‹ Quinze ans à Paris, 1832-1848. Paris et les parisiensChapitre 28 sur 50 · GYMNASE DRAMATIQUE · texte numérisé non relu

GYMNASE DRAMATIQUE

M. Scribe a fait la réputation de ce théâtre, et ce théâtre a fait la réputation de M. Scribe. Cet

échange de bons procédés donna au monde une infinité de petits chefs-d'œuvre du genre. Gontier aidant, des élégants colonels remportaient des victoires signalées, et les veuves sensibles et millionnaires consentaient à payer du don de leurs mains l'amour tendre et discret. C'est à ce théâtre que r Oncle d Amérique vit le jour pour la première fois, et l'on en a tellement abusé par la suite, qu'il est tombé dans le plus profond discrédit. Protégé par la duchesse de Berry, le Gymnase, appelé alors Théâtre de Madame, était un peu aristocratique, et le genre musqué seul était en crédit auprès du public. Quand la révolution de Juillet arriva , il fallut penser à changer de manière , et les premiers essais ne furent pas heureux. Ce théâtre périclita assez longtemps, jusqu'à ce que mademoiselle Rose Chéri (maintenant madame Montigny) vînt, par sa grâce naïve , par une diction pure, par une sensibilité vraie , par la sobriété (Je ses gestes, conquérir tous les suffrages et ramener les spectateurs. Déjà sa réputation, bien méritée en effet, mais grandie peut-être outre mesure par le feuilleton flatteur, lui ouvrait une place sur la première scène française; mais elle eut le bon esprit d'échapper à cette amorce. Cette action l'honore , surtout dans ce siècle, où l'on ne se fait pas faute de profiter de toutes les occasions d'augmenter ses richesses.

Mademoiselle Melcy, aux beaux yeux , au sourire séduisant , à la tournure distinguée, a réussi à se faire remarquer à ce théâtre à côté de la précédente. Chez Rose Chéri, c'est Fart qui domine, et qui se fait voir à chaque parole, à chaque geste ; c'est une actrice qui remplit bien un rôle : mademoiselle Melcy est, au contraire, toute naturelle ; rien dans son jeu ne trahit les planches, et le meilleur ton, la simplicité la plus attrayante, font d'elle une artiste fort agréable à voir.

Le meilleur artiste de ce théâtre est Ferville. Toutes ses créations sont marquées au cachet d'une incontestable supériorité. Sa figure est grave, son port plein de dignité ; sa voix seule s'égare quelquefois dans les cordes hautes , surtout dans des moments où l'émotion domine ; mais, à part ce petit défaut de la nature, Ferville sera toujours un modèle à suivre.

Voulez-vous du comique sans effort, de la bonhomie réelle, du naturel charmant? allez voir Numa. C'est un artiste inappréciable. Son nom sur r affiche est un garant sûr que le rôle sera créé d'une manière supérieure.

Brossant , engagé aux Variétés à la recommandation de Jenny-Colon, qui Tavait découvert dans une de ses excursions en province , créa quelques rôles qui lui furent confiés avec assez de bonheur,

et marcha hardiment sur les traces des talents dont Paris abondait. Sa réputation fut bientôt faite. La Comédie-Française, d'accord avec la voix publique, l'appela dans son sein ; mais il était dit que Brossant n'irait pas aux Français. Six mois environ avant la fin de son contrat avec les Variétés, Bres- 'sant épousa mademoiselle Dupont, jeune actrice de ce théâtre et fille d'un entrepreneur de succès dramatiques, et partit pour Saint-Pétersbourg, par suite d'un brillant engagement. Le public, qui l'aimait et le perdait, blâma la conduite du jeune artiste, bien qu'elle fût le résultat d'une pression morale qui ne lui laissait d'autre issue que d'accepter, ou de ruiner un père pour lequel il avait de l'attachement. Quoi qu'il en soit, Bressant, quelques années après, revint pour revoir Paris , désintéressa les directeurs lésés, rompit de nouveau son engagement en Russie , et débuta au Gymnase. Il était parti avec un beau talent , il nous revint de même. Sans modèles là-bas , il dut nécessairement garder son originalité, en cherchant en lui seul toutes les ressources que son art exigeait : mais on ne reste pas impunément dans un pays dont la civilisation et le gouvernement sont tout autres que ceux de la France; bon gré, mal gré, on sacrifie au goût qui règne dans ces parages, et les hommes qui nous entourent influent toujours

sur nous , en modifiant chaque jour quelque chose en nous : il en est arrivé de même avec Bressant. Jl est revenu beau cavaher, avec la tenue rigoureuse d'un gentleman, mais aussi avec cette roideur soldatesque qui est presque générale en Russie. Les neiges du Nord ont refroidi en lui cette chaleur de cœur qui lui allait si bien ; il déclame plus qu'il ne faut, et parfois il produit l'impression d'un avoué prenant ses conclusions pour la partie civile devant un tribunal de première instance.

Espérons que cette roideur disparaîtra avec le temps ; mais il est fâcheux que Bressant , par Finégalité de son humeur, n'éveille plus dans le public cet intérêt sympathique qui soutient si bien un artiste dans ses travaux.

Hippolyte Tisserant , le jeune Deschamps , Sylvestre et Landrol, méritent d'être cités ici. Chacun dans son genre possède des qualités distinguées.

Achard possède une jolie voix de ténor, une figure ronde et enjouée, et un entrain communicatif ; son genre de talent ne convient pourtant pas au Gymnase. Au Palais-Royal, il était parfaitement placé ; son répertoire lui allait, et il allait à merveille à son répertoire. Mais l'esprit de l'homme est tellement fait , qu'il ne se contente jamais de ce qu'il a, et va à l'aventure chercher ailleurs quelque chose qui lui échappe. C'est ce qui est avenu à Achard,

au Gymnase. Dépaysé sur ces planches où l'odeur du musc le poursuit, il se bat les flancs pour échauffer ce public glacé qui ne veut pas rire avec lui ; et il voit que , semblable au pigeon voyageur, il a fait fausse route en quittant son colombier. Rentrez au plus vite dans votre nid primitif, joyeux comique , et allez grossir cette phalange de talents inimitables où vous étiez si bien placé autrefois !

La partie féminine du Gymnase laisse un peu à désirer. Ce théâtre, qui possédait jadis Jenny Vertpré , Léontine Fay (madame Volnys) , AUan-Despréaux, Habeneck, n'a, outre les deux artistes nommées plus haut , que mademoiselle Sauvage , talent distingué, il est vrai, mais dont la beauté passe ; mademoiselle Désirée , qui promettait beaucoup et qui ne tient pas ses promesses ; mademoiselle Marthe , qui n'est que gentille : quant à mademoiselle Lambquin , elle ne remplacera jamais l'excellente Julienne, dont elle tient l'emploi.

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