‹ Quinze ans à Paris, 1832-1848. Paris et les parisiensChapitre 38 sur 50 · II · texte numérisé non relu

II

hideux , ils resteront sans écho , ils retomberont dans l'oubli , car ils ne répondent pUis à un besoin de l'époque.

A nion arrivée en France en 1832, la poésie était assez muette; la Parisienne était presque tombée en discrédit, la ISéniésis s'était, dit-on, vendue; et la séparation qui s'ensuivit entre MM. Barthélémy et Méry était nuisible à cette fraternité de talent et de conception que le monde poétique aimait à rencontrer en eux.

Barthélémy était un véritable poëte : verve admirable , idée noble , vers élégant et pur , tout se réunissait en lui pour le classer à part et lui garantir l'immortalité. Une seule action frappa immédiatement de paralysie tant de sève et de vigueur. Le faux frère en républicanisme ne retrouva plus ses accents d'autrefois; et, après avoir traduit tant bien que mal quelques chants de r Enéide, il tomba jusqu'à chanter la Syphilis, — Malheur, trois fois malheur!

Les Messéniennes de Casimir Delavigne sont un monument impérissable de cette poésie digne et patriotique qui fera toujours battre le cœur haut placé. Avec quelle touchante simplicité le poëte revient sur le passé glorieux de la France ! quelles subUmes inspirations lui dicte cet amour de la pa-

trie , amour le plus sublime entre tous , qui fait vivre, souffrir et mourir avec joie pour cet idéal insaisissable, indéfinissable, et toujours présent dans nos âmes ! La Parisienne manque de cette chaleur puissante , de cette vigueur entraînante que l'on rencontre dans le chant immortel de Rouget de Lislle. La Varsoi>ienne même n'inspira pas assez ce poëte honnête homme , qui s^affaissait sous la mélancoUe , triste fruit d'une mauvaise santé ; mais les larmes viennent aux yeux de tous à la lecture de cette admirable légende du Chien du Louvre , si pleine de douceur et de tendresse. — Delavigne , poëte lyrique et dramatique , n'a jamais , peutêtre, été mieux inspiré. Dans ces vers si simples , si touchants , on sent les larmes qui devaient mouiller le papier sur lequel il écrivait. Dans ces quelques strophes se peint toute son âme, si pure et si sensible.

Au haut degré de l'échelle poétique deux talents se montrent , deux noms résonnent à l'oreille- de tous : Lamartine et Victor Hugo.

Déjà les Méditations et les Odes ont rendu ces deux noms célèbres en Europe, et j'ai lu dans mon pays ces deux auteurs avec une appréciation et des sentiments différents. J'avoue que l'énergie et la virilité , quelque chose de passionné et de dithyrambique que l'on rencontre dans le second , me

plaisaient plus que le chant calme et doux , que le langage pur et correct et cette limpidité harmonieuse qui distinguent le premier. Une fois, dans le pays , et suivant le conseil du poëte allemand qui dit:

Wer den Dichter will verstehen , M uss nach Lande Dichters gelien ,

je voulus asseoir mon jugement après une étude approfondie : toujours la palme restait , dans mon esprit , à Victor Hugo. Et voici pourquoi :

Dans toutes les productions de Victor Hugo, quelle qu'en soit la forme, on trouve toujours de l'imprévu, soit comme pensée , soit comme expression. Il n'en est pas de même de M. de Lamartine. La nature de son talent le porte naturellement à la rêverie ; de là rien de précis , rien de bien accusé. Sous la forme vague de ses vers, on ne trouve que la beauté du langage , sa merveilleuse harmonie , sa tournure élégante. Le poëte vous entraîne sur ses pas dans les parages nuageux d'un monde à lui , où tout est plaine , tout est calme ; point d'accidents de terrain. — Victor Hugo, au contraire, fait gravir à son lecteur des montagnes escarpées, des rochers et des pics infranchissables. Il le fatigue par sa course rapide, mais il lui fait voir à chaque pas des contrées nouvelles. Sa hardiesse

nous étonne quelquefois, son vers âpre et raboteux nous fatigue : mais il sera toujours le poëte des âmes viriles, il entraînera les hommes; tandis que Lamartine sera de préférence le poëte des femmes , dont la nature sensible , excitable , appréciera mieux les charmes de l'écrivain et ses diaphanes inspirations. Il n'y a point à faire , à mon avis, de parallèle entre ces deux hommes de talent; il n'y a pas à donner la palme à celui-ci ou à celui-là ; leurs natures diffèrent tellement , qu'un point de comparaison n'existe pas entre eux. Mais il faut pourtant faire cette remarque, que le talent viril du premier n'est pas exclusivement tel. Victor Hugo trouve sous sa plume des vers d'une sensibilité exquise, écho de son âme aimante et passionnée ; il sait aussi bien arracher des larmes, que nous transporter par ses accents mâles et pleins de fierté.

Il est toujours malaisé de parler des contemporains , et surtout quand il faut apprécier leur talent ; mais cette futile considération ne doit jamais nous arrêter. A quoi serviraient la raison et l'indépendance, s'il ne nous était permis de dire notre opinion qu'avec la préoccupation incessante de ne pas blesser tel ou tel amour-propre? Quiconque parle à la foule lui concède le droit de le juger. La science ainsi que la littérature ne feraient jamais

de progrès , s'il fallait se taire devant une production, par cela seul que la postérité n'a pas commencé pour Tauteur. Les deux noms qui m'ont tout à l'heure occupé se retrouveront encore sous ma plume; nous les rencontrerons encore, soit cpmme romanciers, soit comme historiens.

S'il existe un nom populaire entre tous, un talent qui charme ; s'il est un homme dont la haute portée philosophique se cache sous la modestie de la forme, c'est assurément Béranger. — Béranger est un noQi magique en France ; et quoique ses chansons admirables soient dans la bouche de tous les peuples civilisés, pour connaître leur véritable portée, pour se rendre compte de Timmense influence qu'elles exercent sur les masses, il faut être en France, il faut être à Paris. Quiconque ne s'est point trouvé dans ce centre de tout mouvement, dans ce tourbillon inexprimable qui fait de Paris une ville unique dans l'univers, n'aura jamais une idée bien nette , bien tranchée des chants de Béranger. Ce sont des chants magnifiques , des odes immortelles , inspirées par l'amour du pays et de la gloire. C'est le plus noble cœur parlant à une noble nation. Béranger résume en lui seul le caractère français. — Tour à tour gai, frivole, ami du plaisir, puis s'élevant à une hauteur prodigieuse dans les grandes phases de son histoire ;

toujours en mouvement, marchant toujours avec ardeur à l'avant-garde de la civilisation. Les chansons de Béranger sont un monument impérissable ; c'est une colonne d'airain qui résistera à l'action destructive du temps. Ses odes resteront dans la mémoire des races futures.

Auguste Barbier, auteur des ïambes^ de la Curée, etc., a marqué sa place à côté des plus grands talents. C'est le chantre révolutionnaire par excellence. Son vers énergique, sa verve puissante, labourent votre cerveau, et se gravent dans votre mémoire en profonds sillons , en dépit de vous-même. Sa hardiesse vous plaît, son indépendance vous charme; et, quoique ses peintures empruntent à la palette poétique des couleurs quelquefois trop vives, il n'en restera pas moins un grand poëte, un poëte à part. On aimerait, quand il peint la Liberté , des formes moins âpres , moins accusées ; on voudrait que cqHq puissante femme aux fortes mamelles, aux bras rougis de sang, fût une femme plus douce, qu'elle se lavât de ce sang qui n'est plus de notre époque : mais telle qu'il la trace on ne peut se dispenser de l'aimer, car, avant tout, c'est la Liberté !

Méry a reçu de la nature un don très-rare : c'est de plier la poésie française à son humeur fantasque, capricieuse, originale, sans lui faire rien perdre de

son élégance ni de son charme. Méry réussit à merveille dans la poésie didactique , poésie qu'il est le plus difficile de mener à bonne fin, par la sécheresse et la monotonie dont elle s'imprègne forcément. On doit citer, commeunmodèle du genre, le poëme sur le JeM (T échecs , où il y a d'abord une description des règles du jeu, puis une de la partie que le célèbre Labourdonnais a gagnée à Mac-Donnal, le plus fort joueur de l'Angleterre. Rien de plus lucide, rien de plus intéressant que ce petit chef-d'œuvre, qu'il intitule la Revanche de Waterloo, On peut suivre sur l'échiquier la partie tout entière, sans avoir besoin de commentaires, sans se tromper. Depuis Yida , qui écrivait avec un instrument merveilleux le vers latin , rien de semblable ne se trouve dans aucune langue. Les Polonais possèdent un poëme de ce genre , écrit par Jean Kochanowski ; mais vers la fin la démonstration de la partie est fort embrouillée, et on la suit trèsdifficilement.

Si vous ouvrez un livre de Théophile Gautier, vous trouverez l'écrivain le plus écheifeU^ comme on est convenu d'appeler ce genre de littérature. 11 est le père, sinon réel au moins putatif, de tous les néologismes qui s'emploient sur le pavé de Paris ; le chicandard et le chocnosophe ont pris naissance dans cet original cerveau; ses tableaux.

ses comparaisons n'appartiennent qu'à lui; et si la poésie est une suite de bonds capricieux , une course au clocher à travers le champ de Timagination, Théophile Gautier est poëte, poëte par excellence. Mais s'il me fallait qualifier ses productions , je dirais que pour la plupart ce sont des extravagances rimées.

Connaissez-vous les écrits de M. Bignan? — Non. Voyez pourtant ce que c'est que l'ignorance du siècle! M. Bignan est le plus grand poëte de France. — Qui dit cela? — L'Académie.

L'Académie française, comme chacun le sait, est l'oracle sans appel en fait de langue et de littérature. Elle a chaque année plusieurs prix à distribuer, dont un de poésie. Eh bien! le chef de M. Bignan est le plus chargé de ces couronnes académiques. Sur dix prix de ce genre, il en remporte au moins huit. Non content d'un succès, il se fait lui-même concurrence, et obtient parfois et le prix et l'accessit. Et puisque ses poëmes sont jugés les plus dignes, puisqu'il est le lauréat de prédilection, il est évident que M. Bignan est le plus grand poëte ; je le proclame sur la foi de l'Académie , qui en a fait la tête la plus couronnée de France et de Navarre.

Quelques mots, en passant, sur ces couronnes en général. Je ne sais qui, dans la docte assemblée,

a le monopole de dresser le programme de ces pièces académiques, je ne sais qui en donne le sujet; mais on dirait que ce soin est réservé soit au hasard, soit à la décision du garçon de bureau. Le Musée de Versailles ^ la Vapeur, etc. — Voyez quels magnifiques sujets! quelle arène pour les concurrents I Pourquoi pas l'Art d'accommoder les petits pois au sucre ? Mais ne désespérons de rien , cela viendra , pour peu que l'on continue de s^inspirer si heureusement. Et peut- on s'étonner que les vers qui célèbrent ces sujets arides soient inconnus du monde entier? Je ne voudrais pas jurer qu'ils ne le fussent même des distributeurs de récompenses. Que peut-on faire sur un programme semblable, sinon des amplifications de rhétorique et des lieux communs mille fois rebattus? Somme toute, la littérature ne s'enrichit guère par cette gymnastique, par ces exercices en alexandrins, et il est toujours très-regrettable que les arrêts d'un tel aréopage ne soient pas ratifiés par le public. — Là, comme partout ailleurs, il y a quelque chose à faire, c'est évident; mais quand cette réforme viendra-t-elle?

Depuis que la Fontaine a placé ses fables à une hauteur prodigieuse; depuis que Florian, voulant atteindre la cime de cette montagne , est resté à mi-chemin , ce genre de littérature était presque

perdu en France. Dans ces dernières années pourtant, quelques hommes ont tenté avec succès quelques essais. Mais comme nous sommes sortis depuis longtemps des sentiers battus, comme la vie publique absorbe à présent les hommes beaucoup plus que toute autre/ il fallait apporter quelques modifications à la forme primitive de la fahle , et élargir le cadre de son action. MM. Yiennet, de Lavalette, de Fondras et Desains, ont porté la fable sur un autre terrain ; ils ont fait entrer la politique dans son cadre , et Tapologue primitif est devenu plutôt la satire que toute autre chose. M. Viennet est le plus heureux dans ce genre; mais il faut dire aussi que sa position sociale donne un nouveau poids à ses vers , tour à tour piquants , heureux , et très-mordants. Persécuté trop longtemps par la presse opposante , il prenait sa revanche en homme d'esprit qu'il est; et l'Académie française, dans ses séances annuelles , s'est trouvée plus d'une fois fort heureuse de ces fables politiques si bien goûtées du public. La touche de M. Yiennet est forte; ses coups de pinceau sont si habilement distribués, que, quelque masque qu'il veuille appliquer à la face de son homme, on reconnaît immédiatement Toriginal. Dans ses heureux apologues , la pensée philosophique se fait jour avec éclat, et Ton est bien heureux de penser que tant d'esprit, tant de talent, ne

sont pas Tapanage d'un écrivain haineux ; qu'une bonté de cœur, vraiment digne d'admiration dans notre siècle ingrat, survit aux attaques injustes, et paye en services réels les persécutions de mauvais goût.

Jetons à présent un coup d'œil général sur la poésie française prise dans son ensemble.

Tous ceux qui se sont consacrés à l'étude des langues savent combien le français est clair et net ; ils savent que la langue synthétique a disparu avec les trouvères , et qu'elle est devenue analytique, rigoureuse dans sa construction, et philosophique dans ses déductions. De là , on aperçoit clairement quel genre de poésie pouvait et devait prévaloir en France. Les grands écrivains du dix-septième et du dix-huitième siècle sont là ; ils nous prouvent assez qu'à la précision , à la beauté de la forme , se joignait rarement la variété de la conception ; que les allures régulières de la poésie grecque et latine ont été transportées dans la poésie française avec toutes les modifications que le caractère national et son genre d'esprit comportaient. Aussi toute excursion hors de ce cadre poli étaitelle réputée barbare, sans goût, et souverainement proscrite. Cependant, la poésie en Angleterre et en Allemagne se déployait d'une manière si large, si belle ! elle s'élançait libre de toute entrave dans

l'espace imaginaire , planait sous les voûtes d'un ciel si plein d'éclat , qu'à la longue il fallait , avec plus d'étude , reconnaître qu'il y a quelque chose sous cette forme nébuleuse , sous ces rêveries poétiques, et dans ces créations à part. Des esprits hardis essayèrent l'importation de ce genre appelé romantique^ et la transformation s'opéra après une lutte acharnée. Mais il arriva ici, comme partout ailleurs , que l'imitation ne fut qu'une pâle copie ; que chaque nation ayant son genre propre, il fallait se garder de le déplacer : les poètes ne doivent pas se traîner à la suite de tel ou tel écrivain célèbre, mais doivent créer pour conserver leur individualité. Schiller , Goethe, ne sont pas , quoi qu'on dise, des imitateurs de Shakspeare; Wieland , Klopstock , sont des talents originaux ; Byron est une haute individualité : il n'imite personne. Pouvons-nous, en conscience, en dire autant des écrivains français qui ont obtenu le plus grand succès dans ce genre de littérature? — Non. La langue française se refusera toujours à ces essais, qui ne sont pas de sa nature; elle est rebelle, par les nécessités de sa versification, à la véritable indépendance. Les rimes riches sont en petit nombre; le rhythme manque absolument. Que faire alors avec une langue aussi ingrate , musicalement parlant? Quelle est sa mélodie? Comment agit-elle

sur l'oreille en général? Elle la blesse plus ou moins , quand il faut briser le cercle dans lequel elle s'enferme, et elle ne peut échapper à la monotonie quand elle veut être harmonieuse à sa manière. Lisez les poésies de M. de Lamartine, les plus belles assurément comme pureté de langage , et demandez-vous ensuite quelle impression elles vous produisent ? Si vous êtes de bonne foi , vous répondrez qu'il est impossible de continuer cette lecture avec un intérêt toujours croissant. L'attention se fatigue, le sens s'émousse; car le plus bel air du monde, trop prolongé, devient fatigant. La poésie française n'excitera l'enthousiasme que par les circonstances dans lesquelles elle se produit ; elle empruntera tout de sa pensée philosophique, mais, comme musique du langage, elle échouera toujours. Et pourtant, dans cette poésie si ingrate , il y a des morceaux incomparables de goût, d'une pureté, d'une harmonie à nulle autre pareilles ; mais ces cas sont rares. La poésie épique est morte partout , il est vrai ; mais en France elle fut de tout temps impossible , et , franchement, la Henriade ne mérite pas l'honneur que l'amourpropre national veut bien lui assigner. Bref, sauf les odes, les tragédies et les comédies en vers, tout autre genre ne réussit pas ; mille tentatives plus ou moins malheureuses l'ont prouvé. Que de produc-

tions naissent et meurent dans Tespace d'un jour ! Faut-il en accuser l'indifférence du public? Non; mais l'impossibilité de plier une langue à la nouveauté excentrique que l'on demande partout. Victor Hugo est peut-être le seul poëte de son époque qui produise de l'effet. Mais comment y parvient-il? Par les violations absolues des formes du langage , par la révolution la plus complète qu'on ait apportée dans l'essence de la langue. Aussi ne peut-il être jugé que sous un point de vue à part, car les puristes le traiteront toujours en hérétique ; et tant que cette révolution si désirée par les esprits supérieurs, vainement tentée par les médiocrités ambitieuses , ne s'accomplira pas , il ne faut pas s'attendre à avoir des poèmes dignes réellement de ce noble nom.

Parmi les productions littéraires de la France, la part la plus large appartient , sans contredit , aux romans. Il serait curieux de remonter à l'origine de ces compositions, de rechercher les premières productions de ce genre , et d'étudier comment ces ouvrages, d'abord frivoles , faits pour l'amusement des femmes , changèrent peu à peu de caractère , prirent un développement remarquable, scrutant le

^cœur humain, élargissant le domaine de l'observation philosophique, et finissant par aborder les plus difficiles problèmes sociaux; mais ces recherches, tout utiles qu'elles sont , n'entrent pas dans ce cadre , et elles pourraient m'entraîner dans des développements beaucoup trop longs.

Les romans classiques sont rares; le nombre de ceux qui ont résisté à l'engouement, à la mode, au temps, se compose peut-être de quatre ou cinq tout au plus. Quoi qu'il en soit, ce genre de littérature a pris de nos jours un tel essor , il s'augmente tellement, que deux ou trois volumes ne suffisent plus pour un ouvrage; il y en a qui vont jusqu'à douze et au delà. — Ces nombreux volumes ne sont pas toujours une preuve de l'abondance des idées; ce n'est quelquefois qu'un bavardage insipide, qu'une spéculation de librairie.

A mon arrivée en France , le roman commençait déjà à se transformer. Après quelques malheureuses tentatives d'imitation de Walter Scott , on reconnut que le roman historique ne réussit pas à qui veut l'entreprendre; qu'il n'appartient qu'à un véritable génie de nous attacher puissamment à des descriptions souvent très-longues, et de nous faire aimer de vieilles chroniques, accommodées au goût moderne. D'un autre côté, les insipides

créations à la mode alors, n'avaient plus de lecteurs ; il fallait régénérer le genre , il fallait du nouveau , et l'on se jeta dans les études de la vie intime.

Pour animer d'une verve puissante ces actualités, il fallait un talent ferme , original ; il fallait un observateur profond, un homme sagace. Cet homme , la France l'a trouvé dans M. de Balzac. Quelques-uns de ses ouvrages , composés dans sa jeunesse, ne faisaient pas pressentir le peintre admirable de la société. On y trouvait de temps à autre des aperçus marqués au coin de la supériorité; mais le reflet de l'Empire y dominait trop. Tout à coup il se transforme , il trouve sa voie , et nous donne d'admirables études connues de tous. M. de Balzac, appelé d'abord le plus fécond des romanciers français , puis le maréchal de France de la littérature , adoré des femmes de quarante ans, qu'il a réhabilitées, nous fait assister, dans la seconde époque de son talent , à une infinité de scènes tracées avec un rare bonheur. Rien ne lui échappe ni dans la vie parisienne^ ni dans celle de province. Son scalpel impitoyable pénètre avec hardiesse dans toutes les misères de l'humanité, et nous fait voir des plaies profondes , des douleurs insupportables , des roueries infâmes , là où nous étions habitués à voir le bonheur, l'éclat, l'hon-

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