ÉTUDIANTE. — GRISETTE
Les femmes qui , à Paris , sont assurément les plus belles, appartiennent, pour la plupart, à la classe qui porte un nom tant soit peu scabreux , surtout dans le vocabulaire populaire. Les gens du monde ont cherché, il est vrai , à l'adoucir, à le dénaturer, en tirant de Fhistoire naturelle une dénomination du genre de celle de lionne^ panthère ^ etc.-, mais ces noms ne sont connus que d'un petit nombre de privilégiés , et le mot réel , malgré les efforts de la bonne société , est resté
dans le public. On appelle ces dames « les femmes. . . f( entretenues. » — Allons, le mot est enfin écrit ; qu'il reste , d'autant plus qu'il dispense de toute description ultérieure sur le genre de leurs occupations.
Certes, la morale déplore l'existence de celte classe , et ce n'est pas moi qui chercherai à l'excuser, ne fût-ce que par crainte d'être lapidé par des dragons de vertu; mais , simple spectateur de toutes choses , je ne puis me dispenser d'en parler.
Outre la beauté , qui est le premier mérite , on peut même dire la première nécessité de ces dames, il faut leur rendre cette justice, qu'elles poussent la propreté jusqu'aux dernières limites du possible ; et si, dans leurs toilettes plus ou moins riches, plus ou moins somptueuses, le vrai bon goût a quelque chose à reprendre , l'exigence la plus raffinée ne pourra leur reprocher ou un ongle néghgé, ou une dent oubliée, ou un brodequin éculé. Leur pied est chaussé avec art ; la jambe est enfermée dans un bas de soie admirablement tendu ; le corps est enveloppé dans un vaste peignoir de cachemire; la chemise de fine baptiste, garnie au col, aux manches (les experts disent même au bas), de mahnes, de valenciennes , voire même de point d'Angleterre. Quant à cette dernière garniture, au dire d'experts, je me permets de rapporter ici une anecdote. Elle ne se rapporte pas , il
est vrai , à la classe dont il est question ici ; mais elle est bonne à méditer par toutes celles qui pourraient, sur leur titre de femme honnête, se dispenser des soins minutieux qu'exige la toilette d'une jolie femme.
Un monsieur, dont je tairai le nom , voyageait assez souvent à Tétranger; et à chaque voyage il apportait à sa jolie compagne de petits cadeaux , qui sont toujours , n'importe dans quelle position , très-bien reçus par les dames. C'étaient des dentelles de Bruxelles, de Malines, d'Angleterre. Sa femme les recevait avec reconnaissance; mais, à la grande surprise du mari, elle ne s'en parait jamais. Jamais à aucun col , à aucun mouchoir, à aucune garniture extérieure, il n'apercevait le plus petit bout de ses cadeaux . — Intrigué , indigné même que l'on fît si peu de cas de ses continuelles attentions, il demanda enfin un jour, très-brusquement, ce que devenaient toutes ces dentelles qu'il prodiguait si gracieusement.
— Mais je les ai toujours , mon ami , répondit tranquillement la dame.
— Vous les avez, vous les avez, c'est bon; mais enfin ce n'est pas pour les enfermer dans vos tiroirs que je vous les apporte , c'est pour les employer.
— Elles sont toutes employées.
— Où donc? je n'en aperçois jamais, même le bout.
— J'en garnis le bas de mes chemises et de mes jupons.
Des jupons? des chemises? Et dans quel but,
grand Dieu?
— Dame! mon ami, on peut rencontrer un insolent ! fit-elle le plus naïvement du monde. — Je m'arrête ici, et je reviens à mon sujet.
Ces dames sont pour la plupart très-spirituelles, et possèdent au suprême degré l'art de la persuasion et de la coquetterie, et c'est tout simple. Leur luxe , leur existence dépendent du caprice de gens qui ont usé et qui ont abusé de tout. Retenir un homme blasé , empêcher son ennui , le persuader qu'il est aimé pour lui-même (rêve éternel des gens riches qui approchent, qui même dépassent la cinquantaine, aussi bien que des clercs de notaire), tout cela demande de l'esprit, de l'art, de la séduction. Aussi tout , chez elles, est-il calculé pour cet effet. Satisfaire tous les caprices, provoquer le désir, river les chaînes , est leur occupation de tous les jours, de tous les instants ; et comme elles n'oni pas tout à fait abdiqué le droit d'aimer pour elles seules, la plus fine tromperie se joint à tous ces moyens de plaire.
Celles que l'âge a endommagées et que le luxe
sans prévoyance a presque complètement ruinées , tirent profit autant qu'elles le peuvent de leur mobilier, qu'elles conservent le plus longtemps possible. Elles organisent des bals, donnent des soirées , tiennent des tables d'hôte, louent des chambres garnies, toutes choses qui les retiennent par les fils les plus imperceptibles au-dessus de l'abîme où la misère les attend.
Les Lorettes ont beaucoup d'analogie avec la classe précédente ; mais il ne faut pas s'y tromper, la lorette a un cachet tout particulier; elle appartient à la classe insouciante que l'horreur du travail et le peu de salaire qu'on en obtient ont jetée dans ce genre de vie. La lorette se laisse faire des cadeaux, meubler magnifiquement; elle recevra très-lestement des billets de banque, mais sans les désirer, sans les provoquer. Son but unique est de s'amuser, de nouer une intrigue d'amour, d'écrire des lettres dont l'orthographe n'est nullement orthodoxe , et de briller dans les bals publics. Si la femme entretenue est belle, la lorette l'est tout autant, mais elle est plus jeune. Si l'autre étudie sa toilette et la soigne, celle-là en use, s'en couvre, et voilà tout; si la première est spirituelle, la seconde
est très-souvent le plus adorablement stupide ; elle arrange les proverbes à sa manière, retient les mots qu'elle ne comprend pas, et les applique à contre-sens; elle est essentiellement gourmande; un dîner lui fait tout autant de plaisir qu'un cachemire qu'elle traîne, le plus souvent, dans le ruisseau , pensant que cette manière de déployer ses richesses fait d'elle une femme conséquente. Toutes les avant-scènes des petits théâtres du boulevard sont envahies par les lorettes ; la pièce (si ce n'est pourtant à l'Ambigu ou à la Gaieté , où elles humectent leurs paupières de larmes non équivoques) est pour elles une chose toute secondaire ; la scène leé occupe peu, les stalles beaucoup. L'intrigue, pour elles , ne se noue et ne se dénoue pas sur le théâtre; c'est dans la salle qu'elles cherchent à passer on revue tous les lorgnons braqués sur elles ; et si par malheur la salle est garnie de gens qui sont venus rien que pour la pièce que l'on joue, elles décamperont bien vite, en se disant l'une à l'autre : « Allons-nous-en d'ici , il n'y a pas un chat à ce théâtre,» — la salle fi\t-elle comble à crouler. J'ai dit l'une à l'autre, car il est rare, très-rare que la lorette marche toute seule, à moins d'être lorette entérite. C'est deux à deux qu'elles vont ordinairement : l'une est plus expérimentée des choses d'ici-bas que l'autre; elle sert de guide, répond
pour deux , indique les bals , les rendez-vous , les restaurants qu'elle préfère, et qui le plus souvent ne sont pas les plus recherchés ; il y en a qui adorent le bœuf à la mode et les haricots à l'huile , et en demandent sérieusement chez Yéry ou au café de Paris.
La lorette aime le désordre intérieur avec passion. Tout est pêle-mêle chez elle. Ne soyez nullement surpris si à côté de son peigne vous trouvez pour un sou de fromage d'Italie ; son gant prend un bain dans un pot à confitures fêlé, rempli pour le moment de café au lait qu'elle a fait elle-même ; un bracelet est sous la table, et un bas percé sur la cheminée, à côté d'une pendule qui n'indique que l'heure du diner, à perpétuité ; un chapeau est sur une chaise , et un soulier accroché à un clou à côté d'un portrait daguerréotype. Ce désordre, c'est sa vie. La lorette sait une gamme ou une demigamme sur le piano, et trois accords; les trois quarts d'une romance qu'elle chante jour et nuit sur tous les tons possibles, mais toujours admirablement faux. Elle apprend ordinairement un rôle quelconque, et fait croire qu'elle va débuter sur un théâtre, n'importe lequel ; elle se fait payer des gâteaux dans la rue, et s'invite à dîner sans cérémonie. Elle a une manie de se croire appartenir à quelque ambassadeur, ou au moins à un chargé
d'affaires. Le rendez-vous qu'elle accorde est toujours volé à un prince russe quelconque qui Tadore, à ce qu'elle dit; qui la couvrirait d'or de la tête aux pieds, si elle le voulait : mais elle ne veut pas, car pour elle l'amour et l'indépendance passent avant tout. Elle jure toujours sur les cendres de son père, qui... aura soixante ans à la Chandeleur. Il y en a beaucoup qui , à les entendre, son* filles de quelque officier supérieur de FEmpire , de quelque colonel, ou d'un tambour-major de la garde nationale. Elles professent pour la plupart très-peu d'amour pour leurs mères, qui, le plus souvent, font leur ménage, et reçoivent des mains de leurs adorables filles trois sous par semaine pour avoir du tabac. La lorette n'est pas toujours aussi parcimonieuse; et quand elle est en fonds, elle se défait de ses vieux souliers au profit de sa mère, et lui achète un tartan de 7 fr. 50 centimes. Si vous apercevez sur sa table un cigare à demi consumé, c'est elle qui fume ; une canne à pomme d'or ou d'argent, c'est le dernier souvenir de son vieux père qui n'est plus ; une paire débottés, c'est qu'elle va jouer un rôle travesti dans la salle Chantereine , où les directeurs de tous les théâtres, selon elle, se sont donné rendez-vous pour la voir et pour se la disputer. La lorette sent le besoin de tout expliquer, d'éloigner tout soupçon plus ou moins maladroite-
ment, n'importe. — Si on la trouve en tôte-à-tête avec un homme d'âge (ce qui arrive rarement), c'est son parrain qui veut lui faire un sort; et c'est alors, si vous êtes son amant, qu'elle vous prie d'être raisonnable, de ne pas la compromettre ^ de ne pas empêcher son avenir^ ou de X épouser. Et comme elle est sûre d'avance de l'effet que cela produira sur vous, elle sait qu'au bout de trois jours vous lui rendrez sa liberté, pour ne pas renverser son avenir.
La lorette a le droit absolu , reconnu par tous les propriétaires qui bâtissent de nouvelles maisons, d'occuper pendant trois mois, et sans payer, les appartements dans lesquels il faut sécher les plâtres , à la seule condition de meubler convenablement les heux. Les tapissiers ne sont pas trop éloignés non plus de lui livrer des meubles pour une prime stipulée et payée d'avance , et avec toutes les précautions possibles pour s'assurer de la rentrée en possession. Ils savent qu'un coup d'œil heureux peut quelquefois la mettre en position de payer tout cela, et que, dans un moment de gêne, ils auront un bénéfice certain en rachetant ces mêmes meubles à 75 pour iOO de perte, si ce n'est davantage.
Quand on veut faire un cadeau à une lorette, il ne faut jamais lui en laisser le choix , ou , mieux
que cela, il ne faut pas lui donner l'argent nécessaire pour l'acheter. Dans le premier cas , elle choisirait un objet si ébouriffant , qu'il n'aurait aucun nom , aucune forme , et lui deviendrait complètement inutile le lendemain , quand le caprice serait passé ; l'argent resté entre ses mains irait droit chez le confiseur, en acquisition d'une quantité innombrable de pots de confitures et autres friandises ; le reste serait dépensé en promenades dans un milord. Vous connaissez tous les petites voitures qui portent ce nom : eh bien , c'est le nec plus ultra du comfort pour une lorette. Il y en a plus d'une qui résisterait à toute espèce de séduction, hors celle-là. Aussitôt qu'une promenade en milord est proposée à une lorette , elle abandonne tout, père, mère (si ce n'est déjà fait), amis, amies, et amants; fût-elle mourante, elle se lèvera , elle fera sa toilette en moins de temps qu'il ne faut à une autre femme pour lacer ses brodequins. — La lorette dédaigne le corset; il la gêne, il empêche sa désinvolture , son balancement sur les hanches ; et elle tient à faire voir que tous ces charmes sont à elle , rien qu'à elle , et que l'art n'a rien à y faire. Une lorette pur sang ne fait pas d'infidélités , ou , selon sa pittoresque expression , elle ne fait pas de traits '; elle plante tout net son amant dès qu'il l'ennuie , et va en choisir un autre , sans plus de
façon qu'elle n'en emploie pour changer de gants. La lorelte n'a pas été de tout temps ainsi nommée; le quartier qu'elle habite de préférence lui a fait donner ce nom , qui changera probablement dans l'avenir; mais le type restera invariablement le même.
Après la lorette , {'Étudiante tient la première place dans l'échelle des femmes parisiennes. Les jardins de la Chaumière en été , et les bals d'hiver du Prado , lui sont dévolus ; c'est là qu'elle brille , qu'elle trône, qu'elle règne.
11 existe un quartier à Paris , qui porte le nom de quartier latin. — La Sorbonne , les Écoles de Droit et de Médecine, le Collège de France, en sont les chefs-lieux. Ce quartier savant, comme le nom l'indique, est en pleine possession de la jeunesse plus ou moins studieuse, espoir de la France, gloire future de ce beau pays. — C'est là que, livrés à eux-mêmes, munis d'une pension plus ou moins forte, selon les moyens de leur famille, les jeunes gens se livrent à des occupations scientifiques, comme, par exemple, blouser admirablement une bille, donner du cor de chasse, et disserter sur
le mérite des pipes culottées ; puis se rendent de IL 20
temps à autre , en manière de récréation , à leurs facultés respectives, pour digérer le droit français ou les Pandectes, pour disséquer quelques membres, ou avaler quelque lambeau de l'éloquence plus ou njoins filandreuse de tel ou tel philosophe.
On comprend facilement qu'un jeune homme si gravement occupé ne peut prendre soin de ses affaires domestiques, de ses bottes, de ses chemises; ce soin artistique est dévolu à la douce compagne qui partage sesbeeftecks, sa pension mensuelle, sa chambre, et qui suit ses cours scientifiques. Cette compagne, dont souvent la fidélité varie selon l'état de la bourse ou des bons procédés de son époux ^ comme elle l'appelle, est un type intéressant qui mérite d'être vu, étudié et apprécié. — C'est aux bals du Prado ou à la Chaumière que se font les liaisons , accompagnées d'une bouteille de bière et d'inévitables échaudés ; la groseille ou la framboise influent puissamment sur le choix, mais le punch et les glaces sont irrésistibles. — Aussitôt que le besoin se fait sentir d'un petit chapeau bien joh, bien rose, d'une robe fraîche, d'un ruban à la mode, la gentille grisette, l'ouvrière à laquelle l'atelier commence par trop à peser, regarde dans un morceau de glace sa figure jolie ou mutine, lisse ses cheveux en crachant dans ses mains pour remplacer la pommade, et d'un pas leste va à la Chaumière,
OÙ le beau sexe entre gratis. Là, il y a toujours presse aux jeunes filles. Pensez donc que plus de six mille jeunes gens suivent les différents cours au quartier latin ; que la moitié au moins se livrent à ces occupations dont il a été parlé, et vous comprendrez que l'apparition d'une personne étrangère à l'établissement est bientôt signalée ; qu'elle devient le point de mire de tous les yeux, de tous les désirs de ceux qui ne sont pas encore pourvus d'une femme. Trente invitations lui arrivent en un moment; elle n'a que l'embarras du choix. Elle accepte une contredanse ou une polka, suivies des rafraîchissements plus haut mentionnés; les tendres aveux murmurent à ses oreilles, les séductions se déploient, l'enchère prend des proportions gigantesques : le choix est fait! — Les concurrents, par une convention établie et fidèlement respectée, s'écartent, et, bras dessus , bras dessous , le nouveau couple , enchanté, chemine vers le domicile qui, dès cet instant, devient commun; — et le lendemain, la gentille as^ pilante d'hier se réveille étudiante en droit ou en médecine, et se voit souveraine absolue d'un cœur plus ou moins neuf ou fidèle , d'une chambre de six mètres carrés, d'une paire de pantalons, de six chemises, d'une pipe, d'une dizaine de volumes dépareillés, d'une carte d'inscription, d'une corn-»!
mode veuve de tous les habits, d'un sans
anse, etc. — Ce même lendemain, elle paye son entrée dans le corps respectable des étudiants, et elle devient madame Louis, madame Eugène, madame Victor, selon le nom de baptême que porte son jeune ami.
Rien de plus curieux à observer que ces petits ménages, ces mariages du treizième arrondissement, comme on dit vulgairement. Il faut voir tous les soins que la pauvre petite prodigue à son seigneur et maître : elle brosse ses habits , s'il en a, ou son paletot, et il en a toujours... au moins un; décrotte ses souHers, bourre sa pipe, et porte ses lettres chez ses camarades, lettres d'invitation à consommer un bol de punch ou vider quelques bouteilles de vin frelaté, dans un déjeuner où il y a trois verres pour six personnes, trois cuillers, trois chaises et un couteau. — Les quinze premiers jours de chaque mois , ou le premier mois de chaque trimestre, selon que la pension est servie mensuellement ou par trimestre, sont pour Tétudiante des jours ourlés de soie, comme elles disent. Les bals champêtres, les promenades sur l'eau, les déjeuners au restaurant, se suivent sans interruption ; mais une fois ce terme passé, le fond de la bourse épuisé, ah daine! c'est autre chose. Les privations commencent, et l'étudiante s'aperçoit que tout
n'est pas couleur de rose dans sa position. Le seigneur devient moins traitable, son humeur moins égale, et la charmante compagne a toutes les peines du monde à lui persuader qu'elle lui est toujours fidèle; car en vérité c'est dans ces moments de gêne que l'étudiant de première année devient le plus entreprenant. Conduisant sa barque avec adresse , économisant forcément sa pension, qu'il ne trouve pas moyen de faire partager, il est plus en fonds que celui de la troisième ou huitième année ; car il y a des étudiants de huitième année , il y en a même qui comptent plus de chevrons que cela. Ceux-là ont choisi cet état passager pour leur état réel, et vieillissent tout tranquillement dans le quartier latin, pour élever les générations et maintenir les traditions de la bonne école, — La première-année est donc très redoutable ; — les beeftecks (dont on a si souvent suspecté l'origine) du classique Flicoteaux deviennent, pendant un espace plus ou moins long , Fordinaire peu attrayant de l'étudiante et de son époux. — Les dimanches, que Ton passe solitairement en tête-à-tête dans sa chambre, tandis que les autres s'amusent, font faire des réflexions bien profondes sur Finstabilité des choses d'ici-bas, et sur la dureté de cette chose, innominie, que l'on s'efforce de baptiser du nom de beefteck ou de filet. — Si l'on sort alors
pour prendre un peu Tair , et ne prendre rien autre chose que cela, on se met à lancer des coups d'œil en dessous, à déployer tout un arsenal de coquet-
■ terie pour attirer un nouveau soupirant ; et, malgré l'air féroce de son compagnon , malgré la surveillance de tous les instants, l'étudiante n'est pas femme en vain : elle trouve toujours le moyen de s'assurer une retraite ; et le fidèle époux trouvant ses bottes beaucoup moins bien cirées, sa pipe bouchée, sa chemise non raccommodée, prévoit le sort qui l'attend. Il tâche d'en différer le moment par des emprunts successifs ; mais les usuriers sont trop exigeants, les camarades ont leurs compagnes. Bref, un jour, en rentrant au logis, il trouve la chambre nette de tout vestige féminin ; la cage est vide et T oiseau envolé. — Il faut avouer pourtant que ces procédés sont rares de la part de Tétudiante. Elle est ordinairement fidèle à ses engagements; elle partage constamment la bonne et la mauvaise fortune de l'étudiant; elle s'amuse avec lui dans les moments prospères, elle étudie quand la gêne arrive. On a vu beaucoup de ces gentilles petites qui étaient très-ferrées sur le code , ou qui auraient pu faire un cours très-passable d'anatomie
• descriptive ou générale. On en a même vu qui auraient pu être questionnées sur les cours de ces deux facultés , car elles passaient réguhèrement, à
chaque vacance, d'une faculté à Tautre ; tantôt étudiantes en droit, tantôt en médecine, on les voyait suivre, à la fin de l'année scolaire, leurs époux à la diligence , leur jurer une fidélité à toute épreuve , arroser de leurs larmes leur adieu, et puis... dohnerlebras à celui qui, de loin, attendait que la voiture fût partie pour prendre possession de ce cœur si fidèle et si affligé.
La Grisette^ à Vrai dire, n'est autre chose qu'une petite ouvrière travaillant toute la semaine et s'amusant tous les dimanches ; mais cette expression, dont elles se vantaient autrefois , les choque maintenant très-fort , et elles la renvoient à l'étudiante , qui, comme de raison, n'en veut pas non plus ; ce qui fait que le type existe et le nom se perd , ou plutôt que le nom reste toujours; mais il y a difficulté de l'appliquer sans fâcher les plus gentils minois qu'il soit possible de voir. — Les modistes font classe à part ; c'est parmi elles que se recrutent les lorettes. Les lingères ont de la prétention à la sagesse, et traitent les modistesdu haut en bas. Les modistes , en tant que modistes , ont eu , de tous les temps, une réputation tant soit peu... le mot honnête m'échappe. Il y en a qui parlent beaucoup
de vertu , mais il serait bien téméraire de garantir que ce sont celles qui en ont le plus. Elles ont toujours des airs langoureux , plissant Forgandi , découpant la gaze, nouant les rubans, attachant les fleurs et les plumes , et , semblables à ces garçons qui crient avec désespoir, «Etre né homme et devenir épicier ! » elles murmurent , en soupirant : (( Être née pour porter l'or, mieux encore , pour rouler carrosse , et travailler pour les autres ! » — Si les chutes que la vanité féminine occasionne sont quelquefois excusables, c^est assurément dans la classe des modistes , qui sont toujours en face de ces terribles tentations, toujours aux prises avec ces désirs de la coquetterie. — Comment veut-on qu'une fille jeune, jolie, qui travaille toute la jour- I II I née pour gagner vingt ou trente sous , puisse ma- ^ ' nier constamment tout ce que le goût a de plus séduisant, et résister à l'entraînement des passions de jeunesse, des dangereux exemples, et aux suggestions du démon de la vanité ? — Celles qui abandonnent le travail passent à l'état de lorette. Le bonnet est jeté par-dessus les moulins, et les amours suivent leur cours. Mais la modiste est sentimentale; elle veut filer le parfait amour aussi longtemps que possible. L'employé subalterne d'une administration quelconque, les clercs de tout âge et de tout rang , sont les soupirants déclarés
de ces dames. Elles tiennent aux procédés ; elles veulent qu'on les aborde chapeau bas, que Ton prenne pour leur parler sa plus douce voix, qu'on leur écrive des lettres bien passionnées, afin qu'elles puissent les faire voir à leurs compagnes, en exaltant le mérite et l'extérieur du soupirant. La lingère est laborieuse ; et si elle se donne à son gentil petit ami , comme elle Tappelle , c'est sans arrière-pensée , c'est parce que l'amour parle haut à son cœur de dix-huit ans. Chez elle , tout est franc ; elle supporte gaiement les privations , et à travers des larmes de souffrances brille encore le sourire naïf de la jeunesse. Voyez-la, comme elle trotte lestement ! comme son petit bonnet la pare coquettement, et encadre sa jolie figure toute rose , aux joues rebondies ! — voyez quel feu dans ses narines ! comme son sein palpite sous son modeste fichu ! Ce petit tablier noir, ce petit cabas au bras , indiquent qu'elle quitte à peine son travail ; et si elle regarde de tous côtés , ce n'est pas pour attirer votre attention , c'est pour voir si son bon ami l'attend quelque part, car il travaille aussi. Ils s'aiment, ils se le disent, ils se le prouvent; ils se marieraient, mais ils sont pauvres.- — Si vous abordez la jeune fille et lui glissez quelques mots qu'elle ne comprend que trop, elle double le pas ; elle ne répond rien, et baisse la tête; et si vous l'ennuyez,
elle entre dans une boutique , où elle prie qu'on lui permette d'attendre jusqu'à ce que vous soyez parti. Sortie de la classe ouvrière la plus respectable, quelquefois sans appui , sans parents , sans protecteur, elle garde sévèrement sa vertu , se fiant par instinct à Dieu , que souvent son éducation ne lui a pas même fait connaître , et marche dans le sentier de la vie d'un pas tranquille et assuré. Le type qu'Eugène Siie a tracé dans sa Rigolette est d'une rigoureuse vérité. Ces filles étonnantes existent, et elles existent à Paris , chose plus étonnante encore.
Tout le reste de ces femmes qu'abrite le nom de grisette est taillé sur le même patron. Vives, gaies, spirituelles, égrillardes, elles connaissent les avantages de leur jeunesse et de leur beauté; elles se livrent au plaisir avec verve, avec entrain; mais, en général , elles ne tirent aucun profit mercantile ni de leur jeunesse ni de leur beauté. Une partie d'ânes à Montmorency ou au bois de Boulogne, un dîner en tête-à-tête, sont des séductions auxquelles elles ne résistent pas. La grisette a un faible trèsprononcé pour le homard. Ce crustacé est pour elle ce qu'est le milord pour la lorette. Heureux âge, heureux caractère, où le bonheur consiste dans une promenade en milord , dans une salade de homard !
Partout où une grande agglomération d'habitants existe, les maladies et la mortalité sont plus grandes, toute proportion gardée bien entendu, que là où la population est clair-semée. La raison hygiénique en est bien simple. Les grandes villes ne peuvent s'étendre indéfiniment en constructions, et l'espace que Ton prend pour bâtir diminue d'autant la surface du sol propre à la culture. Il faut donc , par la hauteur des maisons , par la petitesse du local habité, compenser l'étendue, et presser la
population dans des cages étroites , où elle ne peut ni se mouvoir ni respirer à Taise. De là , le méphitisme , l'air vicié , qui n'arrive dans les poumons qu'avec difficulté; puis la cherté des substances alimentaires, la difficulté de se procurer le plus strict nécessaire engendrent la nécessité, d'une nutrition souvent très-nuisible à l'économie animale ; le contact continuel et la promiscuité des sexes dans la famille donnent naissance à l'immoralité précoce , et tuent le germe vital avant qu'il ait pris tout son développement; de là, une population chétive , de là , des maladies incalculables qui effrayent l'imagination, quand on pense que la science est déjà parvenue à enregistrer plus de quatre mille maladies.
Autrefois, les hôpitaux étaient quelque chose d'épouvantable. Les secours que la pauvreté y recevait étaient si meurtriers , que c'est avec la plus grande répulsion , et quand la misère la plus profonde ne laissait aucune autre ressource , que l'on s'y faisait porter. Les lits, en petit nombre, recevaient deux et quelquefois jusqu'à trois malades , qu'une affection différente devait complètement séparer. En lisant les mémoires du temps , on ne peut s'empêcher de frémir sur la situation misérable de ces pauvres êtres souffrants, que le dégoût, la crainte et le désespoir décimaient plus que la
maladie elle-même. Conçoit-on , en effet , quelque chose de plus terrible que d'avoir, dans son propre lit , un individu dont on ne connaît pas la maladie, qui très-souvent, en proie au délire, à la fièvre, s'agite dans sa couche de souffrance, tandis qu'un troisième , dans les convulsions de l'agonie , râle à votre oreille , et indique sa marche funèbre vers la mort?
De persévérantes réclamations du corps médical ont éveillé à la longue la sollicitude de l'administration. On a enfin compris toute la cruauté de pareils abus , et Ton s'est enquis des moyens d'y remédier. A présent , chaque malade a un lit garni de rideaux, à distance convenable pour que la colonne d'air nécessaire à la respiration puisse circuler sans entraves : du linge propre , des médicaments choisis; Talimentalion plus saine et plus abondante , font que ces asiles du malheur ne sont plus des cloaques infects et meurtriers. Et pourtant le souvenir du passé est tellement enraciné dans la classe indigente , que ce n'est qu'en tremblant qu'elle se rend à l'hôpital.
Un conseil d'administration, composé des hommes les plus distingués , sous la présidence du préfet de la Seine, et dont le préfet de police est membre, dirige les ressources; une commission administrative , divisée en plusieurs sections , dis-
318 HÔPITAUX ET MÉPECINS.
tribue et administre ces secours. Le service de santé est fait par des médecins et des chirurgiens nommés , sur une liste de trois candidats , par le ministre de l'intérieur, et attachés à chaque hôpital en nombre suffisant. Ces médecins et chirurgiens doivent être, au préalable, membres du bureau central d'admission. Ces places se donnent au con^ cours , et pour cinq ans.
Au parvis Notre-Dame, à l'administration des hôpitaux , il se trouve un bureau spécial qui est desservi par des médecins ad hoc. Ceux des malades qui peuvent sortir, et qui ne sont pas dans le cas d'être admis d'urgence à l'hôpital, s'y présentent. Examinés et reconnus admissibles, ils obtiennent une carte, et sont dirigés sur l'hôpital qui traite plus spécialement les maladies dont ils sont affectés , et là où il y a des lits disponibles. Ceux qui ne veulent pas entrer à l'hôpital reçoivent des consultations et des médicaments gratis , et l'on y distribue, en outre, des bandages et des pessaires aux individus des deux sexes , sur la présentation d'un certificat d'indigence. Ce bureau est ouvert depuis neuf heures du matin jusqu'à quatre heures du soir.
Chaque hôpital, divisé en plusieurs services, possède encore , outre les médecins , des internes et des externes. Les premiers sont les élèves très-
avancés déjà dans l'étude de la médecine et qui veillent à l'exécution des ordonnances du médecin dirigeant, le suppléent dans les cas d'urgence, et lui rendent compte de leurs ordonnances à la visite du matin. Ils sont nommés au concours, reçoivent le logement dans le bâtiment et un traitement qui varie de cinq à six cents francs par an. Quand ils sont de garde, ils sont nourris. — Les externes aident à la petite chirurgie , aux bandages , aux saignées, etc., et suivent les leçons du professeur de clinique, soit médicale , soit chirurgicale.
Les dissections ne sont plus permises dans l'enceinte des hôpitaux; les morts non réclamés vont à Glamart, et servent à l'instruction, les autres reçoivent leur sépulture, selon leurs moyens. — Des sœurs de charité attachées aux hospices et aux hôpitaux sont d'un grand secours pour les médecins; mais quelquefois ces saintes filles se mettent en antagonisme complet avec ces derniers, et alors, adieu le service!
Paris possède un nombre considérable d'hôpipitaux et d'hospices. En voici les principaux : Hôpital de l'Hôtel-Dieu, Parvis Notre-Dame ;
— Hôtel-Dieu (annexe), faubourg St.-Antoine;
— de la Pitié , rue Copeau ;
— de la Charité , rue Jacob ;
— Saint-Antoine, faubourg Saint-Antoine;
Hôpital Necker, rue de Sèvres;
— Beaujon, faubourg du Roule.
— des Enfants, rue de Sèvres.
— Saint-Louis, rue des Récollets; * — Du Midi , place des Capucins ;
— de rOursine , rue de ce nom ;
— Clinique de la Faculté, place de TÉcole-de-
Médecine ;
— des Quinze-Vingts, rue Gharenton.
Puis vient la maison royale de santé , autrefois la maison du docteur Dubois, destinée à recevoir des malades qui payent. — Ensuite les , Hospices des Enfants trouvés et orphelins, rue I d'Enfer; -^ -
I — de la Vieillesse (femmes) ou Salpétrière, \ destiné aux femmes indigentes, in-
f firmes et septuagénaires, et au traite-
\ ment de celles qui sont aliénées ;
I — de la Vieillesse (hommes), ou Bicêtre, Les \ conditions sont les mêmes que pour
les femmes ;
— des Incurables (femmes), rue de Sèvres;
— des Incurables (hommes), faubourg Saint- Martin ;
— de la Rochefoucauld , à Montrouge ;
— des Ménages, rue de Sèvres; pour les ^ époux indigents en ménage, dont l'un
doit être âgé au moins de soixante-dix ans , et l'autre de soixante ;
— Sainte-Périne , à Ghaillot. On y paye une
somme fixe ;
— Saint-Michel , de la Reconnaissance , de
Villas, etc.
On voit donc que la pauvreté, l'indigence et les maladies ont un asile et un traitement assurés. L'administration des hôpitaux a des revenus fixes et accidentels. Les revenus fixes lui viennent des donations et des propriétés qu'elle possède ; les revenus accidentels, de la perception d'un onzième sur la recette de tous les spectacles de la capitale.