‹ Quinze ans à Paris, 1832-1848. Paris et les parisiensChapitre 37 sur 50 · MÉDECINS ET CHIRURGIENS · texte numérisé non relu

MÉDECINS ET CHIRURGIENS

L'art de guérir se divise en deux branches distinctes : la médecine et la chirurgie. Autrefois les chirurgiens n'étaient que de simples opérateurs ; il n'en est point ainsi de nos jours. La chirurgie, depuis Ambroise Paré, a fait des pas immenses; il n'y a pas à présent de chirurgien qui ne soit médecin en même temps , quoiqu'il y ait encore des médecins absolument étrangers à la chirurgie. Dans la période de quinze années que je décris , cette dernière science possédait et possède encore des noms éclatants, tels que : Dupuytren, Lisfranc,

Amussat, Velpeau, Malgaigne, Roux, Gerdy, etc. Les deux premiers sont morts, après avoir, pendant près d'un demi-siècle, rempli le monde médical de *;> leur gloire. Dupuytren , le plus habile des opérateurs, professeur éloquent, observateur profond, n'a rien ou presque rien écrit. Ce que Ton raconte de la difficulté qu'il avait à produire ses pensées avec la plume, est incroyable; mais ses leçons ont été suivies par un nombreux auditoire, car s'il n'écrivait que difficilement , il parlait à merveille. Ses leçons orales, publiées ensuite par ses élèves, par le docteur Marx, entre autres, forment plusieurs gros volumes, et témoignent de sa haute sagacité. ^ Lisfranc, antagoniste constant de Dupuytren et ^.^ival de sa gloire, avait le couteau et le bistouri le plus sûrs; une éloquence mâle, pittoresque, entraînante. Enlevé brusquement à la science dans un âge encore peu avancé , il a posé des bases solides pour sa gloire , car, outre une multitude de procédés opératoires , il laisse des ouvrages trèsestimés.

V^ M. Amussat est réputé le plus habile chirurgien .--^de l'époque , depuis la mort de Lisfranc et de Dupuytren. Ses recherches sur l'introduction de l'air dans les veines, sur les maladies des voies urinaires, sur Fanus artificiel, et les opérations qu'il a faites dans le domaine de ces recherches , attirent à ses

conférences chirurgicales tout ce qu'il y a de célébrités en médecins, soit nationaux, soit étrangers.

M. Roux a la réputation de ne pas assez ménager les membres de ses malades. Comme ses opérations sont très-belles, on dirait qu'il se complaît dans le maniement de l'acier plutôt en artiste qu'en médecin. Il est membre de l'Académie des sciences.

M. Yelpeau suit de près, s'il ne devance pas M. Roux. Les nombreux ouvrages du premier, et surtout son Traité sur l'accouchement pratique , font de lui une notabilité de l'époque.

M. Malgaigne a gagné sa renommée à la sueur de son front, et il ne la doit qu'à lui seul. Esprit sagace, laborieux, investigateur infatigable, il a eu toujours foi dans la prééminence de son art , qu'il aime avec ardeur. A chaque pas qu'il fait faire à la science , il soulève des discussions passionnées , des luttes violentes ; mais , ferme dans sa conviction , il finit par la faire passer dans l'âme de ses adversaires , qui , réduits au silence , se trouvent toujours bien de ses procédés. Son autorité, en fait de luxations, est incontestable : Lisfranc le reconnaissait hautement; et toutes les fois qu'il avait une réduction à faire , il désirait l'avoir à ses côtés. M. Malgaigne est le premier qui mit en pratique, dans son service de Thôpital Saint-Louis, l'éthérisation pour assoupir la sensibilité pendant

les opérations. — Sa parole , comme professeur, est sonore, abondante , précise ; ses aperçus, ingénieux ; ses déductions , sévèrement philosophiques. Rédacteur en chef du Journal de Chirurgie , il propage de saines doctrines médicales , et il est en outre Fauteur de plusieurs ouvrages très-estimés , parmi lesquels celui Sur la luxation sousscapulaire a été couronné par l'Académie. On lui doit aussi l'édition la plus complète des OEmres d'Ambroise Paré^ le père de la chirurgie française. M. Malgaigne a, de plus, une chaleur de cœur très-rare aujourd'hui; et quand la Pologne luttait, en 4831, pour son indépendance, il accourut à la voix de ce peuple héroïque, et donna avec empressement ses soins aux soldats polonais que le fer et le plomb moissonnaient.

M. Ricord a une renommée spéciale très-connue des jeunes gens.

J'ai parlé de M. Gerdy comme professeur ; comme chirurgien , je n'ai pas grand'chose à dire de lui, sinon que c'est un esprit morose. Il est auteur d'une Philosophie médicale, didactique et critique, et de quelques autres ouvrages.

M. Blandin occupe aussi un rang distingué parmi les chirurgiens de l'époque ; mais ceux qui ont lu et étudié ses ouvrages assurent qu'il a le style lourd, obscur et prétentieux.

Quoique M. Récamier ne soit pas chirurgien proprement dit , ce médecin , du plus haut mérite , est, de Taveu même des notabilités du genre, un des plus habiles et des plus hardis opérateurs.

Je ne puis mieux clore ce coup d'œil qu en signalant encore M. Jules Cloquet, comme homme ayant un cœur aussi bon et aussi noble que sa science est grande.

En passant à la médecine , il faut avouer que cette science est loin d'être dans un état aussi prospère que la chirurgie. La chirurgie tend de plus en plus à devenir presque une science exacte : les investigations de la chirurgie sont en effet plus sûres, ses maladies plus facilement appréciables que celles qui sont du domaine de la médecine, science forcément conjecturale en majeure partie. S'il y a des maladies parfaitement connues, dont la marche est constamment la même, les symptômes identiques , combien y en a-t-il d'autres qui se refusent absolument à toute espèce d'investigations et de traitement? La rage , par exemple , la goutte , et la phthisie parvenue à son dernier période. Pourtant tous les soins tendent sans cesse à débrouiller ce chaos , et les recherches auxquelles on se livre sont vraiment dignes d'être couronnées de succès.

Il est difficile d'assigner la première place parmi

les notabilités de l'époque. Cette science ne se pèse pas dans la balance commune; il faut donc mentionner les hommes au fur et à mesure qu'ils se présentent à la pensée.

M. Ghomel, professeur le plus éminent, est en même temps un praticien d'un mérite inappréciable. Sa douceur, sa bonté auprès du lit du malade sont dignes d'éloges , et les élèves qui l'entourent consultent souvent ses ouvrages comme le guide le plus sûr. — Andral , que ses belles leçons cliniques et ses recherches sur le sang classent à part , est un peu absolu dans sa manière de voir ; sa clientèle est immense. — Rostan , homme du monde autant que médecin habile , inspire beaucoup de confiance : il est souvent appelé en consultation. — Magendie , l'infatigable contradicteur de toute innovation; — Serres, médecin de la Pitié, dont les monographies sur les monstruosités sont aussi intéressantes pour les savants que pour les gens du monde; — Trousseau, qui s'est réservé la spéciahlé des maladies des enfants , sont de très-habiles praticiens. — Paul Dubois, héritier de la renommée de son père , est un accoucheur du plus grand mérite. — Jules Guérin est l'antagoniste le plus infatigable de la doctrine physiologique de Broussais. — Bilieux, médecin savant et habile, est adonné spécialement à l'orthopédie. — Bouillaud

suit les traces de Broussais ; il voit partout l'inflanimation , et les sangsues jouent un très-grand rôle dans son traitement. -; »

Les médecins allemands sont représentés , à Paris j par M. Koreff, qui , dans sa spécialité comme savant , tient un rang distingué , et jouit en même temps d'une juste célébrité comme homme du monde très-spirituel, gracieux, et éminemment serviable.

La Pologne a aussi donné quelques médecins très-recommandables à la France. La première place appartient à M. Raciborski, à qui ses Mémoires couronnés par l'Académie , et son Manuel , de séméiologie, assurent un rang honorable dans la science. — M. Szokalski s'est fait connaître à Paris comme oculiste très-distingué ; — M. Lubanski propage la méthode hydropathique, et rédige les Annales de F obstétrique.

En terminant cette rapide revue , due à de laborieuses investigations et à mes conversations avec des hommes compétents, j'ajoute quelques motâ sur FAcadémie de médecine.

Créée par F ordonnance du roi du 20 décembre 1820, sous le titre d' Académie royale de MÉDECINE , elle ne participe pas à Forganisation de FInstitut , et a son existence à part.

Cette Académie est instituée pour répondre aux

demandes du gouvernement surtout ce qui intéresse la santé publique, comme les épidémies, les épizooties, les différents cas de médecine légale, la propagation de la vaccine , l'examen des remèdes nouveaux et des remèdes secrets, les eaux minérales naturelles et factices. Elle est divisée en onze classes ou sections : 1° anatomie et physiologie;

— T pathologie médicale; — T pathologie chirurgicale ; — 4° thérapeutique et histoire naturelle ;

— 5° médecine opératoire ; — 6° anatomie pathologique ; — 7° accouchements ; — 8"" hygiène publique, médecine légale et police médicale; — 9" médecine vétérinaire ; — 10^ physique et chimie médicales ; — 11° pharmacie.

Inondée d'une multitude de membres à sa création , elle sera réduite successivement à cent. Il ne se fait actuellement qu'une nomination sur trois extinctions. Elle nomme ses membres à la pluralité des voix, sur la présentation d'une section pour les titulaires ; Tx^cadémie admet des membres honoraires et des correspondants.

En commençant ce chapitre , je ne me dissimule pas toute la hardiesse de l'entreprise. Juger les écrivains d'un pays selon les impressions qu'ils laissent dans notre esprit, et chez eux, c'est s'exposer à des attaques de diverse nature. En disant la vérité pure et simple, en ne ménageant pas les célébrités, en ne s'extasiant pas devant les réputations éphémères, fruit de la camaraderie, on dira peut-être : « Il est étranger ; il ne connaît pas , il a ne peut pas connaître toutes les beautés cachées

« que l'esprit national seul peut saisir et apprécier. « Il ne peut pas juger ce qui est beau et ce qui ne « Test pas ; son oreille barbare ne sent pas cette ce suave harmonie dont notre langue est suscep- « tible ; il lui manque un sens indispensable pour « nous bien juger. » — Si, d'un autre côté, on veut juger la conception , la tendance , on répondra : (( Chaque nation a ses idées propres, et sa manière (( de les énoncer. Un langage scientifique est une (( énigme pour les profanes : vous êtes hors du « sanctuaire , vous n'êtes pas juge compétent. » Devant ces objections spécieuses , m'inclinerai-je , me reconnaîtrai-je inapte à dire mon opinion et à juger? — Non. — Outre le temps passé à Paris, j'ai fait de l'étude de la langue française et de sa littérature une de mes occupations principales : sans aller trop loin , je puis dire qu'elle m'est aussi familière que si j'étais né et si j'avais toujours vécu en France. Je n'ai donc pas de crainte de ce côté-là ; je ne hasarderai rien que je ne puisse justifier, soit par comparaison, soit par discussion. L'objection de la diversité du jugement sur un sujet scientifique ne m'arrêtera pas non plus; les idées sont faites pour se propager ; tout homme de travail ou de science peut comprendre parfaite^ ment les travaux ou les raisonnements d'un autre, s'ils ne sortent pas du cercle tracé par la raison

pure. La phraséologie , plus ou moins embrouillée, n'empêchera jamais de reconnaître ce qui est bon au fond ; et le langage le plus harmonieux ne couvrira jamais la pauvreté de la conception. — Je sens l'énergie de Corneille , l'admirable facilité de la Fontaine, l'esprit et la finesse de Molière, la grâce de Racine , la correction de Boileau, le grandiose et les beautés de Bossuet , de Fléchier , de Bourdaloue , de Rousseau , de Voltaire , de Chateaubriand, etc.; et je m'inclinerai, en avouant mon ignorance, devant M. Citrouillard, Tartempion, ou tout autre aussi fameux? — J'ai plus de foi dans mon jugement ; la passion ne m'aveugle pas , je n'appartiens à aucune école ; je puis être libre dans mes opinions. Dans tous les cas , dans une entreprise de ce genre,

Et voluere sat est.

Un fait incontestable , c'est que la langue française tend de plus en plus à se propager dans le monde, et à devenir la langue presque universelle. Si l'on cherche les causes de cette propagation , on ne peut méconnaître que cela est dû à son extrême clarté, à sa construction rationnelle et philosophique. A quelques exceptions près, qui laissent encore à désirer un peu plus de simplicité, il faut avouer qu'elle a le rare privilège

d'être concise , et qu'elle ne se prête que difficilement aux équivoques , quoiqu'elle soit la plus riche en calembours. L'anglais, grammaticalement parlant, est simple, mais sa prononciation gloussante et sifflante est très-désagréable. L'allemand, très-bien fait pour dérouter l'esprit le plus sagace par sa philosophie nébuleuse et contemplative , a des périodes interminables ; et la nécessité de chercher le participe ou le verbe à la fin d'une phrase , fait qu'on lit une page entière sans pouvoir la comprendre. L'italien, doux et flexible, n'est pas, à vrai dire , une langue scientifique : non pas qu'elle soit incapable de s'y prêter , mais on est tellement habitué à l'entendre parler comme langue d'amour , qu'on a de la peine à lui accorder les mâles accents d'une discussion grave et sérieuse. L'espagnol est presque dans les mêmes conditions que l'italien. Le polonais, langue des plus riches, simple dans son orthographe, puisqu'on écrit comme on prononce, et qu'on prononce comme on écrit, sera, par le concours insolite de quelques consonnes dans un grand nombre de mots, toujours rebelle au gosier d'un étranger , et aurait bien de la peine à pouvoir s'établir comme langue que l'on choisirait pour la parler. La langue française est donc, de toutes les langues européennes, la seule qui, dans un avenir plus ou moins éloigné, soit appelée

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à devenir universelle. La haute société la parle partout, aussi bien en Russie qu'en Angleterre; elle commence à pénétrer dans les classes moyennes ; et quant à la littérature dramatique , sur tous les théâtres du monde on ne voit presque qije des. traductions du répertoire français. Cette dernière circonstance peut s'expliquer d'une autre manière encore que par la supériorité de conception et d'entente dans le drame. La propriété littéraire est depuis longtemps établie en France ; les auteurs dramatiques sont constitués en société , et leurs droits assurés par une perception régulière dans toute la France, selon l'échelle théâtrale. Dans d'autres pays, cette partie de la propriété n'est encore qu'à l'état de projet ou d'utopie. Les directeurs des théâtres , pour la plupart gens lettrés eux-mêmes, se dispensent de cet impôt onéreux pour eux. Ils traduisent ou font traduire les productions françaises , et , en plaisant au public par la variété , ils peuvent se dispenser d'avoir recours aux auteurs nationaux, qui, tout en se faisant payer plus cher, n'auraient peut-être pas les mêmes chances de réussite.

Mais revenons au sujet qui nous occupe. J'ai dit plus haut le motif qui faisait de la langue française une langue à part ; voyons à présent si le peuple qui la manie mérite par ses œuvres litté-^'

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raires ce droit de cité qu'on lui accorde dans tout l'univers.

En examinant la littérature d'un peuple, il ne faut pas perdre de vue deux choses : son origine et son perfectionnement. Celui qui veut l'approfondir doit remonter aux sources primitives de cette langue, étudier sa filiation ; il doit saisir avec sagacité toutes ses nuances , suivre pas à pas les richesses intellectuelles qu'elle acquiert, et apprécier ensuite ce qui est dû au temps, au perfectionnement successif, à l'accumulation des richesses intellectuelles, et ce qui n'appartient qu'à un seul génie , qui crée , qui devance et éclaire la route dans laquelle le vulgaire ne le suit que de loin.

Il doit encore examiner Tinfluence que les peuples voisins peuvent exercer sur le progrès de cette même littérature, sur sa pureté ou son faux goût; rechercher si sa marche n'a pas été entravée par les événements politiques du pays, et quelles sont les circonstances heureuses qui ont servi à son développement.

Celui qui veut juger la langue d'un pays doit connaître aussi les littératures de différents peuples ; savoir en quoi elles diffèrent, quels emprunts elles se sont faits mutuellement , et , par ce rapprochement , donner une base solide à son jugement ou à ses études. — Ceci posé, abordons notre sujet.

Il est convenu d'avance que , dans cet examen , je ne remonterai pas au temps antérieur à mon arrivée en France; je laisserai de côté tous les auteurs du dix-septième et du dix-huitième siècle; je ne mentionnerai même pas les écrivains de l'Empire , mais je m'attacherai de préférence aux contemporains , à ceux qui , à tort ou à raison , sont réputés célébrités littéraires ou scientifiques ; car je ne fais pas ici l'histoire de la littérature française , je rends compte seulement des quinze années de mon séjour à Paris; et cette tâche est déjà assez grande pour que je ne veuille pas encore me heurter contre les temps passés, d'ailleurs si bien connus et si bien étudiés.

Pour procéder avec ordre, je diviserai la littérature en trois catégories , c'est-à-dire :

Poésie et romans;

Littérature dramatique;

Histoire et philosophie.

M. Villemain , dans son Cours de littérature du moyen âge , a dit quelque part que « la poésie n'était qu'un reflet idéal de la réalité de son temps ; que l'imagination du poëte n'est qu'un souvenir plus vif, et parfois l'imitation d'une copie. »

Cette assertion semble^ au premier abord, paradoxale; mais en la méditant bien on la trouve profonde et juste. En effet, le poëte, par sa con-'

dition humaine, ne peut jamais assez se détacher de la vie terrestre; il vit toujours de la vie générale de son siècle , de ses impressions : alors son imagination épure les faits , les sentiments , les événements ; il se souvient de ce qui se passe autour de lui. Si, par une aspiration plus vive, il s'élance dans l'espace, et cherche dans ce monde invisible à créer, il ne fait que copier un passé poétique que ses sens surexcités lui révèlent , et qu'un autre avant lui a déjà ou décrit ou médité , en transportant une tradition réelle dans les champs de l'invention.

Prenons les poésies de tous les temps , de tous les poètes ; remontons jusqu'aux sources de leurs traditions historiques, et nous verrons que le chimérique, le merveilleux que nous croyions longtemps être sorti tout d'une pièce d'un cerveau de poëte, a dans le passé quelque chose de réel , qui , transformé, embelli par un homme d'élite, est devenu invraisemblable pour les siècles postérieurs. De là il arrive très-souvent qu'un poëte d'une époque, éminent pour son temps, n'est ni compris ni apprécié des générations suivantes, tandis qu'il fut porté en triomphe par ses contemporains. Cela devient une preuve irréfragable que ce poëte reflétait la pensée idéalisée des hommes du temps, leur croyance, leur histoire, leurs événements du jour.

Prenons une preuve plus rapprochée de nous. Quand les idées politiques se modifient, quand une époque met d'autres croyances à l'ordre du jour, la poésie de circonstance nous semble pâle , décolorée ; mais qu'un revirement dans les idées arrive , qu'un choc subit nous replace dans la position analogue à celle du passé, immédiatement cette poésie est de flamme , elle s'allume dans le cœur de tous, elle y flamboie , on se sent électrisé par elle; et, au bruit de ces mêmes accords, on se sent propre aux mêmes actes qu elle glorifie.

La Marseillaise , ce chant immortel des cohortes républicaines, ne se fit plus entendre sous les Bourbons de la branche aînée ; les gens de celte génération ne comprennent pas toute la grandeur de cet hymne patriotique; mais vint 1830, et immédiatement ce fluide électrique, que l'amour de la patrie dégage de ses strophes brûlantes, frappe tous les cœurs qui battent noblement dans les poitrines; on les entonne avec ferveur, et ce chant sublime résonne sur toute la surface du pays et franchit les frontières. — Prenez pour preuve un autre chant , fruit d'une époque funeste : Ça ira ! Les idées ont complètement changé, l'éducation du peuple s'est faite insensiblement, la tradition de la cruauté et de la terreur est éteinte ; et vous aurez beau essayer de populariser ces couplets

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