‹ Quinze ans à Paris, 1832-1848. Paris et les parisiensChapitre 39 sur 50 · II · texte numérisé non relu

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neur , et quelque chose de chevaleresque. — Puis, abandonnant ce terrain de la vie intime, il cherche à populariser des études philosophiques, et à éclairer des systèmes inaccessibles à l'intelligence vulgaire. Le Mysticisme de Swedenborg ^ la Recherche de Vahsolu^ la Peau de Chagrin^ et tant d'autres , renferment des appréciations dignes d'être méditées par les hommes sérieux. Ce qui plaît surtout dans ces créations, c'est xm Uen mystérieux qui les lie entre elles ; ce sont ces personnages que nous retrouvons sans cesse comme de vieilles connaissances que nous sommes exposés à coudoyer dans les salons, à rencontrer dans les rues, et qui se mêlent constamment à la vie de tous les jours. Son habileté est extrême dans les chicanes de la loi ; il est retors comme un ancien procureur ; et je suis convaincu que M. de Balzac , avocat , serait le plus en vogue au Palais pour toutes ces causes incertaines qui demandent à être promenées dans le dédale du Code. Les ouvrages de M. de Balzac sont nombreux. Tous ne sont pas également heureux; plusieurs resteront comme un monument philosophique de l'époque , d'autres sont déjà oubliés des contemporains ; mais dans les plus faibles de ces productions on reconnaît le brillant pinceau du peintre incomparable des mœurs françaises, et

cet heureux esprit d'observation qui restera longtemps sans rival.

Le poëte éminent dont nous avons déjà parlé , M. Victor Hugo, est auteur de quelques romans. Esprit créateur, imagination vivace , il imprime son cachet à tout ce qu'il touche. Bug-Jargal, le Dernier jour d'un condamné, voire même Han d'Islande, ont un mérite d'originalité que l'on chercherait vainement ailleurs. Mais le plus beau joyau de sa couronne littéraire est, sans contredit, Notre-Dame de Paris. La Esméralda est une création si poétique, si ravissante; Quasimodo est si noble sous ses difformités , Claude Frollo si affreusement grand dans ses passions, qu'on lit et relit c^t ouvrage avec un plaisir infini. Le moyen âge s'y dresse avec sa scrupuleuse fidélité, et la description de la cathédrale est un chef-d'œuvre dans un chef-d'œuvre.

Le plus populaire parmi les romanciers , ou plutôt celui qu'une certaine catégorie de lecteurs et de lectrices estime le plus , c'est M. Paul de Kock. — Le nommer suffit pour savoir quel genre de littérature l'occupe; mais si ses tableaux piquants ^ ne sont pas toujours marqués au coin du bon godt ou de la morale, on ne peut nier qu'ils ne^ soient excessivement amusants. La grisette, l'ouvrière, le commis-marchand, y sont dépeints de

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main de maître; la gaieté, Tentrain débordent à chaque page , et le lecteur sérieux , tout en se reprochant le temps perdu à cette lecture plus que légère, poursuit jusqu'au bout Touvrage , qui rattache par la variété des récits, par la vérité de robservation , et même quelquefois, il faut en convenir, par une touche forte et puissante, par une sensibilité naturelle , qui remue la fibre la plus endurcie du cœur humain. — Tant que M. Paul de Kock était jeune , la vivacité de ses conceptions ne descendait jamais jusqu'à la licence ou au mauvais goût ; mais, en se faisant vieux , il pèche quelquefois par des images libertines et des détails nauséabonds.

Le nom le plus populaire après celui de Paul de Kock , pour le moment , est le nom d'Alexandre Dumas. A voir cette avalanche de productions , on se demande sérieusement s'il est possible à un seul homme d'accomplir une aussi vaste entreprise, une tâche aussi incommensurable. L'esprit hésite à se prononcer ; et si Ton réfléchit au genre de vie de l'auteur, la difficulté augmente encore. Conteur admirable , homme des plus charmants , répandu dans le monde artistique et aristocratique , souvent sur Mes grandes routes, quand peut-il travailler? Pourtant de nombreux témoins sont là pour attester que son extrême activité suffit à tout; que trois

OU quatre lieures de son travail , exécuté avec une rapidité phénoménale, suffisent pour alimenter pendant quelques jours les nombreuses colonnes des journaux, qui recherchent la signature d'Alexandre Dumas comme le billet à ordre de la meilleure maison de banque. Ses détracteurs et ses ennemis (hélas! qui n'en a pas?) prétendent, au contraire, que M. Alexandre Dumas n'est qu'un éditeur responsable d'une nombreuse société; qu'il signe et polit les ouvrages que les autres ont élaborés ; qu'en y regardant bien , on trouve des dissemblances notables dans la manière de faire de l'auteur : mais comme aucune preuve irrécusable ne vient à l'appui de cette affirmation , contentonsnous d'accepter pour sien tout ce que Dumas nous donne; admirons cette imagination fabuleuse, cette activité fantastique , et avouons que les ouvrages d'Alexandre Dumas sont dans les mains de tous, qu'ils sont fort attachants et très-bien écrits. Il y a bien, par-ci par-là, quelques négligences de style, quelques impossibilités, quelques courages hyperboliques; mais l'ensemble est très-satisfaisant. Son dialogue est rapide, brillant, et ses descriptions pleines de charme. L'idée philosophique est le plus souvent absente; mais il s'en soucie peu, ce n'est pas son affaire. Son but, à lui, est de rempUr, autant que possible , ses nombreux engage-

ments avec différents journaux, et de compléter la somme de mille volumes qu'il veut écrire avant de se reposer. Ainsi soit-il , pour le grand plaisir de ses innombrables lecteurs!

Entre Balzac et Dumas, un auteur d'un rare mérite, et que la mort a ravi trop tôt aux lettres et à nos affections , se place par la force de son talent. Je veux parler de Frédéric Soulié. Homme de conviction, esprit droit, cœur chaleureux, il reflète son âme sur tous ses ouvrages. On voit , dans tous ses écrits, une haine profonde contre les iniquités du siècle , un mépris pour les vices de toute nature qui pullulent dans notre société. Quelquefois son système de poursuivre partout le mal remporte au delà des bornes permises par le bon goût; souvent son expression rude va frapper lourdement un sentiment délicat qu'il faudrait ménager ; mais il paraît s'être dit que pour faire une impression profonde , découvrir tout le hideux qui se cache avec art , il faut être un rude jouteur et arracher le masque au vice , n'importe ce que l'on découvrira dessous. Aussi , voyez que de trabisons , que d'infamies dépeintes de ce style vigoureux et impitoyable qui l'a classé à part ! Comme ses caractères sont hardiment accusés ! comme il sait récompenser un cœur honnête par quelques tableaux d'une fraîcheur, d'une délicatesse déli-

cieiise! Les ouvrages de Frédéric Souliésont nombreux ; ses Romans du Languedoc y tiennent la première place. Son Vicomte de Bézières et le Comte de Toulouse sont supérieurement conçus , et exécutés de même. Les Mémoires du Diable commencent la série des impuretés sociales dont j'ai parlé tout à l'heure ; et dans la Confession générale, restée inachevée, on ne voit pas faiblir Fauteur dans ce système, honnête sans nul doute, mais plus d'une fois regrettable. — Frédéric Soulié est auteur de plusieurs drames qui ont toujours réussi ; seulement j'aurai à parler plus bas d'une tendance que je réprouve , et les réflexions que je devrai y faire lui seront aussi applicables.

Qui ne connaît pas le bonhomme Jacob, le bibliophile , membre de toutes les Académies , savant très-versé dans la bibliographie? Eh bien! dans ses moments perdus il nous gratifie de temps à autre de quelque excellent roman, tel que le Divorce^ par exemple, les Francs Taupins, et tant d'autres qui', sans être des ouvrages hors hgne , tiennent une place fort honorable dans la littérature contemporaine, et ont surtout le mérite fort rare , hélas ! d'être écrits avec pureté et élégance. /

Son frère, Jules Lacroix (car c'est le secret de "--la comédie à présent que Jacob n'est qu'un pseudonyme fort transparent de Paul Lacroix) , est un

peu dans le genre de Sonlié ; il fait une guerre acharnée aux vices, et il recherche tout ce qu'il y a de plus hideux dans le monde pour composer des romans, fort intéressants assurément, mais qui ne peuvent être placés entre les mains de tout le monde. Il y a des tableaux repoussants, et des scènes qui font soulever le cœur. Lisez plutôt le Corps sans âme y la Grossesse ^ et Uîie Fleur à vendre.

Je voudrais savoir ce que l'auteur pense luimême de ses ouvrages. S'imagine-t-il par hasard remplir une mission, et se croit-il obligé, par ses compositions brutales, de rendre un grand service à la société ? — Ce genre de productions manque toujours son but.

Écrivain élégant et de fort bonne compagnie, M. Alexandre de Lavergne a dans sa plume de charmantes descriptions, tout imprégnées de ce vernis coquet qui plaît toujours quand , sous ce poli, on trouve de l'intérêt, des scènes fort bien amenées, d'amusants et d'attachants détails. Le livre signé de son nom est un ami bien venu que l'on attend depuis longtemps, etavec lequel on aime à s'entretenir.

Élie Berthet écrit aussi dans ce genre; mais je lui reprocherai un peu de mollesse, des circonlocutions, et une espèce de (hHajage^ si j'ose m'exprimer

ainsi , qui nuit très-souvent à ses conceptions. Quoi qu'il en soit , il mérite d'être cité dans cette pha- ^ lange, où Léon Gozlan a aussi sa place marquée. Les Tourelles y et surtout les Soirées du Père la Chaise^ sont des compositions fort remarquables; la dernière surtout, par la variété heureuse de ses caractères si vigoureusement tracés, par Texcentri-^ cité de Taction et un humour des plus britanniques, se classent à part. Mentionnons aussi Jules Sandeau , son Docteur Herbin et sa Marianne ; ainsi que Roger de Beauvoir et son histoire du Cheif aller de Saint-George , de ce fameux mulâtre qu'il a mis en relief d'une manière supérieure.

Un écrivain spirituel et profond, connu déjà par plusieurs ouvrages remarquables, M. Louis Reybaud , s'est surtout placé hors ligne par son célèbre Jérôme Paturot à la recherche cV une position sociale, chef-d'œuvre dans son genre, et qui peint admirablement notre époque sous un point de vue qui fut assez longtemps négligé. Voyez par quelles péripéties il fait passer ce pauvre M. Paturot! Voyez-le surtout à la Chambre des Députés, avec sa malheureuse harangue sur les fromages ! On peut dire franchement que c'est un ouvrage exceptionnel ; il fait véritablement plaisir, et est surtout remarquable par la peinture fort divertissante des mœurs actuelles, où tout le monde veut

sortir de sa sphère et aspirer à des grandeurs hors de sa portée.

Si vous êtes jamais allé au Théâtre-Français, et si vous vous êtes assis à l'orchestre, vous avez dû rencontrer, soit devant , soit derrière , soit à côté de vous, un monsieur d'un certain âge, fort remuant, marmotant toujours, suivant ou précédant les acteurs quand ils jouent des pièces classiques. Ce voisin si peu commode, dont la principale occupation consiste encore à faire et défaire des nœuds à son mouchoir, s'appelle le baron de Lamothe-Langon. Vous n'avez peut-être jamais entendu parler de M. Lamothe-Langon ? Eh bien, entrez dans le premier cabinet de lecture venu, et demandez un ouvrage de lui. On vous donnera un nombreux catalogue de romans composés par lui, et vous apprendrez qu^il est la providence de ces étabhssements, qui, sans lui, chômeraient assez souvent, et qu'il fait les délices des gens fort honnêtes du quartier. Effectivement, sans briller d'un éclat comparable à celui des sommités du jour, M. Lamothe-Langon est un auteur fort respectable. Il a de l'imagination, de la verve ; il connaît toutes les ressources de l'art romantique ou plutôt romanofère. Il a, je vous assure, dans son bagage Uttéraire, des compositions que tout le monde signerait très-volontiers : le Roi et la Griset te y par exemple. Il y a là certaines pages admi-

rables ; et l'endroit où le cardinal de Richelieu expose sa politique à Montmorency, qu'il va faire exécuter, est un morceau capital, et qu'on est heureux de rencontrer.

f Maintenant abordons l'étude d'un auteur qui a foit assez de bruit avec ses romans, qui, débutant par quelques scènes maritimes, abandonna ensuite les navires et les flots de l'Océan, pour voguer plus sûrement sur la vaste mer de la société parisienne. Je parle d'Eugène Sue.

Si vous avez lu avec attention ses premières productions, vous vous êtes aperçu de la tendance de l'auteur vers un amer scepticisme, vers la négatioB de toute vertu , montrant l'impunité assurée au vice, au crime. Zn Salamandre^ et son Schaffie ^ Alar-Gulj la Vigie de Coatven^ et tant d'autres ouvrages, sont là pour prouver si mes réflexions sont justes. —Puis sont venues les études sur les vices de la société actuelle , surtout dans la haute classe ; et son fouet fustigeait impitoyablement les désordres de ce monde brillant et riche, qui trouve toujours les moyens de satisfaire ses honteux caprices en semant l'or souvent trèsmal acquis. —Puis il se mit à étudier la constitution sociale sur une large échelle; et, voulant éclaircir tous ses doutes, il étudia l'homme à tous les degrés de cette même échelle , pénétrant tout aussi

bien dans les salons dorés que dans les bouges les plus infects , où le rebut de la société se livre' à ses turpitudes , ou cache quelques vertus ignorées du inonde entier. Mathilde prépara déjà favorablement les esprits à s'aventurer à la suite de l'auteur dans ces sentiers épineux ; et, une fois familiarisé avec lui , dans les Mystères de Paris on ne se rebuta ni de l'argot , ni du tapis-franc, ni de la Chouette, ni du maître d'école. Mais ce courage , cette persévérance à le suivre , se trouvent amplement récompensés par les créations inimitables de Fleur-de-Marie et de la petite Rigolette , ces deux types éternels , et qui plairont aussi longtemps qu'il restera dans le cœur de l'homme un sentiment pur et honnête.

Ce n'était pas assez pour l'auteur de décrire ces tableaux si variés , si émouvants ; il se prit corps à corps avec toutes les défectuosités de nos lois , de nos institutions; il démontra victorieusement que la plupart des vices , des délits et des crimes qui se commettent , viennent de ce qu'on ne s'est jamais sérieusement occupé de l'amélioration du sort de la classe pauvre ; qu'on l'a toujours négligée, et laissée croupir dans l'ignorance et dans la misère. Il fait voir que la justice distributive n'existe que pour les classes aisées et riches ; que le pauvre subit les cruelles épreuves du sort sans

espérance et san^ consolation ; que la misère engendre la turpitude , conduit inévitablement au crime ; et que ceux qui, dans ces positions, veulent rester honnêtes , vertueux , ont plus de luttes de tous les genres à soutenir que les élus du privilège. Quelles peintures effrayantes et terriblement vraies il nous donne de ces mystères que les repaires à peine explorables cachent à la lumière du soleil ! De combien de manières ne nous montret-il pas le pauvre atteint dans sa vie par une suite cruelle de malheurs, de misères dont le nom est presque inconnu à la plus grande partie , sinon à la totaUté de la classe qui vit de ces misères et de ces malheurs !

Après avoir déroulé ce cruel chapelet des souffrances du peuple , il se demande si la société sera toujours impuissante à améliorer le sort de la classe j la plus pauvre et la plus nombreuse? Dans un ou- Jr vrage subséquent , où il attaque la société des je- { suites , il indique quelques idées fort justes sur j Tassociation en matière de travail ; il tâche de l'or- ' ganiser d'une manière compatible avec la nature humaine, avec les institutions existantes, sans toucher en aucune manière ni à la famille ni à la propriété.

Je sais que les esprits graves , sévères , n'acceptent pas cette manière de traiter des choses d'une si haute portée dans un livre qui a pour titré : Ro-

man; mais qu'importe par quel chemin la lumière se fait jour? Pourvu qu'elle arrive, elle est toujours la bienvenue. Ce roman, qui passe par des milliers de mains , peut tomber sous les yeux d'un penseur qui^ ayant trouvé le grain propre à germer, saura en tirer tous les profits qu'il est capable de donner.

La place conquise par Eugène Sue est immense ; elle lui est due légitimement; et, quoi qu'il en advienne de ses doctrines , il a rempli noblement sa tâche d'écrivain socialiste.

Le style de M. Sue est très - agréable et trèscoulant ; son imagination est vaste ; il coordonne bien les fils de ses intrigues ; et quoiqu'on rencontre de nombreuses inégalités dans l'exécution, cela tient plutôt à la rapidité de la rédaction qu'à l'ijnpuissance.

Au nombre de ceux qui se servent du roman pour le développement des idées généreuses, il faut ajouter M. Emile Souvestre. Quiconque voudra méditer ses ouvrages y trouvera des vues trèssages, un discernement rare, joints à un style vigoureux , nourri , mâle et énergique. Son livre des Élus et des Réprouvés mérite d'être placé à côté des meilleurs du genre.

Je dois abandonner ce sujet non épuisé : — obligé de me renfermer dans certaines limites, je

dois m'interdire une étude plus étendue , qui me conduirait trop loin. Abordons la littérature dramatique à Paris , car cette ville résume à elle seule tout ce que la France produit en ce genre ; et s'il est vrai que les pièces de théâtre de Paris se jouent en province , il est presque sans exemple qu'une pièce composée dans quelque ville de département soit mise en scène ici. Pour mon compte j'avoue que je n'en connais point.

Les immortels ouvrages des auteurs du xvii* siècle ont mis si haut l'art d'écrire pour le théâtre, que tout ce que l'on peut faire de mieux, dans notre temps , c'est de jouer les pièces de Corneille , de Racine et de Molière toutes les fois que l'on veut donner un chef-d'œuvre. Gela est triste à dire pour la génération présente , mais cela est pourtant trèsvrai. Néanmoins, entendons-nous sur ce chapitre. Je ne suis nullement de ceux qui disent que la comédie et la tragédie ne sont plus possibles après ces admirables productions dont j'ai parlé tout à l'heure ; je soutiens , au contraire , que chaque époque produit, selon les exigences du goût dominant , assez d'ouvrages pour suffire à la consommation journalière. J'ajouterai même que si l'on voulait nous nourrir constamment des œuvres des siècles passés , on manquerait son but. La littérature appelée classique a fait son temps ; elle a épuisé

toutes les ressources du genre , et elle existe comme monument. Les exigences de nos jours sont tout autres. Nous tenons à élargir notre cadre, et, en laissant de côté les trois unités , à dérouler devant les yeux du spectateur toutes les péripéties de la vie, sans nous inquiéter si l'action se passe dans Tespace de vingt-quatre heures ou de vingt-quatre ans. Pour nous , à présent , il faut des actions et non pas des paroles ; ou, soit dit en d'autres termes , une action simple racontée avec grâce , en vers très-beaux, ne nous suffit plus. Le tourbillon de la vie nous emporte ; nous ne pouvons nous renfermer dans une quiétude absolue pour écouter tranquillement des tirades et pour admirer en silence. Non , la vie déborde; il faut de la nourriture plus substantielle à nos cerveaux en ébullition, à nos cœurs impatients.

11 me faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde,

— a dit la Fontaine, et nous le répétons tous en chœur avec lui : — aussi , toute tentative faite pour atteindre ce but est respectable ; et en cherchant bien , en cherchant toujours , on finira par trouver. En se reportant un peu* en arrière , et en se rappelant ces luttes ardentes qu'il fallait soutenir contre les partisans de l'ancienne école , luttes dont Hernani a donné le signal, on conviendra que

c'est à Victor Hugo d'abord , à Alexandre Dumas ensuite, qu'appartient l'honneur d'avoir abandonné les sentiers tracés , et de s'être élancés dans l'arène pour se frayer de nouvelles voies. Le public les a suivis sur ce terrain , donnant son approbation impartiale, applaudissant à d'heureuses innovations, récompensant, par la célébrité, des efforts tentés si courageusement. Puis on s'est aperçu que parler toujours de la classe élevée , des rois et des héros , finissait par être monotone; et l'on se rejeta dans le drame bourgeois d'abord , ensuite dans le drame populaire. La tentative fut-elle aussi heureuse ? — Je ne le crois pas ; et voici pourquoi :

Le drame populaire est fait en vue des masses , de ces masses qui ne jugent qu'avec leur sentiment, et qui se soucient peu des conventions de l'art. Pour agir sur cette fibre populaire , il faut deux choses : outrer les moyens extrêmes , et flatter le peuple. De là la représentation de toutes les atrocités , de toutes les scélératesses ; mais , par un pri-^ vilége exclusif , toutes les vertus étaient réservées à la classe la plus intime de la société. Aussi quels applaudissements frénétiques , quelles acclamations à faire crouler la salle de l'Ambigu ou de la Gaieté , quand un noble comte ou un marquis se salissaient de toutes les infamies imaginables , et quand Tenfant du peuple arrivait là rempli d'hon- II. 24

nêteté et de dévouement. Certes , je suis loin de nier que le germe de toutes les vertus ne se trouve dans le cœur du peuple , que les plus nobles instincts ne se fassent place dans son âme ; mais conclure de là que F infamie ne doit être le partage que de la classe privilégiée , comme on rappelle , c'est conclure par une fausseté , et de plus par un nonsens. Les raffinements de la civilisation peuvent sans nul doute engendrer beaucoup de vices, voire même des crimes ; mais il est cent à parier contre un que Tignorance, le manque d'instruction soit morale, soit religieuse , exposera l'homme plus souvent à suivre les suggestions du mal , que ne le fera la connaissance exacte de ses devoirs. Il est trèsimpolitique, très-dangereux de faire passer dans Famé du peuple la conviction que la classe éclairée, que la haute société n'est qu'un ramassis de scélérats ; on nourrit ainsi une haine irréfléchie , on lui donne l'orgueil de ses haillons, on l'abrutit davantage : et vienne une secousse , un ébranlement dans rÉtat, on jette sur la place publique des milliers de bras qui ne demandent qu'à agir, et, d'après leurs souvenirs de théâtre, ne désirent que d'abattre ce prétendu ennemi qu'ils voient dans la noblesse ou dans la bourgeoisie. On a dit avec raison : Il y a quelque chose de pire que le flatteur des rois , c'est le flatteur du peuple.

Mais les auteurs qui écrivent des drames de ce genre s'en soucient fort peu : ils ne voient que l'argent qu'un tel succès leur rapporte; et je ne serais pas étonné même qu'ils ne se doutassent point du mal qu'ils font. Pourvu que de bruyantes acclamations accueillent ces œuvres , où tout manque à la fois, l'invention, les caractères et le style, ils n'en demandent pas davantage, et se mettent sans cesse k la recherche de quelque bonne noirceur qu'ils pourront faire endosser à quelque malheureux noble , pour la plus grande gloire de la blouse ou des sabots.

Jugé à ce point de vue, l'art dramatique dépasse les limites dans lesquelles il devrait se renfermer, sans perdre de vue que sa mission doit toujours être moralisante ; qu'il doit écarter soigneusement des tableaux hideux et dégoûtants, pour ne pas accoutumer le peuple à se familiariser avec le crime. La fibre du peuple, sous ce rapport, ne doit pas être émoussée ; il faut , au contraire , lui conserver sa sensibilité honnête, et maintenir en lui l'instinct du juste et du probe. Je pense que ces considérations ne sont pas un hors-d'œuvre , quand il s'agit de parler du théâtre et de l'art. Les méditations les plus sérieuses ne sont pas de trop, lorsqu'il s'agit de l'action , de l'influence civilisa-

trice sur les masses. — Maintenant abordons les auteurs.

Si l'on voulait juger du mérite d'un auteur parle nombre des pièces qu'il a composées et par celui des représentations qu'elles ont eues , on trouverait que M. Dennery est l'aigle de la France dramatique. Rien que son drame A la grâce de Dieu,, qui a été représenté plus de deux cent cinquante fois , devrait lui donner cette place. Mais en fait de littérature on ne compte pas , on pèse. Je laisse à la postérité de classer les prétendants selon leur mérite.

Casimir Delavigne, dont j'ai parlé plus haut , n'était pas seulement un poëte lyrique; je crois par luimême que cette poésie n'était regardée que comme une chose accessoire , et qu'il tenait , avant tout , à sa couronne d'auteur dramatique. Les difficultés qu'il a d'abord rencontrées dans sa carrière nous ont valu une excellente comédie du genre lyrique: les Comédiens, Jamais peut-être Delavigne n'a montré tant de verve, de piquant, que dans cette œuvre charmante, son chef-d'œuvre comique. Je dis chef-d'œuvre , et je désire que ma pensée soit bien comprise ; je ne veux pas dire par cela que cette comédie soit hors ligne, soit sans reproche. Non ; mais je maintiens que la vivacité , la chaleur de la jeunesse y sont pleinement répandues; et

quoique Fà-propos en ait depuis longtemps disparu, c'est peut-être la seule comédie vraie que nous ayons de lui. — V Ecole des Vieillards est une œuvre à part : elle emprunte son plus grand intérêt du drame plutôt que de la comédie. La composition en est sage, le vers en est élégant; mais toutes ces qualités qu'on lui reconnaît ne peuvent la sauver d'une certaine froideur inhérente au sujet. Delavigne réussit mieux dans le drame et la tragédie. Louis XI contient des passages d'une grande beauté ; la création de Tyrrel, dans les Enfants d'Edouard, dénote une haute capacité philosophique et une connaissance réelle du cœur humain.

Depuis que Chateaubriand a salué Victor Hugo du nom d^ enfant sublime , la France en accepta l'augure , et l'homme justifia les espérances de son jeune âge.

En examinant les productions littéraires de Victor Hugo , il ne faut pas perdre de vue sa tendance, son parti pris de sortir à toute force de l'ornière tracée par l'antiquité et par les talents de l'empire, il se posa novateur hardi , destructeur impitoyable des conventions scolastiques; et, secondé vigoureusement par cette jeunesse contemporaine qui a tous les instincts de l'indépendance , il réussit à

transformer Tart théâtral, à lui ouvrir une route nouvelle , et à agrandir son domaine.

Le génie de Shakspeare, de Byron ^ etc., n'est pas une affaire de convention; ce n'est pas Famour-propre anglais qui leur a donné l'immortalité. Non ; mais une étude impartiale des ressources de la nature qu'ils ont mise en action , a fait découvrir des richesses inépuisables là où quelques esprits méthodiques et compassés ne voyaient que lo débordement du faux goût et d'une imagination malade.

S'il nous faut choisir parmi les productions de Victor Hugo une œuvre qui le classe à part, et qui lui donne la renommée , nous serons fort embarrassés ^ Toutes ses compositions sont marquées au coin d'une originalité qui ne se rencontre chez aucun de ses contemporains ; et je crois qu'il faut les accepter toutes , pour convenir que la couronne poétique qui ceint son front est justement méritée. Pour mon compte personnel, laissant à part Her^ nani comme œuvre unique dans son genre , je pencherais volontiers pour Marion de Lorme» Faire sortir d'une donnée semblable une création aussi noble, aussi pure ; donner à tous les caractères ce cachet vigoureux qui les fait reconnaître entre tous^ c'est faire preuve d'une puissante organisation , d'une conception hors ligne. Et comme

si tous les genres de littérature devaient lui être familiers, Victor Hugo est en outre auteur d'un Fojage sur les bords du Rhin, où, après avoir retracé fidèlement toutes les beautés de la nature et de Fart du moyen âge, après avoir raconté toutes les curieuses traditions de ces contrées, il se résume dans un magnifique épilogue sur les destinées futures des peuples qui habitent les pays parcourus par ce fleuve grandiose, et apprécie politiquement le rôle de la France à leur égard.

Je me suis expliqué ailleurs un peu sévèrement à l'égard de M. Victor Hugo, et je suis heureux de pouvoir lui rendre ici pleine et entière justice dans tout ce qu'il a fait de réellement beau , de réellement grand. Aussi , avant de clore ces lignes qui le concernent, je mentionnerai encore deux de ses ouvrages, Lucrèce Borgia et le Roi s^ amuse. De son propre aveu , il désirait représenter, dans ces deux conceptions, les deux sentiments les plus difficiles à définir que la nature ait placés dans le cœur humain : Tamour maternel et l'amour paternel.

Tous ceux qui refusent à la femme toute capacité morale et politique ne peuvent pourtant pas se résoudre à nier en elle ce sentiment inné , le plus noble , le plus puissant , l'amour maternel. Vertueuse ou criminelle, ce sentiment la grandit ou

Tabsout ; et quand tous les vices , tous les crimes auraient souillé sa vie, cette corde sensible qui vibre au fond de son cœur lui donnera encore quelques droits à la commisération. Avec moins de force, mais également persistant, ce même sentiment se retrouve dans Thomme. C'est là que Tambitieux se réfugie , que le méchant se dépouille de son fiel; sa prunelle s'allume d'un feu pur, son cœur bat plus vite quand, penché sur le berceau de son enfant, il peut aspirer son souffle innocent , et quand, plus tard, il pourra veiller sur ses destinées. Chose étrange! A ce sentiment même, qui ennoblit et grandit, se mêle toujours quelque chose de petit, tant notre nature est imparfaite ; et l'on voit, presque sans exception, le père tendrement chérir sa fille , et la mère son fils. On dirait que Ton pressent un antagonisme futur dans ces deux êtres si faibles encore, et que la mère retrouvera en sa fille une rivale de sa beauté , et le père trouvera dans son fils un égal ou un supérieur en capacité. Quoi qu'il en soit , Victor Hugo a saisi merveilleusement ces deux nuances , et a su en tirer un admirable parti pour la scène. La décision d'un ministre arrêta les représentations du Roi s amuse ^ par respect sans doute pour les rois; mais la lecture a rendu autant qu'il est possible, à tout le monde, cette magnifique trilogie de l'amante , de la mère

et (lu père : Marioii de Lormc , Lucrèce Borgia , le Roi s'amuse.

Dans tous les efforts qu'il a tentés pour régénérer Tart dramatique pendant ces vingt dernières années , Victor Hugo avait un puissant auxiliaire dans Alexandre Dumas. Moins poétiquement organisé que son illustre rival, ce dernier, avant de devenir Tentrepreneur général de tous les rez-dechaussée des journaux , avait pourtant assez de talent pour tenir la balance presque égale, et se maintenait sur un pied très-respectable sur la scène. Depuis Henri ///jusqu'à Catherine Howard^ ce fut une suite continuelle de succès; et quoiqu'il ne fanatisât pas autant son public que Victor Hugo, quoique ses créations ne fissent pas époque dans Thistoire de l'art , on ne peut pourtant disconvenir que son drame ^ Antony ne soit une conception vraiment remarquable. La morale philosophique du sujet est très-relâchée. Antony , regardé comme type , est devenu l'expression significative de cette intéressante classe d'hommes dont les parents ont oublié de faire inscrire leurs noms sur les registres de Tétat civil.

Après avoir épuisé son répertoire du drame moderne, Alexandre Dumas a voulu tenter l'essai difficile d'une tragédie dans le genre classique ; et comme il est convenu partout que l'auteun compte

jusqu'à trois mille amis et compagnons, il était plus que sûr d'avance que son œuvre irait aile stellcy selon l'expression italienne. Il prit même , dit-on , soin de l'éterniser par l'art plastique, en faisant frapper une médaille en commémoration de cet immense événement. Enfin le jour de la rampe vint pour cette œuvre tant prônée , tant vantée , et il arriva ce qu'il arrive pour la plupart de ces œuvres annoncées à son de trompe : Caligula tomba presque, se traîna quelques représentations, et mourut de sa belle mort , porté en terre au milieu des sifflets et des rires du public ingrat. Il y avait pourtant de Finvention dans cette pièce; et, grâce à un encrier qui a été, dit-on, jeté à la tête du directeur par Fauteur, on y a déployé une magnificence digne de cette Rome éternelle , de cette capitale immortelle d'un peuple-roi , qui éveillera toujours d'ineffaçables souvenirs dans le monde. Mais, hélas ! trois fois hélas ! la fable a raison :

Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami ; Mieux vaudrait un sage ennemi.

Et que dire alors quand ils sont au nombre de trois mille ?

Plus tard, Alexandre Dumas a pris d'éclatantes revanches sur cette même scène témoin de sa disgrâce. De charmantes comédies, spirituellement

dialoguées, tiendront dans les souvenirs du théâtre français une place honorable. Cet auteur aurait besoin de se retremper dans le silence, de se défaire de cette funeste facilité qu'il possède, et dont il tire vanité ; il devrait méditer l'art difficile de composer pour le théâtre ; et alors de ces éminentes qualités que la nature lui a données , employées consciencieusement, pourrait sortir une grande œuvre, éternelle gloire de son auteur; car je suis convaincu qu^ Alexandre Dumas possède en lui tout ce qu'il faut pour l'accomplir.

Le nom de Scribe est tellement populaire', ses productions sont tellement connues, qu'il semble plus que superflu de nous occuper de lui ; mais dans ce siècle où tous nous devons être les fils de nos œuvres, c'est un exemple heureux à mettre sous les yeux du mondes — Dans tous les pays de Tunivers où l'idiome français pénètre , partout où il se trouve un théâtre et un homme capable de traduire, les comédies, les opéras et les vaudevilles de Scribe sont connus. Une forme gracieuse , un style élégant , quoique parfois négligé, et sur lequel un puriste trouverait très-souvent à redire ; un enchaînement de scènes habile ; une connaissance parfaite des ressources du métier, et, de plus, une invention très-heureuse, foîit de cet auteur les délices du bon goùl. Son

répertoire est inépuisable ; mais ici, comme pour Alexandre Dumas , la même question se présente : Quel est le chef-d'œuvre d'avenir dans cette immense nomenclature des produits de sa plume? Quelle est la pièce qui doive devenir immortelle comme Tartufe ou le Misanthrope^ et faire passer aux générations futures le nom de son auteur ? — Je crains fort que cette pièce ne soit encore à écrire. La comédie de caractère, tentée plus d'une fois, a rarement réussi depuis Molière ; la comédie de mœurs passe assez vite, et ni Bertrand et Raton, ni le Mariage cT argent , ni Une Chaîne , ne vivront guère longtemps dans la postérité, quoiqu'elles ne soient pas sans mérite, quoique leur constitution soit plus robuste que celle de tant de leurs sœurs aînées ou cadettes. Mais attendons ! M. Scribe est homme d'un immense esprit ; il doit savoir que le monde a droit d'espérer de lui autre chose que ces brillantes fusées , ces feux follets éclatants , pleins de saillie , de bon goût, de finesse, d'adresse. — Satisfait sous le rapport de la fortune, M. Scribe doit élever lentement le monument d'une gloire durable.

MM. Dumanoir et Bayard se rapprochent beaucoup, par leur genre, du talent de M. Scribe.

M. Emile Augier a de l'instinct comique. Sa charmante ébauche de l'antique, la Ciguë y est

LITTÉUATUKE. 381

écrite avec une verve admirable : on sent que la vie coule sous ses phrases railleuses. Ou je me trompe fort, ou Tavenir lui appartient.

Si nous reportons nos souvenirs vers la fin du dernier siècle , nous y apercevrons un talent brillant , original ; un homme remuant , spirituel , caustique, Beaumarchais enfin, qui, avec son Mariage de Figaro, bouleversa la société et le théâtre. On va même plus loin à son égard : on prétend que cette extravagance, modèle unique d'un genre singulier, produisit la révolution française, la première, la grande! Hélas! il ne faut pas connaître l'histoire, il faut avoir une singulière aberration d'esprit pour soutenir une thèse semblable. Les voies providentielles sont tracées pour la marche des nations et de l'univers. Ne nous dressons donc pas sur les misérables échasses de notre vanité impuissante ; subissons les arrêts éternels, et réduisons nos puériles prétentions à leur juste valeur. Sans nul doute la pièce de Beaumarchais a donné un méprisant coup de pied à cette société corrompue des cours ; mais de ce trait de satire à l'influence révolutionnaire , il y a loin.

De nos jours , un homme de mérite , étudiant les auteurs antérieurs, s'aperçut que cette riche mine à peine découverte par Beaumarchais restait abandonnée; et voyant de quelle puissance elle

pouvait être entre les mains d'un homme habile, il s'institua l'héritier de son devancier, et se mit à l'œuvre. Cet homme est M- Rosier; sa comédie est la comédie de Beaumarchais. Mais s'il a plus d'élégance , plus de sagesse que son modèle, la verve, la puissance lui manquent. Il suit de loin cette exubérante originalité qui restera encore longtemps sans rivale, et peut-être n'en aura jamais. A présent faut-il donner tête baissée dans cette avalanche d'auteurs qui naissent et qui yivept

ce que vivent les roses ,

L'espace d'un matin ;

et nous essouffler à la recherche d'une originahté , d'une idée, d'une excentricité? Mais que pourraient gagner à ce travail l'étude et le goût ? Rien. Laissons donc de côté et ces vaudevilles de MM. Ouvert et Lauzanne , éternelle récréation d' Arnal , et ces drames ténébreux à trappes , à accidents imprévus ; ces drames où les aveugles voient , les muets parlent, les morts reviennent ; ces drames qui vous traîiient haletants par des sentiers mystérieux jusqu'à la dernière scène du cinquième acte et du dix-huitième tableau , nombreux enfants de M. Bouchardy et de ses imitateurs. Repoussonsles bien vite , pour nous sauver d'une effroyable migraine; car la langue dans laquelle ils sont

écrits, l'esprit dans lequel ils sont conçus, tout cela nous est tout à fait étranger ; mais , en revenant sur nos pas, parlons un peu de la tragédie classique. Rassurez-vous pourtant ; je ne veux pas vous donner un traité ex professa^ que vous avez dû apprendre au collège. Non : seulement je veux poser la question , Si le retour à ces compositions est encore possible, et si nous serons condamnés à voir renaître, de ces cendres refroidies, ces alexandrins mesurés et glacials, adaptés à une chose mourante, sinon morte absolument?

A l'apparition des premières pièces écrites dans le goût romantique, un canon d'alarme fut tiré par Tancienne école ; et les vénérables amateurs des antiques us et coutumes jetèrent feu et flammecontre les téméraires qui osaient porter leurs mains sacrilèges sur l'édifice croulant de toutes parts. Certes , même dans le cas où ces rudes adversaires pleins de verve, d'idées et de jeunesse, n'auraient pas fait d'aussi profondes blessures à la tragédie classique avec leur poignard à bonne lame de To^ lède^ elle serait morte d'elle-même. Tous les anciens athlètes étaient déjà couchés à terre ; Corneille, Racine, Voltaire seuls survivaient : mais l'orage grondait de tous côtés, l'ennui planait sur tous les chefs-d'œuvre, et les successeurs de Talma galvanisaient en vain ce cadavre antique. La venue

de mademoiselle Rachel , son immense talent , redonna un peu d'espoir à l'enthousiaste cohorte des Grecs et des Romains ; mais la célèbre tragédienne, par un refus opiniâtre d'accepter un rôle dans une tragédie, semblait confirmer l'avis de tout le monde, que ce genre d'un autre temps ne se relèverait jamais.

Tout à coup une rumeur vague se répand dans Paris. On parle d'un chef-d'œuvre arrivé de province, dont l'auteur est encore inconnu dans la république des lettres, mais qui, comme le Gid, porte ses premiers coups d'une main assurée. A la face épanouie de tous les idolâtres des trois unités , aux nombreux signes d'admiration échappés aux fervents, il fallait bien s'apercevoir qu'il se passait quelque chose d'insolite et d'inaccoutumé sur l'horizon théâtral. Effectivement, la tragédie qui devait rendre la vie à l'ancien genre s'appelait Lucrèce ; son auteur était M. Ponsart , jeune avocat de mérite , et le théâtre de l'Odéon devait être le berceau où cette création , que l'on disait d'avance admirable, verrait le jour. Par un hasard inouï peut-être dans les fastes littéraires", cette œuvre tant prônée , adulée, portée aux nues, tint en grande 'partie les promesses de ses admirateurs. L'ouvrage, sagement composé, élégamment versifié, habilement conduit, simple dans

ses effets scéniques , supérieurement interprété par madame Dorval et par Bocage , eut le rare mérite d'éveiller un puissant intérêt et des éloges presque unanimes. L'Académie française ayant un prix décennal à adjuger au meilleur ouvrage dramatique des dix dernières années, l'adjugea à M. Ponsart, bien plus en vue de l'avenir que du présent, tant la joie était grande dans le camp de V école du bon sens^ comme le disait modestement d'elle-même la vieille école. Eh bien ! quoique rien ne manquât à l'ovation du jeune auteur , le triomphe de la tragédie fut de courte durée. Agnès de Méranie renversa le piédestal élevé par Lucrèce ; — Judith de madame de Girardin, Virginie^ et tant d'autres essais, même avec le concours de mademoiselle Rachel , apprirent encore une fois à la coterie obstinée , qu'elle aura beau galvaniser les froides cendres classiques, elle ne leur rendra jamais la vie. 11 faut donc chercher des voies nouvelles , il faut abandonner ces sentiers battus , où les beautés de convention et de style s'endorment d'un sommeil léthargique, et pousser ses investigations dans la mine inépuisable du romantisme , qui est loin d'avoir dit son dernier mot.

Toujours, à côté du théâtre et de ses œuvres, nous voyons s'élever des appréciateurs de ses créations que le public consomme avec une effrayante insoun. 25

ciance ; des dispensateurs d'éloges ou de blâme , vulgairement appelés critiques. Chaque journal quotidien se croit obligé de consacrer, un jour par semaine, plus ou moins de colonnes, pour laisser à quelque Aristarque de son choix faire de la camaraderie, ou exhaler sa bile contre un auteur ou un directeur. Ce métier (car de nos jours , hélas ! ce n'est, pour la plupart, qu'un métier) a certains privilèges , et ne laisse pas d'être fort désirable. A part le plaisir de se poser en juge souverain d'une pièce, de prononcer en dernier ressort sur le goût public, et de se faire craindre des pauvres artistes , il y a encore l'avantage d'avoir sa stalle marquée à chaque première représentation ; d'avoir accè& soit dans les coulisses , soit au foyer des artistes , et de voir de près ces sirènes enchanteresses qui , sous une couche de blanc et de vermillon, cachent quelquefois une beauté plus que douteuse, mais dont on raffole, par cela seul qu'elles sont actrices.

Ici , comme partout ailleurs , on pourrait dire qu'il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus; car il ne suffit pas de se dire , Je rendrai compte d'une pièce et ferai une critique du jeu des artistes, pour réussir, et mériter le nom de véritable critique. Des études sérieuses , un goût éprouvé , un jugement sûr, impartial , et mille autres qualités, sont

nécessaires pour avoir le droit de tenir la férule théâtrale. Il faut encore avoir infiniment d'esprit pour faire accepter une juste sévérité ; il faut un style brillant pour amuser en instruisant; il faut... Mais que ne faut-il pas ? — Si nous nous occupons ici des critiques , c'est que nous sommes persuadé que sur eux repose le progrès de la littérature ; que ce sont eux qui dirigent les auteurs dans les voies justes du perfectionnement ; qui stimulent la paresse , châtient la négligence, rabaissent Tamourpropre et l'orgueil, et sont de véritables censeurs des idées émises au grand jour de la publicité. . MM. Villemain, dont le Cours de littérature est un chef-d'œuvre de style et de goût ; Saint-Marc Girardin, dont les élégants écrits et les savantes leçons sont admirés de tout le monde ; Philarète Chasles, avec son érudition profonde, sont des critiques par excellence. On trouve rarement autant d'aperçus justes, de remarques judicieuses, de préceptes sains , que dans les appréciations de ces messieurs ; aussi leur parole a-t-elle une autorité incontestable ; aussi sont-ils universellement reconnus passés maîtres dans Fart de juger. Leurs critiques ne passeront pas comme cette multitude d'opinions que chaque semaine voit naître et cha-^que lendemain s'évanouir, et que nous rencontrons dans les journaux de toutes les couleurs et

388 LITTÉRATUKE.

de toutes les dimensions : celles-là , nous les classons à part; elles édifient pour l'avenir, et n'ont rien de commun avec la critique courante hebdomadaire.

Rien de plus rare aussi que de trouver dans cette pauvre critique hebdomadaire , qu'il ne faut pas trop mépriser non plus, un homme de talent. Beaucoup d'hommes très-recommandables comme écrivains et auteurs n'ont jamais pu réussir dans ce genre, qui semble si facile aux esprits vulgaires. Le plus grand désir de cet excellent Frédéric Soulié était d'avoir un feuilleton en titre, pour juger les compositions dramatiques. Quant à celui-là, on ne pourra pas dire que la capacité lui manquait. Eh bien ! il n'a jamais pu mener à bonne fin une critique de bon aloi. 11 y renonça de lui-même, après plusieurs tentatives peu heureuses dans le Courrier français et dans les Débats^ où il remplaçait momentanément Jules Janin.

Puisque ce nom se trouve sous ma plume, je me hâte de dire que c'est le plus redoutable seigneur par le talent , et le seul à qui le nom de critique soit resté d'un commun accord.

Quelle verve étincelante, quelle malice, quel goût , quelles vastes connaissances du théâtre ancien et moderne ! Jules Janin connaît ses classiques sur le bout des doigts ; il possède dans sa tète un

répertoire immense des pièces représentées sur tous les théâtres de Paris. Quand il est dans sa loge de critique à la première ou à la seconde représentation , il pourrait indiquer tous les emprunts faits par les auteurs aux ouvrages joués depuis vingt ans , et il userait dix chapeaux , s'il voulait avoir la politesse de faire des salutations à chaque trait de sa connaissance. Depuis Geoffroy, on n'a pas vu un critique plus habile , plus capricieux, plus fantasque, plus élégant, plus vigoureux, plus railleur, plus sensé, plus solide, plus humoriste, plus camarade, plus passionné. Il est malheureux seulement que la passion l'égaré quelquefois , et le pousse à être injuste. Par boutade, par paradoxe, il se met à battre en brèche la réputation , le talent le plus incontestable , et , qui plus est , celui qu'il a lui-même découvert, appris à apprécier et à applaudir. — Ces inégalités dans le caractère n'ôtent rien à son vrai mérite. Jules Janin est un écrivain très-élégant , soit dans ses romans , soit dans ses critiques ; mais la trop grande facilité qu'il possède nuit quelquefois à sa pensée ; le manque de méthode que l'on aperçoit dans ses productions sera toujours regrettable, quoiqu'il rachète ce défaut par une incontestable originalité.

Rolle suit de près Jules Janin. Sous beaucoup de rapports il lui est supérieur, mais il n'a pas con-

qiiis sur les masses cet ascendant que son confrère possède depuis longtemps. Les remarques de Rolle sont plus philosophiques, plus profondes; mais la vivacité lui manque. Il est souvent piquant , mordant , ingénieux ; mais la verve si désirable dans ce genre d'écrits lui fait presque toujours défaut.

Théophile' Gautier, avec sa manière ébouriffante d'écrire, avec son indépendance d'opinion et d'expression , est le premier qui se soit mis à se railler de ce fétichisme qui pliait tous les genoux devant les autels de Racine et de Voltaire. Laissant à Corneille ses magnifiques hardiesses et ses conceptions grandioses , il dit et il répète que tous ces pères de l'ancienne école doivent faire place aux fils; qu'ils ont été assez encensés, et que le temps est venu de sortir de ces ornières du passa pour essayer du nouveau. Théophile Gautier a autant de verve , plus peut-être que Jules Janin ; et son jargon est si drôle, que peu à peu il finira par gâter la langue , en la peuplant des néologismes les plus étonnants et les plus baroques.

M. Hippolyte Lucas est le critique le plus anodin que je connaisse. Sa prose cotonneuse se traîne péniblement dans les différents détours qu'il fait pour ne pas heurter de front quelque susceptibilité ombrageuse , pour ne pas blesser quelque amour-

propre. Son blâme est si timide, son éloge si pâle, sa critique si craintive , que Ton ne sait jamais au juste quelle opinion il faut se faire de l'ouvrage dont il rend compte. Plus d'une fois je me suis demandé : A quoi tient cette timidité ? est-ce à F impuissance ou à l'ignorance? Non; car on sent à travers ces éternelles réticences un homme assez habile , ayant beaucoup lu et étudié. Les mauvaises langues disent que c'est pure précaution; que M. H. Lucas , écrivant lui-même pour le théâtre , taillant, rognant, traduisant Sophocle, Euripide, Aristophane, Galderon, Lopez de Vega, a besoin de cette indulgence que l'on rencontre dans son feuilleton. Mais alors, s'il en est ainsi, qui est-ce qui force M. H. Lucas de s'imposer la tâche hasardeuse de juger les autres?

JL^ National possède un critique que l'on nomme Albert Aubert. Il est rare d'avoir plus de morgue , moins justifiée par un véritable talent : son style est lourd, ses périodes mal taillées, l'enchaînement y manque, et sa philosophie est d'une singulière nature. Il nous fait assister à la critique d'un tableau soustrait à nos regards. Il oublie que les pièces ainsi que les écrivains ont un juge commun ; que ce juge s'appelle le public ; que pour bien juger une^ affaire il faut en avoir entendu un exposé lucide d'abord , et ensuite l'indication des défauts.

Il commence par dire que la pièce est bonne ou mauvaise , et cela doit suffire au public ; il faut le croire sur parole.

Oh ! que Ton aime mieux ce charmant écrivain qui se cache sous le pseudonyme d'Old-Nick, et que Ton nomme Forgues ! Voilà de la bonne, de la solide, de l'excellente critique! Sa morale est pure, honnête. Il y a du cœur sous ces paroles qui vont droit au but ; on se sent à son aise avec lui , et quand on est à la fin de son article , on se dit avec regret : Quel dommage qu'il n'y en ait plus !

On en dirait autant d'Eugène Guinot , ce spirituel Pierre Durand, qui écrit des Revues de Paris incomparables. Quoique , à vrai dire , il ne fasse pas précisément de critique, il s'en trouve tant et de si bonne dans ses charmants articles, qu'on peut hardiment le classer parmi les meilleurs. Quel fin observateur des mœurs de son époque ! quel excellent juge en matière de goût, de convenances, d'usages! Son esprit est léger, gracieux, de bon aloi; il raille agréablement, il conte avec grâce, et ses remarques piquantes sont toujours marquées au coin de la bonne société et du plus parfait savoir-vivre. C'est par lui que je fermerai cette galerie des critiques modernes , et par une opinion franchement énoncée. Dans toutes les productions qui passent sous nos yeux chaque lundi, nous

voyons presque invariablement que le feu sacré manque , que peu de critiques prennent au sérieux la tâche qu'ils se sont imposée , et que l'esprit de coterie domine en souverain partout. On sait de source certaine que plus d'une fois Téloge ou le blâme se distribue par camaraderie , par boutades , par mauvaises passions , et que le talent consciencieux reste négligé de tous , s'il ne fait pas partie d'une certaine agglomération d'hommes qui se poussent les uns les autres.

Plus d'une fois un critique, blessé dans son amour-propre par un auteur ou par un artiste, a eu recours à ses confrères pour châtier l'indépendance de celui qui a osé résister à d'exorbitantes prétentions; il leur donne le mot d'ordre pour l'attaque générale , et pour perdre une réputation littéraire ou artistique des plus méritées. Il est triste de le dire , mais c'est un fait constant , qu'il se trouve des hommes assez peu amis de leur conscience et de leur dignité pour se prêter à ce rôle peu honorable, scus bénéfice de réciprocité, le cas échéant. Il en résulte que le talent véritable en souffre , que le progrès s'en ressent aussi , et que Ton étouffe ainsi entre deux portes les plus belles gloires peut-être de son pays.

Avec le progrès de la civilisation , avec les lu-

mières que chaque jour répand sur toutes les branches des connaissances humaines, avec l'esprit philosophique qui pénètre partout, les exigences de l'histoire deviennent de plus en plus impérieuses. Autrefois , un simple récit des événements qui se passaient sous les yeux de Fauteur , ou bien qu'il avait ouï conter par d'autres , mis en ordre chronologique^ suffisait pour constituer l'histoire du temps dont il rapportait les fastes. Aujourd'hui il en est autrement; l'historien a une autre mission à remplir. L'histoire doit non-seulement raconter fidèlement les faits , les événements , mais elle doit encore porter son flambeau dans tous les endroits les plus secrets de l'époque , rechercher les causes qui ont produit les effets dont elle rend compte , éclairer toutes les questions obscures , et en tirer un- enseignement utile pour l'éducation du monde et pour la direction de ses affaires à venir. La chronique proprement dite disparaît, ou garde son nom modeste de chronique ou de mémoires ; l'histoire fait un triage rigoureux d'opinions , les fait passer par le critérium philosophique, et, d'un événement à peine aperçu dans les annales de l'univers , reconstruit toute une époque.

C'est à M. Augustin Thierry que l'on doit cette manière d'écrire l'histoire ; et son récit des temps mérovingiens sera toujours un modèle du genre.

Do ce point de vue, on comprendra facilement quelle place importante les études historiques devaient prendre de nos jours dans l'éducation actuelle, et de quels développements elles sont susceptibles. Des professeurs habiles, hardis, profonds, se sont jetés dans cette arène; et, abordant tous les sujets , corroborant tous les événements, les pesant, et leur assignant leur importance réelle, ont reculé les bornes de ces investigations devant lesquelles Fesprit humain semble succomber. — Nous n'avons j dans ce chapitre, à juger l'histoire que sous son rapport littéraire ; nous devons dire quels sont les auteurs qui, de nos jours, lui ont donné ce vernis élégant qui rend l'étude des faits moins sèche, intéresse les lecteurs, et les attache à poursuivre avec plaisir un ouvrage volumineux, hérissé de plus d'un genre de difficulté :

M. Thierry d'abord, dont la cécité n'entrave pas les recherches, aidé qu'il est par l'admirable dévouement de sa femme; puis ^

Henri Martin , dont l'histoire de France mérite la haute renommée que l'opinion publique lui décerne ;

M. de Norvins, qui, froissé par l'incroyable diatribe de Walter Scott , se sent tout à coup historien , et peint Napoléon selon les inspirations de son cœur. Le coloris vif, le style correct, la cha-

leur d'àme , recommanderont toujours cette histoire, par trop partiale peut-être, mais noblement écrite.

A côté de ces hommes , dont le défaut d'espace ne me permet pas de parler avec quelque largeur, avant eux peut-être, il faut placer MM. Guizot, Thiers et Mignet.

Le premier , qui nous a déjà plus d'une fois occupé dans cet ouvrage , comme orateur et comme homme d'État , doit sa haute renommée à ses travaux historiques. Son style est vigoureux , sa sagacité, sa pénétration sont vives. Les nombreux documents qu'il a publiés pour servir à l'histoire d'Angleterre, son Règne de Charles F\ portent ce cachet austère qui est le signe distinctif de ce grand écrivain. Là, pas de vains ornements de style, pas de digressions oiseuses; il va droit au fait, le prend, l'apprécie, et poursuit sa narration. Mais une certaine sécheresse plane sur ces pages supérieurement écrites. — LdiFie de Washington est un travail admirable ; et l'on dit qu'au milieu de ses nombreuses occupations , M. Guizot s'occupe encore à nous préparer {'Histoire de Cromwell et de son protectorat.

M. Thiers est, comme chacun le sait , l'auteur de V Histoire de la Résolution française . Quinze éditions successives sont loin d'avoir épuisé la vogue

de cet ouvrage ; car M. Thiers y a versé toute la verve de sa jeunesse , toute son incomparable lucidité , et a donné à son œuvre le plus incontestable attrait. Comme M. Guizot, M. Thiers est un homme d'État , un ministre, un orateur ; plus que lui , il a cette chaleur de cœur que la froide raison dirige toujours, mais ne peut jamais étouffer. Peintre fidèle de l'époque qui a changé la face du monde, juge sévère des excès commis par les sanguinaires démagogues, il donne le tableau le plus complet de tous les événements accomphs , et fait ;assister à ce mouvement extraordinaire des esprits , où un trône renversé roule dans la poussière, un roi, condamné par ses sujets, tombe frappé par la main du bourreau; où un génie, un colosse impérial s'élève. — Les éditions subséquentes diffèrent un peu de celles qui les ont précédées ; car M. Thiers, mûri par l'âge, par la pratique des affaires , a dû nécessairement modifier sa manière de voir, et réformer ses jugements sur plus d'un point.

M. Mignet est aussi Fauteur d'un abrégé de l'histoire de la révolution; mais dans ces pages peu nombreuses, au grand regret de ses lecteurs, il s'élève très-haut. Sa portée philosophique est immense. M. Mignet s'attache plutôt à tirer les conséquences de celle époque, à en saisir l'esprit, qu'à

en raconter les faits. C'est plutôt une élude sur Fépoque que le tableau de l'époque elle-même; mais que de profondes pensées, que d'enseignements n'y a-t-il pas répandus? C'est un ouvrage philosophique du plus grand mérite.

Voici maintenant venir M. Louis Blanc avec son Histoire de dix ans , histoire contemporaine touchant les choses et les hommes, et ne leur pardonnant pas le grand tort de.,, n'avoir pas pris M. Louis Blanc , de ne lui avoir pas donné de portefeuille ou quelque haut emploie Après la lecture seule de sa préface, on peut déjà formuler ce jugement; mais la modération calculée domine dans l'ouvrage, la véracité non contestée, le style chaud et coloré font que l'on passe aisément de la sévérité à l'indulgence, et même à une sorte d'intérêt pour l'écrivain courageux « qui entre, dit-il, dans le parti du peuple le lendemain de sa défaite. » — Ce grand mot ào peuple, dans la bouche de tous les publicistes , est toujours le plus exploité par tous les ambitieux. Dès que Ton s'abrite derrière cette cause , il semble que tout est permis. On peut hasarder les doctrines les plus étranges, mettre en avant les projets les plus extravagants : du moment où l'on déclare que c'est dans r intérêt du peuple^ tout est dit! tout est bon ; on doit applaudir à tout !

Ce système est bien funeste. Avant de mettre à nu les plaies de l'humanité, avant d'exaspérer ceux qui souffrent , il faut d'abord apporter un remède prompt, efficace, immédiatement appliqué. Les masses ne raisonnent pas , mais elles se passionnent très-promptement , et alors le sang coule.

Cela dit en passant, mentionnons que M. Louis Blanc n'est pas toujours bien informé, surtout quand il s'agit de la politique étrangère : c'est d'ailleurs le défaut général de presque tous les publicistes en France. Les récits qu'il fait de la révolution polonaise de 1830 sont erronés, si toutefois les personnes qui lui ont donné des détails n'étaient pas intéressées à les lui présenter sous un faux jour. — Quoi qu'il en soit, il ne s'est point élevé de réclamations sur son ouvrage. Il n'en est point de même de ses premiers volumes de V Histoire de la Réifolution; car M. Louis Blanc a aussi voulu fournir son histoire de cette époque , où tous les partis peuvent être à leur aise , en choisissant leur point de départ. Le premier volume est une introduction un peu alambiquée, bien au-dessous des espérances que faisait concevoir de lui l'auteur de Dix ans. Au deuxième volume , la passion commence à déborder, et la suite nous dira peut-être comment il faut juger cet écrivain.

On croit que les lauriers de M. Thiers ont em-

péché le sommeil de son antagoniste juré, et ont suggéré à M. de Lamartine la pensée d'écrire {'Histoire des Girondins, — Ce livre n'est pas une histoire, il n'est pas non plus un roman. On a beau le lire et relire , c'est en vain que l'on voudrait saisir la pensée qui y domine. Il est incontestable que la réhabilitation de Robespierre y joue un grand rôle ; mais, d'un autre côté, les autres partis y sont ménagés. Tout en avouant que la révolution était sainte et la mort de Louis XYI inévitable , l'auteur consacre plusieurs pages élégiaques à déplorer tout ce qu'il a vanté quelques chapitres plus haut. Il prête à madame Roland des sentiments bas et haineux , et puis après il la glorifie et la déifie. L'Histoire des Girondins restera comme un monument des idées vagues de l'auteur. Malgré tout le brillant du coloris et la beauté du langage, il y a des incorrections impardonnables. Les tableaux sont tracés d'après l'idéal , et non pas d'après nature. Pourtant ce livre a eu un retentissement immense ; et ce qu'il y a de plus curieux dans cette affaire , c'est que chaque parti réclame l'auteur comme sien. Les royalistes admirent les récits des souffrances de la famille royale ; les exaltés y trouvent la justification du terrorisme; les modérés n'y voient que les tableaux repoussants des massacres de septembre.

tableaux capables de faire reculer devant la république ainsi établie, etc. Bref, cet esprit flottant, ne sachant où planter son drapeau, a trouvé le moyen de contenter tout le monde, rien que par son irrésolution. La sévérité de l'histoire demande autre chose que ces mirages de l'imagination poétique ; elle demande à tirer un utile enseignement du passé pour l'avenir. — Ce Uvre dangereux , véritable Salmigondis révolutionnaire^ a été admirablement défini par M. de Chateaubriand, qui, rien que sur l'annonce de Fouvrage et sur le nom de l'auteur, a dit : « Je parie que M. de Lamartine a aura doré la guillotine l y) — - Ceux qui ont lu l'ouvrage de l'éminent poëte savent jusqu'à quel point ce jugement est profond et vrai.

Publiciste remarquable, M. Capefigue est auteur de plusieurs ouvrages historiques estimés , entre autres de \ Histoire de la Restauration, Le style facile , impartial , autant qu'il est permis de l'espérer d'une personne mêlée dans la plupart des événements qu'elle raconte , les observations finement amenées, et d'autres qualités de narrateur, distinguent l'ouvrage de M. Capefigue. Son Histoire de V Europe durant le règne de Louis- Philippe n'est pas non plus sans mérite; mais il y manque presque toujours l'appréciation philosophique des événements. Les hommes politiques

et les diplomates du dix-neuvième siècle ont trouvé aussi dans M. Gapefigue un historien fidèle. Son livre brille par une scrupuleuse et fine observation des hommes, mais on y trouve certaines préférences qui ne sont pas toujours justifiées. Il sera néanmoins lu avec intérêt et consulté avec fruit.

Dans mon premier volume, en m'occupant des journaux de Paris, j'ai parlé de M. Emile de Girardin , l'envisageant sous le rapport purement politique , et indiquant quel champion infatigable on trouve en lui toutes les fois que l'on s'attaque aux vrais principes gouvernementaux. Ici, il me reste à parler de lui comme écrivain philosophe et moraliste..Son ouvrage sur P Éducation en France dénote une capacité rare ; et ses idées sur l'application des méthodes suivies en Allemagne et dans d'autres pays étrangers, méritent d'être étudiées et méditées. — Son style est correct, coulant, plein de charme ; et quand il se met à examiner son sujet avec sa sagacité ordinaire , on s'étonne qu'un homme pareil ne se trouve pas à la tête du gouvernement de son pays ; car sa capacité est incontestable , sa fermeté à opérer le bien brave tous les obstacles. — L'examen de tous les écrits sortis de la plume de M. de Girardin, tels que les Éludes politiques ^ etc., nous conduirait trop loin, car il a touché plus d'un sujet en l'étudiant sérieu-

sèment : je me bornerai seulement à dire qu'ils sont dignes d'être placés à côté de toutes ces œuvres qui ont fait la gloire de la France scientifique, et arraché le nom de leurs auteurs à l'oubli des siècles à venir.

A ce moment de ma tâche, il m'apparaît une figure austère qui , dans ces dernières vingt années , a remué profondément le monde politique et littéraire. Je veux parler de M. de Lamennais. Nul n'ignore que, défenseur ardent du catholicisme, mais voulant le régénérer, il a ensuite abandonné ce champ de ses premiers triomphes, et qu'ayant pensé que l'esprit prêtre ne se plierait jamais aux exigences du siècle, il a secoué la poussière de ses souliers en quittant la ville éternelle, et s'est tourné du côté de la philosophie. Mais quand on renie les croyances de ses jeunes années , de son âge viril , on a beau faire , il reste toujours au fond de l'âme quelque corde ignorée qui vibre , et qui reporte notre esprit vers le passé. Aussi M. de Lamennais , tout en livrant des combats violents aux puissants de la terre, en souffrant des souffrances du peuple, garda le style des Écritures saintes. Sa phrase biblique est courte, noble ; sa manière, prophétique. — Dans ses aphorismes, quelquefois très-obscurs, règne toujours quelque chose de mystique ; on dirait une sibylle

inspirée. Le Livre du peuple ; - — les Paroles dhin croyant; — les A char v ans ^ gardent ce reflet sacerdotal, cachet indélébile de leur auteur. Chaque ouvrage de M. de Lamennais fait époque dans sa vie : jugé à son point de vue littéraire, il a une singulière force, une viriUté nerveuse, qui le placent tout à fait à part, et font de lui un être exceptionnel.

Pour terminer, peu de mots encore sur quelques écrivains philosophes qui méritent de prendre place dans la phalange littéraire.

Il est des gens auxquels le mot de philosophie fait peur, par le souvenir de ces difficultés ardues de la scolastique, qui est disparue de l'horizon depuis longtemps. Depuis que Bacon et Descartes ont imprimé une nouvelle impulsion à cette science, et l'ont complètement régénérée ; depuis que les immortels travaux des philosophes du dix-huitième siècle ont reculé les bornes de l'entendement humain , la manière d'écrire la philosophie a changé aussi. Je ne me ferai pas juge des différents systèmes qui ont agité et agitent encore l'école éclectique, dont M. Cousin est le chef: cet exposé des différentes doctrines nous conduirait trop loin ; je vais seulement constater le véritable progrès dans le langage et dans le style philosophique. —

LITTÉUATURE. 405

Déjà Laromii^aière, dans ses admirables leçons, prouva que la langue usuelle se prête à toutes les exigences de la science ; que hérisser les ouvrages de ces termes techniques qui donnent un faux vernis de savoir, est complètement inutije; que cette manière pèdantesque manque son but , en rendant l'étude difficile et en rebutant les gens qui n'y sont pas encore versés. — Vint ensuite M. Cousin avec son langage précis et net ; — M. Jouffroy, avec ses études spéculatives et ses admirables artères du globe. Son chapitre, Comment les dogmes finissent^ sera toujours un modèle de clarté ; — MM. Damiron, Jules Simon, Frank, Saisset, deRémusat, en développant les études philosophiques , en leur donnant une application scientifique et morale, ont rendu plus de service à l'humanité par leur langage clair et lucide, que toute l'école métaphysique allemande avec ses rêveries ténébreuses et sa nomenclature interminable. — Le mémoire de M. Java r y sur la Certitude^ couronné par l'Académie des sciences morales et politiques, peut à lui seul faire voir quels admirables résultats peut produire cette saine philosophie qui , même dans les recherches spéculatives, tend toujours à rendre la pratique moins erronée, moins diffuse, moins incertaine.

Si à présent nous jetons un coup d'œil rapide sur l'ensemble de la littérature française , nous verrons

comment cette langue, se débarrassant du vague de la synthèse, devient promptement analytique; comment elle se perfectionne rapidement, et, par sa portée philosophique, tend à se propager partout; comment cette littérature, se perfectionnant sur les modèles de l'antiquité , se dégage peu à peu de l'imitation , jette les fondements de l'originalité, et, par la vivacité de la conception, par la tournure élégante de sa phraséologie, par les idées nobles dont elle se fait l'apôtre , conquiert le droit de cité dans le monde, et réforme les mœurs et les tendances des peuples chez lesquels le flambeau de la raison s'allume avec lenteur. — Ne nous étonnons donc pas que la langue française et sa littérature pénètrent partout; nous avons vu, par le rapide aperçu et rénumération de ses écrivains, qu'elle mérite d'être bien accueillie. Si, dans ce catalogue que j'ai fait passer sous les yeux du lecteur, quelques noms de grande valeur ne se rencontrent pas, que Ton veuille ne pas perdre de vue que je n'ai voulu parler que des écrivains modernes et des célébrités qui se sont fait jour depuis quinze ans ; les autres , ainsi que leurs travaux, appartiennent à une autre époque ; l'histoire a déjà dit leurs noms avant nous, ou les dira après.

Après avoir parcouru Paris dans tous les sens , il nous reste encore à jeter un coup d'œil sur les environs.

Les environs immédiats de Paris , ceux qui touchent , pour ainsi dire , la ville , ne sont pas beaux. Ce sont pour la plupart des plaines avec de légères ondulations du terrain, où l'œil ne rencontre que quelques herbes maigres , quelques arbres rabougris, et de la terre presque chauve de toute végétation. On pourrait les comparer au ménage

d'un prodigue qui , ayant attiré tout à lui pour le dépenser follement , n'a tout autour de lui que la gêne , que la misère.

L'aspect change à quelques lieues plus loin ; la nature sourit , le terrain se couvre , les arbres s'élancent, et l'œil se repose sur de magnifiques échappées de vue. Saint-Gloud, — Versailles, — Marly , — Suresne , — Saint-Germain en Laye , — Enghien, — Montmorency, — Ermenonville, — Chantilly, — Morfontaine, — le Raincy, — Montfermeil , — Champlâtreux, et d'autres lieux encore, sont charmants sous tous les rapports; et l'amateur de la belle nature trouvera amplement de quoi satisfaire son goût artistique.

Ce serait un travail immense que d'entreprendre la description des environs de Paris, ouvrage ;.. d'ailleurs déjà fait par Dulaure : nous ne parcourrons donc qu'à la course ce qui est digne d'être mentionné. Saint-Cloud d'abord, avec son château royal , son parc et son admirable vue sur Paris, est une résidence des plus charmantes. Relié par le parc avec Sèvres, où se trouve la célèbre fabrique de porcelaines , Saint-Cloud offre toutes les ressources d'une vie de campagne et de ville. Rien d'aussi coquet que ce petit château où Napoléon se plaisait tant , et que le roi régnant aime à embellir. Des tableaux de maîtres, des bronzes,

(les tapisseries des Gobelins, étalent leur luxe partout; et la galerie d'Apollon est un des plus beaux bijoux en ce genre que l'on puisse voir.

C'est à Golbert et à Louis XIV que Ton doit rétablissement de la fabrique de Sèvres. Le grand roi, jaloux des superbes productions de la Chine, du Japon et de la Saxe , voulut aussi avoir une fabrique à lui, digne de rivaliser avec ces prodiges de Fart céramique. Bientôt les porcelaines de Sèvres rivalisèrent avec les plus renommées , mais seulement sous le rapport artistique. La porcelaine sortie de cette fameuse fabrique n'était qu'une porcelaine tendre^ le dur kaoit étant encore pour la chimie un secret impénétrable. Tous les modèles étaient réservés , et le sont encore ; de manière que l'on sait le nombre de ces productions, et les connaisseurs ne se trompent jamais quand il faut établir la filiation du vieux Sèvres. — Aujourd'hui , la peinture sur porcelaine à Sèvres a presque atteint la perfection ; et l'on a là des assiettes dont le prix dépasse six mille francs , et qui sont des chefs-d'œuvre beaucoup au-dessus de leur valeur commerciale.

Marly, avec son aqueduc qui alimente les bassins et les immenses jets d'eau de Versailles ; — Saint-Germain, avec sa belle forêt, oii ont lieu, chaque été , les charmantes Fêtes des Loges , et son

château en ruine; — Montmorency, cette Suisse en miniature, avec son lac d'Enghien ; — Ermenonville et son île , où , au milieu des pervenches, reposaient les restes de Jean-Jacques Rousseau; Chantilly, et ses magnifiques palais pour les chevaux, que l'on s'obstine à nommer écuries; — Morfontaine , et ses sites enchanteurs ; — Ghamplâtreux , propriété du comte Mole , où , par une faveur spéciale , il a reçu le roi Louis-Philippe ; — le Raincy, véritable résidence royale, avec ses parcs et ses chasses; la vallée de Bièvre et la fameuse Groix-de-Berny , célèbres dans les exploits àyx steeple-chasse ; — Montfermeil, que Paul de Kock a chanté en écrivant sa Laitière , méritent d'être visités, appréciés, admirés, étudiés.

Voici Versailles, la ville historique. — Son fastueux château et son parc sont une fantaisie coûteuse de Louis XIV. C'est là que ce somptueux monarque jeta un défi orgueilleux à la nature ellemême ; nature ingrate, sans charme, sans attraits, et où il fallait tout construire, tout créer, bâtiments , eaux et arbres. Mais il dit : « Je le veux! » Et Versailles s'éleva. — Un ancien rendez-vous de chasse de Louis XIII, avec son pavillon en briques, devint le plus grandiose palais des temps modernes , où les courtisans se courbaient sous le regard du souverain , et s'aplatissaient devant ses

royales maîtresses. — Jusqu'à Louis XVI, ce château fut la demeure des rois de France ; puis la grande révolution passa sur le trône et sur le palais; et tous les deux, par leurs ruines , attestèrent l'esprit destructif de l'anarchie! — Napoléon ne pensa pas à relever Versailles ; Louis XVIIl , ainsi que Charles X , ne se crurent pas assez riches pour le faire. Il était réservé à Louis-Philippe de secouer cette froide poussière, et de rendre la vie aux murs du grand roi. Mais, dans sa sagacité, il comprit que relever Versailles pour sa satisfaction personnelle , pour une vanité dynastique , n'était digne ni de lui ni de son époque. Il jeta un coup d'œil sur l'histoire de France , et conçut la pensée de transformer ce palais en Panthéon artistique, où les plus grands talents viendraient retracer les fastes glorieux de son pays, et laisser à la postérité les pages vivifiées des plus grandes actions. Cet immense édifice devint donc un Musée na» tional ; ses murs se tapissèrent de peintures , ses galeries de sculptures; et, parmi ces dernières, on s'incline avec admiration devant la chaste conception de Jeanne d'Arc, exécutée en marbre par la princesse Marie, fille du roi.

Les courtisans de VOEU- de-Bœuf ont disparu; dans la grande galerie , les fronts ne se courbent plus sous le regard royal, mais l'âme émue y

trouve de plus nobles inspirations, car partout l'œil rencontre des faits d'armes admirables, des actions d'éclat, des portraits d'hommes dont la France s'honore. — Là, se lit en peinture toute l'histoire nationale, et l'orgueil monte au cœur de ses enfants en voyant ce que les pères ont accompli. Là, l'étranger est forcé d'admirer cette masse de gloire et de puissance , et il en sort presque attristé et jaloux pour son propre pays.

Il serait téméraire de vouloir dénombrer tous ces tableaux. Quelques-uns d'entre eux ne sont pas sans reproche sous le rapport artistique comme conception et comme exécution ; mais tous retracent des phases historiques et glorieuses, et la critique s'arrête désarmée devant le fait d'armes retracé.

Le musée de Versailles restera comme un monument impérissable pour l'avenir ; et, dans le règne du roi Louis-Philippe, ce sera la plus belle page nationale , que les ennemis les plus acharnés, que le dénigrement le plus injuste n'effaceront jamais de l'histoire de ce règne , personnification vivante de la paix au dehors , de l'ordre et de la tranquillité au dedans.

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