AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE
Dès ce moment le peuple l'a pris sous sa protection, oubliant sainte Geneviève, et a maintenu, ce qui est rare en fait d'édifices, le nom nouveau.
La coupole un peu lourde du Fal-de-Gnice attire aussi le regard de ce côté. — On saisit à peine l'emplacement du Jardin des Plantes, et l'œil, ramené encore vers le bas de l'Arc de Triomphe, veut apercevoir la Seine, en suivant les édifices qui encaissent le lit de ce fleuve national. Mais en vain : la Seine est trop bas et les édifices trop hauts. — Toujours sur la rive gauche , vous voyez le nouveau palais qui s'élève. C'est le palais futur des ministres des affaires étrangères ; — puis le palais des Condé, aujourd'hui celui de la Présidence de la Chambre des Députés ; — le palais de la Chambre elle-même; — celui du Conseil d'État; — la Légion d'honneur; — la caserne d'Orsay; — l'Institut^, — la Monnaie, ancien palais de Conti. — Les deux pavillons de l'Institut, qui s'avancent sur la chaussée et coupent d'une manière désagréable la
470 PARIS A VOL D*OÎSËAU.
régularité deâ quais de ce côté de la Seine. Ces horsd'œuvre sont dus à la triste vengeance du cardinal Mazarin, qui, jaloux du beau monument du prince de Conti, les fit avancer ainsi, afin de le masquer, et désespérer le prince. - ^ --
Les tours de Notre-Dame tranchent carrément par leur masse sur l'horizon ; — plus loin se détache la coupole de Saint-Etienne du Mont ^ vrai bijou d'église à l'intérieur; et un peu plus près, à gauche, la gracieuse tour de Saint- Jacques la Boucherie lève son front coquet, et se fait remarquer comme le plus bel échantillon de Tart gothique , orné de sculptures si variées, si belles, si capricieuses, qu'on passerait des heures entières à les admirer.
On ne reconnaît l'imposante église de la Madeleine que par un toit grisâtre qui s'aperçoit dans le prolongement de la rue Royale-Saint-Honoré. — La rue de Rivoli resplendit au loin par sa propreté et sa régularité ; — le Garde-Meuble et le ministère de la Marine tranchent, par leur sombre couleur, sur ce frais morceau d'architecture moderne.
Si vous ramenez un peu le regard vers le nord, vous apercevez une montagne ou plutôt une butte : c'est Montmartre et ses moulins. C'est toute une ville bâtie sur des carrières , et ses habitants courent quelquefois le risque de se réveiller dans les profondeurs de la terre. C'est, avec les Catacombes
PARIS A VOL D*01SEàU. 471
de la rue d'Enfer, la plus curieuse chose à visiter. — A la dernière ondulation de cette butte immense, et près des boulevards, est bâtie la charmante église de Notre-Dame de Lorette. Qui se serait douté que le nom de ce sanctuaire servirait à baptiser la classe très-peu exemplaire de ces filles folles de leur corps, dont la jeunesse se passe dans les plaisirs les plus bruyants de la vie, et la vieillesse s'éteint dans quelque hôpital , si la mort ne les surprend pas auparavant dans quelque misérable grenier ? — Un peu plus haut on distingue encore Téglise de Saint-Vincent de Paul ^ saint qui fait le plus grand honneur à Thumanité , et dont Toeuvre utile, connue de tous, donne aux pauvres enfantstrouvés abri au berceau et assistance dans le cours de la vie.
' Voici donc ce Paris merveilleux, avec toutes ses splendeurs et toutes ses misères, avec ses plaisirs et ses souffrances! Ville exceptionnelle, ville unique, œil lumineux du monde intelligent , cœur sublime de toute une nation I — La civilisation qu'elle répand dans l'univers est resplendissante. D'ici rayonne alentour cette pensée noble de liberté et d'indépendance qui fait battre les artères du peuple français, et couler plus vite son sang chaud et généreux. Quand cette ville se secoue et donne le signal du mouvement, le monde entier s'agite, les peuples s'émeu-
472 PARIS A VOL d'oiseau.
vent, et toute l'Europe vacille sur ses bases. Heureusement que le règne d'un monarque aimant la paix permet le développement graduel de toutes les libertés publiques; car le moindre obstacle irrite les Parisiens , et alors malheur à ceux qui s'opposent au torrent!...
Mais silence! — Quel est ce bruit confus qui m'arrive jusqu'ici? — Quels sont ces cris qui mugissent comme une vague écumante? — Quel est cet éclat soudain qui fait tressaillir et jette du trouble dans cette cité si calme hier encore? — Hélas ! je les reconnais ; — ces cris ont déjà frappé mon oreille en 1832, quand j'arrivais à Paris. — C'est encore une émeute! — Non, c'est une révolution! — Dix -huit ans de règne disparaissent; et ce roi qui, hier encore, se croyait fortement assis sur ce trône élevé par les bras du peuple, va en exil expier d'avoir trop voulu maintenir son idée dominante : la paix , la paix toujours ! — C'est une révolution ! — Nous sommes au 24 février ! — La Royauté croule , et la République se lève !