L'OPÉRA NATIONAL
« Donnez-nous un troisième théâtre lyrique; sans a ce troisième théâtre, point de salut pour l'art mu- « sical ! C'est à ses portes que viendront frapper «tant déjeunes compositeurs, etc., etc. » Yoilà ce qu'on entendait répéter depuis une dizaine d'années. Après plusieurs ajournements, le privilège a enfin été donné. Je ne soulèverai pas le voile qui couvre l'octroi définitif de ce privilège ; les débats parlementaires et judiciaires nés à cette occasion sont trop récents , et ne nous regardent pas ; mais je me contenterai de dire que ce fameux théâtre , décoré du titre d'Opéra national, sert à présent à la reprise des anciens ouvrages, pour la plupart de M. Adolphe Adam , l'un des directeurs , et qu'il n'a donné qu'un opéra nouveau, Gastibelza, œuvre d'un mérite très-médiocre. — Les chanteurs et les cantatrices de ce théâtre n'ont pas encore fixé sur eux l'attention, et ne peuvent, par conséquent, nous occuper ici.
En établissant l'Opéra national dans le local du Cirque olympique , on a détruit un théâtre des plus
populaires, pour ne rien édifier qili vaille. Si jamais un spectacle a parlé aux yeux et au cœur du peuple , c'est assurément le théâtre du Cirque. La pompe de ses représentations , les pages les plus glorieuses empruntées aux récits des victoires des Français , entretenaient ce noble élan qui seul conduit aux grandes choses. C'était l'histoire vivifiée de tout l'éclat nécessaire pour la graver dans la mémoire, et engendrer le plus pur amour de la patrie. On a détruit tout cela maladroitement , pour donner accès à un genre qui se meurt en FraiiCe , qui ne pourra jamais exister sans un subside du gouvernement, et qui n'aidera même pas au développement d'un art aimé de tous. Ou je mé trompe fort, ou l'on sera obligé de rendre au peuple parisien son Empereur et sa gloire , la prise et Anvers, les Polonais, Murât, etc., tous ces beaux drames qui font palpiter le cœur et circuler le sang dans les veines.
y THEATRE ITALIEN.
L'Opéra italien tient la place la plus distinguée parmi les théâtres de Paris. Ouvert pendant les six mois d'hiver, à partir du V octobre jusqu'au 31 mars, il devient le rendez-vous de la haute aristocratie. C'est à qui aura une loge à ce théâtre;
et les demandes sont si nombreuses , que le directeur, voulant satisfaire tout le monde, est obligé de ne concéder qu'un jour par semaine à ses abonnés , à quelques exceptions près. Aussi ses représentations sont-elles tellement arrangées que chaque pièce est représentée trois fois , et chaque jour d'abonnement a, à son tour, sa première représentation. Il y a des gens curieux qui qualifient cet empressement à se rendre à FOpéra italien, de pur engouement; mais on a beau faire et beau dire, ce théâtre mérite sa vogue par ses artistes et par son répertoire. Chacun sait quelle mauvaise habitude on a introduite à l'Académie royale de musique. On n'y chante plus , on y crie ; et celui qui , par la force de ses poumons , pourra atteindre jusqu'à Vut de poitrine, celui-là sera longtemps réputé le plus éminent artiste. A l'Opéra italien , au contraire, on y chante; et il est très-doux de pouvoir reposer son oreille fatiguée par cette gymnastique vocale que l'on veut faire passer sous le nom pompeux de grande musique.
Jamais aucun théâtre d'opéra n'a possédé un assemblage d'artistes d'élite tel que celui du Théâtre italien. Il suffit , pour se convaincre de la vérité de cette assertion , de nommer ceux qui , dans l'espace de quinze années, ont brillé et brillent en-* core sur cette scène ; Lablache, Rubini, Tambu-
rini , Ivanoff , Mario , Santini , Ronconi , Giulia Grisi, Persiani, Albertazzi, Gastellan, Alboni.
Lablache est un talent hors ligne , un artiste incomparable qui ne sera jamais remplacé. Sa tête est admirable, sa voix puissante, juste; le timbre en est charmant. Son masque se prête merveilleusement à toutes les nuances du rôle. S'il voulait employer toute la puissance de son organe , il aurait bientôt réduit au silence les chœurs et l'orchestre en les dominant; et ceux qui oseraient chanter à côté de lui seraient complètement absorbés. Eh bien ! il connaît tellement les convenances théâtrales, qu'il fait toujours ressortir les rôles principaux en modifiant Tampleur de sa voix , et ne prend que sa part légitime du succès , convaincu qu'il en restera toujours assez pour maintenir sa gloire. Lablache est le favori du public.
Autrefois Rubini tenait sans partage le sceptre des ténors. C'était le chanteur le plus suave et le plus correct qui ait jamais existé. Paris le posséderait encore, s'il n'avait pas eu la vanité d'élever la prétention, inconnue jusqu'à ce jour chez aucun artiste dramatique, d'être décoré de la Légion d'honneur comme artiste éminent. Pour concilier tout, on a cherché un biais ; on lui a offert le professorat au Conservatoire, promettant, après six
mois, de le décorer comme professeur. Rubini préféra d'être ridicule, et abandonna Paris. — A peine s'était-il éloigné, que Mario aborda presque tous ses rôles , et fit des progrès si sensibles, qu'il s'élève à la hauteur de son devancier, et le remplace parfaitement dans l'estime du public.
Tamburini, possédant une charmante voix de baryton , est très-habile et chante avec goût , mais il est froid ; il n'a jamais , que je sache , enthousiasmé la salle.
Giulia Grisi , admirable tragédienne , cantatrice énergique, est une merveille de l'époque. Depuis bientôt quinze ans elle règne sans partage dans le domaine que son immense talent a su se créer. Sa voix forte, vibrante, se déploie majestueusement; ses accents pénètrent; et quand, dans la Norma^ elle ajoute l'effet de son jeu admirable aux ressources immenses de son chant, la terre se jonche de fleurs sous ses pas, et ellcj noble, grande, sublime, elle marche comme un triomphateur de l'ancienne Rome. — Quelquefois Grisi , comme le divin Homère , s'endort ; mais son réveil est toujours admirable , et quand ses détracteurs pensent que son talent s'use , elle leur prouve le lendemain qu'il est dans toute sa vigueur.
Depuis peu , un rare météore est apparu sur l'horizon de la scène des ItaUens. Tout le monde