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par intuition qu'il a fait une bêtise; mais en quoi et comment la réparer ? Il se hâte de sortir; il jette une pièce d'or, et en échange il reçoit autant de cuivre qu'il est honnêtement possible d'en tenir dans la main. (C'est un calcul de garçon pour se faire rétribuer plus largement. ) Il sort , il court , et bientôt il a après lui une foule de petits mendiants qui lui demandent des sous pour acheter du pain. — « Du pain? » s'écrie-t-il , « ô Providence , « que je te remercie !» — Et il se débarrasse de son fardeau en faveur de son entourage , qui gros* ait à vue d'œil , augmenté par tous les oisifs du quartier. Bientôt la masse se forme compacte; il ne peut plus bouger, et toujours les curieux arrivant se demandent l'un à l'autre : Qu'est-ce?
— Je ne sais pas. - -^
— C'est une femme qui se trouve mal.
' — C'est un voleur qu'on a pris.
— C'est un homme qu'on a assassiné en pleine rue*
— C'est un milord espagnol qui ameute le peu* pie en faveur du fils de don Carlos.
-— C'est le duc de Bordeaux qui est venu réclamer la couronne.
— C'est Louis Bonaparte qui s'est échappé de sa prison et harangue le peuple, auquel il donne du pain et du sucre , pour que chacun ait uiio
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poule dans son pot , comme disait Henri IV. Le bruit de cela se répand dans le quartier, dans Paris ; les sergents de ville accourent, les commissaires ceignent leurs écharpes ; la garde municipale monte à cheval ; les troupes sont consignées, le tambour bat. On se rend sur le lieu du rassemblement , on fait les sommations légales , on menace , on crie , on se met en colère , on s'agite , on s'effraye, on se heurte; le désordre et la confusion augmentent; on... s'explique enfin. Le candide jeune homme raconte son histoire ; il est renvoyé des fins de la pUiinte , et le télégraphe n'aura pas besoin de remuer ses longs bras pour rassurer les départements et répandre la joie dans les cœurs des fidèles, en leur annonçant que la coiipahle tentative est avortée, et que force est restée à la loi. Bref , de tout ceci il est résulté quelques contusions , quelques enfants renversés , quelques coups de gourdin , quelques toilettes chiffonnées, et du bruit enfin perdu dans les airs. 0 candide jeune homme, va! Vois-tu de combien d'événements tu as manqué de devenir la cause? — cause bien innocente , il est vrai , mais qui pouvait être suivie de fâcheux effets.
L'ÉTRANGEK MODESTE. Nô VOUS y trompez pas ; il
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n'est pas question ici de cette modestie véritable qui relève encore le mérite , mais de cette fausse modestie qui est plus insupportable que l'orgueil. On peut à la rigueur rendre fierté pour fierté , humilier la présomption ; mais que faire, dites-nous, contre cette prétendue humilité à laquelle on devrait dire, comme Socrate à Diogène : « Je vois ton orgueil à travers les trous de ton manteau ? » Et en effet c'est plus que de l'orgueil, c'est... le mot manque dans le vocabulaire. En attendant que l'on crée un néologisme, revenons à la variété.
C'est l'être le plus dangereux dans l'espèce. — C'est ordinairement un homme très-instruit , mais persifleur par goût et par nature. Il connaît parfaitement tout ce qui concerne la littérature et les arts dans le pays où il se trouve ; il est au courant de tous les progrès qui se font dans ces domaines ; il a beaucoup lu , beaucoup vu et beaucoup étudié; mais , par une bizarrerie inexplicable , il lui vient quelquefois l'envie de passer pour un ignorant , et il y réussit à merveille. Regardez-le, comme il est plein de bonhomie quand il écoute quelque conversation ! comme il se tient à l'écart I On dirait que cet homme ne sait pas lier trois mots ensemble, tant il répond timidement à toute espèce de questions , tant il évite soigneusement de donner son opinion; mais prenez garde! cet homme saisit la
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mesure de vos connaissances , et malheur à vous si vous vous mettez à discuter sur des choses dont vous n'êtes pas sûr! Immédiatement il se mêlera à l'entretien , et , sous la forme d'un doute , il jettera au travers de vos idées quelque réflexion importante , qui , en apparence simple et facile , vous conduira bientôt à vous enferrer de manière que vous rassemblerez en vain toutes les ressources de votre esprit pour sortir d'embarras. Non; — l'impitoyable interlocuteur vous a pris dans les étaux de son savoir ; il ne vous lâchera que brisé , suant sang et eau , et reconnaissant tardivement tout le danger du terrain où vous êtes placé. — C'est alors qu^il se redressera; et, reprenant votre argumentation presque mot par mot, il mettra à nu votre ignorance , parce que vous avez été assez imprudent pour lui en supposer une bonne dose. — Vous sentirez les pointes acérées de ses sarcasmes vous pénétrer jusqu'aux os; il chauffera au rouge blanc votre cerveau , et cela avec tant de simphcité, tant de modestie^ que vous n'oserez vous fâcher, de peur de passer pour un être sans savoir-vivre : car sa parole est douce , traînante et sans prétention ; cet homme ne s'échauffe qu'à froid , il se possède admirablement, et il savoure largement sa satisfaction à chaque coup porté à votre amour-
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propre, en mettant souvent les rieurs de son côté, —
Exemple ;
Dans une société où Tesprit national dominait, on se mit à adresser les questions les plus mirobo" tantes à un étranger .venu du Nord. H avait de l'esprit, de Tentrain , du persiflage, et il parait victorieusement les bottes qu'on dirigeait sans cesse contre lui. Tout d'un coup un des jeunes fous , confondant les pays, lui dit : « C'est désagréable d'avoir dix mois d'hiver ? .
— Très-désagréable*
— Toujours de la neige , de la glace; c'est à ne pas tenir?
— Effectivement , il serait très-difficile de tenir dans un pays comme celui-là.
— Vous n'avez donc pas de chevaux , puisque vous voyagez en attelant des rennes ?
— Pardonnez-moi , nous en avons ; mais nous n'avons pas d'ânes. »
Déjà cette repartie était reçue joyeusement par les assistants ; mais notre intrépide interlocuteur , ne s'apercevant pas de cette disposition , dit :
— Vous avez des chevaux! mais il faut les nourrir; et si la végétation manque chez vous, avec quoi les nourrissez-vous ?
— Avec des amandes douces que nous faisons
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venir du midi de la France, » lui répondit Tétranger modeste , avec un imperturbable sang-froid.
Jugez de l'effet et de la confusion du jeune homme , qui s'aperçut à la fin de sa bêtise !
Le proverbe, Nul n'est prophète dans son pajs^ a donné naissance à la variété de Tétranger envahissant, la plus riche en signes particuliers, car elle résume en elle tout ce que peut produire l'espèce. — Des têtes longues , aplaties , grosses , fortes, carrées, petites, avec les tournures les plus hétéroclites, tout y abonde. Aussi rien n'est plus rare à Paris qu'un Parisien pw sang; et dans les promenades , au Palais-Royal surtout , vous entendez plus souvent l'anglais, l'allemand, l'italien, etc., que le français. Paris est devenu le point de mire de tous ceux qui , ne sachant que faire dans leur pays, ont dit adieu à leurs pénates pour devenir millionnaires en France. Passez en revue tous vos fournisseurs , et vous verrez que la majorité appartient à des régions dont l'idiome vous est complètement inconnu. — Votre tailleur doit être un Allemand , pour peu que vous soyez élégant; votre bottier, Polonais ; votre marchand de musique, Ita- Hen ; votre facteur de pianos , Hanovrien ; votre
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sellier, Anglais; votre fabricant de cigares, Espagnol; et votre prêteur sur gages, Juif. Bref, vous ne pouvez mettre le pied dehors , prendre une glace, vous divertir, sans passer sous les griffes de Tun d'eux , et sans payer le tribut à leur nature envahissante. En effet, les Français sont bâtis comme cela ; et on pourrait dire que , pour être reconnu supérieur en quelque chose à Paris , il faut prononcer, pour b, p, s, t, v, — />, Z», s, d, f; — dire au lieu d'u, tantôt j-, tantôt ou; au lieu d'à , é^ et ainsi de suite. Si un homme ne vous dis pas, « Ché temère ry Mozié-lé-Brinze^ » au lieu de , « Je demeure rue Monsieur-le-Prince , » cet homme pour vous est sans capacité ^ sans habileté , sans génie.
Voyez cette maison vaste et belle , dont le luxe dispute la supériorité aux plus riches demeures : elle appartient à un envahissant venu en France , il y a une trentaine d'années , dans un accoutrement des plus misérables , dont les parties brouillées les unes avec les autres voulaient à toute force opérer une séparation violente; dont le chapeau était méconnaissable dans sa forme et dans ses couleurs primitives; dont les bottes éculées prenaient l'eau dans chaque ruisseau, comme si elles allaient à la pêche des goujons. Il ne savait où abriter sa tête, dans laquelle pourtant il y avait
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une idée , car ses poches ne contenaient qu'un rabot ; eh bien ! il est étranger ; il a réussi , il est riche, et il nourrit un profond mépris pour le pays qui lui a tout donné, abri , fortune et gloire.
Ce château domanial , dont les tourelles crénelées attestent l'antiquité, et dont les portes blasonnées dénotent la haute naissance de ses propriétaires, c'est un tailleur allemand qui Ta acheté, et le donnera en dot à sa fille ; il ajoutera même un million en plus, si c'est un prince qui l'épouse.
Celui-ci avait un talent supérieur pour la contrebande ; les circonstances sous l'Empire l'aidèrent merveilleusement, et c'est à présent un financier qui , s'il apparaît à la Bourse, fait hausser ou baisser les rentes, selon qu'il les vend ou les achète.
Les portraits ne manqueraient pas dans cette mine inépuisable. Cette variété nous mènerait trop loin; et si par hasard mon tailleur lit cette esquisse , il est capable de m'envoyer mon mémoire, ce qui me réjouirait très-médiocrement.
Les salons sont ouverts : partout de l'or et de la soie; — de doux parfums exhalent leur vapeur enivrante; — des têtes, sur lesquelles les diamants le disputent à l'éclat des bougies diaphanes, se
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baissent gracieusement sous des regards brûlants; — la musique en flots mélodieux répand sa plus riche harmonie, et fait tressaillir les cœurs et les pieds; — partout de la Joie; — seulement par-ci par-là une figure calme et froide, un corps habillé et guindé, — un habit orné d'une brochette à plusieurs croix , — une bouche tamisant ses paroles , — la tête veillant rapidement sur la pensée qui n'a pas encore vu le jour, et calculant la portée des sons dans lesquels il n'y a que du vague , et qui veulent prétentieusement passer pour une idée ou une opinion : — C'est un étranger dissimu^ lant ! — il est diplomate, — il est secrétaire d'ambassade, — c'est un protocole vivant, — Son regard roule obliquement, pour voir si quelque autre puissance, en guerre, en désaccord ou en susceptibilité avec la sienne, s'approche de lui. Il veut se ménager une retraite et se retirer à temps. Il porte des lunettes pour avoir une excuse toute prête, et pour ne pas saluer quelque antagoniste politique. Son étude la plus sérieuse est de rendre sa figure parfaitement impassible , et il rêve constamment à cette maxime du prince de Talleyrand : Qiiurï diplomate^ recelant des coups de pied à l'erwer^^ de son individu^ ne doit pas trahir par sa figure quil se passe que/que chose d'étrange de l'autre coté» Aussi quel travail pour lui I — Il étudie devant
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la glace ses poses, comme un acteur qui apprend son rôle ; — il juge de l'effet de sa voix sur ses propres fibres ; il diminue les sons trop pleins , et il cherche à acquérir une fixité impassible dans le regard. Rien de plus pénible que le métier qu'il exerce. Cet homme ne peut manger du plat qu'il aime le plus, pour ne pas donner matière à la séduction; il ne peut boire, pour ne pas commettre une indiscrétion. Il doit renoncer aux douces émotions de Tamour, pour ne pas trahir les secrets de sa chancellerie ; il ne peut avoir d'amis, car demain peut-être il sera envoyé à un millier de lieues par delà les mers; il ne peut croire aux assertions des autres , car elles pourraient être un piège diplomatique pour lui faire faire quelque maladresse; il se défie de tout et de tous. Cette vigilance continuelle est le supplice de Sisyphe roulant son énorme, rocher, qui retombe toujours quand il pense être arrivé au terme de ses travaux.
Le plus curieux et sans contredit le plus extravagant des diplomates étrangers connus, est le marquis de Londonderry. Nul ne peut dire encore s'il y a dans les excentricités dece personnage folie réelle ou excessive prétention à l'originalité. Pendant l'année 1815 , époque du congrès de Vienne , le marquis de Londonderry représentait l'Angleterre
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dans cette capitale. Une lady, qui avait pour lui des lettres de recommandation, le pria de profiter d'une occasion pour l'introduire dans une fête où elle put voir de près l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse (Tempereur Alexandre était déjà parti.)
L'ambassadeur d'Angleterre avait déjà oublié sa protégée, lorsque, dans une réunion à laquelle assistaient les deux souverains , il aperçoit sa compatriote assise sur un des bancs de la salle. Le marquis de Londonderry présente une main à l'empereur d'Autriche , qui le regarde étonné , et qui accepte cette main sans trop savoir pourquoi; puis il tend son autre main au roi de Prusse ; et, s'avànçant avec les deux souverains vers le banc où était cette dame : « Milady, lui dit-il, vous avez témoigné le désir de connaître l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse ; j'ai l'honneur de vous les présenter. » v;
L'ÉTRANGER DÉNIGRANT a toutos les appareiiccs de l'étranger arrogant; mais il est loin d'avoir le même fonds de méchanceté et d'insolence. Notre homme , chez lui , était pessimiste pour tout ce qu'il voyait dans son pays : depuis qu'il l'a quitté, cette heureuse disposition d'esprit le suit en tous lieux :
Son humeur monte en croupe et galope avec lui.
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Et, par un retour patriotique, il n'a désormais de termes de comparaison qu'au profit de ce qu'il trouvait jadis détestable. Ce nouveau sentiment serait très-beau s'il était réel , s'il était fondé sur une conviction, s'il naissait d'une préférence pour ce qui est national. Mais point du tout : — rentré dans ses foyers , le voyageur exaltera nos grands hommes, nos institutions, notre progrès, notre industrie; mais ici il croirait se manquer à luimême en approuvant quoi que ce soit. Chez lui , le besoin de dénigrer est inné ; il ne peut faire autrement , il faut qu'il déprécie. Quand il marche dans la rue, il ne s'arrête pas pour regarder tel ou tel édifice, on croirait qu'il l'a trouvé digne d'être remarqué ; et comme il a pris Je parti de ne rien remarquer, il passe en jetant un coup d'œil oblique. Il prend la hauteur du monument d'un seul regard ; il connaît déjà tous ses développements. Il visite les résidences royales, et il les trouve mesquines. Pour lui, l'arc de triomphe de l'Étoile est trop bas , et le parc de Versailles trop petit. Si vous lui faites voir le Panthéon , il vous parlera du Vatican ; si vous le conduisez au Musée, il court au pas de charge; dans une heure il a tout vu , et il prononce hautement que tout cela ne vaut pas la peine d'être accroché ou mis dans les cadres dorés ; le Britisck Muséum , c'est autre
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chose! il vous en parlera tant que vous voudrez. — A rOpéra, il se bouche les oreilles (il pourrait bien avoir raison quelquefois), et il vous raconte les merveilles de la Scala ou de San Carlo. Il hausse les épaules en assistant à une séance de TAcadémie des sciences; il bâille à la Chambre des députés, et il dort à la Chambre des pairs. — Si vous lui parlez de David, Foyatier, Dantan, il vous parlera de ïhorwaldsen, Flaxmann ou tel autre, toujours dans le but de rapetisser les artistes français et d'exalter les étrangers. Son thème favori est de nier Tinvention chez les Français; écoutez-le : ' - ^<
(( Messieurs, » disait un jour un individu de cette variété, « le peuple français n'a pas l'esprit inventif; et je vous prouverai , pièces en main , que vous n'avez que T ingéniosité, si j'ose m'exprimer ainsi , qui consiste à imiter à votre manière, et à perfectionner, comme vous le dites, les idées des autres. u •>îi O'ft'. \
i — Le système du monde fut inventé par Kopernik, Polonais;
— La boussole , par Yasco de Gama , Portugais;
— L'imprimerie, par Guttemberg, Allemand;
— La poudre, par Schwartz, Allemand;
— Le pendule, par Gahlée, Italien;
— La pondération des corps , par Newton , Anglais;
— La vapeur, par James Watt, Anglais;
— La vaccine, Je chemin de fer, le magnétisme, le cornet à piston , la lithographie , la polka , vous ont été apportés par d'autres ; mais vous, qu'avezvous inventé?
— Ainsi donc, d'après vous, rien n*est... ?
— Je vous demande pardon : vous avez inventé les pieds de mouton à la poulette, le physionotype , Robert-Macaire et la femme de quarante ans... Mais quant à ces dernières inventions, je vous défie de vous en glorifier. »
Il faut avouer que par cette exclamation il ferma la bouche à son auditoire , bien que l'on eût mainte réclamation à faire en faveur des Papin, des Montgolfier, des Daguerre et de tant d'autres; mais, apostrophés ainsi , nous laissâmes le champ libre à l'étranger dénigrant, qui, content de son succès, continua ainsi :
a En vérité , je ne conçois pas comment vous voulez soutenir la supériorité de votre nation; car, de quelque côté que je me tourne , je ne vois nul motif à cette prétention. — Vous êtes fiers de votre Corneille et de votre Racine, qui ne sont, à vrai dire , que les imitateurs serviles des Grecs et des Romains ; votre Victor Hugo est une pale copie de
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Byron et tle Schiller ; — je ne parle pas de Shakspeare, celui-là est hors de ligne; même votre romancier le plus populaire est un cadeau que vous a fait la Néerlande. — Votre système représentatif est encore au berceau; votre philosophie est pillée de celle des Écossais et des Allemands ; -=- votre agriculture est arriérée ; — votre industrie linière ne peut faire un pas, malgré la protection que les lois prohibitives lui assurent. — Quelle est la trempe de vos aciers ? — Qu'est-ce que vos chevaux? vos cuirs? vos maroquins? — Vous jetez dans le monde vos modes et vos costumes , ditesvous; mais c'est d'abord une gloire très-frivole, et cela prouve seulement que les autres nations; occupées de soins plus graves, vous ont laissé le monopole des futihtés. Mais vous aussi , n'avez- vous pas pris le paletot et la redingote aux Anglais , le chapeau rond aux Américains, le manteau aux Espagnols, etc. ?.. . Vous voyez donc que de ce côtélà encore vous êtes obligés de vivre d'emprunts. — A la tête de vos sciences, de vos arts, n'avezvous pas vous-mêmes placé des étrangers? C'est un Espagnol qui est doyen de la Faculté de médecine ; votre secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences est d'origine étrangère aussi ; vous avez fait un Suisse pair de France ; un Italien était directeur de votre Conservatoire; vous repoussez les nationaux,
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reconnaissance tacite de la supériorité des autres. Si vous avez un Auber ou un Adolphe Adam , vous faites jouer à l'Opéra du Weber, du Mozart, du Rossini, du Meyerbeer, du Donizetti. Vos sommités dansantes étaient une Italienne et une Allemande; vous avez pris un Italien et une Allemande pour chanter dans vos opéras français. Citez-moi une célébrité musicale sur tel ou tel instrument : Liszt, Hongrois; Thalberg, Autrichien; Doehler, Allemand; Chopin, Kontski, Polonais; Batta, de Bériot , Vieuxtemps, Belges : bref, vous n'avez que les supériorités relatives faites par vos journaux, par votre camaraderie; mais le puff même n'est pas de votre invention , et vous le maniez maladroitement en trahissant votre nature par le bout de l'oreille. »
Que dire , sinon hausser les épaules , à ces diatribes qui , spécieuses dans la forme , n'ont aucun fond solide? Mais, respectant les lois de l'hospitalité avec cette délicatesse qui distingue les Français , on allait le laisser déblatérer à son aise , quand j'ai cru devoir, en ma qualité d'ÉTRANCER ACCLIMATÉ , répondre quelques mots à cette phihppique.
« Permettez-moi , dis-je , de répliquer à votre sortie; je ne serai pas suspect de partialité, car je suis étranger moi-même. J'appartiens à une nation
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qui certes ne pèche pas par la modeslie , el je suis arrivé ici, il y a quelque dix années, tout aussi rempli de prévention que l'accusateur que nous venons d'entendre.
« Bien que nous ne soyons pas, à ce que je crois, compatriotes, peut-être mes paroles auront-elles quelque poids dans cette discussion. J'aime ma patrie d'un amour jaloux, mais sincère; j'aime sa gloire, mais j'aime la justice aussi. Veuillez donc m'écouter.
« Quiconque pénètre dans ce pays de son plein gré, y apporte , j'en suis sûr, tous les éléments nécessaires pour le bien juger : et si l'amour de la nationalité parle haut dans son âme, l'inflexible raison lutte victorieusement contre le mauvais vouloir des préjugés. Mais allons plus loin. Faisons abstraction de tout sentiment indigne d'un philosophe ; ne soyons pour le moment citoyen d'aucun pays, et examinons froidement celui où nous nous trouvons.
« Vous dépouillez la nation française de toute originalité, et ne lui concédez que \q goût frwole des modes , et V application, ingénieuse des in^entions des autres pays. Ceci n'est , je suppose , qu'une plaisanterie de votre part, ou du moins vous aimez le paradoxe, et, confiant dans les ressources qu'il vous présente, vous voulez faire
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parade de votre esprit. Mais c'est une bien triste gloire, monsieur, que celle qu'on édifie, pour ainsi dire, sur des nuages. Car, jetez les yeux de tous côtés , et partout vous serez frappé de la puissance de la civilisation, qui fait de la nation française l'arbitre souverain de toutes les questions qui touchent à l'organisation intime de Tétat social des peuples. Les idées que la France répand dans le monde entier valent bien, je pense, quelques découvertes plus ou moins nécessaires au bien-être de l'humanité ; car ces idées relèvent l'homme de son abaissement, lui tracent la route par laquelle il doit marcher pour reconquérir la dignité de sa divine origine ; elles donnent du courage ou de la résignation aux opprimés, et opposent une digue redoutable aux abus de la force bru^taie. — Croyez-vous, monsieur, que ce n'est rien que d'arriver à un tel degré de puissance morale? L'empire des idées sera puissant toujours et partout; et ce cri de rage, qui retentit constamment contre cette nation grande et généreuse, ne prouve que trop que le monde devra sa régénération à la France. Certes, chaque pays a ou a eu ses grands hommes; mais dans l'histoire de la France ils abondent; je ne m'imposerai pas la tâche de citer des noms que chacun trouvera , comme moi , dans sa mémoire. 11 y a plus : c'est que dans la politique,
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le barreau , la littérature et les arts , un homme de génie, si célèbre qu'il soit, ne se croit sûr de sa renommée qu'au moment où la France y met le sceau de sa consécration. Ne vous étonnez donc pas, monsieur, de renco ntrer ici tant de célébrités étrangères. Elles y viennent toutes ; mais savez-vous pourquoi ? — C est pour recevoir leur diplôme de gloire. Car la France seule , entre toutes les nations , juge et classe les hommes selon leur mérite; car, riche , très-riche de son propre fonds, elle peut sans crainte adjuger mie couronne à Tathlète qui vient la conquérir ici en courbant le front devant son arrêt sans appel : reconnaissance tacite, pour appliquer vos propres paroles, de cette supériorité intellectuelle qui a des détracteurs, des rivaux, mais qui, je le crains, n'aura jamais d'égaux. »
Une touriste. — Qui est-ce qui ne connaît pas mistriss Trolopp, de dénigrante mémoire? — Qui est-ce qui n'a pas souri à ses élucubrations vraiment réjouissantes, par les absurdités qu'elle débite sur la France? Ses lauriers ont empêché de dormir une autre touriste aussi féconde qu'elle , si ce n'est plus encore. Je veux parler de madame la
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comtesse Hahn-Halin, et de son ouvrage publié en 1842 à Berlin, sous ce titre, Souvenirs de France et sur la France ( Errinuerungeii (tus und an Frank reich ) , et (jue son libraire recommande chaque été aux touristes, dans ses Lectures choisies pour là saison des voyages et des bains.
Cette damO;, d'un âge auquel M. de Balzac donne la préférence , et par passion malheureuse fortement bas-bleu, publie chaque année, outre de nombreux romans ( dans lesquels elle jette, à Tinstar de Georges Sand, son bonnet de femme par-dessus les moulins), des volumes de Souvenirs; car elle est aussi voyageuse que le fameux prince de Piickler-Muskau (je demande au prince pardon de cette comparaison , je veux seulement parler de sa locomotion, et nullement de son talent fin, gracieux et spirituel) , et prolixe dans ses relations de voyage comme.... la comparaison me manque. Je lui laisse donc l'honneur d'être la plus prohxe des femmes qui ont jamais manié la plume, et je poursuis.
En parcourant ses deux volumes qui traitent de la France , on rencontre à chaque page le manque de jugement , la partialité la plus révoltante , la fausseté la plus évidente, et l'ignorance la plus absolue. Elle est méchante sans goût, sans esprit , et platement envieuse. Elle donne à tout des coups de griffes : aux choses , aux hommes , aux usa-
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ges , aux mœurs , et assure dans une de ses préfaces, d'un ton peu aristocratique, quelle se moque de r opinion du inonde entier. — * D'ailleurs, jugez :
« Pour moi, venant d'Espagne, le pays et le « peuple français m'ont semblé décolorés : TEs- « pagne, c'était le soleil; la France, c'est la lune « très-pâle. » - — (Je cite textuellement ). — « Ru- « desse et vanité , voilà le caractère de la nation (f française... Maintenant, la France est une mice sérable esclave ; elle gît dans sa faiblesse , ence chaînée... Ce peuple sent qu'il n'est pas lepre- « mier peuple du monde, et ne veut pas l'avouer! » -— Donc , il est convenu que c'est une misérable esclave, qu'elle ne peut bouger, qu'elle est enchaînée. — Pauvre France, rassure-toi! Madame Hahn-Hahn va te relever un peu , et te donner quelque vie. — Voici :
« Et si Ton considère l'insolent journalisme, ne « respectant rien..., les têtes saunages incapables « d'aucun jugement , farcies d'utopies brutales , « comment peut-on s'étonner [que la lai^e de la (( tendance révolutionnaire bouille et jaillisse sans « cesse? )) Elle remue donc, cette France esclave ? elle bout comme un volcan. — Il serait au moins difficile de soutenir que madanie la comtesse est
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conséquente clans ce qu'elle dit. — Mais écoutons comment elle poursuit :
a Des monuments lourds, sans portée, sans sice gnification... la place de la Concorde, dépourvue « de goût, mal disposée... l'Arc de Triomphe , a bon tout au plus à se jeter en bas pour se suici- « der... les rues mal pavées, sales. Que vous en « semble de cet échantillon de la ville civilisée ? « Pour mon compte, dit-elle, c'est un triste ence droit, repoussant comme un cadavre fardé \ » Heureuse d'avoir trouvé une si juste comparaison, madame Hahn-Hahn la répète, avec satisfaction , plusieurs fois dans le cours de sa relation.
Et pourquoi toute cette colère? C'est, du moins à ce que l'on suppose à la lecture de son ouvrage , c'est parce que le maréchal Soult, président du conseil , ministre de la guerre , a laissé , par un hasard quelconque, sans réponse une lettre de madame la comtesse, qui demandait à visiter sa galerie de tableaux , chose qu'il se fait un plaisir d'accorder toujours.
Madame Hahn-Hahn est encore scandalisée d'une exigence sans nom. — A Toulouse, un gardien du Musée lui a demandé... deux sous pour son ombrelle déposée au vestiaire!... et ce gardien, ô scandale ! était décoré du ruban rouge, — a Voilà (( comment le ruban rouge , s'écrie-t-elle dans son
« indignation, est dégradé, jusqu'au concierge qui « demande V aumône! »
Arrêtons-nous ici un instant, madame la comtesse, et tâchons de redresser votre faux jugement. S'il existe un pays où la visite des monuments publics et des musées ne coûte rien, c'est assurément la France. Partout ailleurs, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, il faut avoir constamment la main dans sa poche et payer largement. Ici, au contraire, tout est gratuit. Il suffit d'une carte d'admission, d'un passe-port d'étranger, pour que toutes les portes s'ouvrent devant vous. De plus, l'intendance de la Hste civile, dans les permissions qu'elle accorde à chaque demande, a fait imprimer en grosses lettres : // est expressément recommandé de ne donner aucune rétribution aux employés. Mais madame Hahn-Hahn veut pousser cela plus loin; elle veut qu'on lui garde ses effets, son parapluie, ses paquets, gratuitement. C'est un service rendu et payé -, payé par une taxe uniforme de dix centimes. Certes c'est trop peu, on peut le dire hautement^ mais cette rétribution n'avilit personne; c'est la perception d'une espèce d'impôt. Ce n'est pas une aumône , c'est un droit reconnu , jugé valable et exécuté. — Qu'est-ce donc qui Toffusque? — Le ruban rouge ? — N'est-il pas permis à un militaire retiré du service, et qui a gagné
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au prix de sa valeur et de son saug l'étoile des braves, d'occuper un modeste emploi qui ajoute quelque bien-être à sa vie , consacrée d'abord au service de son pays (1)? Est-il humiliant pour lui que Ton ait confié à sa probité éprouvée la garde de véritables trésors artistiques, qui pourraient tenter Fenvie de quelque riche amateur et la cupidité d'un gardien infidèle ? Est-ce que madame Hahn-Hahn trouve extraordinaire qu'un tel poste soit occupé par un ancien soldat ? Quant à moi, je trouve seulement extraordinaire que madame Hahn-Hahn , qui se recommande à ses lecteurs par quelques qualités de style qui font supposer une éducation hbérale, n'ait pas compris une chose aussi simple, et n'ait pas apprécié le motif d'un tel usage. Franchement , je suis encore à me demander si tout son ouvrage sur la France n'est pas une immense mystification préparée pour ses lecteurs, ou si madame Hahn-Hahn ne cache pas quelque arrièrepensée, en s'exposant de gaieté de cœur à être taxée de petitesse d'esprit. Il y a longtemps qu'un Anglais débarqué à Calais , ayant une discussion avec son
(i) Si madame Hahn-Hahn est si susceptible à cet endroit, je lui conseille de ne jamais aller à X Hôtel de Russie, à Berlin (chez Jagor). Là, le concierge, et les valets déplace qui montent derrière les voitures des voyageurs, tous sont décorés.
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hôtesse qui ne se montrait pas très-polie envers lui , retourna dans son pays sans vouloir aller plus loin ; et il écrivit, comme relation de ses impressions de voyage, ces mots : Toutes les femmes en France sont acariâtres et rousses. Mais est-ce un exemple à suivre? — A qui madame Hahn-Hahn veut-elle persuader que Paris manque de grandiose ; que ses monuments sont mesquins ; que les femmes y sont laides, maigres, ont de grosses têtes et sont sans grâce (elle porte ce jugement à la suite d'un bal au Ranelagh , où elle a vu danser des Lorettes de bas étage avec des Arthurs) \ et que dans tout le pays elle n'a trouvé de bon que les pastilles de chocolat, dont elle donne l'adresse à Bagnères-le-Louchon? Par respect pour elle-même, madame Hahn-Hahn aurait dû mieux observer, et surtout ne pas s'aviser d'écrire sur Paris , quand elle n'y a passé que quelques jours. Quelques jours pour connaître et juger Paris! — L'excessif amour -propre de madame la comtesse aurait-il éprouvé un tel échec dans cette pauvre ville de Paris, qui n'a pas su apprécier l'insigne honneur de sa visite , qu'elle ait résolu de se venger de l'indifférence dont elle a été l'objet? — On serait presque tenté de le croire, en la voyant chercher une espèce de gloire dans ce que les gamins des rues lui criaient : «Ma belle et grande dame I » Mais elle devrait savoir que, dans
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tons les pays du monde, pour les petits mendiants tout soldat devient mon gênerai! et chaque cuisinière ma belle dame! Sans examiner ici si madame -Hahn-Hahn est grande de taille , on peut l'assurer que, pour être distinguée, il n'est pas nécessaire de mesurer la taille d'un grenadier.
Somme toute ( à part les Lettres de Paris de M. Gutzkow, qui sont plutôt une œuvre de circonstance , et Touvrage de M. Edouard Devrient , remarquable comme étude artistique), il manque à la littérature moderne allemande un ouvrage sérieux sur Paris et sur la France , fait selon la manière dont on écrit de nos jours. Mais cette lacune réelle sera sans doute bientôt comblée par un écrivain connu déjà en Allemagne par de nombreux succès dans ce genre. M. Kohi , le touriste Allemand à la mode, que j'ai rencontré en mai 1846 à Dresde, dans le salon de la spirituelle et gracieuse madame de Serre (où Ton trouve toujours tout ce qu'il y a de plus remarquable dans les lettres et dans les arts , tant Allemands qu'étrangers, visitant cette Florence d'Allemagne ) , m'a assuré qu'aux pèlerinages faits en Angleterre, en Autriche, en Hongrie, en Moldavie , en Servie et en Russie , qu'il a racontés avec tant de succès , il se proposait d'ajouter le récit d'un voyage qu'il projetait de faire à Pa-
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ris. Ce retard même semblait déjà indiquer qu'il s'était réservé cette tâche pour une des dernières, en la considérant comme une des plus difficiles et des plus importantes. — A un beau talent d'écrivain , M. Kohi joint beaucoup de modestie ; ce qui me fait prédire que son ouvrage sur la France sera aussi remarquable que consciencieux.