ail^ etc. ; il faut dire aussi comment on s'y prendra pour opérer ces immenses changements qui doivent faire du pays un paradis terrestre. Si vous gardez vos solutions pour vous, vous donnez la preuve que ce n'est pas le bien public qui vous occupe avant tout, mais plutôt les projets de votre ambition. Vous faites preuve d'impuissance ou de faux patriotisme ; car l'homme public, l'homme d'État par excellence, est celui qui, dans toutes les positions possibles , n'a que le but de servir utilement le pays. Il serait temps de renoncer à la chasse aux portefeuilles , et de s'occuper un peu plus du pays et de son bien-être.

Le gouvernement constitutionnel est , selon la belle expression de M. Guizot, le gouvernement de la raison. — Eh bien ! que ceux qui se sentent véritablement la mission d'opérer des changements profitables dans la constitution de l'État, veuillent bien porter leur flambeau au cœur de la question, et rendre palpables pour tous, ou pour la majorité, les avantages qu'ils apporteront au pays; mais qu'ils indiquent en même temps les moyens d'application. Car il faut ici agir avec les hommes.

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Dans les choses hjumaines on ne peut pas procé^ der comme dans Talgèbre, où Ton opère sur des valeurs qui n'existent pas , qui obéissent à des lois inflexibles, se groupent au gré de celui qui fait le calcul, et n'opposent aucune résistance à Topération. Il n'en est pas ainsi avec les hommes. Il y a des positions créées , des fortunes acquises. On ne déplace pas impunément les intérêts matériels; car la possession et la conservation de la chose possédée sont un désir inhérent à la nature ha** maine. On ne peut pas ravir les avantages conquis, soit par des labeurs de tous les jours , soit par une longue suite d^années, et appliquer forcément les théories. — On pe^, il est vrai , à un homme eo démence appliquer une camisole de force; mais quant à Thomme possédant ses facultés intellectuelles, il faut lui demander s'il veut subir une opération qui doit améliorer son état. — Et, s'il croit dans sa raison que la somme de bien qui doit lui en revenir est moindre que la souffrance qu'il doit subir, il est le maître de refuser la proposi*tion , surtout lorsque rien ne lui démontre que les chances soient réellement favorables. — Si donc, pour obtenir un mince résultat , pour envoyer un député de plus à la Chambre , vous bouleversez rÉtat, franchement, je ne vois pas pourquoi on se jetterait dans le tourbillon dans lequel vous voulez

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entrainer la nation et danaleqael vonsH-méme vous n'y verriez pas clair.

Delà, je déduis cette conséquence rigoureuse, que les théories absolues sont des chimères. Il faut étu--^ dier longuement, profondément les besoins de la vie publique, et appliquer avec un discernement convenable toutes les conquêtes de la lumière que la raison indiquera comme praticables. Tout est làl Et voilà pourquoi le parti œnservateur est homogène; car il reconnaît comme chefs les ministres, qui, par leur position , sont obligés d^obéir aux nécessités gouvernementales, et ne peuvent s'aventurer dans le domaine &\x probable qu'autant que Texpérience a démontré ou Futilité ou l'urgence d'une mesure inévitable et reconnue bonne. Voilà pourquoi l'Opposition devrait se garder de cette résistance systématique, que rien ne justifie et que tout condamne. Voilà pourquoi on devrait, dans le parti républicain, s'abstenir de ces continuelles déclamations sur Végalité. L'égalité n'existe pas dans la nature; autant vaudrait admettre que les capacités de tous sont absolument les mêmes, et que l'enfant en naissant apporte autant de jugement qu'un homme dont toute la vie a été consacrée à l'étude. L'échelle sociale existe par ellemême ; elle a toujours existé , et elle existera toujours.

Aussi la presse devrait-elle s^ occuper surtout de faire pénétrer profondément dans les masses le sentiment des devoirs communs à tous dans leur sphère d^action j sans leur crier sans cesse qu^elles sont spoliées au profit de quelques castes privilégiées, ce qui est aussi faux qu'absurde. Les castes et les démarcations n'existent plus en France* Tout le monde ici, avec de la capacité, peut arriver à servir utilement le pays ; mais malheureusement rimpatience gagne toutes les classes; la jeunesse veut à tout prix escompter Tavenir, sans tenir compte de tous les travaux qu'il faut d'abord accomplir avant de se jeter tête baissée dans Tarène des luttes publiques, et vouloir conquérir les places qui ne devraient être que la récompense de la capacité, du travail et de Ip probité. Cette impatience fiévreuse est nuisible, et pour ceux qui en sont atteints , et pour ceux qui en subissent les réactions ; c'est-à-dire pour tous ceux sur lesquels les prédications insensées doivent naturellement agir.

Il y a encore une cause qui aide merveilleusement à la puissance de la presse ; c'est le mystère qui entoure pour la plupart les auteurs des articles qui se propagent au dehors. Le vulgaire, convaincu qu'il faut non-seulement de la capacité, mais de la richesse aussi pour faire vivre le journal, et que la richesse suppose toujours la puissance d'action,

s'imagine que des gens haut placés, rompus au maniement des affaires publiques , doués d'une prévision que donne Texpérience des choses , émettent des opinions longuement élaborées, étreignent d'un vaste réseau intellectuel les masses, dont ils peuvent, à leur gré, soulever les colères ou les vengeances; le vulgaire, dis-je, attribue à un pouvoir formidable et invisible les arrêts qu'il voit formuler tous les jours, et pense que, dans un cas donné, rien ne pourra résister à ces innombrables phalanges de penseurs. Mais, hélas! combien le bon public s'abuse. Si l'on pouvait lever le masque de ces expressions de la volonté publique ^ on verrait une poignée d'ambitieux qui s'agitent dans leur impuissance, et poussent en avant quelques 6/^/72/-ca/7eicités dont le cerveau n'est pas mûr, et qui alignent des phrases redondantes sans jamais se demander s'il y a là-dessous quelque idée applicable. — Alphonse Karr, cet esprit courageux, doué d'un bon sens peu commun , dit dans ses Guêpes, où il dépense autant d'esprit que de connaissance des choses réelles de la vie : « Que, pour couper court à cette fantasmagorie, on devrait astreindre les journaux à faire signer leurs articles par leurs auteurs; et alors le public, qui, en l'absence de la signature, crée à volonté des puissances redoutables, verrait que ce n'est que l'opinion de M. A. ou de M. Z.

qu^il vient de lire , et qne celte opinion et ces Messieurs n'ont aucun droit d'exiger la vénération dont le mystère veut entourer leurs élucubrations informes, n

Cette réflexion est de toute justesse ; car, dès que Ton verrait que des gens sans consistance , complètement inconnus du monde politique , sans études préalables , sans avoir jamais mis la main aux affaires , veulent régler les destinées de leur pays et du monde entier, on hausserait les épaules avec pitié , et l^on serait étonné de s'être laissé entraîner à des passions mesquines et qui sont parties d'un point aussi imperceptible.

Mais malhaireusem^t il en est autrement. Quel<quefois on se trouve à rencontrer, à deviner juste ^ ce thème développé longuement , allant tous les jours au domicile de l'abonné pour lui fournir ma^ tière à réflexion , grandit dans son estime particulière d'abord, puis se transforme en un engouemaat public , et voilà comment des gens incapables de se gouverner eux-mêmes , de gouverner leurs passions, tranchent les hautes questions sociales et ravivent le feu des désordres. Les hommes impartiaux mêmes se laissent prendre , à la longue , à ce jeu dangereux. Peu à peu les convictions s'établissent ; car, en entendant répéter tous les jours 9veç persévérance les mêmes griefs , on finit par

s^y passionner, par y croire , et Ton est tout prêt à défendre avec conviction ce qui est venu par le chemin de la persistance dans la calomnie. Il faut encore ajouter ici une autre chose: c'est que celui qui attaque , et qui attaque toujours , a plus d'avantage que celui qui est attaqué. Il y a peu de gens assez dénués de préjugés , assez justes pour être convaincus que dans un gouvernement parlementaire constitutionnel , où tout suit une route tracée, prévue, discutée, connue de tout le monde, le Pouvoir, ou plutôt l'autorité , n'a aucun motif de vouloir de l'arbitraire , car ceux qui ont aujourd'hui le maniement des affaires peuvent devenir à leur tour de simples citoyens , et seraient exposés aux mêmes vexations, aux; mêmes abus, qu'ils auraient justifiés tout d'abord en les appliquant les premiers ; mais l'ordre intérieur ne peut se faire tout seul : il faut quelquefois maintenir une pénalité sévère pour obtenir le respect du aux lois. Le désir de l'indépendance mal comprise , mal inter^ prêtée, fait que l'on oublie assez volontiers les devoirs de citoyen , de contribuable. Il faut alors ramener les choses à l'état normal exigé par la constitution ; on froisse les amours-propres , on contrarie les mauvais vouloirs , — inde irœ. Que dans ces dispositions le journal trouve les hommes assez peu capables de r^échir et de se rendre

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compte des motifs injustes de leur colère , et voilà que le parti grossit ; on abonde dans le sens du journal, on corrobore ses accusations, on lui fournit matière à broder sur le texte , et Tautorité est obligée d'expliquer ses actes, de se défendre continuellement. Si elle dédaigne de répondre à des accusations absurdes, ces accusations prennent la force de la chose jugée , et voilà les gouvernants convaincus de mille délits imaginaires, inventés à plaisir, et maintenus dans les masses comme une vérité inattaquable.

On croirait pourtant à tort que toute la presse et tous les journalistes font abus de la puissance que le développement de la pensée et de la liberté mettent en leurs mains. Non , il y en a que la conviction sincère fait parler et fait agir ; il y en a qui honorent tous les partis auxquels ils attachent leur nom ou leurs travaux , mais le nombre en est tellement restreint qu'on peut les compter. L'opinion publique s'éclaire à la longue , et de ces luttes continuelles elle finit par extraire des lumières réelles, par faire son choix , et par assigner à chacun la place qui lui est due dans son estime.

En effet , pour arriver à ce point , l'homme a besoin de toute la puissance de sa probité reconnue, car les hommes jugent avec leurs faiblesses d'hommes. Les idées les plus diverses deviennent le cen-

tre d'un cercle autour duquel les autres se groupent plus ou moins sincèrement. En exerçant cette supériorité relative sur ses concitoyens on doit, si Ton ne veut pas tomber promptement dans la déconsidération ou dans le mépris , prouver nonseulement une capacité incontestable, mais encore de la probité et de la foi dans ses croyances. Toute conviction sincère , même quand elle s'égare , est respectable; on peut discuter avec elle, car le bien public étant son but réel, on peut s'attendre, ou à être persuadé par elle , ou à lui prouver son erreur. Mais quand la mauvaise foi est calculée sur l'intérêt personnel, sur une envie démesurée de réussite ou d'élévation, que peut-on attendre de ces gens-là? quelle est la concession compatible avec l'honneur, que l'on puisse leur offrir dans le domaine politique? Tant que vous ne leur livrez pas le pouvoir, but unique de leurs désirs , vous avez beau faire : les conceptions les plus admirables , les plus utiles au bien-être des citoyens, à la gloire de la patrie, rien ne les désarmera, rien ne les persuadera ; vous serez constamment assailli de leur haine ^ de leurs critiques les plus injustes, et il se trouvera toujours malheureusement assez d'individus incapables de juger le fond, qui saisiront la forme fournie par vos adversaires, et vous entendrez toujours autour de vous un bourdonnement

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iocommode de ces frelons politiques que rien n^apaise.

Dans un pays constitutionnel dont le gouvernement est accessible à toutes les capacités , cet état de choses est inévitable, je le sais. Aussi, je ne puis avoir assez d'admiration pour un homme d'État digne réellement de ce nom, qui, une fois sa pensée arrêtée sur Jes vrais intérêts de la nation, lui fait du bien malgré elle, pour ainsi dire, et poursuit sa route avec calme, sans se soucier des clameurs injustes quUl entend sur son chemin laborieux,

La presse, cette arme terrible de Tintelligence, devrait être entièrement libre de toute influence extérieure; elle devrait être l'écho fidèle des be^ soins de Tépoque, sans jamais prêter assistance à des rivalités mesquines qui s^agitent, soit en plein jour, soit à Tombre. Mais, par malheur, la presse est dépendante, sous plus d^un rapport, de ceux qui ont un intérêt puissant, tantôt à agiter le pays, tantôt à le tromper ; et il y a des gens qui se prêtent merveilleusement à toutes ces exigences. On pourrait plutôt encore les accuser d'irréflexion que de vénalité. Instruments dociles des colères ou des déceptions, ils se laissent persuader comme tant d^autres, et ils tonnent du haut de leur journal contre des choses qui, une fois bien comprises,

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seraient dignes au contraire des plus grands éloges.

L'immense responsabilité que Ton attire sur soi devrait les rendre plus circonspects; car, quelquefois, les mots froidement tracés dans le cabinet retentissent au dehors d'une manière funeste , se traduisent quelquefois par des actes violents, par la révolto, par le sang inutilement versé; mais, Taraour-propre aidant, on est, au contraire, trèsflatté de pouvoir s'attribuer cette puissance de conviction qui fait entrer en lice des gens excités par les quelques lignes que l'on a écrites.

Faut-il, après cela, s'étonner qu'à côté de celte arme terrible doive se rencontrer et se rencontre en effet une répression violente de ses écarts?—!- Non, assurément; ear à côté d'une blessure il faut placer un remède. Plus le mal est grand, plus le remède doit être efficace, et les excès de la presse engendrent forcément les excès de répression. Discutez, prouvez, améliorez, répandez la conviction, mais ne provoquez pas le bouleversement, car vous prêtez, par vos moyens violents, les armes à l'arbitraire, au despotisme. Les hommes paisibles ne vous suivront jamais sur le terrain où vous voulez les entraîner ; les hommes violents aggravent le mal, et l'on se trouve toujours avoir perdu quelque chose au bout de ces irritations. Prenons pour exemple la France au lendemain de la révo-

lution. Quelle est la cause réelle de toutes les sévérités auxquelles les lois de septembre exposent les écrivains? — C'est la haine des partis provoquant le désordre 9 érigeant l'assassinat en principe^ et poussant au crime. — Il y a longtemps que Ton a dit : a Qui sème les vents recueille les tempêtes; » . la presse était violente , et elle a forgé elle-même les chaînes qui la resserrent.

Il me reste à passer en revue les journaux existants à Paris, ceux surtout qui ont quelque consistance politique et qui exercent une certaine influence sur leurs abonnés.

A la tête des journaux de France, et même, on peut le dire hardiment, de ceux du monde, il faut placer le Journal des Dérats. A mon avis, c'est le seul journal sérieusement politique et dont les opinions puissent être de quelque poids dans les affaires universelles. Sa rédaction est brillante, et sa direction appartient à des hommes éprouvés dans les luttes politiques. Tous ses articles sont élaborés avec une connaissance approfondie de la matière ; sa polémique, quoique très-vigoureuse quelquefois, ne sort jamais des limites permises aux gens comme il faut. Ce journal jouit d'une haute réputation à l'étranger, et elle est grandement méritée. A l'intérieur , on l'accuse parfois d'appartenir à tous les minisires et d'être l'expression de la peu*

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sée intime du château. Quant au premier de ces reproches, il est plus spécieux que juste; car enfin le Journal des Débats est un journal évidemment gouvernemental, connaissant parfaitement la pensée intime des hommes du pouvoir; et, comme il est essentiellement ami de Tordre, il ne peut que soutenir ceux qui tendent à donner au pays les bienfaits de la paix. Mais on se tromperait gravement en pensant que ce journal est sans indépendance; plus d'une fois, il s'est trouvé en dissidence grave d'opinion avec les ministres. Il défend ses théories avec vigueur, il les maintient, mais comme tout journal consciencieux devrait le faire; si, par hasard, on lui prouve qu'il se trompe dans son appréciation ou dans le but qu'il suppose aux gouvernants, il s'empresse de le reconnaître et subit la loi de la raison , ne trouvant nullement honteux d'avouer qu'il a pu se tromper. — Quant au second reproche, il est tout à fait sans fondement; mais en l'admettant même , ne trouverait-on pas naturel que de bonnes choses nous vinssent, n'importe de quel côté? — D'ailleurs, les rédacteurs habituels des Débats, je l'ai dit, sont des hommes politiques , et , comme tels , plus que les autres à même de connaitre tous les bienfaits que la paix et la civilisation répandent sur le monde; et, comme il faudrait être de mauvaise foi pour nier

que ce sont les efforts du Roi Louis-Philippe qui ont maintenu cet état de choses, est-il étotiijatit qu'ils éprouvent un sentiment de reconnaissatice pour le chef de l'État^ et qu'ils Texpriment en termes chaleureux quelquefois , mais toigours pleins de noblesse et de justesse?

Après le Journal des Débats vient immédiatement LA Presse.

Le rédacteur en chef de ce journal est un homme d'une trempe peu commune. A l'imagination la plus ardente, à une capacité de premier ordre, il joint une fermeté inébranlable qui ne le quitte jamais j et aussitôt qu'il a conçu une idée, aucune entrave ne l'arrête pour la faire exécuter. C'est à lui seul, on peut le dire, que la France doit l'idée et l'exécution de la presse à bon marché. Il a compris des premiers tous les bienfaits de la publicité la plus étendue, et il a tout fait pour rendre accessibles à toutes les fortunes les avantages qu'elle donne. Pour apprécier toute l'activité, tout l'esprit, toute la vigueur qu'il lui a fallu pour mener à bien cette idée; combien d'ennemis patents et cachés il lui a fallu combattre, il y aurait assurément un livre curieux à faire : il prouverait ce que peuvent la force d'âme et le courage d'un seul homme quand il marche vers un but utile. Certes, il est fort heureux qu'un homme de cette trempe ait compris les

vraies bases d'un gouvernement constitutionnel^ les vrais principes de la monarchie; car assurément ^ comme adversaire , il eût été bien redoutable.

Si le Journal des Débats est grave et posé^ la Presse est vive, hardie, impétueuse ; toujours sur la brèche, elle s'embarrasse peu si son langage est tout à fait mesuré, mais elle combat avec conviction , elle étudie les affaires. C'est peut-être le seul des journaux politiques de Paris qui connaisse réellement les événements des pays étrangers, qui sache leur donner une véritable place et bien apprécier les suites qu'ils peuvent avoir sur les affaires de la France. Sous l'habile direction de son rédacteur en chef, la Presse accroît journellement son importance ; et l'époque n'est pas bien éloignée où les idées qu'elle fait prévaloir seront reconnues justes et appliquées à la marche gouvernementale.

La fameuse Opposition des quinze années de la restauration avait pour organe le Constitutionnel. Rédigé par des hommes d'élite, pleins d'énergie et de conviction, ce journal a eu une immense réputation et la publicité la plus étendue. Plus tard , après la révolution de Juillet, quand le but de cette opposition sembla atteint, et que les hommes qui concouraient à sa rédaction se furent éloignés, le prestige de la feuille diminua; ell(f est devenue

sans aucune influence; et, perdant de pins en pins son ancien prestige, il ne lui restait que la colère impuissante et le regret de ses anciens souvenirsi lorsque le patronage de M. Tbiers vint la sauver d^une mort certaine. C'est comme pensée intime de ce personnage politique que le Constitutionnel tient aujourd'hui une place marquante parmi la presse militante parisienne. Il faut avouer que ses rédacteurs sont des écrivains habiles et distingués; mais, comme ils paraissent avoir pour mot d'ordre de tirer sans relâche à boulets rouges sur M. Guizot, et de faire comprendre aux incrédules qu'il n'y a de salut pour la France que si M. Thiers arrive au pouvoir, cette polémique toute personnelle est sans effet ; le pays ne gagne rien à ces tiraillements ^ et l'étranger en rit et en fait son profit.

Comme le Constitutionnel était de l'ancienne Opposition, le Siècle se reconnaît pour l'organe de la nouvelle; et, si l'on pouvait juger du mérite d'un journal par le nombre de ses abonnés, certes, le Siècle aurait le droit de se regarder comme le premier de tous, car c'est lui, dit-on, qui a le chiffre de souscripteurs le plus élevé. Mais, hélas ! mille fois hélas ! c'est le plus pâle, presque le plus soporifique de tous les journaux passés, présents et... j'allais ajouter futurs ; mais comme il ne faut désespérer de rien, laissons à l'avenir de nous dé-

voiler quelque chose qui soit plus nul que la polémique de ce carré de papier. — Quand, par hasard, et ce hasard est extrêmement rare,"il trouve une idée présentable , il s'en empare , la choie , la caresse, la nourrit, l'engraisse, Tétend, la retourne de tous côtés, et il en vit pendant un mois, ce qui fait que rien n'est plus rebattu que ses élucubrations. Certes, l'Opposition ne sait pas, la plupart du temps, ce qu'elle veut; mais, franchement, elle n'a jamais été aussi ennuyeuse, même dans ses plus mauvais jours, que ce malencontreux organe. Il s'agit ici de l'Opposition dont le chef reconnu est M. Odilon Barrot, car les autres renient le Siècle, lui font une guerre à outrance, condamnent ses tendances, lui imputent de s'être attelé à la suite des poursuivants de portefeuilles, et d'être, ainsi que son chef, M. Barrot, mené par M. Thiers. — Je ne sais jusqu'à quel point M. Thiers est coupable des faits et gestes de cette feuille , mais il me semble que ses ennemis seuls, les plus acharnés, peuvent Taccuser d'une énormité semblable. Quoi qu'il en soit , ce journal a beaucoup d'abonnés, et fait les délices de ceux qui aiment à s'endormir en lisant.

Le Courrier Français , dont les nombreuses vicissitudes sont connues de tout le monde, est une sentinelle perdue qui tire au hasard sur ses amis

et sur ses ennemis. Il ne sait pas où il va ni ce qu'il veut, mais se regarde comme journal essentiellement d'opposition. Certes, je suis loin de vouloir imposer le servilisme à qui que ce soit au monde y et j'expliquerai plus bas ma pensée sous ce rapport; mais encore faut-il avoir raison dans ses attaques, avoir une base quelconque de son action et de ses désirs; mais, avec le Courrier Français , la chose est impossible ; et Ton ne peut que regretter vivement Tancienne rédaction de cette feuille dégénérée. C'était jadis un journal consciencieusement écrit, et dont les vues étaient très-justes et fort bien énoncées; mais la mort a enlevé quelques-uns de ses rédacteurs ; des dégoûts de toutes sortes en ont éloigné d'autres, et le journal naviguant sans boussole fait fausse route en croyant être dans le vrai chemin.

Les quelques mots que j'ai dits plus haut m'obligent à développer ma pensée sur la direction à imprimer à la polémique d'un journal , et sur la mission du journaliste.

11 y a mille manières d'envisager le bien , et en le prenant pour but , on a le droit de choisir sa -marche ; aussi l'écrivain politique doit-il être absolument indépendant de toute espèce de parti. Qu'importe en effet de quelle part nous vient un avertissement salutaire , une bonne pensée? Si elle

est effectivement utile, il faut l'appliquer^ nous fûtelle donnée par notre adversaire politique. Mais il faut aussi savoir résister aux exigences des partis avec lesquels nous marchons ordinairement; les diriger^ les blâmer même au moment où ils s'écartent de* la vraie route qui doit conduire au bien public, qu'il faut avoir toujours pour but. On doit savoir garder son individualité^ et ne pas enchatner son libre arbitre jusqu'à donner toujours raison aux personnes dont l'intérêt pourrait être de se tromper exprès. Vouloir maintenir l'infaillibilité d'une idée préconçue, que la marche des choses peut modifier heureusement dans la suite, c'est vouloir l'impossible, ou seulement prouver que l'on est rempli de mauvaise foi et de préjugés. — Ce que je dis ici du journalisme , je ne veux pas l'appliquer à l'homme politique. Une fois arrivé sur ce terrain , il faut être inébranlable, parce que, ordinairement, on arrive à la Chambre et au Gouvernement dans Tàge où les décisions peuvent être mûrement réfléchies, pesées et définitivement adoptées. Aussi, quand on a reproché à M. de Lamartine de nombreux changements dans ses appréciations politiques et dans le choix de ses auxiliaires , on a eu tout à fait rai- * son , car c'est un tort. — ^ Ses partisans disent : a M. de Lamartine seul a compris réellement cette pensée, que chaque jour peut apporter ses lumières

dans les affaires de TÉtat, et qu'il fallait garder son libre arbitre. S'étonnera-t-on qu'an homme si haut placé par son intelligence dans Testime du monde , cherche consciencieusement à réaliser une pensée honnête, et tantôt se rapproche, tantôt s'éloigne d'un parti , selon qu'il pense que ce même . parti veut marcher ou reculer dans la bonne voie ? M. de Lamartine, disent-ils, pressent cette tendance universelle d'améliorer le sort de l'humanité , et il sait que ce changement ne peut s'opérer par une seule chose ; il poursuit donc constamment une idée applicable à ce but éminemment social , et il tâche de convertir à sa conviction les partis les plus éloignés , les plus opposés en apparence. Aujourd'hui il voit que la proposition faite par le gouvernement convient à la manière dont il envisage cette question , il appuie le gouvernement ; demain , l'opposition attaque une chose dans laquelle le gouvernement se trompe , il appuie l'opposition. Après cela, les partis extrêmes peuvent aussi rencontrer une idée juste, il ne la repousse pas , il apporte dans la balance le poids de sa conviction , mais il se réserve de les abandonner dès que sa pensée n'est plus réalisable avec le concours qu'ils voudraient lui prêter. » — Ce serait une doctrine par trop commode pour toutes les apostasies, si l'on voulait admettre ce principe et le suivre

hardiment. Il ne faut pas oublier que les hommes politiques arrivent à la Chambre sur la foi d'un principe proclamé d'avance, sur la foi d'un programme que leurs commettants jugent tout d'abord. Il n'est permis à personne de modifier ce contrat primordial fait entre deux parties , et si Ton se sent envie de changer sa manière de voir, il faudrait , avant tout, résigner son mandat, et ne pas abuser de la bonne foi de ceux qui vous envoient comme ministériel, par exemple, et qui trouvent en vous un membre de l'opposition ! — Quant au journaliste , c'est autre chose, celui-ci doit garder son indépendance intacte; il doit la vérité à tous , à ses amis comme à ses ennemis , car il n'est lié par aucun engagement, et son but doit être la grandeur et la prospérité de son pays. — Voyez

Le National lui-même (dont les idées gouvernementales sont les plus opposées aux miennes), qui ne désire que la république ; eh bien ! comme il est rédigé par des hommes respectant l'indépendance dans les autres, il ne se fait jamais faute d'approuver ce qu'il voit de bon , même chez ses adversaires. 11 ne s^effraye nullement des clameurs de son parti , ou plutôt des gens à courte vue de son parti ; il va droit son chemin , et l'on est obligé de respecter des convictions qui ne s'enferment pas dans le cercle étroit d'une coterie , mais qui tendent tou*

jours à agrandir, à anoblir la mission qu'il s^est donnée.

Comparez maintenant à ce journal les yioleDces de LA Réforme. Personnification d'un seul individu qui ne se fait pas faute de la violence , et dans ses vues et dans son langage , elle prône des idées irréalisables , et ses patrons démentent constamment cette égalité chimérique qui travaille tant de cer-^ veaux, ignorant qu'ils courent droit à l'absurde, car l'égalité absolue n'est pas dans la nature. Il y a des degrés dans la chaîne des êtres , et il y en aura constamment dans le monde ; et ceux qui veulent soutenir le' contraire s'abusent , ou trompent sciemment leurs partisans au profit de leur élévation personnelle.

La Quotidienue, au service d'une pensée complètement usée, de principes insoutenables, était jusqu'à la fin de 1846 une protestation vivante contre l'intelligence de ceux qui la dirigeaient. Ce journal , qui restait à trois cents ans en arrière par ses vues et ses prétentions , appartenait à ceux qui n'ont rien oublié ni rien appris. Avec la Mode pour auxiliaire , il ne vivait que dans le passé , exhumait les théories les plus surannées et s'agitait dans le vide,

Je ne puis que répéter ici ce que j'ai déjà dit au sujet di autrefois ci dH aujourd'hui^ en dirigeant, eu

1841, une revue politique et littéraire : — Entendez-vous l'horloge, et suivez-vous la marche du temps? Chaque heure qui sonne voit naître un partisan des idées nouvelles, et chaque heure aussi voit mourir et s'acheminer vers la tombe un ami des hommes et des choses d'autrefois. Pourquoi ne pas entourer d'une douce pitié ces hommes qui vantéht leur force en s'affaiblissant avec l'âge , et qui vantent leur nombre en diminuant chaque jour? — Quelques années de patience encore, et les cherchant sur la terre, vous ne les retrouverez plus. Que vous importera alors que, jusqu'au jour où la mort doit leur imposer un éternel çilence , ils se soient follement crus les plus forts et les plus nombreux?

En 1847 est née l'Union Monarchique, sur les débris des trois journaux légitimistes la Quotidienne, la France et l'Écho Français.

La Gazette de France, c'est la folle du logis du parti qui s'intitule monarchique-royaliste-républicain universel. Ses variations sont si rapides, que le baromètre politique aurait de la peine à marquer les degrés et à la suivre dans ses évolutions. Pour le moment, elle poursuit le rêve du suffrage universel. Mais , ce qui est le plus curieux , c'est sa manière d'agir. Apparatt-il une idée qui a eu à peu près l'assentiment de tout le monde, vite elle

cherche à prouver que cette idée lui appartient, qu^elIe Ta eue il y a une vingtaine d^années j et que, si elle ne Ta pas publiée, c'est par pure modestie; — ou elle cite un passage quelconque de son numéro (pour la plupart introuvable) d'il y a tant et tant d'années, où un mot que personne n'a compris signifiait absolument la même chose ; et, comme elle est en fonds de contradictions et d'obscurité, elle a le chemin absolument libre pour prouver tout ce qu'elle veut.

Le plus mauvais service que la presse radicale ait rendu au pays, c'est de jeter dans le domaine de la politique des hommes de la classe ouvrière. Là où le prolétaire s'occupe plutôt de la marche politique du pays que de son travail, l'ouvrage va mal, il est mal exécuté, et il doit forcément porter préjudice à l'individu assez fou pour ne pas voir que son travail seul est son soutien, et qu'il ne gagne rien à se faire l'écho de déclamations de carrefours. L'exemple de quelques brouillons donne une mauvaise inspiration aux autres, et chacun d'eux se croit plutôt homme politique qu'ouvrier. Si l'on voulait marcher dans cette route, toute l'organisation sociale serait violemment rompue, puisque personne ne voudrait plus obéir. Cette triste maladie de Tamour-propre, poussée à l'extrême, cette manie du siècle de se poser sur un

piédestal, occasionne non-seulement les folies les plus inexcusables, mais elle conduit encore aux crimes les plus atroces, témoin les attentats de Fieschi, d'Alibaud, etc. Aussi, inspirer à la classe ouvrière le goût de la politique , c'est lui rendre le plus mauvais service. Sous cette dangereuse inspiration est né le 'journal V Atelier^ journal excessivement nuisible sous plus d'un rapport, mais surtout parce qu'il semble prouver aux ouvriers la nécessité de la discussion politique là où la main-d'œuvre seule est nécessaire. — De quelle utilité, je le demande, peut .être pour les travailleurs un organe spécial rédigé par eux-mêmes ? La presse radicale n'est-elle pas là, et même tous les autres journaux, pour ouvrir leurs colonnes à leurs justes réclamations? N'ont-ils pas le droit de pétition, et mille moyens légaux d'obtenir justice? Est-ce qu'en Angleterre, pays de liberté publique par excellence, il y a de ces journaux-là? La classe ouvrière y agit dans sa sphère; elle est bien payée, et ne connaît ni assemblées ni discussions politiques; elle sait qu'on a besoin de son travail; elle le vend, se fait rétribuer selon sa capacité , et ne déclame pas. — Puisque nous avons l'égalité devant la loi, observons la loi commune , la loi naturelle , qui veut que le travail nourrisse son homme. On perd beaucoup plus de temps en alignant des phrases

hors de propos dans un journal inutile au bien-être des classes laborieuses , qu'en cherchant à perfectionner son état et à obtenir une rémunération plus large de son labeur. Aussi, je condamne hautement Texistence du journal r Atelier et de ceux auxquels il a donné naissance , et je forme des vœux pour que ma voix arrive jusqu'à ses rédacteurs. N'égarez pas vos camarades, leur dirais-je, dans une mauvaise route; n'augmentez pas l'amour-propre déplacé, qui ne conduit à rien, sinon à des actes répréhensibles, et laissez les ouvriers à leurs ate* liers plutôt que de les jeter dans l'arène politique, où aucun résultat heureux ne les attend. Ne voyezvous pas qu'il y a des gens qui exploitent votre bonne foi et qui veulent de l'égalité, mais par en haut; tous veulent arriver à égaler ceux qui sont au-dessus d'eux; mais comptez •«-vous beaucoup d'hommes qui veuillent descendre? Citez-moi ces noms honorables pour que j'aie le bonheur de leur donner une place dans mon livre, en les signalant comme des exceptions éminemment rares.

Depuis quelque temps, une publication spéciale, et qui sort de la routine ordinaire des autres écrits périodiques, fixe l'attention du public : c'est /7/lu3tration. Un certain abbé dont le nom m'échappe pour le moment, en publiant une nouvelle édition de Xlmtation de N.-S. Jésus-Christ j ornée de su-

perbes gravures, s'avisa le premier d'insérer dans son prospectus et sur les couvertures des livraisons qui paraissaient le mot édition illustrée par les dessins. On se moqua d'abord de l'expression; mais, comme les gravures étaient véritablement belles et d'après des artistes célèbres , on adopta le mot, qui passa dans l'usage, quoique, à vrai dire, il soit tant soit peu prétentieux et ne pèche pas par la modestie. On s'en empara, et de là naquit le journal hebdomadaire T Illustration. Sa rédaction littéraire est peu variée et d'un intérêt médiocre ; mais des gravures sur bois qu'on donne aux abonnés sont réellement d'un mérite incontestable et de l'actualité la plus fraîche. Les ribus surtout font les déUces des rentiers du Marais, qui ne s'abordent plus qu'avec la question obligée : « Vavez-' vous dei^iné? » Moi, qui aime très-peu ce genre de gymnastique, je ne puis pourtant nier que ces rébus soient quelquefois très-ingénieux , mais surtout bien dessinés et gravés. En regardant les images de cette publication, on ne peut s'empêcher d'admirer les progrès incroyables que , dans l'espace de quelques années^ la gravure sur bois a faits en France.

Dans les journaux quotidiens qui , comme chacun le sait, se divisent en sérieux et légers, en ministériels et opposants , il y a encore des jour-

340 Là FftESSE.

naox spéciaux qui ne s^occupent qoe de certaioes matières, hors do domaine de la politique. Feu dirai quelques mots dans la suite, en traitant les questions scientifiques ; mais je dois mentionner ici LE Droit et la Gazette des TRnciiACx; car^ quoiqu'ils soient judiciaires, ou plutôt parce qu'ils sont judiciaires, ils sont obligés quelquefois de s'occuper de politique. Tout ce qui regarde les questions de droit, les procès, les arrêts rendus par les différents tribunaux du royaume et même de l'étranger ne peut qu'y être approuvé, parce que cette science est tellement vaste , l'application des articles du Code si uniforme, qu'il importe pour les avocats et les juges d'avoir toujours sous les yeux différentes interprétations de la pensée du l^slateur. Mais si, d'un côté, ils sont fort utiles aux gens du métier, ils sont très-dangereux sous un autre rapport. Ses rédacteurs, gens non-seulement très-versés dans la connaissance des lois, mais aussi écrivains très-spirituels, rendent compte des petits procès de la police correctionnelle avec une verve tellement égayante, que, sous le vernis d'un style charmant, le hideux du délit disparaît et présente un attrait à la curiosité peu réfléchie du public. — Eh bien , le crime comme l'honneur aime à avoir son piédestal ; — et tel voleur, en commettant un vol hardi, ingénieux, est peut-être

LA PRESSE. 34i

stimulé par la pensée que son acte répréhensible aura un retentissement prodigieux ; que son nom sera cité dans ce bulletin de nouvelle espèce, et qu'il deviendra célèbre dans les fastes du vice ou du crime. Le mal est plus facile que le bien. Il faut beaucoup de courage à un honnête homme, probe et laborieux, pour résister à la misère, aux privations, pour rester dans le vrai chemin de la probité; tandis qu'un malfaiteur a la route toute facile à se laisser aller aux actes que la morale et la loi réprouvent. Pourquoi donc, je le demande, embel^ lir le délit? pourquoi lui prêter du charme? pourquoi ériger au crime une tribune, et lui ouvrir une arène où il peut combattre avec tous ses avantages? Car s'il est condamné, au moins il a eu la jouissance de devenir le héros d'un drame émouvant ou d'un vaudeville des plus séduisants. Je conseillerais aux rédacteurs habituels desdits journaux de prendre en sérieuse considération ces réflexions, et de supprimer au moins cette mise en scène du délit et du crime. Ils ne seront pas moins curieux à lire sans cela, et n'auront pas sur la conscience d'avoir fourni involontairement à quelques bandits le désir de figurer sur ces bancs où ils se sauront Tobjet â^xme célébrité très-étendue. Si les rédacteurs du Droit et de la Gazette des Tribunaux sont très-spirituels , ceux du Charivari

et du Corsaire sont plus spirituels encore. Leur esprit vif, mordant et étincelant, se répand en fusées lumineuses. Ils rient de tout, trouvent du ridicule à tout; et, Dieu me pardonne, ils seraient capables de dérider un croque-mort ou de rendre agréable le Dies irœ. Ces moustiques politiques piquent impitoyablement tout ce qui tombe sous leur plume; et, quoique dans leurs articles il n'y ait autre chose que de l'esprit , de Tesprit , et toujours de Tesprit , ils font une guerre d^autant plus redoutable quUls ont les rieurs de leur côté. Leurs bons mots circulent partout ; tout le monde se les répète , et quand ils donnent un ridicule , il faut des années pour pouvoir s'en relever.

Dans la pléiade de petits journaux qui ont les arts pour spécialité, comme l'Entre-^Acte^ destiné à abréger la longueur de l'attente; le Vert^ Ferty déguisé en Journal de Paris, qui mêle de la politique en retard de vingt-quatre heures aux autres nouvelles; V Argus j moniteur officiel des figurantes , des lorettes et de la gent qui ; prend ses ébats à Mabile, à Yalentino, au Château- Rouge , etc. ; le Mercure des Théâtres , le plus spirituel entre tous ces feux follets qu'un soir voit s'allumer et l'autre s'éteindre ; V A^anuScène , qui n'y apparaît jamais ; on remarque surtout le Cour-rier des Théâtres ^ transformé depuis quelque

temps en Coureur des Spectacles. Ce journal est rédigé par un homme dont le nom est dans toutes les bouches; il fait trembler toutes les coulisses ^ tous les foyers , et les artistes de talent qui ne le craignent pas sont très-rares. La verve bilieuse de ce rédacteur est très-redoutable; il possède un immense savoir des choses du monde dramatique. Un long exercice de sa prépondérance lui a donné une connaissance exacte du fort et du faible de ces dames et de ces messieurs. Il sait où il faut diriger son dard y et, malheureusement pour eux , il trouve toujours le défaut de la cuirasse : aussi règne- t-il en despote, à ce que Ton dit, et se fait largement payer son silence seul ; jugez alors combien doit coûter Téloge ! — Mais comme , à côté d'une critique extrêmement sévère, quoique juste, l'injure et la calomnie ne lui coûtent rien , il a de temps à autres à répondre de ses propos malveillants devant la justice, qui ne l'épargne guère, et donne presque toujours gain de cause au plai*gnant ; mais cela ne le corrige point : quand l'amende élevée le ruine, il ferme boutique, et cesse de faire paraître son journal, pour le faire revivre plus tard sous un autre titre, plus vindicatif et plus menaçant.

La France musicale , qui a eu jadis une grande vogue , tombe dans le charlatanisme , qui tâche de

galvaniser cette œuvre mourante. Cette feuille s'est fait le plus grand tort elle-même par les personnalités dans lesquelles elle s'est lancée à corps perdu.

La Gazette musicale^ créée par M. Maurice Schlesinger (chez qui on entend la meilleure musique de tout Paris) , et passée ensuite sous la direction de M. Fetis père , garde une allure moins belliqueuse. Ses articles, élaborés par des hommes très-versés dans le contre-point et Tharmonie, maintiennent les saines doctrines et combattent à outrance le faux clinquant qui sort des limites tracées par les maîtres.

L Artiste rend aux peintres, aux sculpteurs et aux graveurs le même service que la Gazette mu^ sicale rend aux musiciens et aux chanteurs. Ce journal hebdomadaire, conçu dans des proportions vraiment dignes du nom qu'il porte, se recommande surtout par la critique la plus éclairée qui existe sur la matière. Appréciation digne, conseils bienveillants, popularisation des œuvres d'élite par la lithographie et par la gravure, tels sont les éléments spéciaux de sa rédaction , qui s'étend également à l'art dramatique et à la littérature. — Ce petit journal vaut bien plusieurs de ses confrères de grand format.

A propos de grand format, j'ai presque oublié

de parler de la grandissime Époque^ créée en 1845, qui s'était imposé la tâche de faire époque dans le journalisme, et qui vient de périr d'inanition. A mon idée , la patience et l'esprit français ne comportent pas ces feuilles énormes dans lesquelles se complaisent les Anglais et les Américains. Les habitudes en France diffèrent essentiellement de celles des gens d'outre-mer. Les Anglais surtout ont une singulière manie d'imprimer dans leurs immenses colonnes (et ils les lisent surtout) les prénoms, noms , titres et emplois de toutes les personnes qui sont admises aux levers, au drawing roomàQ la reine (liste comprenant ordinairement plus de trois ou quatre cents noms) ou qui assistent aux soirées des ladies de la fashion , ou au dîner de tel ou tel lord. Ils impriment une foule de choses sans nom et sans aucun intérêt , et pourvu que le journal soit plein à éblouir la vue, c'est tout ce qu'il faut. Aussi est-ce une étude spéciale à faire que la typographie d'un journal anglais ; il faut savoir dans quel coin on peut trouver des nouvelles vraiment intéressantes, sous quel amas est enfoui quelque modeste bribe d'une appréciation qui se laisse lire. Vouloir introduire une pareille chose en France est presque impossible. Il y a peu de personnes qui aient le temps de consacrer un jour entier à la lecture d'un journal qui nécessairement doit renferjner

une quantité de choses complètement inutiles au lecteur, ou qui ne sont pas de son domaine. Il ne faut pas que les bonnes choses soient noyées -dans un océan de remplissage, et surtout il ne faut pas rendre vrai le mot de celui qui a dit : « Ma foi ^ c< depuis que les journaux sont devenus si grands f « on n'y trouve plus rien. »

En jetant un coup d'œil sur la production littéraire en France , on y trouve le résultat suivant r

De 1830 à 1845, c'est-à-dire dans une période de quinze ans , la librairie a édité une moyenne annuelle de cinq mille huit cent soixante-deux ouvrages ou brochures, éditions nouvelles ou réimpressions , non compris les publications périodiques , telles que journaux , revues , etc. ; soit un total de quatre-vingt-sept mille neuf cent trente ouvrages. — En supposant à chaque ouvrage deux volumes et demi en moyenne, ce total donne près de trois cent mille volumes ; et en portant chaque édition à mille deux cents exemplaires seulement, ce qui est loin d'être exagéré, on arrive au chiffre total de trois cent soixante millions de volumes.

Les journaux quotidiens et les recueils pério-

cliques soumis au timbre qui se publient à Paris, atteignent le chiffre de 268; mais il y en a en réalité plus de 40,0, parce qu'un assez grand nombre n'est pas soumis au timbre.

Les départements publient environ 600 feuilles politiques et littéraires.

Chaque année on crée au moins 150 journaux; mais leur existence est éphémère, et ne s'étend pas au delà de quelques mois.

Depuis 1833 jusqu'à 1845, il a été créé à Paris 1,600 journaux.

La moyenne , par jour y du tirage , pour les journaux de Paris pendant l'année 1846, a été de 394,600 feuilles, dont 202,956 ont été envoyées en province ou à l'étranger, et 191,644 ont été distribuées dans l'intérieur de la ville.

Lorsque, en 1789, la Révolution éclata en France, et lorsqu'on reconnut que tous les abus de l'ancien régime devaient céder la place à l'empire de la justice et de la raison, on chercha les moyens de cons* truire un nouvel édifice social , et de l'entourer d'institutions propres à en garantir la stabilité. Parmi les nombreuses créations qui répondaient à ce but, l'institution de la garde nationale fut jugée la plus utile. — La garde civique , composée de tous les éléments du travail et de la propriété , de-

350 Là GARDE NATIONALE.

vait porter dans son essence le grand principe de la sécurité et de Tordre publics ; elle était une représentation vivante du progrès et du libre développement de toutes les améliorations qui devaient se faire sans secousses, sans convulsions. Aussi étaitelle presque toujours en butte à des attaques de toute nature , car elle opposait la force de son organisation pacifique à tous les débordements de la démagogie. Les annales de la garde nationale sont pleines de cette vérité 9 que le maintien de Tordre ne nuit en aucune façon au patriotisme, et que toutes les fois qu'une manifestation en faveur d'un principe libéral fut nécessaire, la garde nationale ajouta le poids de ses vœux aux vœux et à la voix du peuple.

Le premier commandement de la garde nationale fut dévolu au grand citoyen des temps modernes , au général la Fayette. Il Torganisa, et s'assura Tamour et Testime de tous ses nouveaux compagnons d'armes, car il ne permit jamais, autant qu'il était en lui , que le désordre descendit dans la rue et violentât la manifestation de la volonté nationale. Plus tard , quand la Terreur envahit tout , quand le déchaînement de toutes les passions ne permit plus d'écouter la voix de la raison et de la légalité , la garde nationale ne put que subir celte compression générale, et attendre le

LA 6ÀRDB nàtiouàlb. 351

moment d'agir avec efficacité. — Après le renversement de Robespierre , la garde civique reparaît de nouveau avec ses instincts honnêtes , prête un appui salutaire à Tautorité et assure Tordre dans la cité. Puis vient l'Empire, avec son immense gloire et son despotisme non moins grand. Tout ce qui prenait son origine dans la Révolution ne pouvait convenir au mattredont le nom remplissait l'univers ; mais comme son génie était connu , comme il prenait sur lui d'assurer à la ville l'ordre public , la garde nationale revenant à ses occupations paisibles, laissait au soldat le pavé et s'endormait quand il veillait pour son salut. — Arrive 1814! L'Europe entière, secouant le joug qui pesait sur elle, se rue vers les frontières de France; Napoléon a besoin de toutes ses forces pour combattre, ce torrent envahissant , il a besoin de la tranquillité dans sa capitale , et il se souvient alors de la garde nationale, qui n'a jamais failli dans les mo^ ments de crise. Il la réorganise, et confie à sa loyauté son épouse et son fils. Le noble enthousiasme qui s'empare de cette digne milice, les cris qui partent du cœur rassurent le chef de l'Empire , qui court déployer toutes les ressources de son génie guerrier, et s'immortaliser par des combinaisons que l'univers admirera toujours. Après avoir deux fois rejeté loin de Paris le flot ennemi qui le déborde ,

après avoir forcé deux fois à la retraite des armées dix fois plus nombreuses que la sienne , Napoléon ne peut plus lutter avec avantage ; il ordonne alors une levée en masse des gardes nationaux mobilisables , leur fait retrouver en eux-mêmes ce patriotisme qui inspire , et la voix de tous répond à son appel. — 11 faut lire les annales de cette malheureuse époque, pour voir de quoi ces gardes à peine ^ armés furent capables. Courage, honneur, fidélité, rien n'a manqué à ces nobles cœurs qui , hier encore, exerçaient de modestes professions ou labouraient la terre. Dans la garde nationale de Paris , c'était un cri unanime : Aux armes ! mais il n'entrait pas dans les idées de ceux qui , dans l'ombre, préparaient la chute de l'Empereur, de satis- . faire ce noble , ce légitime désir. Les dépôts regorgeaient d'armes de toute nature , mais la garde n'était pas armée ; à peine lui délivrait-on quelques piques dans les mairies, et cela sur un dépôt préalable de 10 ou 20 francs. Sur 12,000 hommes que la garde civique comptait à celte époque, les neuf dixièmes n'avaient rien pour s'armer, et le reste ne pouvait le faire qu'avec des fusils de chasse ou avec des fusils pris sur l'ennemi, qu'on achetait aux soldats blessés. La Restauration laissa subsister cette institution jusqu'au moment où le ministère Villèle, après avoir lassé la patience de tous, en-

tendit dans les rangs civiques ce cri terrible : « A bas les ministres / » — Le vertige s'empara du pouvoir, la garde nationale fut licenciée, et 1830 le trouva sans internaédiaire entre lui et le peuple. Aussitôt que le tocsin sonna , l'ancien uniforme de la garde apparut , et le premier soin du nouveau gouvernement fut de réorganiser cette belle institution , prévoyant que tant d'ambitions déchues essayeraient de troubler le repos public. Confier au citoyen la défense de ses lois et de ses droits , c'est une pensée habile et profonde. Faire comprendre à ceux qui désirent vivre libres en travaillant , que leur premier besoin est d'être assurés de la tranquillité , c'est écarter tout reproche d'oppression brutale par la baïonnette de l'obéissance passive , et dire aux citoyens : Voyez s'il vous est loisible de supporter cet état de choses , et si les troubles et l'émeute sont préférables à l'ordre et à la paix. Le citoyen intervient alors dans ses propres affaires; avec son bon sens vulgaire , il juge et agit; — et comme sa mission consiste à persuader plutôt qu'à comprimer, il évite, autant qu'il est en lui , la lutte , et épargne la vie de ceux qui , exaltés ou égarés , sont néanmoins ses frères , ses concitoyens. Le soldat ne voit que son devoir, que l'obstacle à briser; il obéit, il va en avant et il combat. Le citoyen en uniforme agit autrement, et

celai qui défend une barricade où quelquefois il se trouve par hasard ou par surprise , réfléchit avant que de tuer un homme auquel hier encore peutêtre il serrait cordialement la main.

La garde nationale de Paris se compose de douze légions à pied, qui comptaient à la fin de 1847 56,055 hommes ; — la treizième est à cheval ; elle est commandée par M. le comte de Montalivet, Intendant général de la liste civile , qui , à chaque nouvelle élection , est présenté à ce commandement par Testime et Taffection de ses concitoyens. Cette légion se compose de 1,236 cavaliers. — Les quatre légions de la banlieue comptent 26,556 hom* mes ; ce qui porte Teffectif total de la garde nationale de Paris à 83,847 hommes.

Le chiffre total des gardes nationaux en FrancQ peut être porté à un million.

Sont de la garde nationale tous ceux qui ont do vingt et un à cinquante-cinq ans , et qui payent au moins 200 francs de loyer. L'uniforme , modifié en dernier lieu , se compose d'une tunique , couleur bleu'de roi , à collet et parements rouges ; d'un pantalon à passe-poil de même couleur; un fusil, une baïonnette et une giberne forment son armement ; le schako pour les compagnies de chasseurs et de voltigeurs ; un bonnet à poil pour les grena-

diers et les sapeurs. Des épaulettes en laine rouge pour ces derniers, avec le dessus vert pour les chasseurs et jaune pour les voltigeurs , complètent ce costume. Le Français sous les armes a toujours une tenue militaire, et à quelques exceptions près, qui font les délices du Charwari^ les paisibles citadins ont Pair martial.

La garde nationale a le droit d'élire ses officiers jusqu'au grade de commandant ; les colonels et les lieutenants-colonels sont nommés par le Roi sur une liste de dix candidats présentés par le corps des officiers. L^état-major de la garde est aussi à la nomination du Roi. Tout garde national ne répondant pas à rappel qui lui est fait pour remplir son service , passe au conseil de discipline, et les peines varient, selon le degré d'obstination du récalcitrant, depuis une garde hors de tour jusqu'à Temprisonnement à l'hôtel Bazancourt , vulgairement appelé Hôtel-des-z-Haricots. Cet emprisonnement peut aller jusqu'à quinze jours. A la fêle du Roi une amnistie remet ordinairement les peines disciplinaires.

Comme la garde nationale peut être , en cas de guerre, appelée à la défense du territoire, on a institué dans toutes les mairies l'exercice démontré par des sous-officiers instructeurs de l'armée. Les officiers et les sergents peuvent suivre un cours d'é-

volutions professé par le savant colonel Bielfeld j qui leur enseigne tous les secrets du comoiandement et du service de campagne.

L'institution de la garde nationale, outre ses avantages politiques, produit encore un bien d'une autre nature , mais non moins digne de l'attention de l'homme d'État. — Toutes les classes de la société étant appelées à payer le tribut civique à la cité qu'elles habitent, il se forme une confraternité de corps de garde entre les riches et les pauvres, les gens titrés et les artistes, les manufacturiers et les nobles. Par ce contact continuel , tous se reconnaissent fils du même pays ; les distances se rapprochent, les préjugés disparaissent, et trèssouvent les distinctions hiérarchiques s'intervertissent; et tel qui est placé au sommet de l'échelle sociale est commandé par son fournisseur, qui , en dehors de ce service , lui fait ordinairement des courbettes obligées pour obtenir ou conserver sa pratique et se faire bien venir. — Dans la garde à pied ces rapprochements sont moins fréquents , car la classe riche monte à cheval et forme la \ S*" légion (qui, par parenthèse, ne se doute pas qu'elle porte un costume presque en tout semblable à celui des lanciers de la garde russe , connus sous le nom de Konno-Polçf). Mais là encore les différences de position et de fortune sont assez sensibles

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pour être satisfait de ce frottement continuel de la camaraderie.

Les nuits passées au corps de garde sont quelquefois charmantes quand le sort favorise cet assemblage , et quand les artistes, les avocats et les médecins s'y trouvent ensemble. Chacun y apporte son instruction , sa gaieté , son esprit; la charge et les mille malices s'asseyent souvent au milieu d'eux , et le plus à plaindre est celui qui se promène pendant deux heures l'arme au bras devant l'édifice public, non à cause de sa faction, mais parce qu'il perd ce feu roulant de conversations, de plaisanteries. Quand le célèbre dessinateur Charlet commandait sa compagnie, c'était à qui se rendrait au poste avec le plus d'empressement; car sa verve intarissable, son entrain et son enjouement le rendaient l'idole de tous ses camarades.

Le Roi , dans sa haute sagesse, secondé en cela par les ministres , a appelé au commandement su^ périeur de cette noble institution les hommes dignes de cet honneur. Le général la Fayette , d'abord , dont le nom dit tout et lie les deux plus mémorables époques de la France; puis le maréchal Lobau, illustré par une admirable défense de Tile de ce nom. Sa tenue sévère, sa brusquerie et sa franchise militaire le faisaient aimer de tous, et la France regrette en lui une de ses célébrités militaires. Vint

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ensuite le maréchal Gérard, dont les annales de Tarmée gardent un honorable souvenir et citent le nom inscrit en dernier lieu sur les murs de la citadelle d'Anvers. — Le commandant actuel est le général Jacqueminot, pair de France. Chef d'étatmajor de la garde nationale sous les deux derniers commandants, il connaît mieux que personne Tesprit qui anime ses concitoyens appartenant à cette institution. Aimé et respecté de tous , il voulut encore ajouter un nouveau titre à rattachement de la milice citoyenne, en lui rendant comme chef d'état-major le général Carbohnel , dont la démission, lors de la retraite du général la Fayette, affligea les vrais amis de la liberté et du nouveau trône. Avant que les attentats régicides vinssent troubler l'ordre et menacer une tête chère à tous, le Roi, qui aime et protège cette institution, venait souvent parcourir les rangs de la garde nationale, dont il porte l'uniforme dans toutes les grandes occasions. Toujours accueilli avec enthousiasme , il échangeait des poignées de main avec le plus obscur artisan , pour prouver à l'univers que là où l'ordre a un appui , rien ne lui coûte pour donner une preuve éclatante de sa haute estime pour ses concitoyens.

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