‹ Quinze ans à Paris, 1832-1848. Paris et les parisiensChapitre 29 sur 50 · THÉÂTRE DU PALAIS-ROYAL · texte numérisé non relu

THÉÂTRE DU PALAIS-ROYAL

Si jamais un théâtre fut bien situé pour faire de l'argent, c'est assurément celui du Palais-Royal. Placé au centre du mouvement, à la proximité des meilleurs restaurants, il ne peut qu'attirer les

gens qui veulent finir agréablement la soirée commencée par les affaires ou les plaisirs.

M. Dormeuil, l'habile directeur de cette bonbonnière, comprit que cet attrait ne suffisait pas; que la meilleure position d'un théâtre ne signifie rien , si elle n'est secondée par des talents réels , et par un répertoire répondant au goût des gens qui le fréquentent. Il appela à son aide Derval , Levassor, Sainville , Alcide Tousez , Leménil , Ravel, Grasset, et surtout l'incomparable Déjazet, qui devint la cheville ouvrière du théâtre et son plus puissant attrait.

Raconter toutes les charmantes drôleries qui se succèdent à ce théâtre , c'est vouloir enregistrer le rire et la gaieté, et tenir les annales de la gaudriole. Passons rapidement sur ce sujet, et analysons un peu le talent de cette troupe, unique dans son genre.

Jamais un couplet ne fut aussi bien accentué que par Derval. Cet artiste distingué possède un timbre de voix tellement sympathique, qu'il est impossible de l'entendre parler et chanter sans en être ému. Derval est la distinction personnifiée , et son jeu est digne d'une scène plus élevée. — Sainville, avec sa rotondité, n'avait de rival dans le naturel que le spirituel Lepeintre jeune, dont l'embonpoint dépassait toutes les limites connues. Si vous l'aviez

VU arriver sur le devant de la scène avec son regard finement bête, s'apprêtant à vous dire quelques-uns de ces mots que lui seul avait le talent de dire, vous auriez été, non-seulement enchanté de lui , mais vous vous seriez surpris à aimer sa bonne et joviale figure. — Levassor, ce type de la chanson comique , charge éternelle des Anglais , a un talent multiple qui sait donner à sa jeune figure l'expression de la vieillesse , à le croire aile de pigeon , ou voltigeur-né de Louis XIV. — Alcide Tousez , dont le regard seul suffit pour mettre en gaieté le spleenique le plus incurable. — Leménil , le fameux commandant de la garde nationale au Conseil de réi^ision , qui remet tout le monde à huitaine, et ne condamne que son genre. — Ravel , avec sa voix nasillarde , ses petits yeux , le plus joyeux commis-voyageur, et le plus infortuné de ces commis qui ne peuvent avaler son omelette fantastique. — Grassot, qui dément victorieusement chaque moitié de son nom , car c'est le plus maigre des comiques et le plus spirituel des artistes. — Ajoutez à cela le nez de Hyacinthe, la verve entraînante de Luguet, et vous aurez la phalange la plus complète de véritables talents.

Le départ de Déjazet a mis un peu en désarroi cette partie du personnel auquel elle appartient; mais, ne pouvant pas donner la qualité, M. Dormeuil

se rejeta sur la quantité ; et , ne pouvant offrir à son public l'équivalent de l'admirable fugitive, il tâcha de la donner en plusieurs exemplaires, comme une pièce d^or changée en gros sous. Aline Duval , au minois fripon ; — Lambert , aux beaux cheveux noirs ; — Duverger, une des plus belles femmes de Paris ; — Juliette et Durand, deux gentilles petites filles. — Quant à madame Leménil , elle tenait parfaitement sa place à côté deDéjazet: c'est le type grisette, s'il en fut jamais. — Mais celle qui vise le plus à Théritage de Richelieu , de la Fille de Dominique , de Mademoiselle Salle , etc. , c'est mademoiselle Scrivaneck ; je ne sais qui lui a mis cela dans la tête. Aussi voyez quel aplomb déplorable, quelle hardiesse que rien n'effraye ! C'est peine perdue, elle n'approchera jamais de son modèle. — Parlerons-nous de mademoiselle Ozy ? Ma foi non ; elle fait trop parler d'elle, de ses bouquets monstres et de ses diamants.

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