THEATRE DES VARIÉTÉS
Ce théâtre , appelé autrefois les Variétés amusantes, lutte, autant que possible, pour soutenir la vieille renommée que Brunet , Tiercelin et Potier lui ont acquise. Son genre était autrefois le vaudeville populaire , grivois et égrillard. — Déjazet, la perle de cet endroit, tâche de lui maintenir ce caractère ; mais elle a trop de mois de congé , et l'entrée de Bouffé tend à y implanter le genre larmoyant , tout à fait en désaccord avec les traditions de cette scène.
M. Nestor Roqueplan , homme d'esprit et directeur habile (passé aujourd'hui à la direction de rOpéra) , attacha Bouffé aux Variétés , où ce dernier amena avec lui tout son répertoire du Gymnase. Bouffé est un acteur sympathique, il connaît merveilleusement les ressources de son art; le plancher est à lui , il y règne en souverain , et
il garde toujours en réserve quelque sanglot émouvant qui élcctrise la foule. J'avoue que longtemps je partageai le jugement qui plaçait Boufté hors ligne , comme artiste ; mais une étude approfondie de sa manière m'a fait tant soit peu changer ma conviction première. Je me suis plus d'une fois demandé pourquoi il me restait toujours quelque chose à désirer en lui, même dans ses plus beaux rôles? — Pourquoi ses larmes m'émouvaient rarement, et pourquoi les éclats de son désespoir me laissaient assez souvent froid ? — Eh bien ! c'est parce que Bouffé manque de chaleur vraie ; c'est que son jeu est monotone, et tous les coups de théâtre mesurés géométriquement d'avance. Il est vrai que l'artiste doit se posséder; qu'il ne doit pas confier au hasard ses inspirations, sans essayer de les fixer dans son âme ; que , pour obtenir un effet infaillible , il ne doit pas se livrer tout entier : tout cela est vrai , mais jusqu'à un certain point. Quand l'artiste, après un travail incessant sur son rôle, a découvert le sens intime de l'œuvre et le caractère du personnage, il doit toujours lui garder sa physionomie, mais il ne faut pas qu'il exclue à tout jamais la spontanéité de la voix, du geste et du regard. Nul ne peut contester cette vérité, que l'âme a des ressources infinies; que les nuances du sentiment sont aussi multiples que les étoiles du firmament. Le
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même homme, parcourant les mêmes phases de la vie, ne se ressent jamais identiquement de ses impressions antérieures; sa figure se contracte ou s'épanouit de mille manières différentes; la voix aussi parcourt toute la gamme de la sensation éprouvée dans le moment où nous nous exprimons : — pourquoi donc alors garder éternellement la même empreinte du premier jour, quand le temps a marché en modifiant notre être ? Cette façon de jouer peut se comparer à cette incomparable parole d'Odry dans les Saltimbanques : (( Tu ne sais donner qu'une note! — Va toujours ! « ceux qui aiment cette note-là seront enchantés. » -— Et effectivement, j'ai plus d'une fois entendu des gens dire avec admiration , à mes côtés : « Quel « homme que ce Bouffé I quel talent prodigieux ! c( Je l'ai vu il y a dix-huit ans dans la même pièce , (( et il était absolument le même ! » — Si c'est un éloge , ma foi , je ne m'y connais guère.
Voyez Déjazet, cette Ninon de V Enclos! à l'éternelle jeunesse. Voyez-la dans ses innombrables créations; ce sont autant de chefs-d'œuvre. Quelle diversité dans l'expression , dans le geste, dans le coup d'œil ! Comme les inflexions de sa voix varient à chaque instant! Avec quelle finesse elle vous jette de ces mots qui doivent être saisis au vol, dont tout le charme est dans cette inimi-
table tournure que l'actrice lui donne ! Avec quelle chaleur, quelle tendresse naturelle , quelle espièglerie sans pareille, elle manie sa parole et son chant! Gamin, coquette, duc, marquis ou comtesse, tambour ou acteur, tout est vrai, sans effort, sans art ; et pourtant que de profondeur dans l'analyse, que de perspicacité dans le coup d'œil sur la physionomie générale de son rôle! Elle lui maintient son caractère ; mais chaque jour, chaque moment, elle l'embellit , elle le polit, elle cherche continuellement à lui donner un aspect nouveau et séduisant. Les actrices comme elle sont rares. Femme , elle est ravissante ; chez elle l'esprit coule à pleins bords ; la bonté de son cœur est proverbiale dans ses prodigalités envers l'indigence ; elle n'oublie qu'ellemême, sans jamais se soucier de l'avenir; actrice, pleine de son 'rôle, fidèle au personnage qu'elle représente, elle le fait aimer et admirer, et du plus mauvais sujet elle fait un homme incomparable dans son genre, et ne choque que quelques prudes édentées toutes prêtes à se signer à chaque peccadille qu^ les autres commettent , et cela pour cacher les leurs.
L'époque la plus brillante dans les annales de ce théâtre est de 1833 à 1846. 11 avait la plus complète troupe comique que l'on puisse imaginer : Brunet, type du fameux Jocrisse et de Cadet-Rous-
sel ; Vernet , le meilleur acteur comique des temps modernes, variant à l'infini ses créations; Odry, possédant l'instinct naturel de la drôlerie, faisant rire à gorge déployée même tous ceux qui étaient honteux plus tard d'avoir ri sans savoir pourquoi ; Legrand, rival de Potier; Cazot, adorable de bêtise et d'emphase dans les rôles de financiers; Lhérie , excellent dans les rôles travestis ; mademoiselle Pauline , déjà avancée en âge à cette époque, mais possédant un timbre de voix pur et sonore comme celui de mademoiselle Mars.
Mais l'idole du public était Jenny-Golon , la plus charmante actrice , la plus gracieuse cantatrice et la plus jolie femme que l'on pût voir. La suavité de sa voix était réellement sans pareille ; à côté des plus célèbres cantatrices elle se faisait écouter avec ravissement.
Qui est-ce qui ne connaît pas Flore, la joyeuse et excentrique Flore? Qui est-ce qui n'a pas admiré ses toilettes et ses chapeaux ? Vraiment elle seule possède le secret de ces costumes ébouriffants qui mettent toute la salle en hilarité. Flore est une actrice précieuse; c'est peut-être le dernier représentant du vrai et du naturel dans la femme.
Il reste encore à parler de Lafond, ce type de bon goût et de distinction , qui porte le mieux le
costume. Longtemps Lafond, par le bon goût et la coupe de ses habits, fut le désespoir de tous les élégants. A part ses œillades continuelles dans la salle, on n'avait rien à lui reprocher. Mais sa vogue réelle ne date que de son passage du Vaudeville aux Variétés, où il créa le rôle du Che^alier de Saint' Georges. Dès ce moment, Lafond conquit le droit d'être mis au premier rang, et resta le favori du public. Il est impossible d'avoir plus d'aisance sur les planches. Il excelle surtout dans les charmants vauriens de l'ancien régime , légers, accablés de dettes, mais braves et bons diables. Les auteurs l'exploitent à l'envi dans ce genre, et, chose prodigieuse ! jamais un type ne ressemble à un autre. Le Chevalier du Guet y le Comte de Candolle (dans la Nuit aux soufflets) , le Capitaine Roquefinettey ne se ressemblent pas du tout, et dans les créations de Bouffé il se trouve toujours quelque réminiscence des rôles antérieurs. Le triomphe de Lafond est le rôle de Tivoli , étudiant , dans le Lansquenet , si ce n'est celui du marquis dans la Dernière conquête,