L'OPÉRA
Si par les chefs-d'œuvre de la Httérature le Théâtre-Français tient la première place parmi les théâtres de Paris , TAcadémie royale de musique , connue vulgairement sous le nom d'Opéra, est, par l'éclat et la magnificence de sa mise en scène, un théâtre unique dans le monde. C'est là que se déploie tout le luxe de décors, tout le grandiose de la représentation théâtrale; c'est là que l'œil étonné plonge avec ardeur, et s'arrête frappé d'admiration à l'aspect de toutes les merveilles que l'art déroule devant lui. Une première représentation à l'Opéra marque toujours dans les annales du monde dilel tante. On y afflue de tous côtés, on cite môme des étrangers venus
de contrées éloignées pour assister à cette solennité musicale. D'abord l'aspect de la salle est éblouissant : on dirait une vaste corbeille émaillée des plus jolies fleurs. De riches toilettes du meilleur goût étalent leur luxe chatoyant; des têtes charmantes , des visages adorables , vifs , expressifs , animés , ceignent le pourtour de la salle et le devant des loges ; derrière eux se dresse une muraille sombre, représentée par les habits noirs des hommes de toutes positions et de tout âge. Les connaisseurs, les journalistes, prennent place dans les stalles d'orchestre; le parterre ardent, impatient, bourdonne comme une ruche d'abeilles en travail; une armée d'exécutants, l'œil fixe sur son chef habile, M. Habeneck, attend le signal, et se prépare à attaquer des notes qui bientôt feront cesser toutes les intrigues, toutes les causeries, tout ce bourdonnement ; les lustres jettent des gerbes de flammes, et le gaz miroitant se reflète en mille cascades dans les parures diamantées des femmes. L'impatience est grande ! Soudain les trois coups sont frappés , un chut ! prolongé parcourt la salle , un silence magique s'établit; M. Habeneck lève le bras, et à ce mouvement le flot d'harmonie se fait jour, et coule à pleins bords dans la vaste enceinte, où des milliers d'oreilles avides s'ouvrent attentivement à ses accents. — Les basses ron-
flent, les cuivres retentissent , les flûtes gazouillent, les violons gémissent, les hautbois pleurent, tous les instruments se confondent , et un tutti bruyant attaque la stretta avec éclat. — On se sent électrisé; la beauté de la musique vous absorbe, vous enlève, et, avec la dernière mesure de l'ouverture, un tonnerre d'applaudissements présage au cœur du maestro que son œuvre est comprise, et il est permis de respirer un peu à l'aise. — Le rideau enfin se lève avec majesté , et découvre une masse compacte de peuple , de chevaliers , de soldats , de princes, de potentats; puis tout ce que la magie du pinceau peut produire se présente à votre regard. — Voilà d'abord, dans le silence de la nuit à peine éclairée par les pâles rayons de la lune, Stockholm et ses édifices; là, c'est Constance et ses clochers ; — ici, la ville éternelle avec son Capitole, son Vatican, ses cirques et ses statues; — puis la crête hardie des Alpes se dresse jusqu'aux nuages, et vous éblouit en se reflétant sur l'immensité de rOcéan ; — ce sont des palais enchantés ; c'est le lac mystérieux des Ondines ; c'est l'escalier gigantesque de l'enfer ; c'est la cathédrale de Florence avec sa coupe souterraine, où reposent les cendres de Médicis. Mais Ton ne finirait jamais, si l'on voulait décrire cette prodigieuse quantité de merveilles de toute espèce : malheureusement, si les décors ne
pèchent par aucun côté, Texécution laisse trèsgouvent à désirer. Les talents sont rares et chers, les ténors sont hors de prix, et les pirouettes se payent au poids de l'or. Quelques gosiers exceptionnelg, richement dotés par la jeunesse, ont introduit une manière affreuse de chanter, en forçant tous les moyens des poumons ; et c'est en hurlant plutôt qu'en chantant qu'ils ont escompté d'avance et leur avenir et celui de l'Académie royale. On a appelé cela ai^oir de F énergie ; on a gratifié du mot de sublime cette lutte périlleuse entre la voix qui s'épuise, et les notes de la partition que Ton a réclamée du compositeur pour se singulariser. Di^ 3ons, de plus , que le public , qui ne s'est jamais trouvé à pareille fête , étonné et abasourdi , a fini par accepter ce genre ; et , semblable à ces buveurs pour lesquels il n'y a plus , pour ainsi dire , de liqueurs fortes , tout homme qui ne crie pas, qui ne se démène pas comme un possédé , n'est pour lui qu'un pauvre sire, sans talent et sans moyens. On pe sait combien cela durera encore, mais il est bien à craindre que cette manière d'entendre la musique et le chant , ne tende à leur ruine complète ; et nous ne sommes peut-être pas éloignés de l'époque où tous succomberont par l'épuisement, et où il faudra, bon gré, mal gré, revenir au chant pur et simple. Adolphe Nourrit a, vers la fin de sa
carrière , déjà introduit cette manière vicieuse sur la scène; mais l'arrivée de Duprez a fini par Timplanter souverainement. Eh bien! qu'est-il arrivé? Nourrit , épuisé par cette lutte fatale , succomba à la peine , céda la place à son rival heureux, et alla en Italie mourir sous le poids de ses regrets et de son désespoir ; Duprez , en quelques années, brisa le plus magnifique instrument que Dieu ait donné à un homme : il n'est plus que l'ombre de lui-même, et il vit sur sa réputation passée; mademoiselle Falcon doit la perte de sa voix admirable à cette pernicieuse influence; madame Damoreau abandonna la scène , où ses sons suaves et perlés ne pouvaient se faire jour à travers le tintamarre de tous ces gosiers criants ; madame Dorus-Gras et ses inimitables vocalises passèrent le détroit, laissant à madame Stolz , de despotique mémoire , le soin d'écorcher les oreilles des dilettanti tout à son aise ; celle-là, à son tour, vaincue dans la lutte, abandonna la place avec les honneurs de la guerre, et nous voici réduits à la portion congrue : Duprez ne chantant plus, Baroilhet chantant rarement, Alizard étouffant sous le poids de son embonpoint ; Habeneck, retiré, laissant son sceptre à M. Girard, dont tout le talent dans la conduite de l'orchestre peut à peine porter cet immense héritage. — Si les voix des hommes sont peu nombreuses à l'Opéra,
en fait de voix des femmes il n'y a presque rien. Quelques médiocrités à peine supportables, que l'on veut à toute force transformer en talents de premier ordre à coups de feuilletons , telles que mesdames Julian , Van-Gelder , Dameron , e tutte quante , ne feront jamais sensation dans le monde musical que sous la réserve d'être la monnaie des Damoreau et des Falcon.
Le ballet , après avoir perdu Taglioni , Elsler , deux personnifications de la danse , se soutient encore avec quelque éclat. Garlotta , Plumkett, Maria, Dumilâtre, Fuocco, font merveille; et si la Geritto revient , l'Opéra peut encore présenter le corps de ballet à ses amis et à ses ennemis. ^^
L'OPÉRA-GOMIOUE.
^> Le Français, comme vous savez ,
né malin , créa le vaudeville ;
mais s'étant aperçu que les flori-flon ne lui suffisaient plus , il voulut élargir le cadre , et créa ce genre bâtard mi-chat, mi-poisson, que l'on nomme X opéra-comique , et qui, à dire vrai, n'est qu'une faible imitation du genre italien de l'Opéra-Buffa. Rien déplus sérieux, par exemple, que le Guitarrero ou Haydée ; cela n'empêche pourtant pas
d'appeler ces ouvrages opéras-comiques. Convenez que c'est abuser de la permission.
L'opéra-comique français a son caractère spécial, et c'est ce caractère qui a donné le nom au genre français , à la musique française qui , peu à peu, s'infiltra dans les ouvrages de longue haleine, et porte un cachet distinctif. Tous ceux auxquels l'étude musicale n'est pas une lettre close ne le confondront jamais avec la manière itahenne ou allemande. Ce genre est-il préférable? C'est une autre question, très-sujette à discussion. Sans vouloir la résoudre, je ferai remarquer seulement qu'elle a son droit de cité partout, et que les principaux ouvrages des compositeurs français sont immédiatement traduits en plusieurs langues ; et telle pièce qui n'a fait que peu de sensation à Paris est représentée en Allemagne , en Pologne et en Angleterre.
L'Opéra-Comique est un théâtre royal; en d'autres termes , l'Opéra-Gomique, comme la Comédie et l'Opéra , se soutient à l'aide d'une subvention qui est, je crois, de 240,000 francs par an. — Il doit alimenter la province , et donner accès aux lauréats du Conservatoire , à ceux qui ont obtenu le prix de Rome : néanmoins ce théâtre est exploité par l'industrie particulière, qui, pour tirer le plus grand profit de son entreprise , évite les
essais^ et prend des compositeurs connus, dont les succès passés assurent les receltes; la porte est donc toujours close pour les aspirants, et il y a des lauréats qui espèrent depuis quarante ans. i' Quand Rossini , après avoir entendu le vacarme qui se faisait à l'Opéra et qui réussissait , comprit que ce n'est pas le vrai beau mais la mode qui attirait le monde, il ferma son piano, brisa sa plume, et déclara qu'il ne voulait plus écrire « tant « que les Juifs feraient leur sabbat, » Madame Damoreau aussi , dont les accents suaves ne pouvaient s'accommoder de cette masse de cuivre, songea à changer de scène, et, abandonnant le lieu de ses triomphes, transporta ses pénates au théâtre de rÔpéra-Gomique. Le souvenir de VAmbassadrice et du Domino noir s^oni trop présents à la mémoire de tous, pour parler ici de Fimmense succès obtenu par Tactrice et la cantatrice. A côté d'elle grandissait la renommée de mademoiselle Rossi , devenue depuis Rossi-Gaccia, qui trouva le moyen de se créer un empire à part. Ses hardiesses de vocahsations , unies au chant large et bien posé, feront longtemps d'elle une artiste remarquable. Tout à coup l'Angleterre envoie à Paris un petit minois à l'œil fripon , au sourire provoquant , une tête couverte de la plus jolie chevelure blonde. Le feu théâtre de la Renaissance s'en empare ,
rhabille coquettement, lui laisse son accent britannique presque dans toute sa pureté^ et la présente au public. La voilà lancée. De la Renaissance , madame Anna Thillon (c'est d'elle qu'il s'agit) passe au théâtre de TOpéra-Gomique , devient la protégée de M, Aubert, qui la conseille , lui écrit de charmants rôles, la patronne si bien, qu'à la fin elle parvient à éloigner et madame Damoreau et madame Rossi. Mais, en partant , madame Damoreau lui laisse une rivale en son élève mademoiselle Lavoye. Le charme tombe, et la belle Anglaise voit fuir sa renommée et repasse le détroit. —Vient ensuite mademoiselle Darcier, la plus piquante comédienne que l'on puisse voir ; mademoiselle Delille, qui n'a pas tenu ce qu'elle promettait , mais qui , dans un autre genre , était au delà de ce que les plus hardis pouvaient augurer d'elle. Mademoi" selle Levasseur, et plusieurs autres encore , font de la phalange féminine le plus charmant écrin. — Il n'en est pas ainsi du côté des hommes. Roger y règne sans partage. Ce charmant artiste n'a pas de rivaux ; tout le monde l'aime, hommes et femmes. . . les femmes surtout. Sa voix est pure et sonore , son regard expressif, son geste noble. Le Duc dOlonne, la Sirène^ la Barcarole , F Aïeule, où il faisait un tour de force prodigieux, chantant un rôle d'homme avec sa voix de poitrine , et un rôle
de femme avec sa voix de fausset , n'étaient que des triomphes .pour lui ; les Mousquetaires de la Reine lui valurent une véritable ovation. Roger est engagé pour l'année prochaine à l'Opéra , son rêve et son ambition.
Audran est une doublure de Roger. Il tient son emploi honorablement, ainsi que Mocker. — Bussine, Ghaix, Grard et Hermann Léon, promettent d'être de bons chanteurs. N'oublions pas l'excellent Henri , acteur, chanteur, régisseur de ce théâtre, rbomme le plus obligeant. C'est lui qui, en sa qualité de membre de l'Association des artistes dramatiques, est toujours choisi pour la représenter aux enterrements de sociétaires , et jeter quelques fleurs de rhétorique sur les cendres refroidies de ses camarades, que, pour la plupart, il ne connaît que do nom. Un jour, par une exception à laquelle il n'était pas habitué, Henri fut choisi pour être témoin dans un mariage, et devait signer les registres de l'état civil au nom de l'Association. Il arrive à l'endroit indiqué , trouve des personnes qui lui sont absolument étrangères, et, après les saluts échangés, il s'appuie sur la cheminée et s'absorbe dans ses pensées. Tout à coup il voit le monde se lever, sortir ; il se fait un devoir d'en faire autant, et, avisant à côté un personnage grave, il lui demande très-poliment : «Monsieur, irez-vous
jusqu'au cimetière? w Le malheureux l il avait oublié l'objet de sa mission, et se croyait à un enterrement.