‹ Quinze ans à Paris, 1832-1848. Paris et les parisiensChapitre 40 sur 50 · PHYSIOLOGIE · texte numérisé non relu

PHYSIOLOGIE

On appelle à Paris étranger tout être bimane , bipède , de l'un ou de l'autre sexe , né hors du territoire français; se servant, pour exprimer ses pensées^, s'il en a , d'un idiome quelconque, voire même bas-breton ou alsacien.

Il y a plusieurs variétés de cette espèce : l'étranger «/ro^^v^^/i/f, V étranger ramjjanl, l'étranger <-/<-/mirant, l'étranger candide, l'étranger €n\>ahissant, l'étranger dissimulant, l'étranger dénigrant , etc. Mais, avant de les décrire, revenons au type général.

A des regards peu exercés, l'étranger peut se présenter sous des formes qui le feraient assimiler aux naturels : mais pour un véritable observateur cette confusion n'arrive jamais ; et si l'on devine un provincial à dix pas de distance , on évente un étranger à deux cents.

C'est d'abord un habit excentrique d'une coupe antidiluvienne , dont les basques sont si longues, qu'on pourrait les prendre pour une machine à enlever les boues ; ou si économiquement taillées , qu'elles ont toutes les peines du monde à couvrir cette partie du corps qui joue un rôle capital dans le vote par assis et levé.

Puis un chapeau indescriptible posé en équilibre sur le haut du crâne , ou tellement enfoncé sur les yeux , que son propriétaire est forcé de rejeter la tête en arrière pour apercevoir une mouche au bout du nez de son interlocuteur, plus grand que lui de deux centimètres; ou enfin muni de bords démesurés qui lui donnent l'air d'un parapluie inamovible.

C'est un pantalon dont le patron se perd dans la nuit du Consulat ou de la Restauration , et qui transforme ses jambes et ses cuisses en flûtes , en grimpant hardiment , comme la vigne , le long de tibias plus ou moins décharnés, ou faisant des

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mêmes parties deux ballons remplis à demi de gaz.

On peut dire que les différences sont en tout et partout : elles sont dans la pose , dans la démarche , dans le regard , comme dans chacun des éléments de la toilette ; dans les détails comme dans Fensemble.

La femelle de l'espèce dont il s'agit se distingue par un voile vert qui couvre un chapeau dont le nom n'existe pas dans le vocabulaire de la mode , et cache une figure plus ou moins longue, ornée de dents pareilles , de taches de rousseur, de cheveux en spirale ou en chien caniche ; par des mains plus ou moins rouges , par des bras plus ou moins secs, par l'absence de hanches, et par un pied plat , large , infiniment trop prolongé. Le spencer ou la robe d'une blancheur suspecte est de rigueur. Il existe une variété dans laquelle la femelle va presque toujours seule, armée d'une chaîne d'or forte à attacher un ours; à sa ceinture pend une montre garnie de breloques , une lorgnette , un flacon à sels, et une infinité d'autres ustensiles dont l'usage m'est complètement inconnu. Un sac de taffetas, nommé ridicule^ se ballotte à son bras ; il est gonflé comme un parvenu , et lourd comme les fleurs jetées sur la tombe d'un mathématicien.

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Que le lecteur ne s'effraye pourtant pas à Taspect de ce portrait. Il sait aussi bien que moi que , parmi ces pompeux oiseaux de passage que chaque année amène à Paris , il y en a de charmants auxquels on désirerait pouvoir couper les ailes , afin de les empêcher de s'envoler loin de nous.

La belle Romaine à la tête de Niobé , et qui pourrait servir de modèle à un statuaire ; la sentimentale Anglaise aux cheveux ondoyants , à la peau blanche et satinée ; la coquette Espagnole au teint bruni , à l'œil velouté et ardent j la naïve Polonaise aux pommettes rosées , aux manières douces et gracieuses , ne sont-elles pas presque tous les jours l'objet de l'admiration des Parisiens ? — Quant aux Allemandes, nous convenons, avec le spirituel écrivain Théodore Mundt, que la Berlinoise attire par sa tournure, par les avantages d'une taille svelte et élancée ; la Viennoise sensuelle , par le prisme de son regard, par ses manières élégantes, et par les éléments inflammables dont elle est composée de la tête aux pieds; la fille maniérée de Munich , par sa figure régulière et pensive ; l'accorte Souabe, par son naturel amical, prévenant et candide; la petite espiègle de Dresde , par son âme expansive , son sourire facile , son jargon vif et enjoué ; la grande Hambourgeoise , par la fraîcheur, par les richesses de la nature et les fermes produits du

good eating; mais l'étrangère dont le type national attire le plus l'attention du connaisseur, c'est la 61le de Bohême. La taille de la Pragienne est rarement haute et élancée, mais presque toujours marquée d'une expression poétique de volupté qui dessine en formes ravissantes le cou , les épaules , le sein et la jambe. Une chevelure touffue , châtaine, flotte sur un cou d'albâtre , et fait ressortir la pâleur mélancolique d'une figure ovale remplie d'intérêt; son œil bleu rayonne en jets de flamme, et découvre un miroir où se peignent le courage , la piété et l'amour. Le type rêveur du catholicisme se marie, dans Fœil sombre et touchant de la Pragienne, à une flamme toute sensuelle. C'est un mysticisme purement terrestre qui fait briller ce regard et fascine le regard qu'il rencontre.

Mais pardon de cette digression, qui pourrait nous conduire trop loin. Passons aux variétés , et commençons par l'étranger arrogant. — A tout seigneur tout honneur !

L'étranger arrogant est ordinairement placé, dans son pays, au haut de l'échelle sociale.

Or , quelquefois un tel être , ennuyé de sa vie seigneuriale , se disloquant la mâchoire dans son

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cher castel à force de bàiiler, veut changer d'air et de pays. Il se met en route ; et comme pour tout mahométan c'est un devoir de faire une fois dans sa vie le voyage des villes saintes , pour tout étranger il est d'une nécessité absolue de visiter Paris , afin de pouvoir dire à son retour : fui fait mon Paris cette année] Ce qui veut dire, en français, qu'il a lorgné les danseuses pendant plusieurs représentations à l'Opéra. — Regardez-le : il marche cambré, tout d'une pièce; porte d'énormes favoris fauves rasés sous le menton , une cravache à la main ; il prend le haut du pavé , et jette un regard protecteur sur tout ce qui passe.

Ce personnage daigne rarement faire tomber quelques paroles de sa bouche ; il va tout droit , sans s'embarrasser s'il marche sur le pied d'une femme , s'il heurte un vieillard; il va, il bouscule, il amasse des injures sur son passage ; mais cela ne l'émeut guère. Il n'y a de grands seigneurs que dans son pays , et il ne peut se croire insulté que par un grand seigneur ; — or, il est à l'abri de l'insulte , ne la comprenant pas dans la bouche d'un inférieur ou de celui qu'il prend pour tel. Quelquefois pourtant il tombe mal , et , forcé dans les retranchements de sa morgue par une insulte frappante^ il est obligé de descendre dans la lice.

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Jugez ce que doit être dans ses propres parages Tespèce dont il s'agit ! Transportez-vous par la pensée dans les contrées hyperboréennes , là surtout où règne la barbarie , où le plus grand seigneur ne vous montrera plus qu'un Tartaro corrompu par les raffinements de la civilisation. Transplanté dans nos régions , il garde les usages des siennes ; fier et grossier, il ne sait pas que l'extrême politesse est le seul genre de hauteur par laquelle les véritables grands seigneurs français cherchent encore à se faire remarquer comme une classe à part. En effet , si vous voulez être plus poli qu'eux , n'ayant ni leur position ni leurs richesses , vous devenez plat et obséquieux ; c'est sur quoi ils ont compté pour rétabhr la distance que les mœurs publiques ont détruite. C'est une tactique, non-seulement de meilleur goût , mais plus habile que l'insolence , qui ne serait pas supportée ; et on subit involontairement cette influence des formes, contre lesquelles on ne peut avantageusement lutter qu'en gardant sa dignité; mais rarement on s'aperçoit du piège , et on s'y laisse prendre.

L'étranger rampant est naturellement le contrepoids de l'espèce qui vient d'être décrite ; mais si

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Je premier révolte, le second est méprisable et dangereux. Il serait difficile de lui assigner le pays d'où il sort principalement ; toutes les contrées le produisent. Rien de plus faux que son regard, rien d'aussi mielleux que son langage ; — le sourire semble stéréotypé sur sa bouche ; son épine dorsale est d'une flexibilité étonnante. Il perche partout , écoute partout, approuve tout. Il n'a que des formules laudatives ; il semble en extase en écoutant son interlocuteur; il saisit adroitement la faiblesse de tout individu , et il l'accable de politesses. C'est, dira-t-on, un parasite qui veut se faire inviter à dîner. — Nullement; regardez-le, il est très-bien mis; et, par une exception rare dans son genre , sa toilette est aussi irréprochable qu'elle est de bon goût. Il a les dehors d'un homme riche; il dîne au Café de Paris ; on le voit au balcon de l'Opéra, au foyer des artistes; mais il préfère la sociétédes gens en place. Un fonctionnaire, si petit qu'il soit, est sûr d'être caressé, circonvenu par lui. Il pratique surtout les employés de la guerre et des affaires étrangères. Baron , ou tout au moins chevalier, muni de lettres de recommandation , il est admis dans la haute société. Il parle le français avec un accent qui a du charme. Il est aux petits soins avec les douairières , fait au besoin le quatrième du wisth des diplomates , ou le boston de

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leur» femmes. — ïl sait.... faire parler, ne se fâche jamais , et est de Tavis de tout le monde , avant qu'on ait eu le temps de produire son opinion. Il connaît une infinité d'anecdotes qu'il raconte à merveille, et fait au moins une cinquantaine de visites dans la journée. Le soir, il s'enferme à double tour; il écrit de longues dépêches qu'il porte chez tel ou tel ambassadeur, qui le reçoit avec empressement, quoique avec une répugnance mal déguisée... Eh bien, avez -vous deviné le but de cette humilité , et à quel oiseau vous avez affaire ? — Non. — Tant pis , ou tant mieux. Mais si vous le rencontrez sur votre passage, tenez-vous pour averti.

Celui qui s'arrête à chaque pas , ouvre la bouche toute grande et paraît si content, c'est un Étranger admirant, qu'il ne faut pourtant pas confondre avec le provincial^ si bien décrit par Pierre Durand (Eugène Guinot).

L'étranger admirant a reçu de la nature un grand fonds de bienveillance, très-peu de jugement, et, de ses parents, une modique fortune, il est curieux, il avale une quantité prodigieuse de romans , de relations de voyages , et ,

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depuis sa plus tendre enfance, il ne rêve qu'une excursion hors de ses frontières ; mais Paris est pour lui un de ces rêves de bonheur qu'il faut réaliser avant de mourir. Paris , — voir Paris , est son désir le plus ardent; il quittera sans regret la vie , pourvu qu'il puisse dire : J'ai été à Paris ! — Et comment faire? — Pourtant il veut être à Paris, et il y sera. A force de privations, do misères gaiement supportées , il a amassé un petit pécule ; son budget est fait, mesuré au compas-, la distance peut être parcourue. Il monte dans la diligence, il part! — Comme son cœur bat! —Ce n'est donc point une illusion , il est dans la nouvelle Babylone, dans la capitale du monde civilisé, dans... à Paris enfin. Rien ne le désenchante ; son œil plonge avec satisfaction dans les rues étroites et fangeuses ; il se laisse accrocher avec plaisir par des camions , chariots , omnibus ; heurter avec délices par les porteurs d'eau , portefaix , et commis de magasin portant les marchandises à domicile ; il reçoit les éclaboussures de tous les cabriolets, les coups de fouet de cochers en goguette. Il admire le bonnet à poil de la garde nationale, la beauté des chevaux de fiacre , l'industrie des chiffonniers , les grâces et la gentillesse des fruitières en plein vent. Il trouve des talents au théâtre Montmartre; il est convaincu qu'on chante juste à

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l'Opéra. — Que ne croit-il et que n'admire-t-il pas, l'excellent homme? Il admire la richesse des boutiques à quatre sous ; il admire l'impassibilité du bureaucrate, pêcheur de goujons. Mais que dire quand le gaz s'allume, quand les Musées ouvrent leurs portes , quand il entre dans le sanctuaire des sciences, et sous la voûte séculaire de Notre-Dame? Son admiration ne peut se décrire. Cet homme, dans une semaine, a vécu tout un siècle de bonheur, et réellement son sort est digne d'envie. Respect donc à l'étranger admirant ! — C'est lui qui porte au loin la gloire de Paris , qui lui sert de trompette , et sonne haut et fort ses mérites. Soyez reconnaissants de ce bon vouloir : c'est sur lui qu'est basé votre prestige ; car l'étranger admirant donnera ses insomnies envieuses à une multitude de ses compatriotes, quand il leur tracera le tableau des enchantements qui l'ont partout environné dans un si séduisant séjour. Et pourtant il n'a vécu que de privations ; il mangeait modestement , il allait aux dernières places de nos spectacles. Mais n'importe, tout cela lui a paru léger à supporter, car, grâce à sa persévérance , il a pu voir et admirer ! — Admirer surtout , c'est son lot à lui. Et quand il sera revenu dans son pays, quel front radieux! quelle marche triomphale! quel port superbe! Il pourra désormais

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commencer tontes ses conversations par la phrase sacramentale : « Quand j'étais à Paris, » — ou , « Dans mon voyage à Paris, » — ou, « A mon retour de Paris, » etc., etc. Soyez tranquille, il trouvera moyen , en variant ses formules , de faire savoir à tout le monde, à cinquante lieues à la ronde, qu'il a été à Paris.

Gardez-vous de penser cependant que les individus de cette variété se trouvent nécessairement dans un état voisin de l'indigence ; il y en a aussi de riches, et d'immensément riches, auxquels ce sentiment est connu au suprême degré.

Après la sanglante catastrophe de Waterloo, lord D**^ vint à Paris, dans l'intention d'y passer seulement quelques semaines; car, en vrai Anglais , il n'aimait ni la France ni ce qui était français ; la curiosité seule le conduisait sur le continent : et il voulait en même temps présenter ses hommages à sa majesté Louis XVIII, qu'il avait connu à Hartwell. — A son arrivée, on le conduisit à Frascati. L'arrangement de la maison le pénétra d'admiration à un tel point, que son parti fut immédiatement pris : il resta en France ... à la table de la roulette. Il y laissa plus d'un million, et obtint la faveur de jouer sur parole. Il joua, et perdit le reste de sa fortune ; la maison de jeu , par reconnaissance, lui fit une pension de 6,000 fr.

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qu'il avait soin de rapporter fidèlement à sa source; et il mourut d'apoplexie foudroyante le jour où la loi supprima les maisons de jeu.

Un autre , partisan déclaré de Brillât-Savarin, admira l'excellent cuisinier Véry, et mourut d'indigestion juste à la saison des ortolans.

Un autre encore . . . Mais ce serait à ne pas finir que de vouloir raconter tous les genres d'admiration dont cette variété est susceptible : d'ailleurs l'étranger spéculateur nous attend.

A ce mot spéculateur , vous vous imaginez sans doute que je vais vous parler de quelque gros financier qui , faisant irruption sur la place de Paris, va accaparer toutes les actions de mines de houille, spéculer sur l'asphalte, exploiter le physionotype , ou faire le commerce en gros de la graisse d'ours? Nullement. Notre spéculateur à nous est un autre industriel ; il spécule sur la vanité. . . mais sans avoir besoin de capitaux. Celte variété appartient à la classe des épouseurs, et fait la chasse aux fortunes dotales.

Il est noble comme un baron saxon , et pauvre comme feu Job , de biblique mémoire. Il a mis en gage jusqu'à son écusson. . . parce qu'il était peint

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sur une voiture dont un usurier juif s'est rendu détenteur. Que faire? Conseillé par son valet de chambre, Français, qui Ta élevé en qualité de gouverneur, il rassemble les trois vassaux qui lui restent , et leur tient ce langage :

« Manants , je suis ruiné , et . . . c'est votre faute, parce que vous n'êtes pas riches, et je ne puis plus rien vous prendre. Mais comme il me faut de l'argent , je vais vous vendre à tel . . . ou tel» — (il a soin toujours de choisir quelque sei-gneur des environs connu par sa cruauté envers ses serfs), — « si d'ici à trois jours vous n'avisez pas au moyen de me fournir la somme de. . . » (assez forte pour faire un long voyage). Les pauvres paysans, tremblant à l'idée d'être sous le bâton d'un être aussi cruel, et que, par parenthèse, nous n'avons pas nommé, se concertent, discutent, et. . . trois jours après apportent la somme voulue. Gomment se la sont-ils procurée? C'est un mystère entre eux , Dieu , et leur seigneur peutêtre.

Après avoir dégagé sa voiture, le seigneur se rend à la capitale, se fait donner quelque mission ostensible pour Paris, ne fut-ce que celle de porter un kilogramme de tabac à son ambassadeur et des babouches pour madame l'ambassadrice ; — il part! Et vite les journaux publient ;

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a M. le prince de ... , venant de . . . , se rend en a mission à Paris comme envoyé extraordinaire. « Il est porteur de dépêches du plus grand intérêt , « sur le contenu desquelles rien n'a encore trans- « piré-i Seulement, à la réception du paquet, on a « vu M. l'ambassadeur de. . . prendre deux prises a consécutives avec l'air de la plus grande satis- « faction.» — Cela n'est guère étonnant; le tabac était étranger , introduit en fraude , et superiîn 1 Triple sujet de satisfaction pour l'ambassadeur de . . . n'importe quelle puissance grande ou petite, cela ne fait rien à l'affaire.

Voilà notre envoyé , gardant sévèrement le plus strict incognito dans tous les salons qu'on lui ou-» vre, dans tous les foyers des théâtres tant soit peu en renom. Il ne laisse trahir que l'immensité de ses richesses; et en même temps il fait battre la campagne par tous les limiers matrimoniaux, pour découvrir quelque coffre-fort accompagné de quelque échantillon du sexe féminin. H se trouve quelquefois un tailleur enrichi ou un marchand de n'importe quoi , possédant une fille unique , dont la seule ambition est d'être princesse ou au moins baronne , et dont la dot s'élève au million de rigueur. On peut, il est vrai , rencontrer chez le beau-père quelques anciens amis de cabaret , quel» ques cuirs plus ou moins hardis ; mais on s'en ira

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chez soi , on laissera au beau-père tout juste assez pour pouvoir se griser une fois par semaine , on emportera le reste. Quant à la fille, on verra. Effectivement on voit la fille], et on se marie. — La voilà princesse ! — Il est si doux de s'appeler princesse , d'avoir pour mari un possesseur de vastes domaines, où chaque front se courbe, où tout ce qu'on regarde nous appartient, chasseurs, meubles, prairies , têtes , hommes , femmes et enfants ! — Le noble seigneur a pris ses précautions, il a droit sur la dot de sa femme, il l'emporte, ils arrivent.

— Dieu ! quel changement ! — Ces vastes domaines se réduisent à quelques arpents d'un terrain inculte que les créanciers ont dédaigné ; ce château, c'est une chétive maison ressemblant plutôt à un colombier qu'à une habitation humaine ; ces innombrables vassaux ne sont que trois sauvages paysans à peine couverts , dont la misère vous saisit et vous effraye. Ce grand seigneur est le plus grand joueur connu ; il a été riche effectivement , mais le pharaon a emporté jusqu'au dernier écu , jusqu'à la dernière pièce qui pouvait produire quelque chose. Mais à présent que la dot de sa femme est entrée dans ses coffres , sans doute il va racheter les biens de ses ancêtres, et faire briller d'un nouvel éclat leur nom si glorieusement connu?

— Ah bien , oui ! — 11 se soucie fort peu de la

splendeur nobiliaire ; — il va jouer de nouveau , il va maltraiter la malheureuse femme, dont la folle ambition bâtissait des palais d'or, à l'instar des Mille et une Nuits, — Hélas ! vous ne savez pas quelle est, dans certaines contrées, la brutalité d'un mari \: la cravache et les coups de pied sont ses arguments favoris ; et cet homme qui , dans votre salon , était un modèle d'élégance et de distinction , devient, en rentrant chez lui , une bête sauvage. — Malheur, mille fois malheur à celle qui a abandonné son noble pays , où coule un sang chaud et généreux , pour s'appuyer sur une poitrine de marbre ! Elle expiera cruellement le désir de l'anoblissement , misérable petitesse de son orgueil insensé.

Détournons bien vite les yeux de ce sombre tableau , et suivons maintenant cet intéressant jeune homme que voici. Par son extérieur il appioche du collégien : c'est la même démarche timide, c'est la même fraîcheur des joues , c'est la même bouche vermeille ; seulement ses cheveux tiennent un peu de la carotte, et de la substance qui colore le pantalon du guerrier français. Ses bottes sont vernies, ses gants sont blancs, et il est frisé comme un

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garçon limonadier, qui, à ce que prétend Paul de Kock, est supérieurement frisé. Voyez comme il est content d'être à Paris ! — C'est V étranger candide.

L'étranger candide est ordinairement un fils de bonne maison qui , ajant terminé son éducation domestique ou scolaire, va, accompagné de son gouverneur , visiter le monde , étudier les mœurs et les habitudes des différents peuples. Les frais de voyage sont largement fournis; la prévoyance maternelle en a fait le calcul. Il s'en va , le cher fils; il voyage, et il arrive à Paris. Son premier soin est de faire venir un tailleur à la mode, pour lui commander différentes choses dont il a besoin pour faire un parfait... mannequin de tailleur, tout prêt à servir de montre pour les nouvelles modes. Quand il est renouvelé de pied en cap , il enfonce gravement son gibus, oubliant qu'il ne faut pas l'enfoncer pour qu'il s'enfonce , et s'en va de par les rues. — Tant qu'il était dans sa chambre , il présumait trop de ses forces; il pensait qu'il se promènerait en vainqueur, lorgnant les jeunes filles, faisant baisser les yeux aux prudes, liant conversation avec les dames de toute espèce. Ah bien, oui! le cher petit dandy perd la tête au bout d'une centaine de pas. Cette masse de maisons , ce nombre immense de rues, l'étourdit, l'effraye»

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Aventurez-vous-y , jeune homme, allez-y chercher vos conquêtes, quand de tous côtés un nouvel objet vous frappe; quand ce peuple qui remue, qui court, qui crie, qui hurle, qui heurte, qui bouscule, qui rit, qui chante, qui pleure, qui ba-^ daude , vous barre le passage , vous fait pivoter sur vos talons et descendre dans le ruisseau. Vous rétrogradez , vous allez sur le boulevard ; le chemin est plus large, il est vrai ; mais êtes-vous plus à votre aise? Déjà votre costume, votre air candide, vos gants blancs, sont remarqués; déjà vous êtes un objet de curiosité ; vous avez déjà excité plus d'un sourire très-équivoque; déjà les gobe-mouches sont sur vos talons , et estiment la valeur intrinsèque de la pomme d'or de votre canne , de votre chaîne , de votre montre, de votre esprit crédule et naïf. Vous n'êtes pas tout à fait sot, cher ami; vous voyez tout cela, et tout cela vous trouble. Où donc est mon gouverneur ? pensez-vous : il n'aurait pas dû , dans cette maudite ville, me quitter d'une semelle. — Votre gouverneur ? — Mais c'est selon. Si c'est un pédant, il est déjà fourré dans quelque bibliothèque , ou devant un monument dont il compte les pierres pour juger de son antiquité; si c'est un homme fait à contre-cœur gouverneur, dont l'ardente nature était contenue par les rigides fonctions qu'il exer-

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çait auprès de vous sous l'œil de vos parents, il a pris sa^ volée ; il a déjà remarqué, à la descente de l'hôtel, la femme de chambre d'une autre voyageuse ; il a fait connaissance avec elle , et la promène probablement de curiosité en curiosité jusqu'à un cabinet chez Ghampeau , où ils dîneront en têteà-tête. — Mais que diable, jeune homme, vous êtes assez grand , et vous avez bien envie d'en faire autant ! Faites. — Oui , et la candeur , et ce cachet d'honnêtes habitudes dont il est lesté par son éducation à domicile , et dont il porte Tempreinte et dans son cœur et sur son front!... Voyez comme ce hardi vainqueur, qui devait dominer le sexe avec, toute la supériorité et toute la hardiesse de ses projets belliqueux , baisse humblement la tête, ne pouvant supporter le coup d'œil assassin d'une lionne émérite qui marche fièrement, et secoue la tête comme le cheval panaché de Franconi ! Ce petit minois à traits chiffonnés, qui passe par là avec un carton à la main , lui a déjà décoché un regard tant soit peu railleur qui fait rougir notre jeune homme, rouge déjà comme plusieurs coquelicots.

Après s'être promené jusqu'à lassitude, notre candide jeune homme entre dans un café pour prendre quelque rafraîchissement , et il demande une tasse de café. C'est très-rafraîchissant en effet ; mais

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comme il a appris la langue française par principes, il a vu dans le dictionnaire, au mot café, Texplicalion suivante ;

« Fruit en fève d'Arabie , rôti , réduit en pouce dre pour en faire un breuvage appelé café; — (( lieu où on prend le café. »

11 est donc évident pour lui que, dans un café, on ne peut prendre que du café, et il en demande, le malheureux ! — Dans d'autres pays , ce qu'on appelle une tasse est ici appelé demi-tasse; et ce qu'on appelle ici tasse , servirait ailleurs de soupière. Voyez donc quelle frayeur le saisit à Faspect de ce vase énorme qu'on lui présente, de cette corbeille qui regorge de pain, de petits pains, de flûtes, de brioches , d'échaudés , et autres pâtes de cette espèce! Il a vaguement entendu dire quelque part que, pour ne point passer pour un étranger, il faut emporter le sucre, si on ne le consomme pas, parce qu'il entre dans le prix du café. Appliquant ce principe à la corbeille qui est devant lui, il se demande avec anxiété : Mes poches sont-elles assez vastes pour contenir tout cela ? Et , après en avoir mesuré la capacité, il prend son courage à deux mains, et se bourre les poches de tout le contenu de la corbeille. Jugez de l'effet produit par cette action sur les garçons, sur la dame du comptoir , sur les habitués ! Notre étranger a compris

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