‹ Quinze ans à Paris, 1832-1848. Paris et les parisiensChapitre 16 sur 50 · ACADÉMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

ACADÉMIE FRANÇAISE

Après avoir traversé la cour du Louvre, où l'armée française vient d'élever une statue équestre en bronze pour consacrer le souvenir toujours vivant du duc d'Orléans , prince chéri de tous , et si fatalement enlevé à l'espoir de la France, on aperçoit, de l'autre côté de la Seine , un palais fortement assis sur ses bases , auquel conduit un pont élégamment et hardiment jeté sur le fleuve : c'est le palais de Tins-

titiît. Cinq académies s'y réunissent dans leurs solennités annuelles.

L'origine de l'Académie française remonte au règne de Louis XIIL Elle doit son existence au cardinal de Richelieu, le terrible ministre de ce roi qui s'ennuya toute sa vie, et dont la plus grande gloire est d'avoir été le fils de Henri IV et le père de Louis XIV.

Quelques amis , liés entre eux par la conformité des goûts, se réunissaient, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, pour causer belles-lettres et arts. Pour donner plus d'attrait à ces réunions intimes , ils décidèrent de régulariser leurs discussions, et de les faire tourner au profit de la littérature. Ils se partagèrent les travaux, s'occupèrent de la critique des ouvrages contemporains , et l'un d'eux tenait le registre des séances. — Ce concours de gens d'une instruction solide , pour une œuvre élaborée en commun dans le but de se perfectionner le goût, fut bientôt connu du public. On tenait à rhonneur d'être admis dans le sein de cette académie particulière , et d'assister à ses travaux modestes , qui pourtant retentissaient au dehors par le mérite incontestable de ceux qui la composaient. Bois-Robert, familier du cardinal de Richelieu, amené là par un de ses amis, parla à son protecteur de ces séances avec un enthousiasme sincère ;

et le ministre, en homme de génie, comprit la grande portée que ces réunions pourraient avoir dans l'avenir ; il apprécia leur influence sur la littérature , et transforma ce noyau de gens studieux et éclairés , en une académie nationale , fixa le nombre des académiciens à quarante^ et leur confia le dépôt et le perfectionnement de la langue, en leur imposant la tâche difficile de déterminer ses règles et de travailler à son dictionnaire. Les quarante noms choisis parmi les plus illustres dans la littérature d'alors acceptèrent cette haute mission ; le suffrage public les accompagna sur leurs fauteuils , et on les nomma les quarante immortels , à cause de Fobhgation de réparer, par le choix fait librement par eux , les brèches que la mort pourrait faire dans leurs rangs.

Le but de cette institution était , comme on le voit , la pureté de la langue et son perfectionnement : il fallait donc que les gens qui devaient élever cet édifice fussent réellement dignes, par leur savoir et leur capacité , d'y mettre les mains. — En laissant aux académiciens le choix de leurs futurs collègues, la pensée du fondateur était noble et digne; elle était surtout juste, car qui mieux peut savoir où se cache le vrai mérite, que ces gens laborieux entièrement adonnés au culte du beau? Eux seuls pouvaient fermer le^ portes aux pro-

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fanes , et maintenir dans toute sa pureté l'éclat de cette institution , guide éternel de tout littérateur. Mais malheureusement les institutions humaines portent toujours en elles le cachet de Timperfection attachée à notre nature. Les savants, comme tous autres mortels, ne se dégagent pas toujours de la faiblesse , de la vanité , et y sont même plus sensibles que les autres. Ils pensèrent donc ajouter un lustre nouveau à l'Académie, en admettant dans son sein quelques personnages dont tout le mérite était d'être grands seigneurs, ducs, marquis, comtes , etc. — Un article du règlement imposant l'obligation à tout candidat de solliciter personnellement son fauteuil, cette démarche flattait l'ambition des immortels ; et recevoir la visite d'un personnage de haut rang pour lui promettre sa voix , voir en lui son collègue , était , pour plus d'un, le necplus ultra de l'honneur qui nécessairement devait rejaillir sur l'Académie. Une fois le premier choix fait dans ce sens, on ouvrait la porte à tous les amours-propres des grands seigneurs, qui, la mode établie, se piquaient d'appartenir à ce docte corps et de passer pour savants, tandis qu'à peine ils pouvaient signer leurs noms. L'Académie elle-même allait au-devant de ces ambitions , et recherchait de grands noms plutôt que de grands écrivains ; témoin la tentative faite auprès

du maréchal de Saxe , guerrier illustre , mais trèspeu lettré , comme on peut le voir par ce billet de lui écrit à ce propos : Us veallent me [ère de la Cademie ; ça miré comme un bage à un cha, — Dès le moment où cette funeste pensée a germé dans le cerveau de quelques-uns , on pouvait prévoir que la composition du Dictionnaire marcherait fort lentement, et que la langue avait peu à espérer de ces travailleurs d'un nouveau genre ; mais la pensée de F institution était si fortement conçue, le but en était si grand, si noble, que ces ridicules nominations n'affaiblirent point la foi que la nation avait dans les lumières des hommes chargés de la guider sur le chemin du goût : car il faut être juste , même pour une académie ! Le choix n'était pas toujours indigne , et un prince de la littérature couvrait de son nom illustre les nullités de ses collègues à couronne ducale ou autre.

Je ne puis m'empêcher de parler de cette triste nécessité qui astreint le candidat à frapper à trenteneuf portes pour obtenir chaque suffrage séparément. Je ne connais rien de plus inconvenant que cet article du règlement , et je dirai même rien de plus nuisible à la bonne composition de l'Académie. Car est-il bien prouvé que l'honneur d'occuper un fauteuil compense suffisamment les désagréments

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d'une démarche humiliante par elle-même, surtout quand on songe à la diversité d'humeur de ces messieurs, qui se font parfois soit un malin plaisir de se moquer du postulant, soit de passer sur le malencontreux solliciteur toute la mauvaise humeur que leur cause une visite souvent intempestive, faisant quelquefois refroidir le bouillon académique, ou venant troubler le doux sommeil digestif. Il faudrait éviter ces brusqueries de mauvais ton que rien ne justifie et que l'urbanité française devrait bannir à tout jamais dans ces visites forcées , infligées par le règlement, visites passées en usage, en abus même. On ne devrait pas semer les abords de l'Académie de tous ces dégoûts qu'une espérance incertaine d'être nommé membre de la compagnie ne pourra jamais adoucir. Tout le monde connaît la réception faite par Royer-CoUard à M. Alfred de Vigny. Eh bien! je le demande, un homme de cœur, un homme d'un vrai mérite s' exposera- t-il avec plaisir à une démarche au bout de laquelle l'attend une pareille réception? Ajoutez à cela que toutes les fois qu'un candidat échoue , il doit recommencer le même exercice s'il veut s'asseoir dans ce fauteuil tant désiré , et mettre sur son habit la palme académique. — Ne vaudrait-il pas mieux au contraire interdire toute sollicitation , pour mieux assurer l'indépendance du choix, et obliger seule-

ment le candidat à écrire une lettre à l'Académie pour lui demander son suffrage, et, en envoyant la liste de ses œuvres, exposer les titres qui, dans son esprit , doivent lui ouvrir les portes du palais Mazarin. Les académiciens délibéreraient tranquillement, pèseraient dans leur sagesse les titres des compétiteurs, et voteraient selon leur conscience ; les postulants ne seraient pas ainsi forcés d'entendre des quolibets très-peu spirituels , quelquefois des refus désobligeants , et ne verraient pas les portes se fermer à leur nez , avec une mauvaise humeur très-peu ou même nullement déguisée. Les coteries féminines, qui jouent un grand rôle à chaque élection , ne se piqueraient pas de faire des académiciens ; et ceux qui ont rimé une tragédie refusée ou une ode couronnée à tort , ne pourraient prétendre au fauteuil , et n'auraient pas le triste courage de mendier des suffrages, pour obtenir une nomination à force d'importunité. — Un critique spirituel et consciencieux, M. F. Barrière, a dit avec raison : « De nos jours , à quoi bon le goût , l'esprit, le savoir, sans le sa^^oir-faire ? — Peutêtre en ce moment plus d'un jeune écrivain médite et grandit solitaire , rêvant la gloire du fauteuil , mais sans autres recommandations que ses œuvres, n'ayant pour amies actives que l'étude et l'inspiration, pour protecteur que son talent. Honorable

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candeur ! — Et cependant qu'il croisse , ii aura le regardetle vol de l'aigle I Mais tandis qu'il essaye ses ailes , quelque taupe littéraire préparant , creusant , minant le sol , le perce après mille détours souterrains , et surgit tout à coup dans le palais do l'Institut , en s'écriant : « J'y vois clair , au grand jour de l'Académie! » — Quel soleil et quelle vue ! »

Les séances de l'Académie sont secrètes , et c'est une haute faveur que d'y être admis. Les têtes couronnées seules obtinrent jusqu'à nos jours cette insigne faveur. Joseph II, frère de l'infortunée Marie- Antoinette, y assista pendant son voyage en France; et l'empereur de Russie Alexandre, quand les alliés entrèrent à Paris, y a été harangué par M. Villemain , qui prodigua le plus suave encens de sa rhétorique au prince ennemi. La nation française en fut très-peu flattée , et M. Villemain ne racheta qu'avec peine, par son immortel Cours de littérature du dix-huitième siècle , ce triste honneur d'avoir parlé devant les vainqueurs de Napoléon.

Quoique les séances de l'Académie soient secrètes , il en transpire toujours assez pour prêter quelquefois à rire sur les fautes de français que les académiciens se permettent dans leurs discussions à huis clos , ou sur les définitions de mots qu'ils y

apportent. Un d'eux avait à définir Vecrei^isse; il le fit en ces termes : « Un petit poisson rouge qui « marche à reculons. » Cuvier, consulté , dit ; « L'écrevisse n'est pas un poisson , elle n'est rouge que quand elle est cuite , et ne marche pas à reculons. Le reste est bien. » — 11 est vrai aussi qu'il ne restait plus rien de la définition. — Charles Nodier, après avoir exposé la signification du mot ambition , je crois , ajouta : « Le ^ se prononce « comme un s. » — Un de ses collègues trouva la dernière remarque superflue, le t, suivant lui , se prononçant toujours comme un s quand il est suivi d'un i et d'une autre voyelle. — Le spirituel académicien, qui avait la réplique très-prompte , répondit immédiatement : « Mon cher collègue, « ayez pi-cié (pitié) de mon ignorance , et faitesce moi l'ami'cié (amitié) de me répéter la moi-cié (( (moitié) de votre remarque , etc. » Un rire universel , auquel celui qui avait fait l'objection prit part lui-même, accueillit cette fine rectification d'une erreur irréfléchie.

L'Académie admet ou rejette les néologismes que la nécessité ou le caprice introduit dans le langage familier ; et comme elle procède avec une lenteur préméditée et construit laborieusement son dictionnaire, il arrive très-souvent qu'un mot a déjà droit de cité , ou même est devenu indispen-

sable , qu'en vain on le chercherait encore dans les colonnes publiées parles immortels. Cette lenteur à admettre un mot est sage très-souvent ; mais trèssouvent aussi les académiciens , esclaves des traditions, ou respectant la coterie, rejettent systématiquement soit l'orthographe , soit la définition , soit le mot créé , par cette seule raison qu'il est venu frapper chez eux du dehors , et parce qu'aucun académicien n'y a songé. — De là il arrive que des savants laborieux accomplissent une œuvre par la force de leur travail individuel plus promptement et plus complètement que les quarante chargés principalement de cette tâche. — C'est ainsi que Charles Nodier a publié un supplément du Dictionnaire, où il se trouve près de quatre mille mots qui ne figurent pas dans le Dictionnaire dé l'Académie. Les dictionnaires de Boiste , de Bescherelle et de tant d'autres , sont beaucoup plus complets que le Vocabulaire publié par la docte compagnie. 11 y a encore une chose que Ton devrait trouver dans le Dictionnaire de l'Académie, c'est la prononciation de chaque mot; car, au lieu d'être assujettie à des règles fixes, invariables, la prononciation flotte incertaine au gré de celui qui veut la modifier à sa guise. Celuici Ue les consonnes finales avec les voyelles suivantes ; celui-là , sous prétexte de dureté , s'en

abstient. — Celui-ci mouille les deux //; celui-là les prononce durement. On supprime la finale arbitrairement, ou on la fait sonner. Pourtant, tout en laissant les habitudes provinciales suivre leur cours capricieux , on devrait fournir, à ceux qui voudraient bien prononcer, des règles raisonnées pour la bonne énonciation des mots. Mais que peut-on exiger pour une rétribution aussi minime allouée aux académiciens ? Douze cents francs par an et les jetons de présence , pouvant aller à deux mille quatre cents francs ; les plus âgés touchent trois mille francs. — Travaillez donc consciencieusement avec ces émoluments ! Demandez à un Chateaubriand, ou à tel autre maître, son temps le plus précieux à ce prix! — Mais, hélas! cette mesquinerie se fait voir partout dans ce qui touche à l'instruction publique , et il faut que la science par elle-même ait de bien puissants attraits pour maintenir ici les connaissances au niveau de celles des autres pays, et même les devancer. Dans ce siècle voué au culte du veau d'or, il faut avoir une reconnaissance éternelle à ces esprits laborieux qui creusent le sillon de la science avec une ardeur que rien n'est capable de refroidir, et vivent de privations, quand il leur serait si facile de spéculer sur leur savoir, et vendre chèrement le fruit de leurs veillées à l'agiotage.

Outre le travail de son Dictionnaire, l'Académie a encore la mission de décerner les prix, soit de poésie, soit d'éloquence , voire même les prix de vertu connus sous le nom de prix Mont/yon. — Les séances publiques et annuelles sont assez courues. Je dis publiques, et je me trompe; car pour ces solennités, ainsi que pour les réceptions des nouveaux candidats, on distribue des billets, qui sont gratis il est vrai, mais très-difficiles à obtenir. — J'introduirai mes lecteuï-s à ces séances de réception ; et, pour leur donner une idée aussi exacte que possible de ces solennités, je choisirai la réception de M. Victor Hugo , avec tout son appareil, qui , du reste , est le même pour tous , sauf le plus ou moins d'empressement , selon la renommée ou l'obscurité du nouvel élu.

Les usages académiques imposent à chaque récipiendaire l'obligation de prononcer un discours renfermant l'éloge de son prédécesseur. A ce discours répond le président , qui , par un autre usage toujours observé , doit être le même qui était à la tête de l'Académie au moment du décès du membre qui laisse le fauteuil vacant; de sorte que si en un mois la mort sévit rigoureusement et . enlève plusieurs académiciens, le président sera obligé de répondre à quatre ou cinq récipiendaires. Cela ne laisse pas que d'être très - fatigant pour la per-

sonne chargée de louer le successeur, sans toutefois oublier trop le défunt. De plus , l'Académie se réserve le droit de juger d'avance le discours de son nouveau membre; elle y fait souvent des corrections ; elle réclame les éliminations, et ne laisse passer aucune assertion qui pourrait l'engager dans une solidarité compromettante.

La salle des réceptions est une rotonde coupée en deux moitiés, dont Tune est réservée aux membres des cinq classes de l'Institut; la seconde, livrée au public muni de billets. L'enceinte du bas se subdivise encore en trois amphithéâtres; ce sont pour ainsi dire les loges de second étage. Les tribunes du haut représentent les dernières places des théâtres. Des huissiers, commandés par un maître des cérémonies, introduisent et placent le public.

En me réservant de dire plus bas mon opinion personnelle sur la remarquable séance dans laquelle fut admis M. Victor Hugo , je place ici sous les yeux de mes lecteurs une lettre qu'une femme d'un grand mérite et de beaucoup d'esprit a écrite sur le même sujet à un ami absent , et qui m'a été communiquée. Cette lettre prouve que ce jour-là le jury féminin même , contre ses habitudes , n'était nullement disposé à admettre des circonstances atténuantes, — La voici :

(( Les abords ordinairement si paisibles de Tlns- « titut étaient, dès dix heures du matin, encombrés c( d'une foule passionnée et presque violente qu'atc( tirait, par des motifs divers, la réception de « M. Victor Hugo à l'Académie française. Pour <c prendre rang parmi les élus qui avaient acheté « par une attente de plusieurs heures leur place «dans le sanctuaire, il fallait réellement faire « preuve de science stratégique. Après avoir été « pressé , heurté , poussé , comme on Test à la « queue d'un petit théâtre ; après avoir affronté « Fépée des sergents de ville , la baïonnette inin- « teUigente du soldat , les impertinences des va- « lets , les distinctions ingénieusement aristocra- « tiques des huissiers, on pénétrait dans les corri- « dors. Heureux ceux qui , avec un billet pour le « centre , réussissaient à se placer dans l'orchestre « des musiciens !

« Mais au terme de tant d'efforts se trouvait la «récompense; car si jamais l'Académie n'avait « été d'un accès plus difficile , jamais non plus elle « n'avait présenté un aspect plus animé , un plus « pittoresque coup d'œil. Un grand nombre de cé- « lébrités littéraires et aristocratiques s'y étaient « donné rendez- vous. — On distinguait, parmi les « premiers, MM. Poujoulat, Henri Martin, Balzac, «Jules Janin, Sainte-Beuve, E. Boulay-Paty,

«Paul Foucher, Jacques Arago; mesdames Tastu, «de Girardin, comtesse Merlin, Anaïs Ségalas, « Collet , la femme du récipiendaire , celle de l'a- « cadémicien auquel celui-ci succède (Népomucène «Lemercier). La famille royale était représentée « par le duc et la duchesse d'Orléans , la princesse « Clémentine, la duchesse de Nemours. L'Académie « réunissait presque tous ses membres, depuis no- « tre jeune savant M. Regnault , jusqu'à l'octogé- « naire M. Siméon.

« Il serait difficile d'imaginer un tableau plus « séduisant que cette réunion de femmes, du milieu « desquelles s'élevait comme un parfum de poé- « sie. Ces johs et riants visages, ces fraîches et « brillantes toilettes , ces poses pleines de grâce , « formaient un ensemble décaméronien.

« Si votre discours n'avait pas été écrit d'avance, « on aurait pu vous croire ébloui, ô poëte , par cet « imposant et charmant auditoire^ car vous avez dit « d'étranges choses ; mais vous en avez dit aussi de « si peu étranges, que tout le monde les avait expri- « mées avant vous. Toujours Napoléon , toujours « sa grande image /-—Vous n'avez pas même, dans c< votre phraséologie rhythmée , rajeuni par quel- « que aperçu original cette histoire connue de tous.

« M. Hugo a mis dans son discours de réception « plus d'histoire que de littérature. Parmi les pro-

« positions contestables qui m'ont frappée , il faut « noter celle-ci : Les guerres ne sont pas plus les (t plaies faites au genre humain, que les sillons « tracés par la charrue ne sorà des plaies faites a à la terre. — En parlant de la Convention, « M. Hugo a dit que le véritable point de vue « d'où certains faits historiques doivent être jugés « est une demi-obscurité crépusculaire ; que là est a leur place marquée par la Providence , qui n'a « pas voulu pour eux Téclat du soleil. — Dumou- « riez et son aide de camp ont eu leur coup d'éloc< ges; mais M. Lemercier n'a été pour son suc- « cesseur qu'un personnage secondaire. M. Hugo « s'est rappelé la guerre que Lemercier avait faite « au romantisme , dont il a pourtant été le précur- « seur ; et il est resté quelque peu de rancune dans « le panégyrique. Le récipiendaire a néanmoins <c rendu hommage au caractère vraiment antique « de Lemercier; mais, comme poëte, il n'a point « incliné son jeune front devant cette vieille re- « nommée. On conçoit bien d'ailleurs qu'une ima- « gination disciplinée devait sembler géométrique « au poëte qui accueille au hasard, comme l'inspi- « ration du génie, les caprices les plus bizarres et (c les plus hardis.

« Au total, le discours de M. Victor Hugo est « empreint des qualités et des défauts dominants

a de tontes ses œuvres : les idées manquent de « vraie grandeur ; le style est laborieux , martelé ; «il procède par syllogisme, et l'image y sura- « bonde. Les effets cherchés d'harmonie imitative « fatiguent par leur redondance. On s'attendait à « une exposition de principes littéraires : M. Victor « Hugo s'est tenu dans une grande réserve à cet « égard. On prétendait que cette réserve lui avait « été imposée par la commission chargée de donner « sa sanction au discours. Le public s'est montré « sobre d'applaudissements.

« M. de Salvandy répondait au récipiendaire. Il a a été fort spirituel dans la première partie de sa « réplique , quelquefois ironique , mais plus sou- « vent flatteuse. — En citant la dénomination bien « connue d'enfant sublime, il a 'djouiéiaLemot en- « FANT était de trop, » — Dans la seconde partie «de son discours, en prodiguant l'anathème aux « actes de la Convention , M. de Salvandy devait « blesser ceux qui expliquent par une nécessité « terrible, mais impérieuse, cette période de notre « révolution , et qui l'absolvent jusque dans ses « égarements réactionnaires.

« M. de Salvandy , dans un langage élégant et «pur, a loué le récipiendaire avec justesse, et « apprécié avec un rare bonheur d'expression la « nature de son talent. — Un mot a failU compro-

« mettre le succès de la harangue , en provoquant « un fou rire au sein de l'assemblée. « L'Académie, « a-t-il dit , a voulu vous récompenser, monsieur, « des améliorations que vous avez su apporter « dans Varl scénique. » — Quelques-uns des audi- « teurs ont feint malicieusement de croire que le a directeur de l'Académie faisait allusion aux em- « poisonnements dont l'école romantique s'est mon- « trée prodigue. — Après cette interruption , la « phrase a été reprise, et le mot théâtral substia tué de fort bonne grâce à celui qui ressemblait (c si malencontreusement à un calembour.

(f Au milieu de ce pompeux appareil , madame « Hugo , entourée d'amis enthousiastes , était la « reine de la fête. Non loin d'elle le public ne pa- « raissait point remarquer madame N. Lemercier, (f couverte d'habits de deuil, et pleurant au souve- « nir que venait de réveiller en elle cette brillante « solennité. »

A cette description faite avec charme , et qui est une fidèle représentation de ces jours solennels, j'ajoute mon avis personnel, étant moi seul responsable des opinions, de toute nature, contenues dans ce livre :

Lorsque, séparant ses suffrages d'une manière

nette et précise , TAcadémie eut à voter pour ou contre le chef de la jeune littérature française; aucune transaction ne fut faite , aucune voix ne fut perdue. Les Jay, les Tissot , les Jouy, les Casimir Delavigne , tous les soutiens du genre classique ne pouvaient ni ne voulaient déserter la cause de leurs doctrines littéraires. Longtemps M. Victor Hugo fut repoussé, n'étant appuyé que par une minorité impuissante. Mais par cela seul il devenait évident que, le jour où ce grand poëte serait admis , et où , par conséquent , une majorité quelconque se serait déclarée en sa faveur, cette majorité, accrue encore par la voix de M. Hugo lui-même, triompherait, non pour un temps, mais pour toujours, les talents de l'école moderne pouvant désormais s'introduire par la brèche que leur chef aurait faite dans la citadelle des quarante immortels.

Chacun se tenait donc pour dit que la victoire était complète , que l'Académie française était décidément abordable à la nouvelle école, et que les respectables soutiens de la Uttérature classique n'avaient plus qu'à se résigner au parti de V opposition, eux qui avaient été si longtemps goui^ernement.

De quel œil le public verrait-il cette victoire du présent sur le passé ? Comment le nouvel aca-

démicien justifierait-il tout haut ses doctrines littéraires? Avec quelle résignation F Académie, qui les a si longtemps combattues, en entendrait-elle l'éloge? Ces questions et beaucoup d'autres agitaient les esprits , et tenaient en suspens la nombreuse et élégante assemblée qui assistait à la cérémonie littéraire M. Hugo a parlé, et le

désappointement est général.

Certes , un tel écrivain ne peut prononcer un discours sans que son œuvre étincelle de choses admirables. Mais on peut être le premier poëte de son siècle, et n'être pas à la même hauteur comme homme politique ; et c'est une thèse politique que M. Hugo a choisie pour sujet de ce discours !

L'Empire, la Convention, la Restauration, la Révolution de juillet, ont été jugés par l'écrivain avec des idées qui lui sont particulières, et sur lesquelles chacun se réserve de prononcer ; car il est mille individus à Paris qui se croient aussi capables que M. Hugo de prononcer sur ces choses. S'il se fût renfermé dans un cadre littéraire quel qu'il fut, sa voix eût été pleine d'autorité et l'auditoire plein d'enthousiasme; car il ne viendra pas même à l'idée du plus audacieux de se croire plus compétent que M. Hugo en matière de littérature. Poëte, sa parole eût fait loi; homme politique, on a cherché ses titres ; et, ne lui en trouvant au-

cun, ses opinions n'ont pas eu plus d'influence et de retentissement que celles de rhomnae le plus vulgaire.

Cette fois encore, M. Hugo, dont le génie est admirable , n'a pas lutté avec avantage contre M. de Salvandy, qui s'est borné à être un homme de beaucoup d'esprit. Ainsi sur la scène , où il a hasardé nombre d'ouvrages , M. Hugo avait été , à plusieurs reprises , battu par M. Alexandre Dumas et par M. Scribe , écrivain fort spirituel , et qui est bien loin de se croire lui-même un homme de l'étoffe littéraire de M. Hugo. — Faute de bien connaître un parterre ou une assemblée , et par suite de son désir de paraître posséder tous les genres, M. Hugo , qui a tant de côtés forts , aime souvent à se présenter du côté faible. C'est le génie vigoureux de la poésie qui se plaît à la prose ; l'homme de l'enthousiasme et de la lyre qui choisit le terrain vulgaire de la tribune et de la presse ; le maître à l'autorité imposante , qui a le bizarre caprice d'instruire les autres , non dans son art, mais dans leur art.

M. de Salvandy n'a pas eu la prétention de s'ériger en géant ; mais voyant par où le Goliath poétique se rendait vulnémble , il a placé dans sa fronde un petit caillou académique dont le poète n'eut pas senti l'atteinte , et dont l'orateur poli-

tique a été blessé; au point qu'on était allé entendre ce que M. Hugo dirait à M. de Salvandy, et qu'on est revenu tout pénétré de ce que M. de Salvandy avait dit à M. Hugo.

Vous reprendrez votre revanche, poëte aux fortes inspirations et au vigoureux génie! Laissez donc, puisque vous n'avez pu Fempêcher, triompher un jour le diseur élégant , l'écrivain correct et judicieux. Il faut bien que l'esprit et le goût aient leur succès , car la vie ne se compose pas seulement d'enthousiasme et d'émotions. L'Académie n'est pas le champ clos où se prononce le jugement des masses ; son suffrage est le verdict d'un jury littéraire. Devant ce jury, votre adversaire a gagné sa cause : appelez-en de son jugement au public. Votre appel nous vaudra un brillant ouvrage de plus.

L'appareil des séances consacrées à la distribution des prix est le même ; seulement , le secrétaire perpétuel rend compte des motifs qui ont décidé l'Académie à adjuger le prix à tel ou tel concurrent , et se livre à l'appréciation littéraire des œuvres couronnées. C'est là que M. Villemain est réellement à sa place ; et , quel que soit son mérite comme orateur ou homme politique, il est inimitable de verve , d'aperçus, de critique, comme

littérateur. Quelle pureté de langage ! quelle finesse d'observation ! quelle justesse dans les conseils 1 quelle profondeur dans l'appréciation! On ne se lasse pas de l'entendre , et l'on applaudit à outrance. — L'académicien qui préside cette solennité rend compte des nobles et vertueuses actions auxquelles FAcadémie française adjuge des prix Montyon. Quand le sort désigne pour cette noble tâche un homme de talent et de cœur , un Mole , un Scribe , par exemple, vous aurez beau faire , Fattendrissement vous gagnera, votre paupière se mouillera de larmes , votre âme sera profondément remuée. Car comment garder sa froideur ou son scepticisme, au touchant récit de ces actions sublimes qui nous rendent fiers de s'appeler homme? Il est doux de voir que , dans ce siècle du positivisme et de Tégoïsme le plus éhonté, il se trouve des âmes véritablement grandes, qui, avec l'abnégation la* plus absolue , pratiquent des vertus dignes de l'admiration de l'univers. Et c'est presque toujours dans la classe la plus pauvre qu'elles brillent du plus grand éclat. L'espace me manque ici pour tracer un tableau fidèle de ces actes admirables , mais je renvoie mon lecteur à ces rapports de l'Académie qui les relatent ; et le temps que vous mettrez à les lire ne sera perdu ni pour

votre cœur, ni pour votre esprit. Homme du II. 11

monde ou philosophe, vous y trouverez une ample moisson de réflexions , et vous sentirez que la sentence cruelle de cet homme de F antiquité , qui a dit , « Vertu, tu nés quun mot! » n'est pas toujours vraie. i

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