ORATEURS
Dans la pondération des pouvoirs , la Charte de d830 a établi trois degrés : la Royauté, la Chambre des Pairs et la Chambre des Députés. Dans cette constitution de l'État , on voit toutes les garanties nécessaires pour les libertés publiques j et pourvu que l'exécution des lois soit franche, sans arrière-pensée , la nation peut se tenir pour heureuse, et bénir la Providence de lui avoir donné IL , 1
assez de lumières pour maintenir l'honneur national , et s'assurer T indépendance d'action et de pensée dans la limite prescrite par des lois librement consenties.
Ces trois degrés, ces trois pouvoirs de l'État ou, pour mieux dire , d'un tout constitutionnel , sont nécessaires pour assurer le libre jeu des institutions nationales. Tout membre des deux Chambres a le droit de proposer une loi qui lui semble urgente ou d'utiUté publique. Chaque loi reçoit la sanction préalable d'une discussion libre dans les deux Chambres, et le Roi, en apposant sa signature au bas de l'acte , lui assure l'exécution gouvernementale dans toute l'étendue du royaume. Si la Chambre des Députés se laisse quelquefois entraîner par la passion; si ses délibérations portent un cachet d'effervescence , la Chambre des Pairs , composée d'hommes mûris par l'âge , éprouvés pour la plupart dans le maniement des affaires, modifie selon sa sagesse les entraînements des Représentants de la nation. A la couronne encore est réservé le veto royal, si le Gouvernement juge que l'exécution de telle ou telle loi peut être préjudiciable à la sûreté de l'État ou au bien-être de ses habitants. Comme, selon la Charte , le Roi est impeccable et que les Ministres sont responsables de ses actes , il s'ensuit naturellement que le Roi
règne, et que les Ministres gouvernent sons leur propre responsabilité. Mais comme les Ministres ne peuvent le bien du pays qu'autant qu'ils possèdent la confiance de ses mandataires , tous leurs efforts tendent à s'assurer la majorité ^d^va^ les Chambres. Il serait absurde de dire que l'action gouvernementale, sous ce rapport, n'est autre chose qu'une corruption largement pratiquée ; mais , d'un autre côté, il faut convenir que, dans un État bien organisé, tous dépendent, plus ou moins, de l'administration publique. Il y a donc, pour ainsi dire, un pacte tacite , mutuel , entre les gouvernants et les gouvernés, qui définit certaines conditions de l'existence ministérielle , et qu'en dernier lieu un esprit rigide pourrait accuser les deux parties de se tolérer sous bénéfice d'inventaire. Les hommes, malgré toute la sagesse des institutions , seront toujours, plus ou moins, sous l'influence des choses et des personnes. Honneur donc, cent fois honneur à celui qui peut se dégager do ces considérations locales et individuelles, et ne voir que le bien public ! Mais le nombre de ceux-là est-il bien grand ? Non, assurément; et l'on peut dire hardiment que les hommes qui croient à ce puritanisme politique s'abusent étrangement. Le bien général ne s'opère jamais sans quelque froissement ou sans qudque avantage particuliers; l'homme le plus
probe ne peut se soustraire à ces influences de l'entourage, et subit, sans même le savoir, la loi commune. Il ne peut pas raisonnablement espérer d'exécuter le bien par lui-même ; il lui faut des auxiliaires. Il est donc tout simple qu'il les prenne dans sa nuance politique ; qu'il choisisse les hommes qui lui paraissent les plus aptes à remplir certaines conditions qu'il a arrêtées dans son for intérieur, pour opérer toutes les réformes qui, selon lui, doivent assurer le bonheur et la gloire de son pays. S'il se soustrait au népotisme, chose très-facile à la plus vulgaire probité politique, il s'entourera de ses amis , et ses adversaires lui imputeront cela à crime. Ayons donc toujours de la bonne foi , aussi bien dans les rangs de la majorité que dans ceux de la minorité ^ et puisque le gouvernement constitutionnel doit être, selon une expression célèbre , le gouvernement de la raison^ opérons sur la raison de chacun de manière à le convaincre , et ne cherchons pas de corruption là où il ne peut être qu'un penchant tout naturel vers ceux qui nous entourent, nous conseillent et nous soutiennent. Déplacez la majorité, si vous voulez, éclairez-la, mais respectez-vous réciproquement; car des hommes d'honneur doivent s'estimer toujours , même lorsqu'ils sont adversaires politiques. L'ancien palais du Luxembourg est affecté aux
délibérations de la Chambre des Pairs. Les modifications successives de ce bâtiment , sans nuire à ridée primitive de l'édifice, l'ont notablement agrandi. Depuis que la connaissance de l'attentat contre la sûreté de l'État est attribuée à la Chambre des Pairs, les procès politiques se multipliant et amenant devant ces juges de nombreux accusés , il a fallu songer à agrandir l'ancienne salle, petite, mesquine, et indigne de servir aux délibérations d'un des grands pouvoirs de l'État. Une vaste salle semi-circulaire, richement ornée de marbres et de dorures , reçoit à présent les Pairs. Mais ce qu'elle a gagné en beauté et en richesses, elle l'a perdu en sonorité : il faut avoir Foreille bien fine et bien exercée pour pouvoir suivre les discussions de cette Chambre. Les Pairs , pour la plupart âgés et très-âgés , ne peuvent lutter contre les vices de la construction ; et voilà une des principales raisons qui empêchent les délibérations du palais du Luxembourg d'être aussi suivies par le public que celles de la Chambre élective. H y a encore un autre motif. A la Chambre des Députés la lutte s'engage de prime abord pour ou contre les Ministres ; là, on est toujours sur le qui-vive , sur la brèche ; on y jette son premier feu. 11 est facile dès lors de concevoir que ces discussions sont plus émouvantes ; tandis qu'ici ce n'est pas une lutte , c'est une dé-
libération conciliatrice ; ce sont des raisons dites avec calme , écoutées de même , et il est très-difficile de passionner les hommes qui font partie de cette assemblée. Aussi le public , qui cherche des émotions à tout prix , ne se presse-t-il pas dans cette enceinte. La Chambre des Pairs ne manque pourtant pas d'orateurs. Pleine d'illustrations de tous genres, elle possède aussi des hommes remarquables par leur éloquence. En voici quelquesuns pris au hasard.
M. le duc de BrogUe possède un talent oratoire digne d'être remarqué. A la grande concision du langage, il joint cette élégance de forme qui captive et persuade l'auditeur. Il appartient à cette école que Ton est convenu d'appeler doctrinaire. Comme beaucoup d'hommes remarquables de cette nuance, M. de Broglie a l'abord un peu froid; mais quand , plein de son sujet , il s'abandonne à son animation naturelle , sa parole devient brève, tranchante , et laisse quelquefois échapper de ces expressions qui font époque, et deviennent significatives dans la bouche de ceux qui les emploient. De ce nombre, est le fameux « Est-ce clair? » M. de Broglie oubha un instant le sang-froid nécessaire à un ministre ; et , pressé vigoureusement, révolté dans sa dignité d'homme politique , il accentua nettement son discours , et, après avoir suf-
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fisamment répliqué , s'écria : Est-ce clair ? L'opposition s'en empara , sema la division dans le ministère; et ces trois mots ont coûté, si j'ai bonne mémoire , la présidence du conseil au noble duc. M. de Broglie est toujours écouté avec faveur. N'attendez pas de lui de ces mouvements passionnés , appuyés par des gestes analogues ; non , M. de Broglie cause. Ce n'est pas un orateur proprement dit ; c'est un homme de bonne maison , de haute capacité , qui , dans un salon , vous développe sa pensée. Sa dignité naturelle prête à son langage ce vernis de bon ton qui ne blesse jamais ^ même en réfutant.
Un des hommes les plus spirituels de la Chambre, et dont la parole avait le privilège de captiver toujours l'attention, est M. le comte de Pontécoulanl. Mais depuis quelque temps il semble avoir pris le parti de ne plus parler ; et si parfois il élève encore la voix , c'est pour quelque motion d'ordre , pour ramener la Chambre aux saines traditions des assemblées législatives. M. de Pontécoulant parle sans préparation ; sa diction est simple , noble et remplie d'aperçus fins. Dans les crises les plus dangereuses de sa longue carrière politique, il a toujours conservé son indépendance, son franc parler. Sous Robespierre , sous l'Empire , sous la Restauration, sous le gouvernement actuel, il a
toujours été le même homme, approuvant les idées saines et la marche droite du gouvernement, le blâmant aussitôt qu'il croyait s'apercevoir que l'on déviait de la route constitutionnelle.
M. le baron Charles Dupin , celui que l'on désignait autrefois sous le nom de Dupin le savant^ est un des plus intrépides orateurs de la Chambre. Possédant à fond le sujet sur lequel il veut parler, il donne le poids de sa science à l'homme politique qui occupe la tribune. Son éloquence est chaleureuse , mais malheureusement il ne se possède pas assez. 11 gesticule , il frappe sur le rebord de la tribune , s'excite de ses propres paroles , et arrive à un tel point d'exaltation, que ses forces , trahissant son élan , l'obligent à se calmer, pour s'élever immédiatement après et recommencer le même jeu.
M. le comte Mole a de la dignité froide dans son maintien. Sa parole se ressent de cette roideurr elle est lente , s'élevant rarement au-dessus du diapason ordinaire ; un léger grasseyement donne à son débit quelque chose d'insolite , qui n'est pas sans charme. Il s'exprime en termes choisis. Le plus souvent il écrit ses discours , et cette manière de dire ôte toujours un peu de l'intérêt qui s'attache à l'orateur. L'improvisateur est libre de son geste; il puise son éloquence dans son cœur ; il persuade
plus, parce qu'on se figure que sa conviction déborde en paroles; et si Ton ne partage pas toujours ses convictions, du moins on les respecte. Tandis qu'un orateur qui arrive et déploie son manuscrit , a l'air de se méfier de son cœur, de sa conviction ; il semble vouloir laisser à sa tête le soin d'arranger les phrases, qui perdent en puissance ce qu'on leur ôte en spontanéité. Quoi qu'il en soit, M. Mole, homme d'État éminent^, est un orateur froid ; mais, dans les luttes qu'il a soutenues à la tribune lors de la fameuse coalition , il a prouvé qu'il y a de l'énergie sous cette enveloppe glacée , et que sa parole peut jaiUir avec force, et défendre pied à pied le terrain du pouvoir.
Au milieu des orateurs de la Chambre haute , M. Villemain se distingue par une admirable élégance d'élocution et de diction. Ses expressions sont châtiées, coulantes, et d'une exquise justesse. L'habitude du professorat a développé en lui d'éminentes qualités. M. Villemain, appréciateur délicat et fin de toutes les gloires littéraires de son pays, offre un modèle parfait de pureté dans le langage. Sa parole est abondante, facile, piquante, railleuse, spirituelle; elle grandit avec le sujet, saisit l'à-propos toujours et partout, domine, entraîne; mais, à vrai dire, elle ne persuade pas. * Pourquoi? Parce que, selon moi , M. Villemain se
préoccupe plus de la correction de sa phrase que delà chose qui l'amène à la tribune. On est charmé de cette pureté attique de langage , on voudrait l'entendre toujours; mais quand on veut faire Tapplication de l'idée si finement défendue , on s'aperçoit qu'elle échappe complètement , et l'on se croit joué par le spirituel diseur d'aussi belles phrases. Dans l'attaque, M. Villemain possède tous les avantages ; dans la défense, il se trouble visiblement; il a peur, pour ainsi dire, de ne pas être aussi correct qu'il le convient au secrétaire perpétuel de l'Académie française. Et pourtant M. Villemain est un homme très-éminent ; l'instruction publique lui devra beaucoup.
M. Cousin monte assez souvent à la tribune, surtout quand une grande question philosophique s'agite. Depuis longtemps l'opinion publique a placé M. Cousin à la tête de la philosophie française; il est le père de l'éclectisme et du panthéisme pur. Ses qualités comme orateur sont : un débit assez net, l'exposition claire du sujet, mais il se laisse entraîner quelquefois dans le développement superflu des moyens à l'appui; sa phrase alors s'obscurcit , la clarté disparaît , et on assiste à une lutte pénible de la parole embarrassée contre la plénitude de la conception.
Je ne sais quel antagonisme mal compris a de
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tout temps divisé M. Cousin et M. Villemain. Ces deux esprits d'élite vivent dans une continuelle animosité, que leurs entourages respectifs semblent maintenir à plaisir. Deux hommes également illustres, à conceptions larges et patriotiques , peuvent imprimer une impulsion généreuse aux institutions libérales ; et ces deux talents réunis, marchant vers un but commun, pourraient, ce me semble, obtenir un résultat plus immédiat que les puériles satisfactions de Famour-propre, qu'il faudrait laisser aux petits esprits. J'ignore si ma voix sera jamais entendue ; mais, pour la plus grande gloire du pays, ce rapprochement serait à souhaiter.
Jadis l'opinion légitimiste avait deux défenseurs à la Chambre des Pairs, M. le marquis de Dreux- Brezé et M. le vicomte Dubouchage. Le premier, fils du célèbre maître des cérémonies de Louis XVI, de celui qui s'attira la fameuse réphque de Mirabeau , trop connue dans l'histoire pour être répétée ici , était un esprit chevaleresque qui , à l'instar de M. Berryer à la Chambre des Députés, avait toujours une fibre au cœur pour la gloire de la France. Sans avoir l'éminent talent du célèbre député , il maniait la parole avec adresse et dignité , attaquant les hommes et les choses de la révolution de juillet, et protestant de sa fidélité pour la branche déchue; mais il n'oubUait jamais qu'il
était né Français. Je me rappellerai toujours Fimpression qu'il produisit quand il rendit hommage à cette poignée de braves qui, entourés par des milliers d'Arabes dans une mauvaise masure , repoussèrent leurs attaques multipliées en maintenant haut le drapeau tricolore. Toute la Chambre, toutes les tribunes battirent des mains à cette chaleureuse allocution, et M. de Dreux-Brezé prouva que dans sa poitrine battait aussi un cœur noble et généreux.
M. Dubouchage n'était pas écouté avec autant de faveur que son collègue en légitimité. Fatigué de l'inattention de la Chambre, il abandonna le terrain sur lequel il ne pouvait pas marcher libre d'entraves, et se jeta tête baissée dans les idées fouriéristes. Depuis ce moment il élabore de volumineux factums; il les écrit longuement, et, le ton nasillard aidant, il endort régulièrement M. le duc Pasquier, le bureau, la Chambre et les tribunes. Fort heureusement pour la postérité , les discours de M. Dubouchage ne seront pas perdus, car il remet fidèlement son énorme cahier aux rédacteurs du Moniteur j qui lui ouvrent leurs vastes colonnes et impriment les utopies du noble pair; mais, plus heureusement encore, les abonnés et les lecteurs du Moniteur ne sont pas forcés de les lire.
Tant que M. Viennet était à la Chambre des Députés , sa voix sonore retentissait dans Fenceinte , en luttant contre les clameurs que ses adversaires élevaient autour de lui. Au dehors, l'arme du ridicule, plus terrible en France que le fer tranchant d'une épée, s'exerçait contre lui, et les hommes d'État du Charivari n'oubliaient jamais d'égayer leur public par quelque pasquinade dont M. Viennet faisait les frais. Et croirait-on que cet homme si honni, si bafoué, était un noble cœur, un homme d'esprit, un écrivain de talent, un militaire distingué? Non, sans doute. Mais tel est l'acharnement des partis, que toutes ces éminentes qualités étaient méconnues ; qu'un mot malheureux, ou plutôt un mot qui dénotait le courage de sa conviction , servait de base à tout cet échafaudage d'accusations absurdes. C'était, il est vrai, le moment des luttes ; c'était le moment oii toute arme était employée pour combattre un adversaire ; mais je suis encore à me demander comment M. Viennet a pu s'attirer tant d'animosité, lui si heureux lorsqu'il peut faire du bien, et qui ne sait pas nuire? Heureusement en France justice est toujours rendue au mérite. Quand les passions se taisent, les yeux s'ouvrent, et l'on voit sainement et les hommes et les choses. Un mot avait attiré tout ce brouhaha, un autre mot l'a calmé, et
M. Viennet est à présent reconnu par tout le monde pour ce qu'il n'a jamais cessé d'être ; un homme probe, un cœur excellent, un digne représentant du pays. Mais M. Yiennet ne parle plus à la Chambre, et c'est un tort, selon moi. Avec les qualités qui le distinguent, avec la droiture de son esprit fin et délié, il pourrait rendre de grands services au pays en lui apportant le tribut de sa parole et de son expérience en affaires. Il se contente pour le moment d'être l'homme le plus spirituel de l'Académie.
Le prince de la Moskow^a est arrivé à la pairie comme une protestation vivante contre l'inique décret qui condamna à mort le maréchal Ney, son illustre et infortuné père. Le culte de la gloire paternelle au cœur, il commença , avant de s'asseoir sur les bancs du palais du Luxembourg, par protester hautement contre ce procès politique , preuve éternelle des mauvaises passions des partis; et depuis ce moment il s'est placé dans la faible minorité qui s'intitule opposition , prenant la parole toutes les fois qu'il trouve l'occasion de blâmer la marche du gouvernement. Cette manière d'être , cette hostilité constante ont, il est vrai, leur source dans l'indépendance du caractère et de la pensée; mais à la parole de M. de la Moskowa manque encore ce poids que donnent l'expérience et
rage; il n'a pas l'habitude d'improviser (car outre le don naturel il faut encore à l'éloquence de l'étude et de l'exercice) , et le fil de son discours lui échappe quelquefois. Il n'est vraiment éloquent que quand son cœur filial déborde et quand il défend la mémoire de son père , dont le nom célèbre retentit douloureusement dans le souvenir de la France.
M. le comte de Montalembert est profondément catholique , dans ce siècle d'incrédulité et d'intérêt matériel. Cette foi forte et chaleureuse, ce culte profond dans un âge si éloigné de la vieillesse , font de M. de Montalembert un courageux défenseur du clergé dans tout ce qui touche à la doctrine évangélique, que, du reste, personne n'attaque. La question semblerait ne pas être de notre époque, où la liberté de conscience est garantie par la Charte , où la tolérance évangélique est admise et reconnue partout ; mais M. de Montalembert parle avec tant de conviction , son organe a tant d'onction, tant de suavité , que toute la Chambre l'écoute avec un intérêt très-marqué , avec une patiente condescendance. Presque tous les hommes honorent ses convictions profondes. Mais il ne faut pas croire que le jeune pair ne parle que sur les matières religieuses : de nobles infortunes trouvent en lui un défenseur zélé , et la politique extérieure,
en ce qui touche les libertés sociales , éveille dans son cœur une ardeur généreuse. Sa voix , tout à l'heure si douce, si onctueuse, devient vibrante , forte , éclatante ; sa pensée grandit; des mots heureux , éloquents , sortent de sa bouche avec abondance. La condescendance de tout à l'heure devient sympathie ; on l'écoute , on se sent excité ; l'orateur touche toutes les cordes nobles et sensibles, et on ne peut se défendre de rendre un profond hommage à ce talent si jeune , si vigoureux , si beau.
Quand M. de Lamartine mettait sa prose poétique au service de ses idées peu arrêtées, et laissait errer son imagination sur les hauteurs inaccessibles aux simples mortels , les yeux de la France suivaient un autre génie; elle attendait de -lui dans sa vie politique de larges pensées , de profonds aperçus , quelque chose enfin de ce qui jette un éclat lumineux sur le passage d'un homme poUtique. Tout le monde, j'en suis sûr, a compris que je veux parler de M. Victor Hugo. Le résumé lucide qu'il a donné, à la fin de son livre du Rhin , de ses idées sur l'avenir de la politique française , semblait déjà dénoter un esprit calme , réfléchi , s'appropriant toutes les grandes idées avec une puissance réelle, et traçant un sillon profond pour indiquer la route à suivre. Par anticipation on voyait en lui l'homme
politique par excellence, aussi grand dans cette nouvelle carrière qu'il était grand comme poëtè ; on se promettait en lui un orateur puissant, dominant les assemblées par l'effet de sa parole grave et incisive. Eh bien ! cet espoir se trouve déçu. M. le vicomte Victor Hugo , pair de France , est embarrassé à la tribune; sa parole est lente à traduire sa pensée , qui cherche péniblement à se faire jour au dehors. Il est là à chercher ses phrases , ses expressions , et glace ses auditeurs par le pénible labeur de son discours. Le poëte sublime , le prosateur puissant , est un orateur très-faible , un politique insignifiant , un homme d'État presque nul. J'ai assisté à ses débuts oratoires , j'ai relu ses discours , j'ai vu le douloureux étonnement de tous ses partisans , frappés de stupéfaction comnde moi , et je me suis sérieusement demandé si le génie poétique est apte à embrasser les questions du inonde réel? Serait -il vrai que le sens profond manque aux poètes, si élevés qu'ils soient? Les deux preuves vivantes que nous avons devant les yeux semblent nous faire pencher pour l'affirmative , et je suis obligé, quoique à regret, de convenir que mon attente a été complètement trompée, et que j'aime encore mieux lire les Méditations ou Joceljn , les Orientales QVi Notre-Dame dé Paris, que d'assister IL 2
aux discours politiques de leurs auteurs, qui me laissent froid ou inattentif.
Parlez-moi plutôt de M. le marquis de Boissy. Voilà l'homme intrépide, voilà l'orateur infatigable, voilà le plus grand parleur politique que l'on connaisse !
M. de Boissy débuta dans la carrière oratoire par une malencontreuse sortie contre la pension accordée à la veuve du brave colonel Combe , mort glorieusement sous les murs de Constantine. Ce début promettait ! Toute la Chambre couvrit de son indignation un discours si peu français , si décourageant pour les nobles défenseurs du pays ; mais M. de Boissy ne s'en émut nullement. Depuis ce temps il parle ; il parle de tout, sur tout, à propos de tout. 11 parle de sa place, à la tribune, dans les couloirs , dans les bureaux et dans les corridors. Battu sur une question , il revient sur une autre. On le rappelle à l'ordre, il s'en fait gloire, il en est très-satisfait , parce que cela lui fournit l'occasion de parler. Si par hasard le procès-verbal fait omission de cet incident , il demande la parole ; il veut qu'on lui réserve ce singulier honneur, et trouve extraordinaire que l'on se refuse quelquefois à constater qu'il a été rappelé à l'ordre. En vain la Chambre couvre d'un bourdonnement continuel sa voix , il parle ; en vain M. le duc Pasquier veut
arrêter ce flux, ce torrent de paroles, il parle. Le règlement en main, M. de Boissy gourmande le président, repousse ses admonestations, réclame son privilège , et parle. — A présent ) à force de lutter, à force de persévérance, il a conquis le droit déparier. La Chambre, de guerre lasse, laisse faire; M. Pasquier, découragé, soupire et laisse faire aussi; M. de Boissy triomphe... il parle!!! Rien de plus curieux que de voir ce sang-froid incomparable. Il va sans dire que M. de Boissy se regarde comme le chef de l'Opposition ; il la forme à lui tout seul. C'est un pourfendeur parlementaire , une sentinelle qui ne s'endort jamais. Au milieu de ses continuelles excursions dans le domaine de la discussion politique, il lui est arrivé par hasard de rencontrer juste, et il faut le regretter franchement; car si M. de Boissy ne parlait que mal à propos , on en serait quitte pour ne pas l'écouter, et tout serait dit; mais comme il a de temps à autre raison , on ne sait que faire, quel parti prendre. C'est lui le premier qui a soulevé la question du droit de visite; lui qui a signalé à Topinion publique l'affaire du Marabout; et voyez ce que ces questions sont devenues : elles ont rallié l'assentiment national , et personne ne se doute, sinon le Moniteur et M. de Boissy, qu'il était le promoteur de cet élan patriotique. Vous voyez donc
alors l'embarras des auditeurs qui voudraient ne pas écouter, et qui craignent de perdre quelque observation judicieuse, quelque remarque fondée, quelque fait nouveau. — Quoi qu'il en soit, M. de Boissy galvanise la Chambre des Pairs ; il la tiraille, il la secoue de toutes ses forces. Sa voix, tant soit peu criarde, retentit à elle seule plus souvent que celle de tous les orateurs réunis. M. de Boissy est, pour ainsi dire, Tenfant gâté du palais du Luxembourg ; il lui est laissé la plus entière liberté : aussi il en use, et il en abuse.