LA BOUQUETIÈRE
Aux approches des théâtres, des concerts, des promenades publiques, vous rencontrerez trèssouvent une accorte jeune fille, fratche, jolie, pittoresquement vêtue, soit qu'elle se drape dans
un tartan on qu^elle porte un fichu , soit qu'elle ait un bonnet orné de rubans ou un simple foulard sur sa tête : c'est la bouquetière. C'est aussi une fille, du peuple^ mais que la civilisation a déjà retirée de la fange. — Elle portç devant elle, attaché par une bretelle, un petit éventaire d'osier garni de verdure, et sur cet éventaire s'étalent quelques roses , quelques bouquets de violettes, du jasmin, ou quelques myosotis, vulgairement appelés « ne ni! oubliez pas, »
Selon la saison , selon l'endroit où elle se tient , la bouquetière a plus ou moites de fleurs; mais son industrie, quoique très-modeste, rapporte peut-être plus que beaucoup d'autres plus pénibles à exercer. La bouquetière est presque toujours jeune et jolie, c'est même une condition indispensable pour cet état. Les laides , les vieilles restent dans leurs boutiques et ont le nom de marchandes de fleurs. La bouquetière est constamment dehors , et, avec sa voix vibrante, elle vous invite à acheter sa marchandise , en chantant : « Yoici les vioa lettes, les roses, etc. ; fleurissez-vous mesdaa mes ; — achetez des bouquets à vos dames , « messieurs! » Et puis, Fœil provoquant, le sourire agaçant, si vous êtes seul; l'air piteux et profondément souffreteux , si vous êtes en compagnie d'une dame qu'elle suppose être nerveuse, elle
VOUS présente quelques branches , quelques fleurs fraîches ou fanées ; — elle vous poursuit , prie , insiste, et fait tant que, par amour-propre , par ennui I ou pour s'en débarrasser^ vous luijetez une pièce de monnaie sans quelquefois même prendre son bouquet. Mais si j attiré par son gracieux vi-* sage, vous vous arrêtez devant elle, si vous entres en conversation tout en bouleversant son étalage, c^est alors qu'elle déploie tout le manège de sa savante stratégie. Tantôt elle vous attache ellemême une rose à votre boutonnière et refuse Pargent; tantôt, vous regardant d'un air fin, tenant votre pièce blanche entre ses doigts , elle vous demande d'une voix de sirène : « Faut-il vous rendre ? » (On répond toujours négativement. ) Tantôt Toeil baissé, la main tremblante, elle vous jette un re^ gard tellemen t profond, que vous croyez avoir éveillé une passion malheureuse; tantôt, tout en vous engageant à acheter son bouquet , elle vous offre de porter votre billet doux à celle que vous adorez ; tantôt... mais ce serait à n'en pas finir si l'on voulait énumérer tout ce qu'il y a à dire sur ces petits lutins. Cependant, il est impossible de passer sous silence la ruse la plus commune. Dans un concert public, par exemple, vous venez avec une dame, et vous prenez place à côté d'elle ; la bouquetière vous a vu entrer. Avec un coup d'œil qui ferait
honneur au plus habile physionomiste , elle reconnaît le degré d'intimité qui existe entre vous ; et si elle s'aperçoit que c'est une première faveur qu'on vous accorde, que la dame, tout ^n vous souriant, conserve encore un charmant embarras qui vous transporte et vous fait augurer un avenir heureux, la bouquetière vous aborde aussitôt avec le plus magnifique bouquet de son éventaire. Il est si joli, si coquettement arrangé, il exhale une odeur tellement suave, que Tœil de la dame qui est avec vous, s'y arrête avec plaisir. Vous ne pouvez faire autrement que de le lui offrir ; mais quelquefois vous faites une vilaine grimace quand la petite friponne vous dit à haute voix : « C'est huit francs, ou douze francs, monsieur ! » Dans ce dernier cas, c'est quinze francs qu'il vous coûte, car vous donnez nécessairement trois écus de cinq francs. Alors dans ses poches sou par sou , la bouquetière vous cherche la plus sale monnaie que l'on puisse voir ; elle la compte, la recompte, et vous présente une masse de cuivre tellement effrayante , que ne voulant pas salir ou déchirer vos poches , ou passçr pour un ladre aux yeux de la dame , vous vous exécutez , en disant : « Gardez le tout ! » chose qu'elle ne se fera pas répéter deux fois. Et voilà comment son métier est lucratif. Si dans ces petits concerts publics, vous vous approchez d'une dame
qui s'y trouve souvent seule ou avec une compagne laide ou vieille y et qui vous a séduit par sa beauté ou par ses manières y la bouquetière vous plume souvent de connivence avec la belle , en partageant les profits, c^r le même bouquet est vendu deux ou trois fois. Aussi ^ en général , défiez-vous des bouquetières et des dames qui vont seules pour entendre de la musique.