FÉVRIER
République ! — Nom terrible dans le souvenir de bien des contemporains. — République ! rêve éternel d'un parti qui ne voyait de salut public que dans cette forme de gouvernement ; ardent désir de tous ceux qui remuent les masses avec les mots de liberté et A^ égalité ^ et dont l'ambition vaste comme le monde voyait dans l'avenir s'accomplir tout ce qui est noble , grand , puissant , sans se demander si toutes ces belles théories en pratique ne sont point des utopies ! — Le mouvement com-
mencé aux cris de Vù>e la rc forme ! se changea en révolution , et la République proclamée devint pour le pays la loi suprême. Il ne s'agit pas ici de tracer rhistorique des journées qui ont amené ce changement radical ; de faire un récit de la lutte de février et des événements qui l'ont suivie , ou de parler du gouvernement provisoire ou des pouvoirs qui lui ont succédé. Tout cela est trop récent et trop connu pour n'être pas présent à la mémoire de chacun ; mais nous examinerons rapidement si la forme de gouvernement que la France a pour le moment est dans l'essence du pays ; si le caractère français peut supporter longtemps la République, et, de plus, si les vœux de la nation sont pour elle.
Avant de nous occuper de la République en ellemême , quelques mots sur \q poiwoir en général.
Aucun pays , si avancé qu'il puisse être dans la civilisation, ne peut se passer de Tordre intérieur, partant, d'un gouvernement qui veille à l'accomplissement des devoirs et des obligations que la société constituée exige. Aucun gouvernement ne peut exister sans l'obéissance deceuxquiPélisent; car il doit concentrer en ses mains les volontés individuelles, les annihiler pour ainsi dire, et former un tout homogène qui donne à chacun une somme égale de sécurité , si nécessaire pour le progrès par
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le travail. — Toutes les fois que ces conditions de Tordre politique manquent , il y a anarchie. Avec celle-ci rien de stable , rien de susceptible de quelque durée ; et les soulèvements continuels des passions du vulgaire conduisent droit à la destruction de la société , et engendrent les plus épouvantables malheurs. — Gela posé, examinons quelle est la plaie la plus profonde qui use constamment la vitalité d'un pays plein de sève et de magnifiques inspirations, mais guidé par la mobilité d'un caractère indomptable comme Test celui des Français. — Cette plaie, d'où découlent toutes les misères du peuple, gît dans le mépris oie est tombé tout pouvoir en France, — Partout ailleurs la légalité maintient son prestige salutaire , non pas par la crainte ou la terreur, mais par la conviction qu'une fois la loi foulée aux pieds , il n'y a plus de sécurité pour personne. — En Angleterre, par exemple, il a suffi jadis à Pitt de dire, « Ceci, messieurs , me « semble contraire aux lois , » pour que l'opposition , revenue à elle-même , abandonnât immédiatement une proposition défendue avec le plus magnifique talent. Si une pareille chose arrivait en France, il en adviendrait que tous se ligueraient immédiatement pour poursuivre à outrance l'accomplissement d'une pensée désorganisatrice , tant la révolte contre la loi a d'attrait pour la majorité
des habitants. « La loi le défend, donc la loi a tort; — je dois faire ce qui me plaît, car nul n'a le droit de limiter ma liberté. » Voilà comme on raisonne la plupart du temps ; et Ton devine facilement où un pareil raisonnement peut conduire. — Quel que soit le pouvoir qui s'élève pour présider aux destinées du pays , il est en peu de temps conspué , bafoué , tourné en ridicule , si on ne le fait pas succomber sous r odieux que Ton déverse à pleines mains sur lui. La vivacité du caractère français est telle, son imagination est si ardente, si vivace, que l'on ne veut pas attendre. On ne veut pas donner au gouvernement le temps de préparer la solution d'une question grave; — il faut que tout soit fait de suite, sous peine de trahison. Les exigences les plus fantastiques, les impossibilités réelles, entassées les unes sur les autres, rien n'arrête \difuria francese , comme on dit par delà les monts: — du moment où cela ne s'exécute pas selon les rêves les plus absurdes , le gouvernement est coupable ! — Je vous le demande en conscience, cette manière de procéder est-elle juste? Est-il possible de gouverner avec des éléments si opposés à tout ordre social ? — Non , assurément ; et la France sera ballottée , inquiétée , troublée aussi longtemps qu'une éducation sagement répandue ne fera pas entrer dans l'esprit des masses le res-
pect du pouvoir. — Ici , la presse en général comprend mal sa mission. Ou elle est tout à fait dans . la dépendance du pouvoir, et elle exagère alors le moindre bien qui s'accomplit ; ou elle se rue avec fureur sur chaque faute, quelle transforme en crime , en attentat contre la souveraineté du peu^ pie. — Si là s'arrêtait le mal , on pourrait encore en examiner avec calme le pour et le contre ; en se tenant dans un juste milieu raisonnable, combattre victorieusement ces manifestations, et les réduire à leur juste valeur : mais quand la gaieté française s'empare d'une question ; quand le crayon s'y mêle ; quand les caricatures , soit spirituelles, soit ignobles, tournent en ridicule les affaires les plus graves, les actions les plus nobles, dès lors tout est perdu; tout s'engloutit sous le rire, sous la moquerie, et tout gouvernement devient impossible. — Le gouvernement provisoire lui-même , avec ses pouvoirs illimités , n'a point échappé à cette fatale tendance de l'esprit français. Chaque nom remanié , retourné , ridiculisé , allait s'abîmer dans cet immense gouffre où s'engloutissent les illustrations et les médiocrités, les gloires ainsi que les hontes du pays. Le plus épouvantable chaos surnage seul, et c'est toujours à recommencer. — Je suis convaincu que le journal le Charivari et les charges de Bertall et de Cham
ont fait plus de mal que le journal le plus virulent, le plus haineux. La violence, la haine retrempent quelquefois Tâme , lui donnent une énergie nouvelle pour rendre haine pour haine, mépris pour mépris. Mais que faire contre le rire ? Comment le combattre? — Le ridicule s'augmente par une impuissante colère, et nous ne sommes pas sous un régime où Ton pourrait se noyer dans le sang.
Voici pour le gouvernement et le pouvoir, n'importe comment on voudra . le nommer : Monarchie ou République.
Maintenant voyons si la France est républicaine.— Mais, avant de poursuivre cet examen, je dois déclarer que je ne m'élève en aucune façon, pour l'attaquer, contre l'ordre de choses que la France possède en ce moment ; je ne fais qu'une étude pure et simple, — qu'un théorème dont la solution appartiendra à l'avenir.
A peine le roi Louis-Philippe abandonna-t-il le palais des Tuileries en fugitif, et le Gouvernement provisoire s'établit-il à l'hôtel de ville, que son premier acte fut de décréter l'établissement de la République, et de déclarer, au nom du peuple fran- ' çais, que cette forme de gouvernement était la seule qui lui convînt.
A cette brusque déclaration, une stupéfaction gé-
nérale se répandit partout. Tout le pays ressemblait à cet homme qui , sortant d'un sommeil de plomb, a de la peine à rassembler ses idées ou à articuler sa pensée. — Il laissa faire, — et les commissaires de M. Ledru-RoUin se chargèrent de lui prouver que sans la République il n'y avait point de salut ! — Cette stupeur a duré assez longtemps pour faire croire que la République était une chose désirée , acceptée, convenue. D'une part on promettait monts et merveilles , d'une autre on déchaînait les masses , on comprimait violemment la manifesta^ tion de toute pensée contraire ; et de tout cela il est sorti un symbole républicain mal conçu, mal défini , mais éveillant d'immenses appétits , mettant en jeu toutes les existences, compromettant jusqu'à l'avenir le plus éloigné.
Ajoutons à cela qu'une entière bonne foi ne présidait pas toujours aux reproches adressés au passé. On trouve plus d'un rapport, plus d'une proclamation bâtie sur la base la plus fausse , et même sur la calomnie. Le compte rendu seul d'un ministre des finances sur la situation du pays était si maladroitement ou peut-être si habilement pré*sente, que dans la pensée des masses s'infiltra cette croyance que l'ex-roi avait emporté tous les fonds des caisses d'épargne et des autres effets publics. — Le résultat de ce compte rendu fut si dé^
sastreux pour le crédit public, qu'il fallut bien vite insérer une rectification dans le Moniteur ^ et tenir un autre langage 5 mais le coup était porté , la confiance perdue, et les fameux 45 centimes surgirent.
D'un côté était la crainte, de l'autre la méfiance ; le bouleversement général d'une part , les faillites de l'autre : la mise en question de toutes choses fut le premier bénéfice de ce gouvernement qui devait guérir toutes les plaies, faire cesser toutes les souffrances, donner satisfaction à tous les intérêts, obvier à tout. — Mais , hélas ! les illusions durèrent peu ; — des milUers de bras restaient sans occupation , des milliers d'hommes étaient jetés sur le pavé, le travail était anéanti; il fallait penser aux remèdes. On ne trouva rien de mieux que de créer les ateliers nationaux , où la paresse jouait à l'aise au bouchon, en attendant une occupation que l'on ne cherchait pas, dont on ne voulait pas. Il était plus commode d'aller remuer quelques pelletées de terre, se chauffer au soleil et recevoir le salaire qu'on n'avait pas gagné , que d'aller à l'atelier, travailler, et répandre l'aisance et la sécurité dans le pays.
Le suffrage unii^ersel, proclamé loi électorale du pays, poussé à ses limites les plus extrêmes, devait donner le dernier mot de toutes choses, il devait être le critérium des vœux nationaux; et
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Ton s'attendait que X^?^ républicains de la veille^ comme M. Ledru-RoUiii nommait tous ceux qui travaillaient en conspirant pour la République, arriveraient en masse à TAssemblée nationale, le pays leur devant de la reconnaissance pour les magnifiques résultats du mouvement de Février. — Eh bien, c'est ici que commence le désappointement ! — Le pays , un peu revenu de sa stupéfac-r tion, voyant le désordre en permanence, sentit que cet état de choses ne pouvait durer; mais, ne voulant pas encore agir dans le sens opposé aux manifestations des fauteurs de troubles, ne sachant où en étaient les choses réellement, il se mit à pondérer les réputations soit de la veille, soit du lendemain , et il envoya un nombre presque égal des uns et des autres pour organiser le gouvernement dont les preuves n'étaient pas encore faites : suspendant son arrêt suprême, il voulut voir comment la République fonctionnerait. — Car, en définitive, cette forme de gouvernement, abstraction faite des faiblesses et des imperfections humaines , peut exister , et peut-être même donner la solution de plusieurs questions que les gouvernements constitutionnels ne peuvent résoudre. C'est un gouvernement de tous pour tous : le pays voulait le voira l'épreuve.
L'épreuve n'a pas réussi! — Depuis février , le
I malaise du pays ne fait que s'aggraver, et il est de- T venu palpable pour tous qu'il y a un vice caché qui empêche le bien et perpétue le mal. Ce mal est-il , comme les Montagnards veulent le faire accroire , dans la mollesse d'action de la République naissante; dans l'absence presque complète des moyens révolutionnaires? — Je ne le crois pas. Le mal existe ailleurs, et, selon moi, il est purement et simplement dans l'établissement lui-même.
En effet, que voyons-nous ? — Nous voyons les ambitions non justifiées surgir de toutes parts , et aucune satisfaction n'est donnée aux véritables besoins du pays. — Nous voyons que la République fonctionne mal, car il lui manque la chose la plus essentielle : l'éducation morale des masses et Fabnégation de l'individualité. — Il ne suffit pas d'inscrire un principe et de l'appliquer, il faut que ce principe trouve des racines dans le pays, et qu'il puisse vivre. Sans cela il ressemblera à ces animaux dépaysés apportés des tropiques , qui ne peuvent vivre sous nos climats, et qui meurent malgré les soins que l'on prend pour assurer leur existence. — On pourra faire tous les efforts imaginables, ous les arrêtés les plus républicains ; si la sève républicaine manque (et je crois qu'elle manque dans le pays, et je le prouverai), l'établissement ne fera que péricliter, et succombera soit sous la haine
publique, soit sous les efforts des partis qui se chargeront de le détruire.
L'Évangile a dit que l'homme ne vit pas de pain seul ; et l'Évangile , ce livre divin , en ceci , comme en d'autres cas, a raison. Les besoins matériels, le plus largement satisfaits , ne suffiront jamais à un peuple. Une fois ses vœux accomplis sous ce rapport , il se créera d'autres besoins qui deviendront tout aussi impérieux, et plus peut-être, que tous ceux que le corps exige pour exister. Nos actions , en général , doivent avoir et ont en' effet un mobile quelconque : les nobles instincts du cœur ne nous portent pas toujours à l'accomplissement de nos devoirs dans tout ce qu'ils ont de beau et de grand; la vanité surgit et conduit nos pas , en attendant mieux. Cette faiblesse humaine doit être prise en considération toutes les fois qu'un législateur voudra imprimer au pays une marche progressive vers le perfectionnement. La refouler violemment est fort imprudent , car on ne sait pas au juste de quoi est capable l'amour-propre froissé. — Ceci me conduit à dire que le gouvernement républicain, dans un pays qui a son passé autre que les principes qu'il proclame, sera, sinon toujours , du moins pour longtemps, impossible. Le passé de la France appartient à la Monarchie, avec tout son prestige, toutes ses gloires, et même toutes
ses vanités. L'arracher violemment à ses traditions, c'est vouloir subjuguer une partie de la nation , et l'opprimer au profit d'une autre. Partout oii il y a joug, il y a résistance, partant conspirations , luttes et guerres. L'oppression n'a jamais profité à personne , et il n'y a pas de luttes plus cruelles que les guerres civiles. Des deux côtés même courage, même langue, même sang ; l'acharnement est épouvantable, et le parti à peine comprimé combine les moyens de se soustraire , dans l'avenir, aux tristes conséquences de sa défaite. Partout où la Royauté a imprimé son pied dans le sol , il est difficile d'établir une République, à moins que la monarchie ne soit devenue tellement odieuse, tellement impopulaire , que tous, d'un commun accord, petits et grands, ne se mettent à la proscrire. Alors chacun va au -devant des exigences de la position , chacun s'évertue à apporter à la chose publique le tribut de son désintéressement , et Ton crée un état de choses durable. — Mais quand il faut dépouiller les uns pour contenter les autres; froisser violemment les usages , les traditions , blesser grièvement les amours-propres, créer les haines, les antagonismes , on doit renoncer au concours universel des citoyens , et ne pas s'étonner que les efforts constants des partis tendent à vicier l'origine d'un gouvernement qui s'établit contre la volonté gêné-
raie. Car, il ne faut pas se faire illusion : Id France est essentielle ment monarchique , soit par respect des traditions , soit par un calcul des classes moyennes, soit par vanité des aristocraties de toute espèce. — Le paysan , qui depuis longtemps n'est soumis à aucune avanie, à aucune corvée, qu'il subissait sous les anciens régimes, aime à voir au haut de Téchelle un pouvoir qui a pour lui quelque chose de symbolique qu'il ne comprend pas, mais qui, en définitive, sonne bien à ses oreilles ; — le petit commerçant rêve , avec la royauté, le luxe, les dépenses, la prospérité de l'industrie et du commerce , et le mouvement des affaires, que la splendeur du trône peut augmenter ; il n'aime pas, il est vrai, payer les impôts et la liste civile; mais la République ne diminue pas toujours les charges publiques, témoin le budget de 1,800 millions et l'impôt des 45 centimes. Le pauvre voit au Château l'assistance toujours prête ; — les riches, les hochets de la vanité ; et les grandes familles tiennent aux illustrations de leurs maisons. — Avec tous ces éléments hétérogènes, il n'y a guère moyen de penser à une République durable ; il ne faut pas toujours répliquer par l'exemple des États-Unis , car la comparaison n'est ni juste ni possible. Les Américains, révoltés contre les exactions de l'Angleterre, n'avaient autour
d'eux que les représentants d'un pouvoir odieux; leur caractère froid, grave, persévérant, se prêtait à merveille à un établissement républicain. Le respect de la légalité y est poussé si loin, que le plus grand attroupement peut être dissipé par deux ou trois agents de police. L'effervescence que les élections du président occasionnent dans ce pays se calme, comme par enchantement, dès que le scrutin a prononcé. En France , tout le monde se souvient quel respect on a pour le scrutin, quand, au mois d'avril et de mai 1848 , on agitait dans les clubs cette question : « S'il ne convenait pas de a jeter à l'eau tous les représentants nommés par ce le peuple, ne sanctionnant pas la proclamation « de la République? » — Et pourtant la première chose que l'on aurait dû faire, c'eût été de demander au pays sa volonté. — Aussi , dans sa nomination du président, le pays a manifesté hautement sa désapprobation quand il a donné près de six millions de voix à Louis-Napoléon Bonaparte, qui, certes, n'était pas le représentant vivant du symbole de la République. Le pays a repoussé le général Gavaignac , quoiqu'il ait rendu à la société de grands services dans les journées de juin , par cela seul qu'il lui rappelait trop la République , et qu'il était entouré de républicains de la veille. — Les magnifiques choses dont la Révolution de 1 789 a doté
la france n'appartiennent pas à l'ère républicaine; c'était encore la France monarchique et constitutionnelle qui fonctionnait. — La Convention nous a laissé les tristes souvenirs de ces sanglantes journées qui moissonnaient si largement dans les champs de l'humanité , et tant de sang cruellement versé n'a pu inspirer au pays le désir d'avoir la forme du gouvernement populaire.
Je sais toutes les objections que Ton peut faire et contre la Royauté et contre son hérédité; je sais qu'il peut arriver qu'un sceptre tombe dans les mains d'un enfant, et qu'il est pénible pour un pays d'obéir à un simulacre de pouvoir ; je sens que l'hérédité ne garantit pas toujours le trône à celui auquel il échoit, témoin les fils de Louis XVI, de Napoléon, du duc de Berry et du duc d'Orléans : mais je répondrai à cela que si l'enfant est Roi^ il représente nn principe. On n'obéit pas à un enfant, mais à un principe ; et il se trouve toujours des hommes faits au maniement des affaires, qui dirigent le gouvernement, et agissent au nom d'un pouvoir que l'enfant représente jusqu'à ce qu'il puisse prendre part à la direction de l'État; et quant à l'hérédité, si elle ne donnait que ce seul avantage, de modérer les ambitions, elle rendrait encore un immense service à l'humanité. Et, en effet, dans le régime républicain , chacun ayant le droit d'exer-
cer les plus hautes charges de l'État, un champ libre est ouvert à toutes les ambitions justifiées ou non. L'homme réellement capable prend en tremblant Jes rênes du gouvernement, car il sait l'immense responsabiUté qui pèse sur lui ; au lieu de rechercher le pouvoir, il le craint ; — mais une médiocrité turbulente ne doute de rien ; elle est d'autant plus redoutable pour le pays , qu'elle est plus impatiente à satisfaire son orgueil effréné : aussi l'on est sur un qui-vive perpétuel. Le plus inepte personnage , dès qu'il aura groupé une centaine de mécontents autour de lui, descendra dans la rue, le fusil sur l'épaule , et pourra troubler la paix et la sécurité publique ; — au lieu d'un prétendant ou deux, il en surgira des milliers, qui, mettant journellement en question les choses et les institutions , rendront la tranquillité impossible , et mettront le désordre à l'ordre du jour. A mon avis, la royauté constitutionnelle, sagement exercée, est donc la forme la mieux appropriée aux nécessités sociales actuelles de tous les pays , sans en excepter la France. Mais alors, demandera -t-on , pourquoi Louis-Phihppe , qui était roi héréditaire et constitutionnel, a-t-il été renversé de son trône? Cette question exige quelques développements.
Ayant esquissé dans le premier volume l'état de la France à la révolution de Juillet , et dit dans
quelles circonstances le roi Louis-Philippe monta sur le trône , j'y renvoie mes lecteurs ; mais comme en réalité il se trouve quelques fautes dans ce règne, je dois les signaler ; car il ne faut pas perdre de vue que je soutiens la royauté constitutionnelle, exercée dans toute son acception.
'^Louis- Philippe, très-populaire sous le nom de duc d'Orléans , vit , assis sur le trône , décliner Rapidement cette popularité sans laquelle les rois constitutionnels ne peuvent se soutenir. Qu'un despote ne soit pas aimé, mais craint , cela se conçoit à la rigueur; on exécutera par peur les ordres sévères qu'il donnera. Mais dans une monarchie qui est restreinte par la Charte , sur le trône que l'on occupe par la volonté du peuple, il faut, dans chaque occasion difficile, demander aux vibrations du pouls national , si j'ose m'exprimer ainsi , sa force ou sa faiblesse.
Les tentatives régicides qui se succédaient , les attentats commis contre la vie du roi ont malheureusement forcé Louis-Philippe à une séquestration presque absolue. Dès lors il ne lui était plus permis d'être en contact avec ce peuple qu'il connaissait si bien auparavant, et que son entourage de la cour effaça de son souvenir en l'éloignant de son regard. — Là est le premier mal ; le second, et le plus grand, est son alliance exclusive avec
l'Angleterre, et sa gravitation dans l'orbite de la politique anglaise.
Certes, moins qu'un autre, j'admets l'antagonisme réel et exclusif entre les peuples ; mais des circonstances et des événements politiques peuvent amener une de ces haines vivaces qui , créées pour une époque, survivent longtemps dans le souvenir d'une nation. Qu'une rivalité quelconque place ces deux peuples en face l'un de l'autre, cette animosité se réveillera toutes les fois que l'on se rencontrera sur le terrain soit des intérêts matériels, soit des intérêts politiques ou moraux.
La lutte acharnée du gouvernement anglais contre la France, du temps de l'Empire, versa dans le sang français cette haine dont les racines pénétrèrent profondément ; et peut-être des siècles passeront encore sur les générations à venir, avant de l'extirper complètement. On sait d'ailleurs que le gouvernement britannique , ennemi de toute politique généreuse et chevaleresque, abandonne, sacrifie ses alliés selon les vues de sa politique mercantile ; que vouloir maintenir cette alliance, c'était faire abnégation de la dignité de son pays, et laisser toujours quelques dépouilles opimes aux mains de cette nation marchande. — L'histoire du passé est là , elle peut servir d'enseignement : elle ne prouve que trop combien le gouvernement an-
glais a toujours su mettre à profit les catastrophes dans lesquelles il entraînait le monde.
La paix est certes bienfaisante , elle laisse se dé* velopper librement le bien-être d'un peuple ; mais il faut se garder de la vouloir toujours , car alors de deux choses l'une : ou l'on énerve la nation , et, dans un moment donné on ne trouve plus cet élan impétueux si nécessaire dans des moments critiques; ou on l'humiliepardes concessions incompatibles avec son honneur et même avec ses préjugés.
Il y a de l'antipathie , j'en conviens , entre la France et la Russie ; mais elle n'est nullement comparable à celle qu'excite l'Angleterre. Il fallait donc essayer de l'alliance russe, dans le double but de neutraliser l'Angleterre et de relever la Pologne constitutionnelle. — La Russie est loin ; le contact matériel est plus difficile avec ce peuple qu'avec les Anglais , que Ton rencontre partout , et qui froissent tous les intérêts de la France par Tenvahissement incessant de leurs comptoirs. L'alliance russe eût été un salutaire contrepoids; mais, en l'abandonnant, on a fourni à l'Angleterre les moyens de la faire à son profit, de l'exploiter, et de se ménager la reconstitution d'une ligue contre la France. On pouvait bien se maintenir avec l'Angleterre dans des termes convenables, mais ne jamais lui laisser une part d'influence trop large. Malheureu-
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sèment on procédait en cette circonstance comme s'il n'y avait de salut possible pour la France que dans cette alliance détestée, et Ton sacrifiait tout pour la conserver.
La nation française n'entendait pas ainsi les alliances ; elle avait confiance dans sa force civilisatrice , dans son influence morale , et même dans la vigueur des coups qu'elle peut porter quand elle combat sur le terrain où son honneur Fappelle. Il y a plus. Les événements de 1814 et 1815 laissèrent dans le pays un vague désir de prendre sa revanche , de se relever par une guerre de principes, par des victoires éclatantes. Les combats de l'Algérie n'étaient pas suffisants pour amener une compensation ; et quand la presse opposante a persuadé au peuple français que Ton sacrifiait, dans un intérêt purement dynastique^ l'honneur national, le cœur du peuple a saigné, et il a pris en désaffection profonde celui qui lui valait cette mortification. Il ne faut jamais faire supporter au peuple un poids antipathique à sa nature. Lui donner toujours la paix pour le développement de son commerce , sans se demander si ses instincts sont ceux d'un commerçant , est une faute très-grave. La France , avant tout , est chevaleresque ; elle n'est nullement marchande comme l'Angleterre. Détourner une nation de sa vocation naturelle , c'est se préparer une
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chute éclatante, et ne laisser aucun souvenir de regret dans le pays. — Louis-Philippe a donné à la bourgeoisie toute la satisfaction que comportaient les institutions du pays ; il travaillait dans le sens du commerce , et qu'a-t-il obtenu ? Un abandon au jour du danger ; car il semblait n'avoir pas compris que le marchand français n'est jamais assez marchand pour oublier ses instincts généreux , pour s'annihiler et se réduire à la vente. — En se fiant à cette tendance de l'honneur national, en la développant , en se ménageant les occasions de suivre une politique populaire , de parler haut dans les conseils européens , sans faiblesse comme sans bravade , on aurait ramené à soi toutes les classes ; la popularité , au lieu de diminuer, aurait grandi; on se serait senti fort de l'appui de l'immense majorité du pays, et Ton aurait pu le diriger habilement, sans porter aucun trouble au dehors, sans entraver la marche du progrès au dedans.
Il était toujours temps de s'arrêter dans la voie funeste qui conduisait droit à la ruine; et même je suis convaincu que, lors des derniers événements du 23 février, si , dans la journée, on avait réuni tous les colonels des légions de la garde nationale aux Tuileries ; si, le soir, on avait envoyé partout des officiers d'ordonnance pour expliquer le terrible événement survenu devant le ministère
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des affaires étrangères , on aurait calmé l'effervescence; et Louis-Philippe, ou son petit-fils, serait encore Roi aux Tuileries.
Faute de prévoyance et faute d'énergie, on a tout perdu. On a une République par une surprise, par un escamotage, par une fantasmagorie à laquelle ne croyaient même pas ces hommes qui se disaient républicains.
Au milieu de ceux-là se trouvait un homme auquel la Providence donna pour un moment une influence incommensurable, due à son talent de poëte, de diseur de phrases sonores. Cet homme, que tout le monde nomme déjà , n'écoutant que sa jalousie contre M. Thiers, qui était le ministre inévitable de la Régence; cet homme, que sa vanité insatiable, son idée fixe d'arriver au pouvoir, fit dévier de sa nature aristocratique, renia les principes de toute sa vie; et, dans cette soif fiévreuse d'atteindre un pouvoir qui lui échappait toujours , aima mieux entraîner le pays dans un chaos épouvantable , que de prêter son appui à la monarchie ébranlée, dont toutes les espérances reposaient entre les mains de la plus noble des femmes , sur la tête d'un enfant de dix ans.
Il s'associa avec d'autres vaniteux, qui du moins avaient pour eux leur passé républicain; mais il comprit bien vite que la roche Tarpéienne, se-
Ion l'expression bien connue, est près du Capitole. Cet homme s'usa promptement par sa nullité comme homme pratique, par sa faiblesse et ses tergiversations , dont il a donné tant de preuves dans sa carrière politique. Il tomba au bruit des sifflets de toute la France; que dis-je, au bruit du canon décimant cette population qu'il avait déchaînée par ses phrases. Il tomba dans le sang de la révolte du 23 juin ; et il en est à se justifier de la calomnie, pour se couvrir de fautes que son incapacité rendit funestes au pays. — Plus d'une fois depuis lors , dans le silence de la nuit et dans son sommeil troublé par les remords, il a dû gémir sur les maux incalculables que sa coupable et impuissante vanité a déversés sur la France ; il doit gémir sur cette jalousie indigne d'un cœur haut placé, surtout quand il voit que toutes ses doctrines s'en vont par lambeaux , que le bon sens universel reprend son empire, et oppose partout une digue insurmontable aux tentatives révolutionnaires de quelques démagogues à bonnet rouge. Il doit surtout cruellement gémir sur sa couronne de laurier si vite flétrie , quand il voit que cette parole si coulante, si ornée, si harmonieuse, reste maintenant sans effet (1).
(i) Le dernier tliscours de BI. de Lamartine en faveur de rauiendeuieiit Laujuinais à la proposition Râteau en est la
Puisse cette chute d'une belle intelligence servir à tout jamais de leçon aux ambitieux qui n'ont queTorgueil de leurs rêves à présenter aux autres, et qui veulent prononcer sur les destinées des empires !
Mais le roi Louis-Philippe tombé, tout n'est pas encore fini pour la Royauté. Elle peut, et l'exemple de la Belgique en est la preuve, elle peut, sans abdiquer, accorder toute satisfaction aux plus larges exigences de liberté renfermée dans les limites du possible. La Prusse aussi a rencontré dans son Roi un esprit d'une portée immense. Son gouvernement, même du temps de l'absolutisme, se distinguait depuis longtemps par une sévère justice , par l'application paternelle des lois, et par la protection accordée au travail et à la capacité. L'effusion des lumières s'y faisait librement, et le respect qu'il avait pour les droits acquis des provinces rhénanes at-
preuve. La nouvelle évolution politique qu'il a exécutée prouve surabondamment cette mobilité de caractère, qui ne fera jamais un véritable homme d'État du célèbre /?of''^^. — Le Charivari a trouvé, à cette occasion , une de ses flèches les plus acérées, et qui blesse d'autant plus qu'elle va droit au but. « A notre retour, dit ce journal, M. de Lamartine « descendait de ballon. Le r>ent qui soufflait de la Mon- « tagne y au moment où le poëte s'était enlevé, avait changé « pendant l'ascension, et X aérostat était tombé aux pieds de « M. Odillon Barrotî » — Ce peu de mots disent plus, dans leur concision , que de nombreux volumes.
tirait les regards vers ce point d'Allemagne où règne un prince, sage, éclairé, chevaleresque, Frédéric-Guillaume IV. .
Quand l'ouragan politique de 1 848 passa de la France sur l'Europe , ce souverain laissa à son peuple essayer de cette manie révolutionnaire qui tourmente l'humanité depuis quelque temps; il a voulu voir si sa nation avait réellement la maturité nécessaire pour se gouverner et se donner des lois elle-même. — L'expérience fut triste ! — Quoique aptes à la liberté , les peuples de la Prusse ont prouvé qu'ils n'avaient pas encore de notions pratiques suffisantes pour l'asseoir sur des bases solides. C'est alors seulement, quand le char de l'État allait s'engloutir dans un gouffre profond, que ce monarque vit qu'il était temps de ressaisir les rênes du gouvernement. Mais, pour que nul ne pût douter de ses promesses , il octroya la charte la plus sage , la plus libérale , telle enfin que ses ennemis mêmes sont obligés de convenir qu'elle atteint le but si elle ne le dépasse. Méconnaître l'esprit libéral de ce Souverain serait , de la part des Prussiens, l'ingratitude la plus insigne, et l'on serait obligé de dire que vouloir aller au delà , c'est se rendre indigne des avantages que ce Monarque accorde si largement à son peuple et à son pays. Si de la Prusse nous passons à l'Autriche , nous