II
et s'avouèrent vaincus. Le maître de rétablissement où Henri IV faisait ses exploits [amoureux resta maître du terrain, comme le Béarnais à la bataille d'Ivry.
A l'extrémité nord-est de Paris, hors la barrière Rochechouart , au bout de la chaussée de Clignancourt , est situé le nouveau Tivoli , connu sous le nom de Château-Rouge , et que la vogue a pris sous son patronage en l'année de grâce 1845.
Le Château-Rouge appartient à la série de ces' édifices que la Bande noire a pris à tâche de faire disparaître du sol français. A son nom s'attachent quelques souvenirs historiques que je passe sous silence , ne voulant parler que du château livré au public.
Le Ranelagh, la Chaumière, le jardin Mabile, ne suffisaient plus à la valse échevelée, à Isl polka bondissante, à l'entraînante mazurka, à la languissante redowa^ et au cancan bâtard dégénéré. Le besoin se faisait sentir (pour nous servir du langage consacré de tout journal qui commence, et qui prend pour mission de remplir une lacune^ d'ouvrir un nouvel asile à la gent sautillante , à toutes les beautés des quartiers Saint-Georges, Bréda et autres... Boules rouges. — Le propriétaire actuel du Château - Rouge démembré entreprit, après l'anéantissement du célèbre Tivoh, de
tirer parti des restes magnifiques de sa propriété , jadis splendide, rognée aujourd'hui. Il la convertit en une charmante promenade, en une délicieuse salle de danse.
On y pénètre par une petite allée qui conduit en face d'un joli édifice, devant lequel se déploie une assez vaste pelouse à pente douce , bordée des deux côtés d'élégants sièges en fer étiré ; cette pelouse est bordée de statues supportant des lanternes à gaz. Séparées par des sentiers bien sablés, s'élèvent çà et là des tentes dressées au milieu de nombreux cabinets de verdure , et ménageant de mystérieuses retraites à ceux qui désirent prendre leurs rafraîchissements à l'abri des regards des curieux. — Puis dans le prolongement, du côté du bâtiment, se trouve la salle de danse ; c'est-à-dire une tente immense séparée en deux parties par d'élégants piliers , et luxueusement inondée de lumière.— Au bout de cette salle, on arrive à un escalier qui conduit , en descendant , dans le quartier des jeux. — Des escarpolettes, des carrousels, des jeux de bague , des billards indiens , convient tous ceux que la danse ne tente pas. Puis, par des sinuosités habilement ménagées , entourées de rochers, vous parcourez, en passant sous le pont à la chinoise , de nombreux détours qui vous ramènent vers le bal, où un orchestre nombreux fait retentir
ses quadrilles , ses valses , ses polkas les plus nouvelles.
Dans les jours ordinaires, six cents becs de gaz éclairent le jardin et la salle. Dans les fêtes extraordinaires , ce nombre s'augmente considérablement, et des milliers de lanternes de couleur pittoresquement suspendues aux branches des arbres, des candélabres brillants, transforment ce lieu en un palais enchanté , digne séjour d'Urgèle ou d'Armide. Et ce n'est pas sans cause; car de nouvelles Armides , moins poétiques , il est vrai , que celles du Tasse , déploient leurs séductions bien autrement dangereuses que les enchantements de leur modèle, font briller leurs prunelles, et lancent des œillades à incendier saint Antoine lui-même, de froide mémoire. — Bientôt, accourant au son de l'harmonieuse musique, elles développent leurs attitudes pittoresques, se balancent, s'enlacent, et réunissent des groupes compactes autour d'elles. — Celui qui n'a jamais assisté à un bal pareil ne pourra jamais se faire une idée de ce laisser-aller que déploient ces jeunes gens insouciants du lendemain , ces femmes folles de leurs corps. — C'est une variété que l'imagination la plus vive peut à peine concevoir. On se sent électrisé ; et quoique la sévère morale soit tentée de gronder un peu, cette gaieté bizarre , cet inconcevable entrain ,
désarment le censeur, et font sourire l'homme le plus grave.
Pour terminer , il faut dire que Mabile , que les autres ont pris pour modèle, quand il n'allumait que quelques quinquets , pouvait se vanter d'avoir à ses bals de frais minois, de gentilles grisettes, enfin une jeunesse franchement joyeuse. On n'y fumait pas; on dansait pour danser, et Ton faisait de Tamour pour l'amour. Aujourd'hui il n'en est pas de même. Le dévergondage envahit l'espace, le Havane et même le cigare da régie empestent les ombrages où l'on devrait respirer avec délices. Chaque coup d'œil , chaque parole , chaque sourire s'y paye au poids de l'or; et l'on devrait nommer cet endroit Bazar d esclaves, où l'on jette le mouchoir garni de billets de banque, plutôt qu'un bal d'été , car toutes les femmes y sont ou à vendre ou à louer.
Les bals à Paris se comptent par milliers. Il n'y a pas de cabaret borgne hors barrière qui ne fasse trémousser ses habitués. Toutes les communes des environs possèdent des fêtes patronales très-fréquentées par les Parisiens , et dont le plus puissant attrait sont les bals et les jeux forains. Ajoutez à
cela les innombrables soirées particulières où Ton danse au piano , les réceptions où le concert se transforme en bal , et vous verrez que le Parisien en particulier , et le Français en général , éprouvent deux besoins incessants : la chanson et la danse. Si le Français aime le flon-flon^ s'il chantonne toujours, il danse aussi toujours. Il dansait la Carmagnole au plus fort de la Terreur ; il dansait en 1815, quand l'étranger envahissait son pays ; il dansait du temps du choléra , et il est capable de danser à la mort. — Une nation que rien n'abat, qui a une chanson pour chaque catastrophe, une danse pour chaque révolution, est une nation vraiment étonnante.